‹ MonseigneurChapitre 11 sur 48 · BAZILE MET À PROFIT LES CONSEILS DU COMPERE ETIENNE · texte numérisé non relu

BAZILE MET À PROFIT LES CONSEILS DU COMPERE ETIENNE

A la suite de cette algarade, le domestique d'Edouard consolida le vasistas et referma la porte de la cuisine, pendant que Lucien se bairicadait dans sa chambre et que Germain transportait son matelas en travers de la porte.

La nuit se passa fort heureusement sans autre incident.

A six heures du matin le ca])itaine se mit en route. A sept heures et demie il ari-iva.

Personne n'était encore levé, si ce n'est Paj)illon, à qui Lucien raconta ce qui lui était arrivé.

— Ainsi, mon ami, dit-il en finissant, c'est à vous et à Ludivine que je dois la vie eiicoie une fois. Sans le pistolet que vous m'avez donné hier, j'étais un homme mort!

Le brigadier fronça le sourcil.

— Je m'en doutais, miirmnra-l-il en mâcliaiit sa moustache.

— Que je serais allai|iié hier? interrogea Lucien.

— Nom, sans cela Je t'aurais accompagné; mais je me doutais que ce prêtre de malheur savait (jui tu étais et tenterait de t'assassiner.

— Vous ne vous êtes |)as trompé, vous le voyez.

— Rncore, si Ton avait jiu s'emparer d'un de ces coquins...

— Qu'en aurait-on fait?

— Un l'aiii-ait loicé à dénoncer ses complices, on serait remonté sans peine jus(ju';i l'évéque de Silislrie...

— I>t à (pioi cela nous aui-ait-ii avancés?

— A l'aecuser pid^iiijueinent et à le châtier comme il le mérite.

— Non, mon ami, Celle l'ois, vous faites lausse route. Cela nous aurait avancés à lui l'aire .piillL'r Paris, ou du moin-; à l'obliger de se cacher; car, au pi-eniier bruit de ce scandale, ses supérieurs l'auraient fait battre en retraite. Oi- je ne connais jias encore le nom de mon [lère et je vous ai dit que je voulais avoir les mains pleines de j)reuves, le jour où je jette; ais son crime à la l'ace de ce misérable.

— Comme tu voudras, dit Papillon; mais, en ce cas, tu me permettras de m'impiiéler pour toi de ce (|ui |)eut ré>ul!er de celte ii;action. Je ne l'ai pas arraché à la mort, alors ipie lu ne tenais plus à la vie que par un souille, | oir le laisser tuer |)ar ce bandit à jiréseiil que ie me suis donné tant de mal pour faire de toi un homme.

— Que voulez-vous donc faire?

— [lepi-cndre du .service j)Our mon propre compte.

— De quelle laçoii?

— En ceignant à nouveau mon épée et en l'accompagnant, ainsi que Germain, partout ou lu iras.

— Par evempie! lit Lucien en haussant les épa;iles

— Oh! lu as beau t'en défcndi-e, cela sera comme je te le dis, reprit Papillon; et, si je ne sui'lis pas à te proléger, j'ap|iellerai Hartmann, qui se ieiait tuer pour toi. Si cela ne suflit pas encore, je m'adresserai même au vicomte...

— Tout beau, mon cher l»apillon! lit Lucien en riant. Si cela continue, vous allez laiie venir du Hanovi-e ma co:ni)agnia, (pie j'y ai laissée.

— iMa loi! lit le vieux soldai, cela ne serait déjà pas si bêle! Nous en aurioiis plus toi lini avec cet enl'i-oipié de Salan (pie la naissance a fait votre cousin.

— lîah! nous en viendrons bien à bout sans mettre en mouvement tout un corps d'iirmée.

— Je n'en réponds pas, dit Papillon en secouant ^gravement la tète.

— Dieu nous aidera, lit Liioien. El Kavnionde, vous ne m'en parlez pas?

— Comment veux-tu que je t'en parle? Tu l'as (piiitée liiei- soir en même lemp; que moi et il n'est p;is huit heures du malin. Je no Tai pas revue.

— C'est juste, mais je tremble lellement que, connaissant notre amour, Monseigneur ne s'en prenne à elle...

— A une femme! Ce serait odieux! s'écria Papillon.

MONSiaGNEUR

— Eh ! que voulez-vous que respectent des mlnislres qui ne respectent pas leur Dio 1? riposta le ca|)il;iine.

— Oui... c'est vrai, lit le brigadier; mais cesi cgar, ri n'oserait pas.

— Je n'en sais rien, dit Lucien avec incrédulité.

Ludivine vint aussitôt leur annoncer que le déjeuner était servi.

Le jeune officier se leva ave^ d'autant plus d'empressement que, depuis quatorze heures, il était à jeun.

Après avoir fait honneur à la collation qui lui fut servie, il se rendit chez la comtesse de Libessac.

IVien qu'il fût à peine neuf heures, elle le fit entrer sur-le-champ.

Kile tressaillit en le voyant paraître.

Ktait-.'.e parce qu'elle était prévenue? N'y avait-elle pas encore fait attention? Le iait est qu'elle fut lVai)pée de la ressemblance singulière qu'il y avait entre r.ncien et Gabrielle do Méricourt.

KUe en demeura si surprise et le cacha si peu, que le capitaine lui demanda ce q'i'elle avait.

Elle le lui dit aussitôt.

Lucien se rappela alors l'éti-ange persistance avec laquelle Monseigneur l'avait examiné, lui aussi, le jour où il l'avait rencontré pour la première fois dans l'auberge de Livry.

Cette ressemblance l'avait-elle frappé également? Avait-il, le jour môme, conçu de son côté les premiers soupçons?

Peut-être. Dans tous les cas, le hasard qui avait rapproché le bourreau de la yiclime, à vingt et un ans de distance, était de plus en plus singulier.

Sous l'empire de l'impression que cette ressemblance lui causait, M'"« de Libessac, un peu atliistée, se laissa aller à exhumer lous ses souvenirs de jeunesse et ' vanta longuement les exquises délicatesses dont le cœur de Gabrielle était

rempli.

Lucien buvait avidement chacune des paroles qui tombaient des lèvres de la comtesse. Depuis qu'il avait découvert en partie le secret de sa naissance, c'était la première fois qu'il entendait faire l'éloge de sa mère.

Et après avoir dit combien elle était douce, bonne et aimante :

— Riais comment ce misérable Savournin a-t-il eu le courage de tuer cet ange de bonté? s'écria-t-elle.

11 est vrai qu'à cet égard l'instruction n'affirmait rien. Au contraire, elle constatait que la jeune femme n'était pas morte précisément de mort violente, mais d'un saisissement, d'une révolution subite, dont sa position d'accouchée augmentait le danger.

Avait-elle été témoin de l'assassinat de son mari? Avait-elle éprouvé cette syncope au moment où son cousin s'emparait de son enfant? Voilà ce que l'instruction n'avait pas pu révéler.

Ce drame lugubre, que son intendant avait raconté à la comtesse, et auquel elle n'avait volontairement prêté jadis qu'une attention distraite, se représentait

La comtesse lui remit vingt mille livres. (Page 314.)

à sa pensée dans toute son horreur, à présent qu'elle savait qu'il s'agissait de son amie d'enfance et qu'elle était en présence du lils de cette infortunée.

Plus elle le regardait, plus cette ressemblance devenait saisissante. Telle elle se rappelait Gabrielle, tel elle retrouvait Lucien.

C'était bien ce même front blanc et développé, ces yeux noirs et brillants, ce sourire gracieux, ce regard, si doux d'ordinaire, et que les vivacités de sou caractère allumaient de lueurs si diverses. .

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Pauvre femme ! Pauvre enfant!

Il se passait quelque chose d'étrange dans le cœur de M""* de Libessac. Il lui semblait qu'à vingt-six ans de distance Tamitié robuste qu'elle avait vouée à Gabrielle reprenait tous ses droits, et que la chère morte lui rappelait les engagements qu'elles avaient pris autrefois.

Hélas! qu'étaient-ils devenus ces serments qu'elles croyaient éternels? Elles s'étaient juré de ne pas se quitter, et la vie les avait si violemment séparées, qu'elles ignoraient trois ans après ce qu'elles étaient devenues.

Du moins la comtesse résolut de rester fidèle à ses souvenirs et de garder 1» culte de cette Tieille amitié.

Gabrielle n'existait plus, il est vrai; mais son fds était là pour la représenter. Il hériterait de l'affection que RP^' de Libessac avait vouée à sa mère.

Et, pour commencer, il ne fallait pas que Lucien reculât, faute d'argent, devant aucun obstacle dans la lutte qu'il venait d'entreprendre.

La comtesse lui remit donc vingt mille livres, qu'elle avait dans ce but préle- Tées sur ses économies.

— Ne craignez pas, lui dit-elle, d'user largement de cette somme, ni de tarir la source qui me l'a fournie. Depuis vingt-trois ans que je vis seule, j'ai bien d'autres fonds en réserve. Je ne saurais en faire un meilleur emploi que de les consacrer au triomphe de votre cause, en souvenir de celle que j'ai tant aimée.

Lucien eut beau s'en défendre, force lui fut d'accepter cette généreuse offrande, dont il sentait qu'il aurait besoin d'un moment à l'autre.

Il remercia chaleureusement sa bienfaitrice, et regagna son appartement, le cœur un peu mieux disposé.

L'éloge de sa mère qu'il venait d'entendre, les bonnes paroles que lui avait adressées la comtesse, l'amitié dont elle lui avait donné des preuves, l'avaient momentanément distrait des sombres pensées que les audacieuses entreprises de Monseigneur lui avaient inspirées.

Lorsque Papillon vit miroiter sur la table de sa chambre la fortune que M^" de Libessac venait de remettre entre les mains du jeune officier, il commença à croire que Lucien pouvait lutter avantageusement contre son ennemi.

Pendant ce temps, .Monseigneur s'était levé dès le matin, et se promenait avec impatience dans sa chambre.

De temps en temps il s'arrêtait devant ses fenêtres, dont il soulevait les rideaux afin de jeter un coup d'œil au dehors.

Sans aucun doute, il attendait quelqu'un, car il reprenait sa promenade silencieuse et interrogeait du regard les aiguilles de sa pendule, évidemment trop lentes au gré de son désir.

Il n'était que sept heures du matin, et Bazile n'entrait pas avant huit heures dans la chambre de son maître. Monseigneur n'osait pas l'appeler, de peur de laisser voir l'agitation à laquelle il était en proie.

L'heure s'écoula enfin et l'intendant de Monseigneur pé.nétra dans sa chambre.

■^ Déjà levé! s'écria-t-il.

— Oui, fit négligemment le prélat. Personne n'est venu me demander ce matin?

— Pardon, Monseigneur.

— Qui? dit vivement Sa Grandeur.

— M. Patouillot. Il est là et demande à parler à Monseigneur.

— Eh bien ! qu'il entre, fit l'évêque, visiblement désaj)pointé. Ce n'était pas de Patouillot que Monseigneur attendait la visite.

Aussi le reçut-il froidement et n'écouta-t-il d'abord les explications de cet agent vulgaire qu'avec une distraction marquée.

Patouillot se félicitait, en effet, dans son exorde, de ce que Colibri n'était pa« revenu cliez lui depuis huit jours, et remerciait le prélat d'avoir bien voulu employer ce sacripant à son service.

— Grâce à la tranquillité que me laisse son départ, poursuivit Patouillot, je puis m'occuper' avec plus de suite de la surveillance que Monseigneur a bien voulu me confier.

Le prélat ne sourcillait pas et pensait à tout autre chose qu'à ce que le marguillier lui racontait.

— Aussi, continuait Patouillot, bien que, j'en ai grand'peur, hélas! je sois tombé en suspicion auprès de Lucien et de Papillon : bien qu'à cause de cela môme, je sois obligé de me tenir sur une grande réserve, je puis, grâce à mes auxiliaires et grâce à ce que j'ai observé moi-môme, vous ap])orter du nouveau.

Cette fois, le prélat dressa l'oreille.

— Du nouveau? lit-il avec une incrédulité visible.

— Oui, Monseigneur. J'ai même lieu de croire que ce nouveau a une certaine importance. Aussi, si vous voulez bien me le permettre, je prendrai la liberté de vous rai)peler que la place de trésorier de la fabrique de Suint-Eustache est toujours vacante.

— Quelle place? demanda le prélat.

— Quoi! Monseigneur a oublié... Non, je ne puis le croire. Cependant, je prendrai la liberté de lui rappeler encore qu'il m'avait formellement promis de me recommander au curé, près de qui j'ai sollicité cet emjdoi depuis bientôt quatre mois.

— Eh bien! voyons, fit Sa Grandeur. De quoi s'agit-il?

— D'abord, Monseigneur sait que le chevalier s'est absenté pendant trois jours de Paris... -

— Oui, si c'est tout ce que vous avez à m'apprendre..

— Non, car le chevalier est revenu depuis quatre jours et je n'ai pas revu Monseigneur depuis cette époque.

— Ainsi c'est de ces quatre jours que vous venez me donner rem])loiî

— Oui, Monseigneur.

— Je vous écoute.

— Dès le lendemain de son arrivée, commença ['atouillol, le chevaliei s'est rendu rue de la Monnaie, n" il, dans la plus belle maison du quartier, et y a arrêté un logement au premier étage.

— Pour lui?

— Non, Monseigneur, pour une autre personne.

— Qui se nomme...

— Sa Grandeur le saura dans un instant.

— Bien. Après?

— Après, M. de Saint-Germain est allé rue Saint-Dominique, tout au bout de la rue, à cinq cents pas des Invalides. Là, il a sonné à la porte d'un hôtel, dans lequel il est entré.

— Hein? fît le prélat qui tressaillit tout à coup.

Patouillot, à son tour, ne sourcilla pas. Voyant que Monseigneur commençait à prendre intérêt à son récit, il se promit de lui vendre chèrement le secret dont il était possesseur.

— Cet hôtel dont vous parlez est-il tout à fait le dernier, à gauche et à Textrémité de la rue ?

— Tout à fait et à gauche, oui, Monseigneur.

— Ah ! dit l'évêque visiblement agité. Qu'allait-il faire dans cette maison?

— Je suppose qu'il allait y chercher des meubles.

— Des meubles?

— Oui, car pendant deux jours, le chevalier n'a fait que courir les tapissiers avec le comte de Montclavel, tandis que des portefaix n'ont cessé de charrier des meubles, qu'ils ont transportés de l'hôtel à l'appartement de la rue de la Monnaie.

Le prélat écoutait avec une surprise de plus en plus grande.

— Bon! pensa Patouillot, ma place de trésorier est en bon chemin. Puis il reprit à haute voix :

— Le troisième jour, vers deux heures de l'après-midi, tout ce va-et-vient cessa brusquement. Le chevalier et le comte quittèrent l'appartement dé la rue de la Monnaie. Ils avaient l'air très-contents. Ils rentrèrent directement chez eux.

— Bon ! mais qu'est-ce que tout cela veut dire? interrogea Sa Grandeur.

— Attendez, Monseigneur, je n'ai pas fini, dit Patouillot.

— Eh ! dépôchez-vous donc, venlrebleu ! fît le prélat avec impatience.

— Vers trois heures et demie, un lourd carrosse, couvert de poussière, dont les chevaux étaient blancs d'écume, et qui venait certainement de fom-nir une longue traite, s'arrêta devant la porte de la maison qu'habite le capitaine.

• Dans ce carrosse se trouvait une dame d'un certain âge. En face d'elle, une jeune fille — sa femme de chambre, probablement.

1 Sur le siège de devant, un laquais et, à côté de lui, un homme tout vêtu de noir, comme Bazile,

• Il mit pied i terre, entra dans la maison et en sortit bientôt après, escorté du chevalier.

t Celui-ci dit quelques mots au cocher et monta dans le carrosse, à côté de cette dame. La voiture repartit et s'arrêta rue de la Monnaie, n" 11.

« Le capitaine offrit la main à la voyageuse et disparut avec elle, tandis que le laquais, la fille de chambre et l'homme noir, aidés par le cocher, prenaient les

malles, qu'on avait attachées den-ière le carrosse, et les montaient dans l'appartement.

• Au bout d'une heure tout était en place et le carrosse s'éloignait.

— Ainsi cette dame venait s'installer dans l'aiipartement?

— Je n'en étais pas encore bien sur quand elle est arrivée ; mais, depuis hier, j'en ai acquis la certitude.

— Comment?

— Sans doute cette dame, en venant se fixer à Paris, répondit Palouillot, n'avait pas amené son cuisinier et avait chargé le chevalier de lui en envoyer un, car, une heure après son départ, je vis arriver, en compagnie du brigadier Papillon, un cuisinier de mes amis, lequel entra, séance tenante, au service de colle dame. Quand il est allé ce matin aux provisions, j'ai eu soin de me trouver sur son passage et j'ai obtenu de lui tout ce que je voulais savoir...

— Et c'est...

— Le nom de cette grande dame et celui du pays qu'elle habitait trois jours avant.

— Et ce nom, quel est-il ?

— Je vais le dire à Monseigneur à une condition...

— Parlez donc, bourreau !

- C'est que Monseigneur me fera obtenir cette place de trésorier à Saint- Euslache.

— Je vous la promets.

— Bien vrai?

— Sur mon honneur !

Palouillot, ne put réprimer un cri de joie et se frolta les mains.

— Eh bien! Monseigneur, acheva-t-il, celte dame arrive de la Normandie et se nomme la comtesse de Libessac.

A peine avait-il prononcé ce nom, que Sa Grandeur bondit de son siège.

— La comtesse à Paris I auprès de Lucien ! ils se connaissent donc ! murmura t-il.

Son saisissement était tel, qu'il arpentait sa chambre à grands pas, oubliant que le futur trésorier de la fabrique de Saint-Eustache ne le quillait pas des yeux.

C'est qu'il n'était plus rassuré, l'infortuné Palouillot. La nouvelle qu'il venait d'apprendre à Monseigneur paraissait lui causer plus d'è|)ouvanle que de plaisin

— Votre Grandeui- n'a plus rien à me dire? demanda-l-il Limideinent

— Non, rien... balbutia le prélat avec agitation. Laissez-moi... Ah! si, repril-il vivement. Encore un mot...

— Je suis aux ordres de Monseigneur.

— Le capitaine est-il sorti hier?

— A cheval, oui. Il était environ sept heures du soir,

— El esL-il renlré?

— Ce niaun à huit heui'es, oui, Monseigneur.

— Commeal! il est rentré? s'éaia Tév^iue avec colère.

— Oui, Monseigneur.

— Vous en êles sûr?

— Je l'ai vu.

Le prélat laissa échapper un geste de fureur et réprima difficilement la malédiclion qui allait s'échapper de ses lèvres.

— Celte fois, vous pouvez vous retirer, dit-il d'une voix, étranglée. Patouillot eut peur. 11 se sauva.

En effet, Monseigneur était en proie à un terrible accès de colère. Ses yeux lançaient des éclaivs, sa figure- était contractée, ses lèvres crispées. Par un mouvement convulsif il serrait les poings et faisait craquer ses dents.

Quand Patouilî-ot fut parti, il fit un bond dans sa chambre, comme la bêle fauve enfermée dans sa cage.

— Les misérables! murmurait-il. Ils ne l'ont pas lue! Ils se sont moqués de moi! Ils m'ont volé mon argent!... Mais aussi, j'ai élé bien sot de confier d'avance une somme de cette importance à des garnements de cette espèce. Ils se garderont bien de remettre les pieds ici, maintenant... Imbécile !

Il s'injuriait lui-même, tant la rage le possédait. Au même instant Bazile ouvrit la porte.

— Le sergent Colibri désirerait parler...

— Qu'il entre! interrompit Monseigneur, sans donner à son intendant le temps d'achever sa phrase.

Presque aussitôt parut Boiscoupé, précédé de son capitaine.

— Comment osez-vous vous représenter ici ? fil le prélat indigné. Et, comme Colibri, tout interloqué, ne réj)ondail pas :

— Je sais tout, reprit Monseigneur. Le chevalier est rentré ce matin chez lui sain et sauf...

— C'est vrai, dit l'aventurier; mais sarpejeu! ce n'est pas notre faute.

— Eh! morbleu! allez-vous dire que c'est la mienne? riposta le prélat.

— Non pas, mais si vous aviez été à notre place...

— Si j'avais été à votre ])lace, interrompit Sa Grandeur, le chevalier serait mort.

— A moins qu'il ne vous ait tué, répliqua Colibri. ' — Tué? Que voulez- vous dire ?

— Je veux dire que de cinq que nous étions hier soir à dix hem'es, nous ne sommes plus que deux. Monseigneur : Boiscoupé et moi.

— Mais les autres?

— Les autres sont morts, Monseigneur.

Le prélat ne répondit pas. Il pâlit légèrement et devint soucieux. Il leva sur Colibri et sur Boiscoupé un regard incrédule, car il se demandait si ce que ces deux coquins lui affirmaient était bien vrai.

— Vous ne nous croyez pas? fit Colibri, qui s'en aperçut. Cependant notre intérêt était-il, oui ou non, de toucher les quati-e autres mille livres que vous nous aviez promises ?

— Sans doute.

— Alors pourquoi nou§ soupçonner avant d'avoir entendu les explications que ûous venons vous apporter?

— Ainsi c'est sérieux? interrogea Monseigneur. Vos trois amis...

— Sont morts, vous dis-je, répondit Colibri, à son tour impatienté. Si vous en doutez, rien ne vous est plus facile que de vous en assurer. Informez-vous auprès du lieutenant de police à Versailles et demandez-lui si, à deux cents pas du château, on n'a pas relevé ce matin les cadavres de trois inconnus...

— Mais que s'est-il donc passé? dit Monseigneur, qui avait fini par se laisser convaincre.

Colibri lui raconta de quelle façon avait échoué la première attaque dirigée contre le jeune oflicier, .et lui expliqua comment Lucien avait échappé encore à la seconde tentative dont il avait été l'objet.

Cette fois, Monseigneur ne consei-vait plus aucun soupçon. Tous ces détails avaient un cachet de véiité auquel il n'était pas possible de se méprendre.

— Vous le voyez donc bien, reprit Colibri, loin que vous ayez a. vous |)laindre de nous, nous avons outrej)assé les conditions de notre marché, et l'argent que vous nous avez donné est chèrement gagné.

Le prélat ne disait mot.

— Ce jeune officier sait évidemment que vous en voulez à sa vie, fit observer l'ancien sergent, car on n'a jamais vu un gentilhomme aller au chûieau de Ver. sailles avec des pistolets dans ses poches. Aussi, Monseigneur, je vous le dis, la ré.solution que vous avez prise ne peut pas réussir dans des circonstances ordinaires. Il est certain que, jusqu'à nouvel ordre, le capitaine ne mettra le pied hors de chez lui que bien armé, si ce n'est bien accompagné. Pour avoir raison de lui, dans ce cas-là, dix, quinze, vingt hommes ne vous suffiraient peutêtre pas.

— Selon vous, que faudrait- il donc faire?

— Je ne saurais vous le dire. Monseigneur, car il y a une chose que je ne ni 'explique pas.

— Laquelle?

— C'est que le chevalier de Saint-Germain, sachant que vous voulez sa mort. ne vous ait pas tué déjà — lui qui pourrait le faire avec une si grande facilité.

Cette observation fit courir un frisson dans les membres du prélat.

— Le chevalier a sans doute ses raisons pour ne pas s'attaquer à moi, répondit-il avec une apparente tranquillité.

— 11 le faut bien, riposta Colibri, car il y en a d'autres à sa place...

— Oui, je sais, interrompit sèchement Monseigneur; mais je ne suis pas là pour répondre aux choses que vous ne comprenez pas. Connaissez-vous un moyen de vous défaire sûrement et sans danger de ce geulilhomme?

— Non, mais cela peut se trouver, répondit Boiscou|)é.

— Eh bien! quand vous l'aurez trouvé, venez me revoir, dit le prélat; mais tâchez qu'il ne soit pas trop tard.

— Nous ferons de notre mieux, fn-omit Colibri.

— Et si, de nouveau, j'avais besoin de vos services, interrogea Sa Grandeur, où pourrais-je vous le faire savoir?

— Cet excellent Patouillot vous le dira toujours, Monseigneur, répondit Tavenlurier; mais, avant de nous quitter, ne trouvez-vous pas qu'il serait juste d'ajouter quelque chose à la somme que nous avons déjà reçue? Ne croyez-vous pas que la mort de nos trois camarades, les dangers que nous avons courus nous-mêmes, et enfin la tentative que nous avons faite de notre plein gré dans l'ancien hôtel de Guébriac méritent une certaine compensation?

Monseigneur fut sur le point de se fâcher tout rouge; mais il réfléchit qu'il pouvait avoir encore besoin de ces deux coquins et préféra les ménager.

— Je ne vous dois rien, dit-il pourtant; mais je serai bon prince envers vous... A ces mots, il se dirigea vers une commode, dont il ouvrit le tiroir, y prit une

poignée de louis et les versa dans la main de Colibri.

— Allez, leur dit-il ensuite, avec un geste de souverain mépris.

Colibri, fort embarrassé de ses richesses, fut obligé de les faire glisser dans le fond de son chapeau, afin de battre en retraite d'une manière convenable.

— Trop heureux, dit-il en s'inclinant, de me mettre aux ordres de Votre Grandeur aussi souvent qu'il lui plaira.

Boiscoupé s'inclina un peu plus bas que son capitaine et ils sortirent.

En traversant les appartements, ils partagèrent les trente louis que le prélat venait de leur donner.

Bazile, qui se tenait à la porte de la chambre, vit passer ces deux coquins, le chapeau rempli d'or, les yeux brillants de joie... Il eut un mouvement de colère.

— Ah çà! grommela-t-il, il y en a donc pour tout le monde, excepté pour moi? Il se promena de long en large, en proie à de grandes hésitations.

Deux ou trois fois il s'arrêta devant la i)orte qui donnait accès dans la chambre de Monseigneur. Une fois même, il étendit le bras comme pour saisir le bouton de la serrure... mais il n'osa pas.

il reprit sa promenade saccadée, tantôt s'arrêtant, tantôt murmurant des mots inintelligibles.

Enfin il s'arma de courage, ouvrit la porte et pénétra chez son maître.

— Que me veux-tu ? demanda le prélat.

Et, comme Bazile ne répondait pas sur-le-champ, il leva les yeux sur lui. L'intendant avait le front soucieux, les sourcils contractés, le regard sombre, la lèvre crispée.

— Qu'as-tu donc? interrogea le prélat de plus en plus surpris.

— J'ai, répondit Bazile avec humeur, que je suis las de voir tout le monde sortir d'ici les mains pleines d'or, tandis que moi, qui suis à votre service depuis vingt-cinq ans, j'en suis encore à recevoir la plus petite gratification.

— Qu'est-ce que cela signifie? balbutia Monseigneur interdit.

— Cela signifie que je veux avoir ma part de ces largesses.

— Tu es fou! fit Sa Grandeur. Que veux-tu de plus? N'es-tu pas mon intendant depuis que tu es entré chez moi ?

L'intendant faisait assez piteuse mine. (Page 325.)

— Pas tout à fait...

-- Kl ne sais-jepasbiencomraenlles intendants agissenteaversleursniaîlres ? reprit le prélat. Espérerais-lu, par hasard, me faire croire que lu as rempli celle fonction sans qu'il l'en soit reslé quelqae chose au bout des doigts?

— Pardon, pardon, (il Bazile. Rélablisons les faits, s'il vous i)lait, Monsei-

gneur.

— Eh bien! parle, je t'écoule, dit Tévéque en s'asseyaiit. 41 Liv.

— D'abord il n'y a pas vingt-cinq ans que je suis l'intendant de Monseigneur, il n'y en a que quatorze.

— Comment, coquin! nieras- tu que tu sois à mon service depuis...

— Ah! c'est différent. Oui, je conviens que je suis à votre service depuis cette époque; mais je constate que pendant les quatre premières années vous étiez pauvre comme Job ; si pauvre que je n'avais pas touché un sou de mes gages quand monsieur votre père mourut.

— C'est vrai; mais à cette occasion je te donnai, de plus que je ne te devais deux mille livres de gratification, s'il t'en souvient.

— Je m'en souviens si bien, que je vais vous rappeler comment, quand et poui'quoi vous m'avez remis ces deux, mille livres, répliqua Bazile.

Monseigneur froissa du pied le tabouret sur lequel il s'appuyait.

— Celait vers la fin de mai de l'année. 17 iO, continua Bazile, au moment oii votre cousine venait d'arriver à Paris. Vous prétendiez avoir contracté de grandes obligations envers son père et envers elle : vous teniez, disiez-vous, à4ui faire quitter l'horrible logement qu'elle habitait...

— Bien, après? interrompit Monscigneui^ avec impatience.

— Après, nous ayons .voyagé pendant près de six ans, comme des mendiants plutôt que comme des seigneurs, vivant un peu à l'aventure, protégés souvent par notre habit contre les rigueurs des autorités... Vous ne soutiendrez pas que ce soit le meilleur de notre temps, celui-là, ni que votre intendant ait pu faire fortune à vos dépens.

— Je te l'accorde, fit Monseigneur avec condescendance; mais depuis...

-^ Ah! depuis ... je ne dis pas le contraire, accorda Bazile. Vous êtes entré en possession de tous les biens de votre oncle, d»-- votre cousine... nous avons vécu largement.

— Enfin, tu l'avoues! ce n'est pas malheureux. Eh bien! depuis ces quatorze aM.n'as-tu pas fait consciencieusement ton métier d'intendant?

— De mon mieux. Monseigneur, mais je vous ferai remarquer qu'il y a peu d,e profits dans votre maison.

— Pourquoi ?

--, Parce que vous êtes seul.

— Je ne peux cependant pas recueillir une famille de dix personnes pour te faire plaisir.

— Non, mais vous pouvez reconnaître le zèle et la discrétion d'un bon serviteur, tout aussi bien que vous payez les services de tous les va-nu-pieds que je vois vivre à vos déi)ens.

— Que dites-vous, maître drôle? fit le prélat avec hauteur.

— Je dis. Monseigneur, que s'il faut hurler avec les loups pour avoir sa part du gâteau, je hurlerai.

— Quel gâteau? quelle part? Es-tu décidément ivre? demanda Sa Grandeur d'une Toix irritée.

— Je ne suis ni fou, ni ivre, répondit froidement Bazile? Je vais le prouver à Monseigneur.

Il toussa pour se donner du courage,

— Nous allons revenir, s'il vous plaît, à cette date du 28 mai 1740, sur laquelle j'ai glissé si légèrement tout à l'heure, repril-il gravement.

— Mais à propos de quoi me parles-tu toujours de cette date? interrogea Monseigneur.

— Parce que j'ai besoin de trente mille livres, répondit résolument Bazile et parce que j'ai surpris ce jour-là un secret qui en vaut le double. Eli bien! ce secret, je veux le vendre, soit à vous, soit à l'Iiéritier des Méricourt Choisissez.

Le sourire de profond dédain qu'avait affecté Monseigneur dès le début de cet entretien se figea subitement sur ses lèvres.

— Qu'est-ce que tu me chantes-là ? dit-il pourtant en aiïeclant un air dégagé,

— Je dis que si ce n'est pas vous qui me donnez ces trente mille livres, j'irai les demander à un autre.

— Quel autre?

— A l'enfant de Gabrielle de Méricourt,

— Ah çà! je rêve, fit le prélat avec un étonnement parfaitement joué, de quel enfant veux.-lu |)arler?

A son tour, Hazile laissa éciiapper un sourire de pitié.

— Je vois, (lit-il , que Monseigneur ne veut rien avouer,

— Mais je n'ai rien à avouer! se récria Sa Grandeur,

— Heureusement les preuves ne me manquent pas, poursuivit l'intendant. Le prélat prit tout à coup un air grave et recueilli.

— Écoute, dit-il à son intendant, je devrais te chasser de chez moi, rien que pour l'insolence dont tu fais preuve depuis cinq minutes. Cependant je tiens à te prouver que je ne saurais oublier vingt-cinq années de bons et loyaux, services. Aussi, bien que ce soit pousser l'indulgence jusqu'à la faiblesse, je t'écouterai jusqu'au bout, ne fût-ce que pour voir jusqu'où peut s'égarer une intelligence comme la tienne.

A ces mots. Monseigneur se renversa paresseusement dans un fauteuil, et, de

la main, fit signe à Bazile qu'il pouvait parler. Celui-ci ne se laissa nullement intimider par ces grands airs. Il avait eu du mal à se décider; mais à présent qu'il était lancé, rien ne

devait plus l'arrêter.

— Avec le consentement de Votre Grandeur, reprit-il avec un peu d'ironie, je remonterai donc à cette journée ou plutôt à cette soirée du 28 mai 1740, car tout ce que nous avons fait pendant la journée n'était que la mise en œuvre du drame que vous avez daigné me raconter. Vous me parliez tout à l'heure de mon iiilelligeiice, Monseigneur, et vous aviez r.éellement l'air de croire que je n'en manque pas. J'ignore si telle est réellement votre conviction ; mais j'hésite à le croire en présence des explications que vous m'avez fournies — explications que je ne vous demandais pas, s'eni|»ressa d'ajouter l'intendant,

— Sans doute, lit doucement le prélat, mais ton imagination me semblait aller si loin,..

— Je vais vous dire jusi^u'où elle est allée. Monseigneur, Je ne suis même

324 MOîsSEIGî^îEUK

pas fâché d'avoir osé rompre enfin le silence que je gardais depuis si longtemps, afin que nous sachions mutuellement ù quoi nous en tenir sur l'impression que nous ont laissée les événements dont celte ineffaçable soirée a été témoin.

I Et d'abord, vous avez essayé de me faire croire à une mésintelligence subite entre Gabriellede Méjicourt et... monsieur de... de... »

II sembla chercher le nom qu'il ignorait. Il interrogea même du regard son maitre; mais celui-ci ne sourcilla pas.

— Entre votre cousine et sou mari, continua Bazile. Or, vous m'aviez avoué dix fois, en me parlant des griefs que vous aviez contre la branche aînée de votre famille, que Gabrielle était au mieux avec son mari et qu'ils s'entendaient pour vous dépouiller.

— Et quand cela serait? Qu'est-ce que tu en conclus?

— Sans doute. Si je n'avais pas d'autres preuves, j'aurais peut-être gardé le silence; mais elles abondent tellement que je m'étonne de vous voir persister dans vos inutiles dénégations. Est-ce donc par le pur elïet du hasard que vous avez attiré Gabrielle et son mari dans l'hôtel désert de la comtesse de Libessac? Est-ce par hasard aussi que vous aviez creusé d'avance la fosse dans laquelle vous deviez enterrer leur enfant?

Monseigneur devint blême, mais ne fit pas un mouvement.

— N'essayez donc pas de me faire accepter comme vraie cette fable de querelle, couronnée par un si lugubre dénoùment. Pas davantage vous n'avez cru à la mort de l'enfant que je vous ai vu emporter. Comme le père, comme la mère, l'enfant était condamné par vous. C'était logique.

« Malheureusement, par une de ces fatalités qu'on pourrait qualifier de providentielles, un homme s'est trouvé là, qui, ayant surpris votre œuvre de mort, a déterré cet enfant, Ta emporté, l'a élevé, si bien que le petit ressuscité a grandi et qu'aujourd'hui vous tremblez d'être obligé de lui rendre l'héritage dont vous vous êtes emparé.

« J'ajouterai que je ne serais pas très-rassuré non plus, si j'étais à votre place, car du jour où cet enfant saura la vérité, il est évident qu'il réclamera ce qui lui appartient. Encore s'en tiendra-t-il là? Ce n'est pas probable.

« Sans aucun doute, une enquête a été faite quand on a découvert les accidents dont l'hôtel de M'"« de Libessac a été le théâtre?

i Si peu de chose qu'ait pu apprendre cette enquête à votre cousin, elle doit l'avoir mis sur la voie. Il arriverait donc facilement à découvrir ce qui s'est passé, si quelqu'un se chargeait de diriger les recherches qu'il n'a pas manqué defah^e.»

A ces mots, il se tourna victorieusement vers le prélat.

— Qu'en pensez- vous. Monseigneur? lui demanda-t-il.

— Je pense, répondit Sa Grandeur, qu'un sot t'a monté la tête ou que tu as bu pour te donner le courage de débiter toutes les absurdités que je viens d'entendre. En quoi, je te le demande, le récit très-exact que je t'ai lait des événements de cette soirée esl-il plus invraisemblable que le conte avec lequel tu viens de me berner?

— Encore ! s'écria Bazile. Comment, vous niez? Alors, pourquoi, le soir même sans prendre le temps de rentrer chez nous, avons-nous quitté Paris?

— Je te l'ai dit : c'est parce que je craignais d'être compromis dans ce drame horrible. Et tu vois que j'ai bien fait, puisque tu as conçu les soupçons les plus infâmes et que tu ne crains pas de lés exprimer devant moi.

— Ainsi, c'est fini, dit l'intendant. Rien de ce que je viens de vous prouver n'est vrai, pas même l'existence de cet enfant? ^

— Qui sait?... hasarda Monseigneur.

— Comment! Ne vous accompagnais-je pas le jour où vous avez voulu vous assurer que la terre n'avait pas gardé le funèbre dépôt que vous lui aviez confié? Ne m'avez-vous pas avoué vous-même qu'il avait été sauvé par ce soldat dont il m'avait semblé distinguer l'uniforme...

— Oui, mais cet enfant qu'est-il devenu?

— Ne le savez-vous pas? fit Bazile.

— Non, ma foi! dit le prélat.

— Bien sûr ?

— Je te le jure! Tu le sais donc, toi?

— Non, répondit l'intendant, dont le regard curieux ne cessait d'interroger le visage impassible de son maître; mais je m'imagine...

— Quoi donc?

— Que je n'aurais pas de peine à découvrir sa retraite...

— En vérité ?

— Et qu'il me suffirait, continua Bazile, de suivre un de ces coqums auxquels vous jetez l'or à pleines mains...

Monseigneur haussa les épaules.

— Soit! fit l'intendant. Je me suis trompé. Dans tous les cas, je m'aperçois que je n'ai plus la confiance de Monseigneur et je lui demanderai la permission de le quitter.

— T'en aller! dit vivement le prélat. Où donc?

— Où je pourrai, pourvu que j'y fasse fortune, répondit Bazile. Et je n'ai pas de temps à perdre !

Il s'inclina avec un peu de raideur.

— Comment! c'est sérieux? Tu veux quitter ton maître au bout de vingt-cinq ans, sous prétexte que tu as besoin de trente mille francs! Quelle est cette défaite? Que veux-tu faire de cet argent? N'es-tu pas bien ici? As-tu jamais manqué de rien ? T'imagines-tu que, si la mort me menaçait, j'oublierais le plus ancien et le plus fidèle de mes serviteurs?

Bazile fit un geste d'humeur et ne répondit pas.

— Mais parle donc, fit le prélat. Où veux-tu en venir? Ne veux-tu qu'assurer ton avenir? Est-ce une menace directe que tu m'adresses? Je n'y comprends rien, car tu m'avais si peu habitué à l'ingratitude, que je me demande si le Bazile que je vois en ce moment est le môme qui a été le compagnon de ma bonne et de ma mauvaise fortune.

L'intendant faisait assez piteuse mine. Les paroles dorées de Sa Grandeur se

rayaient un chemin vers son cœur. Il craignit de céder à un attendrissement ridicule. Il savait bien que son maître ne pensait pas un mot de tout ce qu'il venait de dire. Il se raidit contre sa faiblesse.

— Non, répondit-il nettement, je ne suis plus à l'âge où on se laisse prendre ni j)ar le cœur ni par l'esprit, Monseigneur. Je sens que l'heure du repos apj)roche pour moi, et je devine que je ne l'entendrai pas sonner en restant chez vous.

— Que veux-tu dire?

— Vous avez beau vous en défendre, il souffle ici un vent de haine et de colère. Sous le calme que vous affectez, je sens gronder la temi»ête. Tous ces espions que vous enrôlez, tous ces coupe-jarrets que je vois sortir de voire appartement, leë poches bourrées d'or, jouent en votre nom une partie que vous gagnerez probablement, parce que vous êtes homme de ressource, mais que vous pouvez perdre, p vrce qu'au-dessus des prévisions humaines il y a les décrets de la Providence, auxquels le pape lui-même ne saurait rien changer. C'est ce dénoûment imprévu, presque impossible, que je ne veux pas attendre. Monseigneur, caria mort serait caj)abie de vous surprendre avant que vous ayez le temps de penser à votre serviteur.

— Ainsi, c'est de l'argent que tu me demandes?

— De l'argent comptant, oui, Rlonseigueur.

— Et tu as parlé de... combien?

— Trente mille livres, répondit imperturbablement Bazile.

Les yeux de Sa Grandeur s'allumèrent d'une lueur de colère ; mais cet éclair disparut aussitôt. Le regard devint dur, les traits se contractèrent en une expression de froide cruauté et de résolution farouche.

— Soit, répondit l'évêque, tu auras tes trente mille livres dés aujourd'hui; mais à une condition...

— C'est?... demanda Bazile qui rayonnait de joie.

— C'est que tu vas jurer sur (on salut éternel de m'obéir désormais comme, un esclave.

Bazile eut un moment d'hésitation.

II regrettait de n'avoir pas demandé davantage, en présence de la facilité avec laquelle Monseigneur souscrivait à ses désirs?

Il se consola en pensant que rien ne l'empêcherait de revenir à la charge un peu plus tard.

— Je suis prêt, dit-il.

— En admettant que tout ce que tu supposes soit vrai, fit observer Monseigneur, songe que, par cet engagement, tu vas devenir non pas seulement mon confident, mais mon complice.

Bazile n'avait pas calculé les conséquences du serment qu'il allait prêter. Ce que lui disait son maître était vrai. En recevant de lui de l'argent pour se taire et en s'engageant à le servir aveuglément, il acceptait en partie la responsabilité des crimes qui avaient été commis.

— Soit! dit-il pourtant — car il avait son idée.

— Eh bien ! jure sur ton salut! dit Tévéque d'une voix forte.

L'intendant se recueillit un instant, aiin de préparer la formule de ce serment solennel.

— Sur mon salut éternel, dit-il en étendant la main, je jure de vous obéir désormais aveuglément en toute chose!...

Il laissa retomber sa main.

— Jusqu'à ce (lue mon intérêt ou ma sûreté m'ordonnent le contraire, ajoutat-il tout bas.

C'est que Bazile n'avait pas été élevé pour rien à l'école des Jésuites. Il connaissait le fameux chapitre delà restriction mentale, imaginé parle grand Loyola lui-même, à l'usage de ses disciples.

Bazile avait prêté serment sur son salut, mais il avait fait sa petite restriction mentale, qui le dégageait en môme temps de sa parole.

Monseigneur fut bien forcé de s'en tenir à la formule qu'il avait indiquée.

Évidemment il avait reçu ou rassemblé une grosse somme d'argent avant de venir à Paris, car il se dirigea vers la commode, dont il ouvrit un tiroir.

— Prends-toi môme trente de ces rouleaux, de mille livres, dit-il à son laquais. Bazile s'approcha. 11 eut comme un éblouissement. Le tiroir était plein de ces

rouleaux soigneusement enveloppés !

Cela n'avait rien de surj)renant à une époque où les grands seigneurs avaient quel(|uefois cinq cent mille livres d'or dans leur secrétaire.

Après avoir compté à haute voix et rassasié ses regards du spectacle de ces richesses, l'intendant se tourna vers Sa Grandeur.

— Que puis-je faire pour Monseigneur? demanda-t-il.

— Rien pour le moment, répondit le prélat d'un ton sec. Va-t en! D'un geste impérieux, il lui montra la porte.

Bazile comprit que son mailre n'était pas content.

— Je conçois cela, murmura-t-il en se retirant, mais je m'en moque! Ah! ce compère Etienne m'a donné là une fameuse idée!... J'y reviendrai.... Oh! oui bien sûr, j'y reviendrai...

Le rusé coquin rayonnait. A peine, en effet, depuis qu'il exerçait son métier d'intendant, avait-il pu mettre de côté quinze cents livres par au.

En quatorze ans, il avait donc à grand'peine thésaurisé une vingtaine de mille livres, qui représentaient plus de coquineries que le vieux drôle n'avait de cheveux sur la tète. Et, en dix minutes, il venait de gagner trente mille livies ! D'un seul coup! sans se donner le moindre mal! Ah! oui, par exemple! on pouvait dire que l'idée du valet de l'archevôciue de Bordeaux valait son pesant d'or!

il alla s'enfermer dans sa chambre et y enfouit son trésor.

— Tout de môme, pensait-il, il faut que le secret dont je suis mailre ait une bien grande valeur pour que Monseigneur se soit décidé comme cela... sans marchander... à me donner... Et s'il a celte valeur-là pom- lui, quelle valeur u'aurait-il pas pour... l'autre... l'enfant de Gabrieile.-

Il se tut et hocha soucieusement la tête, réfléchissant à ce qu'il venait de dire. Tout à coup il se leva.

— Il n'y a pas à dire, reprit-il, il faut que je le découvre aussi, cet enfant... Comment ne m'en suis-je pas occupé depuis que je sais qu'il n'est pas mort?... J'ai eu tort, grand tort! Heureusement rien n'est plus aisé que de le réparer.

Depuis son arrivée à Paris, depuis le soir où, récemment, il était allé faire avec le prélat une seconde visite à l'hôtel de Libessac, Bazile avait remarqué dans la maison un grand mouvement.

Tous les jours, des visages patibulaires défilaient devant lui. Quelle proie attirait ces oiseaux de mauvais augure?

Pendant quinze ans la vie de Monseigneur, celle de Bazile par conséquent, n'avait été qu'une longue série de prospérités et de douce quiétude.

Pourquoi, au calme de ces quinze années succédaient tout à coup les orages des plus mauvais jours? C'est que Monseigneur n'en avait pas fini avec les obstacles dont il croyait avoir triomphé jadis.

L'enfant de Gabrielle existait. Il importait de s'en défaire. C'était évidemment le jeu que jouait Sa Grandeur.

Bazile ne s'y était pas trompé; mais il ne s'était jusqu'ici que médiocrement intéressé à cette affaire, dans laquelle il n'était pas mêlé directement.

C'était Papillon qui, sous les traits d'Etienne, lui avait ouvert des horizons nouveaux.

C'est grâce à lui que Bazile avait eu l'audace de demander les trente mille livres qu'il avait obtenues.

Cela l'avait mis en goût. Il avait à cœur maintenant de prouver à son maître qu'il n'ignorait rien. Monseigneur l'avait payé, mais ne lui avait fait aucun aveu, ne l'avait pas même honoré de la plus petite confidence. Bazile résolut de tout découvrir.

Et d'abord cet enfant était-il un garçon ou une fille?

C'était un garçon.

Pour une fille, on n'aurait pas eu recours à un si nombreux personnel. Des espions... passe encore; mais des coupe-jarrets comme ce Colibri....

Restait à savoir comment il se nommait, ce qu'il faisait et oîi il demeurait. Bazile voulut en avoir le cœur net.

Le lendemain malin, il vit arriver Patouillot, la mine contrite, l'oreille basse.

— Monseigneur est indisposé, lui dit l'intendant. Il ne peut pas recevoir aujourd'hui; mais il m'a chargé de vous demander, dans le cas où vous viendriez, si vous aviez du nouveau à lui apprendre.

— A quel sujet? fît le marguillier avec défiance.

— Au sujet de ce jeune homme... vous savez bien... dit Bazile d'une voix mystérieuse.

— Ah! le capitaine, répondit Patouillot sur le même ton.

— Oui, dit l'intendant qui prêta avidement l'oreille.

Non, rien de nouveau... si ce n'est qu'il a maintenant deux femmes au lieu d'une pour se distraire.

— Comment! deux femmes...

— Oui, il doit être arrivé h M"® Liounay une amie de prQYiace, car on la voit

M. d'Estourbel n'avait jamais eu d'autres passions que la chasse. (Page 334.)

toujours à présent avec une jeune fille... qui boite légèrement, par suite d'un faux pas qu'elle a fait.

— Don ! elle en fera bien d'autres, dit Bazile en riant, quoiqu'il ne comprît rien à ce que lui racontait le mercier.

— C'est probable, fit Patouillot qui se mit à rire aux éclats de cette exquise plaisanterie.

Bazile le laissa aller. Il savait déjà que l'enfant de Gabrielle étai/cn])ilaine. 4-2"'* Liv. 4-2

— Comment! s'écria-l-il, le jeune officier aurait deux maîtresses!

— Parbleu, voilà bien de quoi effaroucher un carabinier du roi! répliquais mercier.

— Il est donc bien entreprenant?

— Ma foi! s'il l'est autant qu'il est brave...

— Ah! le fait est qu'il n'a pas froid aux yeux, dit Bazile à tout hasard.

— Je crois bien ! Capitaine et chevalier de Saint-Louis à vingt et un ans !

— Dame... il ne l'a pas volé, non plus.

— Certes ! Quand il est revenu à Paris en convalescence avec cette blessure qu'il avait reçue en Hanovre, j'ai bien cru qu'il allait y rester.

En achevant ces mots, Patouiilot se pencha à l'oreille de l'intendant.

— Cela aurait peut-être mieux valu pour lui de mourir ainsi, ajouta-t-il tout bas, car je crois que votre maître est en train de^lui tailler des croupières...

— Et moi, j'en suis sûr, fit Bazile sur le même ton.

— Ah! vous savez?...

— Oui.

— Tout?

— Chut !

Bazile et Patouiilot en étaient arrivés à ne plus prononcer les mots, tant ils parlaient bas. L'intendant reprit aussitôt :

— Quel dommage ! A vingt et un ans !

— Et un si beau nom ! fit observer Patouiilot.

— Oui, un nom de... de...

— De ville, acheva le marguillier.

— Tiens ! c'est vrai, dit bruyamment Bazile. Je n*y avais pas pensé !

— Cependant... Saint-Germain... Vous coiîuaissez bien Saint-Germain-en- Laye?

— Oui, mais je ne voyais pus...

— Pas possible! Pourtant c'est bien clair... Lucien de Saint-Germain... ça saute aux yeux.

— Oui, mais pas en Laye, fit observer l'intendant.

— Ah ! vous êtes trop difficile, dit le mercier.

— Mais pour être renseigné si exactement sur tout ce qu'il fait, vous le voyez donc bien souvent?

— Tous les jours, et plusieurs fois par jour môme, puisque je demeure presque en face de lui.

— Ah ! c'est que je ne sais pas au juste oii est située votre maison.

— Au numéro 33 de la rue Saint-Honoré... 33... les deux bossus... vous savez bien...

— Parfaitement. Le fait est que vous êtes bien proches voisins.

— Parbleu! du 33 au 36 il n'y a pas loin. D'autant plus que le 33 avance considérablement sur le 34, de sorte que, du seuil de ma boutique, sans sortir de chez moi, je vois tout ce qui se passe chez Lucien.

— C'est clair. Et je vous fais mon compliment, dit Bazile. Vous êtes l'intelligence même, mon cher monsieur.

Patouillot sourit naïvement.

— Mais, si vous n'avez rien de nouveau à apprendre à Monseigneur sur le capitaine de Saint-Germain, que lui voulez-vous? demanda Bazile. Pourquoi ce air morose que vous aviez en arrivant?

— Ah ! voilà. C'est que Colibri est revenu à la maison.

— Eh bien?

— Eh bien ! sous prétexte qu'il est riche, il veut absolument me louer une chambre et prendre pension chez moi.

— Qu'est-ce que cela vous fait, s'il paye bien...

— Vous êtes bon, vous ! Et ma femme?

— Bah! est-ce que M'"'' Patouillot...

— Non. Oh ! non... jamais! j'en suis sûr, protesta le marguillier; mais enfln.„ elle est femme.

Bazile était admirable de patience et de bonhomie.

Bien qu'il ne comprît pas grand'chose aux explications que lui donnait le marguillier, il les écoutait avec une patience angéliiiue.

Il lui importait peu, en effet, que M""* Patouillot cédât ou non aux obsessions de Colibri.

— Et c'est à ce sujet que vous désiriez voir Monseigneur? demanda-t-il.

— Oui.

— Vous croyez donc qu'il a le pouvoir d'empêcher votre femme de... de...

— Certes. Il y a huit jours, il m'avait débarrassé une première fois de Colibri, qu'il avait envoyé en Normandie sur les traces du capitaine... vous connaissez l'histoire, n'est-ce pas?

— Parfaitement, répondit l'intendant.

— Eh bien ! je venais prier Monseigneur, dès que l'occasion s'en présentera, de vouloir bien songer de nouveau à Colibri...

— Ah! je comprends, fit Bazile. Malheureusement je n'y puis rien; mais attendez, je vais voir si mou maître... peut-être est-il disposé à vous recevoir...

— Non, je vous en prie, dit Patouillot. Je reviendrai demain ou après... Le danger n'est pas si pressant que j'ose déranger Monseigneur... Je reviendi-ai, monsieur Bazile, je reviendrai...

A ces mois, il se relira, après avoir humblement salué l'intendant. Bazile était enchanté. Le digue mercier s'était laissé tirer les vers du nez avec une facilité étonnante.

Grâce à lui, Bazile savait que l'enfant de Gabrielle était un fils, qu'il se nommait Lucien de Saint-Germain, qu'il était capitaine aux carabiniers du roi, qu'il avait été fait chevalier de Sainl-Louis, à la suite de sa brillante conduite eu Hanovre, et qu'enfin il demeurait au numéro 36 delà me Saint-Honoré.

Ce fut surtout ce dernier détail que Bazile se garda bien de négliger. 11 monta

8iir-Ie-champ dans sa chambre, écrivit celte adresse sur un petit livre, déjà plein de notes du même genre, et redescendit en se frottant les mains

Grâce au ciel ! II en savait à l'iieure qu'il est presque autant que Monseigneur en personne.

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