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COMMENT LUCIEN RENTRA A PARIS

Avant de se rencontrer au couvent, les deux jeunes tilles se connaissaient de vue et de nom. Il était dil'licile qu'il en (ùt autrement, car des Moulineaux, où demeurait 31arguerite, à Suint-Aubin-les-Elbeuf, qu'habitait Gabrielle, il ny avait pas plus d'une lieue à vol d'oiseau.

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Les deux cliàleaux, quoique séparés par le long circuit qu'il fallait faire pour gagner le pont cFRIbeuf, étaient donc presque en face Tun de l'autre.

Maintes fois le baron de Carenviiie et le vicomte de Méricourt s'étaient reiic«ntiés à la chasse, ou chez des amis cc-mmuns. Leurs filles avaient donc faiJ connaissance dès l'âge le plus tendre. Comme elles avaient presque exactement le même âge, elles entrèrent presque à la même éj)0(iue au couvent des Ursu- Imes à Rouen, où les grandes familles de Normandie envoyaient leurs filles.

Ce fut une joie véritable pour les petites recluses de trouver un visage ami au milieu de ces murs épais, noirs et silencieux, qui les efi'rayaient tant. Elles .se rapprochèrent, se lièrent et devinrent les deux inséparables du couvent.

Pendant les cinq années qu'elles y passèrent, elles furent les plus heureuses du monde, car elles ne se quittèrent pas, môme pendant les courtes vacances qu'on leur accordait pour aller embrasser leurs parents.

Elles demeuraient, en effet, si près l'une de l'autre, qu'il leur était facile, dès «^ue l'envie leur en prenait, de passer la journée à Saint-Aubin ou aux iMouiineaux.

Lorsqu'au bout de cinq ans elles quittèrent le couvent pour retourner dans leur i'amille, elles jurèrent en pleurant de ne jamais se quitter, de ne pas se marier l'une sans l'autre, d'imposer dans tous les cas à leurs futurs maris l'obligation d'habiter le même pays... bien d'autres choses encore !

On sait ce que peuvent être les projets et les serments d'une fillette de quinze ans.

En effet, pendant les premiers mois qui suivirent leur séparation, elles furent aimtuellement assez fidèles à la promesse qu'elles s'étaient faite ; mais, quand 7iût l'hiver, il fallut bien renoncer à s'aventurer sur des chemins que la neige rendait impraticables ou que les pluies transformaient en torrents. Pendant deux mois il leur fut impossible de se l'aire visite. Elles se dédommagèrent au printemps ■ie cette douloureuse séparation. Puis il fallut se quitter encore.

Marguerite allait chez un de ."-es parents, Gabrielle chez un oncle de sa mère. L'une resta un mois absenie, l'autre ne revint qu'à la fin de l'été.

Bref, au moment où les deux jeunes filles avaient atteint l'âge de dix-huit ans, elles se voyaient encore assez souvent et étaient toujom's animées des mêmes sentiments d'amitié; mais elles avaient fini par comprendre le peu que valaient leurs serments. Evidemment, à mesure qu'elles avançaient en âge, elles contractaient envers le monde des obligations auxquelles il ne leur était pas j)lus possible qu'aux autres de se soustraire.

Et puis l'âge qu'elles venaient d'atteindre était critique. Pour des jeunes filles, l'heure où sonnent leurs dix-huit ans leur semble celle où le mari qu'elles attendent va se présenter. A partir de ce moment, tout se concentre pour elles sur ce point : mon mari. Dès qu'elles se trouvent en face d'un célibataire, elles se troublent et se demandent : Est-ce celui-là?

Et pour peu que l'image d'un de ces jeunes gens les poursuive pendant une hernie au sortir d'un bal, une agitation terrible s'empare d'elles.

— Mon Dieu! Est-ce que je vais l'aimer? se demandent-elles avec elTroi.

Et cela est ainsi jusqu'au jour où un homme qu'elles n'ont jamais vu, auquel elles n'ont jamais songé, qui ne leur a causé jamais la plus petite émotion ni la moindre inquiétude, leur est présenté par les parents.

— Voilà ton maii.

Et elles l'épousent au bout de trois semaines, très-étonnées de voir que les choses se soient ])assées si simplement et qu'elles finissent par aimer cet inconnu — quelquefois.

Marguerite et Gabrielle n'étaient pas plus à l'abri que les autres des rêveries el des désirs qu'inspire ce mot inconnu « mariage i à tous les cœurs de dix-huil ans.

Si elles refusèrent sans pitié ceux qui ne leur plaisaient pas, elles fuient sans <léfense dès qu'elles rencontrèrent celui qui les captiva. Elles furent même lâches. Elles oublièrent leurs serments de pensionnaires. Elles ne songèient pas à s'inquiéter à l'avance du pays que leur mari devait habiter.

Ce fut Marguerite qui donna la première l'exemple de la trahi.son et qui abandonna Gabrielle pour suivre à Paris le jeune comte de Libessac — et même ce fut avec une joie secrète, il faut bien en convenir.

Or, en ce lemps-là, les moyens de communication étaient loin d'avoir avec les nôtres la plus petite ressemblance.

Marguerite avait mis quarante-huit heures pour faire dans son carrosse les (luarante-deux lieues qui sépareni Rouen de Paris et n'avait pas pu arriver à temps même j)our fermer les yeux de son pauvre père.

En s'éloignant de Gabrielle, elle avait deviné qu'elle lui di.sait un dei-nif^ adieu. Leur séparation fut réellement navrante. Pourtant elles étaient jeunes, pleines d'espérance en l'avenir, et n'avaient aucun pressentiment des malheurs (jui leur étaient réservés.

Elles se quittèrent le cœur brisé.

Après la mort de son père, Marguerite voulut profiter de ce qu'elle était aui Moulineaux pour aller embrasser Gabrielle; mais elle apprit que M" 'de Méricourt s'était mariée aussi et qu'elle avait quitté le pays depuis plus d'un an et demi. Marguerite poussa un soupir de i-egret et revint à Paris avec le comte.

Quand Tatteignit la terrible catastrophe qui la rendit veuve, M"'° de Libessac n'avait jamais revu ni entendu parler de Gabrielle.

En retournant aux Moulineaux, oii elle avait résolu désormais de se fixer, elle s'informa de nouveau si Gabrielle était revenue à Saint-Aubin. Personne ne l'y avait revue depuis son départ.

La comtesse essaya du moins d'apprendre au juste ce qu'était devenue son amie d'enfance. Elle avait l'intention de lui écrire, de lui annoncer le malheur qui l'avait frappée; elle voulait pleurer avec elle ce mari regiellc dont Famour avait si bien rempli ces cin(i années de mariage... elle ne juit rien savoir de positif sur le compte de Gabrielle. On ne put même pas lui dire le nom de celui qui l'avait éj)Ousée.

M"* de Libessac alla elle-même au château de Méricourt. Le châleau était désert et abanilonné. La garde en avait été confiée à un vieux serviteur des Méri-

court, qui avail perdu femme et enfants et n'avait auprès de lui que sa petitefille âgée de douze ans.

Le vieil octogénaire se rappelait bien qu'il y avait eu grand gala au château, qu'on lui avait dit qu'il s'agissait du mariage de la t demoiselle », mais il n'avait pas demandé avec qui et, si on le lui avait dit, il ne s'en souvenait point. Quant à sa petite-fille, elle ne savait absolument rien.

La comtesse fut frappée de ce silence étrange qui pesait sur le château, et de l'ignorance non moins surprenante dans laquelle était le pays tout entier sur ce qu'étaient devenus les enfants d'Etienne et Louis de Méricourt.

Elle s'éloigna, très-impressionnée.

Pourtant, ne pouvant pas se faire à l'idée que Gabrielle ne reviendrait pas, elle s'informa de temps en temps. Toujours en vain.

M""* de Libessac était depuis plus de sept ans aux Moulineauxet jamais Gabrielle n'avait reparu à Saint-Aubin. Bien plus, le vieux serviteur qui gardait le château, et qui vivait encore, n'avait reçu depuis cinq ans et demi aucune nouvelle de sa maîtresse.

Au bout de ces sept années, on apprit tout à coup que les domaines de la famille Méricourt allaient être vendus par l'entremise d'un procureur de Rouen,

Le bruit se répandit dans le pays que, Gabrielle de Méricourt et son mari ayant disparu depuis plus de cinq ans, sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus, le fils de Louis de Méricourt, qui était dans les ordres, avait été autorisé à faire vendre tous ces biens, sauf à les restituer à sa cousine, si jamais^lle se représentait.

Nul ne put, du reste, fournir à cet égard des indications précises.

Savournin ne se montra pas. Quant au procureur, il n'agissait que d'après les ordres qui lui étaient transmis; il ne savait rien de cette mystérieuse affaire.

Depuis cette époque, M""' de Libessac n'avait jamais eu, directement ou indirectement, de nouvelles ni de Gabrielle ni de son cousin.

Pendant qu'elle racontait à Lucien ces divers événements, dont le récit avait été souvent arrosé de ses larmes, la comtesse n'avait cessé de regarder le capitaine, dont le trouble et l'émotion ne lui avaient pas échappé.

Quanta Lucien, il était positivement frappé. Depuis un mois les hommes et les choses semblaient venir au-devant de lui, pour faire peu à peu la lumière autour du drame ténébreux qui recouvrait sa naissance.

Parti de Paris à l'aventure, sans but précis, ne sachant pas même à qui il demanderait les renseignements dont il avait besoin, il avait eu le bonheur insolent de rencontrer et de sauver non-seulement sa bienfaitrice, mais encore la plus ancienne amie de Gabrielle de Méricourt.

Or, Gabrielle de Méricourt était sa mère, A cet égard, le doute ne lui était plus permis. Les aveux de Bazile confirmaient la déclaration du médecin qui avait assisté à l'enquête, et qui constatait que lui-même, dans la soirée du 28 mai, avait accouché la jeune femme dont on lui représentait le cadavre.

Si incomplets que fussent les renseignements fournis par M""' de Libessac, ils achevaient de soulever le voile qui recouvrait jusqu'à présent l'assassin, et faisaient toucher du doigt les motifs qui l'avaient guidé.

Evidemment, c'était pour s'emparer delà fortune des Méricourt que Savourni» avait attiré dans cet ignoble guet-apens Gabrielie, son mari et leur enfant, dont il n'espérait plus rien obtenir parles moyens amiables. C'était pour hériter d'eux qu'il les avait assassinés.

Ainsi s'expliquait également le long voyage que le jeune abbé avait fait en Palestine.

Il était resté absent pendant plus de cinq ans, afin de laisser oublier complètement le crime qu'il avait commis, afin de faire l'obscurité plus épaisse autour de la disparition mystérieuse de Gabrielie, afin de pouvoir enfin réclamer sans danger l'héritage qu'il convoitait et qu'il s'était approprié.

Pour Lucien, tout était désormais parfaitement éclairci— tout excepté ce point : le gentilhomme qu'on avait trouvé assassiné à côté de Gabrielie était-il bien son mari, et comment se nommait-il?

On devine quelles explications résultèrent de ces confidences. Bien que Lucien y fût déjà préparé, chaque pas en avant qu'il faisait dans la découverte du crime dont ses parents avaient été victimes lui causait des émotions indicibles.

Et pourtant ce fut la comtesse de Libessac sur qui ces révélations étranges produisirent la plus vive impression. Quoi! ce père Savournin, tout confit en Dieu, qu'elle avait rencontré à Rome, qui tout dernièrement était venu chez elle, c'était le fils de Louis de Méricourt !

Et c'était ce petit Savournin, qu'elle avait jadis aperçu deux ou trois fois chez le vicomte Etienne de Méricourt, qui avait eu l'horrible courage de tuer Gabrielie ! Et ce misérable avait vécu, grandi, prospéré! il était comblé d'honneurs, il portait la crosse et la mitre! Et elle lui avait demandé sa bénédiction au moment oii il l'avait quittée!

Un frisson d'horreur et d'é])Ouvanto parcourut tout son être à celte seule pensée, de même que cette effrayante découverte ébranla légèrement la foi robuste que lui avait inspirée la soutane jusqu'à ce jour.

Le père Savournin, un assassin ! Non, ce n'était pas possible ! Il fallait bien pourtant se rendre à l'évidence. Or, l'évidence crevait les yeux de la comtesse, alors même qu'elle se détournait pour ne pas la voir.

Le témoignage d'Hartmann, les aveux de Bazile confirmaient toutes les présomptions de Lucien et les changeaient en certitudes, môme pour M"'" de Libessac. Elle se souvenait, en effet, de l'avide curiosité avec laquelle Monseigneur de Silistrie s'était informé de Lucien. Et à présent qu'elle savait la vérité, elle se rappelait les moindres détails qui avaient signalé cet entretien. Monseigneur avait tout d'abord le visage sévère et le regard menaçant quand il prononça le nom du jeune officier. Cette expression ne s'adoucit que plus tard, quand il vit la comtesse prendre la défense de son protégé et s'épanouir au récit de ses exploits.

Donc Savournin de Méricourt savait maintenant que Lucien n'était autre que le fils de Gabrielie, miraculeusement sauvé de la mort à laquelle il étAit voué.

Voilà ce que M"'* de Libessac ne se pardonnait pas. Car c'était elle qui avail longuement raconté au prélat perfide comment cet enfant avait échappé au trépas.

par qui il avait été sauvé, élevé, poussé, enrichi. C'était elle, en un mot, qui avait mis sur la piste de reniant le tigre qui avait égorgé le père et la mère.

Eh bien! ce n'était pas douteux: dès à présent. Monseigneur allait par tous les moyens possibles essayer de se défaire de Lucien. Tout lui en faisait ujie obligation : son intérêt et son honneur.

A cette idée que l'enfant de Gabrielle, de sa meilleure amie d'enfance, allait être exposé à de nouveaux |»érils, la comtesse tressaillit. En un instant elle devint toute autre, ou plutôt son esprit se tourna bi'usquement vers un autre but.

Par la lidélité scrupuleuse qu'elle avait gardée à son mari, ])ar le courage qu'elle avait déployé depuis vingt-trois ans à travers les grands chemins, à toutes les heures et par tous les temps, onapujugerqueM^MeLibessac était une femme de cœur et d'énergie.

Aussi s'intéressait-elle au sort de Lucien avec bien plus de passion, maintenant qu'elle savait qui il était. Et, sur-le-champ, sans qu'il l'en priât, sans (ju'il en eiit manifesté l'espoir ou le désir, elle résolut de consacrer son temps, sa fortune et sa vie à défendre ce persécuté contre les audaces criminelles de Savournin. Elle ne laissa donc Lucien respirer que lorsqu'elle lui eut arraché tous ses secrets.

Celui-ci n'essaya pas, du reste, de lui rien cacher. Depuis qu'il avait appris que la comtesse avait été l'amie de sa mère, il se sentait attiré vers elle par des liens d'inaltérable amitié. Le regard qu'elle laissait tomber sur lui était du reste, si plein de tendresse maternelle, de sollicitude et d'affection, qu'il ne songea pas à se défeiidi'e contre le plaisir qu'il en ressentait et qu'il livra sans scrupule tout son cœur à l'inquiète curiosilé de la comtesse.

Il ne cacha donc rien, ni de ses relations d'amitié, ni de Tamour profond que lui avait inspiré Raymonde, ni du procès dans lequel il s'était récemment engagé lui-même presque personnellement.

M'"" de Libessac fut un moment effrayée. Ce procès, c'était celui que Monseigneur avait été spécialement chargé de soutenir au nom des Jésuites. Ainsi Lucien était doublement son ennemi. De lui l'homme et le prêtre avaient tout à redouter.

Cependant, loin de désespérer, la comtesse sentit que le pauvre petit officier avait besoin plus que jamais d'être défendu, soutenu, appuyé, et, comme Lucien lui manilestait le désir de retourner le plus tôt possible à Paris, • dans la crainte, disait-il, qu'il ne fût arrivé malheur à Raymonde... »

— Partez, lui dit-elle. Dans quelques jours je vous aurai rejoint.

— Quoi! s'écria Lucien, à Paris!

— A Paris, répondit-elle froidement. Tout ce que je vous demande, c'est de me louer, le plus près ])Ossible du vôtre, un appartement convenable, car à aucun prix je ne voudrais habiter mon hôtel. Seulement, je vous donnerai un mol pour celui qui le garde, afin que vous y preniez tous les meubles dont il vous faudra garnir cet appartement. Combien de temps vous sera nécessaire pour organiser ce petit pied-à-terre ?

— Est-ce trop vous demander que vous prier de m'accorder trois jours?

— Trois jours, soit! fit 31"'" de Libessac. Et comme vous ne serez à Paiis que dans vingt-quatre heures au plus, la journée de demain ne peut pas compter. Je vous en accorde donc quatre pour exécuter ce tour de force.

— Je serai |)rôt, promit Lucien.

— Ainsi, ce délai passé, je puis aller frapper à votre porte?

— Oui, madame.

— Et vous me conduirez à l'appartement que vous aurez choisi?

— A la condition que vous aurez toutes les indulgences.

— Oh ! soyez tranquille. A mon âge, on n'est plus difficile.

Lucien s'était levé, prêt à se remettre en roule, ne dissimulant pas l'impatience qu'il ressentait. Elle eut pitié de lui. Déchirant une feuille de ses tablettes,, elle écrivit pour le suisse de son hôtel l'ordre de se mettre à la disjiosition de Lucien et le lui tendit avec un sourire bienveillant. Il s'en empara et déposa sur la main de la comtesse un baiser respectueux.

— Dans quatre jours, dit-elle encore.

— Comptez sur moi, répondit-il en s'inclinant une dernière fois. Et il dispai'ut en courant.

Reprenant le cheval sur lequel il était monté au moment où il avait renconti'é la comtesse, il s'élança sur la route de Rouen.

Il était cinq heures au moment oii il regagna l'auberge dans laquelle il était descendu.

Il ne voulut pas perdre une minute.

Sa première idée avait été de coucher à Rouen et de n'en repartir que le lendemain malin à la première heure; mais il rénéchit qu'd faisaitjour, aumoisde mai, jusqu'à huit heures et demie, et que g;i'-'!ir'i' dk ou douze lieues, c'était mieux. emi)loyer son temps qu'à ne rien faire.

En conséquence, il donna à l'aubergiste l'ordre d'envoyer chercher à l'instant un cheval de poste. II ne remarqua pas, tant il était pressé, que l'hôte le regardait d'un air défiant et ne lui montiMÏt ])lus la même déférence que le matin. Il monta dans sa chambre, afin de boucler son portemanteau et d'y prendre l'argent nécessaire à son voyage.

Après avoir bouleversé sa valise dans tous les sens, il alla visilei'les meubles, dont il ouvrit successivement tous les tiroirs.

Nulle part il ne trouva la bourse ou ])lutôt le sac de peau dans lequel il avait enfermé sa petite fortune. Après un quart d'heure de patientes recherches, il y renonça, descendit et alla trouver l'aubeigiste.

— Monsieur, lui dit-il, on m'a volé un sac que j'avais laissé dans ma chambre et ^ui contenait vingt-cinq louis. Ne i)Ouvez-vùus ])as m'aider à les retrouver?

Pour toute réjionse, l'hôte sourit et haussa les épaules.

— Je m'y attendais, dit-il. Fort heureusement on m'avait i>révenu.

— De quoi?

— Que votre habitude était d'agir ainsi dans toutes les auberges où vous descendiez.

— Par exemple ! se récria Lucien.

— Allons, ne faites pas de bruit, dit l'hôte. Payez-moi et allez vous faire pendre ailleurs, si bon vous semble.

— Misérable diole! lit le capitaine en s'approchant de lui, vous allez me dire du moins qui vous a conté cette infâme calomnie.

C'est mi voyageur, qui vous a suivi depuis votre départ de Paris et qui

vous a vu renouveler la même scène dans toutes les hôtelleries où vous vous êtes arrêté.

— Et ce voyageur, oii est-il?

— Je n'en sais rien. Une heure après votre départ, ce matin, il s'est éloigné à son tour. Fort heureusement, avant de se mettre en route, il m'a mis en garde contre vos procédés liabituels. Donc, croyez-moi, ne renouvelez pas inutilement votre éternelle comédie de l'argent volé. Elle ne prendra pas, je vous en avertis, et vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avo.r payé ce que vous me devez.

Cette fois, Lucien sentit le rouge de la colère lui monter au front.

— Ah! prenez garde! dit-il d'une voix tremblante, vous ne savez pas à qui vous parlez. Je suis officier du roi.

— Je le sais, fit l'aubergiste en haussant les épaules.

— Capitaine au régiment de carabiniers...

— Et chevalier de Saint-Louis, ajouta l'hôte. Oui, je'sais que vous prétendez à tous ces titres. Je vous l'ai dit : on m'a prévenu. Mais moi, je ne serai pas si bête que mes confrères, je ne vous laisserai pas aller avant qu« vous ayez justifié de vos titres et qualités et que vous m'ayez soldé votre dépense jusqu'au dernier sou.

En disant ces mots, il tendit la main.

— Votre argent? demanda-il nisolemment.

Pour toute réponse, Lucien, qui avait fini par perdre patience, lui sauta à la gorge et le poussa contre le mur.

— Au secours! cria le pauvre diable, que la peur commençait à galoper. Aussitôt la porte s'ouvrit. Quatre soldats firent irruption dans la salle et se

jetèrent sur Lucien, avant qu'il eût le temps de tirer son épée.

Ce fut alors que Lucien se repentit de la prudence dont il avait fait preuve. Il n'avait pas voulu faire en uniforme ce voyage de Rouen, de peur d'attirer sur lui l'attention de son ennemi, par qui il se sentait surveillé. Pour lui échapper, il avait choisi le costume simple et sombre dans lequel la comtesse l'avait rencontré, costume qu'il porlai-t encore au moment où les soldats s'étaient jetés sur lui.

Quel changement s'il avait eu son uniforme de capitaine ! Au lieu de l'arrêter' comme un voleur, les soldats seraient rentrés sous terre au son de sa voix. Hélas! il avait beau protester, crier, se démener, il ne faisait qu'aggraver sa situation. L'aubergiste assistait en riant à cette scène qu'il avait préparée. Plus Lucien sj débattait entre les mains des soldats, plus la rate de l'aubergiste se dilatait.

— Maintenant, dit-il, quand il eut repris haleine, vous ferez voir le tour aux autres si vous voulez, mon garçon.

El il tourna le dos à son client, que les soldats entraînèrent. Car ce n'clail pas

MONSEKjNKUH

Le pauvre cheval tomba mort. vPage 209.)

fini. A présenl que Lucien était arrêté, il fallait le conduire devant l'autorité pour qu'il y exj)lii]uàl sa conduite.

— Misérables! criait-il. Vous vous repentirez de ce que vous venez de faire. Avoir osé poi'ter la main sur un ol'licier du roi !.,.

A leur tour, les soldais riaient au\ éilals de cette excellente plaisanterie.

— C'est un maniaque, se disaient-ils. Si nous lui faisions prendre une doucb dans la Seine?...

34'« Liv. -*

Lucien entendit ces paroles et comprit que se mettre en colère ne ravancerail -à rien.

— Allons, fit-il, dôpôchons-nous. Oii avez-vous l'ordre de me conduire?

— Chez le premier éclievin de la ville, au nom de qui l'on est venu nous prier de jn'ôter main forte.

— 3I;irclions, dit résolument Lucien.

Les soldais étaient tout surpris de le voir si raisonnable. Au bout de dix minutes, ils arrivèrent. L'échevin était un grave et digne bourgeois, très-désireux de faii-e du zèle, très-jaloux de son autorité, et grand ami de l'aubergiste, qui lui faisait boire le meilleur cidre de toute la contrée. Il fit comparaître l'accusé devant lui et l'interrogea avec une solennité magislrale.

— Comment vous nommez-vous? lui demanda-t-il. «

— Lucien de Saint-Germain.

— Votre âge?

— Vingt et un ans.

— Votre profession?

— Capitaine aux cai'abiniers et chevalier dé Saint-Louis.

De part et d'autre les demandes et les réponses avaient été faites avec un si grand sérieux, que les personnes qui assistaient à cet inteiTOgatoire s'étonnèrent qu'on mit en état d'arrestation un gentilhomme, et nn ofUcier qui plus est, parce qu'il se plaignait qu'on lui eût volé son argent. L'échevin sourit avec pitié.

— Vous avez sur vous des papiers qui établissent votre identité? demanda-l-il à Lucien.

— JNon, monsieur, répondit le capitaine. L'échevin jeta sur les assistants un regard triomphant.

— En ce cas, dit-il, et comme c'est sur la plainte d'un des plus honorables marchands de celte ville que vous avez été arrêté, je vais vous faire conduire en prison, jusqu'à ce que vous ayez justifié vos affirmations.

Quoi qu'eût redoulé Lucien, il élait loin de s'attendre à nn dénoùraent semblable. Comment! Il était volé et on le mettait en prison! Il fut sur le point d'éclater. Cependant il eut le courage de se contenir.

— Me sera-t-il peraiis, du moins, demanda-t-il à son tonr, de faire constater mon identité par des témoins?

— Assurément, répondit l'échevin. Pour peu que vous connaissiez à Rouen deux notables habitants...

— Je n'ai pas cet honneur, monsieur, interrompit le jeune officier; mais peutêtre le nom de la comtesse de Libessac est-il venu jusqu'à vous?

— Sans doute, fit l'échevin sm*pris. Prétendriez- vous vous réclamer de cette ■digne et charitable personne?

— Si vous le permettez, et puisque vous m'y forcez, dit Lucien, d'une voix sonore, je vous prie d'envoyer sur-le-champ aux Moulineaux, afin de faire cesser au plus tôt la comédie dont je suis victime.

L'échevin ne savait plus trop que penser. Les soldats qui avaient nrrélé Lucien se regardaient entre eux avec inquiétude. Les assistants souriaient, enchantés de

l'embarras dans lequel se trouvait le scruj)uleux. magistrat. Le nom bien connu de M"'' de Lihessac avait opéré ce miracle. L'éciievin n'osa pas refuser à Lucien ce que ceiui-ci lui demandait,

— Soit, dit-ii. Je vais envoyer auK Moulineaux; mais si vous m'avez trompé... Au lieu d'achever sa phrase, il adressa au capitaine un geste menaçant.

— En attendant, reprit-ii brutalement, en prison!

L'icicn fut obligé d'en passer par là. On le conduisit dans une sorte de salle basse, au milieu do laquelle il y avait un banc de bois, et dans laquelle on l'enferm 1.

La nuit était venue quand la porte s'ouvrit trois heures plus tard. C'était l'échevin en personne, accompagné de l'intendant de la comtesse, qui venait s'excuser de la fatale méjirise dont il avait été, disait-il, la première victime.

— Mais je vais voms accomj)agner, monseigneur, continua-l-il, et laver la tête d'importance à cet iml)écile de Cornu.

Cornu, c'était l'aunergistc. Lucien essaya en vain de le retenir; l'échevin avait à cœur de réparer la bévue qu'il avait faite et dont il redoutait les conséquences. Il se montra donc aussi obséquieux, envers le capitaine qu'il avait été insolent trois heures avant. Il lit, en efi'et, une entrée bruyante chez Cornu, auquel il reprocha en termes fort vifs de s'en laisseï- couler par le premier venu.

— \oi\Ji avez compromis un gentilhomme et jilacé lautorité de celte ville dans une siiuiiion ridicule; c'est une indignité, monsieur! Prenez garde à votre tour!...

Lucien f:il obligé de larréter, tant il grossissait la voix et tant le pauM-e Cornu se faisait petit devant les éclats de cette fulgurante et majestueuse colère. Le pauvre homme ne savait plus où se fourrer.

De même que l'échevin n'avait ])as été fâché de pouvoir rejeter sur l'aubergiste la resi)onsabilité de la sottise qu'il avait commise, de même Cornu voulut expliquer comment il avait été duj)e lui-même. L'échevin allait l'en empêcher par de nouvelles imj)récations; mais Lucien insista |)0ur connaître la vérité.

— Eh bien! la vérité, dit Cornu, la voici : Aujourd'hui, vers deux heures et ilemie, pendant que le capitaine était absent et que j'étais à peu près seul au logis, un homme de quarante ans au plus, que je ne connais j)as, est entré dans mon auberge et s'est fait servir un pichet de cidre. Il m'a ofterl de le partager avec lui, sous prétexte qu'il n'aimait pas boire seul. J'ai accci)té. Ai)i-ès m'avoir adressé quelques compliments sur la qualité de mon cidre, <iui, sans me vanter — demandez-le à M. l'échevin — est le meilleur qu'il y ail à dix lieues à la ronde, cet inconnu s'est penché vers moi. « — Connaissez-vous l'homme qui, ce matin, est parti d'ici sui- un cheval de poste? m'a-t-il demandé. — Qui? ce gentilhomme? — Gentilhomme si vous voulez, mais gentilhomme de grand chemin alors, a-t-il ré})liqué. » Ce mot m'a fait ouvrir les yeux. Je l'ai pressé de questions. Il m'a raconté alors confidentiellement, et pour que je me tienne sur mes gardes, a-t-d ajouté, qu'il avait fait le voyage de Paris à Rouen sur les pas du capitaine. Dans toutes les auberges où il s'est arrêté, c'est à-dire trois fois dans ia journée d'hier, m'a-t-il dit, ce voyageur a j)ayé sa dépense en disant qu'on lui

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vivait volé sa bouise. Vos trois collègues oui iiiulilemeiit protesté conti-e ce moyen •facile de voyager sans bourse délier; il a crié bien haut qu'il était genlilhomine, cfficier du roi; il a menacé et fait si grand bruit qu'ils n'ont osé rien dire et l'ont Jaissé s'éloigner. Quant à vous, a-t-il continué, vous ferez ce que bon vous semblera. Peut-être agira-t-il autrement avec vous qu'avec les autres, mais cela m'étonnerait, puisque cela lui a si bien réussi jusqu'à pré.sent. Comme je jurais que je ne me laisserais i)as prendre à la même grimace, il m'approuva hautement. • — Et même, ajoula-t-il, si j'étais à votre place, je prendrais mes précautions aiin de le, faire arrêter. Sans cela il vous échappeia encore. • Après ra'avoir amené au degré d'exaltation (ju'il désirait, |)Oursuivit Cornu, en se (oui'nanl vers Lucien, il me demanda si vous ne m'aviez pas dit où vous alliez ni quand vous reviendriez. Comme je lui aflirmais que vous ne m'aviez adressé ia j)arole que pour demander un cheval, il s'éloigna.

— Et il n'a pas reparu? interrogea Lucien.

— Je ne l'ai pas revu, non, capitaine.

— Eh bien, maître Cornu, puisque vous m'avez empêché de partir àcinq heures, comme j'en avais rintenlion, faites préparer ma chambre, où vous allez me servir à .soiiper. Que le lit soit bon surtout et le souper succulent, si vous voulez que j'oublie la méprise dont vous m'avez rendu victime.

il allait s'éloigner, quand il se ravisa.

— Et si ce voyageur olTicieux, qui vous a si bien renseigné sur mon compte, avait l'audace de se représenter ici, conlinua-t-il, accueillez-le avec votre plus aimable sourire et venez me prévenir aussitôt,

L'aubergiste s'inclina plus bas que terre, heureux d'en être quitte à si bon marché.

(juanl à Lucien, il s'éloigna momentanément avec l'intendant de la comtesse, auquel il raconta ce qui lui était arrivé. L'inlendant avait précisément apporté une bourse pleine d'or, qu'il remit au jeune ollicier de la part de sa maîtresse. Lucien l'accepta sans hésiter et alla s'enfermer dans sa chambre.

Évidemment il avait été suivi par un eslaher de Monseigneur, et ce coquin, après l'avoir dévalisé, avait assez habilement préparé le |>iége dans lequel Lucien était tombé. Au lieu de partir à cinq heures du soir, il ne pouvait plus partir qu'à cinq heures du matin. Douze heures! C'était un retard énorme et qui pouvait tout compromettre.

Il est bien vrai que Cornu eut toutes les prévenances imaginables et essaya de racheter sa faute ; il faut bien avouer que le souper fut exquis et le lit moelleux: mais cela ne suflit pointa apaiser Lucien, dont l'impatience augmentait à mesuic que s'envolaientles heures. A peine lui fut-il possible de fermer les yeux. A quatjc lieures du malin, il réveilla toute la maison — et Cornu lui-même, qui rêvait que .sa femme le tromj)ait. Enfin, un peu avant cinq heures, il put se meure eu route.

(.e pauvre cheval qui lui tomba sous la main expia cruellement tout ce que îe ieune oflicier avait soufl'ert. A peine notre héros lui permit-il de trotter oc ' ,.v.-p.s à autre pour reprendre haleine. L'aventure qui venait de lui arriver à

MONSEKiNEUR 2C9

Rouen l'avait mis sur ses gardes. Tout en excitant sa monture des aides et de l'éperon, il interrogeait des yeux la roule, s'allendant à tout moment à voir surgir un ennemi. Tandis qu'il maintenait son cheval d'une main, de l'aulie il caressait la crosse des pistolets dont les fontes étaient garnies, pi-ôl à se défendre en cas d'attaque, décidé à faire feu sur (juiconque essaierait de lui barrer le

passage.

Fort heureusement, cette première étape ne fut signalée par aucun incident fâcheux, si ce n'est que le cheval tomba mort au moment où il allait atteindre son écurie. Lucien fut obligé de le payer dix pisloles, alin de pouvoir continuer son chemin sans encombre. Rendu plus sage par ce petit conlre-lemps, il repartit aussitôt il une allure plus modérée, commençant à se rassurer, à mesure que le soleil se levait à l'horizon et que la campagne se peuj)lait de travailleurs.

A neuf heures et demie, il avait fait quinze lieues, plus du tiers de son chemin. Il mangea un morceau à la hâte, sans quitter du regard son porte-manleau et ses pistolets, de peur d'une nouvelle surprise. Personne ne le dérangea. A dix heures, quand il se remit en route, il était tout à fait tranquille ; il souriait même â la pensée des inquiétudes qui l'avaient assailli au départ. Vers quatre heures, lorsqu'il arriva à Meulan, sa pusillnnimilé lui faisait hausser les éj)auies. Il s'arrêta pour respirer. Il n'avait rien mangé depuis le malin, et il lui reslait encore dix lieues à faire pour revenir à Paris. Aussi, comme son estomac léclamait impérieusement contre ce jeûne un peu prolongé, Lucien se décida à fiiirc une halle d'une heure et commanda un repas substantiel.

Kn attendant (ju'il fût prêt, et pour se dégourdir les jambes, il lit à pied (juelque cent pas et se trouva à l'entrée d'un petit bois, dans le(iuel il pénétra. Il marchait lentement, i)rûmenant autour de lui ce regard dislniil des gens qui n'ont rien à faire, quand il lui sembla entendre un bruit de voix. Il se dissimula le long d'un chêne centenaire et aperçut, à quinze pas de lui, (iiiatre hommes étendus sur l'herbe dans des positions diverses. Trois d'entre eux êlaienl couchés ; le quatrième, qui lui tournait le dos, était appuyé contre un arbre et s'exprimait avec beaucoup d'animation. Lucien écouta, mais n'entendit «lue des lambeaux de

I)ln'ases.

— Vous ne voulez pas m'écouler... aujourd'hui ou demain... Monseigneur

sera furieux. . . pas d'argent. . .

Le capitaine n'y aurait pas fait attention, car ces tronçons de phrases ne présentaient aucun sens, si parmi eux n'eût été prononcé le mot • monseigneur. • Pourtant monseigneur, en ce temps-là, était un mot banal, «lui s'appliquait à tous ceux qui n'élaient pas peuple ou bourgeoisie. Gentilshommes, i)rélats, olTiciers, financiers même, tout ce ({ui touchait à raristocralie éUiit monseigneur dans la bouche des i)auvres diables.

Or, les (luatre hommes «lui se trouvaient là n'étaient pas riches, à en juger par les habits râpés et fanés dont ils étaient couverts. Cependant, ces habits avaient été beaux autrefois. On y trouvait encore des traces de broderies. C'était probablement la défroque d'un gentilhomme dont ces drôles éUiient allublés; mais le temps et la misère en avaient fait des haillons. En effet, maintenant que Lucien

examinait plus allentivement ces quatre hommes, il leur trouvait des visai^es de coquins toul;i fiùt réussis. Evidemment ils appartenaient à cette catégorie d'aventuriers et d'aigrefins dont la race allait chaque jour disparaissant, à mesure que la police ouviait les yeux. — tous gens de sac et de corde, soulensurs de filles, piliers de tripots et de cabarets, prêts à tout pourvu qu'il y eût de l'argent à gagner.

Or, jjrécisément, celui qui s'exprimait avec tant de vivacité avait parlé d'argent. I Monseigneur... argent...» ces deux mots r&onnèrenl singulièrement à l'preille de Lucien. Il se coucha à plat ventre et se mit à ram])er comme un serpent, afin de se rapprocher et d'entendre ce que disaient les quatre aventuriers. Combien de minutes eraploya-t-il à faire ces dix pas? 11 ne le savait pas lui-même. 11 avait atteint son but, c'était tout ce qu'il demandait. Étendu dans l'herbe haute et épaisse dont le printemps avait tapissé la forél, il était à cinq pas de celui qui avait pris ia parole, le seul qui aurait pu le voir, s'il ne lui avait pas tourné le dos. En s'arrêlant, son premier soin fut de dégager son épéc, afin de pouvoir la tirer sur-le-champ en cas de besoin.

— Et moi, je vous dis que nous nous endormons dans les délices de Capoue, poursuivit l'orateur de la bande. Voilà trois heures que nous sommes étendus comme des veaux dans ce bois, et que nous avons abandonné notre poste. Eh bien! pendant ces trois heures que nous avons perdues, s'il était passé...

— Tu es fou, répliqua l'un des trois drôles sans se déranger. 1! n'est pas passé, ■ il n'a pu passer.

— Pourquoi pas ?

— Parce que Colibri, qui est parti sm' ses talons ^vant-hier, n'est pas de retour.

— Qu'est-ce que cela prouve?

— Cela prouve que notre homme est allé loin et ne reviendra pas de sitôt, puisque, s'il s'était arrêté à quelque distance d'ici, Colibri devait venir nous chercher.

— Et s'il avait tué Colibri?

— Pourquoi l'aurait-il tué? Colibri n'avait pas l'ordi-e de lui chercher querelle. Il est probable que Monseigneur ne lui en aurait pas voulu s'il l'avait fait; mais Colibri n'est pas assez bête pour aller se frotter à un capitaine de carabiniers s'il n'est pas payé pour ça.

Lucien tressaillit. Un capitaine de carabiniers! C'étaitbien delui qu'il s'agissait! Ses i)ressentinjoiils ne l'avaient donc pas trompé!

— Et si le cajtUaine, s'étant aperçu qu'il était suivi, lui avait cherché querelle et l'avait tué? lit observer l'orateur.

— Ce serait possible, mais cela m'étonnerait.

— Pourquoi?

^ Parce que Colibri est très-prudent. Aussi je soutiens que, tant qu'il n'est pas revenu, rien ne presse.

— Et moi je prétends que Colibri a pu être mis par le capitaine hors d'état de nous avertir, que par conséquent celui que nous attendons peut passer d'un moment à l'autre sur la route de Paris, qu'il est peut-être passé pendant les

trois iieiires que nous venons de perdre, et qu'alors c'en est fait de la récompense qu'on nous avait promise.

— lielournons donc à notre poste, puisque tu le veux absolument, fit son interlocuteur en s'étirant les bras et en réprimant un long bâillement. Quanta moi, je .suis bien tranquille. Notre proie ne nous échoppera pas. Nous avons son signalement, celui du costume dont il est revêtu... habit marron, veste marron, culotte marron... Du diable si avec tant de marron que cela il y a moyen de s'y tromper!

A ces mois il se leva, mouvement que ses compagnons imitèrent. Lucien ne bougea pas. C'était pour lui une question de vie ou de mort. Il eut encore ce bonheur que les quatre coquins s'éloignassent sans défiance du cc'ité de la route- S'ils avaient suivi la direction contraire, peut-être c'en était lait du jeune officiel-. II les regarda disparaître, puis se leva à son tour et se glissa sous bois le i)lus près possible de la petite ville, dans laquelle il rentra précipitamment. Il était foit embarrassé. Si ces drôles lui en avaient donné le temps, il aurait certainement pris la fuite plutôt que de braver mi danger inutile; mais où serait-il allé? Poissy, -qui était la ville la plus proclie, était à pins de trois lieues de là. Il n'y serait donc pas arrivé avant huit heures. En outre il avait lais.sé son argent à iMeulan, dans la chambre dont, cette fois, il avait emporté prudemment la clef. Il était donc obligé de retournera Meulan. Il en prit son parti. Après avoir copieusement soujm» il visita les amorces de ses pistolets, s'assura que son épôe jouait bien dans In fourreau, prit, en un mot, toutes les précautions nécessaires j)Our la défense et descendit daus la cour. Là, il se pi'omena avec une cei'taine agitation, en attendant le cheval qu'il avait envoyé chercher.

A présent qu'il était résolu à livrer bafai'lle, il était enchanté d'avoir en le temps de s'y préparer. Le hasard l'avait, en ell'et, merveilleusement servi. S'il n'était pas entré dans ce bois, il n'aurait pas sur|)ris la conver.sation des compagnons de Colibri et n'aurait pas su que IMonseigneur faisait garder la route de Pans. Il serait donc tombé, comme un sot, dans le guet-apens qu'on lui tendait, et peut-être y serait-il resté.

Cette manière d'agir deSavournin, — de son oncle, il faut bien prononcer co mot qui lui fit horreur, — lui prouvait que le prélat n'était di.^fiosé à aucune concessiou et lui donnait la mesure de ce que cet ennemi ne craindrait pas d'entreprendre. Cela n'intimida pas Lucien. S'il pâlit légèrement, ce ne fut pas pour lui <]u'il trembla, mais pour Raymonde, qu'il aimait tant et qa'ime fois déjà il avait failli perdie.

— tjui sait, se demandait-il avec angoisse, si Monseigneur ne l'aurait pas entraînée dans queUpie nouveau piège?... Hélas! pourquoi l'ai-je livrée siinsdéfeuse aux m:iiiis de ce misérable?...

tVu même insi;mtnu lui amena le cheval de poste qu'il attendait.

Il all;iil .saiikr en sollo, lorsiiu'il aperçut sur la i)ortc du foiii-nil nn garçon

meunier (|ui le (lêvoi-.iil des yeux. I-:videmmeni le costume du geiiiilliomme lui

plai.<aii boancoiip, mais ce qui le magnclisail .surtout, c'étjùcnl les boites et les

éperons. Quelles magnifiques bottes! sou])lcs, bien luisantes, monl-inl jusqu'aux

genoux? Et quels éperons ! Des éperons d'argent massif qui brillaient comme des rayons de lune par une l)elie nuit d'hiver ! Lucien surprit ces regards et se mit à sourire. Au lieu de s'élancer sur sa monture, il se tourna vers le meunier, qu'il observa de son côté avec altenlion.

C'était un grand beau gars de vingt-cinq ans au plus, bien planté, d'assez jolie figure, dont les cheveux et les sourcils noirs disparaissaient sous la couche de farine qui les recouvrait. Il tenait encore à la main un sac qu'il venait de vider dans le blutoir du fournil et se disposait sans doute à regagner son moulin.

— Eh bien, mon garçon? lui dit Lucien, tu m'examines comme si tu n'avais jamais vu un gentilhomme en costume de voyage.

— Oh ! que si fait, monseigneur, j'en ai vu, répliqua le meunier en riant.

— Alors j'ai quelque chose de plus que les autres?

— Du tout, monseigneur.

— J'ai donc quelque chose de moins?

— Par exemple !

— Enlin pourquoi ne me quitles-tu pas des yeux depuis cinq minutes?

— Ah! dame! monseigneur... balbutia le meunier, puisque vous l'voulez, j'vas vous l'dire... Je n'sais pas si c'est qu'vous avez le pied plus p'iit ou lajambe i.iieux tournée, mais c'qu'y a de certain, c'est qu'vous avez des bottes... oh! mais des bottes... qui vous vont... ?

Et il envoya du bout des doigts un baiser à ces magnifiques bottes, tandis qu'il se baissait à moitié, afin de les admirer de plus près.

— Ainsi, demanda Lucien, elles le font envie?

— Moi ! oli ! dam' j'sais ben qu'ça n'est pas possible, mais si j'en avais jamais d'pareilles je ne me posséderais pas de joie.

— Pourquoi n'est ce pas possible?

— Monseigneur veut s'gausser de moi. Il sait bien qu' je n' peux pas le* acjieter...

— Les acheter, non, mais je ])uis te les donner, par exemple.

— Me les donner! fit le meunier en se redressant.

— Avec le costume que je porte, continua le capitaine.

— Comment! le costume aussi! s'écria le pauvre garçon qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— El môme, ajouta Lucien, je glisserai deux louis d'or dans la poche de ton gousset pour le les faire acce|)ler.

— Ce n'est pas possible ! fit le meunier abasourdi.

— A la seule condilion que lu me donneras les habits et ton sac de l'urine, dit le jeune ollicier.

— Quoi monseigneur, vous voulez ?...

— Est-ce convenu?

— J'crois ben !

— Alors, suis-moi.

A ces mots, Lucien entra dans le fournil, où il se déshabilla, et revélil les ones après les autres chacune des pièces du costume que le meunier lui passait.

Mais, Monseigneur, je ne puis pas entrer dans vos bottes ! (Page 2;:?.

Depuis les bas et les souliers jusqu'au bonnet de coton, la transformaiion était complète. Pour radiever, Lucien vida sur ses cheveuK et sur son visai,'e ce qui restait de farine dans le sac. Puis il courut vers son cheval, jela le sac de farine en travers de ses lonles et sauta eu selle, sans s'occupei- des cris du garçon

meunier.

— Mais, monsfiiineui-, disait Tinlorlunô au milieu d'ellorts surluimains, je no

puis pas entrer dans vos bottes !

35'"' Liv. ^^

Lucien était déjà loin que le mallieureuK s'efforçait encore d'introduire son énorme pied dans ces tiges dont il admirait tout à l'heure Tétroitesse et l'éiégance. Quant au jeune officier, il s'avançait sur la route, au petit trot, en chantonnant un refrain et en excitant son cheval à coup de sacs do farine, afin de lui donner autant que possible les apparences d'un cheval de meunier. Lorsqu'il s'engagea dans le bois, il vit de loin les quatre coquins s'enfoncer dans le taillis d'abord, puis se pencher en avant et se montrer enfin sans précaution. Au moment où il passait, un de ces hommes s'avança vers lui et lui fit signe de s'arrêter. Lucien obéit.

' — Eh ! l'ami, lui dit cet homme, d'oîi viens-tu ?

— De Meulan, mon bon monsieur.

— Et oîi vas-tu?

— A Poissy, parbleu ! Vous n'connaissez donc pas l'moulin d'ia Reine Blanche qu'est sur l'pont d'Poissy?

— Non, mais peu importe. Ainsi, tu n'as pas quitté la route de Poissy à Meulan depuis deux heures?

— Vous pouvez ben dire depuis trois, fit Lucien. Excepté l'teraps d' vider mon sac de hinne à l'auberge...

— Et tu n'as pas rencontré un jeune gentilhomme, vêtu d'un habit marron ? interrompit l'aventurier.

— Si fait.

— Quand?

— Il y a une heure et demie, en allant à Meulan,

— De quel côté se dirigeait-ii?

— Du côté de Paris.

— Quand je vous le disais ! s'écria l'homme en se tournant vers ses compagnons : nous l'avons laissé passer.

— Je lui ai même parlé, ajouta Lucien, Ou plutôt non, se reprit-il, c'est lui qui : m'a parlé.

j : Tout on prononçant ces dernières paroles, il rassemblait son cheval et se dis- ; posait à s'éloigner.

— Ah! fit l'aventurier. Que l'a-t-ii dit, ce gentilhomme?

— Il m'a dit : Si tu vois Colibri et sa bande, tu leur diras que ce sont des maladroits.

A ces mots, Lucien laissa échapper un grand, éclat de rire, en même temps qu'il a! laquait vigoureusement sa monture et qu'il lui rendait la main. Il était à plus de cinquante pas, quand les quatre coquins stupéfaits s'aperçurent qu'ils avaient été joués et que leur ennemi venait de leur glisser dans la main. Ils s'élancèrent en poussant des malédictions et en menaçant du poing celui qu'ils ne .pouvaient plus atteindre, plus furieux encore d'entendre cet éclat de rire insultant, (|ui répondait seul à leurs cris de rage et de désespoir. En une minute, Lucien (était hors de vue. Il avait échappé sans coup férir au danger qu'il allait braver, grâce au garçon meunier qui lui avait inspiré, à son insu, l'idée de cet ingénieux stratagème.

Une heure après, il traversait Saint-Geimain. A sept heures il arrivait rue Saint- Honoré el jetait la bride de son cheval à Germain, qui ne voulait pas le reconnaître. Il monta précipitamment chez lui.

Déjà Montclavel et Papillon accouraient à sa rencontre. Comme l'avait fait Germain, ils reculèrent stupéfaits à la vue du déguisement dont Lucien était affublé; mais quand il leur eût raconté à la suite de qitelles circonstances il avait été obligé de se travestir ainsi, le sourire se tigea sur leurs lèvres. Ce fut au tour de Lucien de les interroger. Rien de nouveau n'était survenu. Conformément aux. instructions qu'il avait reçues, Papillon ne s'était pas absenté. iMontc avel lui-même n'avait pour ainsi dire pas quitté la maison. Il y avait passé presque toutes ses journées en compagnie de Raymonde et de Lina. En effet, depuis trois jours, les deux jeunes filles ne se quittaient plus,

C'était à la suite d'un léger accident dont M"" d'Eslourbel avait été victime le troisième jour de son arrivée, c'est à-dire le jour où Lucien était parti pour la Normandie. En descendant l'escalier pour aller faire une promenade au bras de son tuteur, et en compagnie d'Edouard, Lina avait glissé sur une marchG et s'était foulé le pied gauche. Aux cris de douleur poussés par la jeune lille, 3Iontciavel se précipita chez M""' Debrau pour appeler du secours. Ludivine et Raymonde accoururent et s'empressèrent autour de 31"" d'Estourbel. On la Iransj orta dan3 sa chambre, on envoya chercher le docteur, qui la condamna à un repos absolu pendant quelques jours et n'ordonna pas autre chose que des compresses d'une solution dont il rédigea la formule, compresses qu'il fallait renouveler plusieurs fois par jour.

Or, dans la maison de M. de Valembois, chez lequel elle demeurait, personne n'était en état de venir en aide à Lina. Raymonde offrit, non-seulement de donner des soins, mais de lui tenir compagnie pendant tout le temps de sa maladie, — car, disait-elle, c'est bien triste de rester seule, enfermée dans une chambre à Paris, quand on n'y connaît âme qui vive ! La pauvre enfant en savait quelque chose. Aussi se montra-t-ellc très-affable et très-prévenante envers Lina, qui lui en fut excessivement reconnaissante.

C'est que, de son côté, Lina n'était pas plus gâtée que Raymonde sous le rajq)ort des relations. La surveillance jalouse (jue M. de Grafligny avait exercée sur elle depuis qu'elle était sa pupille, ne; lui avait permis de contracter aucune amitié. Elle accueillit donc avec joie les avances de Raymonde, quand oî!e aripril surtout que Lucien l'aimait et avait demandé sa.niatn.

Enfin, pas un jour Edouard n'avait manqué de.veh'ii'.- Sous prétexte de j)rendre des nouvelles de Lina. il arrivait, n'ayant que très-pf>U'''do temps à l'ii consacrer, mais les heures se succédaient et la journée se passait^ saîis que le comte eût manifesté l'intention de s'éloigner. Il n'allachait du reste aucune importance à ses assiduités. C'était par désœuvrement qu'il avait tenu compagnie. -à Raymonde et à Lina, racoiilait-il à Lucien. , ■•

— El, vraiment, je ne m'en repens pas, ajoutait-il, car cette Linfiest .si joli» et si bonne que je ne com|)rciuls jias le marquis. Il n'a jamais voulu q}iilter> Versailles pour que je le présente à M'"" d'Eslourbel. . ; .. .

« — Amène-la moi, m'a-t-il dit, et nous venons...!

— Tu comprends, poursuivit I-^douard avec humeur, que c'est absurde. Je ne peux poiirlant pas lui amener Lina dans sa chambre. Tant pis pour lui! Je la marier:.'! à un autre...

\iV

COLIBIU

Hartmann ne s'était pas trompé quand il disait à Lucien que Bazile et son maître l'avaient reconnu. Le jour où le Suisse s'était présenté chez Monseigneur, celui-ci était à Versailles. C'était donc l'intendant qui avait reçu Hartmann, dont la stature colossale avait immédiatement attiré ses regards. Bazile lit une assez vilaine grimace. Il n'aimait rien de ce qui lui rappelait cette funeste soirée du 28 mai; mais l'Helvétien demem'asi parfaitement impassible, ses traits conservèi'ent si bien l'expression de niaise placidité qui leur était habituelle que l'intendant en fut la dupe.

— Il ne me leconnalt pas, se dit-il avec une joie secrète.

Aussi, lorsque Hartmann revint à la charge, plus impassible encore que la première fois, s'il est j)0ssible, Bazile avait repris sa sécurité. Pourlant, quand Monseigneur rentra, l'intendant crut devoir l'avertir de ce qui s'était passé. Le prélat fut moins crédule que ne l'avait été son laquais. Que lui voulait cet homme? De la part de qui se présentait-il? Si cela ne l'eût pas intrigué si fort, il aurait assurément fait défendre sa porte; mais il voulait savoir, et l'obstiné Suisse avait déclaré formellement à Bazile qu'il ne remettrait qu'à Monseigneur eu personne la lettre dont il était chargé. Sa Grandeur donna donc l'ordre qu'on introduisit l'Helvétien quand il se présenterait. Seulement il prit ses précautions. A sa portée, U plaça une paire de pistolets chargés. Aucun de ces détails n'échappa à Hartmann, bien qu'il ne parût j)as y avoir pris garde.

Ce ne fut qu'après avoir jeté les veux sur la lettre de Lucien que le prélat s'e.xpliqua la visite qu'il recevaiu D'après l'insistance du colosse, il s'était imaginé tout d'abord que cette lettre avait une importance réelle. Lorsqu'il vit combien elle était insignifiante, il devina dans quel but le capitaine la lui avait écrite, et pourquoi Hartmann avait tant tenu à ne la remettre qu'à lui-même. Cela lui donna fort à penser.

Assurément, d'ores et déjà, Lucien se doutait de quelque chose. Monseigneur maudit alors, un peu tard, le geste maladroit par lequel il avait tendu à Lucien sa main mutilée. C'était ce geste, en effet, qui avait fait naître les premiers soupçons dans l'esprit du jeune officier. Maintenant, comment, à vingt et un ans de distance, cet Hartmann s'était-il trouvé juste à la disposition de Lucien? Ce n'était guère explicable.

Ce qui était certain, c'est que le colosse avait été envoyé par Lucien chez Mon-

MONSKIGNETJR 277

seigneur pour s'assurer si le prélat et son intendant étaient bien les mêmes hommes à qui il avait loué jadis l'hôtel de M"'" de Libessac. Aussi Monseigneur eut-il bonne envie, quand il reconnut le Suisse, de lui brûler à l'instant la cervelle. Il n'osa pas. Non-seulement ce meurtre aurait été inutile, mais il aurait été compromettant, puisque Lucien Taurait sur-le-champ découvert et s'en serait fait une arme puissante.

Sa Grandeur jugea plus prudent pour le moment d'imiter ses adversaires. Hartmann feignait de ne pas le reconnaître, il feignit de ne pas reconnaître Hartmann. Il le laissa donc s'éloigner, sans témoigner plus de surprise que l'Helvélien n'en montrait lui-même. Désormais il ne pouvait plus douter que le capitaine ne connût une partie du secret terrible qu'il croyait avoir si profondément enfoui dans les limbes du passé. Cette découverte ébranla momentanément son assurance.

Positivement, il y avait, en elTet, (juelque chose de miraculeux, ainsi que le lui avait fait observer M™"' de Libessac, dans la manière dont le fils de Gabrielle avait été sauvé. Et loin que cette intervention de la Providence perdit rien île son caractère surnaturel, elle se manifestait plus extraordinairement encoi-e dans la façon dont le criminel avait révélé sa culpabilité à sa victime.

Oui, ces coïncidences étranges avaient fait un instant pâlir l'orgueilleux prélat. Elles ne le désarmèrent pas. Songeant à la jeunesse, à rinexi)érience, à l'Iiumble situation de Lucien, il ciulen avoir facilement raison et résolut de lui livrer franchement bataille, si le jeune oflicier commençait les hostilités. Il n'avait pas t:irdé à s'apercevoir que Lucien était un antagoniste avec lequel il faudrait comj)ter. L'iniluence subite que ce jeune soldat de fortune avait prise à la cour lui donnait pour alliés deux des principaux ennemis, non pas de Monseigneur, mais des jésuites : la marquise de Pomi)a(lour et le duc de Choiseul.

Or, en ce moment, la cause des jésuites n'en faisait qu'une avec celle du prélat, puisque du gain de ce procès Lionnay dépendait son avancement et que la mort de Lucien j)Ouvait seule lermer la bouche de ce redoutable adversaire. A tout prix, il fallait donc se débarrasser du capitaine. Quand? Comment? Les circonstances seules pouvaient ré|)on(lre. iMonseigneur entrej)rit donc de resserrer autour du capitaine la surveillance iiu'il avait organisée. Lucien s'en doutait. C'était lui qui avait signalé à Papillon les assiduités de PatouilloL

Aussi, quant il partit pour la Normandie, il ne voulut pas endosser son uniforme, s'imaginant qu'il passerait plus facilement inaperçu sous son modeste costume de bourgeois-gentilhomme. Ce lut le résultat contraire qu'il obtint. Un de ses voisins, enrégimenté par Palouillol i)Our le service de Monseigneur, le vit passer sous ce déguisement et s'en étonna. S'attachant au pas du jeune officier, il le vit entrer à l'hôtel de la Poste et s'en éloigner à cheval. Il y pénétra à suii tour, s'enquit auprès des garçons d'écurie et apprit que Lucien s'en allait sur la roule de Normandie. Immédiatement il vint en informer Patouillot, lequel, saîis perdre une seconde, courut l'apprendre à Monseigneur.

Celui-ci se troubla. Qu'allait faire Lucien dans ce pays, qui était à la fois le berceau de sa famille et la résidence de M"* do Libossac? Il l'ignorait, mais il

pressentit un danger. Précisément Lucien était parti seul... Si l'on pouvait k rejoindre... Parrèler à l'aller ou au retour... L'occasion était tentante ..

— Ah! murmura le prélat à demi-voix, ce n'est plus un homme d'église qu'i^ me faudrait : c'est un liomrae d'épée, hardi, entreprenant, bon cavalier, ayaii l'habitude du danger...

— Si iMonseigneur voulait... fit timidement Patouillol.

— Quoi? demanda Sa Grandeur, qui croyait ne pas avoir été entendu.

— Je dis que si Monseignem' le désirait, je pourrais lui procurer un homme de cheval et d'épée, capable de tout entreprendre.

— Vraiment! Tu connais...

— Je ne serais même pas fâché de m'en débarrasser, avoua Patouillot. Le sacripant fait la cour à ma femme, qui a pourlant trente-six ans sonnés, la pauvre vieille, dans l'espoir de lui soutirer quelques misérables écus.

— Et lu as peui- que la femme...

— J'ai la plus grande confiance dans la vertu d'Euphémie; mais j'aimerais mieux, voir Colibri à tous les diables !

T— Qui est-ce, Colibri?

— C'est le sacrispanl dont je parlais à Monseigneur.

— 11 se nomme donc Colibri?

— Non, c'est un sm"uoui.que ses amis lui ont donné.

— Sans doute parce qu'il est petit et délicat?

— Au contraire, Monseigneur, il a cinq pieds sept pouces, des dents à broyer du fer et un coffre qu'il ii\ï jamais pu remplir,

— Eh bien, va me chercher cet homme, ordonna le prélat.

Pour la première fois de sa vie Patouillot eut des ailes. Il avait justement laissé ])rès de sa femme Colibri, dont il avait peur de toutes les façons et qu'il n'osait pas mettre à la p-orte. Il l'emmena chez Sa Grandeur, qui l'examina d'un coup d'œil rapide et qui approuva d'un signe de tète. Celait bien le coquin dont il a\ail besoin.

Ajjrés avoir congédié Patouillot. Monseigneur expliqua à Colibri ce qu'il attendait de lui. Celui-ci comprit à demi-mot.

— C'est une besogne que je ne puis pas faire seul, répondit-il.

— Vous avez des amis, sans doute?

— Beaucoup, Monseigneur.

— Combien vous en faut-il?

— Quatre ou cinq...

— Sîottons quatre. Qu'exigeront-ils par jour?

— Dix livres chacun.

— C'est convenu. Et vous?

— Le double, Monseigneur.

— C'est trop juste.

'-^ Tous frais payés? ajouta vivement Colibri.

— Dien entendu, répondit le prélat.

.:- Il faiulra donc que Monseigneur m'avance une certaine somme, dont je lui rendrai comple.

— Ne craignez rien, dit Sa Grandeur, soyez intelligent et discret, si-rvezmoi Jjien, vous n'aurez pas à vous en repentir. Maintenant, écoutez-bien.

Colibri se rapproclia,

— Vous allez partir à l'instant pour la Normandie, et suivre la piste de M. de Saint-Gei-main, afin de me rendre compte de tout ce qu'il aura fait.

. — Bien, lit Colibri.

— En même lemjjs que vous vous mettrez en route, vos quatre hommes garderont à tout hasard la roule de Normandie — mais à di\ ou douze lieues de Paris pour le moins, recommanda Monseigneur.

— Compris, dit finement l'aventurier. Il faut que ])ersoniie ne puisse reconnaître le jeune gentilhomme en cas d'accident.

— C'est bien cela, lit le prélat. Maintenant, reprit-il, si le capitaine s"an-élt; près d'ici et vous donne le temps de dresser un jjlan d'attaque, vous irez rejoindre vos amis et leur prêter main forte; sinon, ils agiiont de leur côté et vous da vôtre.

A ces mots, il remit à Colibri une bourse pleine d'or et lui doiuia le .signalement détaillé de Lucien et du costume qu'il portait. Vnc heuie plus lard. Colibri, après avoir raccolé les quatre drôles dont il avait besoin, leur donnait la consigne et leur ordonnait de l'attendre à Meulan, quoi qu'il arrivât. Quant à lui, il se mit en route et n'arriva à Rouen «lue cin(| heures après Lucien, dont il avait facilement suivi la trace.

Malheureusement j)our lui, Colibri avait compté sur son courage bicJi plus que sur ses propres forces. Il n'était ])as entraîné comme Lucien, (jui V'.'iiait de faire deux: années de caDij)agne, pendant lesquelles il était resté quelquefois .t -ente heures en selle.

Colibri fit donc sans trop souffrir les quarante-deux lieues qui le séj)aiaient delioiien; mais il était fourbu et hors d'état de faire un mouvement (|uand il arriva. Encore avait-il mis quatre heures de plus que Lucien à exécuter le même trajet. Pour gagner du temps, il imagina alors la ruse à laquelle il avait eu recours, eu dénonçant à l'aubergiste le capitaine comme un escroc. La ruse auiail réussi à souhait, du reste, si Lucien n'avait pas pu se recommander aussitôt de la comtesse de Libessac, — car si les portes de la prison se fussent refermées sur lui, combien de temps y serait-il resté?

. Colibri ne pouvait j)as tout prévoir. Il faut pourtant lui rendre cette justice ijue l'expédient qu'il avait cmi)loyé avait été aussi habilement conçu qu'exécuté, et devait lui rapporter autant d'honneur que de profit. En elfet, il avait de quoi vivre grassement pendant quelque temps aux frais de Monseigneur, et auK dépens <le Lucien, dont il avait escamoté la bourse. Ce résultat, fructueux à tous les points de vue, l'avait mis en goût et l'intéressait vivement aux suites de l'aventure dans laquelle il s'était embarqué. Ne pouvant pas suivre Lucien à cheval le lendemain de son arrivée, il loua une chaise et y empila des coussins, sur lesiquels il s'étendit de son mieux. Or, comme le jeune officier, nous l'avons dit,

cheminait fort lentement sur la route de la Bouille, Colibri assista de loin an sauvetage de M™* de Libessac et vit Lucien monter en carrosse avec elle. En outre, comme, pour arriver aux. Moulineaux, le chemin ne cesse de gravir une pente assez rapide, l'aventurier put suivre à distance suffisante le carrosse delà comtesse, et atteindre en même temps que lui le plateau sur lequel le château avait été bâti.

Là, ses porteurs, que cette longue course avait épuisés, lui déclarèrent qu'à aucun prix, ils ne retourneraient à Rouen dans la journée. Colibri fut donc obligé de louer une charrette, au fond de laquelle il fit étendre de la paille. Ce fat sur ce lit moelleux qu'il' regagna Rouen, où il résolut d'attendre le retour du capitaine. Il avait mis quatre heures à faire le trajet; mais il se sentait beaucoup mieux. Pendant ces quatre heures il avait dormi comme un bienheureux. Ce fut alors que, profitant de l'absence de Lucien, il se faufila dans sa chambre, le dévalisa, et lui joua le tour qu'un hasard avait fait échouer. N'importe. Le retard de douze heures qui en résulta était toujours autant de gagné pour Colibri, qui put les consacrer au repos.

Le lendemain, à cinq heures, lorsque Lucien s'éloigna, Colibri poussa un douloureux soupir. Le devoir et l'intérêt lui commandaient de partir également. Le jeune officier n'avait pas quitté Rouen depuis une demi-heure que Colibri le quittait à son tour, en dépit des douleurs que le cheval lui causait. Il enrageait, car il sentait que le capitaine prenait sur lui une avance énorme.

— Heureusement, se disait-il, Boiscoupé et nos amis sont à Meulan. Ils ont le signalement du gentilhomme, ils lui barreront le passage...

Colibri n'arriva à Meulan qu'à huit heures et demie du soir, |)rès de cinq heures après Lucien! Cette fois, il ne tenait plus debout. En descendant de cheval, il tomba dans les bras des valets d'écurie. Il fallut le transporter dans une chambre, bassiner son lit, le coucher et le frictionner. Pendant ce long retour, il n'avait cessé de jurer et de maudire sa destinée. En effet, à chaque relai, il ne manquait pas de demander des nouvelles du cavalier qui le précédait.

— Il y a une heure... il y a deux heures... trois heures... quatre heures qu'il est parti, lui répondait-on.

Désespérant d'arriver à Meulan assez tôt pour opérer sa jonction avec son corps d'armée, il se consola en pensant que la besogne serait faite, qu'il n'aurait plus de dangers à courir, ce qui ne l'emiiêcherait pas de toucher sa double part dans l'expédition. Aussi, dès qu'il eût repris ses sens, il envoya chercher Boiscoupé à l'auberge où il lui avait ordonné de l'attendre. Son lieutenant arriva, plas navré encore que le capitaine. Il lui raconta comment l'embuscade avait échoué et avec quelle impudence Lucien s'étuit moqué d'eux.

Colibri sacra successivement tous les diables de l'enfer et tous les saints du paradis. Il jura que le jeune officier lui paierait cher cette injure et promit de prendre une revanche terrible. Ne voulant pas, du reste, que Monseigneur lai averti par un autre que par lui de l'arrivée de Lucien à Paris, il prit à Meulan le moyen qui lui avait si bien réussi aux Moulineaux. Il loua une charrette, s'étendit lur la paille et partit pour Paris avec ses compagnons.

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Avant de se remettre en route, ils avaient copieusement soupe. ;Page 231.)

Avant de se remettre en route, ils avaient copieusement et longuement soupe. A deux iioures du malin ils étaient encore à table et vidaient un dernier verre à la santé de Sa Grandeur.

Colibri avait conçu un certain respect pour Lucien. Il avouait que le capitaine n'était pas un bomme dont on aurait facilement raison. Un i)eu remis de ses fatigues par six beures de lit et un repas substantiel, il se leva et donna l'ordre du départ.

36"* Liv. 36

Couchés dans la paille et enveloppés de leurs manteaux, îîs s'endormirent tous les cinq et ne se réveillèrent qu'au moment où le paysan qui les conduisait leur demanda où il fallait s'arrêter. Il faisait grand-jour. Sept heures venaient de sonner. Ils étaient à la porte Saint-Honoré. Colibri donna rendez-vous à ses hommes et se fit conduire chez Monseigneur, à qui il raconta sa mésaventure. Le prélat ne pouvait pas trop se fâcher, voyant que le drôle avait fait de son mieux.

— Allons, fit-il, c'est à recommencer.

— Oh! quant à cela, je l'espère bien, Monseigneur! s'écria vivement Colibri; j'en fais une question d'amour-propre.

— Il suffit, dit Monseigneur. Je vous garde tous à mon service pour celte fois ; mais si vous vous laissez jouer encore, tant pis pour vous !

— C'est trop juste, répondit Colibri.

— Donc tenez-vous à ma disposition, et au premier signe...

— Nous serons là, promit l'aventurier en étendant la main. Monseigneur le congédia du geste.

Dans le rapport que ce coquin lui avait fait, une chose le contrariait visiblement : c'était la rencontre de Lucien avec M""* de Libessac. S'étaient-ils reconnus? Certainement oui. Que s'élaient-ils dit? Voilà ce que le prélat aurait bien Toulu savoir. Dans tous les cas, le rapj)rochement qu'un hasard singulier avait amené entre Lucien et la comtesse ne pouvait que nuire aux projets de Monseigneur, puisque M""* de Libessac avait dû raconter au jeune officier tout ce qu'elle savait sur sa naissance. Qui sait même si elle ne lui avait pas parlé des Méricourt, de la disparition étrange de Gabrielle, et si elle n'avait pas mis Lucien sur la voie de la vérité?...

Il avait raison de trembler, car il s'était bien gardé, le jour où il s'était fait présenter chez M"^ de Libessac, de donner son nom de famille. Il ne se souciait pas de réveiller les souvenirs de la comtesse, ni de lui fournir sur Gabrielle les renseignements qu'elle n'aurait pas manqué de lui demander. Qu'aurait-il dit, s'il avait su que la comteçse avait embrassé les intérêts de Lucien au point de sortir de sa retraite et de venir, après vingt-deux ans d'exil, affronter de nouveau les périls de la vie parisienne?

Le premier soin du jeune officier avait été de se mettre en quête de l'appartement qu'elle lui avait demandé. Rue de la Monnaie, n° 10, à deux cents pas de chez lui, il trouva, au premier étage, un magnifique appartement qu'il loua surle-champ. Le meubler était plus difficile. Lucien n'élait pas très-expérimenté sous ce rapport. Heureusement il avait sous la main Edouard, qui était un véritable raffiné. Il le pria de l'aider de ses conseils, ce à quoi Montclavel consentit de grand cœur.

— Je ne demande pas mieux, dit-il. Cela me distraira.

— De quoi?

— De mes chagrins.

— Tu en as donc.

— Non pas pour mon propre compte, mais pour celui de Lina.

— A cause de sa blessure? dit Lucien. Oui, je comprends, mais rassure-toi: il paraît que cela ne sera rien.

— Oh ! je le sais Lien. Aussi ce n'est pas sa blessure qui m'inquiète.

— Qu'est-ce donc ?

— Son mariage. Ce damné marquis ne veut pas bouger de Versailles.

— Décidément, fit Lucien, c'est cliez toi une idée fixe.

— Quoi donc ?

— De marier M"^ d'EstourbeL

— Non; mais je veux beaucoup de bien à celte enfant, et, je te l'avoue, je soulîre de la voir rester sous la tutelle de cet horrible Graffigny. C'est pourquoi j'avais pensé à toi, puis au marquis... Mon Dieu, si je voulais, j'aurais bien un autre mari sous la main...

— Ah ! eh bien?

— C'est le petit vicomte de Blévert..., tu sais bien...

— Non, je ne le connais pas.

— Si, je te l'ai montré l'autre jour au Cours-la-Reine.

— Oui, je me souviens. Il est très-gentil et très-élégant, ma foi !

— Il l'est trop, voilà le malheur.

— Comment?

— Il a mangé tout ce qu'il avait, le pauvre garçon ! Il est ruiné, complètement ruiné.

— C'est dommage.

— Sans doute, mais je ne puis pas non plus donner à Lina un mauvais sujet qui lui croquera tout son bien et la plantera là.

— Tuas raison.

— Je veux qu'elle soit heureuse, moi, poursuivit iMontciavel en s'animant, et si jamais...

Il n'acheva pas sa phrase, mais releva la tête d'un air menaçant.

Celte sollicitude consLante, que Montclavel témoignait pour Lina, et qui se traduisait d'une façon si exti-aordinaire, étonnait toujours Lucien.

f Car enfin, se disait-il, s'il lient tant à ce qu'elle soit iieureuse, pourquoi ne l'épouse-t-il pas iui même? »

Il savait qu'Edouard était un peu frivole. Il lui avait entendu cent fois manifester pour le mariage une anlij)athie profonde, et pourtant il ne comprenait pas que, se sentant si franchement attiré vers M"'= d'Eslourbel, le jeune comte cherchât si obstinément à la marier avec un autre. Il en arriva à se demander si Montclavel aimait Lina sans le savoir.

— Parbleu ! se dit-il, j'en veux faire l'épreuve.

Peut-être l'eùt-il tentée sur-le-champ s'il n'avait été arrêté par cette réflexion toute simple :

i Oui, mais, M»' d'Eslourbel n'a-t-elle aucun engagement? Serait-elle disposée elle, à épouser le comte? i *

Tel était le i)oiut qu'il imj)orlait avant tout d'éclaicir. Pour le moment, Lucien n'en avait pas le temps. Il était tout entier au soin de meubler conveuablemoai

rappartement de la comtesse. Montclavel ne le quitlail pas. Il déjeunait, dînait et soupait avec Lucien, le suivait à l'hôtel de Libessac pour y choisir les meubles qu'on empoi-lait, et cliez le ta])issier pour faire rafraichir et poser les tentures ! Il allait, venait, courait, sachant d'avance que toutes ses courses aboutiraient inévitablement au môme point, que Lucien reviendrait auprès de Raymonde, comme le fer va vers l'aimant — ce qui lui procurerait, à lui, Montclavel, l'occasion de voir Lina.

Ils déployèrent une si grande activité, stimulèrent si bien les ouvriers, que, le matin du troisième jour, le dernier clou était posé. L'appartement était splendide. Si la forme des meubles n'était pas absolument nouvelle, ils étaient du moins en parfait état de conservation, fort riches et d'un goût irréprochable.

Vers quatre heures et demie, un carrosse poudreux s'arrêta devant la porte de Papillon. C'était M'"* de Libessac, qui, fidèle à la parole donnée, arrivait à Paris, avec sa femme de chambre, son valet de pied et son intendant. Lucien descendit au-devant d'elle et la conduisit à l'appartement qu'il avait disposé. La comtesse s'extasia sur la beauté et l'élévation de ce premier étage, visita les unes après les autres les dix pièces dont il se composait et ne tarit pas d'éloges sur le tour de force que le jeune capitaine avait réalisé.

— Vraiment, confessa-t-elle, je ne m'attendais à rien de semblable. L'intendant lui-même avoua que c'était miraculeux. Pendant ce temps, la

temme de chambre et le valet de pied montaient les malles, les vidaient et mett.iient le linge en place.

Deux heures après son arrivée. M™' de Libessac était aussi bien installée que si elle eût habité cet appartement depuis des années. Elle y était d'autant mieux qu'elle retrouvait à chaque pas une foule de meubles et d'objets familiers, qui lui rappelaient sa jeunesse et les cinq années, si vite envolées, du bonheur qu'elle avait goûté. Elle se ressentait fort peu de la fatigue du voyage. Elle avait fait le trajet en deux jours, et avait couché la nuit précédente à Vernon. Une seule chose manquait à sa parfaite installation : c'était un cuisinier. Faute de place, elle n'avait pas pu amener le sien.

— Qu'à cela ne tienne, madame, dit Lucien. Papillon vous en aura envoyé un dans une heure, si vous permettez que je l'en charge.

— Très-volontiers, fit M""* de Libessac, — car, ajouta-l-elle en souriant, il faut manger.

Elle remercia de nouveau avec effusion le jeune officier de la peine qu'il s'était donnée et lui fit promettre de revenir le lendemain, pour qu'il lui donnât les moindres détails sur l'affaire dans laquelle il était engagé, tant pour le compte des Lionnay que pour son propre comp'e.

Celte sollicitude était bien naturelle, du moment que la comtesse avait quitté sa retraite pour défendre le fils de son amie Gabrielle contre son bourreau. Ce n'était pas un succès de peu d'importance, en effet, que d'avoir entraîné dans cette lutte ardente une femme qui avait vécu jusque là en parfaite communion d'idées avec les prêtres, qui en avait presque partagé les excès, et qui déclarai! ouvertement la, guerre aujourd'hui, non pas seulement à l'un de leurs plus hauts

dignitaires, mais encore au représentant de la secte la plus redoutable et la plus redoutée qui fût alors.

Certes, Lucien, en allant à la Bouille, ne comptait pas faire une si précieuse recrue. Avec elle, du moins, il était bien tranquille. Ce qu'on appelle * le nerf de la guerre », l'argent, ne lui manquerait pas. Son voyage de Normandie, le temps qu'il avait employé à choisir et à préparer l'appartement de M™^ de Libessac l'avaient empêché de retourner à Versailles, oîi la cour se trouvait le plus souvent, et où résidait par conséquent M™^ de Pompadour.

Il se proposait donc d'aller faire le lendemain une visite à sa protectrice pour lui demander si elle espérait lui donner prochainement une solution favorable. Il ne croyait pas que la favorite en eût déjà parlé à M. de Choiseul, ni que celui-ci se fût activement occupé de cette affaire.

C'était si vrai cependant, que le premier ministre s'était fait apporter toutes les pièces qui concernaient le procès et les avait attentivement examinées. Il ne voulait pas, en effet, laisser s'engager sous ses auspices un procès aussi retentissant, sans être à peu près certain d'obtenir gain de cause. Sans doute quelque chose manquait parmi les papiers qu'il venait de feuilleter, car il frappa sur un timbre qui se trouvait à sa portée. Un secrétaire entra.

— Éci'ivez au chevalier de Saint-Germain, 30, rue Saint-IIonoré, et priez-le de se trouver ce soir, à neuf heures, à Versailles, chez M""* la marquise de Pompadour, où j'aurai l'honneur de l'attendre, dit le premier ministre.

Le secrétaire s'inclina respectueusement. Il allait se retirer, quand le duc le rappela du geste. •

— Vous m'apporterez la lettre à signer, ajouta-il.

Dix minutes aj)rès, il signait cette lettre et donnait Tordre qu'on la fît porter sur-le-champ chez le capitaine par un des sous-officiers de planton au ministère. Celui qui en fut chargé était un maréchal des logis de chevau-légers, qui comptait au moins dix ans de grade et qui n'était pas loin de la quarantaine. Il partit tranquillement et s'engagea dans la rue Saint-Honoré. Ariivé au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, il s'arrêta brusquement et tendit la main à un homme qui, de son côté, saisit la sienne avec empressement.

— Colibri ! s'écria le maréchal des logis.

— Beaufumet! fit l'aventurier.

Et ils se regardèrent tous les deuxde la tête aux pieds, se reculant pour mieux s'examiner, en hommes qui ne se sont pas vus depuis bien des années.

— Ah ! par exemple ! dit Beaufumet, en voilà un hasard ! Sais-tu qu'il y a au moins dix ans que je ne t'ai vu !

— C'est vrai, convint Colibri. Cane nous a môme rajeunis ni l'un ni l'autre,

— El que fais-tu maintenant? Tuas quitté le service?

— Oui, répondit l'aventurier avec un peu d'embarras.

— Tuas donc fait fortune?

— Pas précisément, dit Colibri. Cependant, un oncle à moi m'a laissé quelques mille livres...

— En effet, te voilà pimpant et dispos comme un grand seigneur, fit le maréchal des logis ébloui par les habits magnifiques de Colibri.

— Depuis quand donc as-tu quitté les dragons de la reine ?

— Depuis environ huit ans, répojidit celui-ci d'un ton dégagé. J'étais las du service... et puis mon oncle... j'étais devenu riche... alors... tu comprends bien ?

— Parfaitement, fit Beaufumet. Eh bien! puisque tu es riche, tu vas payer bouteille.

— J'allais te le proposer, dit l'aventurier avec empressement.

Le maréchal des Logis avait raison. Grâce aux louis de Monseigneur, Colibri était devenu un tout autre homme. Ses babils étaient presque élégants, bien qu'ils sortissent de chez le fripier et ne fussent pas de la première fraîcheur.

Par les explications embarrassées qu'il avait fournies à Beaufumet, on a pu deviner que Colibri n'avait pas quitté de son plein gré les dragons de la reine.

La vérité est qu'il avait été cassé de son grade pour inconduile et ivrognerie — punition dont son colonel l'avait menacé plus de cent fois avant de la lui infliger. Beaufumet, bien qu'il ne fût pas insensible à un verre de vin, avait eu plus dt tenue que son ancien compagnon de débauches.

Il avait toujours fait son service avec assez d'exactitude pour conserver le grade qu'il occupait.

Ence moment même, et si tentante que fût l'occasion, il ne voulut pas boire avant d'avoir rempli la mission dont il était chargé.

Il s'empara du bras de Colibri.

— Je suis à toi, lui dit-il ; mais avant, tu vas venir porter avec moi la lettre que voici.

— Est-ce bien loin?

— A deux pas d'ici, au numéro 36.

— Chez qui? demanda l'aventurier, dont ce numéro éveilla l'attention.

— Chez le capitaine de Saint-Germain.

— Allons ! fit Colibri en déguisant sa curiosité sous un air de profonde indifférence.

Et il entraîna Beaufumet.

— De qui donc est cette lettre ? demanda-t-11 alors du même ton.

— De Son Excellence M. le duc de Choiseul.

— Bah! un ministre écrit donc directement à un simple capitaine?

— Quelquefois, à ce qu'il paraît.

— Qu'esl-ce qu'il peut bien lui dire?

— Oh ! pas grand'chose, dit le maréchal des logis d'un ton dédaigneuiL

— Tu sais donc ce qu'il y a dedans?

— Oui.

— Tu as lu la lettre?

— Non, c'est le secrétaire qui me l'a dit.

— Il le savait donc, lui?

— Parbleu ! puisque c'est lui qui l'a écrite.

— Eh bien! qu'y a-t-il dans cette lettre?

— Presque rien, bien que môssieu le secrétaire trouve cela très-important. Le ministre y donne rendez-vous à Versailles, ce soir, pour neuf heures, chez jjme Jq Pompadour, au capitaine de Saint-Germain. Voilà tout.

Ce n'était pas grand'chose, en eiïet, et pourtant le visage de Colibri s'éoa' nouit d'un rayon de joie qu'il s'efforça vainement de dissimuler.

Beaufumet, toujours marchant, sa lettre h la main, les yeux fixés sur les maisons, afin de ne pas dépasser le numéro 36, ne s'aperçut de rien.

Arrivé à quelques pas de la demeure de Lucien, Colibri s'arrêta.

— Va, dit-il au maréchal des logis. Tu me retrouveras là. La vérité est qu'il ne se souciait pas de se montrer.

Beaufumet, esclave jusqu'au bout de son devoir, alla remettre chez le capitaine la lettre dont il était porteur et revint sur ses pas.

Colibri avait eu bonne envie de ne pas attendre le retour du maréchal des logis, à présont qu'il en avait tiré tout ce qu'il voulait; mais, après mûre réflexion, il se décida à rester.

— Ces brutes-là peuvent servira quelque chose, murmura-t-il. Notre rencontre de ce matin en est la preuve. Donc il faut les ménager.

C'est grâce à ce raisonnement, peu llatteur pour lui, que Beaufumet, dégagé enfin de toute préoccupation, put ouvrir les bras à son ancien camarade et se livrer aux expansions que lui suggérait sa vieille amitié.

L'aventurier parut très-sensible à ces bruyantes démonstrations, bien qu'il envoyât intérieurement le vieux sergent à tous les diables.

Ils entrèrent dans le premier cabaret voisin, y burent une bouteille de vin de Touraine, et se mirent à exhumer, les uns après les autres, tous leurs souvenirs de garnison.

Colibri en eut promptement assez. Au bout d'un quart d'heure il donna des signes d'impatience. Beaufumet parut fort étonné.

— Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

— Rien... un rendez-vous pressé... il faut que je te quitte...

— Quoi, déjà !

— Il s'agit d'ime affaire urgente.

— Mais je te reverrai?

— Certainement.

— Quand?

— Quand tu voudras.

— Eh bien! où demeures-tu? demanda le maréchal des logis. Le premier jour de congé que j'aurai...

— Je n'ai pas encore de domicile fixe à Paris, balbutia Colibri... je n'y suis qu'en passant... pour affaires... et je ne sais si je m'y fixerai définitivement...

— C'est fâcheux, dit Beaufumet, qui était de bonne foi et qui avait réellement revu Colibri avec beaucoup de plaisir.

— Mais je te promets, continua l'aventurier, pour le consoler, que je ne quitterai pas Paris, si je le quitte, sans aller te serrer la main à la caserne.

— Bien vrai?

— Sur l'honneur!

— Tope, (it le maréchal des logis, en lui tendant sa large main.

Colibri topa, quoiqu'il ne fût pas disposé à lui tenir parole. Enfin nos deux

amis se séparèrent.

L'aventurier n'eut rien de plus pressé que de courir chez l'évêque de Silislrie Avant de l'introduire chez son maître, Bazile l'examina de la tête aux pieds et

parut satisfait de celte rapide inspection.

— A la bonne heure! dit-il. Dans cette tenue-là, vous pouvez vous présenter. Et il servit de guide à Colibri, qui se rengorgeait.

Bazile, après l'avoir introduit dans l'appartement de Monseigneur, demeura quelque temps immobile, les yeux fixés sur la porte que lui-même avait refermée, l'air grandement préoccupé.

A quoi donc songeait Bazile?

Il songeait à ce que lui avait dit l'ancien valet de chambre de l'archevêque de Bordeaux, lequel vidait d'un coup une bouteille de vin d'Espagne, tandis que lui, Bazile, n'en prenait souvent pas deux verres par jour.

Et pourtant Etienne avait avoué à l'intendant qu'il n'avait pas surpris autre chose que des peccadilles... des histoires de jupons.

Et de ces peccadilles il avait tiré vingt mille livres ! Que tirerait donc Bazile de son maître avec les secrets qu'il avait surpris! Eh! au fait, pourquoi ne le faisait-il pas? Qui l'en empêchait? Quelle discrétion, quelle fausse honte le retenaient? Avait-il à se louer de son maître? Non pas outre mesure. A part l'argent que l'intendant avait volé et qui maintenant était bien à lui, avait-il reçu quelquefois une légère gratification ? Jamais.

Et si Monseigneur mourait, que deviendrait ce pauvre Bazile? Irait-il, à cinquante-cinq ans, courir les antichambres à la recherche d'une place? Était-il assez riche pour vivre uniquement de ce qu'il avait volé? Pas encore, hélas ! Donc il fallait tout prévoir. I\Ionseigneur quoique plus jeune de dix années que son valet, pouvait bien mourir le premier. Et alors...

Voilà à quoi songeait Bazile, car il commençait à concevoir quelques inquiétudes. Tant que Monseigneur avait voyagé, la vie avait été assez agréable. Dans tous les cas elle avait été exemple de soucis. Depuis qu'il était revenu à Paris, les embarras et les intrigues semblaient avoir recommencé.

Bazile se rappelait la promenade fatigante qu'il avait faite dernièrement, à neuf heures du soir, ployant sous le poids des outils, vers l'hôtel de M"" de Libessac, et le souvenir de la faction qu'il avait montée sur l'arêle du mur ne le réjouissait pas.

En outre, il voyait défiler tous les jours sous ses yeux des gens aux regards hésitants ou aux allures mystérieuses, qui s'enfermaient avec Monseigneur et qui sortaient de sa chambre en comptant des pièces d'or, tandis que ce pauvre Bazile ne savait rien de ce qui se passait et, surtout, ne recevait rien. C'était humiliant.

D'abord ces visiteurs clandestins n'avaient été que des employés de sacristie

2Sd

— Huit raille livres! Plaignez-vous donc! C'est pour rien! (Page 290.)

OU des petits bourgeois inoiïensifs; maintenant voilà que c'était le tour des lioiumes (ré|)ée.

— lit quels hommes! .se ilLsait Bazile. Des véritables coupe-jarrets :

Il ne se trompait pas.

Aussi, la première fois que Colibri s'était présenté au retour de son voyage à llouen, Bazile lui avait d'abord refusé la porte.

L'aventurier, ayant aflirmé pourtant avec un grand accent de sincérité q»»

3'"" I.iv. 37

290 MO^SKIGNEUIl

Monseigneur le rcccviait el I'altcr,r!;iii nième nvcc nnc excessive impatience, t'inlemliiil so décida ;ï aller jifendie Us ordres <!c sua liiailro.

Colibri fui inlrodiiil el compril que sou cosUinie di:'ial)!é était poar hea'icoap dans I;i déliance que lui avail lémoignée le valel de cliaiiihi-e de .Monsei,!,'iieiir.

Aujourd'hui, il avait soigné sa loiielLe. Mûiisei;,'neur iui-mèine Taccucidil plus Éivorajjleiïienl iprand il reiil recnncu.

— (Juii me voalez-vous? lui de:naiila-t il. Y aurail-il du nonvenu?

— Pas ejicorc!, iMonssi^^neur, mais je crais (jue cela nu laidera p-:s...

— En venté?

— Oui, dît Colibfi, j'espère prendre ce soir ma revanche de Mculan.

— Ah! il s'a,;,'il donc de noire jeune...

— Capitaine, oui, Monseigneui-.

A ces mois, Coiibri lui apprit ipielle heureuse rencontre il avait faite. •— En elTet, dil le piêiat, l'occasion me parait favorable.

— ï'aile e\pi'cs pour nous, aïonsei^'near, lit ravenlurier ravi. Cependant, si nous en prolitons habilement, nous ji'en aurons pas moins de mcrile. J*ai donc pen.sé (juc Monseigneur saurait recon naître...

— Commcnl! s'écria le prélat. Ai-je manf[ué à me.', engagements? N'avez-vous pas éié largement |iayé5 dei>uis hni; jours que vous vous croisez les brjs?

— Je ne jirétends pas cela, iMonseigneu;-, mais Li besogne que nous allons entreprendre ce .«^oir mérite hien un petit supplément de salaire.

— Cela dépend de la façon dont elle sjra taite.

— Oii ! j'entends une be.sagne consjienctL'Use...

— Le résultat seul me le prouvera, interrompit jVîonseigncur.

— Ainsi, dans le cas où le résultat serait celai que vous C3])êrcz... tous don- BCi'iez... combien? demanda Colibii.

— Mille livres, répondit i'évê [ue.

— Pour chacun de mes hommes, soit, fit dédaigneusement rayenturier; mais pour moi?...

Monseigneur s'attendait si peu à d'aiii^si :;Xo;-bilantcs ])rélenlioiîs, qu'il demeura interdit.

— Comment!... baîbutia-l-il.

— Voyons, Monseigneur, dit rondement Colibri, vous ne supposez pas que nous allons risjuer la ro'io ou les galères pour dix. livres chacun?

Le prélat trouva l'observation sensée.

— Sans iloute, avoua-l-il, je reconnais que celte somme est... mais aussi celle que vous me demandez...

— Huit mille livi-es ! Plaignez-vous donc! C'est pour rien. ■ — Huit mille livi-es ! se récria l'évèiiue.

— Quatre mille pour mes ho:n:n.js, qiialre mille poui* moi, oui, Monseigneur, ou il n'y a rien de l'ail, dit neltemenl raventiuier.

— 1:1 vous avez pensé que je souscrirais à des conditions semblables!

— .le n'ai rieii pensé, Monseigneur. Je suis venu vous pro;io.se;'une alTairc,dans laquelle deu.\ ou trois d'entre nous ])érirout peut-être, el les autreô .seront roués

s'ils so laissent pi-endi'C... Cc!a vaul hien rîiiclqnc chose. N'est-ce pns votre avis? Qu'il ifcii soil |)liis queslioii ! Moiiseigiienr, j'ai hieii riionneiir de vous saluer. A ces mois, Colibri sinciiua cl se dii^^'ea veis la porte, qu'il ouvrit.

— Un iiist.inl, niorl)leM! lit l'évèine en l'anvlaMl.

— Il n'y a pas ù marchandjr, Monseigneur, je vous en ])révi:ns, dit l'avcntarier sans lâcher la porte. Ksl-ce oui! est-ce non?

— C'est oui, mais...

— Alors, reprit Colibri en tendant la main, donncz-inoi la moitié d'avance et compîez sur nous.

Ce dia!)!e d'homme avait une telle façon démener les choses qu'il n'y avait pas moyen de lei-^^'i verser avec lui. iWonsjijneur courut dans sa c!iaînbi-c et apporta les deux cents louis.

— Mais le reste... seulement si vous réussissez... fil-il observer.

~ C'est convenu, lépondit Colibri, qiîi s'oini)ara vivement des quatre rouleaux d'or,

Il était dans une joie telle, lorsqu'il sortit do l'apparleraent du prélat, qu'il jonglait avec ses rouleaux eu passanl devant Iî:;zile. L'un d'eux tomba, se creva, et les louis s'éjuu'pilièrtiiit avec un bruit méttiîlique.

— Il n'y a donc que moi qui n'aurai lica'/ se dit Tazile avec une sourde cclôro.

LE gui:t-ape\s

Le môme jour et à la môme heure, Lucien vennit rendre visite à M™' de Libes.sac et, ainsi qu'il le lui avait jjromis la veille, lui racontait à la suite da quels événements il s'était trouvé en rclalions avec l'évèque de Silistrie. Il avoua même avoir essayé dans le jiriacipe de furmonter l'aversion que cet homme lui inspirait.

Il lui expliqua ensuite comment les premiers soupçons étaient nés dans son esprit, cl coaiment ils étaient devenus des certitudes, grâce à Hartmann, & Paj)illûn et à la comtesse elle-même.

JInlin il lui parla de l'aymonde, lui dit dans quelles circonstances il l'avait connue, ne lui cacha rien de la position diflicilc dans laquelle était son père, dI des secours insigni liants qu'il leur avait iburnis.

Après avoir glissé ti-ès-Iégérement sur ces ])remiers détails, il en arriva à dire comment il avait aimé Uaymoude.

Tour le coup, il n'avait jilus besoin de se contraindre, soit pour dévoiler U misère de .ses amis, soit pour atténuer les proue.sses qu'il av.iit accomplies. Il laissa p;u'lcr .son coiur et sut Irduver des expressions «jui ('Miseront à la fuis la compastion et la curiosité de M""^' tle Libe.ssac, paice qu'elles lui prouvèrent combiea Lucien était profondément épris de cette jeune lille.

H fut, en effet, si éloquent et fit de la jeune vaw un puni.iu si flatteur, que la comtesse manifesta le désir de la voir et pria Lucien de la lui amener le jour même, si elle était chez elle.

La pauvre enfant ne sortait presque jamais. Elle ne fut pas difQcile à trouver.

— Pardonnez-moi, lui dit le jeune officier, si j'abuse de votre bonté; mais j'ai ou l'imprudence de iirononcer votre nom devant M'"^ de Libessac et elle m'a prié de venir vous chercher à l'instant.

— Encore! dit-elle en riant.

— Que voulez-vous? répondit Lucien. J'ai le cœur tellement rempli de vous que le premier mot qui me vient aux lèvres c'est votre nom; je vous aime si ardemment que votre image est sans cesse présente à ma pensée; j'admire à ce point votre courage, votre ingénuité, votre grâce, que j'en ai l'âme toute pénétrée. Votre beauté est l'astre qui resplendit sur ma vie et dont les rayons ensoleillent mon âme tout entière. Comment voulez-vous que je ne parle pas de vous à ceux qui me témoignent un peu d'intérêt, que votre éloge ne s'échappe pus de ma bouche à tout instant? Encore une fois, pardonnez-moi, Raymonde, car si c'est un crime de trop aimer, je suis bien coupable!

Malgré la vive rougeur dont ces paroles brûlantes avaient coloré sa joue veloutée, la jeune fille n'eut pas le com'age de lui en vouloir.

— Je vous pardonne, lui dit-elle avec un sourire ; mais soyez moins prodigua d'éloges une autre fois, je vous en conjure! C'est me rendre un fort mauvais service, surtout auprès des personnes que je ne connais pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je risque fort de ne pas ressembler au portrait que vous pouvez taire de moi et de n'avoir pas les qualités que m'attribue votre aveuglement.

— Ce n'est pas possible ! s'écria le capitaine avec feu. Il avait raison.

Depuis qumze jours environ que Raymonde avait échappé aux étreintes de la misère, depuis qu'elle n'était plus attristée par la solitude éternelle au sein de laquelle elle vivait autrefois, elle était métamorphosée.

Si elle était jolie le jour où Lucien la rencontra pour la première fois, elle clail belle aujourd'hui.

Non pas belle dans le sens rigoureux de ce mot ; non pas belle suivant les lignes de la statuaire, car elle n'avait rien dans les traits de la rigidité marmoréenne des statues, ni du calme et de la froideur qui .sont l'apanage ordinaire «le la pure beauté, mais belle au point de vue de la jeunesse, de la grâce, de la vivacité.

FA\e était dans son épanouissement. En elle tout respirait la santé, la richesse du sang, la généro^iié du caractère. Plus de larmes, plus de mélancolie! Depuis quelle se .«savait aimée, elle avait repris confiance et ses yeux, que les veilles avaient si souvent abattus, brillaient à présent du plus vif éclat.

La société de W Debrau avait été pour beaucoup dans cette transformation. Si elle n'était pas du même monde que ftP'* Lionnay, Ludivine avait du moins un

grand fonds de probilé elun jugement excossivcmenl droit; mais ce qui contribua le plus à opérer ce cliangemenl, œ lut l'an-ivée de M"" d'Estourbel.

Raymonde et Lina, quand elle se rencontrèrent, élaient si avides d'affection e! d'amitié, qu'elles se livrèrent jjour ain^i dire l'une à l'autre au premier regard attirées par une sympathie contre laquelle elles ne tentèrent pas de réagir.

Bien qu'elles l'ignorassent toutes deux, il y avait, en efl'el, de grandes analogies dans leur situation réciproque.

Lina était riclie, mais elle n'avait ni père, ni mère ; Raymonde avait son père, mais elle était sans fortune.

Et Lina ne pouvait pas plus jouir de sa fortune, qui était entre les mains de M. de Graffigny, que Raymonde ne pouvait jouir de son père, toujours en quéle d'un emploi, ou sans cesse absorbé par les innombrables démarches que nécessitait son procès.

Et puis, les vieillards moroses ont beau dire, la jeunesse aime la jeunesse. Raymonde échangeait évidemment avec Lina de tout autres idées qu'elle n'en communiquait à Ludivine.

Elle ne fit donc aucune difficulté pour rendre visite à M^HleLibessac. La même toilette qu'elle avait mise pour aller à Versailles fit les frais de cette jirèsentation.

En l'absence de son père, ce fut M"* Debrau qui, pour la forme, l'accompagna chez la comtesse.

Sans doute Lucien était resté au-dessous de la vérité, car i\l""' de Libessac ne chercha pas même à dissimuler l'étonnement que lui causa M"'' Lionnay,

— C'est la fille d'un négociant de ])rovince, fort pauvre, fort simj)le et fort jolie... avait dit Lucien

La comtesse s'attendait donc à voir paraître quelque courtaude de boutique, gauche et empesée, assez fraîche pour qu'on la trouvât jolie, mais dépourvue d'élégance et de distinction.

Sa surprise fut extrême de trouver chez Raymonde toutes les qualités qu'elle se figurait justement ne pas y rencontrer. Elle se montra aimable et em])ressée.

— Ayez confiance en l'avenir, mon enfant, luidit-elle. M. de Saint-Germain ma tout à fait convertie à ses projets; je lui ai promis de lui venir en aide, je n'y manquerai pas. S'il se charge du rôle actif, je me charge, moi, de tous les rôles accessoires. C'est vous dire que l'argent ne manquera |)as et que vous ])ûuvez tous compter sur moi. Quant à. votre mariage, nous en reparlerons lorsque nous en aurons fini de l'afTaire qui nous occupe.

A ces mots, elle l'embrassa et la reconduisit jusqu'à sa porte, après lui avoir fait promettre de venir souvent la voir.

Elle aperçut dans ranlicliambre M'"* Debrau, que Lucien lui présenta.

La comtesse félicita Ludivine de s'être associée à la bonne action que son mari avait commencée en recueillant Lucien, et d avoir contribué par sa fortune, par ses conseils — et certainement aussi par votre exempK', ajouta-t-elle, — à faire un homme de l'enfant qu'un crime semblait vouer pour toujours à l'abandon •t à la misère.

234 jroXSEIGNEUR

I.iilivinc cîait si confuse des Io:ian,c,TS inaltcnducs qui pleuw.icnt sur elle, qu'elle ne s;iv;iil plus (|ut'ile coiiteiiaiice i^arder.

Aiis-^i elle er!î])orla de celle visiie un souvenir inciïaçaLle el concul pour la coiulesse iiti respect jjrclond.

Lucien reconduisit llaymonde auprès de Lina, chez qui se li'ouvait Monlclavel.

Au premier mot que lui louclia le capitiine de la lelli-c qu'il avait reçue de M. de <>!ioiscid el du voyage qu'il devait l'aii-e le soir même à Veis.iilles, Kdoaard mit ;i sa disposilion la pelile maison que les devoirs de sa charge rojligeuient d'y avoir.

Liicion la connaissait. II accepta avec joie. Non-seulement il y serait mieux logé qu'à lanljerge, mais ses chevaux, seraient aussi mieux installés dans l'écurie du comle «lue sur la lilière d'une hôtellerie.

Paj)illon enlra sur ces enlrelailes, louant ù la main un objet long de sept ou huit pouces environ, soigneusement enveloppé dans un morceau de laine.

Lucien lui annonça qu'il allait le soir ù Versailles et qu'en raison cîe l'heure avancée à laquelle le ju-emier minislrc hii avait asiigné son audience il ne lui serait pas possible do revenir avajii le leiidemain matin.

— C'^la se trouve à merveille! s'écria joyeusement le brigadier.

A ces mots, il déjilia avec |)i'écaulion le paquet qu'il avait apporté et découvrit une petite boite recouverte de peau, sur le couvercle de laquelle se délacliait une plaque d'argent.

Il remit cette bcîte à Lucien, qui jeta les yeux sur la plaque et y aperçut ses initiales.

— C'est pour moi? demanda-t-il.

— Oui, répondit Pajiilîon. Ludivine voulait absolument te faire un cadeau pour célébrer ton retour à. la santé. Elle m'en a j)arlé, je lui ai conseillé de choisir queii{ue cliose d'utile, et alors elle m'a chargé de l'aire exécuter lobjet que voici.

Lucien ouATït la boîte cl poussa un cri de joyeuse exclamation.

La surprise «lu'avait ménagée Pajiillon brillait surtout par l'atlrait de la nouveauté. C'était, en eiïet, un pelit i)istolel de poche, un des premiers qui se fussent encore fabriqués. Il était monté en argent et gravé avec un soin particulier.

C'était à la fois une ai-me et un bijou.

Le brigadier l'avait fait exécuter par le maître armurier de son régiment, et, quand celui-ci avait sa qu3 le cadeau élait destiné à Lucien, il avait lenu à so surpasser. Le jeune oi'licier fui on ne peut plus sensible à celle allenliou et admii-a sans restriction larichesse de l'ai-nieet le travail <io l'ouvrier.

Ludivine, qui avait d aijord accusé son mari de foîie quand il bù ::v;:il proposé de faire ce cadeau à Lucieji, oublia le gi'os .<sOUp;r qu'elle avait poussé c.» le payant, lorsqu'elle vit combien l'apillon avait eu la maiii heureuse et avec qr;ellc délicatesse il li:i avait f.iil toiM rhonneur de ce piésent.

Le soir donc, quand le jeune uflicier partit |)Our Versailles, la joie remjjliîSait poi:r ainsi dii-e tous les élages de la maison quil avait (luiîlée.

Lucien, lui aussi, élait merveilleusement disj)Osé depuis quelque temps.

Si son lioiizon s'élait assombri du côlc do Mon.s2i,L;jicnr, il ébil Idem ;iî iWnminé |»;ii- rjinioiu- do Il;i\"moii!!e, l'iilleclioii de ses pa:e;ils iidoptils cl, tii djiuier I;c;i, par l\i;n;lij do;U i\l""= de l.iljcssuc avait lail prouve envers lui, qu'il se scii lail u;i loat aiilre homme.

L'aclivilé «pi'il avait t'.éployéc même, loin de ni:i;c à s:i ro:îva!csccnce, av:iit déveloji|)é ses forces cl lui avail rendu loulc sa vigueur. Knlin il aviîil niaintcnanl un l)ul dans la vie : reconquéi-ii- le nom de ses aïcnK cl chàlicr le misji-aljlû qui avait tué soii pôic et sa nitue, aliji de les dépouiller de kur ros'taiie.

Or, <iii;i!.d I.i haine et Tamour s'eni].areiit à la luis du cœur d un |]o::i:::e, il est capable de tous les i)rodi3es.

Après avoir soupe un j)ea plus tôt «juc de coutume, Lucien (juilla ses amis, sauta Cil sjIIc et s'élança sur la roule de Versailles, es:orté de fijriuaiu.

Il clait seiJl licures du soir et Ton venait d'alteindi-e le milieu d'avril, il IcUiail donc grantl jour .lu moment où Lucien se mit eu rouie.

Il en proata pour j)rcndre do l'avance, désirant, autant ijuc jiosiijlc, arriver à Versailles avant la nuit.

Certes il aurait pu j)artir plus tôt, mais il avait voulu rester jus:iu'à la dcrnièie heure auj^'és de riaymjndc.

Germain saivait son m;tilre de |)rès, de |)Ius p!ès qu'à l'ordinaii'O mèaic. Lucien s'en aperçai, mais nV prit [)as garde, oii <lu moins n'en lit pas ro!)Seivaliun.

ijùsi que(ie main avait été cadoclriné par le brigadier.

Dej)uis que l'.ipillon voyait son lils d'a;lo;tliim aux |)riscs avec i'évèquc do Silislrie. il m illipliail les pi-écaulions autour «la jeune olncier.

11 avait donc pris (ici main à pari et lui avait dit :

— Lcouie, mon garçon, lu (Las la vie à Ion cap; laine, et tu es rempli du déiir de lui en té;naignor ta reconnaissance, n'esl-ce jias?

— Cerlaiiiement, hrigadiei'.

Ilien ne llaliait le boargoois nek'au comme (rêtre encore aiviclé brigadier par un soldat en activité de service.

— IChbien! reprit-il en se rengorgeant, ligure-loi que ton capiîaine est en louré d'ennjinis, poar le moaien!, loul autant et j)eul-èlre"~p!iis quj s'il élail toujours en Ibniovre.

Germain ne comprenait |)a5 très bien comment son mailrc pouvait élre entouré d'ennomis en |)Iein cteui- de i*ai'i<, mais il écont.nt allenli.enieiil.

— Donc, poursuivit l*a|;iilon, tant (jue lu seras admis à riioJineur d'à; conpagner ion capiîaine, aie l'œil sur lai; ne pertis de vue ni Ion sabre, ni Ion pis.olet, et, à la première démonstration hosliic, va de Pavant, mon garçon. Le vicu.'i brigadier te re van Ira ça. Kïl-.:e convenu?

— J'crois bien! s'éciia Germain.

— Kl liens bon, ajouta l'.ipilinn, jusqu'à ce que le danger soil pns-sé. Qn:nJ nous en serons là, je te le dirai.

Voilà pourquoi le brave carabinier escortait son mailie avec tant de saliiciluflo. Vers liuit liLiires et demie, olncier et soldat aiTivèrenl sans cncomjro a \ cisailles et mirent leurs chevau-v à Técarie.

Le laquais qui gardait la maison de IMontclavel en fit les honneurs au chevalier de Saint-Germain et se mit à ses ordres avec un empressement digne des plus grands éloges.

Après avoir réparé le désordre de sa toilette, Lucien ouvrit la porte de la rue. Au moment oîi il allait en franchir le seuil, Germain se présenta.

— Le capitaine ne désire ])as que je l'accompagne? demanda-t-il.

Lucien hésita un moment. Il se souvint de son voyage en Normandie, des premières hostilités dont il avait été l'objet. Cependant, craignant de paraître avoir peur devant son soldat, il ne voulut pas accepter sa proposition.

— Non, dit-il, je te remercie, je n'ai pas besoin de toi.

— Du moins, capitaine, avez-vous pris le petit pistolet de poche que le brigadier vous a donné et qu'il m'a prié de charger avant votre départ.

— Tiens! tu m'y fais penser! Je l'avais oublié, dit Lucien.

— Je cours le chercher, lit Germain.

Il monta précipitamment dan? la chambre du capitaine, sortit le pistolet de son écrin, s'assura que l'amorce était intacte et le remit à son maître.

Celui-ci le glissa dans sa poche, sortit et se dirigea vers le château.

Neuf heures venaient de sonner quand il y entra.

Cette fois il était en grande tenue. Les passementeries, les épaulettes et les aiguillettes d'or dont son uniforme était chamarré jetaient dans l'obscurité des rellets qui le signalaient à l'attention.

Il se présenta chez la marquise et fut introduit sur-le-champ.

Le premier minisire l'avait devancé.

— A la bonne keure! vous êtes exact, monsieur le chevalier, dit-il aussito; qu'il l'aperçut.

Après que Lucien eut baisé le bout des doigts de la favorite, il s'inclina devant M. deChoiseul.

— Permettez-moi de vous remercier de la faveur insigne dont je suis l'objet, monsieur le duc, dit-il avec beaucoup de grâce. Je n'espérais pas, au milieu des occupations de toute sorte qui vous assiègent, que vous auriez le temps de songer au plus obscur de vos serviteurs.

— Au contraire, chevalier, riposta le duc, c'est à moi de m'excusez de vous déranger à pareille heure ; mais vous venez de le dire vous-même, mon temps ne m'appartient pas, il est au roi.

— Je n'en suis que plus reconnaissant envers Votre Excellence.

— Non pas envers moi, capitaine, corrigea le ministre, mais envers M'"*' la marquise, que nous oublions. C'est elle qui m'a prié de m'occuperde cette affaire, et c'est pour lui prouver combien je tiens à la satisfaire, qu'après lui avoir fait demander une audience, je vous ai piié de vous trouver chez elle, afin de lui apprendre, en même temps qu'à vous, où nous en sommes.

— Je n'en attendais j)as moins de votre courtoisie, monsieur le duc, fit M"* de Pompadour avec mi gracieux sourire.

La vérité est que M. de Choiseul devait son élévation à la marquise et qu'il en témoignait sa reconnaissance toutes les fois que l'occasion s'en prcsrnLiu.

Il avait en main une bonne et solide épée. (Page 300.)

En effet, il n'était encore que comte de Stainville lorsqu'il fut appelé au ministère des aiïiiires étrangères, en remplacement de M. de Bernis, qui était tombé en disgrâce, et à qui Ton avait donné comme consoialion le chapeau de cardinal.

Or, 31. de Stainvillc ne plaisait pas beaucoup à Sa Majesté, qui le trouvait îaid, bourru et frondeur.

A son point de vue, le roi avait trois fois raison. En eiïet, le duc de Choiseul n'était pas beau, avait une franchise parfois un peu brutale, et ne se gênait point SS"' Liv. *■ 38

pour critiquer les ministres complaisants qui avaient ruiné notre malheureux pays.

Seule la marquise de Pompadour avait deviné ce qu'il y avait de qualités sous cette enveloppe rugueuse et avait insisté pour que son auguste amant lui offrît le portefeuille des affaires étrangères.

A la vérité, le roi n'avait pas trop à se plaindre, car si la France commençait à respirer, si notre marine, réduite à néant par Tinsouciance de Louis XV, par la négligence et l'impéritie de ses ministres, commençait à se relever, si nos arsenaux se remplissaient, c'était le nouveau ministre qu'il fallait en remercier.

Si l'honneur n'en revenait pas à la marquise, c'était elle, du moins, qui l'avait fait nommer au poste qu'il occupait. C'était donc envers elle, bien plus qu'envers Lucien, qu'il désirait s'acquitter aujourd'hui, lorsqu'il venait rendre compte des démarches qu'il avait faites.

— Ainsi que j'en avais pris l'engagement, reprit-il, je me suis fak communiquer les pièces concernant le procès Lionnay. Il est évident pour moi que ces malheureux, ont raison ; mais il est évident aussi qu'ils n'auraient pas même obtenu que l'on donnât suite à cette instance, si vous n'aviez pas appelé sur ce point l'attention de M""" la marquise et la mienne.

I Les jésuites sont, en effet, si puissants, que les Lionnay, malgré leur louable persévérance et leur bon droit, n'auraient jamais eu gain de cause.

« Aujourd'hui ils ont plus de chance d'y parvenir, si nous secondons leurs efforts, car les jésuites ont tant abusé de leur omnipotence, qu'ils portent ombrage, non plus seulement à l'État, mais encare à la religion. Non contents de liaire remplir à la cour de tous les pays les fonctions les plus importantes par des créatures servilement dévouées à leurs intérêts, ils briguent et obtiennent dans l'Église les plus hautes dignités.

« Leur général, entre les mains de qui se centralisent toutes ces richesses, toute cette puissance, n'est plus le simple dk-ecteur d'un ordre religieux.. Il est un chef qui commande, par le fait, à l'univers entier.

« Son pouvoir s'étend si loin même qu'il fait pâlir celui du pape, qu'il est à même de faire ou de défaire à son gré.

f Les jésuites ont poussé jusqu'à l'insolence cette soif de dominer qui les anime. De leurs amis, ils se sont fait des ennemis. Quiconque se sentira assez fort pour s'attaquer à eux est sûr que personne ne voudra les défendre.

i Eh bien ! l'occasion est venue de donner satisfaction à l'opinion publique et de briser l'ambition effrénée de cet ordre impie. La maison Lionnay et Gouffre leur portera le premier coup; nous ferons le reste.

t Le parlement ne demande qu'à être soutenu, nous le soutiendrons. Et jnous y mettrons tant d'activité qu'avaut trois semaines ce procès sera jugé.

— Est-il bien possible! s'écria Lucien transporté.

— Je vous en donne ma parole, capitaine, fit M. de Choiseul.

— Ah! madame, que de remercîments! Que d'heureux vous allez faire! dit Lucien en pliant le genou devant la marquise.

— J'aime à vous croire, capitaine, répondit un peu tristement la favorite. Il

MONSEICxî^EUR 299

y a tant de gens qui me haïssent, à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, qu'une pauvre fois j'espère être aimée enfin de ceux, à qui j'ai fait un peu de bien.

A ces mots, elle congédia d'un geste affable notre jeune officier, qui se précipita au dehors, le cœur rempli d'une joie folle.

Il était si heureux.de voirie premier ministre prendre ouvertement fait et cause pour ses protégés, qu'il ne voulut pas attendre au lendemain pour se remettre en route.

Pauvre M. Lionnayl quelle joie pour lui, pour Raymonde! Depuis tant d'années ils attendaient que sonnât Theure de la justice! et cette heure allait sonner dans trois semaines !

Apprendre cette bonne nouvelle à ces malheureux, n'était-ce pas leur rendre la vie? Pouvait-on trop se hâter?

Lucien marchait à grands pas et si vite, qu'il vint donner, tète baissée, contre un homme qui se détacha brusquement du mura l'angle d'une rue voisine.

Celui-ci poussa un cri de douleur et tomba à la renverse.

Croyant l'avoir grièvement blessé, le jeune officier courut à son secours.

— Je vous ai fait mal? lui demanda-t-il.

— Oh oui ! gémit l'homme.

— Où soulfrez-vous ?

— Là, au côté.

Lucien se pencha sur lui pour essayer de distinguer quelque chose, car l'obscurité était complète; mais, au même instant, le prétendu blessé l'enlaça avec force de ses deux bras et le maintint par le milieu du cor])s dans cette fausse position.

— A moi ! cria-t-il en même temps.

Lucien devina qu'il venait de donner dans un piège.

Il fit un effort, essaya de se dégager, mais son adversaire était vigoureux, et serrait, comme dans un étau, les bras du capitaine, afin de paralyser ses mouvements.

Tout à coup, le jeune officier entendit distinctement résonner sur le pavé le pas précipité de plusieurs hommes.

Il était perdu. Évidemment, ces hommes allaient se jeter sur lui et achever l'œuvre de mort qae leur complice avait commencée.

La vie de Lucien ne tenait plus qu'à un fil. S'il restau dix secondes de plus dans la situation où il se trouvait, c'en était fait de lui !

Il tenta un nouvel effort, qui n'eut aucun résultat.

Sou adversaire, encouragé par le bruit qu'il entendait, et comprenant que ses camarades venaient à son secours, réussit môme par un faux mouvement à faire tomber Lucien sur le coté.

En tombant, celui-ci sentit dans sa poche un corps dur.

Son visage s'éclaira d'une lueur terrible. Il se rappela! C'était le pistolet dont Papillon lui avait fait cadeau et que Germain lui avait glissé dans la poche au moment ou il sortait.

Comme il avait les mains libres, il s'en empara vivement, l'arma, ;et le déchargea au hasard, à bout portant, sur le corps de son ennemi.

Celui-ci poussa un cri de douleur et lâcha prise.

Lucien se redressa d'un bond prodigieux, tira son épée et tomba en garde.

Il était temps! Quatre hommes aj-^nés de formidables rapières arrivaient à la fois sur lui pour l'égorger.

Fort heureusement pour Lucien, ils avaient entendu la détonation et avaient tu le capitaine se redresser aussitôt.

— Malédiction ! jura Colibri, notre pauvre Taupier est mort ! Comment! le capitaine emporte des pistolets pour aller à la cour! Attention!

Et il écarta les bras pour ralentir l'élan de ses compagnons, croyant que Lucien était armé d'un second pistolet et allait faire feu encore une fois.

Ce fut cette hésitation dun moment qui sauva le jeune officier.

Si les quatre coupe-jarrets s'étaient précipités en même temps sur lui, il n'aurait certainement pas j)u parer d'un revers le choc irrésistible de ces quatre épées.

Maintenant qu'au lieu de se jeter sur lui ils se contentaient de l'entourer, en le menaçant de tous côtés, il est vrai, il était plus tranquille. Il eut le temps de s'adosser contre le mur, de rouler son manteau autour de son bras gauche, et se prépara à une défense vigoureuse.

Il avait en main une bonne et solide épée, un peu moins forte peut-être que celles qui l'attaquaient, mais il savait s'en servir avec une habileté peu commune.

Les quatre spadassins se rapprochaient peu à peu, prudemment, afin d'éviter autant que possible le second coup de pistolet dont ils se croyaient menacés; mais, à chaque pas, ils rétrécissaient le cercle dans lequel ils avaient enveloppé noire héros.

Celui que Colibri avait appelé Taupier ne faisait plus un mouvement. S'il n'était pas mort, du moins Lucien n'avait rien à redouter de lui.

Les quatre coquins s'aiTêtèrent enfin à longueur d'épée devant leur victime.

— En avant, chargez ! cria résolument Colibri. Et il prêcha d'exemple.

Le capitaine avait fort à faire. Sans son manteau il aurait été transpercé dès le premier choc; mais il sut parer avec son bras les coups que ses adversaires de gauche lui destinaient, et riposta si vigoureusement sur la droite qu'il fit reculer ceux qui l'attaquaient.

Poursuivant de ce côté ce léger avantage, il atteignit un de ses ennemis, se fendit à fond et le fit rouler à ses pieds.

Ce résultat donna sans doute à réfléchir à celui qui se trouvait placé immédiatement à côté de lui, car il ne serra plus d'aussi près le jeune officier, auquel il se contenta de couper la retraite.

Lucien se rejeta sur la gauche.

C'était le côté dangereux. Déjà il avait reçu dans le bras cinq ou six coups d'épée dont l'un avait môme traversé les plis épais du manteau et légèrement piqué l'épiderme.

En effet, c'était sur là flanc gauche que se trouvait Colibri.

— Hardi donc, morbleu! cria-t-il en voyant tomber un second camarade. Ne viendrons-nous pas i bout de ce damné gentilhomme?

Il se rua avec fureur sur Lucien, qui lui tint tête et réussit facilement à l'arrêter.

Bien qu'il eût une grande habitude des armes, en sa qualité d'ancien soldat, Colibri n'avait jamais pratiqué l'escrime et n'était pas de force à lutter contra le capitaine.

Quand il se vit serré d'un peu près, il rompit brusquement de cinq ou six pas, ce qui permit au jeune oflicier de revenir sur les deux autres et d'en blesser un troisième.

Alors seulement il respira. De cinq adversaires il ne lui en restait plus que deux à combattre. Le plus fort était fait.

Il s'en aperçut bientôt. Les deux survivants, Colibri lui-même, montraient déjà beaucoup moins d'acharnement. Ils ne s'étaient pas préparés à un combat de ce genre. Ils comptaient assassiner et non pas livrer bataille.

Ce malencontreux coup de pistolet avait fait avorter tout leur plan de campagne!

Cependant, comme c'était Lucien à son tour qui marchait sur eux, ils furent bien obligés de se défendre.

Au même instant, dans le silence de la nuit, retentit le pas précipité d'un homme qui, entendant un cliquetis d'épée, s'arrêta pour demander:

— Est-ce vous, capitaine?

— Par ici, Germain! cria Lucien. Mais je te défends de toucher à ces deux misérables. Ils m'appartiennent. Je veux les jeter sur le carreau comme j'ai jeté les trois autres.

— Ah! c'est dommage, capitaine! dit Germain. Une lame de sabre doit s'enfoncer avec plaisir dans de la viande d'assassin.

Il s'approcha, le sabre nu, respectant l'ordre qu'il avait reçu et assista froi- ■ dément aux péripéties du combat.

Colibri, de plus en plus pressé, rompit de façon à se rapprocher de son camarade. Il avait compris que la lutte n'était plus possible.

Aussi lorsqu'il eut atteint son but, il se pencha vers Boiscoupé.

— Sauve qui peut, mon vieux, ou nous sommes cuits! lui dit-il à l'oreille. Cette fois encore, il prêcha d'exemple — rendons-lui cette justice.

Quant à Boiscoupé, digne soldat d'un pareil général, il ne larda pas à l'imiter.

En moins d'une minute, ils avaient disparu tous les deux à l'angle de la rue voisine, abandonnant leurs morts et leurs blessés, poursuivis par les éclats de rire de Germain, qui disait en se tenant les côtes :

— Regardez donc, capitaine! comme ça court, la canaille !

— Viens, fît Lucien, dégoûté de la vilaine besogne qu'il venait de faire. Sans daigner môme se pencher sur les ennemis qu'il avait blessés, il entraîna

Germain.

— Ah çà! reprit-il, comment se fait-il que tu sois là?

— Oh! capitaine... balbutia le soldat embarrassé... c'est bien simple...

— Eh bien ! voyons.

— J'étais tout seul à vous attendre dans cette maison, que je ne connais pas... où je m'ennuyais à mourir... et alors... alors... comme vous ne reveniez pas, je me suis dit : Le capitaine est allé au château, allons donc voir, pour voir, jusqu'au château, si le capitaine ne revient pas. Et alors... alors... j'y suis allé, capitaine, et me v'ià.

Il disait à peu près la vérité. Ce qu'il n'avouait pas, c'est que, depuis les confidences que le brigadier lui avait faites, il n'était pas tranquille.

Aussi, quoique Lucien lui eût défendu de l'accompagner, il n'avait pas pu tenir en place. Au oout 'd'une demi-heure, il s'était élancé sur les traces de son maître.

S'il était parti cinq minutes plus tôt, il serait arrivé à temps pour délivrer son capitaine de l'étreinte de son premier adversaire.

Or, c'était le danger le plus sérieux, que le jeune officier eût couru dans ce guet-apens.

S'il n'était pas tombé sur le côté, s'il n'avait pas senti dans sa poche l'arme que Papillon lui avait donnée le jour même, assurément il était perdu.

Sans le savoir, Papillon lui avait donc sauvé la vie.

Quant à la blessure qu'il avait reçue, elle était insignifiante. A peine la peau avait-elle été atteinte ; mais le manteau dont Lucien s'était enveloppé le bras gauche était criblé de trous.

Renonçant à l'idée de partir sur-le-champ, puisqu'il n'arriverait guère à Paris avant minuit et qu'à cette heure-là tout le monde serait couché, il se résigna à attendre au lendemain, gagna sa chambre et se coucha, s'imaginant cette fois être à l'abri de tout danger.

Sauf le premier moment, Lucien était, en effet, sorti assez facilement vainqueur du guet-apens qu'on lui avait tendu.

Aussi, après avoir mis en fuite ou hors de combat les spadassins de Monseigneur, Lucien crut en avoir fini, pour cette fois au moins, avec cette canaille.

Sans s'occuper de ce que devenaient les morts ou les blessés, il avait regagné la maison du comte de Montclavel, en riant avec Germain de la rapidité avec laquelle les deux derniers de ces coquins avaient battu en retraite.

Il est certain que Colibri et Boiscoupé étaient taillés pour la course.

Tous les deux, le capitaine et le lieutenant, ils étaient grands, osseux, longs comme un jour sans pain. En un clin d'œil ils furent hors de vue.

A peine avaient-ils fait deux cents pas qu'ils s'arrêtèrent.

Colibri fît halte le premier.

— Nous sommes fous ! dit-il, où allons-nous?

— Droit devant nous, répondit naïvement Boi,coupô.

— Eh bien ! et nos camarades ?

— Je crois qu'ils ont lem* compte. . *

— Tous les trois?

— Peut-être pas tous, mais peu s'en faut.

— Et s'il n'y en avait qu'un ou deux de blessés'?

— Ah! ma foi, tant pis pour eux! fit Boiscoupé. Chacun pour soi et Dieu pour tous, dit le ])roverbe.

— Quoi! tu aurais le courage de...

— Je l'aurais, interrompit résolument le lieutenant.

— Mais, malheureux! dit Colibri à voix basse, tu ne te rappelles donc pas?

— Quoi ?

— Les cents louis que je vous ai partagés tout à l'heure...

— Oui. Eh bien?

— Ils en ont chacun vingt-cinq dans leur poche.

— C'est vrai! fit Boiscoupé en se frappant le front.

— Et nous abandonnerions ces soixante-(iainze louis à la police qui viendra relever leurs cadavres ! s'écria Colibri avec une véritable indignation.

— Jamais! dit le lieutenant.

— Alors, retournons sur nos pas et voyons s'il n'y aurait pas moyen...

— Allons!

Ils revinrent prudemment sur le théâtre du combat. Leurs trois camarades gisaient étendus sur le sol. L'un était absolument immobile, c'était celui que le coup de feu du capitaine avait frappé; les deux autres essayaient de se soulever et poussaient des cris de douleur.

Le premier fut promptement allégé de la somme dont il était possesseur.

Le second se laissa dévaliser sans résistance. Il crut môme que l'on venait à son secours et balbutia quelques paroles de remercîment.

Quant au troisième, c'était ïaupier. Il n'était pas assez grièvement atteint pour avoir perdu connaissance. Il sentit qu'on lui volait son argent et voulut s'y opposer. Il y eut, entre ces détrousseurs de cadavres et lui, une lutte de quelques secondes, pendant laquelle il reconnut Colibri et Boiscoupé.

— Vous! c'est vous qui me volez! s'écria-t-il.

— Toi, mon ami, tu as de trop bons yeux, dit Colibri. Cela te portera malheur... Il tira de la poche de son habit un poignard et l'enfonça dans la poitrine de

son compagnon.

— Pourquoi, diable! as-tu la langue si longue, mon pauvre Taupier? dit Boiscoupé d'une voix attendrie.

Et à son tour, il lui planta son poignard dans la gorge. L'infortuné Taupier ne poussa qu'un râle d'agonie, car il n'eut pas le temps de crier, puis il expira.

Colibri et Boiscoupé se relevèrent.

— A quelque chose malheur est bon, fit le lieutenant, qui aimait décidément les proverbes, en empochant les cinq cents livres de Taupier.

Quant à Colibri, il ne parlait pas, il écoutait.

Les deux misérables avaient dévalisé leurs amis avec une telle dextérité, que, lorsqu'ils se relevèrent, ils entendirent dans le lointain les éclats de rire de Germain et du jeune officier.

Colibri frappa du pied avec colère.

— Ce damné gentilhomme se moquera-t-il éternellement de moi?murmura-t-il.

a04 MONSEIGNEUR

Et prenant le bras de Boiscoupé :

— Viens, ajoula-t-ii en l'entraînant.

— Où donc? demanda le ùeutenant, peu disposé à courir de nouveaux dangers.

— Eh ! n'aie donc pas peur, poltron ! fit Colibri avec humeur; je n'ai pas envie de livrer de nouveau bataille à un homme qui nous a si vertement étrillés,

— A la bonne heure ! dit Boiscoupé.

— Seulement rien ne nous empêche de le suivre et de savoir où il va.

— Assurément.

— Alors, viens.

Ils hâtèrent le pas, jusqu'à ce qu'ils eussent à peu près rejoint Lucien et son soldat, dont la gaieté commençait à se calmer.

Rasant les maisons, se dissimulant dans l'ombre, et grâce à l'épaisseur de la nuit, ils purent suivre le capitaine et le virent entrer dans la maison du comte de Montclavel.

Ce petit hôtel, très-coquet, très-élégant et meublé avec beaucoup de goût, ne lui appartenait que depuis trois ans. Il ne l'avait acheté que quelques mois après sa nomination de lieutenant de vénerie.

Le roi était si souvent à Versailles, à celte époque, qu'Edouard était obligé d'y rester quelquefois des mois entiers, d'y avoir ses uniformes, ses chevaux, et tout son attirail de chasse — ce qui nécessitait une véritable installation.

Lucien, après avoir refermé la porte d'entrée, alla s'enfermer dans la chambre qu'il occupait ordinairement quand il venait voir son ami. Elle n'était séparée de celle d'Edouard que par un cabinet de toilette, sur lequel les deux chambres ouvraient chacune une porte.

Cette chambre était située au premier étage et avait deux fenêtres de façade. Colibri, qui se tenait aux aguets, vit entrer le jeune officier et saisit la main de Boiscoupé.

— Attends donc! dit-il en la lui serrant avec force. On dirait que la maison dans laquelle vient d'entrer ce gentilhomme est l'hôtel du marquis de Guébriac...

— Quel hôtel ? quel marquis ?

— Mon ancien capitaine aux chevau-légers.

— Eh bien?

— Eh bien ! si je ne me trompe pas, je connais cet hôtel-là comme ma poche.

— A quoi cela nous mène-t-il?

— Je te le dirai tout à l'heure, répondit Colibri.

11 s'avança à pas de loup et arriva juste en face 3e la maison.

— C'est bien cela, murraura-t-il. C'est l'hôtel du marquis. Il observa avec attention.

Trois minutes après, il vit s'éclairer, à travers les persiennes closes, les deux fenêtres de la chambre dans laquelle venait de pénclrer le capitaine.

— Ah! l'hôtel ne doit pas être à lui, dit-il à demi-voix.

— Pourquoi? demanda Boiscoupé.

— Parce qu'il couche dans la chambre d'ami.

— Tu en es sùi"?

oO.:

Sur la blancheur de l'oreiller se détachaient les cheveux noirs du jeune officier.

(Page 308.)

— Parbloii! ré|)on(lil Colil)ri. Tiens. A droile des deux croisées éclairées se trouve le cahinel de loiielle, qui n'a ijifune i'enèlrc, el à droite de ce cabinet se trouve la jurande clianibrc de maître : celle qu'liahilait .M. de r.uébriac quant! j'étais à son service.

— Tu as donc é'.é à son service?

— Pendant huit mois, oui. C'est lui qui in'a fait donner mes galons de brigadier.

39"'« Liv. 39

3iru MONSEIGNEUR

— Mens, fit Boiscoupé, lu me raconteras cela en roule.

Il prit ie bras de Colibri, mais celui-ci résista et demeura pensif.

— Dii-e, muiTUura-t-il au bout de quelques minutes, que ce capitaine de malheiii- nous lait jieidre ce soir ([iialre mille livres!

— C'est vrai ! souj)ira Boiscoupé; mais qu'y l'aire?

— Ah ! c'est dommage!

— Sans doute. Ce|)endant, avec les soixante-quinze loui«, dont ta prése«ce ■d'espril nous a lait hériter, nous n'avons pas trop à nous plaindre.

— Non, je sais bien, avoua Colibri, mais quatre mille livres perdues...

Un soupir de regret s'échappa de sa poitrine, et ses yeux brillèrent d'une lueur d'aideiite convoitise.

— Il seriiit si facilede les regagner, reprif-il. Il suffirait d'attendre que cette lumière s'éleignii... l^ne heure api-ès, afin de laisser à ce gentilhomme le t.Mps de s'endormir, quelqu'un, à qui les moindres détours de la maison sont familiers, pourrait s'introduire sans bruit,et, avec un bon coup de poignard ..

— Les quatre mille livres seraient gagnées, tu as raison, dit Boiscoupé.

Il souscrivait d'autant plus volontiers à cette combinaison, que,- d'après le plan que Colibri venait d'exposer, il n'avait personnellement rien à lisiiuer.

Seul, Colibri connaissait l'hôlel, pouvait s'y introduire et y circuler sans lumière; donc, seul. Colibri pouvait IVapper Lucien.

Pour Boiscoupé c'était tout bénélice.

Colibri devina ce qui se passait dans l'esprit de son compagnon.

— Seulement, dit-il, si je fais le coup, je veux en avoir le profit.

— Qu'en tends-tu par ces paroles?

— J'entends que si lu n'as d'autre mérite que de me faire la coure échelle, il n'est pas |)Ossible (jue tu prétendes partager avec moi les quatre mille livres.

— Cependant n'avons-nous pas couru jusqu'ici les mêmes dangers?

— Soit; mais où cesse ta part de danger, doit cesser ta part dans les bénéfices.

— De sorte que, selon loi, je n'aurais rien à prétendre? demanda Boiscoupé.

— Bien, ce serait trop peu, répondit Colibri; mais je crois qu'en l'abandonnant cinq cents livres...

— i\lettons en mille, proposa le lieutenant.

— Allons! va |iour nulle, accepta Colibri.

Et ils se tendiient la main pour sceller le marché, ainsi que l'auraient fait d'honnêtes gens.

— IMaintenant, fit Colibri, c'est affaire de palience, mon ami. Laissons s'étenidre les lumières; j);-"-"^ '^'^^^^ h-on^ luire une petite promenade, et, une heure après...

— Nous reviendrons, dit joyeusement Boiscoupé. Ils n'eurent |)as longtemps à attendie.

Luiien, (pii avait lésolu de partir le lendemain ma'in à la première heure, se mit au lit sur-le-cliauip et souilla presfpie aussitôt les bougies (jiii l'éclaii-aient.

— Allons! cela ne s annonce pas trop mal, dit Colibri en se frottant les mains.

Ils s'éloicifnèrent, afin de ne pas attirer rallention, et revinrent au raoment où minuit venait de relenlir à Tliorloge de l'église voisine. Le petit liôtel de Montclave! était j)longé dans une obscurité complète. La ville même s'était endormie dans un silence rassurant.

— Attention ! dit Coliltri à voix basse.

En même temps il déboucla son éj)ée et la tendit à Boiscoupé.

— Comment ! tu ne la gardes pas?

— Non,

— Et si tu es surpris?

— Justement, cela me gênerait pour fuir. Et puis, pour la besogne que je Tais faire, ceci v;nit mieux, dit l'ancien sergent,

Et-il lit briller dans l'ombre le poignard qu'il venait de planter tout à l'heure dans la poiti-ine de son ami ïaupier.

Alors il s'avança sur la pointe du pied jusqu'à l'extrémité gauche de l'hôtel, et s'arrêta devant une i)etite porte, qui donnait accès directement dans la cuisine et dans les communs.

— Apjiroche, dit- il à Boiscoupé, Si rien n'a été changé, le vasistas qui surmonte le haut de cette porte ne doit pas être fermé.

Son camarade ohéil docilement,

— Bange-toi le long du mur et tiens bon, lui recommanda Colibri; je vais monter sur ton dos.

Joignant le geste à la parole, il poussa Boiscoupé contre la porte, lui grimpa lestement sur les épaules et pous.sa.

Après quelques elVorts infructueux, il s'arrêta.

— Le vasistas est fermé, dit-il.

— Eh bien! qu'allons-nous faire?

— Nous allons l'ouvrir quand même, répondit délibérément Colibri.

Il donna dans l'angle du carreau un petit coup sec avec le coude. Le carreau se ca.ssa, non pas en entier et avec un bruit formidable, mais juste assez pour laisser passer l'avant bras.

Apiès avoir fait jouer le re.ssorl qui tenait le châssis fermé, Colibri l'ouvrit, se hissa sur la poi te, et son long corps disparut peu à peu par l'ouverture.

— Si quelque danger nous menaçait du dehors, dit-il à Boiscoupé avant de disparaître enlièrement, préviens-moi par un coup de sifllet, alin que je puissegagner les maisons voisines,

— Bien, (il son lieutenant.

Au môme instant. Colibri se laissa glisser le long de la porte et mit pied & terre,

ftlainlenant il était chez lui.

Tandis ipie Bi)iscoupé se collait tint qu'il pour.iiî le Ion? dn mur pour dissimuler de son mieux sa grande silliouelte, et tenait mélancoliiiiiement enlre se» bras l'épée de .son capitaine, celui-ci se dirigeait avec assurance vers le corridor qui, de la cuisine, conduisait au.x bâtiments principaux.

Au bout de ce coiTidor se trouvait l'office, lequel ouvrait dans le vestibule, sous la cage de l'escalier.

A gauche de ranlichambre, la porte d'un grand salon, à droile celle de la salle .i manger.

Kn ellet, Colibri arriva sans encombre jusqu'au pied de la première marche; rien n'avait été changé dans la disposition des lieux.

Donc l'hôtel tout entier était à lui maintenant. Les domestiques devaient coucher dans les communs ou dans les combles de la maison.

Un mauvais sourire erra sur les lèvres de l'aventurier. Il songeait à ses quatre mille livres. Après avoir franchi le premier étage, il s'an"êta pendant quelques secondes et prêta l'oreille. Il n'enlendit rien, sinon son cœur qui battait dans sa poitrine un peu pliis fort qu'à Tordinaire.

Devant lui se trouvaient les deux, chambres principales : à gauche celle de Montclavel, au-dessus du salon; à droite celle de Lucien, au-dessus de la salle à manger; au milieu le cabinet de toilette, au-dessus du vestibule.

Dans les petites pièces de derrière qui donnaient sur la cour, personne assurément.

Lucien était couché dans la chambre de droite. Colibri le savait; il l'y avait vu entrer, une lumière à la main.

Oui, mais par quelle porte pénétrer dans cette chambre? Directement ou par le cabinet de toilette? ou même par la chambre principale?

Sans vouloir parcourir en entier les appartements du premier étage. Colibri choisit un terme moyen et se décida à entrer d'abord dans le cabinet de toilette.

Il préférait s'assurer à l'avance que le jeune officier dormait et ne se hasarder dans la chambre que si sa victime était hors d'état de se défendre.

Il loui-na donc le bouton de la porte qui donnait sur le carré et poussa légèrement.

La porte résista.

Il poussa un peu plus fort. Soit qu'elle n'eût pas été ouverte depuis quelque temps, .soit que le bois eût joué, elle céda brusquement aux efforts de Colibri avec ce petit bruit sec que l'on connaît.

Il tressaillit et écouta...

Rien ! Alors il marcha droit à la porte de la chambre, qu'il trouva toute gmnde ouverte.

— C'est vraiment troj) commode! murmura-t-il.

Il lira son poignard, se pencha en avant et tendit l'oreille.

H distingua nettement le bruit de la respiration lente et régulière du chevalier.

— Allons! dit-il résolument.

Il s'approcha avec des précautions infinies. Ses yeux avaient fini par s'habituer à robscurilé; en outre, il connaissait les êtres. Il se dirigea donc sans hésiter vers le lit, dans lequel se dessinait vaguement une forme humaine.

En effet, sur la blancheur do l'oreiller, se détachaient les cheveux noirs du jeune ol'licier.

Colibii leva le bras, le laissa retomber avec force et sentit au bout de sa lame une résislance (\m lui prouva que le coup avait porté.

Il allail redoubler, loisqu'uii pas précipité relenlil tout à coup dans le c;i';inet de toilelle, qui s'éclaira en même temps d'une vive lueur.

De son côlé, Lucien s'était réveillé brusquement.

— Qui est là? avait-il demandé, sans s'apercevoir qu'il était bles.sé.

— Me voilà, capitaine ! cria la voix de Germain. Je ne me suis donc pas trompé? Quelqu'un est entré ici?

Presque aussitôt il fit inniption dans la chambre, mais Colibri ne Pavait pas attendu. Au premier bruit, il avait ouvert la porte qui donnait sur le cnrré et avait pris la fuite.

Lucien, .sans se rendre compte de ce qui s'était passé, porta la main sur le haut du bras gauche, où il ressentait une légère douleur.

Il retira sa main : elle était pleine de sang. II jeta les yeux sur la manche de sa chemise : elle était rouge.

— Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il. On a donc essayé...

Germain aperçut la porte de la chambre ouverte et se précij)ita dans l'escalier; il entendit distinctement les pas de Colibri, qui déjà avait atteint les marche» du rez-de-chaussée.

Le soldat, furieux, s'élança sur ses traces en poussant un cri de rage; mais il n'avait pas de lumière et ne connaissait pas assez la maison pour s'y guider dans les ténèbres.

Il arriva bien dans le vestibule; mais, ne sachant par où Colibri avait passé, il perdit un tem])S précieux à ouvrir les portes du salon et de la salle à manger. II ne vit et n'entendit rien.

Comprenant que le misérable lui échappait, il jugea inutile de le poursuivre plus longtemps, et remonta auprès de son maître pour panser sa blessure

Fort heureusement, ce n'était rien. Colibri, qui n'y voyait pas, n'avait pas pu frapper à coup sûr. Il avait bien atteint le côté gauche, mais le bras de Lucien avait servi du bouclier à sa poitrine.

Au bout de dix minutes d'iui pansement superficiel, il n'y paraissait plus.

— C'est singulier! disait Lucien. Je n'ai rien entendu. Mais par où ce misérable est-il entré? Comment le trouvais-tu là?

Germain, en eiïel, aurait dû coucher dans les communs, où le domestique du comte lui avait fait les honneurs de la plus belle chambre; mais les recommandations du brigadier lui trottaient en tète. Il voulait rester à côlé de son mailre.

Pendant (pie Lucien se rendait au château, Germain, pour se distraire, visila l'hôtel de fond en comble et particulièrement la chambre où logeait le jeune officier.

Ne pouvant pas .s'installer dans le cabinet de toilette, il avisa une petite jiièce qui se trouvait de l'autre côté du ciirré, juste en face de la jtorte de Lucien, et dont on avait fait un boudoir.

Aussitôt il courul chercher son matelas, et retendit sur le lapi-.

— Ici, dit-il, je ne gênerai personne et je serai |)r.-s dit c,ipii;iiue.

Ce fut une heureuse idée, assurément.

Lorsque Lucien le con^'édia, Germain alla s'élcnrlre sur son matelas et eut soin Je laisser sa poile ouverte. Comme il ne dormait que d'un œil, le bi'uil que lit Coliliri en pénétrant dans le cabinet, de toilette le réveilla. II se leva, alluma un can<lélabre et courut également dans le cabinet de toilette.

Malheureusement il avait perdu un temps précieux. |)0ur allumer sa bougie. Ces quehjues secondes avaient suHi à Colibri pour porter le premier coup.

Dans tous les cas, en rem|>êchant d'en porter un second et un troisième, Germain avait tout bonnement sauré la vie de son caj)itaine.

— Mais par oîi cet assassin a-t-il pu se faufiler dans la maison? se demandait Lucien.

Il sauta hors du lit. Suivi de Germain, il parcourut riiôlel, les communs, el arriva enfin dans la cuisine, dont il trouva la por'e toute grande ouvei'te.

Colibri n'avait même pas eu la peine de reprendre le chemin difficile qu'il avait suivi pour pénétrer dans la place. La clef de la porte de la cuisine était dans la seirure. II n'eut qu'à la faire jouer pour rejoindre Boiscoupé et s'esquiver avec lui.

Ce ne fut qu'insensiblement et aidé par le domestique d'I^douard que Lucien se rendit un compte exact des moyens que le coquin avait employés.

Mais ce que personne ne pouvait comprendre, c'est comment il avait pu circuler dans l'hôtel et parvenir sans lumière jusqu'à la chambre de Lucien. Évidemment, il connaissait les moindres recoins de celte habitation. Mais comment? Qui était-il? Voilà ce qu'il fut impossible de découvrir.

Du moins celte tentative eut cela de bon : elle démontra à Lucien que Monseigneur était un ennemi contre lequel on ne devait jamais trop se tenir en garde.

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