L HOTEL DE LA PLACE ROYALE
Quinze mois se sont écoulés depuis les événements qui ont précédé le récit es-"* Liv. G5
51g LE SECRET D'OR
fidèle que nous allons commencer. Nous sommes dans les premiers jours du mois de mars de l'année 1776.
Jetons tin rapide coup d'œil en arrière et disons en quelques mots dans quel état se trouvait la France à cette époque.
Louis XV était mort de la petite vérole, le 40 mai 1774, au milieu des pîas hideuses souffrances.
Son corps exhalait une odeur tellement fétide, qu'il fallut le transporter sur l'heure et sans pompe à Saint-Denis, sans qu'un regret s'échappât de la poitrine des rares curieux que ce spectacle avait attirés.
Comment, en effet, pourrait-il être aimé du peuple, ce roi qui laissait la France dans un tel élat de ruine et d'abandon? L'ancien édifice social croulait déjà sur sa base; la lutte des parlements et leur dispersion laissaient le pays dans un état voisin de l'anarchie; les finances étaient horiblement obérées; un sourd murmure de mécontentement grondait d'un bout à l'autre de la France.
On ne pouvait pas pardonner à ce roi frivole sa légèreté, son goût effréné pour îes plaisirs, la dépravation qu'il avait montrée pendant les dernières années de son règne, les infâmes spéculations sur les farines auxquelles il s'était livré, pour suppléer par ces ressources indignes à la pénurie du Trésor public et pour satisfaire au luxe aveugle qu'il déj)loyait.
Écoutez ce que dit Anquetil, lequel n'est assurément pas suspect d'hostilité
envers la monarchie :
f Ce prince, écrit-il, a laissé à son petit-fils une cour livrée à un faste dévo- € rant, des finances en désordre, un royaume intérieurement troublé par des f mécontentements sourds. Le murmure, l'inquiétude générale annonçaient f des orages; le relâchement des liens entre le peuple et le souverain faisait « craindre la dissolution totale de l'État. Le monarque, dit-on, prévoyait ces f malheurs; mais, au lieu de songer à les prévenir, craignant la peine et tout < entier à sa jouissance, il semblait dire à la Révolution : Attendez que je n'y
• sois plus » (1).
Et Anquetil écrit cela, après avoir protesté à la page précédente contre les calomnies dont le poursuivaient les • anecdotes de cour • !
On ne désespérait pas encore cependant du salut de la royauté.
Louis XVI, en effet, avait commencé par rétablir les parlements et par renoncer au droit de joyeux avènement ; il avait affranchi les serfs des terres domaniales, aboli la question préalable et révoqué la loi monstrueuse qui rendait les taillables solidaires en matière d'impôt.
Il avait choisi pour ministres des hommes généralement entourés de l'estime publique, tels que Turgot et Lamoignon de Malesherbes, qui supprimaient les corvées et préludaient à la juste répartition des chargea publiques entre tous les
citoyens.
Malheureusement, ces mesures libérales indisposaient contre le roi les orgueilleux gentilshommes et faisaient pousser les hauts cris à celte cour frivole, dont la jeune reine était environnée.
(IJ AtKjuetil, tome XI, page léf.
La lutte s'engageait déjà entre les ministres, que le peuple saluait de ses acclamations, et celte aristocratie hautaine, qui résistait obstinément aux. réformes que les écrivains du dix-huitième siècle et tous les esprits éclairés avaient impérieusement réclamées; si bien que la royauté élait surtout menacée par ceux-là même qui auraient dû s'en montrer les plus zélés défenseurs.
Telle était la situation, a i moment où vont se dérouler les péripéties du drame dont nous avons entrepris le récit.
Parmi les magnifiques hôtels dont la place Royale était encadrée, on en distinguait un, situé au beau milieu de la place, à droite des arcades qui, par la rue de Birague, donnent accès dans la rue Saint-Antoine.
Cet hôtel avait alors un bien plus grand développement qu'il n'en a de nos jours. Sa façade s'étendait sur la place et ses communs sur la rue de Biragueensuite venaient les jardins, dont l'extrémité atteignait la rue Saint-Antoine.
Devant l'hôtel, caché sous l'ombrage naissant des arbres qui protègent la place contre les ardeurs du soleil d'été, un homme se promenait, couvert d'un long manteau,
11 était environ sept heures du soir; la nuit commençait à tomber
Cet homme avait parcouru plusieurs fois dans toute sa longueur l'allée sous laquelle il s'abritaiMl marchait à pas lents, la tête basse, certainement préoccupé d'une idée fixe.
Chaque fois qu'il passait devant l'hôtel que nous avons signalé, il s'arrêtait, examinait les murs, les fenêtres, et semblait les sonder du regard, comme s'il avait essayé de voir, à travers les murailles épaisses ou les fenêtres plongées dans l'obscurité, ce qui se passait à l'intérieur.
Ce regard avait une expression singulière. On y lisait à la fois la curiosité, l'envie, la haine môme.
Après ces haltes successives, le gentilhomme reprenait sa marche silencieuse et se drapait plus soigneusement que jamais dans les plis du manteau qui l'enveloppait.
C'était en effet un gentilhomme, à en juger par les plumes blanches dont son chapeau était orné et par le fourreau d'épée qui soulevait légèrement le bas de son manteau,
II n'avait guère plus de quarante ans ; il était grand et maigre. Son visage osseux était éclairé par deux yeux gris, assez vifs, mais dont les paupières étaient à peu près dépourvues de cils. Était-ce en raison de celte nudité ou seulement par suite d'une habitude invétérée? les paupières avaient contracté un clignement presque perpétuel, qui donnait au regard quelque chose de faux et d'hésitant.
L'expression de la figure répondait, du reste, assez exactement à celle du regard. Les ,)ommettes saillantes annonçaient une ferme volonté; le nez long et aminci, les lèvres pâles et déprimées, le menton pointu et lègèremen», fuyant, donnaient à la physionomie un caractère d'astuce bien accusé, en dépit du sourire éternel par lequel ces lèvres minces paraissaient vouloir protester contre leur véritable signification.
Il est vrai que, pour le moment, l'inconnu était si bien seul qu'il n'éprouvait pas le besoin de dissimuler, et que son sourire avait quelque chose de froidement cruel.
Quoique son corps disparût habilement dans les plis de l'ample manteau qui le recouvrait, il était facile de voir que la taille était élancée, les jambes alertes, et que le gentilhomme ne manquait ni de souplesse ni d'élégance.
Tout à coup il s'arrêta. Sous les arbres, un bruit de pas s'était fait entendre.
Un autre gentilhomme, beaucoup plus jeune et d'aspect bien plus vigoureux que le premier, débouchait de la rue Saint-Louis et se dirigeait d'un pas rapide vers l'hôtel que surveillait si attentivement l'inconnu.
Celui-ci se faufila derrière un tronc d'arbre, écarta lentement le haut de son \ianteau, et dégagea sa main droite. Ce mouvement éclaira d'une lueur mé- ^llique le canon d'un pistolet, que le gentilhomme arma résoliiment.
Alors l'oreille avidement tendue, l'œil étincelant, la lèvre crispée par un sourire satanique, il attendit patiemment que le second gentilhomme passât à sa portée.
Il y eut évidemment chez lui un instant de doute, mais cela dura peu, car celui qu'il observait s'avançait à grands pas.
Au bout de quelques secondes, ce cavalier traversait l'allée sous laquelle se cachait son ennemi.
L'inconnu ajusta lentement et avec un reste d'hésitation.
— Non, c'est bien lui, murmura-l-il. Je le reconnais à sa haute taille et à son torse herculéen.
Aussitôt un coup de feu retentit.
Le cavalier fut atteint, car il chancela, s'efforça de se cramponner à un arbre voisin et tomba.
— Et d'un! dit l'inconnu, qui prit aussitôt la fuite et disparut sous les arcades, dans la direction de la rue Saint-Antoine.
Presque au même instant, apparut un jeune homme, que le bruit de la détonation avait sans doute attiré. Celui-ci n'était probablement pas gentilhomme, car il ne portait pas l'épée, et sa mise, quoique irréprochablement propre, était des plus simples.
Arrivé sous la rangée d'arbres, il fouilla les ténèbres d'un regard perçant.
Il n'aperçut rien tout d'abord.
— Pourtant, dit-il à demi-voix, c'est bien dans cette direction que le coup de feu a été tiré. Non-seulement j'ai entendu la détonation, mais j'ai vu la lueur de la poudre.
Il s'avança avec précaution et finit par distinguer un homme, qui gisait à terrj et qui faisait tout son possible pour se relever. Il courut à lui et lui tendit la main.
— Vous êtes blessé, monsieur? demanda-t-il.
Au lieu de répoudre à cette question, le cavalier leva les veux sur lui
— Brissot! s'écria-t-il.
— Le comte! fit de son côté le jeune clerc stupéfait.
Et, se penchant de nouveau vers lui, il l'aida à se tenir debout.
— Ah çà! qu'est-ce que cela signifie? reprit-il. C'est donc contre vous que ce coup de feu a été tiré ?
— N'en doutez pas, mon ami.
— Par qui?
— Je l'ignore.
— Vous n'avez donc pas vu votre agresseur?
— Non. A peine ai-je vaguement entrevu la silhouette du misérable, qui disparaissait sous les arcades.
— Mais êtes-vous dangereusement atteint?
— Je ne le crois pas, bien que je ressente une vive douleur au côté droit.
— Et où alliez-vous donc?
— Chez le duc.
— Moi aussi. Eh bien! vous sentez-vous assez fort pour franchir les cinquante pas qui nous séparent de son hôtel ?
— Je le crois.
— Alors prenez mon bras et partons, avant qu'un second coup de pistolet vous laisse sur la place.
Le comte parvint à reprendre son équilibre. Malgré l'oppression qu'il éprouvait, il réussit à gagner la porte de l'hôtel, dont Brissot souleva le lourd marteau.
Un grand diable de suisse, de haute taille, la face rubiconde et les cheveux entièrement blancs, vint en personne ouvrir la porte.
— Ah! c'est fous, monsieur Prissot. Tonnez-fous la beine t'entrer... Soudain il aperçut le gentilhomme, le visage crispé par la douleur.
— Que fois-che! s'écria-t-il. M. le gomde est tonc plessé? Ce goup de bislolet gue ch'ai endcntu... c'est tonc...
— Vite, interrompit Brissot, allez prévenir votre maître, et surtout gardezvous bien de parler de cette blessure devant la duchesse !
— Soyez tranguille, monsieur Prissot. Che sais pien, je curs, je foie.
En effet, le suisse, après avoir fermé sa porte avec un soin consciencieux, se dirigea vers l'escalier de l'hôtel.
Le comte et Brissot le suivirent avec une extrême lenteur; mais, dès qu'il eut atteint le vestibule, le comte s'évanouit dans les bras du jeune clerc.
Au moment oîi Brissot faisait asseoir le blessé sur la banquette, le suisse revint, précédant de quelques pas son maître.
Le suisse, c'était Hartmann ; le maître, c'était le duc Lucien de La Tournaye.
Il s'approcha du comte avec un empressementqui témoignait de l'estime et de l'amitié qu'il avait conçues pour lui.
— Eh bien! monsieur de Lally, que viens-je d'apprendre? s'écria-l-il.
En même temps, il l'examinait avec attention. Voyant ijue le blessé ne répondait pas, il lui saisit le bras, comme pour s'assurer qu'il vivait encore.
— Vile ! ordonna-t-il à l'un de ses valets, aiiez chercher le docteur.
Le laquais disparut ; le duc et Bnssot prirent M. de Laily el le transportèrent dans une des chambres du premier étage.
Ils le déshabillèrent, le couchèrent et lui donnèrent les premiers soins.
D'aboi'd très-effrayé, le duc vit avec plaisir que la blessure n'était pas grive et qu'elle n'avait pas entamé les chairs. Le comte avait été atteint à la hauteur du sein droit, et la balle, après avoir troué les habits et la chemise avec la régularité et la netteté d'un emporte-pièce, s'était arrêtée sur une côte et s'était logée entre la peau et la chemise.
Après quelques lotions d'eau fraîche coupée avec du vinaigre, le comte revint
à lui.
Brissot avait raconté sommairement à Lucien ce qu'il avait vu et entendu.
Le duc n'en revenait pas. Comment ! A sept heures du soir ! à la porte de son hôtel ! Il interrogea le comte de Lally, qui ne put que confirmer ce que Brissot lui avait appris.
— Vous avez donc un ennemi? demanda Lucien.
— C'est probable, répondit le comte.
— Le connaissez-vous?
— Pas le moins du monde.
— Quoi ! pas un soupçon ?
— Pas un.
— Voilà qui est étrange ! N'auriez-vous pas été plutôt victime d'une méprise?
— Tout est possible, même cela, fit le comte. Ce qu'il y a de certain, ajouta-t-il en montrant sa blessure, c'est que le coup était dirigé d'une main sûre et que, sans les papiers dont la poche de mon habit était bondée, j'étais traversé de part en part.
— Ah ! tout s'explique, dit le duc. Le fait est que la singularité de cette blessure m'étonnait un peu, moi qui en ai tant vu ! Vous aviez donc des papiers sur vous ?
— Oui, j'avais le brouillon du mémoire que je compte adresser au parlement et dont j'avais promis ce soir de vous donner lecture.
— C'est juste, je m'en souviens à présent.
— Eh bien ! prenez là dans ma poche : je suis sûr qu'il est entièrement troué par la balle.
Le duc s'empara du mémoire el le regarda. En effet, le manuscrit, composé d'environ quinze feuilles pliées en quatre, était percé d'un trou dans toute son épaisseur.
Ce qui demeurait inexplicable pour le duc, pour Brissot, pour le comte luimême, c'était la brutalité et l'audace d'une semblable agression.
Enfin le docteur arriva. C'était le même qui avait soigné M^^^ Darnaud et le père Brahma. Il se nommait M. Rousseau et demeurait rue Saint-Gilles.
Le duc, témoin du désintéressement avec lequel le docteur Rousseau s'était prodigué auprès de la mère de Marcelle et du vieux Seïda, l'avait pris en
amitié el l'avait môme adopté comme médecin, après l'avoir généreusement récompensé du dévouement qu'il avait montré.
Cette bonne action avait obtenu presque immédiatement sa récompense, car Lucien devait au docteur le plus grand de tous les bonheurs qu'il ambitionnât.
L'examen de la blessure fit sourire le docteur.
— Dans une heure M. le comte sera guéri, dit-il. L'oppression qu'il éprouve provient uniquement de l'épanchementdu sang. Avec une douzaine de ventouses il n'y paraîtra plus.
Aussitôt il se mit à l'œuvre.
Il avait dit vrai. Au bout d'une heure, l'oppression avait disparu, et le blessé, presque entièrement soulagé, demandait l'autorisation de se lever.
— Faites tout ce que bon vous semblera, sauf un excès quelconque, dit le docteur.
Le comte s'habilla à la hâte et voulut présenter ses respects à la duchesse.
— Précisément nous allions souper, fit le duc. Venez vous mettre à mettre à table avec Brissot, et qu'il ne soit pas question devant elle de cette vilaine histoire, je vous en conjure !
lisse rendirent auprès de la duchesse, qui leur tendit vivement la main.
— Ah ! quelle agréable surprise ! s'écria-t-elle.
— Mais, décidément, le duc ne vous a donc pas prévenue qu'il nous attendait? demanda le comte.
— Excuse-moi, ma chère Raymonde, interrompit Lucien, mais je suis si heureux depuis trois mois, que le bonheur me l'ait perdre la mémoire.
En disant ces mots, il se pencha vers elle et l'embrassa tendrement.
— Rassure-toi, du reste, rej)rit-il. Je viens de donner l'ordre qu'on mette deux couverts et nous n'avons plus qu'à nous mettre à table.
Se tournant alors vers le jeune clerc :
— Brissot, dit-il, veuillez offrir voire bras à Raymonde et montrez-nous le chemin.
Quelques instants après, ils étaient installés tous les quatre devant une table luxueusement servie et magnifiquement éclairée.
De quoi causa-t-on ? De tout, même de polique. Brissot attaquait la mollesse du roi et de ses ministres, Lucien essayait de les défendre et vantait l'honnêteté de Louis XVL
— Oui, disait Brissot, mais la reine ?
— Eh bien ! la reine est une jeune et très-jolie femme, qui aime son mari...
— Son mari, peut-être... hasarda le jeune clerc, mais non pas son pays — ou plutôt le nôtre, corrigea-t-il. Ne voyez-vous pas que sa situation s'accentue tous les jours, qu'elle devient le centre de la résistance que font aux réformes projetées tous ces écervelés que hante le souvenir de Louis XV et de la Du Barry ?
— Oui, mais convenez aussi qu'on ne peut pas bouleverser du jour au lendemain, sans rencontrer quelques difficultés, les mœurs el les habitudes d'un peuple.
Surtout quand l'esprit d'opposition émane de ceux que ces bouleversements
atteignent le plus directement, ajouta Brissot. Ah! je conviens qu'il doit sembler dur à messieurs les gentilshommes de n'avoir plus de serfs taillables à merci, de renoncer à tous ces jolis droits du seigneur dont ils ont joui et abusé si longtemps; et pourtant était-il possible que de pareilles iniquités durassent plus longtemps?
— Et l'avenir, fit Brissot avec un mouvement d'épaules. Qui sait ce qu'il nous réserve ? Aussi, loin d'y avoir confiance, comme vous, je me demande si les paroles que vous venez de prononcer sont réellement l'écho de votre pensée.
— N'en doutez pas, mon ami.
— Alors pourquoi dépensez-vous votre temps et vos trésors à réparer des maux irréparables? Espérez-vous détourner une catastrophe, désarmer les mécontents, imposer silence à l'immense clameur qui s'élève de toutes parts ? Non. Vous savez bien que des milliards n'y suffiraient pas. Vous engloutiriez dans ce labeur ingrat votre fortune et votre charité, — votre vie peutêtre...
— Décidément vous êtes pessimiste, mon cher Brissot, fit le duc en riant.
— Et vous, vraiment trop optimiste, mon cher duc, riposta le jeune clerc- Mais non, je vois clair dans votre esprit. Il est trop honnête et trop droit pour tromper personne. Vous sentez bien gronder l'orage, vous faites l'impossible pour l'éloigner, vous feignez de ne pas y croire...
— Je vous assure...
— Tenez, interrompit Brissot, voulez-vous répondre franchement à la question que je vais vous poser ?
— Soyez-en certain, promit le duc.
— Eh bien ! croyez-vous que Turgot et Malesherbes seront encore ministres dans six mois?
— Pourquoi pas ?
— Ce n'est pas une réponse, cela. Dites-moi, oui ou non, si vous le croyez.
— Mais je ne suis pas prophète, mon ami.
— Moi non plus, mais je vois ce qui se passe, et je crois pouvoir vous prédire à coup sûr qu'ils n'y seront plus. Alors commencera la débandade. Où nous conduira-t-elle ? Pour moi, quand j'y songe, j'ai peur... je ne vous le cache pas.
— Alors quittons ce terrain brûlant, proposa le duc. Vous savez, ajouta-t-il en souriant, qu'il ne faut pas faire peur à Raymonde eu ce moment.
Alors il se tourna vers le comte.
— Et vous, mon cher Martial, vous vous taisez ?
— Oui, fit le comte. Je crains que Brissot n'ait raison.
— Décidément nous n'en sortirons pas. Allons, dit-il en levant son verre, à la santé de la duchesse î
Les verres se choquèrent avec empressement.
£M.C^j^ui,
Alors... c'est à recommencer. (Page 530).
— Quel dommage que Marcelle ne soil pas là, dit Raymonde. Elle aurait été si heureuse de se joindre à nous!
— Mais, au fait, où est-elle? interrogea vivement le comte. Je n'avais pas osé vous le demander, madame.
— Dans sa chambre, avec le comtesse de Libessac.
— Elle est malade?
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— Pas précisément; elle est indisposée seulement et condamnée par M. Rousseau à garder la chambre deux ou tmis jours,
— Mais enfin, qu'a-t-elle? interrogea Brissot.
— Un simple refroidissement. Elle a voulu hier, malgré Thorrible temps qu'il faisait, aller déposer une couronne de violettes sur la tombé de sa mère. Elle s'est agenouillée, elle a prié un peu longuement, sans souci de la pluie fine et glacée qui lui tombait sur les épaules, elle est rentrée ici avec un peu de fièvre. La fièvre a disparu, le docteur voudrait empêcher un gros rhume de se déclarer, c'est pourquoi il l'emprisonne. Après-demain, je l'espère, elle sera libre.
Le comte et Brissot poussèrent un soupir de soulagement. On quitta la table et l'on passa dans le salon.
Dès que chacun eut pris place autour du bon feu qui flambait dans la vaste cheminée, M. de Lally tira de sa poche le mémoire qu'il avait rédigé.
— Voulez-vous que je vous en donne lecture? proposa-t-il.
— Tiens! s'écria Raymonde, votre papier est tout li'oué ! D'où cela vient-il? Martial ne songeait plus à l'accident dont il avait été victime. Il préparait un
mensonge, lorsque la porte s'ouvrit et la voix d'un laquais annonça :
— Monsieur le baron de Pierre-Lisse !
Comme par enchantement, s'évanouit l'expression de gaîté qui brillait sur tous les visages.
Soit que le baron nes'en aperçût pas, soit qu'il ne voulût pas y prendre garde, il s'avança le jjIhs gracieusement du monde au devant de la duchesse, dont il baisa respectueusement la main.
Puis il se tourna vers les gentilshommes qui se trouvaient là et ne fut pas maître d'un mouvement de surprise en reconnaissant le comte de Lally.
Ce mouvement fut, du reste, imperceptible. Il ne se traduisit que par un clignement répété des paupières et par une légère contraction des lèvres; mais le baron n'en continua pas moins à sourire et ne perdit pas contenance.
— Parbleu, madame la duchesse, dit-il avec beaucoup de désinvolture, permettezmoi de vous féliciter. Vous avez ce soir une mine lesplendissanle de santé et de contentement.
— Il est vrai, monsieur, répondit Raymonde. Je suis aujourd'hui aussi heureuse qu'on peut l'être en ce bas monde.
— Permettez-moi de m'en réjouir avec vous, madame, car nous sommes un peu cousins.
— Cousins! s'écriala jeune femme. Eià quelle mode, je vous prie?
— A la mode de Normandie, si vous voulez, puisque je suis Normand.
— Mais de quelle façon ? insista Raymonde.
— Ne suis-je pas cousin issu de germain de la comtesse de Libessac?
— Eh bien !... j'avoue que je ne comprends pas beaucoup...
— C'est pourtant bien simple, madame. M, le duc de La Tournaye, votre mari, n'est-il pas en réalité le fils adoptif de la comtesse et, dès lors, n'est-il pas un peu mon cousin?
— Ah ! fît la jeune femme en riant, si c'est ainsi que vous l'entendez, nou. sommes tous cousins, monsieur le baron, puisque nous descendons tous d'Adam et d'Eve.
— Remarquez, madame, dit le baron, sans quitter l'immuable sourire qui semblait stéréotypé sur ses lèvres, que je n'ai pas revendiqué cette parenté pour vous faire un compliment désagréable.
— J'en suis persuadée; monsieur, s'empressa de répondre la duchesse.
— D'autres que moi, ajouta le gentilhomme, pourraient être jaloux de l'amitié que ma cousine a conçue pour votre mari, cas je suis son uni(iue héritier naturel, et la comtesse est fort riche ! Mais je m'incline devant l'excellence de son choix et je reconnais que nul n'est plus digne que ce cher duc de s'attirer une si flatteuse ])référence. Quant à vous, madame, vous avez tout pour la mériter : la grâce, l'esprit et la beauté. Je m'estimerai toujours profondément honoré de vous rendre cet hommage.
Ce langage signifiait clairement : — Si vous n'étiez pas là, c'est moi qui hériterais de ma cousine et vous m'avez dérobé son affection avec sa fortune.
Nul ne songea pourtant à protester. Seulement Brissot se pencha à l'oreille de Martial.
— C'est singulier, dit-il à voix basse, je ne l'aime pas, cet homme-là.
— Et moi je ne peux pas le voir en face, répondit le comte de Lally sur le même ton.
Quant au duc de La Tournaye, il feignit de prendre à la lettre ces banalités.
Il est certain que le baron avait dit vrai. Raymonde était dans l'épanouissement de sa beauté.
Agée de trente-deux ans à peine, fraîche encore de toutes les roses du printemps, elle avait un teint mat dont ses opulents cheveux blonds faisaient ressortir l'éclat. Sa peau blanche et fine était irisée çà et là de petites veines bleuâtres qui témoignaient de sa transparence. Ses formes, nettement accusées et dont aucun artifice ne rehaussait les avantages, avaient atteint la perfection de la statuaire, sans rien devoir aux surabondances de l'embonpoint.
Sa taille avait, comme son col, des inflexions harmonieuses; ses mains et ses bras potelés étaient doués d'une grâce enchanteresse.
Cependant elle ne se montra pas trop sensible aux compliments du baron de Pierre-Lisse ni flattée outre mesure de la parenté qu'il invoquait.
Celui-ci ne s'en préoccupa pas autrement et promena autour de lui son petit œil gris et perçant,
— Mais, à propos, reprit-il, je ne vois ici ni ma cousine, ni M"MMarcelle ; n'aurai-je pas ce soir l'honneur de leur présenter mes respects?
— Non, monsieur, répondit le duc. Marcelle est indisposée et Mme de Libessac a voulu lui tenir compagnie.
— Ah! je reconnais bien là cette chère comtesse ! fit le gentilhomme. C'est une véritable sœur de charité. Vous savez aussi bien que moi d'ailleurs quels regrets et quelle réputation elle a laissés aux Moulineaux, qu'elle hahitail autrefois. — C'est singulier, reprit-il, voyant que personne no lui donnait la
réplique, je n'ai jamais pu m'expliquer comment, après de longues années de veuvage et de réclusion presque monastique, elle a pu se décider à quitter son pays, ses habitudes, pour venir s'installer à Paris !
— Pourquoi ? demanda Lucien. Ne trouvez- vous pas qu'elle a assez pleuré le mari qu'elle avait perdu ?
— Dieu me préserve d'avoir une semblable pensée ! s'écria le baron. Je viens de faire trop franchement son éloge pour qu'on suspecte mes intentions et qu'on donne à mes paroles une interprétation qu'elles sont loin d'avoir, mais je m'étonnerai toujours qu'elle soit rentrée dans le monde, auquel elle avait renoncé si résolument, à Tàge où ce monde ne lui offrait plus aucun atirait.
— Mais, en dehors des plaisirs de ce monde dont vous parlez, fit observer Raymonde, ne concevez-vous pas d'autres plaisirs, basés sur l'estime et l'affeo tion ? L'amitié que l'on ressent et que l'on inspire n'est-elle pas une des plus grandes jouissances de la vie ?
— Là seulement est son excuse, dit vivement le gentilhomme, car je conr-'às facilement qu'une affection comme la vôtre ait opéré le miracle dont nous avons été témoins.
— A la bonne heure ! dit Raymonde en riant.
— M™« de Libessac, poursuivit le baron, a toujours éprouvé, du reste, le besoin de s'occuper de quelqu'un ou de quelque chose. Aux Moulineaux elle avait ses pauvres, pour lesquels elle faisait des lieues à pied, hiver comme été, par la bise ou le soleil, par la pluie ou le vent, le froid ou la chaleur. En venant à Paris, elle s'est créé d'autres devoirs. A présent que vous êtes aussi parfaitement heureux qu'il est humainement possible de le désirer, elle vous délaisse pour M"^ Marcelle,
— Eh bien ! où est le mal ? demanda Rrissot. Cette jeune fille n'est-elle pas intéressante à tous égards!
— Je ne dis pas le contraire, se défendit M. de Pierre-Lisse.
— N'est-elle pas jeune, jolie, douce, aiïable ? fit à son tour Martial.
— Assurément, répondit le baron. Je vais même jusqu'à croire que c'est une fille de bonne maison.
— Certes, dit Lucien.
— Vous le savez donc ? interrogea M. de Pierre-Lisse, en levant les yeux sur lui. Vous avez donc du nouveau ?
— Pas du tout ; mais il suffit de voir Marcelle pour être convaincu de ce que vous venez d'avancer. L'éducation que lui a donnée sa mère, en dépit de l'extrême pauvreté à laquelle elle était réduite, prouve que M'"« Darnaud était une femme supérieure, déchue par on ne sait quelle cruauté du sort du rang qu'elle était digne d'occuper.
— Ce n'est pas douteux, dit le baron.
Quelque effort qu'il fît pour ne contrarier personne, sa conversation aigredouce avait fini par déplaire à la duchesse. Après être demeurée juste le temps nécessaire pour recevoir poliment le
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gentilhomme, la jeune femme prétexta un malaise pour solliciter la permission de rentrer dans ses appartements.
Ce fut le signal de la retraite.
Martial et Brissot, qui s'étaient levés pour la saluer, tendirent la main à
Lucien.
— Comment ! dit le duc au jeune comte, vous ne lirez pas votre mémoire?
— Non, mon ami ; pas ce soir, du moins. Il est tellement endommagé que je serai forcé de le faire recopier, et puis... je vous l'avouerai, je ne me sens pas très-bien.
— Pourquoi? demanda le baron. Qu'avez- vous donc, monsieur de Lally.
— Rien, ou du moins peu de chose, monsieur. J'ai été tout à l'heure, au moment où j'entrais chez M. de La Tournaye, victime d'une inconcevable lâcheté, et sans le précieux mémoire que je portais, il est plus que probable que je ne serais pas là.
— En vérité ? s'écria M. de Pierre-Lisse, en ouvi-ant démesurément ses petits yeux gris. Contez-moi donc cela.
Martial lui raconta ce qui s'était passé et lui montra les soixante feuilles de papier percées d'outre en outre par la balle du meurtrier.
— Tudieuîcher comte, je vous fais mes félicitations. Vous l'avez échappé belle ! dit le baron. Et vous allez rentrer chez vous à pied ?
— Oh ! je vais presque bien à présent,
— Mais ne craignez-vous pas de faire quelque mauvaise rencontre?
-- Pas ce soir, du moins. Mon ennemi inconnu a dû croire que j'étais mort, en me voyant tomber sur la place, puisqu'il a pris aussitôt la fuite.
— Du moins, vous me permettrez de vous reconduire jusqu'à votre porte, dit le gentilhomme avec un louable intérêt.
— Merci, monsieur Brissot m'a déjà oflert son bras, et je l'ai accepté.
— Qu'à cela ne tienne, mon cher comte. En pareil cas, deux bras valent mieux qu'un. L'hôtel de Lally n'est-il pas sur le quai des Tournelles ?
— Oui, monsieur.
— Alors, comme c'est précisément sur mon chemin, je ferai route avec vous, à moins que vous ne vous y opposiez formellement.
— J'accepte volontiers l'honneur de votre compagnie, dit Martial en s'inclinant.
— Alors, fit Lucien, je n'ai que faire de vous accompagner ainsi que j'en avais l'intention. Je vous laisse, mon cher Martial. Si par hasard le docteur vous faisait garder la chambre pendant quelques jours, je vous serai obligé ne m'en faire prévenir , afin que j'aille prendre de vos nouvelles.
■ — Je n'y manquerai pas, mon ami, promit Martial
A ces mots, ils séparèrent.
Le duc remonta auprès de sa femme, à l'indisposition de laquelle il croyail réellement et non sans motifs.
Quand au jeune comte de Lally, il prit la bras de Brissot et se dirigea vers son hôtel. Le baron marchait à côté de lui.
Chemin faisant, il se fit à nouveau donner les détails les plus circonstanciés sur l'attentat dont Martial avait été l'objet.
— Je n'y comprends rien, dit le comte. Je ne puis môme pas croire que ce coup de pistolet me fût destiné.
— En effet, ce n'est guère vraisemblable, fit le baron. Qui donc aurait à votre mort un intérêt quelconque?
— C'est ce que je me demande, répondit naïvement Martial. Ils étaient arrivés à la porte de l'hôtel.
Brissot voulut absolument reconduire son ami jusque dans sachambre.il ne l'y laissa qu'après l'avoir mis au lit et avoir recommandé au valet de chambre du comte de ne pas s'éloigner.
Pendant ce temps, le baron de Pierre-Lisse avait disparu et regagnait la rue Sam t-André-des- Arts, qu'il habitait.
— Maladroit ! marmoltait-il entre ses dents. Allons... c'est à recommencer.