‹ MonseigneurChapitre 9 sur 48 · Lit · texte numérisé non relu

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son ennemie. Le roi, qui n'écoutait d'abord qu'avec distraction, a subitement prêté l'oreille... Oh ! tout me revient à présent, continua la marquise, comme si elle se rappelait un songe... Le roi est sorti de mon appartement avec l'évêque... ils se sont éloignés en chucholtant...

Tout à coup elle se tourna vers le capitaine.

— Qui est venu chercher Raymonde? demanda-t-elle.

— Un laquais sans livrée.

— Vous ne l'avez pas vu?

— Naturellement-, fit Lucien avec colère. On me promenait pendant ce temps-là dans les bureaux du ministère de la guerre.

— Ainsi, vous ne pouvez pas me dire comment il est?

— Non pas pour l'avoir vu, madame, mais je me suis informé, et je puis vous répéter ce que l'on m'a dit.

— Voyons.

— C'est un homme de quarante-cinq ans, au visage plein, au front haut, à l'œil noir, assez grand, complètement imberbe, et ne manquant pas, assure-t-on, d'une certaine distinction...

A mesure que parlait le jeune officier, la marquise souriait avec une sorte de complaisance.

— Il était vêtu d'un costume gris foncé, continua Lucien, et avait des mains de désœuvré.

— C'est lui... c'est bien lui... murmura M""® de Pompadour. Qui, lui?

— Lebel.

— Qu'est-ce que Lebel?

Le valet de chambre du roi.

— Alors vous savez où est Raymonde, madame?

— Je m'en doute.

— Et ce serait Sa Majesté quL.,

— Désireux sans doute d'obtenir des renseignements directs sur Taflaire dont, Monseigneur et moi, nous l'avons entretenu, interrompit la favorite avec un pea d'embarras, le roi a probablement voulu entendre M'-* Lionnay en personne, pour découvrir plus sûrement la vâ'ité.

— Alors, vous savez où est Raymonde?

— Je m'en doute.

— Où donc est-elle?

— A Versailles.

— Chez qui? chez le roi?

— Du tout. Elle est chez une nièce de M'"'' du Hausset

— Qui demeure?...

— Rue Saint-xMédéric.

— Oh ! merci, madame la marquise! s'écria le capitaine en se dirigeant vers la porte.

uù ailez-YOus donc? demanda 31"" de Pompadour.

— A l'adresse que vous m'avez indiquée.

— Vous vous imaginez donc n'avoir qu'à paraître pour que portes et murailles s'écroulent à votre aspect?

— Ah ! parbleu! quand je devrais les enfoncer...

— Calmez-vous, capitaine, et revenez à des idées plus sensées. On ne prend pas ainsi d'assaut une demeure royale.

— Mais alors, madame, parlez, au nom du ciel ! que faut-il faire?

— Être raisonnable d'abord. Si je vous afiirme que M"* Lionnay ne court aucun danger, c'est que je sais à quoi m'en tenir, n'est-ce pas? Ensuite, il faut aller m'atlendi'e dans le petit salon où M"" du Hausset vous a reçu tout à l'heure,

— Vous attendre ! s'écria Lucien. Quoi, madame ! Est-ce que vous daignerez m'accom})agner?

— Il le faut bien, quoique je sois brisée de fatigue ; sans cela, ni vos supplications ni vos colères ne vous entre-bâilleraient un volet de cette maison.

Elle congédia du geste le jeune ofiicier, qui se retira dans la pièce qu'elle venait de lui désigner, s'enveloppa d'une pelisse- et donna l'ordre que l'on fit avancer sa chaise.

Dix minutes après, elle y montait, escortée par Lucien, qui marchait à sa portière.

La rue Saint-Médéric était à cette époque une rue déserte, dans laquelle il était rare que deux passants se rencontrassent. Elle était encore un peu plus déserte qu'à l'ordinaire en ce moment, car déjà la nuit commençait à tomber.

Les porteurs de la maniuise frappèrent d'une certaine façon et la porte s'ouvrit sans que personne se montrât.

Elle mit pied à terre sous le vestibule.

Aussitôt glissa lentement sur des rainures de fer une autre porte, qui n'avait aucune serrure apparente et qui donnait accès dans l'intérieur de la maison.

Une femme parut dans l'antichambre, portant à la main un candélabre à cinq branches.

Elle s'inclina sans mot dire devant la marquise et la conduisit dans un salon assez petit, mais magniliquement meublé.

j^jme (jg Pompadeur se laissa tomber sur un fauteuil.

— Lebel est-il là? demanda-t-elle.

— Non, madame.

. —Où est-il?

— Au château. '

— Depuis longtemps?

— Il y a vingt minutes au plus qu'il est parti.

— Il arrivait de Paris?

— Oui, madame.

— Avec le carrosse rouge et bleu?

— Précisément,

— Où est la jeune fille qu'il a conduite ici?

— Dans une des chambres du premier.

— Allez la chercher.

L'intendante de celte singulière maison ne souleva pas la moindre objeciion, mais ne dissimula pas Tétonnement que cet ordre lui causait.

La marquise ne le répéta pas, mais elle fit de la main un geste qui n'admeltail pas de réplique.

L'intendante obéit.

Lucien se tenait immobile derrière M'"" de Pompadour

11 ne disait mot. Il écoutait et il regardait.

Sans savoir où il se trouvait, il ])romenait autour de lui un regard surpris, et aspirait avec une curiosité déliante les senteurs bizarres qui s'exhalaient de celte maison.

Des parfums acres et i)énétrants saturaient l'atmosphère et saisissaient l'odorat. Partout des tapis étendus étouliaient le bruit des pas. Nul domestique ne se montrait. Les portes s'ouvraient et se refermaient toutes seules.

Évidemment ce n'était paslamaison de tout le monde. Aussi, malgré lui, Lucien s'était prisa trembler, en songeant que sans lui Raymonde serait resiée enfermée dans cette babitation isolée, qu'elle y aurait peut-être passé la nuit.

Il interrogeait du regard la favorite, dont la pose nonchalante et le calme imperturbable ne parvenaient pas à le rassurer.

Malgré tout, les minutes qui s'écoulaient lui semblaient des siècles et le silence qui l'environnait lui pesait comme un manteau de plomb.

Tout à coup, et sans qu'il s'y attendit, la porte du salon s'ouvrit et Raymonde parut, belle comme il ne l'avait jamais vue.

— Excusez-nous, mademoiselle, si nous sommes un peu en retard, dit la marquise aussitôt qu'elle aperçut la jeune fille. C'est à moi seule que vous devez vous en prendre.

— Pardon, Madame, fit Raymonde, mais à qui ai-je l'honneur de parler? Lucien comprit que la marquise ne voulait donner momentanément aucune

explication à M"* Lionnay, mais au contraire lui laisser croire que c'était bien d'après ses ordres qu'on l'avait conduite à Versailles. Il fit un pas en avant et se rapprocha de Raymonde.

— Mademoiselle, dit-il, permettez-moi de vous présenter à l'illustre bienfaitrice dont je vous ai parlé. M'"* la marquise m'avait fait espérer l'autre jour qu'elle s'intéresserait à votre sort: vous voyez qu'elle tient fidèlement sa promesse, puisqu'elle a devancé l'heure qu'elle-même avait fixée.

Raymonde salua avec beaucoup de grâce.

— Ah! madame, que je vous remercie! s'écria-t-elle. Et combien je regrel le que voire courrier soit arrivé à l'improviste ! Mon père aurait été si heureux de m'accompagner, de vous voir, de vous entendre ! 11 y a si longtemps qu'une bonne parole n'a résonné à son oreille !

— Eh bien ! mon enfant, tous ces souhaits peuvent se réaliser. Demain, mon- S}eur votre père sera près de vous, si vous voulez bien me suivre...

— Vous suivre? dit la jeune Ûlle étonnée. Nous ne sommes donc pas chez vous?

— Ici ! fit la marquise avec un geste de dégoût involontaire. Mais, se reprenant aussitôt:

— Non, mon enfant, dit-elle avec un sourire. J'avais beaucoup de monde chez moi tout à l'heure et je craignais de ne pas être libre assez tôt pour vous garder auprès de moi. C'est pourquoi j'avais donné l'ordre qu'on vous conduisît chez une dame de mes amies...

— Que je n'ai pas vue, fit observer Raymonde.

— Et que vous ne verrez pas, ajouta la favorite, car elle ne doit rentrer qu'à neuf heures et je ne puis pas attendre son retour.

A ces mots, elle se tourna vers Lucien.

— Capitaine, dit-elle, veuillez donner le bras à M"^ Lionnay.

Elle prit les devants, salua légèrement l'intendante de cette demeure mystérieuse et sortit, accompagnée de Lucien et de Raymonde.

Pendant que la marquise revenait au château, dans sa chaise, les deux jeunes gens, qui lui faisaient escorte à la portière, eurent le temps d'échanger quelques confidences.

La jeune fille croyait le plus naïvement du monde à tout ce qui était ariivé. Elle avoua seulement qu'elle commençait à trouver le temps long depuis le moment où elle était à Versailles. La chambre qu'on lui avait donnée lui faisait peur.

— Pourquoi? demanda Lucien.

— Parce que je ne pouvais pas faire un mouvement sans qu'il se reproduisît dans les cinq ou six grandes glaces qui m'entouraient. Il y en avait même une au plafond du lit, ajoula-l-elle. J'étais toute honteuse de me voir reflétée de tant de façons. Il me semblait que je n'étais pas seule et que tous ces yeux-là, qui pourtant étaient les miens, me regardaient. Aussi, je crois que, s'il m'avait fallu y rester une heure, je me serais sauvée ou j'y serais morte de frayeur.

— Il n'y a donc pas longtemps que vous êtes arrivée? demanda Lucien.

— Trois quarts d'heure à peine.

Le capitaine se mordit les lèvres. S'il n'avait pas tant ménagé son cheval, il aurait pu rejoindre aux portes de Versailles le carrosse dans lequel était Raymonde et la délivrer sans recourir à l'intervention de qui que ce fût.

Cependant il n'avait pas trop à se plaindre. La marquise l'avait parfaitement accueilli, lui avait témoigné même beaucoup d'amitié, et s'était employée pour lui avec un empressement véritablement surprenant.

Dès que la chaise fut arrivée à la porte de ses appartements, la marquise mit pied à terre.

— Maintenant, capitaine, dit-elle à Lucien, comme il m'est impossible d'aller jusqu'à Paris pour ramener M"" Lionnay auprès de son père, je vais la garder avec moi.

Le jeune officier s'inclina.

— Vous, continua-t-elle, vous allez retournera Paris, afin de rassurer M. Lionnay, et vous me le ramènerez demain matin à Versailles.

Lucien n'osait pas le montrer, mais il hésitait un peu. Cependant la proposition de la marquise était la seule acceptable.

Convenablement, décemment, le capitaine ne pouvait pas reconduire Raymonde à Paris à pareille heure. D'ailleurs, la favorite venait de lui donner assez de preuves d'intérêt pour qu'il s'en rapportât aveuglement à elle du soin de veiller sur la jeune lille.

Il remercia chaleureusement la marquise, baisa la main de Raymonde, et alla rejoindre Germain, qui se promenait de long en large et tenait les chevaux, en main.

Il sauta en selle et revint à Paris ; mais il n'était pas moins de dix heures quand il pénétra dans la cour de la maison.

Au bruit que produisit le sabot des chevaux sur le pavé, Ludivine accourut, accompagnée de M. Lionnay.

Fort heureusement, depuis qu'il était parti de Versailles, Lucien avait eu le temps de se préparer à cette entrevue.

Or, encore moins que jamais, il ne pouvait révéler à M. Lionnay une vérité que lui-môme ne connaissait «ju'en partie et dont il ne soupçonnait pas toute l'horreur.

Il raconta donc à l'ancien négociant que la marquise, craignant de ne pas être libre le lendemain matin, l'avait fait appeler à Versailles et avait eu ensuite l'idée d'y faire venir Raymonde, afin de la présenter au roi avant son départ. Un événement imprévu étant survenu, et la marquise restant à Versailles, elle avait voulu épargner à la jemie fille les fatigues d'un second voyage et l'avait gardée près d'elle.

Si celte fable ne brillait pas par l'imagination, elle suffisait du moins à calmer les inquiétudes du malheureux père.

Il quitta donc le capitaine, en s'excusant de la peine qu'il lui donnait, et promit d'être là le lendemain, à huit heures du matin.

Lucien fit venir Germain et lui ordonna de lui amener à la môme heure un carrosse attelé de deux chevaux vigoureux.

Germain n'était pas de ceux à qui il faut répéter deux fois la même chose. Aussi Lucien se mit au lit, absolument rassuré sur l'exactitude avec laquelle son cava- Uer exécuterait ses ordres.

Pendant ce temps, Raymonde avait suivi M""" de Pompadour et avait pénétré dans ses appartements.

Quelle ditïérence avec la maison dans laquelle on l'avait conduite tout d'abord ! Quel luxe! Quelle magnificence ! Quels raffinements! Que de merveilles!

La pauvre enfant avait beau ouvrir ses grands yeux, elle ne pouvait pas tout voir à la fois.

La marquise souriait de tant de candeur et se sentait légèrement émue. Peutêtre se souvenait-elle qu'elle avait été ainsi... autrefois!

Elle fit asseoir Raymonde auprès d'elle et lui servit à souper — ce dont la jeune fille avait grand besoin.

A peine le repas était-il terminé, que la porte de la chambre voisine s'ouvrit avec fracas, et le roi parut, la lèvre crispée, les narines dilatées parla colère, le regard élincelant.

— Ah çà! madame, qu'est-ce que cela .signifie? dit-il d'une voix irritée.

Mais aussitôt il aperçut la jeune fille, qu'il n'avait pas encore vue. Il se contint et même il s'inclina respectueusement. La favorite se leva de table.

— Si Votre Majesté veut bien m'accompagner dans le salon voisin, dit-elle, je suis prête à lui donner toutes les explications qu'elle exigera.

En même temps, elle tendit au roi sa main blanche, déjà un peu amaigrie, el, se renversant en arrière par un mouvement aussi souple que gracieux, elle fit signe à Raymonde de ne pas bouger.

La jeune fille s'était levée. Elle avait vu se fixer sur elle les regards courroucés du roi.

Elle ne devinait pas, mais elle sentait qu'il se passait autour d'elle quelque chose qui n'était pas naturel.

Quand la porte se fut refermée derrière le roi et la marquise, Raymonde prêta l'oreille, espérant qu'un lambeau de phrase, un simple mot, la mettraient au courant, lui serviraient au moins dMndication... Elle n'entendait rien. De guerre lasse, elle se renversa sur son lauleuil et attendit.

Quant au roi, il avait entraîné la favorite avec un peu plus de vivacité que n'en comportait l'étiquette, môme en pareil cas.

— Me direz-vous, madame, en vertu de quelle autorité vous osez contrevenir aux ordres que j'ai donnés? dit-il aussitôt qu'il se trouva seul avec la marquise.

— Je ferai remarquer à Votre Majesté, répliqua M'"'=de Pompadour en souriant, que c'est la première fois de ma vie que j'use de cette autorité qu'elle me reproche.

— C'est une fois de trop, madame.

— Aussi ne me serais-je pas permis d'intervenir en cette circonstance, si je n'avais pas été certaine que Votre Majesté me donnerait raison.

— Parbleu ! madame, je ne serais pas fâché de savoir comment vous vous y preiidrez.

— Sans aucuns détours, Sire, je vous rappellerai ce qui s'est passé ces jours derniers.

— Quoi donc? fit étourdiment le roi.

— Un homme a soutenu au péril de sa vi-e le choc d'une armée entière, et a épargné à la France une défaite humiliante, dit la favorite. Cet homme, vous T'avez récompensé. C'était justice. Je n'avais rien à prétendre.

— Quel homme? demanda le roi étonné.

— Et ce même homme m'a rendu à moi, un service presque aussi important, continua la favorite. Il m'a tirée des mains d'une populace avide de scandale et altérée de vengeance. Je voulais le récompenser, moi aussi ; mais, le jour où je comptais tenir la promesse que je lui avais faite. Votre Majesté m'a devancée. Je me suis inclinée. Le roi a droit à tous les privilèges — en matière de générosité principalement. Je suis donc restée l'obligée de ce gentilhomme. Il y a deux jours, il s'est souvenu des engagements que j'avais pris envers lui. Il est venu m.e demander justice, non pas pour lui, mais pour celle qu'il aime. Je ne pouvais pas me dédire. J'ai promis que je présenterais cette jeune fille au i*oi et que le roi lerait justice.

— Mais enfin de qui voulez-vous parler, madame? dit Sa Majesté avec un peu d'impatience.

— Je veux parler du capitaine de Saint-Germain, du héros de Minden, Sira, sur la poitrine de qui vous avez attaché eh ma présence, il y a quelques jours, la croix de Saint-Louis, et que vous avez été sur le point de déshonorer aujourd'hui.

— Moi ! se défendit le roi.

— Oui, Sire, vous ; car la jeune fille qu'aime ce courageux officier, envers qui je me suis engagée moi-même, est celle que je viens d'arracher aux entreprises de M. Lebel.

— Qui? M"* Lionnay ! s'écria le roi.

— Elle-même, Sire, répondit la marquise.

Louis regarda la favorite en face et partit tout à coup d'un grand éclat de rire.

— Ah çà! de qui se moque-t-on ici? demanda-t-il.

Cet éclat de rire et la phrase qui l'accompagnait déconcertèrent la favorite.

— Que veut dire Votre Majesté? fit-elle.

— .Je veux dire, madame, que si je me montrais aussi exigeant que vous, j au rais éi,'alement des comptes à vous demander.

— A quel sujet?

— Au sujet de ce jeune officier dont vous prenez si chaleureusement la défense.

— Qu'a-t-il donc fait? interrogea naïvement ia marquise.

— Ce qu'il a fait, madame! Il a su vous plaire plus que personne au monde, et au point que j'aurais le droit de m'en montrer jaloux.

— Ce n'est pas sérieux, je pense, dit la favorite en souriant.

— On ne peut plus sérieux, madame, reprit vivement le roi. Comment! la première fois que je vois ce gentilhomme, il vous donne le bras et vous promène à travers les galeries de Versailles — faveur que n'ont pas obtenue dix des plus nobles gentilshommes de la cour.

— Mais vous avez bien vu. Sire, que ce n'était qu'un jeu, que je voulais jouir de l'inexpérience et de la stupéfaction de ce pauvre jeune homme.

Était-ce un jeu de votre part aussi que de le recevoir chez vous à une heure où j'ose à peine m'y présenter? reprit le roi. La seconde fois que j'ai vu ce gentilhomme, il était dans votre boudoir au moment où du Hausset vous chaussait vos mules.

— Qu'aurait donc fait à ma place Votre Majesté? demanda la favorite. J'avais promis à ce jeune homme une récompense qu'il venait chercher. Fallait-il le faire attendre? le laisser entrer ici avec la foule des gentilshommes qui encombraient mon antichambre, au milieu desquels il n'aurait pas osé se remuer pour se frayer un chemin jusqu'à moi? Non ; j'ai reçu ce gentilhomme avant les autres, pour lui témoigner ma reconnaissance d'abord, et ensuite pour lui éviter le supplice de solliciter quelque chose en présence de cent jaloux dont les oreilles vous épient et les yeux vous dévorent.

— Eh ! c'est précisément pour cela, madame, que les méchantes langues n'oit pas manqué....

Lucien a été blessé au service du roi. (Page 218.)

— Les méchantes langues? Votre Majesté les écoute donc? En ce cas elle aurt fort à faire! Mais vous savez pourtant mieux que personne, Sire, que je ne suis pas d'un tempérament à inspirer de pareils soupçons! Vous ne l'avez donc pas regardé, cet enfant? Ce n'est pas moi qui devrais vous le rappeler, Sire, mais je pourrais être sa mère !

Louis laissa échapper un mouvement d'impatience, mais ne répondit pas.

— Allons, continua doucement la marquise, avouez, Sire, que vous étiez fort

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en colère quand vous êtes venu ici et qu'en invoquant ces prétextes futiles de jalousie vous avez voulu me donner le change sur les véritables sentiments dont vous étiez animé. Et maintenant que vous êtes plus calme, soyez juste. Pouviezvous infliger à celui qui a risqué sa vie pour vous le plus sanglant de tous les affronts? A tous les malheurs qui ont accablé cette famille Lionnay, auriez-vous réellement le courage d'ajouter celui dont vous la menaciez? N'est-ce pas assez pour eux de la ruine? Voulez-vous y joindre le déshonneur.

— Eh ! madame, fît le roi, qui ne voulait pas se rendre, êtes-vous bien sûi'e de ce que vous dites? Ne vous a-t-on pas conté une histoire en l'air pour surprendre votre bon cœur?

— On m'a promis, Sire, de fournir toutes les preuves à l'appui.

— Vous les avez ?

— Non. Je n'espérais les produire que demain aux yeux de Votre Majesté.

— Ah! prenez garde, madame! C'est que j'ai précisément causé de cette affaire avec l'évêque de Silistrie, et...

— Oh! l'évêque de Silistrie...

— Est digne de créance, il me semble, tout autant que M. de Saint- Germain.

— Vous auriez raison, si l'évêque de Silistrie n'était pas jésuite, riposta la favorite.

Le roi tressaillit. II n'aimait pas qu'on prononçât devant lui ce nom de jésuite, qui évoquait pour lui l'ombre de Damiens. Il n'avait du reste rien à répliquer. Evidemment Monseigneur était jésuite, puisqu'il était chargé de représenter à Paris les intérêts de cette compagnie.

— Allons, dit-il, vous aurez éternellement raison contre moi, madame. Je vous abandonne M"® Lionnay,

— Et vous me permettez de vous la |)résenter?

— Non, non, se défendit le roi avec vivacité, je ne veux pas la voir.

— Oh! Votre Majesté ne peut pas être généreuse à moitié, insista la marquise. J'ai promis une audience à M. Lionnay et à M. de Saint-Germain; Votre Majesté ne la lem* refusera pas.

— C'est à vous que je ne la refuserai pas, chère marquise.

— Alors vous consentez à la leur accorder pour demain matin?

— J'y consens... puisqu'il le faut.

— Ici même? Chez moi?

— Chez vous, si vous l'exigez.

— A la bonne heure! dit joyeusement la favorite, j'ai retrouvé mon roi. Louis se retira, à moitié satisfait de la générosité dont il avait fait preuve. Pour

avoir moins de regrets, il avait refusé de voir M"^ Lionnay. Ces regrets fuient bien plus amers encore quand il la vit le lendemain matin chez la favorite.

Raymonde se tenait à l'écart, lorsque, sur un signe de la marquise, elle s a- 7ança, donnant la main à son père. Derrière elle se tenait Lucien, assez prèv pour ne pas la perdre de vue, assez loin pour ne pas être importun. Sa Majesté la trouva belle et ne se priva pas de le lui dire,

M. Lionnay s'avança et fit au roi l'historique très-succinct, mais très-imagé, d©

la catastrophe qui avait entraîné sa ruine, ainsi que des efforts inutiles qu'il avait tentés pour obtenir la réparation qui lui était due.

— En effet, dit Sa Majesté, si les choses se sont réellement passées comme vous le prétendez, si vous n'étiez que les mandataires de la compagnie, il me semble...

Prudemment il s'arrêta.

— Cependant, poursuivit-il, je ne puis rien préjuger en pareille matière. C'est au Parlement qu'il appartient de se prononcer.

— Aussi, supplia Raymonde, ne demandons-nous absolument à Votre Majesté que de vouloir bien rappeler au Parlement qu'il est depuis longtemps saisi de cette affaire et que nous attendons son arrêt comme les Hébreux attendaient la manne dans le désert.

— Je vous le promets, mon enfant, dit le roi, en lui prenant la main et en la c^iressant du regard.

Puis, brusquement, il laissa tomber cette petite main blanche et congédia Raymonde. Alors, avisant Lucien, qui passait devant lui en s'inclinant, il lui fit signe d'approcher.

— Capitaine, lui dit-il, ce que m'a conté la marquise est-il bien vrai?

— Je n'en sais rien. Sire, mais cela doit être.

— Elle m'a dit que vous étiez le fiancé de M"* Lionnay.

— C'est la vérité, Sire.

— En ce cas, permettez-moi de vous donner un bon conseil, chevalier.

Il appuya sa main sur l'épaule du jeune officier, l'attira près de lui et lui glissa ces mois à l'oreille :

— Ne l'amenez pas trop souvent à la cour.

Et, sans autre explication, il lui rendit la liberté. Lucien comprit à demi-mot, et pourtant il était loin de soupçonner quel danger Ramonde avait réellement couru. Ce fut Montclavel qui le lui apprit dans la journée.

En arrivant à Paris avec Rajinonde et son père, le capitaine avait trouvé, en effet, Edouard qui l'attendait. Un pareil mouvement de carrosses était tellement inusité, que le gentilhomme en demanda la cause.

Lucien lui raconta qu'il avait réussi à obtenir pour celle qu'il aimait une audience du roi, sans rien lui dire de ce qui avait précédé cette entrevue.

— Seulement, continua-t-il, j'ai été obligé de retourner hier au soir à Versailles chez M""* de Pompadour, pour lui rappeler la parole qu'elle m'avait donnée. Elle m'a renouvelé sa pr(Tmesse, et, comme je retournais à Paris, m'a prié de l'accompagner jusqu'à la porte d'une certaine maison, dont l'aspect m'a fort intrigué.

— Quelle maison?

— D'abord elle n'a pas une fenêtre sur la rue...

— Pardon. Avant tout, oîi est-elle située?

— Rue Saiîit-Médéric.

— Bon ! Je vois ce que c'est, fit Montclavel aveciin sourire. Une grande bâtisse sans fenêtres; à gauche une porte cochère hermétiquement fermée...

— t»récisém€firt

— C'est le Parc-aux-Cerfs.

— Plaît-il?

— Je dis : c'est le Parc-aux-Cerfs.

— Comment, le Parc-aux-Cerfs! s'écria le jeune officier qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— Sans doute, fit Montclavel. Ah çà! est-ce que tu n'as jamais entendu parle! du Parc-aux-Cerfs?

— Non, répondit Lucien, pour dissimuler le trouble que cette nouvelle lui causait.

— Eh bien! mon cher... Comment t'expliquer cela? balbutia Edouard... C'est une serre dans laquelle le roi élève, au lieu de fleurs, des jeunes filles à la brochette, jusqu'au jour de leur complet épanouissement. Quand la fleur est à point, Sa Majesté la cueille et la porte à sa boutonnière jusqu'à ce qu'elle se fane. Souvent même. Sa Majesté n'attend pas que la pauvre petite fleur soit fanée avant d'en cueillir une autre.

— Mais quel monstre dirige cette horrible maison? interrogea Lucien.

— Une horrible maison, dis-tu? Tu es donc fou? Je ne la connais pas, mais j'en ai entendu dire des merveilles. D'ailleurs, comment admettre qu'une maison puisse être horrible, lorsqu'elle est peuplée de jeunes filles dont la plus âgée n'a pas dix-huit ans?

Et Montclavel regarda son ami avec une pitié dédaigneuse.

— Quant au monstre qui la dirige, reprit-il, c'est, paraît-il, la très-honuète femme d'un commis à la guerre, nièce de M""" du Hausset, qui, elle-même, n'est pas la première venue, tu le sais bien.

Lucien élait devenu très-pâle. Quoi qu'il eût soupçonné de plus épouvantable en apprenant l'enlèvement de Raymonde, il était loin de s'attendre à une découverte de ce genre.

Ce fut alors qu'il s'expliqua les paroles que le roi lui avait adressées.

Mais quel perfide conseiller avait signalé à Sa Majesté, qui ne la connaissait pas, la beauté funeste de Raymonde?

Le capitaine était fort embarrassé, un peu effrayé même du péril que Raymonde avait couru.

Fort heureusement la porte s'ouvrit et Papillon, qu'on n'avait pas vu depuis plus de trois jours, pénétra dans la chambre de Lucien. Mais quel Papillon, grand Dieu! Papillon sans moustache et sans royale. Papillon, tout de noir habillé, ijomme un rat d'église !

l'expédition du brigadier.

Papillon était si changé qu'Edouard et Lucien hésitaient à le reconnaître.

— Ah çà ! d'où venez-vous ? lui dit le capitaine ; vous avez donc servi la messe, mon pauvre ami?

— Ah ! mille millions d« sabres et de baïonnettes entrelacés ! ne te moque pas

de moi, Lucien, fit le vieux soldat, ou je serais capable de manquer de respect à tes épauleltes ! Comment ! tonnerre ! c'est pour toi que j'ai sacrifié ce que l'homme a de plus beau dans la figure, cette moustache et cette royale que le rasoir du coiffeur n'avait jamais profanées, et tu te moques de moi !

— Allons, calmez-vous, répondit le jeune officier, mais vous avez une si drôle de figure...

— Je le crois bien, ventre de léopard ! Ludivine ne voulait pas me laisser entrer. Elle ne me reconnaissait pas.

— Ma foi ! dit Montclavel, sans vous flatter, Papillon, vous êtes beaucoup mieux avec votre barbe.

— Eh ! je le sais bien, monsieur le comte ; mais il s'agissait de réussir dans la mission dont j'étais chargé, et j'ai réussi. Voilà le principal.

— Alors, je ne saurais trop vous remercier du sacrifice que vous m'avez fait, dit Lucien en lui serrant la main. Eh bien ! parlez, nous vous écoutons.

Papillon raconta alors ce qu'il avait fait.

En quittant Patouillot, il se dirigea vers la maison qu'habitait Monseigneur, afin d'en étudier les abords. Au moment où il allait l'atteindre, il réfléchit que son costume gris, à bouton d'argent, et son épaisse moustache attireraient forcément l'attention.

Il avait d'autant plus raison qu'à cette époque les soldats jouissaient à peu près seuls du privilège de porter la moustache.

Prudemment, il revint sur ses pas, entra chez un coiffeur et commença par faire couper cette moustache assassine qui jadis avait fait tant de malheureuses ! Après quoi, il se rendit chez un fripier et y choisit, depuis les bas jusqu'au chapeau, un costume entièrement noir et suffisamment défraîchi pour accuser un assez long service. Il alla louer dans un garni voisin une chambre, dont il paya le loyer pour la semaine, et où il procéda soigneusement à sa métamorphose.

Lorsqu'il eut successivement revêtu chaque pièce de ce déguisement et coiflé sa tête d'un bonnet de filoselle noire, sur lequel il enfonça son chapeau, il était absolument méconnaissable.

— Eh bien ! murmura-t-il, si Monseigneur nous fait surveiller comme le croit Lucien, et si ses agents lui ont donné mon signalement, je le défie bien de deviner que le plus beau des brigadiers est cet horrible singe que j'aperçois devant moi dans la glace.

En même temps qu'il changea de physionomie, il changea d'allures. Au lieu du sémillant garde française, dont le pied effieurait à peine le pavé, il prit le pas lourd et empesé des gens que paralyse à la longue l'habitude d'être trop souvent assis.

Cet œil vainqueur que Papillon, par un reste d'habitude, lançait encore quelquefois aux jolis minois qu'il rencontrait, se voila comme par enchantement ; les paupières s'abaissèrent, en même temps que retombaient les coins de celle bouche sensuelle et que se croisaient les mains du nouveau personnage dans lequel il s'incarnait. S'ii avait eu un goupillon à la main, Papillon aurait éié complet.

Ainsi aiïublé, il se rendit rue Croix-des-Petits-Champs et observa, d'assez loin d'abord, la maison sur laquelle se concentrait son attention. Il n'y remarqua pas un grand mouvement. Cependant il en vit sortir quatre individus qui ne lui étaient pas inconnus et qui se dirigeaient de son côté.

Il lui semMait avoir rencontré déjà ces figures-là dans son quartier. Tout à coup il poussa une exclamation de surprise. Celui de ces quatre individus qui, jusqu'à présent, lui avait tourné le dos, s'avança vers lui et Papillon aperçut...

— Patouillot ! s'écria-t-il.

Il n'en revenait pas.. Comment ! Patouillot! son voisin! Patouillot aveclequel il avait vidé bouteille, qu'il venait de quitter!

Il est vrai que le sacrifice de sa moustache, l'achat de son costume, la location de sa chambre, le temps de se travestir, avaient pris deux bonnes heures à Papillon.

Ainsi Lucien ne s'était pas trompé. Patouillot était enrégimenté dans la police de Monseigneur! Et les trois autres individus... Mais oui! le vieux soldat les remettait à présent : c'étaient des petits boutiquiers du voisinage, «onfîts en dévotion et appartenant à cette confrérie, plus nombreuse qu'une armée, du rabat et de la soutane. Papillon s'écarta im peu pour les laisser passer, fort satisfait déjà de cette première découverte.

Ce fut pour le coup qu'il ne regretta pas le vigoureux coup de pied qu'il avait lancé dans les parties replètes de Patouillot!

Il s'avança lentement alors, faisant un pas toutes les dix minutes, les yeux fixés sur la porte de la maison. Il en vit sortir bientôt un homme de cinquante et quelques années, gras à lard, la figure épanouie, l'œil émerillonné, la lèvre gourmande,, qui traversa lentement la me avec une importance — on pourrait dire presque avec une majesté comique.

Comme le chien d'arrêt qui suit une piste. Papillon se lança sur ses traces. Après avoir traversé la rue, le gros homme noir entra dans une boutique qui faisait le coin de la rue et de la place Notre-Dame-des- Victoires.

Papillon pressa le pas. Il ne fut pas plus tôt arrivé devant la boutique qu'il laissa échapper un sourire satisfait. C'était la salle principale d'une petite auberge tout nouvellement installée. Au-dessus de la porte était accroché un pot d'étain.

— Bon ! se dit Papillon ; puisque ce gros homme si dodu, si bien vêtu et si content de lui va au cabaret, il y a moyen d'en faire quelque chose.

A ces mots, il s'avança plus près encore et jeta un regard dans la salle basse. Le flair du vieux soldat ne l'avait pas trompé : c'était Bazile qui venait d'entrer. Il était debout devant un comptoir, dans lequel était assise une jeune et gentille femme, avec qui il causait familièrement. Le cabaretier lui versait dans un verre un vin jaunâtre que, de loin. Papillon reconnut pour du vin d'Espagne.

Il entra dans la salle, l'air humble et timide, alla s'asseoir sur une chaise, en face de Bazile, c'est-à-dire à la table opposée.

— Que faut-il servir à monsieur? demanda l'aubergiste d'un ton légèrement moqueur.

Le brigadier parut très-embarrassé, promena autour de lui un œil indécis.,. Enfin, apercevant le verre plein de Bazile :

— Du même, dit-il doucement en le montrant du doigt.

— Du Xérès ! fit l'aubergiste étonné, car la défroque un peu fanée de ce clieni ne lui inspirait pas grande confiance.

Papillon répondit par un geste d'assentiment, en baissant humblement la tête. L!hôlelieralla cherciier un verre et la bouteille.

Or, cette bouteille était aux trois quarts \ide.

Au moment oîi l'aubergiste allait remplir le verre. Papillon releva tout doucemeut le goulot de la bouteille.

— Je ne bois jamais d'une bouteille entamée, dit-il en s'excusant du regard.

— Alors, il faut aller vous en chercher une pleine?

— S'il vous plaît, oui, monsieur.

— Et vous la paierez?

— Avant de la boire, si vous le voulez, fit le brigadier d'un ton résigné.

En disant ces mots, il tira de sa poche un louis, qu'il déposa, non-seulement sans forfanterie, mais encore avec une sorte d'hésitation, sur le bord de la table.

L'aubergiste eut la pudeur de ne j)as le prendre. Il l'avait vu, cela avait suffi pour le rassurer. Il alla donc chercher la bouteille.

Pendant ce temps, Bazile n'avait pas cessé de regarder le nouveau venu, dont il étudiait le costume et la physionomie avec une certaine curiosité.

— C'est un confrère, pensait-il.

Aussi s'intéressait-il fort à tout ce que faisait cet individu. Quand il le vit repousser la bouteille entamée, il ne fut pas maître de sa surj)rise.

— Peste! se dit-il. Voilà un particulier qui est bien difficile. Une bouteille me fait trois jours, à moi.

Enfin l'aubergiste arriva, déboucha sa bouteille, l'essuya soigneusement, en homme qui tient à faire valoir sa marchandise. Papillon avait l'air de ne pas s'en apercevoir. Quand ces grimaces furent terminées, il tendit silencieusement son verre. L'aubergiste versa. Le vieux soldat éleva lentement le verre à la hauteur de l'œil, puis le promena à deux ou trois reprises sous son nez pour en aspirer l'arôme.

— Trois ans de bouteille... tout au plus, murmura-t-il, assez haut cependant pour être entendu.

L'aiil3ergiste dressa l'oreille.

— A la bonne heure ! pensa-t-)l. Voilà un homme qui sait ce qu'on lui sert. Aussi suivit-il avec beaucoup d'intérêt le mouvement par lequel Papillon porta

le verre à ses lèvi-es pour boire la première gorgée de Xérès. Il le quitla lentement, et fit une petite grimace qui signifiait : ni bon ni mauvais. Puis il vida le verre d'un seul trait.

— Eh bien? fit l'aubergiste, vous n'en dites rien, démon vin d'Espagne?

— C'est qu'il n'y a pas grand'chose à en dire.

— Il n'est donc pas bon?

— Pas mauvais, mais rien de remarquable, dit le brigadier.

— Pourtant, reprit Thôte, voilà M. Bazile qui s'y connaît, qui en boit tous les jours, et qui le trouve excellent.

Papillon se leva et salua cérémonieusement Bazile, qui était un peu décontenancé.

— C'est que M. Bazile n'a pas eu occasion d'en boire de meilleur, répondit l'ancien soldat.

— Vous en avez donc bu du meilleur?

— Certainement. -

— Où?

— A Bordeaux.

— Chez qui?

— Chez monseigneur l'archevêque, que j'avais l'honneur de servir, et qui faisait venir directement son vin d'Espagne par navire marchand.

— Oh ! alors ce n'est pas étonnant, fit Bazile en se rapprochant. Si vous avez été chez un archevêque, vous devez pouvoir apprécier les grands vins et les bons morceaux.

— Vous croyez? demanda Papillon d'un air défiant.

— Oh ! j'en suis sûr, mon ami. Depuis vingt-cinq ans que je suis moi-môme au service d'un liomme d'église, je sais à quoi m'en tenir.

— Ah ! dit Papillon, vous aussi vous servez dans les ordres? Et quelle dignité occupe votre maître?

— Pour le moment, répondit Bazile à voix basse, nous ne sommes qu'évêque.

— Mais vous espérez mieux?

— Oh ! beaucoup mieux.

— Archevêque ?

— Mieux encore.

— Cardinal, peut-être?

— Encore, encore.

— Pape, alors? dit Papillon, franchissant le dernier degré de la hiérarchie.

— A peu près, fit confidentiellement Bazile. Dans quelques mois, nous comptons bien être général.

Le brigadier était un peu dérouté.

Comment un évêque pouvait-il devenir général ? Il se garda bien pourtant de laisser paraître sa surprise et continua à boire la bouteille qu'on lui avait servie.

Bazile continuait à l'examiner curieusement.

L'aisance et le flegme de Papillon semblaient une si grande habitude de faire largement les choses, que cette prodigalité lui imposait, précisément parce qu'elle avait l'air de s'ignorer elle même.

— Y a-t-il longtemps, demanda-t-il, que vous avez quitté l'archevôque de Bordeaux?

— Du tout. 11 y a un mois au plus.

— Et vous habitez Paris depuis ceite époque?

— Non. J'y suis arrivé ce matin seulement.

A ta santé ! l'ami Bazile. (Page 232.)

Vous vous êtes donc arrêté en route?

Oui, à Orléans, où j'ai une assez nombreuse famille. Mais comj)tez-vous rester à Paris?

Je ne sais pas trop, tit Papillon d'un Ion léger. Cela dépendra. De quoi?

De ce que j'y trouverai.

Chercheriez-vous par hasard un autre emploi?

29"* Liv.

— Peut-être bien. Seulement je me montrerai assez difficile. Vous comprenez f«e quand on a servi quinze ans chez un archevêque...

— On ne peut pas entrer chez le premier venu, c'est cliiir, acheva Bazile,

— D'autant plus, reprit le brigadier, qu'en passant à Orléans j'ai recueilli une petite succession assez ronde, grâce à laquelle, si je voulais rester en province, )9 pourrais me croiser les bras.

— En effet, dit Bazile.

Il poussa un profond soupir. Il n'en était pas là, lui! Le vieux soldat comprit où le bât blessait i'iniendant.

— Aussi, continua-t-il, avec ce que je me suis fait donner par Sa Grandeur...

— Ah ! Sa Grandeur vous a donné...

— Une vingtaine de mille livres enviroa

— Comme gratification?

— Pas tout à fait.

— Alors à quel titre...?

Papillon allait répondre, quand il jeta les yeux autour de lui. Il montra d'un coup d'œil à Bazile l'aubergiste et sa femme, qui ne les quittaient pas du regard,

— Je vous dirai cela plus tard, dit-il à voix basse.

Il accompagna ces paroles d'un petit signe d'intelligence qui promettait bieu des choses.

Bazile se sentit pris d'un immense désir de savoir.

— Eh bien ! proposa-t-il, il y a dans celte auberge des cabinets séparés. Voulezvêus que nous allions y boire ensemble?

— Boire sans manger! se récria Papillon; jamais! On peut faire politesse aune bouteille quand on est à jeun; mais à deux^ ou trois, c'est plus qu'une soltise, c'est un crime de lèse-gourmandise.

— Qu'à cela ne tienne, reprit Bazile. V' oulez-vous me faire l'honneur de souper airec moi ce soir?

— Ce soir, je ne peux pas, répondit Papillon.

— Demain, serez-vous libre?

— Demain... attendez donc... fit le brigadier, qui tenait à se faire désirer pour aspirer plus de confiance. Demain soir... oui. C'est-à-dire non, corrigea-t-il aussitôt; je suis invité chez l'intendant du marquis de Béthune.

— Alors, après-demain, dit Bazile, qui craignait d'essuyer un nouveau refus.

— Après-demain, soit! consentit Papillon, mais à une condition...

— Laquelle?

— C'est que le souper sera bon et que nous paierons chacun notre écot.

— Vous plaisantez ! se défendit Bazile.

— ' Du tout, du tout! insista Papillon. Vous ne me connaissez pas, vous n'avez aucune raison pour m'offrir à souper, ni moi pour l'accepter. Donc chacun son écot pour commencer. Plus tard... nous verrons...

— Comme il vous plaira, dit Bazile.

Ils se séparèrent. Pourquoi Papillon avait-il refusé de souper le soir mêm^? C'était pour mieux cacher son jeu.

Pourquoi avait-il refusé j)0ur le lendemain la même invitation? Par prudence, i ré tendait-il. Ce n'est pas bien sûr.

En liislorien fidèle, nous devons avouer ])0ur lui qu'il n'avait pas accepté afin d'avoir vingt-quatre heures de plus à dépenser avant de rentrer sous la férule do W^" Debrau. Il est vrai que, loin de faire du tort à ses projets, ce retard excitait au contraire l'impatience de Bazile.

Nous ne suivrons naturellement pas le volage Papillon dans les excursions auxquelles le poussa sa fantaisie pendant ces deux journées et ces deux nuits d'éco)« buisson nière.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le troisième jour, à sept heures du soir, il arrivait au cabaret du Pot-4'Etain, où Bazile l'attendait depuis une heure et comnieaçait à désespérer.

Papillon était grave et recueilli. Le combat qu'il allait livrer était solennel et périlleux. C'était un duel véritable, dans lequel un des deux adversaires devait nécessairement rester sur le carreau

Or, si le brigadier n'avait pas peur d'un peloton de bouteilles pleines, en sa qualité d'ancien soldat, Bazile, en sa qualité d'homme d'église, ne devait pas trembler devant une table bien servie. Son œil, sa bouche, sa personne tonte entière, en étaient autant de preuves accusatrices.

Aussi avait-il tenu à honneur de l'aire convenablement les choses et avail-il commandé un menu auquel l'archevêque de Bordeaux et l'évêque de Silistrie auraient certainement eux-mêmes fait le plus grand honneur.

Après quelques politesses échangée:», les deux convives prirent place devant une table fort bien dressée. Sur le désir formulé par le brigadic]-, il fut convenu que l'aubergiste n'entrerait pas dans le cabinet sans avoir été appelé.

Le commencement du souper fut silencieux. Papillon servait très-souvent à boire à Bazile et buvait peu. En revanche, il mangeait bien. Il avail du reste une théorie qui l'avait rarement trahi : c'était de bien miuiger avant de bien boire, « pour faire un fonds », disait-il.

Bazile se laissait faire. Il n'était aucunement en défiance. C'était lui qui avait proposé lesouper, lui qui avait fait l'invitation, lui qui l'avait successivement remi^io de jour en jour, jusqu'à ce que l'inconnu acceptât.

Il ne perdait pas un coup de dent, du reste, et l'on pouvait dire que les deux convives étaient dignes l'un de l'autre.

De son côté, le cabaretier avait tenu à se distinguer. Papillon n'avait pas trouvé exquis son Xérès, cela l'avait piqué au jeu. Les meilleurs vins arrosaient donc les mets les plus délicats. Quant arriva le rôti, les langues commençaient à se délier. Au dessert, Pu])illon avait réussi à s'observer au point qu'il n'avait pas juré une seule fois. Quant à Bazile, il devenait communicatif.

De la conversation qu'il avait eue l'autre jour avec le valet de l'archevêque ée Bordeaux, une phrase surtout lui était restée dans la tête : c'était celle où ce vaJ«t prétendait avoir tiré de Sa Grandeur mie vingtaine de mille livres.

— Comment avez-vous fait? demanda-t-il après avoir rappelé ce détail à Papillon.

Celui-ci hésita un instant.

— Mon Dieu! balbutia-t-il..., jen'aipas voulu répondre à cette question-là parce que l'aubergiste nous écoutait... D'ailleurs, vous comprenez bien ce que je veux dire...

— Non, je vous assure, protesta Bazile.

— Voyons, fit le brigadier en le poussant du coude, on n'est pas constamment auprès d'un personnage comme celui-là sans surprendre quelque petite chose...

— Sans doute, sans doute.

— Ainsi vous, depuis combien de temps servez-vous votre évoque?

— Depuis vingt-cinq ans.

— Oh bien, alors... vous devez en savoir long sur son compte!

— Plus qu'il ne croit, répondit Bazile en clignant finement des yeux.

— Je ne vous demande pas quoi, s'empressa de dire le vieux soldat ; mais il est évident que ces secrets ont une certaine valeur...

— Assurément.

— Qu'ils pourraient compromettre, non-seulement la dignité, mais l'honneur de votre maître, poursuivit Papillon.

— Sa vie même, ajouta Bazile, si bas qu'on l'entendit à peine.

— Diable ! l'honneur et la vie ! fit le brigadier, en hochant la tête. Vous avez de la chance, vous !

Et il versa à boire à l'intendant.

— Pourquoi ? demanda celui-ci.

— Parce que, si j'avais eu entre les mains un secret de cette valeur, ce n*est pas vingt mille livres que j'aurais obtenues de Sa Grandeur, mais soixante, quatre-vingts, cent mille.

— Comment! vous croyez...

— Dame!... je ne peux pas vous dire, puisque je ne sais pas... A votre santé! Il choqua son verre contre celui de Bazile, qui le vida d'un seul trait, et s'accouda sur la table afin de conserver son équilibre.

— Le fait est, murmura-t-il, que, si je voulais, je pourrais...

— Faire comme moi, dit gaiement Papillon : être votre maître, aller où boii vous semble, bien boire, bien manger — ne pas refuser les bonnes aubaines quand elles se présentent, mais ne pas courir après. Voilà qui est vivre ! A la bonne heure !

11 remplit le verre de Bazile et ne versa dans le sien qu'une larme de ce fameux Xérès avec lequel le cabaretier avait entrepris de le réconcilier.

— A votre santé! fit-il en prêchant d'exemple, afin que Bazile l'imitât.

— Eh oui, reprit-il, voilà quels sont nos bénéfices à nous autres : surprendre les secrets du maître et les exploiter. Bon pour les imbéciles de tout voir et de tout entendre sans broncher, de garder un silence de carpe, de ^'encroûter dans la femille et d'y crever sans avoir respiré l'air de la liberté, sani avoir goûté le

plaisir de se faire servir, sans s'être attablé jamais, le sourire aux lèvres et le gousset rempli^d'or, devant un souper comme celui-ci.

A ces mots, il se renversa sur sa chaise, en riant, tira de sa poche la bourse pleine d'or que Lucien lui avait donnée et la fit sauter en Fair à plusieurs reprises.

— Sautent les écus de Sa Grandeur! cria-l-il. A sa santé et à la nôtre! ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de B;!ziie, dont les yeux, commençaient à papillotler.

-— Ah ! vous êtes bien heureux, vous, d'avoir un caractère comme celui-là, fit rintendant.

— Qui vous empêche d'en avoir un semblable?

— Je ne sais pas.

— Vous n'avez pourtant aui;un sujet de vous attrister?

— Assurément non.

— Eh bien, alors, faites donc comme moi, l'ami. Pour vider une bonne bouteille, pour caresser une jolie fille de temps à autre et quand le cœur vous en dit, montrez à votre maître que vous connaissez en partie la vérité, et vous verrez la bourse se délier au point que vous n'aurez qu'à tcndi-e la main iiour y puiser, — car, entre nous, soyez franc : votre maître se doute bien que vous savez quelque chose...

— Certainement, puisqu'il y a huit jours, il a essayé de me donner le change.

Le brigadier regarda son convive entre les deux yeux, tenant à la main la bouteille de Xérès, prêt à en verser un nouveau verre en cas de besoin. Au moment de le faire, il s'arrêta.

Bazile était bien à point : assez gris pour bavarder sans trop savoir ce qu'il disait ni en conserver le moindre souvenir; pas assez ivre pour tombersous la table.

La langue commençait à s'embarrasser, les yeux se fermaient de temps à autre, le corps se penchait en avant et se redressait, tour à tour vaincu pair ivresse ou secoué par un effort de volonté. Papillon, lui, était de marbre. Plus ii voyait son adversaire perdre la tête, plus il recouvrait son sang-froid.

Ses yeux brillaient bien un peu, mais c'était plutôt du désir de connaître. N 'était-il pas^ en effet, à deux doigts de savoir une partie des secrets de Monseigneur?

Le cœur lui battait positivement. Il tremblait que Bazile n'eût pas la force d'achever les confidences qu'il avait ébauchées.

— Mon cher, lui dit-il, vous êtes décidément un naïf. D'après ce que vous venez de me faire entendre, si j'étais à votre place, j'aurais pour le moins cinquante ou soixante mille livres, une jolie petite maisonnette, et un jardinet bien lleui'i, entouré de trois ou quatre arpents de bonnes terres, dont les moissons mûriraient sous mes yeux au grand soleil.

— Vraiment? fit l'intendant alléché par cette description champêtre.

— Dame!... si j'ai tiré de Sa Grandeur une vingtaine de mille livres pour avoir surpris quelques-unes de ses peçcudillt» avec des pénitentes de haut lignage, vous comprenez bien...

— Quoi! pour si peu! s'écria Bazile.

— Sans doute. Les secrets dont vous êtes maître sont donc plus graves?

— Je vous ai dit qu'il s'agissait pour :\îonseigneur de l'honneur et de la vie.

— Je m'en souviens ; mais si vous me répétez toujours la même chose sans me (loimer un mol d'explication, quel conseil voulez-vous que je vous donne? Reslons-en là.

A ces mots, le vieux soldat se leva et jeta sa serviette sur la table. La manœuvre était vieille et usée jusqu'à la corde. Elle réussit pourtant comme à l'ordinaire.

— Attendez donc un moment, lit Bazile.

— Non, non. Vous avez l'air de vous délier de moi, comme si vous aviez peur que je surprenne vos secrets... Qu'est-ce que cela me fait à moi, vos secrets? Qu'est-ce qu'ils me rapporteront? Je suis bien bon de m'intéresser à vous, au fait.

— Eh! là, calmez-vous, dit l'intendant.

Il voulut se lever de table à son tour pour retenir Papillon; mais il trébucha,

fit un ou deux pas à l'aventure et tomba... dans les bras du vieux soldat, qui

accourut fort à point pour le remettre d'aplomb sur ses jambes. Aussi Bazile ne

le quitta plus.

' — Mon ami, mon cher ami, mon seul ami, ne tous en allez pas! supplia-t-il.

— Allons, soit! consentit le brigadier. Encore une bouteille — mais la dernière, je vous en préviens, car je commence à n'y voir plus très-clair.

— Je crois bien, fit Bazile. Vous tournez. Voyons, ne tournez donc pas comme ça. Asseyez-vous et causons sérieusement.

Papillon remplit encore un verre.

— Eh ! au fait, oui, dit l'intendant en renversant sur le dossier de la chaise sa tête alourdie. Vous avez raison, vous... Tiens! comment vous nommez-vous donc?

— Etienne, répondit le vieux soldat sans la plus petite hésitation.

— Vous avez raison, mon brave Etienne, poursuivit Bazile. Nous serions bien bêtes de nous priver de tout quand nos maîtres ne se privent de rien, quand, pourvivre au gré de lem' fantaisie, ils ne reculent devant rien — pas même devant un crime.

— Devant un crime, vous dites? fit Papillon en se rapprochant sous prétexte de verser à boire. Etes-vous bien sûr de ce que vous avancez là, mon ami?

— Si j'en suis sûr ! ricana Bazile. Écoutez, je vous en fais juge. A ces mots, il se tourna vers le brigadier.

— Votre cousine arrive à Paris. Elle est enceinte et près d'accoucher. Son mari, qui demeure loin d'elle pour le moment, doit venir la retrouver à cette occasion, et lui désigne le logement où il viendra la rejoindre, logement qui n'est pas luxueux, c'est vrai, mais qui est convenable et sûr. De votre côté, vous allez trouver votre cousine ; vous lui persuadez que la maison qu'elle habite est indigne d'elle et vous la conduisez dans un hôtel désert, que vous avez loué tout exprès dans la matinée, et qui est situé à l'autre extrémité de Paris...

— Dieu! que j'ai soif! murmura-t-il d'une voix rauque, en inteiTompant brusquement son récit.

Et il tendit son verre à Papillon, qui se garda bien de le remplir. Bazile vidî d'un seul trait ce que son nouvel ami lui avait versé.

— Qu'est-ce que je disais donc? demanda-t-il ensuite après avoir passé la main sur son front.

— Vous me parliez de ma cousine.

. — Ah ! oui. Et où en étais-je?

— J'amène ma cousine dans un hôtel désert, disiez-vous. En voilà une idée ! dit le brigadier avec un rire bniyant. Puisque je n'ai pas do cousin o..

— Mon pauvre Etienne, tu es donc ivre-mort? ricana l'intendant, dont la langue s'épaississait de plus en plus. Ça ne fait rien, reprit-il gravement, .suppose que tu en aies une... de cousine...

— Je veux bien.

— Vous la conduisez dans cet hôtel, n'est-ce pas? mais alors un bel hôtel... ajipartenant à une grande dame...

— Ou faubourg Saint-Germain peut-être?...

— En plein, mon cher, rue de Grenelle-Saint-Germain.

— Ah ! lo fait est qu'il y a de beaux: hôtels par là, dil. Papillon, avec une admiration naïve... le dernier, h gauche, en allant vers les Invalides...

— C'est celui-là, fit Bazile.

— Ah! mais à qui appaitient-il donc? Il est toujours fermé.

— A la comtesse de Libessac.

— Elle n'habite donc. pas Paris?

— Non.

— Tiens! Quelle drôle d'ilés? Enfin, ça ne me regarde pas, dit le brigadier. Je suis donc \k avec ma cousine...

— Oui, vous êtes là, continua l'intendant avec effort. Votre cousine esL riche, très-riche, mais elle est mariée et elle va être mère : deux raisons pour que vous n'héritiez pas d'elle, si elle venait à mourir. Alors que faites-vous?

— Je ne sais pas, répondit bêtement Papillon. Bazile haussa les épaules avec commisération.

— Tenant la femme en cage, vous faites venir le mari, poursuivit Bazile. De sorte que vous avez toute la nichée .sous la main. Maintenant, comment vous en débarrasser?

— Oh! c'est bien simple, dit le vieux soldat avec son même gros rire ie les tue.

— Vous l'avez dit, mon ami. Cela n'est pas ])lus difficile que ça.

— Quoi! demanda Papillon, qui frissonnait, bien qu'il fût préparé à ce résultai. Votre mailre a..

— Chut! fit l'intendant. Sancia Maria! Quelle chienne de soil! Il tendit de nouveau son verre.

Le brigadier vei-sa, toujours prudemment.

— Mojisi'igneur ne vous l'a pas avoué pourtant? demanda-l-il à voix bas.se.

— Il n'y a pas de danger!

— Mais vous l'avez vu faire '^

— Pas tout à fait.

— x\lors comment..,

— Selon moi, il a commencé par tuer le mari, fit Bazile, dont la langue devenait de plus en plus épaisse. Ensuite il a pris Tenfant que la jeune mère venait de mettre au monde, et il est allé l'enterrer vivant dans le jardin ; puis il est revenu et a étouffé sa cousine ou l'a fait mourir d'épouvante...

— Vous supposez seulement, vous n'avez rien vu? interrogea Papillon.

— OIÎ! pardon. J'ai parfaitement vu Monseigneur emporter l'enfant dans le jardin et revenir les mains vides, répondit l'intendant d'une voix à peine inteVigible. Cela, il le sait, je le lui ai dit. Et c'est précisément sur cette série de crimes qu'il a essayé de me donner le change.

— Comment?

— Il a prétendu que sa cousine vivait en mauvaise intelligence avec son marf, qu'ils avaient eu ensemble une vive altercation, à la suite de laquelle celui-ci se serait tué de désespoir et sa femme serait morte de saisissement.

— Bien, mais l'enfant?

— L'enfant? il l'a cru mort, et il l'a porté dans le jardin au fond d'un trou qui se trouvait là, par hasard, prétend-il toujours. Ce n'est pas vrai. C'est lui qui a attiré la mère... le père... qui a enterré vivant l'enfant, afin de les dépouiller de leur fortune...

Bazile pouvait à peine parler. Les mots ne sortaient plus de sa bouche qu'avec une extrême difficulté.

— La preuve, continua-t-il, c'est que l'enfant a été sauvé.... par.... par.... un soldat.... Ah! j'ai l'enfer dans le gosier ! Donne-moi à boire, l'ami Etienne!

Papillon versa, et, cette fois, versa plein.

Le reste de l'histoire, il le savait mieux que Bazile.

— A ta santé, l'ami Bazile ! dit-il gaiement. Ils trinquèrent.

— A propos, comment s'appellait donc ma cousine? demanda le brigadier.

— Gabrielle.

— Et le mari?... mon cousin?...

— Sais... pas... balbutia l'intendant.

— Mais si, vous le savez ! s'écria Papillon. Vous l'avez donc oublié?

— Sais... pas... répéta Bazile.

En même temps, ses yeux se fermèrent, sa tête appesantie tomba sur ses bras, qui s'allongèrent sur la table.

Le vieux soldat le secoua avec force et parvint à le redresser, Bazile essaya vainement de relever sa paupière alourdie.

— Ce nom, ce nom! cria le brigadier avec colère. Me le diras-tu, misérable!

— Jamais su... répondit l'intendant dans un dernier hoquet.

Et sa tête retomba pesamment sur ses bras. Papillon le regarda d'un air triomphant. Il était vainqueur. Il savait tout ce qu'il désirait, sauf le nom da mari de Gabjielle — celui du père de Lucien probablement.

Minuit et demi venait de sonner. Le combat avait duré cinq heures ! Papillon

Je ne favoriserai jamais cette secte ambitieuse des jésuites. (Page 233.)

■ne voulut pas rentrer chez lui à pareille heure et regagna la chambrette qu'il avait louée.

Ce ne fut que le lendemain, après avoir fait grasse matinée, qu'il revint chez Lucien et lui fit connaître dans leurs moindres détails les résultats de son expédition. Montclavel demeurait bouche béante. Cette fois il ne pouvait plus douter 'Quant à Lucien, il était pâle comme un linceul.

— Ce nom, je le trouverai, moi, dit-il à demi-voix.

oU'"- L)V.

Si les assertions trilarlmann avaient pu laisser quelque incerlilude dans l'esprit de Lucien sur Tidentité de Monseigneur, les révélations de Bazile, que venait de lui transmettre Papillon, dissi])aient toute obscurité.

Comme la première fois, tout ce qui restait de sang dans les veines du bouillant capitaine lui monta à la tête. Ce fut comme un vertige. Si l'assassin s'était trouvé auprès de lui, il l'aurait puni sur l'heure et tué de sa propre main. Mais que de regrets il en aurait éprouvé ensuite!

Tuer ce miséral^le d'un seul coup ! Le châtiment était trop doux, plus doux assurément que ne -l'était sa vie depuis vingt et un ans — car il n'était i)as possible que le remords ne fût pas venu s'asseoir quelquefois au chevet du meurtrier, car on ne passe pas impunément sur trois cadavres pour arriver à la fortune.

Donc, à quoi bon lui ôter la vie, sinon par un de ces coups d'éclat destinés à un retentissement profond et qui vengent d'une manière éclatante les mânes des victimes égorgées dans l'ombre?

Cette vengeance, Lucien la rêvait féroce. 11 n'avait pas encore trouvé le moyen de l'assouvir, mais il était résolu à le faire.

Ce qu'il voulait, c'était démasquer le misérable, alors qu'il assisterait dans tout Je ]»restige de sa grandeur à quelque cérémonie imposante. Il voulait lui jeter son crime au visage,' avoir les mains remplies de preuves écrasantes pour le confondre s'il essayait de se défendre, l'abreuver de mépris et d'ignonomie,le chasser de cette assemblée choisie après l'avoir dépouillé de son prestige et publiquement déshonoré, sans qu'il pût se relever jamais d'une pareille chute. Ensuite le bourreau ferait son œuvre, alin que la vengeance fiit complète.'

Ce n'était plus qu'une affaire de temps et de patience. Lucien connaissait le nom de famille de Monseigneur. Le point de départ était suffisant pour diriger ses reciierches à coup sûr.

Et, tout d'abord, de quelle province eiait orrgmaire la famille des Méricourt? Le comte de Montclavel, à qui Lucien le demanda, se trouva fort emban-assé.

— Ce nom-là ne m'est pas inconnu, dit-il, mais c'est tout ce que je puis le répondre. Je m'informerai auprès de mon père, et, si par hasard il l'ignorait, nous avons toujours la ressource de consulter l'armoriai de d'Hozier.

— C'est juste! s'écria Lucien. Je n'y avais pas songé.

— Donc, causons d'autre chose si tu le veux b'.en, fit le gentilhomme.

— De quoi?

— Je vais t'annoncer une nouvelle qui va bien te surprendre

— Laquelle?

— Lina est à Paris.

— • Depuis quand?

— "Deptiis hier.

— Qui te Ta dit.

— I^L de Graffigny m'a fait parvenir un mot hier soir,

— Alors tu es aux anges?

— Sans doute. J'espère que. je vais la marier, cette fois.

— Je l'espère aussi, dit froidement Lucien, mais en quoi cette nouvelle a-t-elle lieu de me surprendre?

— Attends donc. Je n'ai pas fini.

— J'écoute.

— Devine où demeure M"^ d'Estourbel ou plutôt M. de Graffigny...

— Est-ce que je sais? fit avec humeur Lucien, qu' n'était pas disposé à deviner des charades.

— Comment ! après ce que je t'ai dit l'autre jour, tu ne t'en doutes pas?

— Du tout. Tu m'as dit que M. de Graffigny avait un ami près des Halles.

— C'est cela, fit Edouard avec une joie enfantine. Et qui demeure dans quelle me?... reprit-il en souriant.

— Va-t'en au diable! dit le jeune officier impatienté.

— Rue Saint-Honoré, mon cher.

— Bah!

— Et dans quelle maison?

— Dans la nôtre peut-être, fit Lucien en haussant les épaules.

— Tu l'as dit, mon ami, dit le gentilhomme triomphant. Lina et M. de Graffigny demeurent depuis hier au-dessus de ta tête, chez M. de Valambois, major retraité, ancien ami de iM. d'Estourbel et veuf sans enfants.

— Ah! mais oui, s'écria le capitaine, je m'en souviens! J'ai vu entrer, en effet, dans la maison, hier, deux voyageurs... j'ai cru que c'était le père et la fille. Est-ce qu'ils sont ici pour quelques jours?

— Jusqu'à ce que M. de Graffigny ait réglé le petit comiile d'intérêts (jui l'amène à Paris.

— Alors on va le voir plus régulièrement?

— Tous les jours, répondit naïvement Edouard.

— De sorte que tu viendras voir M'"" d'Estourbel plus souvent que tu ne viens voir ton meilleur ami, dit Lucien en riant.

— 11 le faut bien, puisque je m'occupe de la marier...

— C'est vrai, fit le capitaine sur le même ton. Cependant, ce n'est pas pour lui faire visite que tu es venu ce matin à neuf heures et demie?

— Non, c'est toi que je venais voir. Seulement... par hasard... j'aurais pu l'apercevoir, la saluer, et devancer de quelques heures la visite que je compte lui rendre dans la journée.

— Qu'à cela ne tienne ! Dîne avec nous. Tu seras tout porté pour le présenter chez elle.

— Dans cette tenue! Tu es fou! se récria le gentilhomme. Non, non. Je te remercie, mais je veux faire un peu de toilette. >

— Comme il te plaira, dit Lucien. Alors puis-je espérer qu'en faisant ta visite a Lina tu t'airêleras un instant ici?

— Certes.

— Et lu m'apporteras le renseignement que je t'ai demandé?

— Sur la famille Mèricourt?

— Oui.

— Sans faute. Tu peux y compter.

A ces mots, ils se séparèrent. Lucien appela Papillon, qui venait de se réconcilier avec Ludivine, après lui avoir rendu compte du temps et de l'argent qu'il avait dépensés. Papillon avait à peu près donné l'emploi de son temps. Quant à l'argent, il s'était bien gardé de dire que c'était Lucien qui l'avait fourni. Aussi, comme il n'avait rien dépensé en trois jours, Ludivine trouva (]u'il avait été assez raisonnable et l'embrassa sur les deux joues pour le récompenser.

Tout était donc définitivement réglé, quand Lucien le rappela auprès de lui. Il fallut que Papillon recommençât le récit qu'il venait de faire. Son fils adoptif ne lui fit grâce d'aucun détail, insistant sur les plus puérils en apparence, afin de mieux les graver dans sa mémoire et d'arriver armé de toutes pièces au combat qu'il se disposait à livrer plus tard.

Papillon mit d'autant plus de bonne grâce à s'exécuter, que l'insistance même du capitaine faisait indirectement l'éloge du zèle et de l'intelligence dont il avait fait preuve en cette occasion.

Lucien était désormais en guerre ouverte avec un ennemi dont il ne se dissimulait ni la puissance ni la volonté.

Ennemi dangereux â tous les titres : car il avait pour lui le prestige de la religion, du rang, de la noblesse; car il avait une expérience approfondie des hommes et des choses; car il était soutenu dans la lutte par cette société terrible des jésuites, dont les rameaux souterrains s'étendaient sur le monde entier, dont la puissance était alors sans égale.

Pour combattre ces adversaires, si redoutables et si redoutés que leur nom s;-ul aurait suffi à faire reculer les plus audacieux, Lucien était seul avec ses vingt et un ans et son inexpérience.

Pour alliés, il avait Montclavel, Hartmann et Papillon :

Montclavel, plus âgé que lui de cinq ans, mais mille fois plus léger, plus superficiel, plus étourdi — brave comme son épée, du reste, il faut lui rendre G l te justice.

Hartmann, un colosse de force, rempli de bonne volonté, prêt à se faire tuer platôt que de manquer à sa consigne, mais dépourvu d'intelligence et d'initiative.

Quant à Papillon, il avait tout cela. Il avait bien mieux encore: un dévouement aveugle pour Lucien. En effet, quoiqu'il le considérât comme son fils, quoique, par un reste d'habitude, il continuât à tutoyer l'enfant qu'il avait recueilli^ élevé, il se sentait de plus en plus gêné vis-à-vis de lui, à mesure que cet enfant grandissait en âge et montait en grade.

Papillon ne se dissimulait pas la distance qui le séparait du capitaine. Sans parler de l'éducation qui lui manquait, ce qui était une barrière énorme, puisque, ne sachant ni lire ni écrire, il n'avait jamais pu franchir le grade de brigadier, Papillon n'était qu'un manant.

Ce mot-là fait sourire aujourd'hui que nous avons conquis des droits à peu près égaux; mais, en ce temps-là, il s'appliquait à une véritable caste de réprouvés.

On n'avait pas encore, comme on le fit trente ans plus tard, divisé le pays en trois classes : le clergé, la noblesse et le tiers-état. Le peuple français ne se

composait pas d'autre chose que de gentilshommes et de manants. Il y avait bien les financiers, qui commençaient à compter; mais ils représentaient Tor, et c'était tout.

Donc Papillon était manant et Lucien était gentilhomme.

Dès le début, on l'a vu, cela ne faisait de doute pour personne, Lucien était issu de parents nobles. Aujourd'hui le doute était permis moins que jamais à cet égard.

Papillon était donc doublement attaché à Lucien, non-seulement par l'affection que l'enfant lui avait inspirée depuis le jour de sa naissance, mais par le respect que le soldat professait pour l'officier, le manant pour le gentilhomme.

Il aurait donc été l'allié le plus sûr et le plus utile pour Lucien, si celui-ci ne s'était pas adressé à M""" de Pompadour.

Or il ne pouvait pas se figurer quel bonheur il avait eu de recourir à ce tout puissant intermédiaire.

En débutant à la cour comme le commun des martyrs, Lucien aurait pu rencontrer de tout autres protecteurs que la marquise. Il aurait pu se faire recommander au Dauphin ou à l'un des personnages les plus en faveur à cette époque.

De même, le hasard, qui lui avait fait rendre à la favorite un service dont elle appréciait si fort l'étendue, aurait pu le mettre en présence d'une femme n'ayant aucun rang ni aucune influence à la cour.

Pas du tout. Le hasard, l'avait traité en enfant gâté.

Il lui avait donné comme auxiliaire, non-seulement une femme reconnaissante, mais encore une femme qui servait à la fois ses rancunes personnelles, les intérêts de la France et la cause de son protégé. Comment? Nous allons l'expliquer en peu de mots.

Tout ce qui est puissance en ce monde gêne lesjésuites, du moment que cette puissance n'est pas à leur dévotion.

A ce titre. M"' de Pompadour et M. de Choiseul leur portaient ombrage.

Un moment après l'attentat dont Sa Majesté avait été victime de la part de Damiens, ils avaient réussi à éloigner la favorite; mais, comme le roi l'avait rappelée presque aussitôt, sans attendre môme qu'il fût guéri, ils avaient été forcés de chercher un autre moyen. Ce moyen était moins violent et plus en harmonie avec les ressources ordinaires de la société.

Au lieu de desservir la favorite et de chercher à l'éloigner, ils essayèrent au contraire d'en faire leur instrument.

Seulement, en même temps qu'ils méditaient ce coup hardi, ils songeaient à renverser le duc de Choiseul, dont le pouvoir s'affennissait chaque jour et commençait à les inquiéter aussi, puisqu'il ne s'exerçait pas en leur faveur.

Un mémoire foudroyant fut donc rédigé par un jésuite nommé Quillebœuf, mémoire dans lequel l'administration du ministre était attaquée avec un acharnement sans pareil, et dans lequel on lui attribuait môme contre le roi les propos les plus injurieux.

3Ialheuieusemenl, ils ignoraient l'accord tacite qui régnait entre le duc et la

marquise, quand ils commirent la maladresse de vouloir s'appuyer sur Tune pour renverser Taulre.

Ce Quillebœuf était le professeur du fils de M. de la Vauguyon, lequel jouissait d'un grand crédit auprès du Dauphin.

Le précepteur obtint sans peine du gentilhomme que celui-ci entraînât Son Altesse dans la conspiration qui se tramait contre le premier ministre. Le prince fit mieux. Jésuite par opinion, non moins que par caractère, il se chargea de remettre le mémoire au roi.

En même temps, la marquise de Rochetaille, une de leurs pénitentes les plus ■dévouées, se rendit chez M""*" de Pompadour avec mission de lui faire les premières ouvertures. Elle lui expliqua confusément, c'est-à-dire sous les formules de langage les plus habilement combinées, ce que les jésuites attendaient d'elle.

La marquise la laissa aller jusqu'au bout sans l'interrompre d'un geste, afin de bien savoir de quoi il s'agissait. M'"^ de Rochetaille, voyant que la favorite ne protestait en aucune façon, crut la cause gagnée d'avance. Elle lui fit entendre qu'en échange de la complicité qu'on lui demandait, 31'"^ de Pompadour serait maintenue dans la position exceptionnelle, quoique irrégulière, qu'elle occupait à la cour.

— « Ces pères vertueux, dit en finissant la vieille dévote à la marquise, n'ont « en vue que le salut de leurs pénitents; mais ils sont hommes; la haine, à » leur insu, peut s'insinuer dans, leur cœur et leur inspirer une rigueur plus « grande que les circonstances ne l'exigent absolument. Une disposition favorable « peut engager le confesseur du roi à de grands ménagements et le plus court i intervalle suffit pour sauver une favorite, surtout quand on peut invoquer une « foule de prétextes honnêtes pour autoriser son séjour à la cour. »

A ces mots, elle se tut, croyant avoir définitivement gagné sa cause- La marquise avait écouté sans bouger ces jiaroles aigres-douces, entremêlées de promesses et de menaces. Dès que la marquise de Rochetaille eut achevé, M'"" de Pompadour se leva.

— 0 Ce discours, digne de la direction que vous avez reçue, répondit-elle, « signifie que, si j'étais favorable aux jésuites, ces pères veriueux^ par l'influence

• du confesseur de Sa Majesté, consentiraient à me maintenir à la cour, n'es'-ce

• pas, madame? »

— « En effet... balbutia M"'« de Rochetaille.

— « En un mot, ils ont besoin de mon appui, et, comme ils ont peur de « moi, ils essaient de me faire peur d'eux pour m'amener à composition. Ils se « trompent, madame. Allez retrouver ceux qui vous ont envoyée vers moi et « dites-leur que je ne les crains pas; que je connais, que j'aime et que surtout je f veux beaucoup plus qu'eux les véritables intérêts de la France, qui ne seront « jamais de favoriser une secte remuan te et ambitieuse... Je m'arrête, car ce cha- < pilre me mènerait trop loin. Vous pouvez, madame, porter cette réponse dj ma « part à ceux qui m'ont procuré l'honneur de votre visite. Qu'ils en pensent ce « que bon leur semblera. »

Elle salua M"'^ de Rochetaille, qui s'inclina sèchement sans ajouter un mot.

Malgré tout, le mémoire fut remis au roi par le Dauphin. Sa Majesté le parcourut avidement.

Esprit étroit, caractère malléable, nature indécise, paresseuse et incapable de songer au lendemain, Louis XV ne vit pas qu'on cherchait à éloigner de lui un homme de mérite, afin de le dominer plus facilement ensuite. Il n'eut d'yeux que pour les prétendues injures que l'on avait placées dans la bouche de son premier ministre.

Il le lit a{)peler dans son cabinet et lui reprocha avec vivacité les grossièretés dont il le croyait coupable.

Le duc mit dans sa réponse plus que de la franchise : il y mit une véritable énergie; se défendit chaleureusement des reproches qu'on adressait à sa gestion et fit justice des calomnies dont on lui faisait letriste honneur.

— Du reste, Sire, ajouta-t-il, entre un roi et son ministre, je ne saurais admettre des défiances de ce genre. Que Voire Majesté incrimine mes actes, je le conçois; mais qu'elle me croie assez vil pour la flétrir, alors que je la sers de mon mieuK,^ voilà ce qui me passe... Je ne saurais encourir à l'avenir un semblable reproche et je prie Votre Majesté de vouloir bien agréer ma démission.

Qui fut pris au piège? Ce fut le roi. Il croyait menacer, tonner, faire rentrer sous terre son premier ministre, et c'était au contraire le duc qui lui mettait le marché à la main.

Louis se garda bien de l'accepter. Regrettant amèrement l'injuste précipitation dont il avait fait ])reuve, il ne put envisager sans efi'roi l'embarras où il se trouverait s'il était abandonné k lui-même. Non-seulement il pria humblement son ministre de garder son portefeuille, mais il lui donna sa main à baiser.

Le mémoire avait été donné au roi par le Dauphin. Une explication était donc inévitable entre Son Altesse et le duc. Or le ])rince, moins intéressé que son père dans les affaires publiques, moins apte par conséquent à apprécier les qualités du premier ministre, influencé d'ailleurs par les jésuites, un peu froissé eulinde l'échec indirect qu'il venait d'essuyer, le prince, disons-nous, n'était pas disposé à revenir sur l'opinion défavorable qu'on lui avait donnée de M. de Choiseul. L'entretien fut vif. Son Altesse ne sut pas se contenir et s'emporta jusqu'à la colère.

— Je saurai bien, dit-elle d'une voix irritée, le jour où je monterai sur le troue, réprimer l'orgueil d'un sujet tel que vous.

— Il est vrai, Monseigneur, réj)ondit le ministre en s'inclinant, que je puis être votre sujet, mais je ne serai jamais voire serviteur.

Or il n'y avait guère plus d'un an que ces événements s'étaient accomplis. Ni la marquise ni le duc ne pouvaient donc en avoir penlu le souvenir.

El l'on comprend mainlenant pourquoi M""^^ de Pompadour accueillit si favorablement les premières ouvertures que lui fit Lucien sur un procès intenté contre les jésuites. Certes, Lucien ne pouvait pas trouver pour ses protégés d'intermédiaire plus puissant ni mieux disposé.

Le jour même, eu ellet, où Raymonde avait obtenu du roi l'audience que la

favorite lui avait promise, la marquise avait eu, avec M. de Choiseul, un entretien à ce sujet.

Elle avait interrogé le ministre et lui avait demandé s'il avait connaissance d'un procès engagé contre les Jésuites par les Lionnay et GoufTre, anciens banquiers à Marseille.

— Non, avait répondu le duc. Est-ce que ce procès vous intéresserait, madame?

— Beaucoup, monsieur le duc.

— Savez-vous devant quelle juridiction il est engagé et depuis combien de temps ?

— Je sais qu'il y a des années et que c'est devant le Parlement de Paris.

— Désirez-vous que je m'informe et que je vous dise oîi en est l'affaire?

— Vous m'obligerez, monsieur le duc.

— Aujourd'hui même, vous aurez ma réponse, madame la marquise, répondit te ministre en lui baisant le bout des doigts.

On le voit. M™*" de Pompadour tenait fidèlement la parole qu'elle avait donnée à Lucien.

Il est vrai que, pour le moment, celui-ci négligeait un peu ce procès, et que d'autres préoccupations, bien autrement graves et qui l'intéressaient plus directement, absorbaient son attention.

Il attendait avec impatience le retour de Montclavel, qui lui avait promis de s'informer auprès de son père relativement à la famille de Méricourt.

Edouard ne manqua pas d'arriver vers deux heures, aussi galamment habillé que s'il avait dû assister à quelque réception solennelle. 3Ialgré l'envie qu'il avait de se présenter au plus tôt chez Lina, il n'osa pas le faire avant de rendre à Lucien la réponse qu'il s'était engagé à lui apporter.

— Ah! par exemple, dit-il en faisant une entrée bruyante, tu peux te flatter d'être né coiffé, mon cher.

— Pourquoi? demanda Lucien.

— Parce que... cette famille de Méricourt, dont tu me parlais...

— Chut! fit Lucien en lui imposant silence et en promenant autour de lui un regard inquiel Parle plus bas, je t'en conjure ! Tu disais donc que cette famille...

— Mon père }à beaucoup connue, répondit plus doucement Edouard. Les Méricourt étaient presque des amis de mon grand-père. Ils étaient deux fières, nés à peu de distance l'un de l'autre. Le cadet est mort le premier, paiait-il, laissant à son fils une fortune insignifiante. Quant à l'aîné, mon père l'a perdu de vue lorsqu'il est entré au seivice et n'a pu me dire ce qu'il était devenu.

— Bien, mais de quelle province la famille est-elle originaire?

— De Normandie.

— Quel pays au juste? Ton père te l'a-t-il dit?

— De La Bouille, à quatre ou cinq lieues de Rouen.

— Merci, fit Lucien en serrant la main du comte.

— Tu ne viens pas avec moi chez M"* d'Estourbel ? demanda Edouard.

^^^df^

Poussant sou cheval en avant, il tira de ses fontes un pistolet. (Page 244.)

— Pas aujourd'hui, répondit le jeune officier. Excuse moi et présente-lui mes respects.

A ces mots, il congédia son ami et s'enferma dans sa chambre. Le soir même il reçut par mi courrier de M""*" de Pompadour un billet ainsi conçu :

€ Le parlement a été avisé aujourd'hui. Dans quelques jours le procès sera appelé pour être plaidé. •

31'"* Liv.

kh

LIBESSAC ET MEfllCOURT.

Maintenant que les moyens de locomotion sont devenus si nombreux et relativement si peu coûteux, beaucoup de personnes, même de celles qui appartiennent à la classe qui ne peut pas se peimettre les voyages, connaissent cette portion des rives de la Seine qui est compi-ise entre Pont-de-r Arche et la mer.

Nous ne tenterons donc pas de faire la description d'un paysage dont la plume la plus habile ne saurait rendre les magnificences.

Encore ces bords du fleuve ont-ils perdu beaucoup de leur originalité, aujourd'hui que la population s'est considérablement accrue et que la civilisation a multiplié les travaux de défense, afin de paralyser de son mieux les terribles désastres de rinoudalion.

Qu'on se figure donc ce qu'étaient autrefois ces bords plantureux, alors que nulle main ti-op prévoyante n'avait endigué le fleuve ni entravé par d'horribles barrages le coui-s accidenté de ses eaux vagabondes.

En ce temps-là, les prairies fertiles étendaient jusque dans l'eau leur admirable manteau vert, que broutaient les trouj)eaux mugissants , enfoncés jusqu'au poitrail dans rherbe épaisse.

Le long de ces prairies serpentaient des chemins, que l'administration des ponts et chaussées n'avait pas tracés, c'est vrai, mais qui n'en étaient pas moins pittoresques.

En aval de Rouen on s'engageait dans un chemin étroit, lequel conduisait à la Bouille et longeait le délicieux coteau qui domine la rive droite de la Seine.

A lui seul ce chemin était un paysage. A peine tracé au milieu de l'herbe et contournant les bords du fleuve à une distance presque toujours égale, il se déroulait sans eff'orts, disparaissant à certains endroits pour reparaître un peu plus loin, perdu pour ainsi dire au milieu du cadre d'opulente verdure que lui faisaient la colline, à droite, et les énormes peupliers qui balançaient sur la rive gauche leur cime élevée au souffle de la brise.

A trois lieues de la ville, s'avançait au pas sur ce chemin un jeune cavalier, portant un costume de voyage d'une grande simplicité.

C'était un habillement complet de drap marron, avec parements de velours et boutons de môme couleur, que ne relevait ni la moindre broderie ni la plus petite torsade d'or.

C'était certainement un gentilhomme, car il portait une épée — et même une épée un peu plus lourde que celles dont on se servait ordinairement.

Il était jeune, puisqu'il n'avait pas plus de vingt et un ou vingt-deux ans et qu'à peine un léger duvet ombrageait sa lèvre.

Tout jeune qu'il fût, il paraissait solidement campé sur son cheval et bien résolu à se défendre en cas d'attaque.

Dans les fontes qui garnissaient la selle de sa monture, on voyait, en effet, reluire au soleil les crosses de ses pistolets.

Il cheminait lentement. On aurait même pu croire que c'était sans but, car il avait laissé flotter sur le cou de son cheval la bride, que ne retenait presque plus sa main distraite.

Il semblait plongé dans une profonde rêverie.

Sous le chapeau élégamment retroussé qui lui couvi'aitla tête, on voyait flotter ses longs cheveux, noirs et bouclés, que retenait un large ruban de moire.

Son front blanc, bien développé, se terminait par deux sourcils finement arqués. Les yeux noirs, frangés de cils soyeux et recourbés, étaient un peu voilés par la tristesse, mais brillaient de cet éclat de la jeunesse dans lequel, joies, douleurs, colères, se reflètent successivement toutes les passions.

Son nez droit, aux narines dilatées et mobiles, surmontait deux- lèvres rouges comme le sang, un peu plus épaisses qu'il n'aurait fallu peut-être pour ne i)a8 trahir un peu de sensualité.

Le menton, légèrement saillant et nettement accusé, indiquait un caractère ferme, une grande énergie, une volonté inébranlable.

SiU' l'ensemble de cette physionomie, très-régnilière, quoiqu'elle n'eût rien d'eirèminé, régnaient une franchise et une confiance faites pour éveiller aussitôt les sympathies.

Grand, bien pris, développant sur une taille bien cambrée un torse vigoureux, souverainement élégant de formes, il obéissait aux moindres mouvements de sa monture avec une souplesse témoignant une grande habitude du cheval.

A l'air franc et ouvert que respirait son visage se joignait un ajjlomb précoce, voisin de la crànerie, indiquant avec beaucoup de courage une expérience déjà assez grande et une certaine confiance en soi.

Il était au plus neuf heures du matin.

Depuis une heure environ, notre beau cavalier avait quitté Rouen.

Il l'avait quitté môme à franc ôtrier, en homme pressé d'arriver à destination ; mais, au bout de quelques minutes, séduit par la magnificence du paysage, absorbé sans doute aussi par les pensées qui l'envahissaient, il avait mis son cheval au pas.

Puis il avait fini par laisser le paisible animal marcher tout à fait au gré de son ca])rice.

Si nous disons « paisible animal » c'est que la montui-e du gentilhomme n'élail pas un cheval de prix, mais un simple cheval de poste, lequel, las d'avoir dévoré tant de lieues au galop dans sa vie, n'était pas fâché, une pauvre fois, de marcher au pas, au milieu de l'herbe parfumée dont sa lèvre avide ne parvenait à cueillir que trop rarement quelques brins audacieux.

Son cavalier ne l'en empêchait pas. Que pouvait-il craindre, en effet? A supposer qu'un écart le jetât par terre, n'était-ce pas un véritable plaisir que i' tomber sur un tapis semblable? Et alors même que son cheval s'emporterait...

A cette seule pensée, il se prit à sourii'e.

La pauvre bêle avait Tair si tranquille que c'était vraiment lui faire injure ■jue de la croire animée de pareilles intentions.

Au même instant, le jeune gentilhomme tressaillit. Ramassant brusquement les rênes, il rassembla son cheval et prêta l'oreille II lui avait semblé entendre*, des cris de détresse. 11 ne se trompait pas. C'était derrière lui que ces cris retentissaient. Il fit vol te face.

A quatre cent pas en avant, il aperçut un carrosse traîné par deux chevaux aiïolés, qui suivaient la même route que lui.

Evidemment les chevaux avaient pris le mors aux dents, car ils s'avançaient au tri]3le galop, avec une rapidité vertigineuse, en dépit des efforts surhumaine que faisait le cocher pour les retenir.

Par une des portières passait une tête de femme, contractée par l'épouvante et ébranlant les airs de ses appels désespérés.

Le cavalier piqua des deux pour venir au secours de ces pauvi'esgens. En moins d'une minute, la distance qui les séparait était franchie.

A ce moment, soit que les chevaux du carrosse fussent effrayés par l'apparitio.n subite du gentilhomme et de sa monture, soit qu'un nouvel accès les emportât, ils se jetèrent brusquement sur la gauche.

Or, à gauche, à deux cents pas au plus, était la Seine, fort profonde en cet endroit, et dont la berge s'élevait à deux ou trois mètres au-dessus du niveau de l'eau.

Il ne s'agissait plus cette fois de verser simplement sur l'herbe. Une chute terrible était imminente, et cette chute devait entraîner à peu près certainement la mort de la femme qui se trouvait dans la voiture, sinon celle du cocher qui U conduisait.

Que faire? Deux cents pas sont vite franchis par des chevaux lancés à cette allure vertigineuse!... Essayer de se jeter à leur tête pour les arrêter eût été folie, car, avant qu'on eût pu les rattraper, ils seraient tombés dans la rivière.

Il fallait pourtant prendre un parti, ou plutôt demander au ciel une inspiralion. Elle vint fort heureusement à l'idée du cavalier.

Poussant son cheval en avant, il tira de ses fontes un pistolet, rejoignit un des chevaux de l'atteiage et lui brûla la cervelle avec tant de sang-fioid, que l'animal tomba mort sur la place.

Quant à l'autre, emporté par son propre élan et retenu par le poids de la victime que le gentilhomme venait d'immoler, il tomba à son tour; à deux ou trois reprises il essaya de se relever, mais il s'embarrassa dans les traits, retomba de nouveau et ne fit plus un mouvement, cette fois.

Il était temps ! Le carrosse, entraîné par son aire, fit encore quelques tours de roues et vint s'arrêter à dix pas de l'arête formée par l'extrémité de la berge.

A peine était-il arrêté que le gentilhomme avait mis pied à terre pour ouvrir la portière et tendre la main à la dame qui se trouvait dans la voiture.

C'était une femme de quarante-cinq ans au plus, très-sévèrement et très-correctement vêtue et gantée de noir.

Malgré la terreur dont sa figure avait gardé la trace, elle avait des traits régu-

liers et empreints d'une extrême noblesse. Le visage était d'un ovale irréprochable et respirait une grande distinction.

Elle ne se rendait aucun compte de ce qui s'était passé. Elle avait bien entendu un coup de feu, mais par qui avait-il été tiré? A qui s'adressait-il? Elle l'ignorait absolument.

En apercevant le jeune cavalier, elle eût le vague pressentiment que c'était à lui qu'elle devait la vie. Mais comment?

Eli 3 promena autour d'elle un regard étonné, vit ses chevaux gisant à terre et les crut morts tous les deux.

De son côté, le cocher était descendu de son siège et contemplait d'un œil attristé les deux pauvres bêles.

— Eh bien ! que fais-tu là grand niais? lui dit le gentilhomme. Dégarnis les deux chevaux, attelle le mien à la place de celui que j'ai tué et conduis ta maîtresse où elle t'a donné l'ordre de la mener.

— C'est vrai! fit le laquais ébahi.

L'idée était si simple, l'ordre si facile à exécuter, qu'il n'y avait même pas songé.

Pendant ce temps, l'inconnue se remettait peu à peu de la terrible émotion qu'elle avait éprouvée.

— Mais enfin, qu'est-il arrivé? demanda-t-elle.

Le gentilhomme lui expliqua à quel expédient brutal, mais souverain, il avait été forcé de recourir.

— Comment! c'est vous qui avez fait ce miracle! s'écria-t-elle. Un instant j'ai cru que c'était Dieu lui-même. Et, du reste, n'est-ce pas lui qui vous a jeté sur mes pas dans ce chemin où ne passe jamais âme qui vive?

Le cavalier rougissait comme une jeune fille, très-embarrassé des éloges qu'il recevait.

— Me sera-t-il permis de vous demander votre nom? reprit l'inconnue.

— Je me nomme Lucien de Saint-Germain, madame.

— Lucien de Saint-Ger... Ah! je disais bien que c'était Dieu qui vous envoyait, s'écria-t-elle.

Si le jeune capitaine était étonné de rencontrer, à quarante-cinq lieues de Paris, une femme sur laquelle son nom produisait une impression semblable, cette femme ne paraissait pas moins surprise de se trouver en sa présence.

Elle le contemplait d'un regard admiratif, qui semblait vouloir embrasser do la tête aux pieds l'élégant et beau gentilhomme.

Evidemment elle le prenait, sinon pour un archange, du moins pour un de ces envoyés mystérieux que la Providence arme quelquefois pour la défense (Kses élus.

Ce qui la confinnail dans cette pensée, c'est qu'elle était excessivement dévole d'abord et qu'ensuite la façon dont elle avait été sauvée était réellement miraculeuse.

— Comment, madame! s'écria Lucien. J'aurais l'honneur d'être connu de vous!

— De nom seulement, monsieur; mais depuis des années, je dois le dire.

— Pourtant je ne connais en ce pays qu'une seule personne qui puisse me faire une réponse de ce genre.

— Et quelle est cette personne? demanda l'inconnue.

— C'est... Comment! il serait possible, madame! La personne à qui j'ai été assez heureux pour rendre ce léger service, ce serait...

Il la regardait avec anxiété, les yeux ardents, la poitrine haletante. Elle ne lui répondit que par un sourire encourageant,

— Ainsi, je ne me trompe pas? s'écria-t-il, vous êtes bien madame la comtesse de Libessac?

Elle lui tendit vivement la main. Il s'en empara avec respect, se laissa tomber à deux genoux devant elle et déposa sur cette main bienfaisante un baiser lllial.

— Ah! madame! murmura-t-il.

Ce fut tout ce qu'il sut trouver sur le moment pour exprimer l'imniense reconnaissance dont il se sentait pénétré. La surprise, la joie, l'émotion paralysaient ses lèvres en même temps qu'elles débordaient de son cœur à flots pressés. Elle le releva précipitamment.

— Oui, reprit-elle avec conviction, c'est bien le ciel qui vous envoie. Il y a dix jours, je m'en souviens, je manifestais devant un ami, qui me parlait de vous, le désir de vous connaître — désir auquel j'avais résisté jusqu'à présent...

— Quoi! fit Lucien. Vous parliez de moi dernièrement?

— Oh! il a été question de vous bien souvent, monsieur.

— Mais à quel propos?

— On me racontait comment vous vous étiez conduit à la bataille de Minden; on m'apprenait que le roi vous avait nommé capitaine et fait chevalier de Saint- Louis. Tout cela est-il vrai?

— Parfaitement, madame. Mais qui donc vous renseignait si exactement sur mon compte? interrogea Lucien.

— Un de mes amis, qui arrivait de Paris, où il vous avait rencontré.

Au moment où le jeune officier allait probablement insister pour obtenir le nom de cet ami commun, le cocher s'avança pour annoncer à la comtesse que le carrosse était prêt.

En effet, conformément aux instructions que lui avait données Lucien, le cocher avait attelé le cheval de poste à la place de celui que le jeune officier avait abattu — ce qui ne lui avait pas demandé i)lus de cinq minutes.

— Mais je vous prends votre cheval, capitaine, fit observer la comtesse.

— Qu'importe, madame? Je ne dois pas être loin de ma destination. J'irai bien à '^ied jusque-là.

— Où allez-vous, sans indiscrétion?

— A La Bouille.

— Vous en êtes aune petite lieue, capitaine ; pas davantage.

— Alors dsns une demi-heure, j'y serai ?

— Vous tenez donc à y aller?

— Beaucoup,

— Sur l'heure?

— Le plus tôt possible.

— On vous attend?

— Du tout.

— En ce cas, je ne vous laisse partir sous aucun prétexte avant que vous m'ayez fait le plaisir d'accepter l'hospitalité que je vous offre, dit vivement la comtesse.

— Il m'est impossible de vous refuser, madame, répondit Lucien, et pourtant je n'ai pas une minute à perdre.

— En vérité?

— Pour vous le prouver, madame, apprenez que je suis parti de Paris hier matin, que j'étais à Rouen hier soir et que demain je comptais retourner à Paris

— Vous êtes donc en mission pour le compte de Sa Majesté?

— Non, madame. C'est pour mon propre compte que je voyage.

— Il faut alors que des intérêts bien puissants vous rappellent à Paris, fit M™' de Libessac étonnée.

— Si puissants, madame, que mon cœur, ma vie, mon honneur en dépendent, s'écria Lucien d'une voix forte.

— Que m'apprenez-vous là? dit la comtesse en joignant les mains.

Et, sans vouloir provoquer par de nouvelles questions de nouvelles confidences tout aussi énigmatiques, elle tendit la main au jeune capitaine.

— Venez, lui dit-elle. Mon château est là, à une petite lieue, sur la hauteur que vous voyez à votre gauche. Je ne vous y retiendrai que le temps de vous donner à dîner, si réellement vous ne pouvez pas me consacrer au moins une journée. Vous, de votre côté, vous allez m'expliquer ce qui vous amène dans ce pays. J'y suis née, je l'ai toujours habité, je le connais jusque dans ses moindres recoins. Si donc je puis vous être utile, je suis toute à votre disposition.

A ces mots, elle entraîna Lucien vers le carrosse, dans lequel ils montèrent.

Une demi-heure après, ils entraient au château, dont la comtesse lui faisait admirer les splendeurs et surtout l'admirable situation.

Pendant la route M'"* de Libessac n'avait cessé d'examiner le gentilhomme. Elle était obligée de s'avouer que Lucien était fort au-dessus de tous les éloges que le comte de Montclavel lui en avait faits dans ses lettres, ou que son propre intendant lui avait transmis de vive voix.

Elle trouvait chez lui tout ce qui par excellence constituait alors le véritable gentilhomme : la bravoure, la distinction et l'élégance. Or, comme Lucien possédait en outre la jeunesse et la beauté, il ne semblera étonnant à personne qu'il conquit à première vue l'amitié de la comtesse.

A la longue, en effet, Lucien était devenu presque son enfant. Dans le principe, elle ne s'intéressait à lui que très-indirectement. Elle ne voyait en lui que la victime d'une catastrophe temble, victime pour laquelle elle avait ressenti quelque compassion, parce que le drame s'était accompli dans sa maison.

Et, de fait, le concours qu'elle ai)porta pendant les dix premières années à l'éducation de cet enfant fut à peu près insignifiant. Use borna à quelques sacrifices pécuniaires qui n'avaient aucune valeur.

Ce ne fut que le jour où renfaiit entra chez le comte de Montclavel pour y partager avec Edouard les bienfaits de l'éducation, que son attention se porta sur lui — car, pour que Lucien obtînt cette faveur, il fallait nécessairement qu'il l'eût méritée.

A dater de ce moment, elle se tint plus régulièrement au courant de ce que devenait le jeune adolescent, f' bien qu'elle finit par goûter une vérilable salisfaction à apprendre qu'il prolitaiV avec une rare intelligence des leçons qu'on lui donnait.

Aussi ne résista-t-elle ù aucune des demandes que lui adressait le comte de Montclavel, quand il s'agissait de fournir à Lucien les objets que nécessitaient ses études — aussi bien en matière d'histoire ou de géographie que d'escrime ou d'équitation.

De même, elle éprouva un vif plaisir quand elle apprit que Lucien avait obtenu d'emblée l'épaulette de sous-lieutenant dans les carabiniers du roi, grâce à l'efiicace protection du comte.

Ce jour-là elle voulut racheter, pour ainsi dire d'un coup, l'indilTérence avec laquelle elle avait laissé grandir le jeune officier. Elle voulut même aider puissamment à sa fortune et lui assurer un avenir. Elle lui constitua une rente annuelle de dix mille livres.

Il est certain que cette petite fortune contribua paissamment à créer des amis à Lucien parmi ses camarades de régiment.

Beaucoup, en effet, étaient moins bien partagés que lui et s'estimèrent Irèsheureux. de recourir à la bourse toujours ouverte du jeune sous-lieutenant.

La conduite que tint Lucien pendant la campagne du Hanovre aviva plus encore les sympathies que la comtesse éprouvait décidément pour un sujet qui en était si digne.

A ses yeux, Lucien jouissait dès à présent de tous les prestiges. Elle le voyait jeune et beau ; elle le savait brave ; elle l'avait vu intervenir miraculeusement pour lui sauver la vie... Enfin il avait sur tous les autres hommes un avantage^ immense aux yeux d'une femme : il était né malheureux, pauvre et abandonné.

Depuis longtemps, assurément. M""' de Libessac aurait souhaité voir Lucien, si elle n'avait obéi qu'aux élans de son cœur; mais c'était une nature essentiellement délicate. Elle ne voulait pas, après l'avoir tenu si longtemps éloigné d'elle,, se rapprocher de lui tout à coup pour lui imposer sa reconnaissance.

A personne autre qu'à l'évoque de Silislrie elle n'avait laissé deviner le profondintérêt qui l'attirait vers Lucien.

Quant à lui, il n'était pas moins frappé de la façon bizarre dont il s'était rencontré avec la comtesse. Seulement, ignorant de quels sentiments elle était animée, puisqu'elle avait refusé jusqu'à présent de recevoir sa visite, il se tenait, sur une grande réserve et témoignait à M""" de Libessac plus de respect que de^ véritable gratitude.

Ce ne fut qu'insensiblement, à mesure qu'elle insista pour le garder, qu'il finit par se livrer et par lui dire de quelle reconnaissance son cœur débordait, combien il avait souffert de ne pouvoir l'exprimer plus tôt, et de tout devoir à la

Mai-guerite manifesta le désir de connaître Versailles et la cour. (Pagb Î5? ^

charité d'une femmo qui n'acceptait pas môme en échange l'humble tribut ses remercimonts.

Fort heureusement les bonnes natures ne sont pas longtemps à s'entendre. Au bout d'une demi-heure la comtesse et le jeune capitaine avaient compris quelle noblesse de sentiments les unissait l'un à l'autre.

Femme qui n'avait pas de fils, fils qui n'avait plus de mère, n'élaient-ils pas

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îoO MONSEIGNEUR

lîiiis pour se consoler l'un par l'autre du vide que la mort avait creusé autour ■<l'enx?

Lucien s'ouvrit donc à elle avec la plus grande franchise du motif qui le conduisait à La Bouille. Il venait y chercher des renseignements sur la famille de SJéricourt.

— Les Méricourt! s'écria M"" de Libessac. Ils ont été mes amis d'enfance !

Décidément, la rencontre était de plus en plus étonnante. Lucien trouvait chez ia comtesse les renseignements qu'il allait chercher à La Bouille et qu'il n'aurait pas osé lui demander:

Tout en échangeant ces quelques paroles, M"* de Libessac . avait entraîné Lucien dans l'admirable parc au milieu duquel était situé son château.

Par des chemins couverts et habilement ménagés par le dessinateur, elle le conduisait à travers bois vers une clairière dont on apercevait de loin le dôme lumineux.

En arrivant au bout de l'allée qu'il suivait, Lucien se trouva tout à coup en face du plus magnifique et du plus imposant spectacle qu'il soit possible d'imaginer. Devant lui, à perte de vue, s'étendait la vallée de la Seine, qu'il dominait d'une hauteur de trois cents pieds. Partout le paysage verdoyant, au milieu duquel le fleuve dessinait ses contours capricieux. Çà et là des maisons, des églises, pittoresquement groupées dans un massif de verdure bu sur les flancs <Ie la colline. Tout autour les cimes opulentes des forêts épaisses, se profilant harmonieusenient à l'horizon.

Lucien était émerveillé. La comtesse jouissait, en véritable propriétaire, de la surprise qu'elle avait préparée.

Au milieu de cette éclaircie, et afin qu'on pût rassasier ses yeux de ce spectacle sublime, un banc et des chaises avaient été placés. C'était là que M'"" de Libessac se tenait le plus volontiers pendant la belle saison. Elle y faisait apporter une table et y travaillait souvent de ses propres mains à la layette d'un de ces petits malheureux dont elle était la providence. Elle fit signe à Lucien de prendre place et s'assit à côté de lui, prête à lui fournir tous les renseignements qu'il demandait.

La comtesse de Libessac n'était âgée que de quarante-quatre ans. Elle était grande et élancée, très-verte et très-vigoureuse encore, en dépit des quelques fils blancs dont sa chevelure noire était argentée.

Ti'ès-élégante, souverainement distinguée, vivant depuis plus de vingt-et-un ans avec une irréprochable austérité, bonne et charitable à l'excès, connue et respectée de toutes les grandes familles de la contrée, aimée et bénie par tous les malheureux, la comtesse n'avait peut-être qu'un défaut : celui de s'abandonner trop aveuglémenl à toutes les pratiques religieuses qu'il plaisait au directeur de sa conscience de lui indiquer.

Ce défaut a pour excuse toute naturelle l'isolement dans lequel vivait la pauvre <lame. Personne n'était là, près d'elle, pour éclairer son esprit, pour la maintenir dans les justes limites du bon sens et de la vérité. En outre, il faut bien le ilire ^u.ssi, ces pratiques religieuses étaient pour elle une distraction réelle. Elles rom-

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paient avec la monotonie de ses habitudes, elles occupaient son désœuvrement. Elles avaient Uni même par lui créer une telle réputation de piété et de vertu, que M''* de Libessac pouvait aller et venir impunément comme bon lui semblait, seule, à toute heure du jour et de la nuit, pour vaquer à ses devoirs de charité- Certainement il lui aurait suiii de prononcer son nom pour écarter d'elle aussitôt le danger qui l'aurait menaoée, tant elle était connue, respectée, vénérée à di\ lieues à la ronde.

Depuis un temps immémorial sa famille habitait le pays. Elle même, elle ne l'avait jamais quitté, si ce n'est pendant les cinq années de son mariage. Elle avait dix-huit ans lorsqu'elle s'éprit de M. de Libessac. Il était venu passer quel- (]ues jours chez le bai-on de Carenville, i)ère de Marguerite, sa future femme.

Aucun projet de mariage n'existait le jour où ils se virent pour la première fois. Bien mieux, le baron ne connaissait môme pas M. de Libessac. C'était un de ses cousins, terrible veneur du pays, qui lui avait amené et présenté le comte, auquel M. de Carenville avait fait naturellement le plus gracieux accueil.

Le comte était, da reste, un gentilhomme accompli. Bien né, riche, habillé avec un goût exquis, courtisan raffiné, occupant à la cour un emploi qui n'en était pas un, il avait été entraîné par son oncle en Normandie, pour se distraire des ennuis que l'uniformité de sa vie commençait à lui causer.

Il ne devait d'abord rester que huit jours absent de ce Versailles, qu'il se figurait ne pouvoir pas quitter, hors duquel il ne se figurait pas qu'on pût vivre. Il prit si vite et si bien goût à cette vie nouvelle, toute de mouvement et d'activité, qu'au bout de huit jours, non-seulement il ne retoui-na pas à Versailles, mais encore il envoya son valet de chambre lui chercher sa garde-robe, comptant, passer auprès de son oncle une partie de la belle saison.

Cet oncle étant devenu par alliance le cousin du baron de Carenville, le comte se trouva presque — à la mode de Bretagne — parent de Marguerite et de son père. Quoiqu'elle fût jeune encore, plusieurs partis avantageux s'étaient déjà présentés pour elle, partis que, sous un prétexte ou sous un autre, elle avait successivement écartés — uniquement parce qu'ils ne lui plaisaient pas.

Quanta M. de Carenville, il ne s'occupait de cotte question délicate que pour présenter à sa fille ceux qui lui demandaient sa main. Il la laissait d'ailleurs absolument libre de se marier comme elle l'entendrait.

— Je n'ai qu'une fille, disait-il sans cesse. Elle est assez riche pour deux; donc que son mari soit gueux ou cousu d'or, peu m'importe! Ce que je veux, c'est qu'elle soit heureuse.

Marguerite ne se pressait pas. C'étaient de très-honnêtes gens que ces gentils, hommes de province, mais ils étaient gauches et emi)ruhtés, ils ne savaient pas plaire.

Le comte de Libessac, lui, n'eut, pour ainsi dire, qu'à paraître pour charmer. L'impression qu'il produisit sur la jeune fille, la jiremière fois qu'elle le vit, fui d'autant plus vive qu'il ne lit riou pour cela cl qu'il ne s'en douta même pa.^.

Certes, la beauté de Marguerite, sa taille, son élégance, l'avaient fra|)pé; miÙA. i! était jeune, c'est-à-dire frivole; il avait vécu à la cour dans un milieu cor -

rompu, aux yeux duquel le mariage était Finstitutioii la plus ridicule du monde.

L'idée ne lui vint même pas tout d'abord qu'il pût épouser jamais Marguerite. Quant à la séduiie, il y songea encore moins.

Cej)endaiil, au bout d'une longue semaine, presque exclusivement consacrée à lâchasse ou à la promenade, le jeune gentilhomme prit un dimanche de repos jtt le passa tcul entier au château.

Pendant prescjne toute la journée il se trouva doiic en présence de Marguerite, qui lui faisait de son mieux les honnews de la maison. Il remarqua alors qu'elle était non-seulement jolie, mais encore spirituelle et gracieuse.

Il se montra j)lus aimable et crut s'apercevoir qu'elle rougissait de plus en plus, à mesure qu'il devenait plus empressé.

L'expérience qu'il avait de ces sortes d'aiïaires lui prouva bientôt qu'il plaisait et qu'il lui suffirait de se déclarer pour être écouté.

Il éprouva d'abord une espèce de fausse honte à la seule pensée de se marier; mais, comme depuis un mois il habitait la province, et qu'il avait forcément un peu jeûné, il s'oublia un jour auprès de la jeune lille jusqu'à lui dire qu'il était éi)erdùment amoureux d'elle — ce qui était vrai.

Marguerite ne parut nullement surprise de cet aveu qu'elle semblait attendre depuis quelques jours.

— Veuillez vous en ouvrir à mon père, répondit-elle en faisant une grande révérence cérémonieuse, avec laquelle juraient étrangement les palpitations de son eorsage et le tendre incarnat dont ses joues étaient couvertes.

Le comte alla trouver M. de Carenville, qui déclara consentir à ce que voulait Marguerite.

Quinze jours après les deux jeunes gens étaient mariés.

Le baron et sa fdle étaient généreusement récompensés du désintéressement dont ils avaient toujours fait preuve, car le comte de Libessac était riche à plus de quarante mille livres de rente, lesquelles, jointes à la fortune personnelle à la tète de laquelle Margueiite devait se trouver mi jour, constituaient un revenu de quatre-vingt-dix mille livres.

A peine le mariage était-il célébré que Marguerite manifesta le désir de connaître Versailles, la cour, — toutes choses dont elle avait entendu parler en termes tels, que l'eau lui venait à la bouche rien que d'y penser.

Le comte n'eut garde de refuser. Depuis trois mois il était absent et n'était pas fâché lui-même de se retremper un peu dans le cercle élégant au milieu duquel il avait toujours vécu. Il lit donc dis{)03er par son intendant l'hôtel que son père avait fait construire au coin de la rue de Grenelle et dont il avait résolu de faire sa résidence ordinaire. Quand tout fut en étal, il y amena sa jeune femme.

On se figure aisément quelle interminable série d'éblouissements était réservée à la comtesse, qui n'avait pour ainsi dire jamais quitté le château du baron. Ces palais magnifiques, ces fêtes étincclantes, ce luxe écrasant, dépassaient en réalités de mille coudées le tableau que son imagination s'en était fait. Tendant un mois, on peut le dire, sa vie ne fut qu'une longue série d'enivrements.

Puis, comme on s'haLitueà tout, comme on se :as.:asie de tout, ces palais, es

MONSEIGNEUR g;;:l

fêles, ce luxe, lui firent TelTet d'un décor d'opéra. Elle l'egreLla son château, son pays pittoresque et riant, ses forêts sauvages, son grand air, sa liberté. Elle obtint même de son mari qu'il vint de temps en temps avec elle passer quelques jours auprès du baron.

Depuis cinq ans, elle était mariée, aussi heureusement qu'il est possible de l'être, riche, heureuse, aimante et aimée, A son bonheur, il ne manquait rien, rien qu'un enfant.

Elle ne désespérait i)as d'obtenir cette faveur, quand, un beau jour, on lui rapporta mort son mari, qu'elle avait quitté plein de vie et de santé deux heures avant.

Que s'élait-il passé? Moins que rien. Le comte s'était pris de querelle à propos de la couleur d'un ruban que portail le roi dans un ballet qu'il avait dansé la veille. Son adversaire prétendait que le ruban éluil jaune serin; M. de Libessac soutenait qu'il était jonquille.

Grosse alïaire! Les tôles s'échauffèrent. Une ])i-ovocation en règle eul lieu. Il fallut aller sur le terrain. El sur l'heure! Or, il faut croire que le ruban était jaune serin, puisque le comte de Libessac fui tué raidc à la première passe.

Et l'on racontait froidement cet éj)isode ridicule à la pauvre veuve de vingt-trois ans, affolée de peur, livide de saisissement, contemplant de ses deux grands yeux, secs et démesurément ouverts, ce cadavre déjà glacé, à la mort duquel elle ne pouvait pas croire, sur les lèvres de qui, la nuit dernière, ses lèvres s'étaient posées

On comprend quel coup terrible celle mort inattendue porta à la jeune femme ! Quand elle revint enOii de l'égarement dans lequel celte nouvelle inouïe l'avait jelùo, des ruisseaux de larmes coulèrentde ses yeux. Sa douleur éclatait. C'éiaille salut pour elle. Aulremont, elle serait devenue folle.

Préludant dès lors à la vie presque monastique qu'elle devait mener, elle s'installa près du cadavre et ne permit à personne de le toucher.

Elle-même lui donna les derniers soins, le veilla, récita sur lui les prières suprêmes. Puis, quand cette terre dont nous sommes pétris eut été rendue à la terre, la jeune veuve ferma pour jamais les portes et les fenêtres de cet hôtel, au sein duquel elle avait vécu si heureusement pendant plus de quatre ans!

Quand elle rentra dans le château de CarenvilUe, ce lui fut une nouvelle douleur, car tous ses souvenirs de jeunesse se réveillèrent à la fois, pour lui rappeler plus cruellement encore les malheurs qui l'avaient atteinte.

En effet, pendant le séjour de sa fille à Paris, le baron de Carenville était mort des suites d'un accident de chasse. En courant la grosse bête, il avait été emporté par son cheval et jeté si maladroitement contre un tronc d'arbre, qu'il vomissait le sang à pleines gorgées et qu'il n'avait pas encore repris connaissance lorsqu'on le rapporta au château. Son valet de chambre avait immédiatement ex])édié un coanier à M"'' de Libessac. Elle accourut sur le champ avec son mari, mais elle eat beau faiie diligence, elle n'arriva que trois jours après l'accident.

Doi)uis vingt-quatre hem'es le baron avait rendu l'âme. En revenant à lui, sentant qu'il était perdu, il avait demandé le portiait de sa fille et l'avait fait atla-

cher au pied de son lii, de manière h l'avoir constamment sous les yeux, sans se déranger. Le pauvre homme était mort en le regardant, en lui envoyant des lèvres son dernier baiser.

Ce lut dans celle posilion que Marguerite retrouva son portrait et le cadavre de son père. Le valet de chambre n'avait pas permis qu'on touchât à rien avant l'arrivée de sa jeune maîtresse.

Certes, la douleur de 3Iarguerite fut profonde; mais elle avait près d'elle son mari, qu'elle aimait, qui l'aimait, et qui pamnt facilement à la distraire, si ce n'est à la consoler.

Elle n'oublia pas cette perte irréparaj)le, mais aucune amertume ne se mêla du moins au souvenir pieux qui lui en resta. Il n'en fut pas de môme, hélas! qunnfl elle perdit son mari.

Qu'un soldat meure sur le champ de bataille, un travailleur à la suite d'un accident, un désœuvré dans son lit, après une longue maladie, c'est pénible assurément; mais on s'y attend: c'est la fin prévue de notre espèce.

Mais se faire tuer pour la couleur d'un ruban; n'étailv,e pas courir follement au-devant de cette mort qui vous frappe toujours trop tôt?

La jeune veuve fut d'autant plus sensible à ce trépas prématuré qu'elle était seule, absolument seule au monde. Plus de père, plus de mari et pas d'enfant! C'était l'isolement complet. Elle comptait bien quelques parents éloignés, mais ils demeuraient fort loin et ne faisaient au château que de très-courtes et trèsrares apparitions.

Marguerite se souvint alors qu'avant de partir pour Paris, en compagnie de son mari, elle avait une amie, la fille du comte de Méricourt. Elle s'informa. On lui apprit que Gabrielle s'était mariée, onze mois ainès elle et qu'elle avait quitté Saint-Aubin-les-Elbeuf, oii elle habitait pour aller demeurer... en Touraine, croyait-on.

Ces renseignements étaient si vagues que M™* de Libessac résolut d'aller les chercher en personne au château de Méricourt.

Ce château, dont il ne reste plus trace aujourd'hui, était campé sur l'extrômc hauteur du coteau qui domine la rive droite de la Seine. A ses pieds coulait la fleuve, au-delà duquel on apercevait la ville d'Elbeuf et l'immense étendue de plaines qu'encadrent les forêts de la Loude, des Essarts et de Roumard, dont on distinguait à perte de vue les cimes arrondies.

Dans le château de Méricourt aussi la mort avait passé. Au moment où Marguerite avait quitté le pays, cette famille se composait de deux frères, étroitement unis, qui ne s'étaient jamais quittés, Etienne et Louis. Tous les deux, ils s'étaient mariés. Etienne, l'aîné, avait assez généreusement doté son cadet. Malheureusement, Louis avait épousé une femme envieuse et jalouse, pour qui le désir de paraître était tout et qui gaspilla en prodigalités ridicules le peu de bien qu'elle avait apporté et celui même que son mari tenait de la libéralité d'Etienne.

Elle mourut quand elle n'eut plus rien à dévorer, ne laissant absolument à son fils Savournin que les coquilles d'une assez jolie fortune, c'est-à-dire un château

<lii(]uel ne dépendaient guère j)Iiis que les vingt ou trente ai-pents de terre iiôcessan'es â son entretien.

Etienne, bien entendu, ne laissa jamais manquer de rien son frère cadet. Il avait maiiiCcsté même Tintention de lui reconstituer un nouveau patrimoine, mais Louis s'y était absolument 0])posé.

— i\on, non, avait-il dit, ma femme le mangerait de nouveau (car sa femme vivait encore à cette épofjue), je n'en veux pas.

Quand il devint veuf il repoussa les nouvelles proposilions d'Etienne.

— Je ne veux plus rien, répondit-il. J'ai dissi|)é ou laissé dissiper le patrimoine •que lu m'avais donné, tant pis pour moi ! Plus tard, si bon le semble, lu feras pour Savoui-nin ce que ton cœur te dira, mais, quant à moi, je suis bien décidé à ne rien accepter.

Il tint parole. Et non-seulement il tint parole, mais il essaya d'inculquer à son lils Savournin les idées dont il était animé à cet égard, et lui déclara que son unique ressource était d'entrer dans les ordres, puisqu'il n'avait plus aucune fortune.

Savournin fit la grimace, mais ne répliqua pas. Il ne pouvait pas aller contre sa pauvreté. Cependant il ne cacha pas à son père ni à son oncle que celte carrière n'était pas de son goût. Son j)ère ne l'écouta pas et dirigea vers ce but les études de son (ils.

Elicnne de Méricourt, lui, avait suivi une loule autre voie. Possesseur, en vertu de son droit d'aînesse, de toute la fortune des Méricouit, il avait épousé en outre une riche héritière, femme d'ordre, de tète et d'économie, qui, loin ti'amoindrir le patrimoine dont sa lille Cabiielle devait hériter un jour, l'augmenta plutôt par la sagesse avec laquelle elle administi-a sa maison, tout en la tenant sur un pied qui faisait honneur à lafois à sa fortune et à sa naissance.

La première idée d'Etienne, quand il se trouva père d'une fille, fut de la marier à Savournin, car son neveu avait trois ans de i)lus que sa fille. Celte combinaison lui souriait, surtout en ce sens qu'elle lui permellait de jierpétuer le nom de Méri- ■court, ou tout au moins de le faire vivre encore pendant une génération.

Malheureusement, il n'y eut dès l'enfance, aucune sympathie entre le cousin el ■la cousine.

Savournin avait probablement hérité du caractère envieux et jaloux de sa mère, car il ne témoigna pour Gabrielle aucune affection. A mesure qu'il grandit, il aj)prit à mieux dissimuler l'aversion que lui inspirait sa cousine; mais elle éclata malgré lui à deux ou trois reprises, assez ouvertement pour que le vicomle de Méricourt s'en apei-çut et renonçât au projet qu'il avait d'abord caressé. Quant à Savournin, il en avait ouï i)arler de ce projet. Lui aussi, il en était pailisan. Encore bien plus que le vicomle!

11 conserva l'espoir que cet hymen se réaliserait, jusqu'au jour où le mariage de Gabrielle avec un autre (]ue lui fut solennement ainioncé.

Pouradoucirles regiels amers (jue celle nouvelle résolution devait faircéprouvcr àson neveu, M. de Méricourt lui laissa entendre <iu'il ne l'abandonnerait pis el n'oublierait pas que Savournin était seul mainlenant à jjorler le nom de Méricourt,

2r)G MONSEIGNEUR

promesse fort vague, qui n'engageait le vicomte à rien, et que Savoumin interpréta cependant tout à son avantage.

Gabrielle était donc mariée dei)uis plus d'un an, quand son père mounil d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

Savournin demanda qu'on fit des recherches dans les j)apiers du défunt, prétendant qu'on devait y trouver des dispositions particulières relativement à l'emploi de la fortune des iMéricourt.

Ni Gabrielle ni son mari ne s'y opposèrent. Ils poussèrent si loin, le scrupule qu'ils ne voulurent même ouvrir aucun meuble avant que cette recherche fût terminée. Trois jours durant on chercha dans tous les coins et recoins des tiroirs secrets : on ne trouva rien ! Savournin fut obligé de décliner toute prétention.

La déception dut être cruelle pour lui. Il eut pourtant la courage de demeurer impassible. Il montra même à sa cousine un visage souriant. Certainement il espérait par cette feinte soumission provoquer des libéralités auxquelles il n'avait plus droit.

Mais non. Gabrielle assura son oncle qu'elle lui continuerait la pension que son père lui servait depuis des années et ce fut tout.

Louis de Méricourt remercia chaleureusement sa nièce d'une faveur à laquelle il n'osait pas prétendre. Puis, comme il ne restait plus à son fils aucun espoir de posséder tout ou partie de cette fortune, il le força de prononcer ses vœux.

Savournin s'exécuta. Il n'avait; en effet, pas d'autre moyen de porter honorablement son nom et d'arriver plus tard aux dignités qu'il convoitait.

Presque aussitôt, et comme s'il n'avait attendu que ce moment-là pour aller rejoindre son frère, Louis de Méricourt mourut. Une particularité assez singulière signala cette mort à l'attention des amis de la famille. Louis était né Quatorze mois et trois jours après son frère Etienne. Il mourut précisément quatorze mois et trois jours après son aîné.

Voilà ce qu'apprit la comtesse de Libessac, lorsqu'elle revint aux Moulineaux habiter le château dans lequel elle avait été élevée.

Encore ne connut-elle cette histoire que par lambeaux, qu'elle fut obligée de réunir pour constituer la vérité, aidée de ce que lui avaient appris déjà ses relations d'amitié avec Gabrielle de Méricourt.

Elle avait vécu, en effet, pendant cinq ans presque côte à côte avec Gabrielle dans le couvent des Ursulines, à Rouen, où leurs parents les avaient placées pour faire donner une éducation dont on commençait à cette époque à ressentir la nécessité.

A quinze ans, les deux jeunes filles s'étaient séparées pour suivre le chemin que leur traçait la destinée.

Misérable drôle ! fit le capitaine. (Page 264.)

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