LA MAISON DU VIEUX SEIDA
Quelque envie qu'eût Lucien de découvrir, sans s'adresser à qui que ce fût, la maison du vieux Seïda, il fut forcé de reconnaître au bout d'une heure qu'il n'y parviendrait pas.
Comme le vieil Indien, il ne connaissait pas Adjimore. Or, le plan, grossièrement fait par un homme qui avait habité le pays pendant près de soixante ans, était incomplet.
Soit que depuis cette époque la ville eût changé d'aspect, — et c'était bien probable, — soit que Seïda eût négligé certains délaiis qui lui pf^raissaient sans importance, il fut impossible au duc de trouver la rue dans laquelle était située la maison du père Brahma,
Force lui fut donc de s'enquérir auprès des habitants.
Très-heureusement le souvenir du prince Djâli et de son serviteur était encore présent à la mémoire de ses sujets. Une pieuse légende s'était même répandue dans le royaume, sur la mort du rajah et de son fidèle écuyer.
Les cavaliers qu'il avait licenciés étaient rentrés dans leurs foyers et avaient raconté comment ils avaient échappé, par une charge héroïque, à la captivité et à la mort ; mais il leur fut impossible de dire ce que le prince était devenu.
Dans le pays, personne ne l'avait revu, mais, cinq ou six mois après sa disparition, un pêcheur, en jetant ses filets, ramena la selle du rajah, que celui-ci avait jetée dans la rivière avant d'entrer à Adjimore.
On fouilla le lit de la rivière, on y trouva l'autre selle et les deux brides des chevaux que montaient le prince et Seïda. Elles furent reconnues par plus de vingt cavaliers qui avaient servi sous ses ordres.
Le bruit de cette découverte se répandit dans toute la contrée. Les brahmes se gardèrent bien de négliger une occasion si favorable! Ils répandirent le bruit que leur Dieu, touché des infortunes du rajah, et pour le récompenser de son courage, l'avait transporté au ciel ainsi que son serviteur, afin de .eur donner la gloire éternelle qu'ils avaient si bien méritée.
Ils s'avancèrent avec précaution. (Page 552.)
Le peuple crul à cette absurde légende, qui grandit et se fortiûa à mesure qu'elle s'éloigna de la date qui lui avait donné naissance.
Quand Lucien prononça le nom du prince Djâli et de Seïda, ce fut donc avec un respect mêlé de crainte superstitieuse qu'on l'écouta.
La maison de Seïda était connue de toute la ville, comme si elle eût été un 69""' Liv. 69
LE SECRET D Oh
lempie. Bon nombre d'indigènes s'arrêtaient pour en baiser le seul! quand le hasard les conduisait dans cette direction.
Lucien réunit donc facilement les indications nécessaires et arriva devan lia maison, dont la porte était restée religieusement fermée.
Il fut un peu surpris de voir un homme prosterné devant cette porte, le frojit incliné dans la poussière, marmottant une sorte de prière, et tellement absorbé dans cette pieuse occupation qu'il ne voyait et n'entendait rien.
Le duc, à qui l'on avait raconté la légende en lui fournissant les renseignements qu'il demandait, se tint discrètement à l'écart, attendant que cet homme eût terminé son oraison.
Cejiendant, comme elle se prolongeait outre mesure, il s'approcha de l'Indien et lui frapjia sur l'épaule.
— Holà! lui dit-il, il faut que je pénètre dans cetl^ maison, fais-moi place, mon ami.
L'homme se releva soudain.
— Monsieur le duc! s'écria-t-il profondément «irpris.
— Dehii! fit Lucien, légèrement eonti-arié.
Il le regarda bien en face, comme {>our lire sur le visage de l'Indien si c'était bien le hasard qui l'avait amené là.
Dehli supporta ce regard avec la plus grande tranquillité.
— Pardonnez-moi, monseigneur, fit-il, je ne vous ai pas vu v^ak et j'ignorais que cette maison fût le but de votre voyage, sans cela je ne vous agirais pas fait attendre.
Mais Lucien ne fut qu'à moitié dupe de cette défaite.
— je veux bien croire, reprit-il, que c'est accidentellement que tu te trouves 3ur mon passage, de même que c'est accidentellement sans doute que tu étais à la porte de ma maison. Je dois te prévenir néanmoins que je n'aime pas les curieux et que si, par un accident de même nature, je te rencontrais sm'mon chemin dans un moment inopportun, je te ferais sauter la cervelle.
Pour donner plus de poids à ses paroles, le duc caressait d'un geste significatif la crosse de ses pistolets.
Quant à Germain, il en avait déjà tiré un de sa ceinture et jeta sur Dehli un regard chargé de menaces.
L'Indien comprit que si le duc était généreux, il n'était pas patient, et que Germain l'était encore moins. Il se retira donc, en protestant de sa bonne foi.
Lucien le suivit des yeux jusqu'à ce que Dehli eût disparu à l'angle d'une rue voisine.
Restait à pénétrer dans l'intérieur de la maison.
La porte était solide et bien fermée. L'enfoncer d'un coup d'épaule était impossible. Germain l'essaya en vain à cinq ou six reprises.
Sur l'ordre de son maître, il dut se mettre en quête dun levier assez puissant pour faire sauter la serrure.
Dix. minutes après, il revint, armé d'une barre de fer qu'il avait achetée cliez nn forgeron du voisinage.
Après avoir résisté aux premières pesées, la porte s'ouvrit enfin. Lucien et Germain pénétrèrent dans la maison, après avoir placé la barre de fer en arcboutant derrière la porte, pour que ])ersonne ne pût s'introduire chez eux à leur insu.
Ici le plan tracé par Seïda devenait lumineusement clair.
La maison ne se composait que de deux pièces, d'un hangar placé à l'entrée du jardin et au fond duquel se trouvait la porte de la cave.
Le premier soin de Germain fut de lever les stores, d'ouvrir les fenêtres et les portes qui donnaient sur le jardin, afin de faire pénétrer un peu d'air et de lumière dans la maison abandonnée.
Tout paraissait y être resté dans un ordre parfait, ou plutôt dans un désordre témoignant d'un départ précipité.
Lucien se rappelant cette scène, telle que Seïda la lui avait décrite, aperçut sur une table un vase, des verres, et quelques débris des provisions que le rajah avait mangées avant de s'éloigner.
Sur un siège de jonc et d'osier, on voyait encore le riche costume que le rajah avait échangé contre les habits moins compromettants de son serviteur. Or, ce costume était magnifiquement brodé d'or et de pierreries, et depuis quinze ans il était resté sur ce fauteuil ; il était donc probable que, depuis le jour oii le rajah avait pris la fuite, personne n'avait osé s'aventurer dans cette demeure.
Quant au jardin, il ressemblait à une forêt vierge, et formait un inextricable fouillis de plante* et d'arbustes, dont aucune main n'avait arrêté l'opulente végétation. La flore indienne s'y épanouissait dans toute sa puissance et sa sauvagerie ; des senteurs embaumées s'en exhalaient et imprégnaient l'air de parfums délicieux.
Après avoir contemplé cet admirable spectacle et aspiré à plein poumons ces pénétrantes émanations, Lucien se dirigea vers le hangar, sous lequel étaient encore abrités tous les outils de jardinage.
Sous ses pas fuyaient des insectes de toute forme et de toute espèce, qui depuis longtemps sans doute avaient élu domicile dans ce tas d'objets disparates, et qui disparaissaient rapidement dans les méandres du jardin.
Fort heureusement pour eux, Lucien et Germain étaient chaussés de fortes bottes capables de défier les morsures de tous les serpents et de tous les scorpions du monde.
Us ne s'tfl'iiiyèrtnt donc pas de ce fouimillement et se dirigèrent sans hésiter vers la | orte de la cave, armés d'une pelle et d'une pioche qui se trouvèrent à leur portée.
Maiiilcn: nt qu'il avait pénétré dans la maison et que certains indices révélateurs lui démon iraient en partie la véracité du récit que le père- Brahma lui avait fait, riiicréiiulité de Lucien commençait a chanceler.
Peut-être le vieux Seïda avait dit vrai... peut-être le trésor du rajah était-i
réellement enfoui sous ces pauvres murailles... loul semblait rendre cette version vraisemblable, — tout, jusqu'à cette pioche et celte pelle, qu'il avait découverts sans les chercher, comme si ces deux outils étaient ceux qui avaient servi les derniers avant que la maison fût abandonnée.
Ce qu'il ne s'expliquait pas, c'est que le vieux Seïda eût mieux aimé vivre misérable pendant de si longues années, à Paris que de revenir à Adjimore, où il aurait pu mourir du moins à l'abri du besom, en admettant même qu'il ne touchât pas au trésor qu'il avait juré de respecter.
Il comprenait difficilement que le vieil Indien eût épousé la cause de son mailre au point de vouloir reposer sur la lerre d'exil et qu'il eût préféré la pauvreté à la honte de se courber dans son pays sous le joug d'une domination étrangère.
Éclairé par la lueur de la lanterne dont Germain s'était muni d'après ses ordres, il descendit l'escalier qui aboutissait à la cave.
Ici les indications du père Brahma étaient encore plus précises. Il avait marqué d'un petit carré noir l'endroit où il prétendait avoir enfoui la caisse du rajali.
C'était donc dans le coin de droite, au fond de la cour que les fouilles devaient avoir lieu.
Sur un signe de Lucien, Germain se mit à l'œuvre; mais, au second coup de pioche, le manche de l'outil vola en éclats.
Ils furent donc obligés de remonter pour chercher une autre manche.
Au moment où ils atteignaient les dernières marches de l'escalier, il leur sembla entendre un bruit de pas précipités.
Ils s'avancèrent avec précaution et tirèrent un pistolet, qu'ils armèrent. Ils ne virent personne, mais, en jetant dans le jardin un regard scrutateur, ils crurent remarquer que les branches de certains arbustes remuaient, comme si elles avaient été récemment frôlées par un homme où par un animal quelconque.
— En avant ! cria Lucien.
Il se jeta résolument dans le massif et Germain s'y élança en même temps que lui; mais ils n'avançaient que très-difficilement à travers l'inextricabie entrelacement des branches qui s'opposaient à leur passage.
Cependant le jardin n'était pas assez vaste pour exiger de longues investigations. Au bout de dix minutes ils avaient atteint le mur de bambous dont il était entouré. La clôture était en parfait état de conservation et ils n'avait vu ni rencontré âme qui vive.
Ilâ cherchèrent sur le sol une empreinte quelconque qui leur servît d'indice, Une découvrirent rien. L'herbe avait si bien envahi les allées, les plates-bandes et les massifs qu'il n'était pas possible que la terre conservât le moindre vestige.
Us revinrent sur leurs pas, croyant avoir été le jouet d'une illusion.
— C'est quelque serpent que votre approche aura effrayé , dit Germain.
Il se tint à l'angle du hangar, le pistolet à la main, les yeux fixés sur la
muraille de verdure qui se dressait devant lui, pendant que Germain taillait un nouveau manche et remettait sa pioche en état.
Quand il eût fini, il se tourna vers le duc pour lui demander de nouveaux ordres.
— Continue à fouiller Tendroit que je l'ai désigné, dit Lucien, et si, par hasard, tu rencontres la moindre résistance, viens me prévenir à l'instant.
Quant à lui, il demeura en sentinelle au poste où il s'était placé.
Depuis une grande demi-heure, Lucien montait sa faction, le pistolet au poing, attentif au moindre bruit.
Rien n'avait bougé dans le jardin ; mais il entendait distinctement chaque coup étouffé de la pioche, que Germain maniait vigoureusement au fond de la cave.
Germain ne savait pas non plus dans quel but son maître avait entrepris ce long voyage et pourtant il ne croyait pas que ce fût uniquement pour faire une promenade au grand air.
Cependant il n'avait essayé par aucune insinuation de pénétrer le secret de son maître. Avant tout il était soldat, c'est-à-dire esclave de sa consigne. Lucien lui avait dit de creuser, il creusait, mais il se doutait bien que si le duc avait fait d'une traite le trajet de Paris à Adjimore, et s'il se livrait dans ce pays ignoré à des recherches si minutieuses, c'était pour un motif de haute importance.
« Or qu'enfouit-on dans une cave si ce n'est un trésor? » se disait Germain avec son gros bons sens.
Il était donc convaincu maintenant qu'il s'agissait d'un trésor.
Cela le rendit prudent à son tour. Lorsqu'après trois quarts d'heure de travail il sentit une résistance, il faillit pousser un grand cii de joie, mais la réflexion lui vint, il étouffa ce cri et monta tranquillement l'escalier.
A peine avait il atteint la dernière marche qu'il vit son maître se précipiter en avant dans le jardin, et qu'il entendit la détonation d'une arme à feu.
Qui avait tiré? Etait-ce le duc? Etait-ce l'ennemi invisible qu'il poursuivait ?
Germain s'élança sur les traces de son maître et l'atteignit à Textrémilé du jardin.
— Monsieur le duc a vu quelque chose? lui demanda-t-il.
— Pas grand'chose, répondit Lucien, mais assez pour être certain qu'un homme a tenté de s'introduire ici et qu'il s'est enfui à mon approche.
— Avez-vous distingué son visage, du moins?
— Du tout. Seulement je réponds que, cette fois, il ne s'agit pas d'un serpent. J'ai parfaitement distingué la silhouette d'un cori)s humain, — et d un Indien, qui plus est. J'ai même pensé un instant que c'était...
— Qui donc? fit Germain eu voyant que son maître hésitait. ^
— Le portefaix qui nous a servi de guide, que j'ai retrouvé ce matin à notre porte, et qui étaii prosterné sur le seuil quand nous sommes arrivés.
— Ah! Delhi?
— Précisément. Cependant je ne saurais en répondre, puisque je n'ai aperçu sa silhouelle qu'à travers les branches. Aussi j'ai fait feu un p^^u au hasard.
— Et vous avez touché, fit tout à coup Germain.
Pendant que son maître lui donnait ces courtes explications, il s'étai' livré à de rapides investigations et s'était arrêté devant le mur de bambou, dont le jardin était enclos.
Il avait remarqué que ces bambous étaient reliés entre eux, de distance en distance, par des liens d'osier fortement tressés et qui formaient une saillie suffisante pour qu'on pût y poser la pointe du pied.
Pour s'introduire dans le jardin comme pour en sortir, celui que le duc avait entrevu avait nécessairement franchi le mur de bambous, puisqu'il n'y avait pas d'autre issue.
En eflet, à hauteur d'homme, Germain aperçut une trace de sang.
Il y posa son doigt, qui en fut teint à l'instant môme, et il le nt voir à son maître.
Lucien ne s'était donc pas trompé, et sa balle ne s'était pas égarée. L'Indien avait été assez sérieusement blessé.
En examinant l'empreinte sanglante qu'il avait laissée, il fut facile de constater même qu'il avait été touché à l'avant-brasouà la main, car les cinq doigts étaient marqués sur le bambou. En haut du mur, la même empreinte existait.
Germain se hissa sur la crête des bambous, mais il ne découvrit lien, sinon à droite et à gauche, d'autres jardins plantés de massifs vigoureux. Qu'était devenu le blessé? De quel côté avait-il pris la fuite? Il fut impossible de s'en assurer.
Il sauta à terre.
— N'importe, dit-il, dans l'état où monseigneur l'a mis, il n'est pas probable que le coquin revienne de si tôt.
Ils regagnèrent la maison.
— Mais au fait, demanda tout à coup le duc comment te trouvais-tu là? Tu as donc interrompu ton travail?
— Oui, monseigneur, vous m'aviez ordonné de venir vous avertir dés que je rencontrerais la moindre résistance.
— Et tu en as rencontré ?
— Si bien que je me suis mis à genoux, que j'ai gratté la terre avec mes mains et que je puis vous affirmer que c'est sur du bois que ma pioche à irappé.
— Ah! fît le duc pensif, est- que décidément le vieux Seïda aurait dit vrai? Viens ! dit-il à haute voix en prenant le bras de Germain.
Mais au moment de pénétrer dans la cave, il se ravisa.
— Barricadons auparavant l'entrée de cet escalier, dit-il.
PrêcJiant d'exemple, il roula deux ou trois vieux tonneaux, des planches, des poutres, derrière lesquels il se plaça; puis, aidé de Germain, il les assujettit solidement avec des cordes qu'il avait trouvées sous le hangar.
Cela fait, ils descendirent.
Apres avoir conlrôlô les assertions de Germain, il se mil à l'œuvre avec lui. A mesure que son domesliiiue creusait plus avant, il enlevait la terre avec la pelle dont il s'était armé.
Le travail n'était pas fatigant, car il devenait de plus en plus certain que le sol de la cave avait été profondément fouillé. La terre était légère, friable et ne résistait jjas sous l'outil.
Au bout d'un quart d'heure, ils avaient mis à nu une planche de bois dur et épais, dont les angles étaient arrondis et qui ressemblait au couvercle d'une caisse.
Il ne s'agissait donc plus que de dégager cette caisse.
Un enfant en serait venu à bout, car plus on avançait, moins la terre offrait de cohésion.
Une heure après, tout était terminé, Lucien et Germain prirent le coflre chacun par un bout et le sortirent du trou dans lequel il était enterré.
— Oh ! que c'est léger ! s'écria Germain.
Lucien ne dit rien, mais il avait fait la môme réflexion.
Il examina le coffre, qui était en parfait état de conservation quoique un peu humide.
Quant à l'ouvrir ce n'était pas possible. Il était fermé par une triple serrure et si hermétiquement qu'une feuille de papier ne serait pas entrée dans le joint du couvercle.
Lucien ne songea môme pas à l'essayer.
Il commençait à croire que Seïda avait toute sa tôte alors qu'il lui révélaitrexsilence de ce fabuleux trésor. Dans tous les cas les indications qu'il avait don nées étaient rigoureusement exactes jusqu'à présent.
Seulement était-il admissible qu'un collre si petit et si léger contînt les trésors des radjahs d'Adjimore et eût réellement la valeur que lui attribuait le vieil Indien?
Lucien doutait encore.
^Avant de remonter la caisse, il alla s'assurer que sa barricade était intacte et constata avec satisfaction que rien n'avait bougé. Donc personne n'avait pu les surprendre.
Us la détruisirent à coups de pioche et transportèrent le coflre dans l'iatérieur de la maison. Là, Germain le lava avec soin, de façon à enlever toute trace de souillure.
Ensuite, sur l'ordre du duc, il redescendit à la cave, combla le trou qu'il avait creusé, pilonna la terre avec force et trouva son maître tranquillement assis sur le coflre, tenant à la main son pistolet qu'il venait de recharger.
Aucun bruit insolite n'était parvenu jusqu'à lui. La leçon qu'il avait infligée à l'inconnu avait décidément porté ses fruits.
— Maintenant, dit-il à Germain, procure-toi un chariot, à quel prix que ce soit, et retouinons à Pondichéry. Va, je t'attends ici.
Germain partit comme une flèche.
Une demi-heure après, il revint, triomphalement juché sur une sorte de voi-
tnre montée sur deux roues très-hautes et d'une incroyable légèreté. Elle était attelée de deux chevaux bizarrement harnachés, mais dont les jambes fines et nerveuses indiquaient la vitesse et l'origine absolument pure,
— Bravo ! fit Lucien, qui avait embrassé d'un coup d'œil ces petits détails.
Il examina le conducteur. C'était un jeune garçon de seize ans au plus, à l'œil vif, à la bouche souriante et à la mine éveillée.
— Bon! pensa le duc. Je préfère ce jeune guide à Dehli. J'en ferai ce que bon me semblera.
Après avoir posé la caisse dans la voiture. Le duc tira sur lui la porte de la maison et sauta en selle.
Le chariot s'ébranla au galop des chevaux; Lucien et Germain l'escortèrent et disparurent avec lui dans un tourbillon de poussière.
A peine étaient-ils restés quatre heures dans la maison du vieux Seïda; mais leurs costumes étrangers, les chevaux qu'ils avaient attachés devant la porte, avaient attiré dans la rue un petit groupe de curieux.
Les habitants du voisinage avaient été, en effet, un peu surpris de voir des étrangers envahir la maison respectée du vieil Indien et s'étaient rassemblés pour discuter sur ce grave événement. Ils virent donc le duc de La Tournaye emporter la caisse, et les propos les plus étranges circulèrent à ce sujet, dès qu'il se fut éloigné.
Lucien n'y fit pas attention. Il était bien armé, bien monté, il n'en demandait pas davantage.
Il mena si rondement le retour que le soir, après s'être arrêté une heure à peine pour donner aux chevaux le temps de manger, il arriva sans encombre à Pondicliéry.
Quand il se vit chez lui, il poussa un soupir de soulagement.
En quittant Adjimore il n'était pas précisément rassuré, nous devons le dire. L'épisode du jardin ne pouvait lui laisser aucun doute. Il avait été épié par quelqu'un. Par qui? Il l'ignorait. Sur qui d'ailleurs se seraient portés ses soupçons? Nul que lui ne connaissait assurément le secret du vieux Seïda, nul ne pouvait donc supposer que ce fût à la conquête d'un trésor qu'il marchait.
Etait-ce par curiosité seulement que cet homme avait pénétré dans le jardin? Peut-être. Cet homme était-il Dehli ? Peut-être oui, peut-être non. Mais l'incertitude dans laquelle était Lucien lui faisait redouter des complications qui ne se réalisèrent fort heureusement pas.
Après avoir fait monter le coffre dans sa chambre, il en confia la garde à Germain et se mit en quête d'un serrurier. Celui qu'on lui indiqua comme le plus habile était un Anglais, qui, depuis dix ans, s'était établi à Pondichéry.
Lucien lui expliqua ce dont il s'agisait, afin qu'il se munit de tous les instruments nécessaires, et le conduisit chez lui.
Soit que l'ouvrier fût réellement très-adroit, soit que les serrures eussent été endommagées parleur long séjour dans une terre humide, il les força toutes les trois en moins de dix minutes. II allait soulever le couvercle, quand le duc l'arrêta brusquement.
Je me faufilai dans les massifs. (Page 5G4.)
— Merci, lui dil-il. Api^oilez-moi demain deuK serrures neuves, les plus solides tjue vous aurez, et oiivraiil avec deux clefs différeiiles : vous les poserez en iiièiiie temps.
L'ouvrier, grassement payé, s'éloigna, et le duc demeura seul, il allait donc enûn savoir ce que valait le secret du vieux seïda.
Lucien avait placé la caisse le long de la cloison sur laquelle ouvrait la porte
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qui, de sa chambre, communiquait avec celle de Germain. De celte façon il n'avait pas à craindre qu'un regard indiscret se glissât à travers le trou de la serrure et surprit le moindre de ses mouvements.
Il avait soigneusement fermé les grands rideaux dont les deux fenêtres étaient garnies; il était donc seul, parfaitement seul, et libre de faire ce que bon lui semblait.
Après avoir allumé les candélabres qui se trouv.ilent sur la table, il poussa le verrou de la porte, comme précaution dernière, et se dirigea vers le coffre d'un pas résolu.
Enfin il souleva le couvercle et recula, subitement ébloui par les éclairs de toutes couleurs qui jaillirenl à la fois, dés que la lumière inonda de sa clarté les pierreries et les diamants dont la partie supérieure du coffre était remplie.
C'était un mirage, une féerie, un rêve! Jamais Lucien, qui déjà pourtant avait vu de bien belles choses, n'avait cojtemplé semblable amoncellement de richessess; jamais tel ruissellement de myriades d'étincelles n'avait fasciné ses regards émerveillés.
Il avait assisté à des bals splendides, à des réceptions où semblaient entas-* sées toutes les magnificences; il y avait vu des hommes et des femmes surchargés de broderies éclatantes et de bijoux étincelanls ; mais, pas une fois, pareille gerbe de miroitements Jumineux, de rayons entrecroisés, ne s'était offerte à sa vue!
Il recula, comme si un bouquet de feu d'artifice avait tout à coup jailli sur ses pas et ne put réprimer un de ces cris étouffés d'étonnement et d'admiration, qui s'échappent involontairement de la poitrine quand on assiste seul à quelque spectacle saisissant des splendeurs de la nature.
Il lui fallut un peu de temps pour se remellre du saisissement qu'il avait éprouvé.
Non, certes, le vieux Seïda n'avait pas menti. Si le coffre était réellement plein, il contenait d'incalculables richesses.
Quand ses yeux se furent enfin hubitué* à ^'-et embrasement lumineux, il se rapprocha et reconnut promptemeat que le coffre lui réservait de bien autres enchanlemenls.
Sous la pression de scn doigt, le panneau de devant s'abaissa en pivotant sur les charnières intérieures qui le retenaient, et Lucien s'aperçut qu'il avait sous la main un de ces meubles semblables à ceux qui se fabriquent en Chine ou au Japon et que l'on nomme * cabinets. •
En effet, le meuble se composait de petits tiroirs juxtaposés et superposés qui s'ouvraient au moyen d'un anneau d'argent finement ciselé.
Ces tiroirs n'avaient guère plus d'un pouce et demi de profondeur, mais Lucien en compta dix-sept, tant en hauteur qu'en largeur.
Il les ouvrit successivement et demeura liltéialement stupéfait, non pas seulement de l'habileté avec laquelle le meuble avait été confectionné, mais surtout de l'ordre parfait dans lequel toute chose était rangée.
Ciiaijue tiroir corilenait en eOet dej pierreries de même nature, de mônw dimension et de môme poids, dejuiis lesj)liis grosses jusqu'aux, plus j)elites.
Celui du milieu, le dix-septième, beaucoup plus profond que les autres, renfermait des jterles de toutes les grosseurs et de toules les nuances, entassées pêle-mêle et sans ordre.
Probablement le prince Djâli ne les avait pas jugées dignes d'un classement aussi sérieux que celui auquel il avait procédé j)Our les pierreries.
Lucien plongea à plusieurs reprises dans ce tiroir sa main, qui disparaissait tout entière, et se plul pendant quelques instants à faire ruisseler en cascades ces perles nacrées sur les asj)érilés des(jiielles se jouait la lumière.
Eiiliii, quand il eut terminé cet inventaire merveilleux, il demeura plongé dans une sorte d'exlase contemj)lalive.
Quoi que lui eussent j)etimis d'es|)érer les confidences du père Bralima,. les calculs de I ucien n'auraient jamais atteint le chiffre que représentaient ces richesses. Il les estima pour le moins à vingt millions.
A vrai dire, il en était fort embarrassé. Que de soins, de soucis, de tracas, allait lui causer celte fortune, dont il n'avait aucun besoin ! Bien cerlaineraent, si la race des rajahs d'Adjimore ne s'élait pas éteinte avec le prince Ojàli, Lucien aurait rendu à sa famille ce trésor dont le hasard l'avait fait héiitier.
Cejiendaut le vieux Seïda avait son idée en le léguant à iM. de'La Tournaye. Il savait que le duc était charitable et généreux à l'excès;, c'est à cause de cela qu'il l'avait choisi j)0ur confident.
Ce qu'il avait voulu c'était fournir à cette âme d'élite le moyen de faire le bien sur une plus large échelle et pour ainsi dire sans compter.
A ce litre Lucien pouvait-il renoncer à cet héritage, se désister de la mission que le mourant lui avait léguée? N'élail-ce pas manquer à ses devoirs envers rhumanîléque de répudier le rôle que lui avait destiné Seïda?
Lucien en jugea ainsi. Ce fut au nom des malheureux qu'il accepta ces richesses, qui l'avaient fasciné d'abord bien plutôt qu'elles ne l'avaient enivré.
Il se releva et laùssa retomber le couvercle de la caisse. Désormais son ])arti était pris. Le trésor du rajah avait un maîlre. Ce maître c'était la Misère.
Si désintéressé qu'il fût de la possession de cette somme énoi-nie, Lucien n'en était pas moins tenu de la conserver.
Quand vint, le lendemain, le serrurier qu'il avait choisi, il lui commanda une caisse du bois le plus commun qu'il pût trouver, ne diflerant en rien de celles dont on se servait dans le j)ays pour les exjiédilions commerciales, ayant par conséquenl l'apparence d'un colis de marchandises; mais il lui donna l'ordre de doubler celte caisse d'une plaque de fer assez forte pour qu'elle pût lésister au ciseau le mieux lremj)é.
L'ouvrier demanda trois jours, pendant lesquels, à tour de rôle, Lucien et Germam ne quittèrent pas d'une minute l'appartement qu'ils occupaient.
A l'heure i)réci.>^e qu'il avait fixée, l'ouvrier revint et revéiil le collVe du rajah d'une solide cuirasse de fer dissimulée sous les a])pareuces de la caisse d'emballage la plus vulgaire.
Quant aux deux, clefs des serrures qui fermaient le coffre lui-môme, Lucien les avait attachées à son cou par un ruban et ne les quittait pas.
Ces précautions une fois prises, il ne voulut pas s'astreindre à une faction éternelle et entreprit quelques promenades.
Pendant ces quelques jours, il avait rencontré deux ou trois fois le baron de Pierre-Lisse, qui s'était informé avec beaucoup d'intérêt du succès de son voyage et l'avait accablé de démonstrations d'amitié.
Lncien l'avait accueilli assez froidement. Il se défiait instinctivement de lui. Non pas qu'il doulât que le baron fût réellement le cousin de ]«•"« Libessac, mais il s'étonnait que la comtesse ne lui eût jamais parlé de lui.
• Or, se disait Lucien, si la comtesse a évité avec tant de soin de prononcer son nom, c'est qu'il est certaines questions auxquelles il lui répugnerait de répondre et qu'elle a rompu avec lui toutes relations. Pourquoi? La comtesse est bonne, indulgente, généreuse. Si le baron n'avait été coupable que de simples peccadilles, il est fort probable qu'elle aurait fermé les yeux... Le baron aurait-il donc commis autre chose que des erreurs de jeunesse? i
Si le raisonnement n'aboutissait pas à une conclusion certaine, il élan basé du moins surdes probabilités assez vraisemblables.
Lucien ne répondit donc à ses avances que par une politesse glaciale. Le baron s'en aperçut, certainement, mais ne se rebuta pas.
Chaque fois que Lucien passait, il l'assaillait de salutations et de compliments. Un jour enfin, il annonça au duc qu'il comptait retourner prochainement en France.
— Mes affaires sont liquidées, dit-il, ma fortune est entièrement refaite, je n'ai donc pas besoin de rester plus longtemps dans ce pays de sauvages. Aussi je ne désespère pas d'être prêt à partir en même temps que vous et d'avoir pour mon retour l'honneur de votre compagnie.
Le duc ne savait que répondre.
— Mais je ne sais pas moi-même... balbutia-t-il. Tout dépend du comte de Lally... L'enquête à laquelle il se livre demandera peut-être beaucoup plus de temps qu'il ne le croit... Ne comptez donc pas trop sur moi comme compagnon de voyage.
— Oh ! rien ne presse, répondit le baron. J'attendrai, monsieur le duc, j'attendrai.
Lucien s'esquiva. Huit jours après, il ne pouvait plus faire un pas sans se rencontrer avec le baron, qui s'attachait à lui comme le lierre à l'ormeau.
Le duc n'aurait i)as enduré ce supplice, si M. de Pierre-Lisse, avec un incontestable es])rit, n'avait émaillé ses conversations d'anecdotes, souvent piquantes, concernant les gros bonnets de la colonie aveclesquels il se croisait.
En huil jours, Lucien était à peu près au courant de toute la chronique scandaleuse du pays, aux déjiens du quel lebaron avait exercé sa verve satirique et méchante.
Cependant il ne pouvait se comj)laine longtemps dans la société diin homme
dont les goûts et l'esprit étaient absolument opposés aux siens. Il lui tardait donc fort que Martial fût revenu de Cliandernagor.
Au hout de dix jours seulemeai, le jeune comte arriva. II rayonnait. Dans rinde aussi il y avait eu un revirement d'opinion en faveur du comte de Lally. Le su|)i)lice qu'on lui avait infligé avait eu partout un douloureux retentissement.
Martial revenait donc, les mains pleines de preuves et de témoignages chaleureux.
Il s'excusa beaucoup auprès de M. de La Tournaye de l'avoir fait attendre si longtemps; mais ce fut avec un véritable débordement de joie qu'il lui mit sous les yeux les documents dont il était porteur.
Il ne fut pas médiocrement surpris lorsque Lucien lui confessa que le séjour de Pondichéry et la compagnie de M. Pierre-Lisse lui étaient devenues insupportables et lui annonça qu'il ne le quitterait plus.
Trois jours après, ainsi qu'il l'avait promis, le duc partit avec Martial, sans avoir prévenu personne de son départ, sans avoir pris congé du baron, et sans laisser la moindre indication sur le chemin qu'il allait suivre.
Quand M. de Pierre-Lisse apprit ce départ, qui ressemblait aune fuite, il fut un peu désappointé.
Il marchait dans sa chambre à grands pas, furieux et humilié, mordillant ses lèvres et frappant du |)ied.
— Et ce Dehli qui n'est pas revenu! murmurait-il avec colère.
Comme si le nom qu'il avait prononcé fût une sorte d'évocation magique, la porte de sa chambre s'ouvrit et Dehli parut. Il portait le bras gauche en écharpeet s'aj)puyait sur un rotin,
— Enfin, le voilà donc! s'écria le baron. Ce n'est pas malheureux.
— Non, ce n'est pas malheureux, lit l'Indien; mais si la balle que j'ai reçue dans le bras m'avait atteint à la poitrine, j'étais un homme mort.
— Une balle ? Tu es donc blessé ? demanda le baron.
— Vous le voyez bien.
— Mais comment? Par qui?
— Par M. de La Tournaye et pour le service de Votre Seigneurie.
— Que di.s-lu?. Parle vite. Voyons, j'attends, dit le baron avec impatience. --Oh ! j'en ai long à vous raconter, fit Dehli, qui, sans façon, se laissa tomber
sur une chaise.
M. de Pierre-Lisse ne releva pas cette inconvenance, qu'en toute autre circonstance il n'aurait pas tolérée.
— Et d'abord, commença l'Indien, parlons un peu de la récompense que vous m'avez promise...
— Cent livres, je ne l'ai pas oublié, interrompit le baron. Va toujours...
^ — Oh! pardon, fit Dehli. Vous m'aviez |)romis cent livres pou'; le cas où je vous ra|iporlerais exactement tout ce (pi'a fait M. je duc à Adjimore; mais, dans cette somme n'étaient compris ni la blessure qae j'ai reçue pour vous obliger, ni les renseignements que je vous apporte.
— Ah ! dil le Lai-on, dont le sempiternel sourire se figea sur ses lèvres
— Sans doute, monseigneur. Aussi j'ai compté sur votre générosité pour doubler la somme.
— Tu as eu tort.
— Quoi! je serais revenu d'Adjimore à pied, dans l'étal oii je suis, pour répondre ])lus tôt à vos désirs, et vous ne me dédommageriez pas de la peine que j'ai prise !
— Tu as attendu trop longtemps. Tant pis pour toi!
— Mais je suis Jci depuis deux jours, guettant l'instant favorable pour me présenter chez vous.
— Alors pourquoi ne i'as-tu pas fait, aulieu d'attendre que le duc soit parti?
— Parce que je ne voulais pas qu'il me vît.
— Quel inconvénient y voyais-tu?
— Un énorme r:?onseigneur. M. de La TournaN'e est un homme prudent et un esprit oijservateur. Il m'a aperçu deux fois à Adjimore et s'est étonné de me rencontrer si souvent sur son passage.
"- Il te l'a dit peut-être ? fit le baron avec incrédulité,
— Non seulement il m'a dit qu'il n'aimait pas les curieux, mais encore il me l'a prouvé, répondit Dehli en montrant son bras. Or s'il m'avait vu monter chez vous, il m'aurait reconnu et se serait aperçu que j'avais agi d'après vos instructions, ce dont vous ne vous souciez pas beaucoup, je suppose.
— C'est juste, dit M. de Pierre-Lisse. Tu as bien fait.
— Alors vous n'hésitez plus à m'accorder ce que je vous demande ?
-=- Du tout. Je t'ai promis cent livres, tu les auras. Quant à y ajouter un liard..
— Il suffît, dit l'Indien, qui se leva et se dirigea vers la porte.
— Eh bien ! où vas-tu? fît le baron stupéfait.
— Je m'en vais, puisque vous n'êtes pas raisonnable.
— Un instant, que diable! Voyons, veux-tu deux louis de plus ?
— Il est inutile de marchander, monseigneur, je ne céderai pas; j'ai déjà perdu huit jours de travail et pendant un mois au moins je ne pourrai pas me servir de mon bras, l'indemnité que je vous demande est donc encore bien audessous de ce qu'elle vaut.
— Tes renseignements sont donc bien précis, bien intéressants?
— Ils valent leur pesant d'or, monseigneur.
•— Allons, tu auras tes dix louis, dit le baron avec un soupir.
— Et vous me les donnerez d'avance ?
— Jamais.
Dehli salua et fit un pasyers la porte.
— Décidément tu es entêté comme un âne, fît M. de Pierre-Lisse avec colère.
— C'est vrai, monseigneur.
— Allons, voilà tes deux cents livres, dit le gentilhomme, en se dirigeant vers un meuble, dans lequel il prit une poignée d'or.
Mais il ne la mit pas sans compter dans la main du portefaix. Ce ne fut que
pièce par pièce qu'il remit à rindien la récompense qu'il s'était décidé à lui donner.
Dehli glissa l'argent dans sa poche, reprit sa place et commença en ces termes:
— Le soir du deuxième jour qui suivit notre déjtart, nous arrivions à Adjimore, sans (lu'il se passât rien qui mérite d'être signalé. Le lendemain matin, j'étais assis devant la porte, quand je vis M. de La Tournaye sortir accomi)agné de son domestique. 11 tenait à la main une liasse de papiers sur lesquels se porta mon attention.
Je le suivis.
Il se rendit chez le gouverneur et n'y resta pas moins d'une heure. Enfin il reparut. Il avait déplié un des papiers qu'il avait ap|)Ortés. Je pensai que c'était un plan de la ville, car il ne cessait d'y jeter les yeux à mesure qu'il avançait. Sans doute le plan était incomplet ou dressé depuis longtemps, car il l'ut obligé de s'arrêter en route pour demander un renseignement.
L'occupation à laquelle il se livrait m'avait permis de le suivre d'assez près sans être remarqué. Pourtant je ne m'y fiais pas trop.
J'entrai derrière lui chez le marchand auiiuel il s'était adressé.
— Quel est ce gentilhomme? lui dis-je.
— Je ne le connais pas.
— Pourtant il est entré chez toi. Que te voulait-il?
— Il m'a demandé si je pouvais lui indiquer la maison du vieux Seïda.
— Et tu l'as fait ?
— Oui.
— Bien ! merci.
Je m'éloignai aussitôt et, par des rues détournées, je me rendis à l'endroit que le marchand m'avait désisigné. J'y arrivai bien longtemps avant le gentilhomme.
J'étais moi-même très-intrigué.
Seïda était le confident, l'inséparable du prince Djàli, noire ancien rajah. Comme son maître il est vénéré chez nous à l'égal d'une divinilé, à cjuse du courage et de la lidélilé avec lesquels il a servi son pays. Aus.>i le peuple passe-t-il rarement devant la maison qu'il habitait jadis sans s'incliner respectueusement sur le seuil.
J'étais donc prosterné devant la porte quand parut M. de La Tournaye.
Jl fronça les sourcils en m'apercevant, et me menaça de son pisloIeL si je me trouvais une troisième fois à sa portée.
Après avoir protesté de mon innocence, je nie retirai. Je savais ce que je voulais savoir: le duc se rendait bien dans la maison qu'on m'avait indi'inée.
Or, je (lois vous dire «jue, depuis (juinze ans, cette maison est demeurée close et c]itouiée d'un lel prestige que personne, pas même moi, Ji'amait eu l'audace d'y pénélrer.
Que venait donc y faire iM. de La Tournaye? Cela m'inli'iguail de plus en plus Aussi je résolus, en dépit de ses menaces, d'upproloudir ce mystère.
Cela m'élait plus facile qu'à qui que ce fût, puisque c'est mon père qui a vendu cette maison au vieux Seïda, il y a une vingtaine d'années.
J'avais douze ans à cette époque; j'avais été élevé dans cette maison, j'en connaissais donc à merveille les moindres recoins, les tenants et les aboutissants. Aussi, comme le jardin de la maison voisine appartient encore au frère de mon père, je me rendis chez lui, je me faufilai dans les massifs, j'escaladai le mur de bambous qui sépare les deux jardins et je me plaçai en observation.
Je ne tardai pas à voir M. de La Tournaye. Il avait toujours son plan à la main.
— Ah ! nous voici sous le hangar, di*-il ; la porte de la cave est là, au fond, à droite.
Il ne se trompait pas. Je le vis choisir une pelle et une pioche parmi les outils dont le hangar était encombré.
Instinctivement, dans la crainte d'être découvert, je fis un mouvement qui trahit ma présence. Ils entendirent le froissement des branches et se ])récipitèrent en avant ; mais je ne les attendis pas : j'eus bientôt franchi le mur de bambous et regagné le jardin de mon oncle.
An bout d'une demi-heure, je m'avançai à pas de loups et je prêtai l'oreille. Je n'entendis rien, sinon un bruit sourd et régulier dont je ne m'expliquais pas la cause.
Je me souvins alors que j'avais vu 31. de La Tournaye s'emparer d'une pioche et se diriger vers la cave. Donc c'était dans la cave qu'il était et les coups sourds qui parvenaient à mon oreile étaient produits par la pioche que maniait sans doute la main vigoureuse de Germain.
C'était étrange, et j'avoue que je devenais curieux pour mon compte, autant au moins que pour le vôtre, de savoir ce qu'ils faisaient.
Je franchis à nouveau la clôture et je m'avançai dans le jardin, croyant que le duc était dans la cave avec Germain.
Pas du tout. Pendant que son domestique travaillait sans relâche, M. de La Tournaye était resté en sentinelle à l'entrée du hangar. Au premier bruit qu'il entendit, il s'élança, le pistolet au poing, m'aperçut, fit feu et m'atteignit à l'avant- bras.
Fort heureusement pour moi, j'eus la force de franchir le mur et de disparaître, avant qu'il put s'expliquer de quel côté je m'étais enfui.
Pour le coup je ne songeai pas à pousser plus loin une aventure qui aurait certainement fini par me coûter la vie ; mais j'envoyai mon oncle à la découverte et je le chargeai d'aller surveiller la maison du vieux Seïda.
Les heures s'écoulaient et il ne revenait pas ! Enfin il reparut et me rendit un compte exact de tout ce qu'il avait vu et entendu.
Au moment où il était arrivé devant la maison de Seïda, quelques voisins y étaient rassemblés.
La présence des deux étrangers, la hardiesse avec laquelle ils avaient violé le seuil de cet asile vénéré, les avaient émus. L'un d'eux-même avait cru devoir
Puis la voiture partit, escortée par le gentilhomme et son valet. (Page 56ô.)
se rendre chez le gouverneur d'Adjimore, qui s'était contenté de lui répondre que les étrangers étaient dans leur droit et qu'il fallait les laisser faire.
Le groupe ne se dissipa point pour cela el devisa de ce fait bizarre, juqu'au moment oîi Germain sortit el se mit à la recherche d'une voilure, qu'il ramena presque aussitôt. Sur cette voilure, M. de la Tournaye fit charger une caisse de moyenne grandeur ; puis la voiture partit, escortée par le gentilhomme et son valet, toujours armés jusqu'aux dents.
I'-'' Liv.
Ce n'était pas fait pour imposer silence aux commérages. Qu'était-ce que cette caisse? Que renfermait-elle? Les versions les plus bizarres commencèrent à circuler. On interrogea le passé, on se souvint de la mystérieuse disparition du rajah et de son serviteur; on se rappela qu'en fouillant les décombres du palais incendié, on n'avait pas trouvé le trésor du rajah, dont l'existence était pour tout le monde un fait avéré.
Qu'était devenu ce trésor? Le rajah, avant de mourir, l'avait-il confié à Seïda pour ne pas le laiss?" tomber au pouvoir des Anglais? Le vieux serviteur avait-il disposé de ce très- " en faveur de cet étranger?
Ce fut comme unt traînée de poudre. Plus une chose est invraisemblable, plus elle a chance d'être accueillie. En moins d'une heure, la ville entière savait qu'un gentilhomme français était venu à Adjimore pour s'emparer des trésors du rajah !
On pénétra dans la maison du vieux Seïda, où l'on ne trouva rien d'extraordinaire. Je m'y rendis trois jours après, moi qui en savais plus long que bien d'autres à cet égard, et j'acquis la preuve que le sol de la cave avait été fraichement remué, dans le coin du mar, à droite, quelque précaution qu'on eût prise pour dissimuler cette opération.
— De sorte, interrogea le baron, qu'à Adjimore tout le monde est convaincu que M. de La Tournaye a emporté un trésor ?
— Tout le monde, affirma Dehli.
— El toi, qu'en penses-tu?
— Moi, je ne serais pas éloigné de le croire aussi, répondiî le portefaix. M. de Piene-Lisse le congédia d'un geste, et son regard s'alluma d'une lueur
sinistre.