MINES ET CONTRE-MINES
M™* de Libessac n'ignorait plus rien de ce qui concernait Lucien, de ce qu'il espérait, de ce qu'il avait entrepris.
Elle s'était montrée si bonne envers lui, qu'il lui avait ouvert son cœur comme 8i elle eût été sa mère.
Non-seulement elle approuva le jeune officier, mais elle lui promit son concours le plus absolu.
— Et quant au nom de votre père, ajouta-t-elle en finissant, c'est moi qui me charge de vous l'apprendre. J'avais autrefois de nombreux amis à Paris et à Versailles. Ils ne sont pas tous morts, je l'espère, quoiqu'il y ait bien longtemps de cela ! Il n'est pas possible que, parmi eux, je ne trouve personne qui ait connu Gabrielle et son mari.
C'était peu probable, en effet.
Lucien était enchanté. Jamais sa vie n'avait été si heureuse, si complète. Aussi oubliait-il parfois qu'il avait un ennemi — si entreprenant et si acharné que s© montrât cet ennemi.
Plusieurs fois, en parlant d'amour à Raymonde, il l'avait entretenue de Lina.
Comme Montclavel, il la trouvait jolie et distinguée. Il ne pouvait pas nier qu'elle fût riche, puisqu'Édouard lui avait fait la longue énumération de tout ce qu'elle possédait. Donc M"* d'Eslourbel avait à ses yeux de grandes qualités.
Elle ne lui plaisait pas, c'est vrai, mais il admettait parfaitement qu'elle pût plaire à un autre
Et il n'était pas douteux qu'elle plût au jeune comte, puisqu'il ne cessait de s'occuper d'elle et qu'il n'ouvrait pas la bouche pour parler de Lina sans fair& d'elle un éloge enthousiaste.
Ce que Lucien ne comprenait pas c'est que le gentilhomme, éprouvant pour cette jeune fille une sympathie si prononcée et ne se gênant pas pour la laisser voir, s'occupât sans cesse de la marier à un autre.
Il y avait dans cette manière d'agir une contradiction qui n'avait pas échappé à notre héros, une obscurité qu'il s'était promis d'éclaircir.
11 s'en ouvrit à Raymonde, qui promit d'interroger Lina.
Elle hésitait cependant à aborder cette question délicate. Elle ne s'aventurait même qu'en tremblant sur ce terrain glissant; mais à peine eut-elle prononcé le nom d'Edouard de Montclavel, que M"'' d'Estourbel se laissa entraîner par les élan» de la reconnaissance qu'elle avait contractée envers le comte.
Raymonde fut étonnée. Jamais elle n'avait vu sa nouvelle amie si vive et si animée.
C'est qu'en parlant de M"" d'Estourbel à Lucien, Edouard n'avait pas dit tout ce qu'il avait fait pour la jeune fille.
Lina saisit avec empressement l'occasion de l'apprendre à Raymonde — ce qui l'entraîna à lui raconter son histoire en peu de mots
Sa mère était morte en lui donnant le jour. Son père, le baron d'Estourbel, était un très-honnête homme qui aimait beaucoup sa femme, qui l'avait regrettée sincèrement; mais qui s'était rapidement consolé do cette perte en se livrant à son goût effréné pour la chasse et la bonne chère.
De môme, il avait pour sa fille une grande affection ; il ne se serait jamais levé ni couché sans lui donner le baiser du matin et du soir ; mais il ne s'occupait plus d'elle de toute la journée.
Et comme, la nuit, il faut dormir, le baron d'Estourbel voyait sa fille à peu près une heure le matin, deux heures le soir. — C'était tout.
Fort heureusement, la pauvre petite abandonnée avait auprès d'elle une bonne femme, nommée Madeleine, âgée de quaiante-cinq ans au moins, puisqu'elle avait élevé déjà la mère de Lina, qui se prit pour la fille de sa mailrâsse d'une affection presque maternelle.
Ce fut grâce à elle que la pauvre enfant ne demeura pas dans un état d'ignorance absolue et reçut les premières notions de morale et d'honnôlelé.
Le baron s'en aperçut et en remercia chaleureusement la bonne femme; mais ne changea rien pour cela à sa manière de vivre.
Toujours chassant et menant joyeuse vie à table, tantôt chez lui, tantôt chez les autres ; grand mangeur, buveur intrépide, il se livra à tant d'ex.cès gastronomiques, bachiques surtout, qu'il fut pris sur les quarante ans d'une maladie nerveuse, laquelle fit en un an des progrès effrayants.
Après avoir débuté par un tremblement du corps entier, très-fréquent chez ceux qui ont fait preuve envers le vin blanc d'une préférence trop persistante, cette maladie se porta sur le cerveau et devint de la folie. De la folie, elle atteignit la furie, et de la furie elle aboutit à la mort.
Lina n'avait pas plus de quatorze ans, quand on ouvrit le testament du baron.
Ce testament remontait à quinze mois au plus. On aurait dit que M. d'Estourbel pressentait sa fin prochaine.
Parmi les nombreux amis qu'il s'était faits, un seul peut-être n'avait pas suivi la voie bruyante dans laquelle le baron s'était engagé. C'était M. de Grafligny.
Pourtant — explique qui voudra cette apparente contradiction — M. de Graffigny était le meilleur ami du baron.
Chaque fois que celui-ci avait besoin d'un conseil, c'était à M. de Graffigny qu'il s'adressait. Ce fut donc naturellement à lui qu'il pensa quand il s'agit de nommer un tuteur à sa fille.
M. de Grafligny accepta avec d'autant plus d'empressement que son rôle de tuleui' était poui' lui tout bénéfice.
En effet, M. d'Estourbel n'avait jamais eu d'autres passions que la chasse et la table, passions qui ne sont jamais ruineuses quand on a quelque fortune.
Il laissait donc ses biens en parfait état de conservation. M. de Grafiigny n'eut qu'à les administrer pour en tirer aussitôt un énorme profit.
Riche à peine de deux cent mille livres au moment oîi mourut le baron d'Estourbel, M. deGraffigny enchérissait chaque jour davantage sur l'économie sévère avec laquelle il gérait sa fortune et celle de sa pupille. Et plus son avoir personnel grossissait, plus son économie tournait à l'avarice.
En quatre années, soit en augmentant le prix des baux, soit en anticipant sur les coupes de bois, M. de GrafOgny avait doublé son patrimoine aux dépens de Lina.
Edouard, qui venait souvent chasser avec son oncle, remarqua les déprédations que les bois de M"° d'Estourbel avaient subies et en demanda la cause. Son oncle lui raconta alors ce qu'était M. de Graffigny, et ce qu'il avait fait.
— Et personne ne l'en empêche! s'écria le jeune comte indigné.
— Non, répondit son oncle avec cette indifférence que professent certaines gens pour les choses qui ne les regardent pas.
Edouard, lui, résolut de dire à M. de Graffigny sa façon de penser.
Il avait déjà vu trois ou quatre fois Lina, chez le vicomte, dont M. de Graffigny était le locataire, La pauvre enfant était si triste et avait l'air de s'ennuyer si protondémenL qu'il l'avait prise en pitié.
— Savez-vous, dit-il devant elle à son tuteur, que vous avez horriblement éclairci les bois de 31"' d'Estourbel.
— Oh ! balbutia M. de Graffigny... une coupe ou deux que j'ai avancées...
— Cinq ou six^ sans compter ce que vous avez coupé à blanc, cher monsieur, riposta le comte.
— Cela repoussera, fit observer l'avare.
— Oui, mais on ne pourra pas l'exploiter de quinze ans au moins. Prenez garde, M. de Graffigny ! Si M"' d'Estourbel épousait quelqu'un qui y regardât d'un peu près, il vous en cuirait peut-être d'avoir été si pressé. A coup sûr, on vous ferait rendre gorge, pour le moins.
M. de Graffigny le savait bien.
C'est pour cela qu'il ne se souciait pas de voir les amoureux s'empresser autour de Lina et qu'il faisait le vide avec tant de soin autour de la riche héritière.
Quant à Lina, elle avait nécessairement ressenti le contre-coup des malheurs qui l'avaient frappée. La mort de sa mère et de son père la laissaient dans un isolement qui eut sur son caractère une influence désastreuse.
Elle avait grandi seule, sans appui, sans conseils, sans autre guide que la brave femme qui l'avait élevée, mais dont la tendresse ne pouvait pas suppléer à l'ignorance.
Ce que M""^ d'Estourbel apprit lui fut enseigné par des maîtres que le baron payait à grands frais. iMalheureusement ces muitres étaient des étrangers. Der- [ière eux, personne n'était là poui' imprimer une direction à l'éducation de la pauvre enfant.
Si les leçons que reçut Lina ne furent donc pas perdues pour l'intelliiïence qu'elles développèrent, ni pour resj)rit qu'elles ornèrent, elles n'eurent sur le caractère aucune influence.
Habituée à n'agir et à ne penser que par les autres, à n'entendre parler ni de ses propres affaires, ni de son avenir, pas plus par son père que par son tuteur, la jeune orpheline n'eut jamais l'occasion de vouloir et vécut dans un état continuel d'indécision.
A dix-sept ans, elle ne savait pas un mot de ce qu'elle possédait. M. de Grufligny lui avait bien dit qu'elle serait riche un jour, mais ne lui avait pas une fois fait parcourir ses domaines et ne l'avait jamais consultée sur les réformes qu'il introduisait tous les ans dans l'administration de sa fortune.
Il avait tout intérêt, du reste, à la laisser dans cette ignorance, puisqu'il en tirait à son avantage un profit scandaleux. Ce fut Monlclavel qui, peu à peu, ouvrit les yeux de la jeune fille. Chaque fois qu'il la rencontrait chez son oncle, il s'intéressait de plus en plus à la pauvre abandonnée et prenait en pitié la mélancolique résignation de l'orpheline.
Ce fut lui qui lui apprit qu'elle était riche à plus de quarante mille livres de rentes, qui lui nomma les principaux bois et les fermes les j)lus considérables qui faisaient partie de ses domaines.
Lina les avait parcourus ou visités quelquefois, sans se douter jamais qu'elle tdt chez elle.
De môme, ce fut encore Montclavel qui lui signala les déprédations dont son tuteur la rendait victime et, comme elle n'aurait jamais osé en parler à M. de Graffigny, ce fut Edouard qui se chargea d'attacher le grelot.
L'avare gentilhomme enrageait, mais il ne voulait pas trop le montrer, parce qu'il avait intérêt à ménager )e vicomte de Montclavel.
Il était, si l'on s'en souvient, locataire de deux fermes qui faisaient enclave dans ses propriétés et qu'il grillait d'envie d'acheter. Or, le vicomte ne voulait pas les lui vendre.
— Vous vous entendrez avec mon neveu quand je serai mort, répondait-il. M. de Grafligny était donc obligé de ménager Edouard, qui faisait chez son oncle la pluie et le beau temps.
Edouard le savait et en abusait. C'est en lui laissant espérer qu'il lui céderait ces deux fermes qu'il tenait le vieil avare. Aussi avait-il permis à son oncle de renouveler le bail qui venait d'expirer, mais il lui avait bien recommandé de ne rien vendre !
11 avait son idée en agissant ainsi. Le sort de Lina continuait à l'intéresser de plus en plus. Il s'était mis en tôle de la marier et de la bien marier.
N'ignorant pas que l'avide tuteur ne donnerait son consentement au mariage de sa pupille qu'à la dernière extrémité, Édouai'd réservait les deux fermes pour celte occasion décisive.
En échange du consentement il céderait à M. de Graffigny ce que celui-ci convoitait depuis si longtemps.
jga MONSEIGNEUR
Si donc Lina était sortie de l'apathique indifférence à laquelle elle avait été habituée, c'était grâce à Montclavel.
Madeleine avait fait d'elle une femme d'ordre et d'économie, parfaitement instruite des devoirs de son intérieur; il ne restait plus à faire d'elle qu'une femme de tête et de cœur. Tout dépendrait donc du mari qu'on lui donnerait.
M"* d'Estourbel avait apprécié à leur juste valeur les services que lui avait rendus Edouard. Aussi lui savait-elle un gré infini d'avoir eu pour elle le courage qui lui manquait et que personne n'aurait eu autour d'elle.
Par une de ces bizarreries qui sont plus fréquentes qu'on ne se l'imagine, cette nature hésitante et craintive aimait les caractères fiers et vigoureusement trempés, les allures hardies, les paroles franches.
A tous ces titres, elle admirait Edouard.
Pour elle, Monclavel était saint Michel en personne. Il avait terrassé le démon, c'est-à-dire M. de Graffigny.
Cette exagération n'a rien que de très-naturel chez une jeune fille de l'âge et du caractère de Lina. Tout homme qui ose braver victorieusement celui qu'elle redoute par-dessus tout au monde est un héros.
Elle ne sut donc cacher à Rajmonde, qui l'interrogeait, aucune des impressions que lui laissait le souvenir de Montclavel.
Elle était pénétrée de reconnaissance et d'admiration pour lui.
L'aimait-elle? Raymonde n'osa pas le lui demander nettement. Peut-être Lina ne le savait-elle pas elle-même.
Lucien entreprit d'en faire l'épreuve.
Profitant de l'absence d'Edouard, il se rendit chez Lina, auprès de qui se trouvait Raymonde, qu'il avait prévenue d'avance et qui devait lui donner la réplique.
— D'oîi venez-vous? lui demanda M"^ Lionnay dès qu'il fut entré.
— Je quitte Montclavel, répondit Lucien. Nous avons fait ensemble plusieurs acquisitions pour la corbeille.
M"* d'Estourbel, qui n'avait pas fait un mouvement, dressa tout à coup l'oreille.
— Quelle corbeille? demanda-t-eile.
— Celle qu'il destine à sa fiancée.
— Comment! fil Lina qui devint toute pâle, il a donc une fiancée?
— Oui, ne le savez-vous pas ?
— Mais non! dit-elle avec des larmes dans les yeux, il ne m'en a jamais parlé,
— C'est singulier, il ne va cependant pas tarder à se marier.
— Comment, se marier! mais ce n'est pas possible! Il me l'aurait dit, fit-elle en promenant autour d'elle un regard éperdu.
— Sans doute il attendait que la chose fût plus avancée.
— Et maintenant... elle est donc conclue? interrogea-t-elle en comprimant les battements de son cœur.
— Elle est irrévocablement terminée, répondit Lucien.
— Allons, tant mieux ! balbutia Lina dont les larmes se firent jour à travers ses
inn
U tira de ses maîtresses des sommes réellement considérables. (Page >42.)
paupières, mais j'aurai cru... qu'il m'aurait prévenue... moi qui... le vois tous les jours
— La date est môme fixée au...
— Ainsi, c'est fini ? demanda la jeune fille haletante, eu essuyant ses grands yeux noirs et en élouiïanl un sanglot.
— Dans huit jours... lit Lucien.
Incapable d'en entendre davantage, M"" d'Eslourbel se renversa sur sonfau- ^S"» Liv. ^^
teuil, à demi sufToqnée par l'émotion. Lucien, jugeant que l'épreuve était suffr sanle, ne voulut |)as la pousser plus loin.
— A moins, l'eprit-il, qu'Edouard ne change d'avis d'ici là. Subitement Lina se redressa.
— Vous croyez? fit-elle, le visage éclairé soudain par une lueur d'espoir.
— Ce serait possible, répondit Lucien. Vous savez combien RIonclavel est original et quelle horreur il professe pour le mariage en général. Il ne serait donc pas étonnant qu'au dernier moment...
— Ce serait môme tout naturel, ajouta la jeune fille.
— Et ce qui me le ferait croire, pouisuivit le capitaine, c'est qu'il ne vous en a pas dit un mot.
— M à M. de Graffigny, ni à son oncle, dit précipitamment M"« d'Estourbel.
— Il est vrai, avoua le capitaine, que j'ai cru le deviner moi-môme, bien plus qu'il ne m'en a fait la confidence.
— Quoi ! s'écria Lina transportée de joie, il ne vous l'a pas dit non plus?
— Pas positivement, mais j'avais cru...
— Alors ce n'est pas vrai, dit-elle. Non, ce n'est pas possible.
Elle étreignit aloj-s son cœur à deux mains et respira à pleins poumons.
— Ah! fit-elle naïvement, quelle peur vous m'avez faite!
— Vous l'aimez donc? demanda Lucien qui ne conservait plus l'ombre d'un doute à cet égard.
— L'aimer... répéta M"* d'Estourbel, dont le visage devint tout à coup sérieux. Elle hésita quelques instants.
— Je ne suis pas si je l'aime, répondit-eUe, enfin, mais je crois que s'il en épousait une autre, je mourrais.
— Oh! alors, dit Lucien à demi-voix, noaz lâcherons 4e vous faire vivre longtemps. Seulement, laissez-moi faire...
II posa un doigt sur ses lèvres.
— Et surtout, reprit-il, cachez bien à Edouard le secret que je viens de vous arracher à l'aide d'une comédie dont je m'accuse.
— Quoi ! fit Lina, ce mariage...
— Est un conte.
— Mais dans quel but?...
— Ne le devinez-vous pas? C'est parce que je voulais m'assurer que vous aimiez le comte.
^ — C'est une indigne trahison, monsieur, dit la jeune fille toute rougissante.
— J'en conviens, mademoiselle; mais si vous connaissiez aussi bien que moi Montclavel, vous sauriez qu'à côté d'un cœur d'or s'agite l'esprit le plus capricieux et le plus lanlasque qu'il soit possible d'imaginer.
— En vérité! s'écria Lina avec inciédulîté.
— Si je lui laissais entendre que vous désirez l'épouser, si vous lui faisiez voir que vous Tuimez, il serait capable de nous éviter l'un et l'autre, taiit il a dit de fois qu'il a le mariage en horreur.
— Mais alors, fit observer Raymonde, c'est à désespérer jamais..
— Non, mais il faut l'y amener tout doucement et sans qu'il s'en doute, dit Lucien. Si nous n'obtenons pas de lui qu'il veuille se marier à toute force, malgré vous, malgré nous, malgré lui-même, nous n'aurons rien fait. Ainsi, j vous le recommande bien, ne vous trahissez pas. Vous me le promenez?
— De grand cœur.
— Et quant à vous, mademoiselle, ajouta le jeune officier, en lui baisant la main, comptez, quoi qu'il arrive, sur notre discrétion absolue. ''
A ces mots, il s'inclina.
En se retirant, il se croisa avec M. Lionnay, qui avait donné le matin à sa ûlle l'ordre de se tenir prête à l'accompagner.
C'était un véritable événement.
Depuis qu'il était à Paris, en effet, il était rare que M. Lionnay sortit avec sa fille.
Le pauvre liomme ne vivait plus que pour soutenir le procès qu'il avait entamé, C'était vers ce but unique que convergeaient toutes ses actions, que se concenraient toutes ses pensées.
L'intervention efficace de Lucien lui avait causé un plaisir extrême, mais il n'y ajouta foi que du jour où il en ressentit les effets. Ce ne fut pas long.
Le parlement, voyant que le premier minisire avait demandé communication des pièces, commença à s'émouvoir et à se préoccuper de cette affaire.
Depuis longtemps tous les membres de l'illuslre corps la coFinaissaient. Les Yisites, letli-es ou placets dont André Lionnay les avait accablés depuis un an et demi, leur en avaient appris presque aussi long que ne l'aurait fait l'examen approfondi du dossier.
Seulement cette infatigable persévérance avait fini par lasser les plus courageux. Les uns accueillaient froidement l'ancien banquier; les autres l'endormaient avec des promesses évasives; d'autres enfin lui avaient tout simplement fermé leur porte au nez.
Toutes ces nuances, M. Lionnay les avait saisies; mais cela ne l'avait pas découragé. Cet homme avait dans le succès de sa cause une foi si robuste que rien ne l'arrêtait. Il ne comptait pliis les échecs; mais cela ne l'empêchait pas de revenir à l'assaut le lendemain avec une énergie nouvelle.
Or, depuis quelques jours, il avait remarqué que MM. les conseillers au parlement se montraient plus accessibles, plus affables, et que, parmi ceux qui lui avaient témoigné le plus d'indifférence, il rencontrait un peu pius d'attention.
— Bon ! peusa-t-il. La protection de M. de Saint-Germain et les démarches du comte de Choiseul commencent à porter leurs fruits.
Il alla faire visite à l'un de ceux qui lui avaient été le plus favorables. Il se nommait M de Lambron.
Ce conseiller avait à peu près le même âge que M. Lionnay. Comme lui, il avait une (ille, et cette lille avait le même âge tjue Uaymonde.
Songeant à tout ce que ce malheureux père et celte pauvre enfant devaient soulTrii-, il s'était attendri. Il avait promis au solliciteur de s'mléresserà lui. Il avait même essayé de plaider sa cause; mais il s'était heurté à une telle indiffê-
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rence et les Jésuites étaient alors si redoutés, que M. de Lambron abandonna la lutte.
Bien plus, il déclara à André Lionnay que pas une juridiction n'oserait accuser et encore bien moins condamner de si formidables adversaires.
Cela ne parvint pas à ébranler l'indomptable volonté du plaideur.
Aujourd'hui M. de Lambron finissait par convenir que le banquier avait eu raison de ne pas jeter le manche après la cognée et qu'il pourrait bien se faire que le procès fût plaidé.
Il engageait donc M. Lionnay à aller revoir tous les conseillers.
— Comme moi, disait-il, ils savent tous que le premier minisire veut tirer cette affaire au clair. Il est donc probable qu'ils vous recevront et même qu'ils vous recevront bien. Seulement...
Il s'arrêta, comme s'il hésitait à risquer l'observation qu'il avait sur les lèvres. M. Lionnay le regarda, très-surpris.
— Oh ! ne craignez pas de me dire jusqu'au bout votre pensée, dit-il avec un sourire attristé. Par ce que j'ai souffert jusqu'ici, sans me lasser, vous devez savoir que je suis résigné à tout entendre. A plus forte raison si c'est de vous, monsieur, qui m'avez témoigné, entre tous, le plus de bienveillance.
— Eh bien! mon cher monsieur, répondit franchement M. de Lambron, vous le savez aussi bien que moi, on n'aime pas les vieux visages. Ne m'avez-vous pas confié que vous aviez une fille de di.x-huit ans?
— Alors, priez-la de vous accompagner quand vous ferez visite à MM. les conseillers, et vous verrez que vous serez écouté bien plus favorablement. C'est absurde, mais que voulez-vous ?... c'est ainsi. Un visage Irais et gracieux, 'qu'éclaire un joli sourire, vaudra toutes les recommandations du monde. Je ne parle pas pour moi, puisque, depuis longtemps, je suis tout disposé en votre faveur; mais je parle pour mes collègues, dont je connais les travers.
M. Lionnay avait trouvé fort juste l'observation de M. de Lambron. Or, à présent qu'il sentait que le terrain lui devenait plus favorabJe, il avait résolu de frapper un dernier coup.
— Battons le fer pendant qu'il est chaud, se disait-il.
Raymonde avait appris à Lucien ce que son père réclamait de sa complaisance.
Cela ne plaisait pas beaucoup plus au jeune officier que cela ne souriait à la jeune fille. Cependant il n'y avait pas moyen de s'opposer au désir si légitime que M. Lionnay avait exprimé.
Le père et la fille commencèrent donc ce jour-là une série de visites, qui furent pour Raymonde un véritable chemin de croix.
Pourtant le vieux commerçant, si désolé qu'il fût de la gêne qu'il imposait à sa fille, fut obligé de confesser que M. de Lambron avait raison.
Tous ceux auprès desquels ils furent introduits se montrèrent, non-seulement favorables, mais aimables et empressés.
Trois heures après, M. Lionnay rentra, ne voulant pas prolonger le supplice
de Raymonde, et remit au lendemain les quelques visites qui lui restaient à faire.
Il était profondément étonné du changement qui s'était opéré chez les conseillers et commençait sérieusement à compter sur un résultat favorable.
Néanmoins, la facilité qu'il semblait rencontrer lui paraissait étrange, et — il faut bien dire le mot — l'inquiétait un peu.
Que faisait donc la compagnie des Jésuites, de son côté? Que faisait l'évêque de Silistrie, entre les mains de qui elle avait délégué ses pleins pouvoirs?
Le vieux banquier avait raison de ne pas se laisser trop facilement entraîner à des espérances chimériques, car iMonseigneur ne perdait pas de temps non plus.
Savournin de Méricourt, en religion père Savournin, évoque in partibus de Silistrie et possesseur d'une magnifique fortune, n'était pas encore satisfait.
Au prix de trois assassinats, il avait volé la fortune des Méricourt; au piix de lâchetés ou de spoliations semblables à celles dont Biondetta avait été victime, il avait doublé aux dépens d'autrui le patrimoine en possession duquel il était entré, et cela ne lui suffisait pas.
Il rêvait de commander à l'univers. Il voulait devenir général de l'ordre auquel il appartenait, dont il connaissait la puissance, et dont il avait soigneusement étudié les moindres rouages.
Or, il était intelligent. Aussi avait-il attiré sur lui les regards de ses supérieurs. Ricci, qui était alors général des Jésuites, avait eu avec lui de longs entretiens, au bout desquels il avait été forcé d'avouer que nul, mieux que le père Savournin, n'était en état de le remplacer. En effet, à une association comme celle des Jésuites, il ne s'agit pas de donner pour chef un moine austère. Au contraire, ce qu'il faut à la tête d'un ordre semblable, c'est un esprit remuant, un ambitieux, un homme de tempérament el doué de grands appétits.
Le père Savournin possédait tout cela. Encore ne savait-on pas tout ce que cet homme avait fait, ni tout ce dont il était capable encore.
Son voyage en Palestine, voyage qu'd avait entrepris presque sans ressources, afin de laisser aux meurtres qu'il avait commis le temps de tomber dans l'oubli, avait commencé par attirer sur lui l'attention de ses supérieurs.
A son retour il s'informa audacieusement de Gabrielle et de son mari. On lui apprit que Gabrielle et son mari avaient disparu vers le milieu de l'année 4740 et que, depuis, personne n'avait eu de leurs nouvelles.
Le jeune père, aussitôt qu'il fut de retour, fit grand bruit de ces disparitions. A l'entendre, il en ignorait le premier mot, puisque, disait-il, c'était en 1739 qu'il était parti pour son voyage en Terre-Sainte.
Personne ne s'avisa de le démentir, car personne ne se le rappelait. Pas davantage la police d'alors ne songea à rapprocher ces disparitions des crimes dont l'hôtel de M""' de Libessac avait été le théâtre et dont le souvenir était depuis longtemps effacé.
Le père Savournin réussit donc sans peine à se faire déclarer seul héritier des Méricourt. En conséquence, il fut envoyé eu possession de tous les domaines
appartenant à cette famille, « à la charge par lui de les remettre entre les mains de Gabrielle, ou de lui en restituer la valeur, si jamais Gabrielle se représentait,! disait l'arrêt du parlement.
Le misérajjle savait seul à quoi s'en tenir. Désormais il se croyait bien sûr de l'impunité.
Pourtant il n'eut pas le courage de reparaître à Méricourt, ni de revoir le pays oîi s'était écoulée son enfance. Craignait-il d'inspirer des soupçons? Éprouvait-il quelques remords? C'est probable, car il fît vendre tous les biens par un tabellion de Rouen.
Six mois après, il venait toucher les dix-huit cent mille francs que cette vente lui avait rapporlés, puis retournait à Paris, qu'il ne faisait que tiaverser, et disparaissait à nouveau.
Il allait placer aux environ d'Orléans, sur les bords du Loiret, les sommes immenses qu'il traînait après lui.
Il achetait le magnifique domaine de la GraniTCour, qui appartenait jadis à Catherine de Médicis et dont on peut admirer aujourd'hui encore les marronniers séculaires.
Possesseur alors d'une énorme quantité de terre et de bois, il s'occupa de louer ses fermes, de régler ses coupes, et, quand il eut organisé l'administration de ses nouvelles propriétés, il partit pour l'Italie.
C'était vers 1748.
Maintenant qu'il était riche, que les crimes accomplis par lui dormaient ensevelis dans l'éternel oubli, il ne songea plus qu'à réaliser les idées ambitieuses qui s'étaient éveillées en lui dès sa plus tendre jeunesse. Grâce à sa richesse, à son instruction, à son intelligence, à l'acquit que lui avaient donné ses voyages, au charme et à la vivacité avec lesquels il les racontait, brodant à l'occasion sur le thème qu'il avait choisi, il fut accueilli partout à bras ouvert et devint, en peu de temps, une des célébrités du parti auquel il n'avait appartenu pourtant que malgré lui du vivant de son pauvre père.
Mettant à profit l'espèce de popularité dont il jouissait, grâce à son habileté, à son expérience des voyages et à sa fortune, il se fit présenter chez les plus hauts dignitaires de l'Église et devint positivement un prélat à la mode.
Il ne perdit point la tête. La vanité ne le grisa pas. Il poursuivit invariablement le but qu'il s'était proposé d'atteindre : accroître ses richesses et parvenir au faîte des honneurs.
Pour augmenter son avoir, rien ne lui coûta. Il n'avait plus besoin de recourir comme autrefois à des violences compromettantes; il sut dépouiller ses victimes sans les faire crier.
Comme c'était le plus souvent aux femmes qu'il s'adressait, il tira d'elles, qu'elles fussent ses maîtresses ou ses pénitentes, et toujoui's sous prétexte d'aumônes, des sommes réellement considérables.
Fort peu de cet argent resta dans son escarcelle. Il l'employa non moins utilement, soit en dons généreux qu'il fit à la Compagnie de Jésus, soit en largesses
habiles, déiïnisées soîis forme d'avances, et faites à d'illustres besoigneux dont il voulait acIieLer riiilliierice.
Ce fut ainsi qu'il devint évoque, sans avoir été abbé.
Jamais, en effet, le jière Savournin n'avait oflicié, et il est certain qu'on l'eût jeté dans le plus grand embarras si on Pavait mis en demeure de remplir ses lonctions épisco])ales, ou môme si on l'avait chargé de dire une simple messe basse.
Rien de tout cela ne fut un obstacle. Le père Savournin avait si adroitement manœuvré en cour de Rorne, qu'il obtint toutes les dispenses le jour où il en eut besoin et se fit nommer évoque in parlibus de Silislrie.
On ne nous taxera pas d'exagération quand nous démasquons les procédés du père Savournin, si l'on veut bien se souvenir que, vingt-cinq ans plus tôt, Dubois avait été nommé carrlinal sans avoir été jamais ordonné prêlre, du vivant de sa femme, alors qu'il vivait publiquement avec une maîtresse et qu'il assistait toutes les nuits aux saturnales du Régent.
Monseigneur était de son siècle et n'avait pas de scrupules. Il ne se souciait que d'être riche et de devenir général de l'ordre auquel il appartenait.
Or, les voies étaient bien préparées, Ricci avait jeté les yeux sur lui. Afin de le mettre en lumière, i! l'avait chargé de mener à bonne lin celle interminable affaire des Lionnay.
Monseigneur avait pour mot d'ordre de ne rien ménager : ni son temps ni l'argent de la comf)agnie. La tâche élail facile au moment où le prélat se mit en roule, car le procès élait aux trois quarts étouné et André Lionnay, sur le point de moui-ir de faim, ne pouvait plus continuer longtemps la lutte inégale qu'il avait entreprise.
L'évê(pie de Silistrie avait souri avec dédain lorsque Ricci lui avait exposé la situation. L'affaire dont on lui donnait la direction était gagnée d'avance. A peine méritait-elle qu'on s'en occupât.
Il avait raison. C'est bien ainsi que les choses auraient dû se passer, si le ciel n'avait suscité à Monseigneur un ennemi inattendu à tous les litres : — l'enfant de Gabrielle! cet enfant que Savournin avait jadis enterré vivant dans le jardin de la comtesse de Libessac!
Subitement le procès Lionnay se métamorphosa, ou j)lulôt se compliqua.
Grâce à Lucien, non-seulement cette affaire oubliée prit des proportions nouvelles et devint un danger réel jiour les Jésuites, mais encore elle menaça personnellemenl le prélai des plus terribles rei)résaiiles.
Il le sentait ai bien qu'il n'avait pas un moment de repos.
Par deux fois, à Meulan et à Versailles, Lucien avait «ichappé au poignard des assassins soudoyés |tar Sa Giandeur. C'était un malheur, n)ais il n'eiaii pas irréparable et à la première occasion... Le jeune oflicier n'auiait pas toujours la même chance...
En altendanl. Monseigneur ne négligeait pas non plus le procès qui l'occupait Par les innombrables espions dont il dispo.sait, grâce au rang (ju'il occu|>ail dans la compagnie de Jésus, il n'ignorait rien de ce qui se tramait coutie lui et sel-
forçait de parer les coups que lui portaient Lucien, la marquise et le duc de Choiseul.
Fort grand ami du Dauphin, Irès-chaleureusement recommandé par lui, désireux de faire des prosélytes. Monseigneur ne négligeait pas non plus de rendre visite aux conseillers, sachant combien ces messieurs étaient sensibles à ces marques d'apparente déférence.
Au moment où il arrivait chez M. de Lambron, il vit un homme d'un certain âge, accompagné d'une jeune fille de dix-huit ans, sortir du cabinet du conseiller et traverser le salon, dans lequel on l'avait introduit.
M. de Lambron marchait doucement, en souriant, ayant à sa droite le père de la jeune fille, qui ^e trouvait à sa gauche, et à laquelle il avait galamment offert son bras.
Il tenait dans les siennes la main fuselée de cette enfant, qu'il caressait paternellement, tout en lui parlant à l'oreille.
Malgré les précautions que prenait le conseiller, Monseigneur l'entendit prononcer distinctement ces paroles :
— Mon enfant, on gagne toutes les causes que l'on veut avec un visage comme le vôtre.
— Certes ! ne put s'empêcher de dire Monseigneur, en admirant la beauté de cette jeune fille.
Il demeurait stupéfait. Jamais perfection semblable n'avait attiré ses regards. Que de jeunesse, de grâce, de distinction, d'élégance, de candeur! quels yeux splendides ! quels regards caressants à travers ces longs cils veloutés ! quelle taille I quelle main ! quel pied !
En moins d'une minute, ce moine lubrique avait tout vu. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher d'elle.
Il la voyait passer, lentement, drapant autour de sa taille cambrée les plis onduleux de sa longue robe, les cheveux blonds embrasés par le rayon du soleil qui chatoyait à travers les carreaux, gracieuse plus encore que majestueuse, plus jolie que belle, mais de tous points admirable, réunissant en elle toutes les séductions.
En aucun pays, type plus accompli de la beauté féminine, telle qu'il la comprenait et la rêvait, ne s'était réalisé sous les yeux du prélat luxurieux !
En même temps qu'il couvait du regard cette apparition enchanteresse, son cœur battait avec force, son sang s'allumait, et le frémissement du désir faisait frissonner tout son être.
Elle avait disparu qu'il l'avait toujours présente à la pensée. Il voyait voltiger sur ses lèvres pourprées le sourire qui illuminait son visage, pendant qu'elle écoutait les paroles dorées de M. de Lambron... Mais pourquoi ce sourire s'était-il figé tout à coup, quand elle avait passé près de Monseigneur? Pourquoi ce regard oblique qu'elle avait jeté sur lui?
>— La timidité sans doute... se dit le prélat. Elle ne me connaît pas... ma robe lui a imposé le respect...
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Des conseillers au pari mont obi^issaicnt à la confrérie de Jésus. (Page 342.)
En effet, comment supposer qu'un tel niouvemenl fût le résullalLedispositionâ hostiles?
Aussi Monseigneur allendait-il avec impatience le retour du conseiller pour savoir le nom de cette belle enfant.
M. de Lambron ne tarda pas à reparaître et fit avec la plus grande courtoisie les honneurs de son cabinet au prélat.
Il avilit èié prévenu pur M. Liunnay que l'évAque de Silisliie était chargé de 44'»« Liv. 44
représenter les Jésuites auprès du parlement. Il ne pouvait donc pas se méprendre sur les motifs qui amenaient chez lui Sa Grandeur.
Cependant il voulut paraître l'ignorer et demanda à quelle cause il devait l'honneur d'une telle visite.
Monseigneur alla droit au but. Il essaya de démontrer à son auditeur que les Lionnay et Gouffre, de Marseille, étaient bien les banquiers de la Compagnie, mais que la Compagnie de Jésus était leur cliente au même titre que tous ceux avec qui la maison de banque était en relations.
Selon lui, les Lionnay et Gouffre opéraient pour leur propre compte et non pour celui du père- La Valette. Ils avaient accepté les traites que ce père avait tirées sur eux, c'est vrai, mais comme ils auraient accepté celles de tout autre commerçant qui leur eût inspiré la même confiance, et dans le but unitjue de bénéficier, selon la coutume, de l'énorme escompte qu'une telle opération leur permettait de prélever.
L'opération avait échoué. Sans doute, mais à qui fallait-il s'en prendre?
Aux Anglais, qui s'étaient emparés des vaisseaux du père La Vallette; à la guerre, c'est-à-dire à un cas de force majeure, dont la Compagnie ne pouvait pas être responsable?
— Pourtant, fit observer M. de Lambron, croyez-vous que, si les Lionnay et Gouffre n'avaient pas été avisés par le père La Valette de l'aiTivée prochaine de ces navires et s'ils n'avaient pas compté pour se rembourser sur les marchandises qui s'y trouvaient, ils auraient accepté les traites que votre frère en religion leur présentait ou faisait présenter?
L'observation était si juste que Monseigneur hésita un moment à répondre.
— Je le crois, dit-il, enfin. Un banquier n'opère pas toujours à coup sûr et ne néglige jamais l'occasion de réaliser de gros bénéfices.
M. de Lambron ne répliqua pas. Le moment n'était pas venu de discuter. Monseigneur n'insista pas et s'excusa avec beaucoup de grâce de son imporlunité.
— Car, ajouta-t-il, je vois que vous ne chômez guère, monsieur le conseiller, et que je ne suis pas le seul plaideur auquel vous ayez affaire. Je n'en veux pour preuve que cette délicieuse enfant qui sort d'ici...
— Il est vrai... balbutia M. de Lambron confus.
— Elle est adorable, cette jeune fille, reprit Monseigneur.
— En effet... dit le conseiller de plus en plus décontenancé.
— Comment se nomme-t-elle donc?
— Quoi! demanda M, de Lambron sans cacher l'étonnement qu'il éprouvait, vous ne la connaissez pas?
— Non, fit le prélat, étonné à son tour. - Réellement ?
— Je vous en donne ma parole !
— Je ne puis vous croire, Monseigneur. Ce n'est pas possible. Vous vous faites un jeu de mon embarras...
— Je vous jure, monsieur le conseiller, que je n'ai jamais vu cette enfant...
— Quoi! la (ille de votre adversaire!
— Que dites-vous? Raymonde? La fille d'André Lionnay?... C'est elle! s'écria le prélat confondu.
COMMENT LA COMTESSE TROUVA LE NOM QU'eLLE CHERCHAIT
Monseigneur quitta la maison du conseiller dans un état d'excessive agitation.
Il n'avait jamais vu Raymonde. Il ne la connaissait que par les rapports qui lui avaient été adressés, lorsqu'il était venu s'installer à Paris et avait fait prendre des renseignements sur la situation de ses adversaires.
Ces renseignements l'avaient rassuré de tous points sur l'issue du procès qu'il allait soutenir.
t André Lionnay, lui avait-on dit, est dans un état voisin de la misère. Un incendie a détruit le peu qu'il possédait. Il n'a trouvé un asile que grâce à la charité d'un jeune ollicier qui passait par hasard sur le théâtre du sini^ie et qui l'a recueilli. Il n'a plus aucune ressource et ne vit que du travail de sa (ille. i
Pendant qu'on lui faisait le tableau de cette poignante détresse, Monseigneui' se frottait les mains.
— Bravo! pensait-il. La sainte compagnie de Jésus n'en aura que plus de facilité à triompher.
« Quant à sa fille, avait-on continué, elle se nomme Raymonde. Elle a diihuit ans, elle est blonde et assez gentille. •
Monseigneur insista pour obtenir un portrait plus détaillé ; mais s'il parvint à savoir comment étaient son nez, sa bouche, son menton, s'il apprit de quelle couleur étaient ses yeux, il ne trouva rien dans l'ensemble de ce signalement, pourtant fort exact, qui fût de nature à l'inquiéter.
Lorsque, mis en éveil par l'activité que déployait Lucien, il essaya de se défendre et lança le roi sur la piste de Raymonde, il ne savait môme pas ce qu'il faisait.
S'il exagérait aux yeux de Sa Majesté les beautés qu'on lui avait signalées, ce n'était que par ouï-dire. Assurément il était loin de se douter qu'il fût si près de la vérité.
En ellet, on lui avait bien dit que Raymonde était gentille; mais on avait ajouté qu'elle était maigre, qu'elle avait les traits fatigués, les yeux rougis par les veilles et qu'elle était pauvrement vôtue...
Dans de semblables conditions la plus jolie fille du monde a beaucoup de chances pour passer inaperçue ou pour être dédaignée de tous.
Le raisoiinemenl était parfaitement juste. Malheureusement pour Monseigneur, les événements eu modilièreut tous les jours le point de dé]>art et par conséquent la portée.
A mesure que Raymonde échappait à la misère et vivait entourée d'amis, elle renaissait à la vie, croissait en grâce et en beauté, devenait si séduisante, en un mot, que M. de Lambron lui prédisait qu'elle gagnerait toutes les causes • avec un visage comme le sien i. et que, sans la connaître, Monseigneur ajoutait- € C'est vrai, i
Oui, c'était vrai. Jamais physionomie plus attrayante et plus sympathique n'avait fixé les regards du prélat.
De plus en plus il comprenait quel dangereux ennemi devenait Lucien et quelle force devait lui donner l'amour d'une jeune fille aussi ardemment désirable.
Donc, plus que jamais il importait de se défaire de Lucien. Et s'il demeurait éternellement invulnérable, comme il paraissait l'être, on avait encore la ressource de le séj.arer de l'objet qui faisait sa force, c'est-à-dire d'enlever Raymonde.
El pourquoi pas? Depuis que cette idée avait germé dans l'esprit de Monseigneur, elle lui souriait avec une grâce toute particulière, — car enfin nonseulement Raymonde ne serait plus à côté de Lucien, mais elle serait au pouvoir de Sa Grandeur.
En son pouvoir!... Les yeux du prélat étincelèrent d'une lueur sinistre. Raymonde était si admirablement belle ! Depuis si longtemps il rêvait à ce genre de beauté... Comment faire ?
Voilà ce qui causait l'extrême agitation à laquelle Monseigneur était en proie C'est ce flot de pensées, que nous avons été obligés d'énumérer, les unes après les autres, qui avait afflué à la fois vers son cerveau.
Il fallait imaginer un moyen de faire disparaître Lucien ou de s'emparer de M"" Lionnay.
Peu importait du reste au prélat par lequel des deux expédients il commencerait. Celui qui se présenterait le premier serait celui qu'il choisirait.
C'était un homme qui ne perdait pas facilement la tête que le révérend père Savournin — peu délicat sur le choix des moyens, mais marchant inexorablement vers le but qu'il se proposait. Ses supérieurs l'avaient bien jugé.
Or si parmi les conseillers au Parlement se trouvaient quelques hommes indépendants, assez amis de la vérité et de la justice pour ne se laisser guider par aucune influence, il y en avait aussi qui obéissaient à un mot d'ordre et qui faisaient même partie de la confrérie des Jésuites.
Ce fut chez un de ces personnages que se rendit aussitôt Monseigneur. Il se nommait M. de Latour.
C'était un homme confit en Dieu et en la religion, tout dévoué à Monseigneur le Dauphin et à tous ceux qui occupaient dans l'Église une dignité quelconque.
Sa Grandeur s'enferma avec lui.
Pendant un bon quart d'heure ils échangèrent à voix basse quelques paroles mystérieuses, et le prélat se leva en disant ;
— C'est cela.
Sur le-champ, M. de Latour sonna et tendit à son valet une lettre qu'il avait écrite à la hâte.
— Vite ce billet à l'adresse indiquée ! ordonna-t-il. Le laquais le prit et disparut.
L'évêque et le conseiller continuèrent le cours de leur conversation. Evidemment ils donnaient carrière à leurs perfides machinations.
Pendant ce temps, le laquais arrivait chez M. Lionnay, qui venait de rentrer avec sa fille, et lui remettait la lettre dont il était porteur. Le vieux banquier rouvrit et lut :
« Monsieur,
• Lorsque j'ai reçu hier votre visite et celle de votre charmante fille, j'ai oublié de vous faire part d'un scrupule qui m'était venu. Si vous pouviez passer chez moi, je ne doute pas que vous lèveriez à l'instant le scrupule dont il s'agit.
• Recevez, monsieur, les salutations empressées
• De votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« A. DE Latour, c Conseiller au Parlement de Paris. »
M. Lionnay demeura un instant interdit.
Il se souvenait fort bien qu'il était allé plusieurs fois chez M. de Latour, que, la veille encore, il lui avait rendu visite avec Raymonde, ainsi que le lui avait conseillé M. de Lambron ; mais il se souvenait aussi qu'il avait été assez mal accueilli et qu'il avait môme jugé inutile de se représenter jamais chez ce personnage.
Cependant, nous l'avons dit, M. Lionnay était avant tout préoccupé de ce procès. Depuis trois ans, il ne vivait que pour obtenir satisfaction de la mauvaise foi dont il se prétendait victime.
En y réfléchissant bien, et dans les dispositions d'esprit où il se trouvait, il ne vit dans cette lettre que la curiosité bien légitime d'un juge, mal disposé sans doute dans le principe, mais ébranlé déjà et qui ne demandait qu'à se laisser convaincre.
On croit aisément aux choses qu'on désire. Or, le conseiller le priait de venir « à l'instant. »
Le vieux banquier n'était pas homme à manquer une si belle occasion de se faire un partisan.
Il sauta sur son chapeau.
— Je serai de retour dans une demi-heure, dit-il à Raymonde. Puis, faisant signe au laquais de prendre les devants.
— Je vous suis, ajouta-t-il.
Il partit.
Au bout d'un quart d'heure, il arrivait chez M. de Latour et pénétrait dans le salon, tandis que le valet allait prévenir son maître.
Le conseiller causait toujours avec Monseigneur, mais cette fois avec plus d'animation.
Peu à peu il avait été question du procès engagé. Monseigneur témoignait une
confiance imperturbable dans l'issne de cette affaire ; M. de Latour, témoin du revirement subit qui s'était oj)éré depuis quelques jours dans l'esprit de ses confrères, ne montrait pas la même assurance.
L'arrivée du laquais mit fin à la discussion.
Pendant que M. de Latour donnait Tordre qu'on fit entrer le banquier, Monseigneur soulevait une portière, derrière laquelle il se dissimulait.
M. Lionnay s'avança, un peu troublé, ne sachant pas de quoi il allait être question.
Le conseiller lui fit de la main signe de prendre place auprès d'une large table, recouverte d'un tapis de drap vert et sur laquelle se trouvaient, au milieu de dossiers amoncelés, du papier, une plume et de l'encre.
Le vieux négociant obéit et prêta une oreille avide.
— Monsieur, lui dit M. de Latour, j'ai été avisé ces jours derniers par notre président que j'allais recevoir les pièces qui composent votre dossier, et que j'aurais vingt-quatre heures pour les examiner.
— Je le savais, fil M. Lionnay. MM. les conseillers, paraît-il, ont tous reçu un avis semblable.
— Je n'ai pas besoin de vous assurer, continua M. de Latour, que je me livrerai à cet examen avec un soin minutieux et une grande impartialité...
— Je n'en doute pas, fit le banquier.
— Seulement, continua M. de Latour, j'ai un travers... une manie, si vous le voulez... moi, j'appelle cela un scrupule. Toutes les fois que j'examine un dossier, je tiens à avoir un échantillon de l'écriture des deux adversaires, afin de m'assurer que les pièces qui me sont soumises émanent bien réellement des parties intéressées.
— N'est-ce que cela? fit M. Lionnay ravi; mais c'est tout naturel, monsieur.^
— Vous trouvez ?
— Certainement.
— Alors, asseyez-vous à cette table et écrivez... n'importe quoi. M. Lionnay prit la plume.
— Quoi? demanda-t-il, hésitant.
— Ce que vous voudrez... ce qui vous passera parla tête... Ceci par exemple : t Je suis un peu soutirant... viens vite auprès de moi... » ou toute autre chose qu'il vous plaira...
Mais déjà le banquier avait écrit docilement ce que lui avait dicté M. de Latour. Celui-ci s'en assura.
— Cela suffit, dit-il négligemment. Signez maintenant, afin que je puisse comparer aussi les signatures.
Et M. Lionnay signa.
il sortit de là, enchanté, persuadé qu'il avait converti à sa cause M. de Latour, et ne fit part à personne de cet incident insignifiant.
En revenant chez lui, il trouva Rayraonde et Lina toutes seules. Lucien, Montclavel, Papillon, tous les hommes, avaient déserté kt maison.
M""» de Libessac venait de faire dire à son protégé qu'elle avait à l'entretenir d'une affaire urgente.
Le ciipilaine prit son chapeau et sortit. Edouard se leva également.
— Tu permets que je t'accompagne? lui demanda-t-il.
— Je ne m'y oppose pas, répondit Lucien. Ils sortirent en se donnant le bras.
A peine avaient-ils traversé l'antichambre, que Papillon tira d'un bahut une paire de pistolets, les glissa dans les vastes poches de sa veste et s'élança sur leurs traces.
Il les suivit sans se montrer, gardant une distance de vingt-cinq pas, jusqu'à ce qu'ils eussent dispam sous la porte cochère de la maison qu'habitait la comtesse.
Alors, continuant son chemin, il remonta jusqu'au coin de la place des Trois- Maries, qui se trouvait à l'entrée de la rue de la iMonnaie, au bout du Pont- Neuf.
Là il se posta à l'angle opposé, afin de mieux surveiller les abords de la maison.
Lucien, Edouard lui-même, ne pouvaient s'empêcher de sourire des précautions que prenait le brigadier depuis quehiue temps. Tout en reconnaissant que le vieu\ soldat n'avait pas tout à fait tort, ils se mo<iuaient de sa prudence et ne prêtaient à ses recommandations qu'une oreille légèrement distraite.
Malgré tont cependant, les défiances de Papillon portaient leurs fruits. Montclavel n'avait pas voulu laisser sortir son ami tout seul, quoiqu'il fit grand jour. Il est vrai qu'il n'aurait pas osé donner le véritable motif de cet empressement.
Quant au brigadier, non- seulement il avait accompagné son fils d'adoption, mais encore il montait la garde à la porte de la maison.
Lucien et Edouard étaient montés pendant ce temps chez la comtesse.
Montclavel lui avait été présenté. Elle savait qu'il était le fils du colonel et l'r.nii le plus intime du jeune capitaine; elle n'ignorait pas qu'il avait puissamment aidé à l'installation féerique de son appartement; elle l'en avait remercié avec beaucoup d'eflusion et lui avait donné chez elle ses grandes et ses petites entrées.
Quant à elle, elle s'était bien gardée de rester stérilement enfermée dans sa chambre. Elle avait promis à Lucien qu'elle s'occuperait de lui : elle tint parole.
M. de Libessac avait autrefois de nombreux amis à la cour, tous aussi jeunes et aussi étourdis que lui à cette époque, mais aujourd'hui j)arvenus à l'âge de la maturité et devenus plus que probablement des hommes raisonnables.
La comtesse s'en(iuit de toutes parts. De tous les noms qu'elle cita, deux seulement pouvaient lui ôU-e utiles : M. de Richelieu et RI. de La Vauguyon.
Le reste avait disparu. Quelques-uns s'éUiient décidés à rester dans leurs terres; un grand nombre était tombé sur le champ de bataille pendant les dernières guerres. Deux ou trois s'étaient fait tuer, eux aussi, comme le jeune
comte de Libessac, pour la possession d'une fleur ou pour la couleur d'un ruban.
Cette espèce de revue funèbre que passait la comtesse l'avait attristée. Cependant elle n'avait pas perdu courage.
En efl'et, les deux amis qui lui restaient étaient peut-être, de tous ceux qu'elle avait connus jadis, les gentilshommes le plus en état de lui être utiles.
Le maréchal de Richelieu n'avait guère que soixante- quatre ans, II était encore vert, spirituel et élégant. Il avait commandé cinq ans auparavant l'expédition de Minorque; il avait tout récemment dirigé la campagne de Hanovre. S'il ne méritait pas le titre de stratégiste consommé, personne ne lui contestait du moins celui de soldat courageux, et même de soldat heureux.
C'était en outre le gentilhomme le plus accompli. Il avait connu tout Paris, Versailles et la province. Hommes ou femmes, la plupart des représentants des grandes familles avaient défilé sous ses yeux.
Quoique plus âgé que le comte de Libessac d'une quinzaine d'années, il avait été fort lié avec lui et l'avait raillé souvent, même en présence de la comtesse, de la fidélité qu'il gardait envers sa femme.
Très-probablement, il avait gardé le souvenir du comte et de la comtesse et se montrerait aussi empressé qu'il l'avait été jadis auprès de M"* de Libessac.
Quant à M. de La Vauguyon, c'était autre chose.
Entiché de son titre et de sa noblesse, raide, gourmé, à cheval sur l'étiquette, il avait d'autant moins perdu de ses prétentions qu'il était devenu un homme de grande importance à la cour, où il représentait le parti du Dauphin.
Il n'avait jamais quitté Versailles, Lui aussi, il y avait vu défiler presque toutes les illustres familles de France,
Très-jaloux de ses droits, il défendait de son mieux l'aristocratie de son époque contre les envahissements de la vanité. Beaucoup de personnages, de naissance plus ou moins obscure, commençaient déjà à usurper des titres auxquels ils n'avaient aucun droit.
Cette manie, qui s'était développée surtout sous le règne de Louis XIV, avait pris de telles proportions que le roi avait songé à faire dresser par M. d'Hozier un armoriai de la noblesse française, — chose à laquelle on n'avait jamais pensé jusqu'alors.
Dans cet armoriai ne figuraient que ceux qui avaient un titre réel à faire valoir.
M, de La Vauguyon avait une telle mémoire que, sans le secours de cet armoriai, il disait, dès que le nom d'une famille était prononcé devant lui, de quelle province elle était originaire, quelles étaient ses armoiries, et sous quel règne le titre qu'elle portait lui avait été octroyé,
• Si l'armoriai de d'Hozier brûlait, disait-on, on le retrouverait dans la tôte de M. de La Vauguyon. »
M""" de Libessac se rendit d'abord chez le maréchal de Richelieu.
— Vous, madame! s'écria-t-il, en lui prenant les deux mains. Comment?
C'était un colonel de chevau-légers. (Page 357.)
VOUS n'êtes pas morte ! Mais d'où venez-vous? Que signifient ces longs vélemenis de deuil?
La comtesse lui raconta qu'elle s'était retirée en Normandie, à la suite de la mort de son mari, et qu'elle n'en avait jamais quitté le deuil.
— Il y a cependant longtemps de cela! lit le duc en hochant la tôle.
— Vingt-deux ans, maréchal ! dit la pauvre femme avec un soupir. Il s'inclina devant elle avec un respect profond.
45 ■• Liv. 4^
— Laissez-moi vous admirer, madame, lui dit-il. Ce n'est pas à une époque eomme la nôtre 'qu'il faut passer sans les saluer à côté de tels dévouements.
Ces paroles et cette attitude surprirent un peu la comtesse. Le duc le comprit.
— Que voulez- vous, madame? dit-il en souriant, on n'a pas toujours vingt ans... et je les ai eus si longtemps!... mais pardon, madame; ne nous occupons pas de moi, je vous en conjure, et veuillez m'expliquer à quelle bonne fortune je dois l'honneur de votre visite?
— Un renseignement que je viens vous demander, maréchal.
— Parlez, madame, je suis tout à vous.
— Avez-vous connu Gabrielle de Méricourt?
— De... Méricourt... répéta machinalement le duc de Richelieu. Il me semble bien... attendez donc, n'est-ce pas une famille originaire de Normandie?
— C'est cela, c'est cela, fit joyeusement la comtesse
— Oui, j'ai coima jadis, il me semble, une jeune femme qui appartenait à cette famille.
— Où donc?
— A Lille, je crois, mais je ne garantis pas qu'elle se nommât Gabrielle.
— Pourriez-vous me faire son portrait en quelques mots?
— Certes. Elle était âgée de vingt-deux ans au plus. Elle était fort belle, brune, et avait surtout les plus beaux yeux noirs que j'aie jamais -fus. La bouche était peut-être un peu grande, mais elle laissait voir de si jolies deols qu'on regrettait presque qu'elle ne le fût pas davantage.
— C'est elle! s'écria M""' de Libessac. Et que venait-elle faire à Ulle?
— Elle venait de fort loin... de la Touraine, je crois, pour...
— De la Toui-aine ! interrompit la comtesse.' Oh ! alors, c'est bien elle ?
En effet, quand elle s'était infoimée, en Normandie, de Gabrielle, on lui avait dit qu'elle avait quitté Saint- Aubin pour suivre son mari en Touraine.
— El c'était., en quelle année? interrogea-t-elle.
— En 1739, répondit le duc après un moment d'hésitation»
— Mais comment se trouvait-elle à Lille?
— Tout naturellement. Elle venait passer quelques jours auprès de son mari.
— Qui habitait Lille ?
— Qui y était en garnison à ce moment-là.
— Il était donc soldat?
— Colonel des chevau-légers.
— Et il se nommait...
— Le duc de la Tournaie.
La comtesse suffoquait de joie.
— Vous en êtes bien sûr? demanda-t-elle. Vous ne vous trompez pas?
Le maréchal la voyait si rayonnante qu'il craignit, en effet, d'avoir commis une erreur,
-— Écoutez, madame la comtesse, répondit-il, ne vous fiez pas trop à ces renseignements. Il y a si longtemps de cela que j'ai peut-être fait confusion II me
semble bien, cependant... N'impor(e. Ne prenez ce que je vous ai dit que comme une indication. Si c'est là tout ce que vous désirez savoir, il vous est facile de contrôler mes assenions e*. de vous informer si réellement Gabrielle de Méricourt a épousé le duc de La Tournaie.
— Les avez-vous revus depuis cette époque? demanda M""® de Libessac.
— Pas une fois, madame.
— Et n'avez-vous rien appris sur leur compte ?
— Rien. J'ai quitté Lille à la fin de cette même année, répondit M. de Richelieu. Dix ans après, j'ai retrouvé le régiment de chevau-légers que commandait autrefois le duc de La Tournaie. C'était le comte de Malestroit, un de mes amis, qui maintenant en était colonel. Je supposai que M. de La Tournaie avait donné sa démission pour rester auprès de sa femme... et je n'en entendis plus parler.
La comtesse se leva, remercia vivement le maréchal et se retira.
— Maintenant, pensa-t-elle, voyons ce que dira M. de La Vauguyon.
M. de La Vauguyon habitait un de ces splendides hôtels situés entre la place de Grève et la place Royale, dont Paris a conservé de si magnifiques échantillons.
Quand on lui annonça la visite de la comtesse de Libessac, il tressaillit comme s'il se fût agi d'un personnage fantastique ou d'un revenant.
Sans souci de cette étiquette à laquelle il tenait tant et dont il était un des esclaves les plus obéissants, il se leva de son fauteuil et courut de toute la vitesse que lui laissait son grand âge dans la pièce où l'attendait la comtesse.
— Vous ! s'écria-t-il en l'apercevant. Vous, madame la comtesse !
Il lui avait pris la main, mais il s'était reculé pour mieux s'assurer qu'il n'était pas en présence d'un fantôme. Volontiers, il lui aurait fait exécuter deux ou trois tours sur elle-même pour bien constater que c'était cette même jeune et jolie femme qu'il avait connue vingt-cinq ans plus tôt.
M""' de Libessac ne pouvait guère s'étonner de ces démonstrations: encore moins pouvait-elle s'en formaliser. Certainement, elle s'attendait à ces mécomptes le jour où elle se décidait à quitter la retraite au sein de laquelle elle avait cru demeurer éternellement ensevelie.
— Oh! c'est moi, c'est bien moi! répondit-elle en souriant; mais vous n'espériez pas, je suppose, que le temps me respecterait plus qu'il ne respecte les autres?
— Vous vous méprenez, madame, ce n'est pas là ce qui cause ma surprise : c'est que depuis si longtemps vous aviez disparu de notre monde que vous y étiez tout à fait oubliée et que moi-môme...
— Oui, je comprends.
— Alors, pour me prouver que vous me pardonnez ma maladresse, veuille: me dire ce qui vous amène, chère comtesse.
— Rien, moins que rien, veux-je dire, monsieur le duc, fit M"* de Libessac mais, si j'ai vécu si longtemps loin de mes amis, je ne les ai pas ouMiés, moi...
— De grâce, ne m'accablez pas, madame!
— Et je suis venue voir, poursuivit-elle, si vous aviez toujours cette étonnante mémoire qui faisait autrefois l'admiration générale.
— Elle a bien baissé, ma pauvre mémoire, répondit M. de La Vauguyon en hochant la tête; mais telle qu'elle est, je la mets à votre disposition, madame.
— A la bonne heure ! fit joyeusement M"® de Libessac. Alors, écoutez bien.
— Je suis tout oreilles, madame.
— Connaissez-vous la famille des Méricourt?
Le duc se recueillit huit ou dix secondes — pas davantage.
— Méricourt, aliàs Merricourt, dit-il Oui, je me souviens. Noblesse de
Normandie, n'est-cepas, comtesse?
— Parfaitement, duc.
— Originaire du bailliage de Saint-Aubin, près Elbeuf... je crois...
— C'est cela, c'est cela ! fît vivement M""' de Libessac.
— Terre érigée en vicomte par Charles VIII, en 1483. Ses armoiries sont d'azur à la croix d'argent surmontée d'une couronne de vicomte. Pour supports, une licorne et un lévrier.
— Allez, allez toujours, dit la comtesse émerveillée.
— Les Méricourt formaient deux branches, il y a vingt-cinq ans, continua le duc. Aujourd'hui le nom des Méricourt est sur le point de disparaître. Son dernier représentant est l'unique rejeton de la branche cadette, Savournin de Méricourt, évêque de Silistrie.
A ces mots, il se tourna victorieusement vers M"* de Libessac.
— Eh bien? interrogea-t-il d'un air satisfait, me suis-je trompé d'un iota?
— Pas d'un point sur l't, répondit la comtesse.
— Oh! la mémoire est encore assez bonne, fit M. de La Vauguyon.
— Aussi je continue à la mettre à l'épreuve, reprit M"^ de Libessac, car vous ne m'avez appris que ce que je sais déjà, monsieur. Ce n'est donc pas pour cela que j'ai recours à vos lumières.
— Parlez, madame, dit le duc avec empressement. -
— Vous ne m'avez pas dit ce qu'était devenue Gabrlelle de Méricourt^ demanda brusquement la comtesse.
M. de La Vauguyon demeura un instant interdit.
— C'est vrai, fit-il. Il y a si longtemps de cela... Il essaya de rassembler ses souvenirs.
— Gabrielle..., reprit-il, ne représentait-elle pas la branche aînée?
— Précisément.
— Attendez... je me souviens vaguement... il y aune histoire étrange... Ah? j'y suis! Elle a disparu subitement avec son mari, sans que personne ait pu dire ce qu'ils étaient devenus.
— En quelle année?
— Oh! il y a... Voyons... Je venais de me marier quand on me raconta cette histoire... c'était en 1740.
— Bien, mais qui Gabrielle avait-elle épousé? C'est ce qu'il m'importe le plus de savoir.
— Je vais vous le dire... laissez-moi chercher un peu... Ah! m'y voilà! C'était un officier... d'un grade élevé même... Oui, je le vois encore avec ses épaulettes de... de colonel, ma foi! Non... je ne me trompe pas... colonel de chevaulégers...
M""' de Libessac haletait. Jusqu'ici les renseignements fournis par M. de La Vauguyon étaient d'une exactitude si complète et correspondaient si bien avec ceux que le maréchal de Richelieu venait de lui donner, qu'elle avait un pressentiment d'être à deux doigts de la vérité.
— Et ce colonel se nommait?... demanda-t-elle.
— Le duc de La Tournaie, répondit le duc sans aucune hésitation.
— Vous en êtes sûr?
— Absolument, madame. Ce nom réveille tous mes souvenirs. Le duc était de mes amis.
— Et il a disparu, lui aussi?
— En même temps que sa femme, oui, madame.
— Dans quelles circonstances?
— Le duc avait quitté Lille, oîi son régiment était en garnison; la duchesse, dans un état de grossesse très-avancée, était partie de Bléré, oîi elle habitait depuis son mariage. Ils devaient se rencontrer quelque part.... peut-être à Paris... peut-être ailleurs... Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis le jour où ils ont, l'un et l'autre, quitté leur résidence, personne ne les a revus ni n'en a plus entendu parler,
— Vous ne faites pas erreur, n'est-ce pas? dit M™* de Libessac.
— Non, madame; je vous proteste que ceci est la vérité pure. J'en suis d'autant plus certain que la disparition de M. de La Tournaie, avec qui j'étais assez lié, m'a vivement ému et m'a laissé une impression profonde.
— Mais si vous ne savez rien de cette étrange disparition, ne pouvez-vous pas du moins me donner sur sa famille toutes les indications nécessaires?
— Avec le plus grand plaisir, madame; mais dans quel but?...
— Je vous l'apprendrai prochainement, monsieur, je vous le promets. Ah ! si vous aimez les émotions violentes...
— Vous avez donc recueilli quelque chose, vous, madame?
— Je le crois. C'est précisément pour éclaircir ce mystère que je suis venue vous trouver.
— Oh ! alors je suis tout à vous.
— Eh bien, monsieur, ne me cachez rien de ce que vous savez vous-même.
— Les ducs de la Tournaie, de la Tournoie, ou de La Tournoyé, sont de la plus vieille noblesse de Touraine, commença M. de La Vauguyon. Leur prétention, ainsi que l'indique leur écusson, est de remonter au déluge, et d'avoir fait souche, comme Noé. En effet, ils portent de gueules à la lour d'argent, issant d'une mer d'azur. Au-dessous de ces armes symboliques, sur une banderolle, figure celte devise : La Tour ne noyé, et c'est de celte devise qu'a été fait d'abord le nom de La Tournoyé et ensuite celui de La Tournaie.
— Evidemment, fit la comtesse. Ensuite ?
— C'est tout, madame. Le nom de La Tournaie s'est éteint avec lui,^i sa fortune a été distribuée entre ses Iiéritiers,
— A quelle époque?
— Vers 4747 seulement, alors qu'il a été à peu près démontré que le duc et sa femme avaient définitivement été victimes d'un accident ignoré.
— A la requête de qui ce partage a-t-il été fait?
— A la requête de la famille entière. C'est à la môme époque que le roi s'est décidé à pourvoir au commandement du régiment de chevau-légers dont le duc était colonel, et c'est le comte de Malestroit qui lui a succédé.
— Ainsi personne aujourd'hui ne porte plus le nom de La Tournaie?
— Personne. M, de Riballière, un des plus proches parents du duc, avait sollicité la faveur d'être investi du titre et du nom de son cousin; mais Sa Majesté a refusé.
« Il n'y a pas assez longtemps que le duc a disparu, a-t-elle dit, pour que sa mort puisse être considérée comme un fait acquis. Dans quelque vingt ans... nous verrons... •
t — Et je ne sache pas, ajouta M. de La Vauguyon, que la demande de M. de Riballière ait été renouvelée.
— Est-ce tout? interrogea M""^ de Libessac.
— Pas tout à fait, madame. Peut-être ne serez-vous pas ftichée de savoir où se trouve exactement situé le domaine de La Tournaie.
— Assurément, fît la comtesse avec vivacité.
— Eh bien, madame, le château proprement dit, qui doit appartenir encore à M. de Riballière, est situé sur les bords du Cher, tout près de Bléré. Il représentait jadis un revenu de soixante mille livres ; mais, les biens ayant été répartis entre les trois ou quatre membres de la famille qui existaient à cette époque, j'ignore à quelles proportions précises ce revenu est réduit aujourd'hui.
— Je vous remercie, monsieur le duc, dit fli™'* de Libessac avec effusion.
— C'est tout ce que vous désirez savoir, madame?
— C'est beaucoup plus que je n'espérais surtout.
— Et avez-vous définitivement quitté votre château des Moulineaux? Nous revenez- vous enfin? interrogea M. de La Vauguyon.
— Définitivement... pas encore, répondit la comtesse. Cependant je me suis installée à Paris pour quelque temps.
— Dans votre hôtel de la rue Saint-Dominique?
— Non pas, se défendit M"^ de Libessac... rue de la Monnaie, numéro 11, où je serai ravie de vous recevoir, monsieur le duc.
— Et pourquoi rue de la Monnaie?
— Je vous conterai tout cela le jour où je vous donnerai Texplication de ma singulière visite.
-- Comme il vous plaira, comtesse.
Aces mots, il lui prit la main, l'accompagna jusqu'à sa chaise et remonta dans ses appartements.
A peine en avait-il refermé la porte que son valet de chambre annonça :
— Monseigneur l'évoque de Silistrie!
M. de La Vauguyon était un des amis les plus intimes du Dauphin, et le Dauphin protégeant ouvertement l'évêque de Siiistn'e, le duc et le prélat étaient nécessairement en relations fréquentes.
D'ailleurs, n'appartenaient-ils pas tous les deux à cet ordre envahissant des Jésuites, qui couvrait le monde comme une plaie, et n'élaient-ils pas faits pour s'entendre, en dehors de toute convenance sociale?
C'était M. de La Vauguyon qui, à défaut du Dauphin, tenait sa Grandeur au courant de tous les bruits de cour.
Monseigneur était donc venu lui rendre visite, lorsqu'au moment de pénétrer dans la cour de l'hôtel, il aperçut une chaise qui stationnait auprès du grand escalier.
Il allait entrer pourtant, quand il vit s'ouvrir la porte du vestibule. M. de La Vauguyon parut sur le seuil, donnant la main à une femme avec laquelle il descendit les marches du perron, qu'il fit monter dans sa chaise, et devant laquelle il s'inclina avec respect.
Tant de cérémonieuses démonstrations attirèrent l'attention du. prélat sur la personne qui en était l'objet.
Il pâlit subitement. Bien que la cour de l'hôtel fût profonde et que cette personne eût glissé très-rapidement devant ses yeux, il avait cru reconnuili-e ÛI°" de Libessac.
La comtesse chez M. de La Vauguyon ! L'alliée déclarée de Lucien avait ses entrées dans la place!
Cela intriguait et môme inquiétait beaucoup Monseigneur. Résolu à s'assm'er qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, il se blottit dans l'angle de la porte par laquelle la chaise allait sortir et^ se couvrant le visage de son chapeau, il attendiL
Presque au môme instant la chaise passa devant lui. Ce n'était pas une erreur: la comtesse de Libessac quittait M. de La Vauguyon. Qu'allail-elle faire chez lui? C'est ce qu'entreprit de découvrir le rusé prélat.
Dissimulant toute crainte, il enti-a, le visage épanoui, chez le vieux gentilhomme.
— Eh bien! monsieur le duc, demanda-t-il après les premières politesses d'usage, quoi de nouveau à la cour?
— A la cour... pas grand'chose, lit M. de La Vauguyon.
— Et ailleurs?
— Oh ! ailleurs, c'est différent, dit le duc en hochant soucieusement la tôte. Il souffle dans l'air comme un vent de rébellion...
— Allons donc! lit l'évêque en haussant les épaules.
— Vous ne me croyez pas? reprit M. de La Vauguyon. Pourtant, regardez bien autour de vous. Je ne dis pas que la rébellion ait encoie gagné le peuple; mais elle est déjà -dans la bourgeoisie et dans les parlements. Les parlements ! mais vous savez bien qu'ils ont été de tout temps les adversaires de la royauté 1
— Sans doute, mais ils ont été tant de fois dissous...
— Vous imaginez-vous pour cela qu'ils se soient découragés? qu'ils aient rien perdu de leur puissance et de leur prestige?
— J'en suis convaincu.
— On voit bien que depuis longtemps vous avez quitté la France, Monseigneur, sans cela votre intelligence ne se méprendrait pas à certains signes qui, cependant, sont bien faits pour la préoccuper.
— Quels signes?
— Ce procès des Lionnay et Gouffre...
— Eh bien?
— Eh bien ! il revient sur l'eau comme un cadavre, Monseigneur. Avant-hier, on n'en parlait pas. Hier, on s'en entretenait à voix basse. Aujourd'hui, on en cause à haute voix. Le parlement s'émeut, s'agite...
— Eh! nous le bâillonnerons! fit Sa Grandeur avec impatience.
— Comment?
— N'avons-nous pas des amis? Monseigneur le Dauphin ne m'a-t-il pas offert...
— Je l'en ai dissuadé, interrompit le duc.
— Vous! et pourquoi?
— Parce qu'il suffirait que le Dauphin s'employât en votre faveur pour que votre cause devînt plus mauvaise encore. Ne vous êtes-vous donc aperçu de rien?
— Oh ! pardon. J'ai bien vu que les dispositions de messieurs les conseillers au parlement n'étaient plus les mêmes qu'à mon arrivée, répondit Monseigneur. A cette époque ils se montraient froids, mais irréprochablement polis; maintenant ils sont visiblement hostiles.
— Vous voyez donc bien que j'ai raison.
— Sans doute, mais ces messieurs n'ont pas dit leur dernier mot, fit dédaigneusement le prélat Ceux qui ne se laisseront pas séduire par nos promesses seront peut-être moins insensibles à des propositions plus persuasives...
En même temps, il faisait avec le pouce le geste de compter de l'argent.
— Ne vous y fiez pas ! dit M. de la Vauguyon; il y a des entêtés chez ces gens-là, et nous sommes, nous principalement, de ceux qu'ils n'aiment pas.
— Vous verrez... répliqua Monseigneur avec un sourire confiant.
— Je ne demande pas mieux, certes, mais, hélas!...
Le duc, au lieu d'achever sa pensée, secoua la tête avec incrédulité.
— Alors parlons d'autre chose, proposa le prélat d'un ton léger. N'étiez-vous pas en bonne fortune quand j'ai frappé à la porte de votre hôtel?
— Oui, avec une amie de trente ans bientôt.
— Vraiment ?
— Et la plus plus vertueuse de toutes les femmes ! Mais, au fait, vous la connaissez, c'est la comtesse de Libessac.
— Oui... ce nom... en effet... balbutia Monseigneur avec embarras.
■— Voyons, vous ne vous souvenez plus de M'^* de Caren ville... l'amie de vou-e cousine Gabrielle ?
— Ah ! c'est juste. Elle est donc à Paris?
Je te tuerais comme un chien ! te voilà donc bien averti. (Page 365.) ,
— A ce quMl paraît.
-— Depuis longtemps? demanda ingénument Monseiemeur.
— Elle ne me l'a pas dit.
— Alors, que venait-elle faire ici? fit Monseigneur. Mais, pardon, reprit-il aussitôt, je suis peut-être indiscret.
— Du tout, Monseigneur, du tout. Elle venait m'entretenir d'un fait auquel vous vous êtes assurément intéressé pour le moins autant qu'elle.
Aô-»^ Liv. **
— Quel fait ?
— La disparition de Gabrielle de Méricourt.
— Ah ! cette vieille histoire...
— Que voulez-vous ? les vieilles gens n'ont que de vieilles histoires à raconter.
— Mais en quoi la disparition de Gabrielle peut-elle intéresser M"" de Libessac?
— Je ne sais. Cependant elles ont été très-liées, m'a-t-elle assuré.
— Sans doute, mais ce n'est pas une raison... à vingt ans de distance... pour... Elle avait nécessairement un but en se présentant ici.
— Oui. Elle voulait savoir qui M"" de Méricourt avait épousé.
— Et, comme vous l'ignoriez, il vous a été impossible...
— Pas le moins du monde, interrompit M. de la Yauguyon, je le savais.
— Et vous le lui avez appris? fit Monseigneur en se croisant les bras.
— Pourquoi pas? répondit naïvement le duc.
— Que la peste vous étouffe ! s'écria involontairement le prélat en frappant du pied.
— Plaît-il? demanda M. de La Vauguyon abasourdi.
Monseigneur se mordit les lèvres. Il venait de commettre une faute, qu'il ilnportait de réparer sans retard, sous peine d'éveiller des soupçons terribles.
— Eh oui ! continua le prélat en modérant sa colère. Ne savez- vous pas que la comtesse de Libessac est devenue la plus puissante alliée de mon plus dangereux ennemi?
— Qui? quel ennemi?
— M. Lucien de Saint-Germain, capitaine aux carabiniers du roi.
— Lui! Comment?
— Il est l'amant de M"« Lionnay.
— Ah! je comprends.
— Et il recrute pour son compte tout ce qu'il peut trouver de protections à la cour.
— Mais, demanda M. de La Vauguyon, quel rapport y a-t-il entre ce M. de Saint-Germain et la démarche de la comtesse? entre ce capitaine de carabiniers et le duc de La Tournaie?
— Je serais fort embarrassé de vous le dire, répondit Monseigneur; mais je gage que c'est une nouvelle perfidie qui se trame contre moi.
— De quelle façon?
L'évêque hésitait à répondre. Pourtant il résolut d'aller au-devant de l'accusation dont il se sentait prochainement menacé, s'il ne réussissait pas à en finir par un coup terrible avec les manœuvres de plus en plus inquiétantes de ses adversaires.
— Qui sait?... dit-il avec un vilain sourire. Ce M. de Saint-Germain est capable d'insinuer que je suis pour quelque chose dans la disparition de Gabrielle et de son mari...
— Vous! Par exemple!
— N'ai-je pas hérité d'elle?
— C'est ^Tai, mais dans quelles conditions? A votre retour d'un voyage qui durait depuis six ou sept années! Et M. de Riballière n'a-t-il pas hérité de son cousin, lui aussi? Il faudrait donc l'accuser... Non. Ce serait trop absurde! On n'osera pas.
— Ne vous y fiez pas, duc! Ces gens-là sont capables de tout.
— Heureusement que dans un cas semblable il ne manquera pas de voix qui s'élèveront pour vous défendre.
— Dieu me devrait bien cela! gémit hypocritement le prélat en poussant un douloureux soupir.
— Il vous fera cette grâce, certifia M. de la Vauguyon.
— Allons, fit Sa Grandeur avec la résignation d'un martyr, je vois que, du moins, je puis compter sur vous, monsieur le duc.
— Assurément, Monseigneur.
— C'est pour moi la plus douce des consolations, monsieur, ajouta le prélat en levant les yeux au ciel et en posant la main sur son cœur.
A ces mots, il salua M. de La Vauguyon de l'air d'une victime qui marche au supplice et se dirigea lentement, la tête baissée, vers la porte de soitie. Il eut le courage de traverser les appartements, l'escalier, la grande cour de l'hôtel avec cette allure théâtrale; mais, dés que la porte d'entrée se fut refermée sur lui, dès qu'il se trouva dans la rue, affranchi de toute contrainte, il donna libre carrière à l'agitation extrême dont il était possédé.
— Le misérable! l'imbécile! murmurait-il en marchant à grands pas. Par vanité, par sottise, uniquement pour donner une preuve de son étonnante mémoire, il vient de livrer à la comtesse, et par conséquent à Lucien, le nom du mari de Gabriclle! A présent, ils n'ont plus rien à apprendre.
Il réprima difficilement la malédiction qui allait s'échapper de ses lèvres. En arrivant chez lui, le premier visage qu'il apei'cut fut celui de Bazile.
— Ah ! dit-il avec une sourde colère, tuas voulu devenir mon comjdice malgré moi... eh bien! suis-moi, je vais donner carrière à tes ambitions, maître coquin!