‹ MonseigneurChapitre 13 sur 48 · L HOTEL DE NORMANDIE · texte numérisé non relu

L HOTEL DE NORMANDIE

Monseigneur était dans une rage indescriptible. La maladi-esse qu'avait commise M. de La Vauguyon, maladresse qu'il ne pouvait pas lui reprocher, puisque le duc ignorait quelle portée avaient ses révélations, grandissait de minute en minute le dange qui menaçait définitivement l'assassin de Gabriclle et de son mari.

Bazile avait suivi son maître, très-inquiet de l'état dans lequel il le voyait lentrer, et attendait silencieusement que le prélat lui adressât la j.arole. Monseigneur avait pénétré dans sa chambre comme un boulet.

Là, il s'était laissé tomber dans un fauteuil, tellement bouleversé, à ce point absorbé j)ar les terreurs qui hantaient son imagination, qu'il ne se rappelait plus que son intendant était auprès de lui.

Baziie, lui, ne quittait pas son maître des yeux.

C'était un homme paisible que Baziie, né pour la vie béate et contemplative de l'oisif, simple dans ses goûts, aimant modérément les femmes, leur préférant la bonne chère et adorant le bon vin.

Pour être heureux en ce monde, il ne lui avait manqué qu'une chose : l'argent.

Aussi, depuis que son compère Etienne lui avait indiqué le moyen de s'en procurer et surtout depuis que le procédé avait si merveilleusement réussi, il songeait sérieusement à quitter le service de Monseigneur, à se retirer dans son pays et à vivre en honnête bourgeois.

Déjà ce rêve était réalisable. En ajoutant aux trente mille livres que lui avait données son maître les vingt mille qu'il avait prélevées depuis quatorze ans, en sa qualité d'intendant, sur les dépenses de la mai.son, il possédait un avoir de cinquante mille livres, ce qui, au denier cinq, lui constituait un revenu de deux cents livres par mois.

Or, il y a cent ans, c'était quelque chose que deux mille cinq cents livres de revenus, en province principalement, où la vie était large, facile et ridiculement peu coûteuse.

Baziie rêvait donc de se retirer dans son pays. S'il y avait seulement possédé une maisonnette grande comme la main, il n'aurait pas attendu plus longtemps, car il commençait à trouver la vie beaucoup trop agitée depuis quelque temps chez l'évêque de Silistrie.

Malheureusement, pour avoir une maisonnette avec un jardinet, tels que les rêvait notre homme, il aurait fallu disposer de huit ou dix mille livres pour le moins.

Cela trottait si fort en tête de Baziie, qu'il avait résolu d'arracher à son maître cette suprême largesse et de lui faire ses adieux dès qu'il l'aurait obtenue.

Plus que Jamais il y était décidé, aujourd'hui que l'orage semblait grossir et tourner à la tempête.

Baziie voyait, en effet, se contracter les traits de son maître, tandis qu'un rictus amer crispait sa lèvre, que des gestes d'impatience lui échappaient et qu'il brandissait dans l'espace un bras menaçant.

— Oui, se dit-il, il faut en finir.

Mais il eut beau remuer, s'agiter, tousser, le prélat ne faisait pas plus attention à lui que s'il avait été seul.

Baziie entreprit enfin de rompre ce silence embarrassant.

— Monseigneur m'a fait l'honneur de me demander, dit-il.

Au son de cette voix bien connue, le prélat releva la tête, passa la main sur son front, comme pour y eÏÏacer les traces d'un songe pénible, et devint aussitôt maître de lui-même.

— Ah ! tu étais là? fît-il.

- Sans doute. Monseigneur m'avait appelé en me disant qu'il avait besoin de mes services.

— C'est juste, dit le prélat. Approche et écoute bien ce que je vais te dire, ajouta-t-il d'un ton sévère. Depuis que je t'ai payé, et que je t'ai payé si cher! tu m'appartiens. Tu es plus que mon complice, lu es mon esclave, mon bien, ma chose. Tu dois m'obéir comme le nègre obéit au planteur. Tu as voulu qu'il en soit ainsi... tant pis pour toi! Et souviens-toi bien que, si jamais il te prenait envie de me désobéir ou de me trahir, je te tuerais comme un chien. Te voilà donc bien averti. As-tu quelques objections à faire?

En présence de cette résolution froide et énergique, de cette parole sèche et brève, de ces regards qui lui entraient daiis le cœur comme deux lames de poignard, Bazile, qui pourtant avait fait provision de courage pour réclamer les dix mille livres qu'il ambitionnait, ne trouva pas un mot à répondre.

Il fit de la tête un signe négatif. La démoralisation était complète.

— A la bonne heure! fit le prélat enchanté de l'effet qu'il avait produit. El maintenant, réponds. Tu es né tout près de Paris, je crois?

— A Meaux, oui, Monseigneur.

— Bien. C'est un joli pays, assure- t-on...

— Ravissant, Monseigneur, s'écria l'intendant dont le visage s'éclaircit.

— Et tu le connais bien?

— Assez bien, Monseigueur, puisque, grâce à vos bontés, j'ai pu de temps en temps aller y passer quelques jours.

— Je m'en souviens. 11 me semble même que tout dernièrement encore tu m'as demandé...

— L'an dernier, oui, Monseigneur. J'y suis resté un bon mois.

— Tu y as donc de la famille?

— Pas précisément. J'y ai quelques parents.... très- éloignés....

— Avec lesquels tu as conservé des relations?

— Fort peu.

— Alors tu n'as autour de toi ni scrupules à garder, ni intérêts à ménager?

— Aucuns, répondit l'intendant fort étonné.

— Bien, reprit Monseigneur après une pause. A présent, connais-tu une gentille petite maison, qu'on pourrait louer ou acheter dans les vingt-quatre heures, qui serait toute meublée, dans laquelle on n'aurait pour ainsi dire qu'à entrer pour se coucher ou se mettre à table?

— J'en connais plusieurs. Monseigneur.

— Oh! un instant! l'arrêta le prélat. Ce qu'il me faudrait, c'est un maison qui fût assez loin de la ville pour en être un peu isolée, assez près pour que la distance n'effraye personne... en un mot moitié maison de ville et maison de campagne.

— Cela peut se trouver plus facilement encore, répondit Bazile. Il y a, à i)eu de distance de Meaux, une foule de maisonnettes qui réunissent les conditions que vous exigez... une entre autres qui me faisait bien envie l'année dernière!

— Et que tu n'as pas achetée?

366 MONSEiaNEUR

. — Non. Monseigneur.

— Pourquoi?

— Parce que je n'étais pas assez riche.

— Elle vaut donc bien cher?

— Dix mille livres.

— Eh bien! maintenant que tu m'en as extorqué trente mille, tu pourrais te passer cette fantaisie.

— Pas encore, fit Bazile avec un gros soupir.

— Qui t'en empêche?

— C'est que... balbutia l'intendant, j'ai placé déjà ces trente mille livres,

Le prélat haussa les épaules et toisa son laquais d'un air de mépris écrasant.

— Écoute, coquin, lui dit-il, tu vas partir à l'instant pour Meaux en chaise de poste. Tu t'assureras que cette maison est toujours à vendre. Si le propriétaire y est disposé, tu l'achèteras sur-le-champ.

— 3Iais j'ai dit à 3Ionseigneur...

— Tu m'as dit qu'on t'en avait demandé dix mille livres, je vais t'en donner douze.

— Oui, Monseigneur, fit Bazile, dont la face rubiconde s'illumina d'un large sourire.

— Attends, ce n'est pas tout.

— Je suis aux ordres de Monseigneur. -

— Il faut encore que tu me trouves autre chose.

— Quoi?

•— Une femme.

— Une domestique ?

— Non, une femme d'extérieur assez convenable pour qu'elle puisse passer pour ta femme ou pour ta sœur.

— Ah ! je comprends, dit l'intendant en clignant finement de l'œil.

'—Je ne te demande pas de comprendre, interrompit sévèrement Monseignem*. Dès que tu auras acheté la maison, lu t'arrangeras de façon à ce qu'une chambre soit toujours à ma disposition ou àcelle de quiconque te remettra un mot de moi.

— Oui, Monseigneur.

— Il serait possible, en effet, que dans deux ou trois jours j'eusse besoin de celte chambre.

— Tout sera prêt.

— Bien. Encore une recommandation : il faut que cette femme soit discrète. Par conséquent, tu auras bien soin, quoi qu'il arrive, de ne prononcer aucun nom,

— C'est convenu.

— Alors, va te préparer. Dans un quart d'heure tu te mettras en route.

: Bazile était au septième ciel. Sa maison, sa chère maison, il allait donc l'avoir! Au moment où il sortait, son maitre le rappela.

— Envoie un d.e nos laquais chez Patouiilot et fais dire à Colibri de venir me. parler, ordonna-t-il.

Bazile s'empressa et alla faire ses préparatifs de départ.

Son cœur débordait d'une joie folle. Comment! son maître allait lui donner l'argent nécessaire à l'acquisition de la bicoque qu'il convoitait. Est-ce que, par hasard, Monseigneur espérait faire acheter cette maison en son nom par son intendant? Pas si bête ! Bazile comptait bien profiter de Toccasion pour réaliser le rêve qu'il avait caressé. C'est en son nom, à lui, qu'il achèterait cette maison.

Aussi avait-il des ailes.

Bien avant le quart d'heure que lui avait accordé le prélat, il tenait à la main sa valise. Malheureusement Colibri n'était pas encore arrivé.

— Mon Dieu! pourvu qu'il vienne! pensa l'intendant.

Il était écrit que ce jour-là ses vœux se réaliseraient aussitôt qu'il les aurait exprimés.

En effet, Colibri entra, l'oreille aux aguets, le nez au vent.

Bazile l'introduisit sans tarder auprès de son maître. Il allait se retirer, quand Monseigneur le retint d'un geste.

— Colibri va partir avec toi, lui dit-il. Dés que tu auras fait ce que je t'ai ordonné, à quohiue heure que ce soit. Colibri montera à cheval et viendra m'en informer sans perdre une minute. Est-ce bien compris?

— Parfaitement, Monseigneur, répondirent à la fois Bazile et Colibri.

Le prélat remit alors à son intendant la somme qui lui était nécessaire et le congédia.

Pendant que Monseigneur essayait d'échapper par de nouvelles embûches aux filets dans lesquels il se sentait sourdement enlacé, M""* de Libessac avait regagné son appartement, toute joyeuse du résultat que ses démarches avaient obtenu.

Nul doute ne pouvait plus, en effet, subsister dans son esprit. Les renseignements fournis par le maréchal de Richelieu et par le duc de La Vauguyon coïncidaient si parfaitement que toute erreur était impossible.

C'était bien le duc de La Tournaie qu'avait épousé Gabrielle de 3Iéricourt,

S'en assurer était la moindre des choses. II sufUsait d'aller à Bléré pour en acquérir l'irréfutable certitude.

La comtesse ne sut donc pas résister au désir de communiquer à Lucien celte importante découverte.

Elle le fit prier de venir à l'instant. Ainsi que nous l'avons dit, le jeune officier arriva accompagné de Montclavel, pendant que Papillon se mettait en faction à l'angle de la place des Trois-Maries et surveillait la porte d'enliée.

Dès que Lucien parut, M™' de Libessac lui fit part de ce qu'elle venait d'apprendre et lui raconta comment elle y était parvenue.

Malgré tout, notre héros hésitait à le croire : mais Montclavel, qui connaissait Versailles et la cour beaucoup mieux que lui, savait que le duc de La Vadguyon était pour ainsi dire un homme impeccable en pareille matière. Or, puisque le maréchal de Richelieu avait également prononcé le nom du duc de La Tournaie, il était difficile de conserver la moindre arrière-pensée.

— D'ailleurs, ajouta Edouard, nous avons encore un moyen de nous convaincre.

— Lequel ? demanda Lucien.

— Puisque le duc de La Tournaie était colonel des chevau-légers en même temps que mon "père était colonel des gardes-françaises, il n'est pas possible qu'ils ne se soient pas connus, au moins de nom. Veux-tu que nous essayions par lui d'obtenir de nouveaux éclaircissements?

— Volontiers, dit le capitaine.

— Eh bien! viens, proposa Montclavel.

Avant de se retirer, Lucien mit un genou en terre devant la comtesse.

— Je ne sais en quels termes vous remercier, madame, dit-il d'une voix pénétrée. Vous êtes réellement ma providence. Tout ce qui m'est arrivé d'heureux en ce monde, c'est à vous que je le dois. J'ai contracté envers vous de telles obligations, que je désespère de pouvoir m'acquitter jamais. N'accusez donc pas mon cœur, s'il est impuissant à m'inspirer des expressions capables de traduire ma reconnaissance, madame; mais croyez que tout ce qu'il est humainement possible d'imaginer pour vous témoigner ma gratitude, je le ferai, dût-il m'en coûter la vie, que je vous dois, dût-il m'en coûter mon amour, qui m'est plus cher encore que la vie!

A ces mots, il déposa sur la main de la comtesse un baiser respectueux.

— A tout à l'heure, madame! dit-il en entraînant Montclavel.

Ensemble ils se dirigèrent vers l'hôtel qu'habitait le père d'Edouard, et qui était situé à l'entrée de la rue de Lille.

Le comte les reçut, comme toujours, à bras ouverts.

C'était un beau gentilhomme, très-bien conservé, et qui portait allègrement le poids de ses soixante-deax ans.

— Avez-vous connu le duc de La Tournaie, mon père? lui demanda Edouard.

— Qui? le colonel de chevau-légers?

— Lui-même.

— Certainement, je l'ai connu.

— Beaucoup?

— Intimement.

— A quelle époque?

— Ma foi! je ne me rappelle pas trop...

— Cherchez bien, mon père, c'est très-important.

— C'est qu'il y a si longtemps... dit le vieillard à demi-voix, en fouillant au plus profond de ses souvenirs. J'étais capitaine à cette époque.

— Et lui?

— Lui aussi.

— Quel âge aviez-vous?

— Oh! moi, j'étais de dix ou douze ans plus âgé que le duc

— Et vous aviez alors...

— Trente-trois ou quatre ans.

— Donc il en avait vingt-deux environ.

— Précisément.

— Et vous teniez garnison à Paris?

Je commençais à désespérer de le voir, quand il arriva enfin! (Page 376.)

— Tous les deux.

— Jusqu'en quelle année y êtes-vous resté ?

— Jusqu'à ce que j'aie pris le commandement de mes gardes-françaises, c'està-dire en 1730.

— Et lui, qu'est-il devenu ? le savez vous ?

— Certes. Deux ans après, il a épousé une riche héritière et il a acheté un résiment de chevau-légers.

47'"« Liv.

aïO MONSEIGNEUR

— Assistiez-vous à son mariage ?

— Non.

— Pouvez-vous nous dire le nom de la jeune fille qu'il a épousée?

— Du tout. On m'avait envoyé en garnison à Tours en ce moment-là, de sorte qae je n'appris qu'indirectement le mariage du duc de la Toumaie.

— El depuis... l'avez-vous revu?

— Jamais. Lors de mon retour à Paris, le régiment du duc était en garnison dans le Nord.

— A Lille? demanda Lucien, qui ne perdait pas un mot de cette conversation.

— Justement, répondit le vieux gentilhomme.

— Eh bien? continua Edouard, le duc n'esl-il jamais revenu à Paris?

— C'est ce qu'il me serait impossible de te dire.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'entendis plus parler de lui jusqu'en 1743, époque à laquelle son régiment rentra à Versailles. Ce jour-là je m'informai de lui et j'appris que, depuis plus de trois ans, les chevau-légers n'avaient plus de colonel!

— Comment cela? interrogea Edouard.

— Personne ne put me donner la moindre explication. Le colonel avait quitté Lille pour aller rejoindre sa femme. Depuis ce temps-là on ne l'avait pas revu. Voilà le refrain qui sortait de toutes les bouches.

— En effet, dit Edouard, c'est également tout ce que nous avons pu recueillir de notre côté.

— Comment! demanda le vieux gentilhomme, vous êtes donc en quête du duc de la Tournaie.

— Oui, mon père.

— A quel propos ?

— Vous vous souvenez bien de ce que je vous ai raconté ces jours-ci sur la naissance de Lucien. Je vous ai dit que nous connaissions le nom de son assassin, celui de sa mère, et que nous étions sur le point de découvrir celui de son père.

— Oui, Eh bien?

— Eh bien ! selon les renseignements qui nous ont été transmis, l'époux de €abrielle de Méricourt, c'est le duc de la Tournaie.

Celte révélation saisit si fort le vieux gentilhomme, qu'il se prit à trembler de lous ses membres.

— Quoi! balbutia-t-il d'une voix émue, en se tournant vers Lucien... tu serais le fils d'Henri... de mon ancien compagnon d'armes... de mon plus vieil ami!... Je ne m'étonne plus si j'ai été pris à ta vue d'une si tendre pitié, si je t'ai toujours témoigné tant de sollicitude. C'était le ciel qui m'inspirait. . Mais Tiens donc que je t'embrasse...

Le vieillard l'attira dans ses bras et l'embrassa tendrement. Alors il recula de quelques pas pour l'examiner.

— C'est que c'est vrai!... murmura-t-il en le regardant. Peut-être e.st-ce parce

que je suis prévenu; mais il me semble maintenant que tu lui ressembles... Oui, positivement... non pas Irait pour trait, mais il y f. quelque chose... Tout à coup, il poussa un cri de terreur.

— Mais j'y songe ! s'écria-t-il en pâlissant, si tu es le fils de Gabrielle de Méri" court et d'Henri, c'est donc lui... le duc, qui a été assassiné dans l'Iiûlel de Libessac?

— Hélas! gémit Lucien.

— Il était donc à Paris à cette époque? Mais oui, je me souviens à présent. Quand je me suis informé de lui, au retour de son régiment à Paris, on m'a dit qu'on ne l'avait pas revu depuis la fin de mai 4740; Or, si je ne me trompe, c'est le 28 mai...

— Que votre charité m'a tendu la main, dit le jeune officier. Oui, c'est bien ce jour-là...

— Et il était parti pour aller rejoindre sa femme! Plus de doute! C'est lui! s'écria le vieux gentilhomme. Comment n'ai-je pas eu cette pensée-là, quand j'ai appris sa disparition,,, H est vrai que cela ne nous aurait pas avancés à grand'chose, ajouta tristement M. de Montclavel. Trois ans s'étaient écoulés depuis l'accomplissement de cette horrible tragédie. Toute constatation était devenue impossible...

— En effet, dit Lucien. Et puis pourquoi cette idée vous serait-elle venue? L'esprit d'un gentilhomme tel que vous peut-il concevoir de semblables monstruosités?

— Assurément non. Mais, reprit le colonel, puisque vous avez découvert tant de choses, avez-vous découvert comment Henri de la Touruaie et sa femme se trouvaient dans l'hôtel de M™^ de Libessac?

— Oui, répondit Edouard.

— Comment ?

— C'est le laquais de l'assassin qui a trahi, dans un moment d'ivresse, une partie de ce secret.

— Quel est-il ?

— Le voici : La duchesse, la mère de Lucien, était descendue à Paris dans une hôtellerie de très-modeste apparence. Elle s'y trouvait sans doute fort à l'étroit, car son cousin la décida à quitter celte hôtellerie pour venir s'installer dans l'hôtel absolument désert et isolé de la comtesse, qu'il avait loué le jour même.

• — Je comprends. Eh bien ! que vous a-t-on dit dans cette auberge ?

— Quelle auberge ?

— Celle où la duchesse était descendue.

— Nous n y sommes pas allés.

— Pourquoi? Là, pourtant, vous auriez pu recueillir quelque trace précieuse du passage des malheureux à I^aris.

— Sans doute, mais nous ignorons quelle est cette hôtellerie.

— Mais je le sais, moi, fit M. de Monclavel.

— 11 serait possible ! s'écria Lucien.

— Ou du moins je m'en doule, corrigea le vieillard. Ce doit êlre la maison où demeurait Henri au temps où il était simple capitaine... une belle et large chambre, avec deux fenêtres, au premier étage, tendue de draperies rouges... Je la vois encore. Il a habité pendant quatre ans cette maison.

— Et elle existe encore ?

— VHôlel de Normandie ? Je crois bien ! Avant-hier encore j'ai aperçu son enseigne, en passant sur la place du Palais-Royal.

— Vite! courons, fit Lucien, en toute hâte!

Le pauvre garçon était tout bouleversé. On devine avec quelle curiosité i avait suivi les moindres nuances ue l'interrogatoire qu'Edouard avait fait subir à son père, avec quelle avidité il avait bu les réponses du vieux gentilhomme.

A mesure qu'il faisait un pas de plus vers la découverte de la vérité, son impa. tience redoublait et son cœur était agité de sentiments tumultueux.

Entendre parler de ces chers morts, qui avaient été son père et sa mère, lui causail une sorte d'acre volupté. Chacun des minutieux détails qui se rattachaient à ces existences si tôt brisées, l'intéressait plus peut-être que s'il les avait connus, s'il avait reçu leurs caresses, s'il avait été à même de les apprécier à leur juste valeur.

Or, si les indices fournis par 31'n« de Libessac étaient précieux, celui que venait de donner M. de Montclavel avait bien son importance. Il pouvait faire la lumière autour d'un point jusque-là demeuré très-obscur. Il permettrait de reconstituer presque dans son entier le drame sanglant dont le duc et sa jeune femme avaient été victimes.

Aussi Lucien voulait-il courir de suite à l'hôtel de Normandie, sans s'inquiéter si le comte ou son fils allaient le suivre.

Ce fut le vieux gentilhomme qui l'arrêta.

— Un instant! lui dit-il. Laissez-moi le temps de prendre mon chapeau et mon épée.

— Seriez-VGUs donc assez bon pour m'accompagner? demanda le jeune capitaine.

— Assurément, mon ami. J'ai la prétention de pouvoir t'ôtre utile encore, riposta M. de Montclavel. Tu ne sais donc pas que je connaissais tout le monde autrefois dans cette maison?

Lucien courut lui chercher son épée et son chapeau, qu'il lui tendit. Le vieux gentilhomme prit les devants et descendit l'escalier avec une légèreté bien rare à son âge. ,

— Oui, reprit-il, dès qu'il se trouva dans la rué, je connaissais tout le monde à i'hôtel de Normandie, depuis la mère François jusqu'à Pierre et à Justine, le valel et la femme de chambre.

— La mère François! dit Lucien tremblant. Elle était donc bien vieille?

— Du tout; c'était le duc qui l'appelait ainsi, parce qu'à son âge une femme, et une femme laide surtout, ne compte plus guère quand elle a dépassé la trentaine. Or, si la mère François est toujours de ce monde, elle ne doit pas avoir plus de soixante-cinq ans, et tu vois que les miens ne me gênent guère.

— Vous pouvez vous en vanter, avoua le jeune officier.

Ils marchaient d'un pas alerte. Au bout d'un quart d'heure, ils arrivèrent sur la place du Palais-Royal.

Les yeux de Lucien eurent fait en un instant le tour de la place.

Au coin de la rue de Chartres, il aperçut bientôt accroché au-dessus d'une petite porte basse, un grand écriteau de bois noir, sur lequel étaient écrits en lettres jaunes ces trois mots : Hôtel de Normandie.

Silencieusement, il le montra du doigt à M. de Montclavel.

— C'est là, répondit le comte avec un signe de tête.

Tous les trois, ils se hasardèrent dans une allée étroite et sombre.

Le vieux gentilhomme s'avançait dans l'obscurité, avec autant de hardiesse que s'il avait eu ses yeux et ses jambes de vingt ans.

Il arriva au bas d'un escalier non moins étroit, franchit cinq ou six marches et pénétra dans une sorte de grand cabinet vitré, dans lequel était assise une femme âgée, au visage sillonné de rides, au front entouré d'une véritable auréole de cheveux blancs.

Le comte s'approcha d'elle.

— Eh bien ! la mère François, lui dit-il, je vois avec plaisir que celte santé ne va pas trop mal.

Elle se redressa lentement et examina le gentilhomme de son petit œil noir, encore brillant.

— Non... pas trop mal... répéta-t-elle machinalement, sans quitter des yeux son interlocuteur.

— Vous ne me reconnaissez pas? lui dit-il.

— Je reconnais votre voix, fit-elle, mais votre nom...

— Le comte de Montclavel... vous rappelez-vous?

— Si je me le rappelle! s'écria-t-elle en se penchant vivement en avant. Le comte de... l'ami de M. de La Tournaie!

Le nom de son père, prononcé par cette femme, fit tressaillir Lucien, comme s'il était sorti d'une tombe.

— C'est bien cela, fit M. de Montclavel. Vous n'avez donc pas oublié non plus mon ami Henri?

— Dieu m'en préserve, monsieur le comte ! Le duc a été le meilleur locataire que j'aie jamais eu.

— Il y a longtemps que vous ne l'avez pas vu, pourtant.

— Oh! oui. Il y a au moins... C'est singulier, dit la mère François, je n'ai jamais oublié celte date.

— Quelle date?

— Celle du jour où il est venu pour la dernière fois.

— Pourquoi?

— C'est qu'il a eu l'air si troublé, si ému, quand je lui ai annoncé que M°« la duchesse avait quitté la maison...

— Ah! vous vous souvenez de tout cela? demanda M. de Montclavel.

'— Comme si c'était hier, monsieur le comte. Et je m'en souviens d'autant

mieux que je n'ai plus entendu une seule fois parler de M. le duc depuis cette époque.

— En quelle année était-ce?

— En 1740, le 28 mai, à sept heures trois quarts du soir, répondit la mère François sans hésiter.

— Écoutez ! dit tout bas à Lucien le vieux gentilhomme.

S'il écoutait! Ah! certes, il se serait bien gardé de perdre un mot de ce qu'il allait entendre.

— Mais, auparavant, dit la mère François, il faut que je vous raconte pourquoi M. de la Tournaie était venu chez moi.

— D'autant plus, fit observer M. de Montclavel, que c'est justement ce que nous venions vous demander,

— Alors, veuillez vous asseoir, messieurs, dit la vieille hôtesse.

Elle voulut se lever pour faire les honneurs de ce qu'elle appelait son salon; mais le comte l'en empêcha.

— Vers le 16 mai de celte même année 1740, commença-t-elle, je reçus de M. de La Tournaie une lettre datée de Lille, où son régiment tenait alors garnison, dans laquelle il m'annonçait la prochaine arrivée de sa jeune femme à Paris.

« Comme elle est sur le point d'être mère, i m'écrivait-il, t et comme elle

• entreprend, pour me faire goûter plus tôt les joies de la paternité, la moitié du « chemin qui nous sépare, je vous recommande d'être aux petits soins pour elle

• et de mettre à sa disposition, quoi qu'il en coûte, la chambre que j'ai si longt temps occupée chez vous.

i Je ne tarderai, du reste, pas à venir l'y rejoindre. J'espère recevoir assez tôt

• du ministère de la guerre le congé que j'ai demandé pour être à Paris le I 28 mai au plus tard. Dès que je serai arrivé, je m'occuperai de trouver pour

• la duchesse un logement plus convenable. » -

« Tel était exactement le sens de sa lettre, si je ne vous en rapporte pas les expressions mêmes, reprit la mère François.

« Conformément à ces recommandations, je fis donc aménager de mon mieux la gi^ande chambre du premier.

t Le 26 mai, vers quatre heures du soir, je vis s'arrêter à ma porte un lourd carrosse, duquel descendit une toute jeune femme dans un état de grossesse très-avancé. Je courus à sa rencontre.

« — C'est à madame la duchesse de la Tournaie que j'ai l'honneur de parler ? lui demandai-je.

« — Oui, madame, répondit-elle, en promenant autour d'elle un regard un peu étonné.

• — Veuillez me suivre, madame, repris-jo en lui tendant la main.

« Je lui fis traverser le corridor un peu sombre de cette maison. Chemin faisant, je sentais sa petite main trembler dans la mienne. Évidemment, elle n'était pas très-rassurée. Cela se comprend. Une duchesse mettant le pied pour la pre-

MONSEIGNEUR TPo

mière fois à l'hôtel de Normandie î... Elle ne fit pourtant pas la plus petite observation.

« Après avoir monté les premières marches de l'escalier, je l'introduisis dans la

chambre.

f — Ah ! dit-elle avec un accent de satisfaction, on respire ici!

I Mais, en même temps, elle jetait un coup d'œil rapide sur les meubles, sur les draperies, sur la tenture. Certainement elle était habituée à un intérieur plus luxueux, car l'aspect de cette pauvre chambre lui donna le frisson.

I Elle ne m'en dit pas un mot; mais je lisais sur sa figure naïve et franche tout ce qui se passait en elle.

« — Vous avez reçu une lettre de M. le duc? me demanda-t-elle.

I — Oui, madame.

, — Vous annonce-t-il le jour de son arrivée?

« — Sans doute, madame. Il espère être ici après-demain.

« — Pas avant, hélas! soupira-t-elle tristement; c'est également ce qu'il m'a écrit.

«Je me retirai discrètement, et je lui envoyai Justine, car j'avais remarqué qu'elle n'avait pas amené de femme de chambre. Il parait que celte fille était tombée malade au moment de se mettre en route.

« Le lendemain soir se présenta une façon d'intendant, tout de noir habillé, lequel me demanda si la duchesse était arrivée, et dej)uis combien de temps, et si elle se plaisait ici, etc., etc.

« Tout en parlant, questionnant, espionnant, il épluchait tout ce qui l'entourait de son regard dédaigneux... J'avais une envie de l'envoyer à tous les diables... Fort heureusement, il partit, et je ne le revis plus.

i Le surlendemain, 28, ce fut un jeune abbé qui se présenta, fringant, pimpant, musqué, l'épée en verrouil, le chapeau sur l'oreille, le jarret tendu.

0 II monta chez la duchesse, auprès de laquelle il resta près d'une bonne heure.

d Enfin je le vis redescendre. Je crus qu'il allait s'éloigner... Pas du tout! Je le vis revenir presque aussitôt avec une chaise à porteurs et suivi de deux portefaix.

« Je n'y comprenais rien.

« Tout à coup, j'entendis un grand bruit. C'étaient les portefaix qui enlevaient les malles de la duchesse.

t Elle-même descendait lentement l'escalier, se soutenant d'une main sur l'épaule du jeune abbé, de l'autre se cramponnant à la rampe de l'escalier pour ne pas tomber.

t — Dès que le duc de La Tournaie arrivera, me dit-elle avec eiïort, priez-le de se rendre à l'hôtel de Libessac, tout au bout de la rue Saint-Dominique. C'est là que je l'attendrai.

i Elle s'éloigna péniblement.

i J'avais envie de la rappeler, de la retenir. L'acte qu'elle commettait était une grave imprudence! Elle s'exposait à accoucher pendant le trajet, au com d'une rue... Elle risquait sa vie, celle de son enfant... Je n'osai pas pourtant. De quel

droit l'aurais-je fait? D'ailleurs elle ne m'aurait pas écoutée. C'était clair ; la nudité de cette maison lui faisait horreur. C'était ce fringant abbé qui Tavait décidée à abandonner cet asile.

t Je ne saurais dire pourquoi : j'étais inquiète.

« Un instant, l'idée me vint de faire suivre par Pierre la chaise de M""? la duchesse, afin d'être bien certaine qu'il ne lui arriverait aucun mal.

« Cette fois encore, je craignis qu'elle ne s'en aperçût, et, pour ne pas désobliger M. de La Tournaie, je ne le fis pas.

f La journée s'acheva sans que le duc parût à l'hôtel. Il était près de huit heures, je commençais à désespérer de le voir, quand il arriva enfin.

• Il lui tardait tant d'embrasser sa femme qu'il voulait, sans rien entendre, après m'avoir jeté un bonjour affectueux, monter immédiatement dans sa cham- . bre. Je fus obligée de l'arrêter au passage et de lui crier : « Elle n'y est pas ! • Je vis son visage se couvrir aussitôt d'une telle inquiétude, que j'ajoutai : f Ou,

• du moins, elle n'y est plus. » En peu de mots je lui expliquai alors ce qui s'était passé.

• Je voulais me disculper à ses yeux, lui faire visiter la chambre que j'avais préparée, afin de lui prouver que j'avais suivi ses instructions... Il n'écouta rien. Je lui donnai l'adresse que m'avait laissée sa jeune femme, et il s'éloigna en courant.

« Depuis, je ne l'ai jamais revu, dit en finissant la mère François avec un accent de profonde tristesse. »

— Peut-être, un jour, vous apporterai-je de ses nouvelles..., lui répondit le vieux gentilhomme.

— Vous devez donc le voir prochainement?

— Je ne sais, ma bonne femme. Dans tous les cas, permettez-moi de vous adresser mes sincères compliments. Vous avez la mémoire aussi fraîche et la langue aussi déliée qu'il y a vingt-cinq ans.

Sur cette promesse énigmatique, M. de Montclavel salua la mère François et entraîna les deux jeunes gens.

Plus aucune obscurité ne subsistait dans l'esprit des trois gentilshommes, relativement à l'identité du duc de La Tournaie. Irrémissiblement, c'était bien lui qui était le mari de Gabrielle de Méricourt, le père de Lucien.

Nous n'oserions pas affirmer que, sur le moment, notre beau capitaine n'en ressentit pas quelque orgueil; mais il était si joyeux d'avoir fait en si peu de temps tant de chemin dans la voie de la vérité, que ce petit mouvement de satisfaction, à son âge, était vraiment excusable.

— Et n'oubliez pas, reprenait le père d'Edouard en s'adressant à son fils et à Lucien, que la déposition de la mère François est une des preuves les plus convaincantes en faveur du but que vous poursuivez. Quant à moi, je n'ai pas besoin de vous protester que le jour où Lucien revendiquera le nom qui lui appartient, bien définitivement à mes yeux, je serai tout à sa disposition.

— Et je vous en remercie, colonel, fît chaleureusement le jeune officier.

— Je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi j'ai laissé la mère François dans

Entrez, dit la femme après un minutieux examen. (Page 381.)

Tincerlitude. C'est que si je lui avais appris la mort de Henri de La Tournaie, il aurait fallu recommencer pour elle ab ovo Thistoire sanglante de cette dfspanlion. Il sera toujours temps de le faire, si Ton ne peut absolument pas se passer d'elle.

— Sans doute, approuva Lucien.

— Et dire, s'écria iM, de Montclavel, que nous avons été pendant vingt et un ans si près de la vérité!... Non, je ne m'en consolerai jamais!

Alors il se tourna vers le capitaine.

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— Eh bien ! que comptes-lu faire à présent? demanda-t-ii.

— Je ne sais pas encore, fit Lucien. Assurément je ne doute plus; mais je voudrais avoir des preuves plus palpables encore. Or, ces preuves, il faudrait peut-être que j'allasse les chercher auprès de la famille de mon père, et... en ce moment... je n'ose pas trop m'absenter.

— Veux-tu que j'y aille? proposa Edouard.

— Non, répondit Lucien, tu as tes occupations aussi. Le mariage de M"' d'£stourbel ne te laisse aucun repos...

— Le fait est, interrompit le gentilhomme, que je donnerais beaucoup pour être débarrassé de ce souci.

— Je conçois cela, dit le capitaine avec un sourire. Aussi, toute réflexion faite, je crois que si je ne puis absolument pas aller à Bléré, j'y enverrai Papillon.

— A ton aise, fît le comte. Maintenant, vous n'avez plus besoin de moi, je vous quitte. A bientôt!

M. de Montclavel s'éloigna, laissant Edouard et Lucien en pleine place du Palais-Royal, très-indécis sur ce qu'ils allaient faire.

— Pour le moment, dit le gentilhomme, tu as promis à la comtesse de lui apporter le résultat de notre fructueuse expédition, il ne faut pas y manquer.

Ils s'engagèrent donc dans la rue Saint-Honoré, pour gagner la rue de la Monnaie, toujours suivis par Papillon qui ne les avait pas perdus de vue depuis une heure et demie, et qui ne comprenait rien à ces pérégrinations à travers Paris.

En voyant revenir Edouard et Lucien chez M"* de Libessac, il alla reprendre son poste d'observation à l'angle de la place des Trois-Maries. Les deux jeunes gens, de leur côté, avaient été introduits près de la comtesse et lui racontaient ce qu'ils avaient découvert.

La joie de la pauvre dame ne connaissait plus de bornes. N'était-ce pas elle qui, la première, avait trouvé la trace de M. de La Tournaie, qui avait lancé le jeune officier sur celte piste? Elle était si contente de ce premier succès, si impatiente d'en obtenir d'autres, qu'elle demanda à Lucien quel jour il comptait réclamer le titre et la fortune auxquels il avait droit. Il lui fit part du dernier scrupule qui l'arrêtait. Il aurait voulu qu'on lui donnât sur la famille du duc de La Tournaie les mêmes détails que la comtesse lui avait fournis sur celle des MéricourL

— Et je n'ose pas aller les chercher moi-même, ajouta-t-il.

— Pourquoi?

— Parce que je ne veux pas me séparer de Raymonde, parce que je sens que si nous nous acheminons à grands pas vers le dénoûment que nous avons préparé. Monseigneur, qui le sait, ne s'endort pas dans une sécurité trompeuse. Or, une infamie ou un assassinat de plus ne coûterait rien à ce prêtre impie. Voilà pourquoi je ne partirai pas. C'est Papillon que je chargerai,.,

— Non pas, interrompit vivement M'"« de Libessac, Papillon vous est trop utile en ce moment pour que vous songiez à vous en séparer.

— Pourtant, madame, je tiens à ce que cette démarche suprême soit faite. Si Montclavel n'avait pas pour rester à Paris des raisons puissantes, si les devoirs

de sa cliarge ne menaçaient pas de l'appeler chaque jour à Versailles, c'est à lui que je me serais adressé; mais je ne veux pas réclamer de lui... en ce moment surtout...

— Cependant, mon ami, proposa Edouard, si personne autre que moi ne peut te rendre ce service, je ne veux pas, pour des considérations toutes personnelles...

— Au contraire, dit Lucien, c'est loi que je tiendrais le plus à garder auprès de moi. J'y suis donc bien décidé. Et, comme je ne j-uis envoyer à Bléré qu'un homme intelligent, connaissant dans ses moindres détails ma naissance, les circonstances qui l'ont accompagnée, ma vie même, il n'y a que Papillon qui réunisse les conditions nécessaires pour mener à bonne fin ces négociations.

— Oh ! pardon, fit la comtesse, si c'est à ces seules conditions que vous tenez, je connais quelqu'un dont la présence à Paris nous est parfaitement inutile et qui connaît mieux que nous, mieux que Papillon, mieux que l'instruction elle-même, le triste drame qui a présidé à votre naissance.

— Qui donc? interrogea Lucien surpris.

— Mon intendant, répondit M'"« de Libessac. Je vous garantis son intelligence, et, quant au reste, souvenez -vous de ce que je vous ai dit. Lui-même a fait dans^ mon hôtel une enquête minutieuse et a cherché à se rendre compte des détails les plus vulgaires.

— C'est vrai, fit le jeune officier.

— Ainsi vous y consentez?

— Assurément, madame.

— Bien, mais songez qu'on doit agir en la circonstance avec une grande circonspection. Il faut donc nous entendre parfaitement sur le sens de la mission dont mon intendant sera chargé.

— Je vous écoute, madame.

— Ainsi il est probable, continua la comtesse, que si vous élevez la moindre prétention sur la fortune de votre père, tous ceux entre qui elle a été partagée vous seront hostiles.

— C'est clair.

— A mon avis, il faudrait donc y renoncer dès à présent.

— Ah ! de grand cœur, madame.

— Quant au titre de duc de La Tournaie, c'est autre chose. Comme personne n'a encore obtenu l'autorisation de le porter, vos cousins s'accorderont pour vous en reconnaître le droit. — ne fût-ce que par jalousie, pour qu'aucun d'eux ne le prenne au détriment de l'autre.

Edouard et Lucien ne purent réprimer le sourire que cette fine observation leur arracha.

— Vous avez raison de toutes façons, madame, dit le capitaine.

— Ainsi vous m'autorisez à résumer en votre nom ces points essentiels dans la lettre que je remettrai à mon intendant pour M. de Riballiér

— Je vous donne carte blanche, madame.

— Alors, dans une heure, Léonard roulera en poste sur le chemin de la Tuu^ raine, promit la comtesse.

Désormais assuré que celte négociation serait liabilement menée, Lucien et Edouard regagnèrent la rue Saint-Honoré, où Raymonde et Lina les attendaient.

Montclavel prit aussitôt la parole et raconta aux deux jeunes tilles quel important résultat cette journée mémorable avait eu pour la cause de son jeune ami.

Pendant ce tem]is, Lucien, immobile, contemplait Raymonde, dont l'adorable visage se colorait du plus vif incarnat chaque fois qu'il était question de celui qu'elle aimait.

— Mon Dieu! murmurait-il avec des larmes dans les yeux. Si j'allais la perdre!...

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