MÊME ANNÉE
" Accepit ergo Jésus panes, et ctim gra- " lias (gisset, dislribuit discwnbenlibus : '• simililer et ex piscibus, qxianlum vo- " lebanl. "
" Jésus prit donc les pains, et, après " avoir rendu, grâces il les distribua à " ceux qui étaient assis, et leur donna " aussi du poisson autant qu'ils en vou- " lurent. " De l'Evangile de ce jour, en 8. Jean, ch. 6.
En réfléchissant, mes frères, sur la libéralité miraculeuse avec laquelle Jésus-Christ nourrit dans le désert une multitude affamée, multipliant les vivres de manière que cinq pains et deux poissons suffirent à rassasier cinq mille personnes ; je serais naturelle-
ment porté à continuer mes précédentes instructions sur le précepte de l'aumône. Mais un autre objet vient fixer aujourd'hui notre attention. Les circonstances du moment exigent que je vous développe de nouveau une matière déjà traitée dans cette chaire, il n'y a pas six mois : matière très désirée par les uns, peut-être très mal vue par les autres, et de laquelle néanmoins dépend tout votre bonheur temporel, et votre salut éternel en grande partie. Je veux parler, mes frères, de vos devoirs, comme sujets, envers le gouvernement et de ce que Dieu exige de vous en cette jqualité ; et déjà j'aperçois, d'un côté, des visages que la joie fait épanouir ; de l'autre^ des fronts qui se rident et portent l'empreinte du mécontentement Mais, attendez, je dirai la vérité ; je la dirai toute nue ; je la dirai à tous, et me garderai de rien avancer qui ne soit fondé sur l'expérience, sur des observations certaines, ou sur la plus saine théologie. Ave Maria.
J'ai affaire ici principalement à deux sortes de personnes. Les uns, chauds et ardents amis du Gouvernement auquel la Providence
nous a heureusement soumisj voudraient que les chaires chrétiennes retentissent continuellement de nos actions de grâces de ce bienfait, et que la plupart de nos instructions roulassent sur les obligations et les devoirs qu'il nous impose. J'admets avec eux que ce bienfait est grand ; et qui est plus à portée que moi d'en juger et de le connaître ? J'admets encore que les obligations et les devoirs qui en résultent sont un point de la morale chrétienne. Mais enfin, ce n'en est qu'un point, et le corps des vérités s'étend à beaucoup d'autres articles que nous ne devons pas* laisser ignorer aux fidèles. Celui que vous avez si justement à cœur est, de votre aveu, un article important et délicat. Il demande donc à n'être traité qu'avec quelque préparation et il ne faut pas exiger qu'il fasse la matière de nos instructions, le jour précis que vous avez fixé pour l'entendre.
Si cette considération vous avait frappés, comme elle le devait. Messieurs, vous vous seriez épargné tous ces jugements, toutes ces plaintes amères, toutes ces accusations de déloyauté dont vous avez aspergé votre clergé
dans les premiers jours de la semaine dernière Point tant de précipitation Ne
savez- vous pas la liaison étroite et nécessaire qu'il y a entre l'autel et le trône ? Et si vous vous permettez aussi légèrement de censurer les ministres de la religion, quelle confiance pouvons-nous mettre dans la réalité de votre respect pour le gouvernement?... Rassurezvous. Le clergé de 1810 connaît ses obligations à cet égard comme celui de 1775. J'espère qu'il les remplira. Les informations déjà venues d'une partie du diocèse donnent lieu d'augurer favorablement du reste. Mais, encore une fois, modérez votre zèle ; et puisque c'est pour vos pasteurs un ministère consolant que d'avoir à vous rappeler vos devoirs envers un gouvernement toujours bienfaisant et toujours libéral, laissez leur au moins la liberté de déterminer le temps et le jour où il convient de vous en parler.
Une autre espèce de personnes, tombant dans l'extrémité contraire, ne peuvent comprendre qu'il n'y ait rien de commun entre les devoire civils et les devoirs religieux. Ils s'irritent lorsque les ministres de la religion
les exhortent à la fidélité envers le gouvernement politique, prétendant qu'en cela, ils sont conduits par l'intérêt et qu'ils dépassent les bornes de leur ministère. Mais, je vous le demande, mes frères, est-ce l'intérêt qui dirigeait le chef des Apôtres, cet homme si pauvre, si méprisé du monde, si ignoré des grands, de la terre, lorsqu'inspiré du Saint- Esprit, il considérait les devoirs de sujets comme nécessairement attachés à ceux du christianisme, puisqu'il ne séparait point ces deux préceptes ; Craignez Dieu ; honorez le Roi; Deum timete ; Regem honorificate ? (Petr. 2. 17.) Direz-vous que saint Paul dépassait les bornes de son ministère, quand il consacrait une partie considérable du 13">' chapitre de son épître aux Romains à établir, par sept arguments, dont je ne mentionnerai que les principaux, la nécessité de l'obéissance aux souverains ?
(Rom. 13.1.) "Que toute âme, dit-il, soit soumise aux puissances supérieures. " Tel est son principe, et en voici la première preuve : " c'est qu'il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, no7i est cnim potestas
nisi a Deo. " C'est comme s'il eût dit : Dieu, en créant les liommes, n'a pas voulu les laisser, sur la terre, vivre dans la confusion, l'indépendance et l'anarchie, livrés à la méchanceté les uns des autres et se dévorant entre eux comme les animaux des forêts ou les poissons de la mer. Il les a réunis en sociétés, en républiques, en royaumes, en empires, auxquels il a préposé des chefs. Souvent il a permis que ces états passassent d'une puissance à l'autre, quelquefois pour leur bonheur, quelquefois pour leur malheur, mais toujours pour sa gloire. Souvent, en punition des péchés des peuples, il leur a fait éprouver de terribles et sanglantes révolutions ; il a souffert que les formes de leurs gouvernements fussent modifiées et altérées et que des conquérants heureux se' missent en possession d'états qui ne leur appartenaient pas auparavant. C'est Dieu qui, par son autorité suprême, a permis tout cela. C'est lui qui a établi ces magistrats, ces princes, ces souverains, et leur a partagé l'empire du monde. Ceux môme qui ont souillé de crimes et trempé dans le sanç de
leurs sujets les couronnes dont ils se couvrent sont encore établis par son autorité ; Non est enim potcstas nisi a Deo. "
Vous donc, chrétiens, que la Providence a fait naître ou passer sous quelqu'un de ces divers gouvernements, vous devez être soumis à ceux qui y commandent. Jésus-Christ, en vous donnant une religion toute propre à vous conduire au ciel, ne vous a pas chargés de surveiller et de contrôler les souverains sous lesquels (Luc 12.25) vous vivriez. Laissez, dit-il à ses disciples, les rois des nations les dominer. Mais vous, qui devez vivre dans le recueillement, dans le silence, dans la mortification, dans "des soupirs continuels vers une autre patrie, vous n'avez rien de semblable à faire. " Vos autem non sic. " La religion n'exige qu'une chose de vous, mais elle l'exige impérieusement ; c'est que vous reconnaissiez que c'est Dieu qui dispose des couronnes, qui préside aux empires, qui les réunit et les partage à son gré et qui met à leur tête ceux qu'il veut bien y mettre. " Noji est enim potestas nisi à Deo. " La foi chrétienne a pénétré partout ; elle a commencé
SOUS des empereurs ; elle a vu ses états changer plusieurs fois de forme. Partout elle a respecté les constitutions et les autorités établies ; partout elle s'est montrée supérieure aux constitutions et aux autorités, parce que partout elle a présenté aux hommes une loi telle que toutes les constitutions et les autorités humaines n'en sauraient produire, 'je veux dire une loi pure et sans tache, qui dominé les consciences, qui maîtrise et convertit les âmes. " Lex (Ps. 18.8.) Domini immaculata, convcrtens animas. "
(Rom. 13.2.) Poursuivons le raisonnement de saint Paul. " Qui autem resistunt^ ipsi sibi damnât ionem acquirunt. " " Or ceux qui résistent, s'attirent à eux-mêmes la damnation." Mais quoi ! Est-on damné pour des fautes légères ? Non. C'est donc un péché considérable, un péché mortel, je ne dis pas de se révolter, je ne dis pas de renverser un gouvernement établi, entreprise dont je crois tous ceux qui m'entendent, fort éloignés, mais même de s'opposer aux vues jouables de ce Gouvernement et d'en contrarier les ordres. Pourquoi? Parce qu'il en résulte
nécessairement du trouble, du désordre, du scandale, et que Jésus-Christ a maudit celui par qui le scandale arrive. Voilà pourquoi le même Apôtre exige que notre soumission ait pour motif non seulement la vengeance que le souverain peut exercer contre nous, mais encore la crainte de transgresser et de troubler l'ordre (Rom. 13.5.) établi par Dieu : "JVon solùm pr opter irarn^ sed etiam propter conscientiàm."
Telle est, chrétiens, la doctrine constante de l'Eglise catholique sur la soumission due aux souverains ; soumission qu'elle a toujours fait profession d'observer beaucoup plus scrupuleusement que les sectes qui se sont séparées d'elle; soumission qui fait sa gloire, comme elle fait la sûreté des états, en sorte qu'il n'y a pas de trônes mieux affermis que ceux qui sont environnés de vrais enfants de ''Eglise, et que pour les renvei*ser, ces trônes, on a commencé à déclarer la guerre à cette religion. C'est de quoi la révolution de France en particulier vient de donner une preuve éclatante, puisque c'était un principe généralement admis par ses malheureux au-
teurs, que pour révolutionner ce royaume, il fallait le décatholiser.
Mais pourquoi chercher ailleurs des preuves de la doctrine de l'Eglise sur ce point, lorsque nous en avons chez nous de subsistantes. Qui a jamais été plus sincèrement attaché au Saint Siège et à la foi catholique que les évoques qui ont successivement gouverné l'église du Canada depuis cinquante ans ? En même temps, qui a jamais montré plus constamment qu'eux l'exemple de la soumission, de la loyauté et du respect pour le gouvernement ? Avez-vous oublié que si cette colonie a évité d'être engloutie dans la révolution américaine, elle en a été redevable en grande partie, aux efforts et à la vigilance d'un de ses prélats et de son clergé ? Il est vrai que le peuple d'alors avait plus de déférence qu'aujourd'hui pour les avis et les remontrances de ses pasteurs : qu'on ne lui avait pas donné prématurément une constitution très estimable en elle-même, mais qu'il est peu capable de porter ; qu'il ne croyait pas alors avoir le droit de censurer et de contrecarrer ceux qui le gouvernent ;
qu'on ne l'endormait pas dans l'idée trompeuse d'une liberté dont il ne connaît pas les bornes et qui (Petr. 2. 16) sert souvent de voile à la méchanceté ; qu'on ne lui avait pas encore fait entendre que là où il y a trois branches de législation, il y a aussi triple souveraineté^ en sorte que la dernière de ces branches était, dans l'administration générale, aussi respectable que la première que nous appelons le roi ou le pouvoir exécutif. Avouons, mes FRÈRES, que de tous les sophismes dont on a abusé, dans ces derniers temps, pour leurrer et égarer les nations et les disposer à la révolte, voilà peut-être le plus méchant, «comme il est aussi le plus faux et le plus absurde, je veux dire, le système de la souveraineté du peuple. C'est celui que tendait à établir, parmi les Juifs, Jean le Galiléen, à une époque où depuis longtemps les Romains les avaient subjugués : système que Jésus-Christ Notre-Seigneur détruisit par ce raisonnement tout simple. "Montrez-moi, dit-il, une pièce de monnaie. De qui est (Mat. 22. 19.) cette image et cette inscription ? De César. Eh bien 1 c'est donc César qu'il faut reconnaître
et honorer comme souverain." Je pourrais de même prendre en main une pièce de monnaie d'Angleterre, une guinée, par exemple, et vous demander à tous, quelle est cette empreinte et cette image ? Est-ce celle du peuple ? Non : c'est celle du Roi. Eh bien ! C'est donc le roi et non le peuple qui est souverain. C'est donc au roi que sont dus (Rom. 13. 7.) " l'honneur, la crainte, les tributs, les impôts " dont parle saint Paul. Et qu'on ne vienne pas nous dire que ces préceptes de Jésus-Christ et de ses Apôtres étaient bons pour le temps où ils ont été donnés et ne s'appliquent pas de môme aux circonstances où nous nous trouvons. Car ou il y a de l'impiété à prétendre que les préceptes évangéliques ne sont pas pour tous les temps et pour tous les lieux, ou il faut dire que l'Apôtre des nations nous a trompés en déclarant que tout ce qui est écrit l'a été pour notre instruction :" Quacumque (Rom. 15. 4.) scripta sunty ad nostram doctrinam -scripta sunty
Pour moi, mes frères, j'aime et j'honore le roi : je respecte sa dignité et son autorité non seulement dans sa personne, mais encore
dans celui qui le représente, et je croirais offenser Dieu, si je me permettais quelques réflexions malignes sur sa conduite et sur son administration. Ce principe solidement établi s'applique de lui-môme à tous ceux qui peuvent être successivement envoyés ici pour y occuper cette importante station. Le gouverneur qui était à la tête de cette province il y a vingt ans n'était pas le même qui y est aujourd'hui. Celui qui la gouverne présentement n'est probablement pas le même qui en sera chargé dans vingt ans d'ici. N'importe : j'honore celui qui tient la place, comme j'ai honoré celui qui l'a tenue et comme j'honorerai celui qui la tiendra.
Dans ce gouverneur je vois la personne du •roi auquel Dieu m'a soumis et m'oblige d'obéir : je respecte ses intentions : j'admire la bonté de son cœur et la condescendance sans exemple avec laquelle il daigne exposer à toute la province et sa conduite et ses motifs. J'applaudis au témoignage avantageux qu'il rend à la masse de mes compatriotes. Comme lui, je les crois braves et loyaux sujets, sincèrement attachés au gouvernement
de la Grande Bretagne, capables d'apprécier leur bonheur, sensibles au langage amical e» paternel de l'excellente proclamation que vous venez d'entendre, la première qui ait été jamais lue dans la chaire de cette Eglise depuis sa fondation, c'est-à-dire, depuis plus de 150 ans : je les crois, dis-je, bons, sincères, respectueux, obéissants, mais égarés en ce moment, entraînés dans des factions dont ils ne sentent pas assez les conséquences et étourdis des plaintes et des murmures aussi indécents que mal fondés que l'on fait retentir à leurs oreilles. Mais j'espère, ô bon peuplé, que ces préjugés ne tarderont pas à s'évanouir ; que bientôt vous sentirez mieux que jamais les avantages inestimables que vous pouvez retirer de votre situation présente et pour votre religion et pour vous mêmes ; que vous vous affectionnerez de plus en plus au plus sage des Gouvernements et au meilleur des rois, le seul dont le trône soit demeuré inébranlable au milieu du tourbillon qui a renversé tous ceux de l'Europe depuis vingt ans. Gomme preuve de votre respect et de votre attachement pour
ce roi chéri, j'exige que vous unissiez à l'instant vos cœurs et vos voix dans la prière que nous allons adresser au ciel pour la prospérité et la conservation de Sa Majesté. Domine^ salvum fac regem.