CE ET COMMENT LUCIEN AVAIT RENCONTRÉ LE BARON
Ainsi que nous l'avons fait entendre dès le début de celte histoire, le duc Lucien de La Tournaye était, depuis son mariage, dans une situation des plus florissantes.
Les biens de sa famille, dont Monseigneur de Silistrie s'était emparé par un double meurtre et qui avaient été restitués par le roi après la mort tragique de Sa Grandeur, représentaient une somme d'environ douze cent mille livres.
Enfin André Lionnay, après avoir partagé avec son frère Henri et son associé Coudre l'indemnité que les Jésuites avaient été condamnés à payer, avait doté Raymonde d'une somme égale à celle que M™« de Libessac avait donnée.
Lucien de La Tournaye s'était donc trouvé à vingt et un ans possesseur d'une fortune représentant cent dix mille livres de revenus.
Lucien était bon, brave, généreux. Il avait toutes les qualités qui signalent à l'attention les hommes véritablement supérieurs.
Quand il eut donné sa démission de capitaine aux carabiniers du roi, il .se vit
fort désœuvré. Pour s'occuper, il dévora tous les livres nouveaux et fut frappé non-seulement des pensées profondément philosophiques qu'ils contenaient, mais encore des injustices criantes qu'ils flétrissaient avec autant d'éloquence que^ de vérité.
II fut d'autant plus vivement ému par ces lectures que lui-même avait remarqué déjà à quel degré de licence la noblesse en était arrivée et à quel déplorable état de pénurie la France avait été réduite par les prodigalités du dernier roi.
Quand la famine éclata dans Paris, par suite des spéculations hideuses dont les grains étaient l'objet, Lucien pensa que son devoir était de remédier autant qu'il lui était possible aux souffrances dont il était témoin.
Ne pouvant étendre sur la ville entière sa main bienfaisante, il restreignit aux limites du quartier qu'il habitait les largesses qu'il répandait.
En quelques années, il devint l'idole de celte petite portion de peuple à laquelle il rendait la vie. Son nom était connu et béni dans les plus humbles masardes. On ne s'étonnera donc pas d'avoir vu, dans les premières pages de ce récit, les groupes tumultueux se calmer à son approche, les portes fermées s'ouvi-ir devant lui.
Hâtons-nous de dire qu'il avait été merveilleusement secondé dans cette tâche par tous ceux qui l'entouraient ; car, pour subvenir à tant de maux, il avait été forcé de prendre non-seulement sur le superflu, mais encore et bien souvent sur le nécessaire.
Raymonde avait renoncé volontiers à quelques bijoux de prix; Ludivine et Papillon, qui administraient l'intérieur, avaient pourvu en conséquence aux nécessités de la maison.
Quant à M™« de Libessac, elle avait ouvert, sans compter sa bourse aux malheureux, et, sans la sagesse de Lucien, peut-être se serait-elle laissée entraîner au-delà de ce qu'elle pouvait faire.
Tout le monde savait donc quelle part active les amis et les serviteurs de Lucien avaient prise à ses générosilés.
Si son hôtel n'était pas un temple, il était environné peut-être de plus de respect et de vénération que ne l'étaient les églises, où la généralité des prêtres, il faut bien en convenir, ne brillait pas précisément par ses veitus. Brissot ne s'était pas trompé quand il avait dit au duc de La Tournaye: i II est impossible que vous pensiez ce que vous dites, et que vous ne sentiez pas gronder l'orage, i
Lucien le sentait bien, mais par un restant d'esprit de caste, il ne voulait pas l'avouer. Seulement il consacrait tout ce qu'il possédait de forces et d'argent à apaiser les es|U'its, à détourner cet orage.
11 ne se faisait pas illusion, son aumône était une goutte d'eau versée dans la mer ; mais il n'en poursuivait pas moins son œuvre, trouvant tout naturel qu'un membre de la noblesse réparât les fautes que la noblesse avait commises. Le père Brahma avait recueilli toutes les bénédictions qui s'élevaient autour du nom de La Tournaye ; lui-même, indirectement il est vrai, avait ressenti à plusieurs reprises les effets de cette main toujours ouverte.
Les derniers événements qui précédèrent sa mort le décidèrent à rompre le silence , qu'il avait fidèlement gardé, et à livrer au duc le secret dont il était maître.
Lucien hésita beaucoup.
L'existence de ce trésor n'était-elle pas une fable? Fallait-il croire aux paroles d'un vieillard épuisé par la maladie et les souffrances ? Ce conte de fées n'était-il pas une hallucination de moribond?
Tout est admissible.
Aussi Lucien ne ressentit pas la joie que bien d'autres à sa place auraient éprouvée, en recevant cette confidence. Il n'était ni ambitieux ni avare, il n'éprouvait pas le besoin de grossir sa fortune par des moyens illicites ou par des surprises.
Raymonde, à qui il soumit ces scrupules, n'était pas loin de les partager.
La comtesse de Libessac, seule, les battit en brèche, car disait-elle fort judicieusement , plus vous serez riche, plus vous pourrez faire le bien.
Ce raisonnement ébranla quelque peu les résolutions de Lucien. Si simple qu'il fût, il avait une grande valeur aux yeux du gentilhomme, avec les idées duquel il correspondait si directement.
Cependant il hésitait encore.
Depuis quinze jours qu'il avait communiqué à Raymonde et à la comtesse, sous le sceau du secret le plus absolu, les renseignements que lui avait fournis le vieux Seïda, il n'avait pris aucun parti.
Ce fut le docteur Rousseau, qui, sans le savoir, triompha de ces iiTésolutions.
Depuis leur mariage, Lucien et Raymonde n'avaient pas d'enfants.
Consultations coûteuses, prières, pèlerinages même, tous les moyens avaient été sucessivement épuisés par le duc et par la duchesse. La religion n'avait pas opéré le miracle que la Faculté avait été impuissante à réaliser.
En causant avec le docteur Rousseau, après la mort du père Brahma, Lucien amena naturellement la conversation sur ce terrain spécial.
— Avez-vous jamais voyagé ? demanda le docteur.
— Non, répondit le duc.
— Eh bien ! lâtez-moi d'un bon voyage, monseigneur. Non pas d'un voyage de Paris à Orléans ou môme à Marseille, mais d'un vrai voyage qui vous retienne absent pendant six mois au moins.
— Et vous croyez... fit Lucien étonné.
— Je ne crois rien, dit le docteur. J'ai remarqué que ce moyen réussissait quelque fois. Essayez-en, si bon vous semble, mais rappelez-vous que je ne vous le donne pas comme infaillible.
— Peut-être... murmura le gentilhomme, qui devint pensn.
Il était décidé maintenant. Il n'avait rien de caché pour Raymonde, il lui avoua donc quel motif le faisait partir,
La jeune femme sourit. Elle n'avait qu'une foi médiocre dans le dérivatif du docteur ; elle tremblait à la pensée des dangers que présentait une si longue traversée et un séjour, si court qu'il fût, dans ces climats brûlants.
^\lONSEIa^'EUR
Devisant cliaqiie jour, ils arrivent enfin à Pondichéry. (Page 540).
La comtesse de Lil)essac la raisonna, sermonna, el finit par la convaincre.
Le dépari de Lucien, renseignements pris, fut irrévocablement fixé au 25 janvier 1775.
En dépit des vagues espérances que le docteur Rousseau avait fait entrevoir, Raymonde était de plus en plus inquiète, à mesure que cette date terrible approchait.
07"^' Lrv. 67
Bientôt il fallut avouer aux amis de Lucien que le voyage projeté allait s'effectuer. Bien entendu, il ne fut pas question du but secret de cette lointaine expédition.
Ah ! que vous êtes heureux, monsieur, de pouvoir aller où bon vom
semble ! soupira Brissot.
— Mais, au fait, où allez-vous? demanda le jeune comte de Lally.
— Dans l'ïnde, répondit le duc.
— Dans rinde ! s'écria Martial. De quel côté?
— Dans les environs de Pondichéry.
— Est-il possible ! fît le comte, excessivement troublé.
— C'est si vrai que dans dix jours je me mets en route.
— Ainsi, c'est bien arrêté ?
— Sans rémission.
— Et tenez-vous absolument à faire seul ce long voyage T
— Pas le moins du monde. Pourquoi ?
— Parce que je vous proposerais de le faire avec vous.
— Vraiment? dit Lucien enchanté.
— Oui, répondit Marlial. Depuis longtemps j'ai, de mon côté, projeté ce voyage. Je veux aller sur les lieux mêmes oîi mon pauvre père, vaincu par une fatalité irrésistible, a si héroïquement combattu. Je prétends moi-même dresser une enquête sur les faits qui ont motivé son injuste condamnation. Alors, riche des documents que j'aurai amassés, persuadé comme je le suis de l'innocence du martyr, je rédigerai sur cette page lugubre de notre histoire une note que j'adresserai au parlement, et peut-être obtiendrai-je la réhabilitation de cette mémoire si injustement flétrie.
— Vous avez raison, approuva le duc. C'est une noble et sainte mission.
— Ainsi , vous m'acceptez pour compagnon de voyage?
— Certes, et avec le plus vif plaisir.
Cette proposition inattendue dérida le visage assombri de Raymonde.
La certitude que Lucien ne serait pas seul à courir les dangers qu'elle redoutait pour lui calmèrent ses inquiétudes. L'estime qu'elle avait pour le jeune comte lui était en outre un sûr garant que son mari pouvait compter au besoin sur un bras vigoureux et sur une vaillante amitié.
Martial lui-même rayonnait, bien qu'il jetât un long regard de regret sur Marcelle, qui assistait silencieuse à cet entretien.
En effet, depuis la mort du père Brahma, Lucien n'avait pas trouvé convenable que la jeune fille demeurât seule et avait résolu de lui offrir l'hospitalité.
Il crut devoir consulter Raymonde et la comtesse de Libessac. Toutes deux furent daccord pour reconnaître qu'une enfant si jeune et si inexpérimentée ne pouvait pas rester aux prises avec la misère, puisque le vieux Seïda lui avait destiné, au moment de rendre l'âme, une faible parcelle des trésors du raja 11.
Toutes deux, elles se rendirent donc chez Marcelle et lui proposèrent de demeurer avec elles.
La jeune liile accepta avec d'autant plus de joie qu'elle avait l'âui: profondément déchirée par les malheurs successifs qui l'avaienl accablée.
Quelques jours après, elle était installée au second étage, à proximité de la comtesse de Libessac, dont le zèle charitable, ainsi que l'avait fait aigrement observer son cousin, éprouvait toujours le besoin de s'occuper de quelqu'un ou de quelque chose.
KUe avait été admise d'emblée dans la vie de famille et commençait à s'habituer tout doucement à ce bien-être qui lui était inconnu. Ce fut donc chez le duc que Mailial la rencontra pour la première fois. Marcelle n'avait guère plus de seize ans et demi, mais c'était déjà une jolie fille, qui promettait de devenir.i)lus belle encore.
Le jeune comte, en entendant le récit de ses malheurs, s'intéressa vivement à elle et lui témoigna les mêmes égards qu'il aurait eus pour la fille de la maison.
Il ne l'avait pas vue, comme Brissot, sous le misérable costume dont elle était revêtue le jour où, chassée de la rue Villehardouin par les exempts, elle était sans asile et sans pain.
Quand elle lui fut présentée, la comtesse de Libessac et Raymonde avaient déjà pourvu au plus pressé. Elle était habillée très-sim])lement, mais avec beaucou|) de goût, et ne ressemblait pas plus à la fille du vieux vannier que le soleil ne ressemble à une étoile.
Martial fut encore plus touché de sa grâce et de sa candeur qu'il ne fut frappé de sa beauté.
Enfin, le malheur a plus que tout autre des sympathies pour le malheur. A ce titre, Martial était donc mieux disposé que personne à ressentir les efTets de la mystérieuse attraction (jui l'entrainait vers Marcelle.
Il n'était pas le seul, du reste, à subir le charme singulier qu'elle exerçait sur tous ceux (jui l'approchaient.
La comtesse, Raymonde, Lucien, Papillon, Ludivine, tout le monde s'empressait autour d'elle. On aurait dit que chacun prenait à tâche de lui faire oublier ce qu'elle avait souflert.
Quand à Brissot, il n'avait pas plus échappé que les autres à l'épidémie et regrettait avec une amertume sincère que l'état de ses finances ne lui eût pas permis de faire pour la fille du père Bralima ce que lui avait conseilllé son cœur.
Il admirait la transformation que la toilette avait opérée chez Marcelle, et se reprochait presque d'avoir renoncé, en faveur du duc de La Tournaye, à l'œuvre de charité qu'il avait entreprise.
Brissot était tout jeune encore, j)uisqu'il n'avait pas vingt-deux ans. Aussi ne se donnait-il pas la peine de cacher ce qu'il pensait. — Moi aussi, dit-il, le jour où il revit Marcelle, j'aurais pu lui seivir de
père.
Lucien ne put s'empêcher de sourire. Quel étrange père, en elVei, aurait fait ce jeune homme! Comment l'auiait-il protégée contre les écueils de la vie?
Comment se serait-il protégé lui-môme contre la dangereuse intimité d'une jeune fille adoptive de dix-sept ans?
N'importe. C'était un bon sentiment qui lui avait dicté ces paroles de regret, de même que c'était à un bon sentiment qu'il avait obéi le jour où il avait offert sa chambre au vieux, vannier.
Cette générosité était d'autant plus louable chez lui qu'elle était toute spontanée et qu'il ne s'était pas donné le temps de réfléchir aux embarras qu'elle allait lui causer.
Marcelle le sentait si bien qu'elle lui avait voué pour ainsi dire autant de reconnaissance qu'elle en devait à Lucien.
Quant à la comtesse et à Raymonde, elles avaient reçu le jeune clerc avec une extrême bienveillance. Comme les méchants, les bons sont, pour ainsi dire, solidaires les uns des autres.
Les familiers de l'hôtel de La Tournaye avaient donc vécu dans une paix profonde pendant prés d'un mois, quand le départ de Lucien pour les Indes vint y jeter le désarroi.
Martial ne se doutait pas du soulagement extrême qu'il apporta le jour où. il proposa au duc d'être son compagnon de voyage.
Il avait vingt-huit ans à peine. Grand et bien fait de sa personne, à la fois doué d'une force peu commune et d'une grande élégance, il portait haut la lête, qu'éclairait un regard intelligent. Aie voir, campé d'aplomb sur deux jambes bien lom'nées, le torse renversé, la taille hardiment cambrée, le sourire aux lèvres, on devinait qu'il était courageux.
Il jouissait d'une grande fortune et appartenait à une illustre famille. Il aurait donc été un des privilégiés de cette terre, si le plus cruel de tous les malheurs ne l'avait rendu orphelin à l'âge de dix-huit ans.
Son père, à l'issue de la guerre fatale qui nous avait coûté nos colonies de l'Inde, fut poursuivi de telles calomnies, qu'il résolut de venir demander justice en France. Il voulait avoir publiquement raison des perfides insinuations auxquelles il était en butte.
Quoiqu'il vînt de lui-même, et de si loin, chercher des juges, on commença par le jeter en prison et on instruisit son procès.
C'était déjà brutal si ce n'était pas inique, car le comte ne songeait pas à fuir; mais ni le roi ni le duc de Choiseul ne tenaient à ce que la vérité fût connue. Si M. de Lally fût resté libre, il aurait parlé. Pour l'en empêcher, on l'envoya d'abord à la Bastille.
Enfin le jour du jugement arriva. Le comte se défendit avec beaucoup de calme et d'éloquence. Un officier vint le prier de passer dans la salle voisine pour laisser à messieurs le temps de délibérer.
L'innocence de l'accusé paraissait tellement évidente, que tous ceux qui avaient suivi le procès en attendaient l'issue sans la redouter.
Le tribunal était composé de cinq conseillers. Deux concluaient à absoudre, deux autres furent d'avis de condamne]'. Le cinquième demeurait indécis,
flottant sans doute entre l'aiTêt que lui dictait sa conscience et le désir de plaire à M. de Choiseul.
Il est à regretter que Thistoire n'ait pas conservé le nom de ce misérable pour le clouer à son pilori.
En efTet, de lui dépendait tout. Si même il se fût abstenu, la nullité résultant d'un tel partage aurait sauvé la vie du comte.
Depuis un long quart d'heure il flottait irrésolu; quand le président lui demanda :
— Enfin, quel est votre avis?
— Qu'il meure ! s'écria-t-il, mais fiiiissons-en!
Et ce furent ces ignobles paroles qui décidèrent de la vie d'un homme!
Le comte de Lallyfut anéanti. Déjà une grande douleur venait de le frapper. Sa femme venait de mourir a la suite des angoisses que la captivité de son mari lui avait causées. Le jugement scandaleux qui l'atteignait acheva de le briser.
Et pour qu'on ne nous accuse pas de partialité, nous allons donner le texte même de ce jugement qui déclarait :
• Ïhomas-Arlhur de Lally, comte de ToUendal, dûment atteint et convaincu
• d'avoir trahi le roi et la Compagnie des Indes, d'abus d'autorité, de vexat tions envers les sujets de Sa Majesté et les habitants de Pondichéry , pour « réparation de quoi et autres cas résullani du procès^ la cour le prive de ses « états, honneurs, dignités ; le condamne à avoir la tête tranchée par l'exécuteur
• de la haute justice sur un échafaud qui, à cet efl"et, sera dressé eu place de
• Grève, déclare tous ses biens confisqués et acquis au roi. •
Ce fut en vain que M"^ de Dillon et iMM. de Crillon, de Gadeville, de Jussac, qu'on avait refusé d'entendre comme témoins au procès, intervinrent aupiés du roi pour le fléchir; Louis XV fut inexorable.
Martial avait alors dix-huit ans. Une fois, une seule fois, on lui avait permis d'aller à la Bastille pour faire ses adieux à son père.
Quand vint le jour de l'exécution, le peu d'amis qui restait au pauvre jeune homme se rendit chez lui pour le distraire et lui cacher l'horrible vérité.
Le comte avait marché d'un pas ferme au supplice et avait promené sur les milliers d'yeux qui le contemplaient un regard assuré ; puis il s'était agenouillé en murmurant une prière.
Elle n'était pas achevée qu'un lugubre reflet sillonna les airs, un coup sinistre et sourd retentit... c'était la hache du bourreau qui s'abattait sur le cou de la victime. Mais, dans son impatience fébrile, le bourreau avait mal dirigé son coup et une scie, dont la foule entendit avec efl'roi l'horrible grincement, acheva l'attentat commis sui' cette illustre victime.
Au milieu des cris que cette dernière scène avait provoqués, pendant que les femmes s'évanouissaient de terreur et que les hommes se détournaient avec dégoût, un cri plus terrible encore retentit... Le peuple s'écarta respectueuse ment, saisi d'une horreur muette.
Pâle, échovelé, haletant, un jeune homme s'avance en courant.
— Place! place! s'écrie-t-il, c'est mon père qu'ils vont tuer!...
Il s'élance, il bondit, le cou tendu, l'œil démesurément ouvert, il renverse comme un boulet les soldats qui essayent de s'opposer à son passage... il arrive! Il cherche en vain les restes de son infortuné père! Un ruisseau fumant s'offre à ses yeux,... c'est le sang auquel il doit la vie qui coule encore sur l'échafaud.... il s'y roule, il se prosterne, il le couvre de baisers.... On se jette sur lui, on tente de l'arracher à ce spectacle frémissant; il résiste, il se cramponne à tout, ses forces sont décuplées par le désespoir... jusqu'à ce qu'il tombe inanimé dans cette mare sanglante et refroidie....
Poussé par un sinistre pressentiment, le jeune Martial avait échappé à ses amis et s'était dirigé vers la place de Grève; de loin il avait vu briller l'éclair mais il n'avait pas pu arriver à temps pour recevoir le dernier soupir de son père !
Tel était le baptême sanglant que le jeune comte avait reçu du malheur et dont le souvenir n'avait cessé de le poursuivre depuis dix ans.
Pendant quelques années, il était resté dans un état de prostration que justifiait am])lemenl l'immense douleur dont il était pénétré. Enlin il sortit de sa léthargie.
L'iniquité du jugement était si flagrante, qu'on n'avait pas osé le mettre à exécution, ftlarlial n'avait été nullement inquiété dans la possession des biens qui appartenaient à sa famille, quoique ces biens eussent été confisqués.
L'opinion publique s'était si énergiquement prononcée en laveur de la victime, que le jeune comte ne désespéra pas de faire réviser le jugement qui avait condamné son père, et de rendre au nom qu'il portait l'estime et la considération dont il jouissait autrefois.
C'est à cette tâche difficile qu'il avait entrepris de consacrer sa vie, c'est dans ce but qu'il avait fait déjà d'innombrables démarches. Malheureusement, l'instant n'était pas propice. Les parlements avait élé dis])ersés par Louis XV, les conseillers étaient bien plus sensibles à la persécution qu'ils subissaient euxmêmes qu'aux réclamations d'un indifierent.
Aujourd'hui, tout espoir n'était pas perdu. Les parlements venaient de se reconsLiluer; il soufflait comme une brise de justice et de liberté. Nulle occasion plus favorable ne pouvait donc se présenter à Martial pour i)rendre corps à corps ce jugement impie et pour détruire le fragile édifice sur lequel était basé cet arrêt.
Aller chercher la vérité sur les lieux mêmes où le comte de Lally avait commandé, n'était-ce pas le plus sûr moyen de découvrir la vérité? Martial en était si convaincu qu'il n'hésita plus.
Le 25 janvier 1775, il se mit en route avec le duc de la Tournaye.
Lucien était accompagné de Germain, son ancien soldat; Martial emmenait avec lui Baptiste, qui jadis avait été valet de chambre de son père, qui avait suivi le général dans l'Inde et qui ne désespérait pas, lui non plus, d'obtenir la réhabilitation de son maître.
MONSEIGNEUR r.39
.Martial était très-reconnaissant envers le duc de La Tournaye de ce que celui-ci avait tenté en sa faveur.
C'était le hasard qui, pour la première fois, les avait mis en présence chez un ami commun.
Le jeune comte n'avait alors que vingt-trois ans. Il était encore sous le coup des malheurs qui l'avaient frappé; il se tenait à l'écart, sombre et rêveur, ne prenant aucune part aux distractions de son âge.
Lucien fut frapj)é de l'expression farouche qu'il lisait sur cette physionomie loyale et belle. Il demanda au maître de la maison quel élait ce jeune et ténébreux gentilhomme. Dès qu'on eut prononcé son nom, il comprit tout.
Il se fit présenter à M. de Lally. Loin d'éviter avec soin toute allusion au passé, il l'entretint de la criante injustice dont le général avait été victime; selon lui il n'était pas possible qu'on ne revînt pas tôt ou tard sur celte erreur judiciaire. Depuis longtemps, d'ailleurs, ajouta-l-il, le sentiment populaire, même dans les rangs de la noblesse, s'était prononcé pour M. de Lally et avait fait appel du jugement qui l'avait atteint.
— Ainsi, monsieur, demanda Martial, vivement ému, vous croyez qu'il serait possible d'en obtenir la révision ?
— Tant que M. de Choiseul vivra, ce sera difficile, répondit Lucien; mais ce qui est difficile, n'est pas impossible, monsieur. Vous avez encore des amis puissants, j'ai moi-même quelques relations à la cour, et, si vous voulez bien venir causer avec moi de cette affaire, nous aviserons ensemble au moyen d'obtenir le iésultat que vous souhaitez si ardemment.
Martial accepta. Ce fut ainsi qu'il devint un des hôtes les plus assidus del'hôte[ de la place Royale.
Depuis cinq ans qu'il s'était lié avec le duc, le jeune comte avait repris espoir.
Bien qu'il n'eût réussi dans aucune de ses tentatives et que ses placets demeurassent enfouis dans les cartons du ministère, de la volonté de M. de Choiseul, il avait remarqué qu'il était reçu partout avec la plus grande déférence et les témoignages de la plus louchante sympathie.
Lucien lui avait dit vrai. L'opinion publique avait depuis longtemps absous le général. Nulle réprobation ne s'attachait au nom que portait Martial.
La sombre mélancolie qui s'était emparée de lui tout d'abord se dissipa. Sa confiance en l'avenir le rendit ce qu'il était réellement : bon, brave et beau.
La i)iésence inattendue de Marcelle chez le duc de La Tournaye acheva la métamorphose que les encouragements de Lucien avaient commencée.
Martial ne put voir d'un œil indifférent cette belle et naïve jeune fille, si intéressante à tous les titres. L'obscurité même, dans laquelle sa naissance demeurait j)longée, ajoutait à la pitié que provoquaient ses malheurs un attrait mystérieux.
Le regard pénétrant de ces grands yeux noirs, le sourire triste et doux qui déridait parfois les lèvres roses de .Marcelle produisirent en lui un. trouble profond.
n ,e cacha de son mieux, tant qu'il demeura à Paris -^fj^l^];;^^ en route avec le duc, il l'interrogea et lu. fit raconter d un bout a 1 autre douloureuseodyssée de la pauvre enfant. ,, .„„„,i«ait avant
Il s'informa surtout de Brissot et demanda si le jeune clerc la connaissait avant le jour où il lui avait offert l'hospitalité.
La réponse de Lucien ne le rassura qu'à moitié.
Brissot n'avait pas, en effet, sur lui, d'autre avantage que lacté de chanté qu^rivait accompli aVectant d'abnégation. A huit jours prés, Martial avait connu la jeune fille en même temps que le jeune clerc.
Ce qui l'inquiétait Un peu, c'est que Brissot restait à Pans, qu ,1 «t» ,^^™"" un des familiers de la maison et que, pendant les huit ou neuf moi. qu il serait absent, lui Martial, Brissot continuerait à voir Marcelle en toute liberté.
11 se garda bien de laisser voir les inquiétudes qu'il ressentait.
Malgré lui, pourtant, il ramenait si souvent la conversation sur la jeune fille que Lucien ne put s'empêcher de le remarquer et se douta de ce qui se passait
dans le cœur du jeune comte.
Il ne chercha pas d'ailleurs à provoquer ses confidences et se tmt sui une réserve prudente, ne sachant pas lui-même s'il devait encourager ou ru.nei les
espérances de Martial. j^„or.i
Il faillit se trahir cependant, un jour que le jeune comte regrettait devant
lui que Marcelle n'eût ni nom, ni fortune.
- Qui sait? fit Lucien, songeant au million que le vieux Seïda avait légué à sa fille adoptive.
~ Quoi! dit Martial, vous croyez...
Je ne crois rien, interrompit le duc; mais savons-nous si Marcelle n'aura ni nom ni fortune, puisque nous ignorons qui elle est et que, pendant quinze mois encore, il nous est interdit d'ouvrir le manuscrit de M"'^ Darnaud.
- C'est juste, répondit le jeune comte. D'ailleurs, si j'ai hasardé cette réflexion, c'est uniquement dans l'intérêt de la pauvre enfant, car, a mes }eux, qu'elle soit riche ou pauvre, de naissance illustre ou obscure, elle n en sera pas moins une des plus délicieuses jeunes filles que j'aie jamais rencontrées.
Devisant ainsi chaque jour de tous les êtres qui leur étaient chers, ils arrivèrent enfin à Pondichéry, sans autre accident qu'une violente tempête.
Lucien n'avait pas encore confié au jeune comte le but secret de son voyage.
Pour tout le monde, pour Martial même, c'était pour raisons de santé, et par ordonnance du médecin, que le duc avait quitté la France.
Dès qu'ils eurent atteint le but vers lequel ils se dirigeaient, le comte pria Lucien de l'excuser, s'il ne lui tenait pas compagnie du malin au soir, ainsi qu il
- J'ai beaucoup de monde à voir, lui dit-il. J'ai même l'intention de visiter, les uns après les autres, tous les champs de batailles sur lesquels mon malheu-
Dellii marcha en avant. (Page 547,)
reux père a combaliu; il est donc bien possible que je reste quelques jours absent.
Cette perspective cadrait trop bien avec les projets de Lucien, pour qu'il n'abondât pas dans le même sens.
—C'est trop juste, répondit-il. Lepliissùrmoyen de respecter la liberté individuelle est de ne se gêner ni les uns m les autres. Il est possible égaleiueai
es-»" Liv.
que, de mon côté, la curiosité m'entraîne à quelques petites excursions, et comme elles n'auraient pour vous qu'un inlérôt tout à fait secondaire, je ne prétends pas vous les imposer.
— Donc, continua Martial, établissons ici notre quartier-général el rayonnons, FOUS, au gré de votre fantaisie, moi, selon le plan que je me suis tracé.
Après avoir pris un repos de trois jours, Martial, le premier, partit pour Chandernagor.
Lucien resta seul.
Cent fois il avait-été sur le point de communiquer à Martial les confidences du père Brahma, cent fois il avait gardé le silence.
Il avait pour se taire deux bonnes raisons.
La première était une simple question d'amour-propre. Il ne croyait pas aveuglément à l'existence du trésor dont le vieux Seïda lui avait révélé l'existence et ne voulait pas, en cas d'insuccès, s'exposer aux railleries.
Néanmoins, il au! ait volontiers fait bon marché de son amour-propre, si le second motif qui le retenait n'avait été plus sérieux.
En effet, s'il s'était ouvert à Martial du secret dont il était maître, le jeune comte aurait certainement voulu partager avec lui les dangers d'une telle expédition, et comme il était impossible de prévoir combien de jours exigeraient les recherches, c'était dérober à Martial un temps précieux.
Lucien se contenta de se rendre chez le gouverneur et de lui demander un sauf-conduit.
— J'ai l'intention de parcourir le pays et je désirerais, à l'occasion, ne pas être pris au dépourvu, lui dit-il.
Le gouverneur poussa l'obligeance jusqu'à lui proposer une escorte, que le duc refusa.
Il se contenta d'acheter deux chevaux, pour lui et pour Gennain; puis, après s'être enquis minutieusement du chemin qu'il devait suivre pour aller à Adjimore, il lit ses préparatifs, garnit son porte-manteau, fourbit son épée et chargea ses pistolets.
Le soir, il allait se mettre au lit, car il voulait partir de grand matin, quand on frappa doucement à sa porte.
Il alla l'ouvrir et crut reconnaître le personnage qui se présenta:il.
Il l'avait vu le matin même dans la grande salle de l'auberge qu'il avait choisie.
— Je vous demande pardon, monsieur, de me présenter ainsi, dit l'inconnu en excellent français; mais mon nom vous dira sur-le-champ qui je suis, et pourquoi j'ai piis la liberté de frapper à votre porte.
Lucien s'inclina et attendit.
— je suis'le baron de Pierre-Lisse, monsieur, continua ce personnage.
Lucien s'inclina une seconde lois et ne cacha pas son étonnement. C'était la première fois que ce nom résonnait à son oreille.
11 examina ce grand et maigre personnage, dont le regard clignotant et le sourire mielleux ne lui disaient rien qui vaille.
Le gentilhomme s'en aperçut.
— Comment! s'écria-l-il, vous ne me connaissez pas même de nom?
— Je le confesse à ma honte, monsieur.
— Pourtant vous êtes bien le duc de La Tournaye?
— En cliair et en os, oui, monsieur.
— Mais êles-vous bien celui chez qui demeure la comtesse de Libessac?
— J'ai cet honneur, en effet.
— Et la comtesse ne vous a jamais parlé de moi! fit le baron tout décontenancé.
— Jamais, non, monsieur.
— Elle ne vous a donc pas entretenu de sa famille?
— Pardonnez-moi. Elle m'a dit, il y a dix ans, qu'il lui restait un ou deux parents éloignés, avec lesquels elle n'avait depuis longtemps aucune relation, que l'un d'eux même avait disjiaru tout à coup et qu'elle n'avait jamais entendu parler de lui...
— C'est bien cela, fit le baron. Ce parent-là, c'est moi. Je suis cousin de la comtesse...
— A ce titre-là, monsieui', soyez le bienvenu, fit Lucien avec empre.ssement. Que puis-je faire pour votre service?
— lUen, monsieur, répondit M. de Pierre-Lisse, c'est au contraire moi qui viens me mettre au vôtre.
— A quel proi)OS? lit le duc de plus en plus surpris.
— Ne vous ai-je pas entendu ce matin demander le chemin d'Adjimore?
— C'est vrai.
— Eh bien! comme je suis depuis près de dix années dans le pays, je venais vous proposer de vous y conduire.
— Je vous remercie, monsieur, mais je ne me permettrais pas d'abuser...
— Oh ! vous n'abusez pas, interrompit le baron, je n'ai rien à faire.
— Alors je regrette, monsieur, de décliner l'honneur de votre société, mais j'ai tout à l'heure trouvé et retenu un guide. Le marché est conclUj j'en ai payé la moitié d'avance; cet indigène sera ici au petit jour, il est donc trop tard de toutes les façons pour revenir sur ce qui a été fait.
— Tous les regrets sont pour moi, fit M. de Pierre-Lisse, qui se retirait lentement et à regret, ainsi qu'il le disait lui-même.
— Ce sera pour une autre fois, monsieur, dit Lucien en le reconduisant jusqu'à la porte.
Le baron ne pouvait pas décemment insister davantage. Il s'éloigna, légère ment désappointé.
— Que diable va-t-il faire à Adjimore? se demanda-t-il.
Le duc ne s'était pas- trompé II avait aperçu dans la malinée le baron de Pierre-Lisse et avait cru même remarquer que celui-ci l'exiimiuiùl avec une fixité qui frisait l'indiscrctiun.
Comme cela n'avait à ses yeux aucune importance, il s'était éloigné, aj>rès
avoir obtenu les renseignements qu'il demandait, sans se préoccuper de cet inconnu.
Quant au baron, dès que Lucien eut disparu, il s'enquil du nom de ce gentilhomme.
— Ah! c'est le duc de La Tournaye! murmura-t-il quand l'hôte eut satisfait à son désir.
Et il s'en alla, tout pensif.
C'est que, si Lucien ne connaissait pas Te baron, le baron connaissait fort bien Lucien II avait de trop bonnes raisons pour cela !
Il n'ignorait rien de ce que la comtesse Libessac avait fait pour le duc de La Tournaye. Aussi s'était-il informé minutieusement à cette époque de tout ce qui concernait l'ancien capitaine.
Les résultats de ses recherches eurent beau fournir en faveur de Lucien les documents les plus favorables, rien ne justitiait pour le baron le singulier attachement que la comtesse avait conçu pour cet étranger.
Tout d'abord, il s'était imaginé que sa cousine s'était éprise d'une passion tardive pour le brillant officier, mais la jeunesse et la beauté de Raymonde firent tomber d'eux-mêmes ces ignobles souj)Çons.
C'était une raison de plus pour que le baron s'indignât que M™* de Libessac eût pris en si chaude amitié ce jeune aventurier.
Aux yeux de M. de Pierre-Lisse, Lucien n'était pas, en effet, autre chose qu'nn aventurier. Par quelle subtilité, en vertu de quel droit avait-il capté les bonnes grâces de la comtesse ?
Le baron savait bien que Blanche de Méricourt, la mère de Lucien, avait été l'amie d"enfance de M""^ de Libessac, mais, selon lui, cela ne justifiait pas la bienveillance qu'elle lui témoignait, ni Textrême largesse avec laquelle elle se dépouillait à son profit.
Tout autre qu'un aventurier, se disait le gentilhomme, aurait-il accepté les libéralités d'une femme à laquelle ne le rattachaient aucuns liens de famille?
Ce Lucien pouvait-il ignorer que la comtesse avait des parents? Ne les spoliait-il pas, contre toutes les lois de la nature, de Théritage qui leur aj)i)ai-tenait légitimement ?
Le baron ne prenait rien en considération au-delà de ce qu'il considérait comme son droit. Il ne se demandait pas si, par sa conduite passée, il était resté digne ou non des bontés de la comtesse.
Aussi, lorsqu'il se trouva en présence de celui qui l'avait dépouillé, il sentit gronder en lui de sourds ferments de colère.
Que venait faire dahs l'Inde M. de La Tournaye? Il était assez riche pour n'avoir pas besoin de se livrer à des spéculations hasardeuses. Un bonheur insolent avait favorisé toutes ses entreprises. De pauvre et obscur officier de carabiniers qu'il était jadis, il était devenu l'un des gentilshommes les plu*
illustres et les mieux posés.
Quels motifs puissants Pavaient arraché au calme de cette existence, pour braver les dangers d'un voyage lointain et le climat brûlant d'un pays inconnu?
Ces réflexions avaient excité au plus haut degré la curiosité du baron.
Pendant cette longue journée, il avait inutilement cherché une réponse plausible à tous les points d'interrogation qu'il avait alignés.
Quand vint le soir, n'y tenant plus, il se décida à se présenter chez le duc de La Tournaye. Domjitant sa colère, dissimulant sa haine, il e.sj)éra obtenir de Lucien la solution du problème qu'il avait poursuivit sans résultat.
Il échoua.
La prudence de Lucien le mit en garde contre les insidieuses propositions du baron. Non pas qu'il sût à qui il parlait. Jamais le nom de Pierie-Lisse n'avait été prononcé devant lui et il ne savait pas un mot du passé de ce gentilhomme.
Au contraire, du moment que le baron était cousin de la comtesse, il avait auprès de Lucien tous les titres à sa bienveillance ; mais si Lucien n'avait pas voulu confier son secret à Martial, ce n'était pas en faveur d'un homme qu*il n'avait jamais vu qu'il irait se départir de la réserve qu'il avait gardée.
D'ailleurs, il n'avait pas menti en disant au baron qu'il avait choisi un guide.
Quelques heures après son entretien avecle maître de la maison, il avait reçu la visite de ce personnage, qu'accomj)agnait un indigène.
— Monseigneur, avait dit l'hôte, voici précisément un pauvre diable qui se rend à Adjimore et qui, pour une guinée, se fera un plaisir de vous y conduire. Je connais cet homme ; il habitait autrefois Pondichéry, où il exerçait l'humble métier de portefaix; je l'ai môme souvent employé; j'esjière donc que vous n'aurez qu'à vous louer de ses services.
— Mais comment nous accompagne-t-il ? A-t-il donc un cheval?
— Non, monseigneur.
— Il n'a pas, je su])pose, la prétention de nous suivre à pied?
— Pardon, monseigneur, et je puis vous garantir qu'il marchera toujours à la tête de vos chevaux.
— Mais il y a vingt lieues, m'avez-vous dit, de Pondichéry à Adjimore.
— Pas un mille de moins, c'est vr; , monseigneur.
— Et cet homme fera ces vingt lieues à la môme allure que nous ! s'écria Lucien étonné.
— D'une seule traite, si bon vous semble, répondit l'hôte. Et se tournant vers l'Indien :
— N'est-ce pas, Delhi ? ajouta-l il.
Celui-ci ht un signe d'assentime' ', et se prit à sourire, comme s'il s'agissait de la chose la plus facile du monde.
— Eh bien! je ne serais pas fâché de voir cela, fil Lucien émerveillé.
A ces mots, il lira de sa poche une guinée, qu'il glissa dans la main de l'indigène.
— Voici les ari-hes de notre marclié, dil-il. Tu en rece\rras deux, autres, si tu me conduis sans accident à Adjimore.
L'œil de Delhi brilla d'un éclair de joie et son visage s'épanouit.
— Demain, à trois heures du matin, nous nous mettrons en route, dit Lucien en le congédiant du geste.
Il était très-content du marché qu'il avait conclu.
Nul, mieux qu'un habitant du pays, ne pouvait en effet lui éviter les périls de toute nature dont la route était hérissée.
Il s'endormit, presque rassuré déjà sur l'issue de son voyage.
Quant au baron, il ne dormait pas, lui! Non moins que la curiosité, le dépit le tenait en éveil.
— Il a choisi un guide, se disait-il, quel guide?...
Il n'y avait qu'un moyen de le savoir: c'était de guetter l'arrivée de cet homme et de l'interroger.
M. de Pierre-Lisse se jeta sur son lit et essaya de fermer les yeux; mais le sommeil n'eut pas raison des préoccupations qui l'assiégeaient.
Il se leva, se mit à la fenêtre et observa.
Vers deux heures et demie, comme le jour commençait à poindre, il vit venir un homme grand et élancé, portant le costume indigène.
— Tiens ! murmura-t-il, on jurerait que c'est Delhi. Est-ce que ce serait lui qui servirait de guide à Lucien?
Il se souleva sans bruit et descendit.
Dehli s'était assis tranquillement sur le banc de pierre qui se trouvait près de la porte de la maison.
Le baron alla négligemment à lui.
— Ah ! c'est loi, dit-il. Que viens-tu faire à pareille heure?
— Et vous? demanda l'Indien.
— Moi, répondit le baron d'un ton dégagé, je ne peux pas dormir. Aussi je descendais dans la cour pour y prendre le frais, quand je t'ai aperçu. Cela m'a un peu étonné, car ta clientèle ne se lève pas si matin d'ordinaire. Voilà pourquoi je te demandais ce que lu venais faire.
— Je vais conduire à Adjimore un gentilhomme français, qui est arrivé ici, il y a quatre ou cinq jours.
— Tant mieux pour toi, mon ami, car je suppose que M. de La Tournayf s'est montré généreux.
— Ah ! vous savez son nom?
— C'est un de mes amis. Je lui ai même proposé de lui servir de guide,mais il avait déjà traité avec toi, m'a-t-il répondu, et, comme je le sais riche, je pense que tu n'auras pas ù te plaindre de lui.
— Je crois bien ! Il me donne trois fois plus que je ne lui .demandais.
— Combien donc iVt-il promis?
— Trois guinées! fit Dehli avec un regard de convoitise.
— Soixante-quinze livres! fil le baion en avançant dédaigneusement la lèvro
MONSEIGNEUR 5i7
inférieure. Ce n'esl pas le Pérou. Je t'en donnerai cent, moi, si tu veux me servir.
— Cent livres ! s'écria l'Indien, que ce chiffre fit bondir. Que faut-il donc faire? inlerrogea-t-il d'un air déliant.
— Peu de chose, dit M. de Pierre-Lisse. Il s'agit tout bonnement de ne pas perdre de vue M. de La Tournaye pendant tout le temps qu'il restera à Adjimore.
— C'est tout? demanda Dehli.
— Pas encore. Quand il aura quitté cette ville, tu me raconteras tout ce que tu auras vu.
— lilnsuite...
— Si tu as de bons yeux, «u auras a:agné tes cent livres.
— Quoi! ce n'est pas plus dillicile que cela! lit rindigènc, * Il ne pouvait pas croire que pour une chose aussi simjjle on lui promit une si
grosse récompense.
— Seulement, ajouta le baron, il est bien entendu que tu ne répéteras à personne la conversation que nous avons eue ensemble.
— Soyez tranquille, promit l'Indien, je m'en garderai bien.
— AJors, je te laisse. Adieu! Cent livres! N'oublie pas! Le baron disparut aussitôt et regagna sa chambre.
Une demi-heure après, il entendit un grand piétinement de chevaux, dans la cour de la maison. C'était le duc de La Tournaye qui se mettait en route avec Germain.
Dehli marcha en avant.
Lucien n'était ])as dévoré d'impatience. Le trésor du rajah ne lui avait j)as donné la lièvre. Il aurait pu faire en un seul jour le chemin qui le sé])arait d'Adjimore; il aima mieux examiner le paysage et tirer un utile profit de celle expédition.
Il n'arriva donc que le lendemain soir à Adjimore. Dehli le mena dans la meilleure auberge de l'endroit, si toutefois il est permis de donner le nom d'au berge à la maison commune dans lai^uelle il s'arrôla.. Après avoir payé son guide, il le congédia.
Le lendemain matin, il fut un peu étonné de retrouver Dehli à la ])oile de la maison.
Il ne s'en inquiéta pourtant pas. Muni du sauf-conduit que lui avait donné le gouverneur de Pondichéry, il se rendit chez les aulorilés d'Adjimore, et y exhiba la cédule que Seïda lui avait remise.
La cédule lut soumise à mi exaniun minutieux et reconnue parfaitement valable. Le duc actiuiLla un léger droit et fui déclaré, séanco lenanle, lé.-:iliinL' propriétaire de la maison du vieil Indien. Aussilôt, tenant à la main le j)lau que lui avait laissé le père Brahma, il se mit en quèle.
Il était tellement occupé de ces recherches, qu'il n*» remarqua poini (jue Dehli le suivait à dislance et nelequillail pas des yeux.
i.È SECRET D'OR