‹ MonseigneurChapitre 22 sur 48 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Au moment oti Dehli allait s'éloigner, M. de Pierre-Lisse le rappela.

— Et celte caisse, demanda-t-il, l'as-tu vue, toi?

— Non, je n'ai pas osé me montrer avec mon bras en écharpe; c'eût été me dénoncer moi-même.

— Alors tu ne peux me dire ni quelle est sa forme,ni comment elle est faite?

— Oh ! pardon. Mon oncle l'a vue et m'en a fait une description très minutieuse.

— Voyons ! fit curieusement le baron.

— Elle est de grandeur moyenne et assez légère. Elle forme en hauteur et en largeur un cube presque parfait; enfin elle est faite en bois dur et poli, d'un

rouge foncé presque noir, et qu'on appelle communément chez nous du bois de fer.

— Voilà qui est bien vague, dit le gentilhomme d'un air indilTérent. Il importe peu, dii reste, et j'avoue que je m'attendais, pour mes dix louis, à des révélations beaucoup plus intéressantes.

— Comment! s'écria l'Indien stupéfait, vous ne trouvez pas que j'aie bien gagné mon argent?

— Non certes, car, à part la blessure que tu as maladroitement attrapée, en quoi veux-tu que ton récit me touche? Qu'est-ce que cela peut me faire que le duc ait ou non conquis un trésor?

— Ah! fit Dehli désappointé, je m'imaginais...

— Quoi ? Que je voulais assassiner M. de La Tournaye pour le voler?

— dh ! par exemple ! se récria le portefaix.

— A la bonne heure ! dit le baron. Allons, va-t-en. Tu es un maladroit coquin ; mais une autre fois, je ne me laisserai prendre ni à tes jérémiades ni à tes promesses.

Dehli disparut, la tète basse, et le baron resta seul.

Maintenant il n'était plus forcé de dissimuler. Il se promenait dans sa chambre avec agitation, songeant à ce que l'Indien venait de lui raconter.

— Oui, murmura-t-il. Cela doit être... sans cela pourquoi aurait-il quitté Paris?... Un trésor! et dire que l'eau va toujours à la rivière ! Ce n'est pas à moi qu'un bonheur semblable serait arrivé... et pourtant... Oh! je le saurai... mais ce n'est pas ici que je peux... Bah! nous nous retrouverons en France, et alors... E bien ! alors nous verrons ..

Il continua longtemps encore à arpenter, comme une bote fauve, la chambre dans laquelle il était enfermé.

Plus il réfléchissait à ces événements, plus la rumeur publique à laquelle ils avaient donné naissance lui paraissait vraisemblable.

Son plus grand régi-et était d'avoir laissé partir le duc, sans avoir pu s'assurer si Dehli avait dit vrai. Malheureusement, il ne lui était pas permis de suivre M. de La Tournaye à la j)iste. Deux ou trois affaires assez importantes le retenaient encore à Pondichéri, et son état de fortune lui interdisait de les abandonner.

Il se résigna donc à attendre une occasion plus favorable. Seulement il s'informa avec soin, auprès des indigènes qui faisaient le service de la maison, des moindres détails qui avaient accompagné le départ de M. de La Tournaye.

Personne n'avait vu de caisse semblable à celle dont le baron faisait la description.

Celle que le duc avait emportée avec ses bagages était en bois blanc et paraissait fort lourde; elle était marquée en noir d'un chiffre et de deux lettres initiales, ainsi que le sont en général toutes les caisses d'emballage.

Le baron était un peu désorienté. Cependant, à force de recherches, il finit par apprendre que M. de La Tournaye avait fait venir un serrurier, et que

celui-ci avait apporté quelques jours après une caisse de bois — destinée san3 doute, ijensa le gentilhomme, à servir d'enveloppe à la première.

Deu.^ mois se passèrent, pendant lesquels le baron avait comjjlètement perdu de vue MM. de la Tournaye et de Lally-Tollendal.

Ses affaires étaient terminées et n'avaient pas tourné au gré de ses désirs. Cejjendant il ne s'en allait pas les mains vides. Il avait en |jortefeuille des traites sur Paris s'élevant à une somme de cent quarante mille livres.

— C'est bien la peine d'avoir trimé dix ans dans cepays de malheur! disait-il avec amertume. Cependant... avec cela... on peut voir venir...

Il alla donc retenir son passage à bord d'un navire anglais, qui faisait escale à Cherbourg et qui devait mettre à la voile- le 17 juillet.

— Ah! pensait-il, quel malheur que j'aie été forcé d'attendre si longtemps! Si j'avais pu partir avec M. de La Tournaye, j'aurais bien fini par avoir le dernier mot de cette énigme...

Au jour dit, il montait à bord de VEvening-Slar et prenait place dans la cabine qui lui était destinée.

Une heure après, le navire gagnait le large.

Le baron procédait à son installation, lorsqu'un bruit de voix, partant de la cabine voisine, parvint à son oreille.

Il était curieux d'instinct. Tous les caractères rusés sont ainsi, cherchant à profiter sans cesse des imprudences ou des fautes d'aulrui. Il écouta.

Brusquement il tressaillit.

— Ce voyage a été décidément pour nous une série de bonheurs et de plaisirs, disait mie voix, car vous, mon cher ami, vous revenez à Paris les poches bourrées de documents précieux et moi... moi, vous savez ce que le docteur m'a fait espérer au retour...

Le baron s'avança sur la pointe du pied et colla son oreille contre la cloison de planches qui séparait sa cabine de celle de l'autre voyageur. Il lui avait semblé que cette voix ne lui était pas inconnue.

— C'est vrai, répondait un second personnage, je n'osais pas croire que je ferais si ample moisson. Cette fois, le parlement ne pourra pas refuser de me rendre justice.

— Soyez-en convaincu, mon cher Martial.

Le baron se redressa. Le nom qu'il venait d'entendre était une révélation.

Martial, c'était le prénom du comte de Lally.

Les paroles qu'il avait prononcées ne permettaient pas de douter que ce fût de lui qu'il était question. Donc son interlocuteur, celui dont M. de Pierre-Lisse croyait avoir reconnu la voix, c'était le duc de La Tournaye !

Le visage du baron s'épanouit en un véritable sourire. Ainsi, ce qu'il avait souhaité le plus au monde se réalisait ! Il allait faire route avec le duc !

De nouveau, il se pencha en avant, aiin de mieux écouter ; mais il n'avait pas le pied marin. Un mouvement de tangage du navire le jeta brutalement sur la cloison, contre laquelle sa tète heurta assez violemment.

l) en résulta un bruit qui interrompit aussitôt la conversation de ses voisins.

Le baron, tout en maugréant de cet accident, prêta l'oreille une troisième fois. Il entendit les deux gentilshommes se lever, fermer la porte de leur cabine et monter Tescalier qui aboutissait sur le pont.

11 allait s'élancer à son tour quand il se ravisa.

Il ne jugeait pas utile de se montrer encore. Sans doute il ne désespérait pas de sur-prendre quelques autres lambeaux d'entretien, mais ce fut en vain qu'il attendit l'heure du dîner; la cabine contiguë à la sienne demeura déserte.

t La faim fait sortir le loup du bois. • Le baron se décida donc à monter également sur le pont.

Il faisait un temj)s admirable. La mer reflétait le bleu du ciel avec une intensité surprenante, une brise légère enflait les voiles de VEvening-Star et atténuait l'ardeur des rayons solaires. La proue du vaisseau traçait un sillage floconneux et s'avançait majestueusement à travers la plaine liquide, soulevé doucement par les vagues, qui se brisaient contre ses flancs avec un clapotement harmonieux.

Le baron ne vit rien de tout cela. A peine sa tète était-elle au niveau du ronfle qui recouvrait l'escalier, (ju'il s'arrêta pour observer les passagers, diversement groupés sur l'arrière du navire.

Son regard ne s'égara point. Du premier coup, il se flxa sur deux gentilshommes qui causaient, appuyés sur les bastingages du navire, et qui lui tournaient le dos.

Tout à coup il tressaillit. L'un a^ ces deux gentilshommes avait fait un mouvement et s'était retourné. C'était bien le duc de La Tournave.

Le baron ne se pressa ])oint de courir à lui. Il gravit lentement les quatre degrés qui lui restaient à franchir pour atteindre le niveau du pont, sur lequel il commença une promenade silencieuse, tout en se rapprochant insensiblement de Lucien et de Martial.

Il marchait, la tête baissée, les mains croisées sur le dos, en homme qu'absorbent des méditations profondes, mais sa paupière se relevait sournoisement tous les vingt pas, et ses yeux ne quittaient pas l'objectif qu'ils avaient choisi.

Le pont n'était pas très grand, quoique l'arrière, réservé aux passagers de première classe, occupât réellement plus de la moitié du navire. -•Vprès avoir louvoyé pendant dix minutes, le baron vint presque se heurter contre M. de La Tournaye.

— Oh ! pardon, fit-il distraitement.

Tout en faisant mine de continuer son chemin, il releva la tête et s'arrêta brusquement.

— Oh! par exemple, voilà qui est merveilleux! dit-il avec un étonnement parlaitemenijoue, Monsieur de La Tournaye ! Monsieur de Lally-ToUendal I

Lucien et Martial furent naïvement dupes de ce cri de surprise, car ils n'étaient guère moins surpris eux- mômes que ne paraissait l'être M. de Pierre-Lisse.

En efl'et. il n'y avait pas à en douter: c'était le hasard qui les avait remis en

préîsence. Lucien croyait que le baron avait depuis longtemps quitté les fndes, et le baron avait de son côté la ferme conviction que le duc était déjà loin.

Après avoir échangé les politesses d'usage en pareil cas, le baron se retira discrètement.

Une demi-heure après, Tinstant vint de se mettre à table. Or, comme les passagers avaient élé placés dans !e même ordre que les cabines qui leur étaient affectées, il en résulta que M. de Pierre-Lisse se trouva à oôlé de Lucien.

Malheureusement, ce voisinage devait durer pendant toute la traversée, sans qu'il fût possible de lui échapper. Lucien lit donc contre fortune bon cœur. S'il ne fut pas aimable et empressé avec le baron, il feignit du moins d'accueillir comme ils méritaient de l'être les témoignages d'amitié qu'il recevait.

Il faut rendre à M. de Pierre-Lisse ceiie justice qu'il sut se contenir dans les bornes de la plus étroite bienséance et qu'il eut l'adresse de ne pas se livrer à des démonstrations par trop bruyantes.

Quant vint l'heure de se retirer, il regagna sans bruit sa cabine et se coucha.

Dix minutes après, il entendit Lucien et Martial rentrer à leur tour. Il prêta avidement l'oreille, mais les deux gentilshommes se mirent au lit sans échanger une parole.

Le lendemain, au petit jour, le baron était sur le pont. Franchissant la limite du grand mât, il poussa jusqu'à l'avant du navire et se mit à causer familièrement avec un matelot.

Après avoir longuement interrogé sur les manœuvres, il lui demanda quelques détails sur l'aménagement intérieur du navire.

Les matelots aiment fort à parler de leur métier.

Le baron savait donc au bout d'une heure que les bagages étaient dans le second entrepont. Cela lui suffisait sans doute, car il s'éloigna en siffloliant un air de chasse.

Pendant ce temps, Lucien et Martial dormaient à poings fermés.

Les deux mois qu'ils venaient de passer ensemble avait fortilié leur amitié. Rien ne resserre, en effet, ces liens étroits comme la vie commune en pays étranger.

A dater du jour où Lucien avait ramené d'Adjimore le trésor du rajah, il aurait pu revenir en France; mais il n'était pas égoïste au point d'abandonner Martial. Le motif qui avait fait entreprendre au jeune comte ce voyage lointain élan trop sacré pour que le duc n'en comprît pas et n'en respectât pas l'importance.

Il ne voulut donc pas quitter l'Inde avant que Martial eût terminé l'enquête à laquelle il se livrait.

Le résultat avait dépassé leurs espérances. Non seulement les Français, mais les indigènes avaient fourni à M. de Lally des renseignements de grande valeur, les Anglais eux-mêmes s'étaient plu à rendre hommage au courage héroïque et à l'habileté du général et accusaient hautement ses compatriotes d'avoir comploté et préi)aré sa défaite.

De ces témoignages innombrables, Martial aj)portait les dépositions écrites,

signées et confre-sigTiées ^^t <e< p^r-sdiirid^d:* rjar tjecrapdrenf «ians la colonie les positions les plus élevées.

Pendant le cours de ces fructueuses recherches, la garde des bagages avait été confiée à Germain, qui avait mililairement exécuté la consigne.

De l'inlimilé qui s'était établie entre Lucien et Martial était née naturellement la confiance la plus absolue.

Le duc ne lui avait donc pas caché le but véritable de son voyage. Il en arriva à lui révéler l'existence du trésor des rajahs, trésor dont il était actuellement possesseur.

— Et ce trésor, où est-il? demanda Martial.

— Dans la caisse d'emballage dont j'ai spécialement confié la garde à Germain, répondit le duc.

Cette réponse fit bondir Germain, qui avait été admis aux honneurs de cette confidence, en récompense du zèle a\ eo lequel il avait servi son maître depuis dix-sept ans.

Vingt millions! Comment il avait gardé sans le savoir, pendant près de six se maines, un trésor de vingt millions ! Il en avait une sueur froide ; il se reprochait presque d'avoir osé dormir sans souci à côté de cette fortune colossale.

Martial et Lucien ne furent pas maîties d'un sourire.

— Je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, ajouta le duc. Vou? savez que ces millions ne sont pas à moi et qu'ils appartiennent au même titre à tous les malheureux. C'est pour qu'ils passent plus facilement inapeiçus que je les ai cachés sous l'enveloppe grossière qui les protège. Ne croyez pas cependant que celte enveloppe soit purement artificielle; elle est doublée d'une armature de fer qui la met à l'abri d'un coup de main. N'ayons donc pas l'air d'attribuer nous-mêmes à ce colis plus d'importance qu'à toute autre portion de nos bagages; c'est le meilleur moyen de ne l'exposer à aucune tentative.

Martial approuva hautement ces dispositions. Cependant, quand il fut question de s'embarquer sur VEvening Siar, il proposa qu'on portât la caisse dans la cabine qui leur était destinée.

Lucien s'y opposa, sous prétexte que ce serait le moyen d'attirer sur elle l'attention des curieux.

II fut donc décidé que la caisse serait placée dans l'entrepont avec les autre bagages et caisses que nos deux amis apportaient en France, pleines de curiosités et d'étoffes de toute espèce.

Germain proposa de se charger spécialement du trésor, sur lequel il se faisait fort de veiller nuit et jour; son maître s'y opposa.

— Si cette fortune empêchait jamais l'un de nous de dormir, dit-il, je préfèrerais la jeter à la mer.

Elle ne figura donc pas autrement qu'un colis sur la feuille d'embarquement.

Mais le duc avait beau dire, Germain ne fermait plus qu'un œil à la fois, depuis qu'il savait son" maître à la tôte de vingt millions. Ses cheveux se dressaient sur sa tête quand il songeait que cette somme énorme se trouvait confondue avec tan d'autres objets relativement sans valeur.

Dans le commencement de la traversée, il descendait vingt fois par jour dans l'entre-pont pour s'assurer que la précieuse caisse était toujours à sa place. Souvent môme il se relevait la nuit pours'assurer que rien de suspect ne se passait à bord du navire.

Il occupait une des cabines de l'avant; mais il n'y demeurait que juste le temps de se jeter sur son cadre. Toute la journée il restait sur le pont, causant avec les matelots de quart, écoutant leurs histoires de voyage, leur racontant ses campagnes de Hanovre.

Lucien et Martial étaient bien tranquilles Ils avaient choisi une cabine, dite de famille, trois fois plus'grande que les autres, afin de ne pas se quitter et d'avoir plus d'espace.

Ils auraient été exempts de tous soucis, si la présence de M. de Pierre-Lisse à bord ne les eût pas si grandement gênés.

En effet, à la fin du repas pendant lequel le baron était venu s'installer à table auprès de lui, Lucien avait interrogé le capitaine et avait appris que M. de Pierre-Lisse occupait la cabine immédiatement placée à droite de la sienne. Le renseignement était utile! Lucien savait combien étaient légères les cloisons de bois qui les séparaient. Il avait donc fait part de ce détail à Martial et ils étaient convenus de ne parler dans leur cabine de rien qui présentât le moindre intérêt.

'Voilà pourquoi le baron prêta inutilement l'oreille pendant les premiers jours qui suivirent son embarquement.

Désespérant de surprendre aucune confidence, il eut recours à un autre moyen.

Par le matelot qu'il avait interrogé il savait où se trouvaient les bagages. Profitant du moment oîi tout le monde était sur le pont, il disparut tout à coup et se mit à explorer l'intérieur du navire.

A tout hasard, il s'était muni d'un ciseau qu'il avait dérobé quelques jours avant dans une boîte d'outils.

Après avoir franchi le premier entrepont, il s'engagea dans le second. L'obscurité le força de s'arrêter sur les dernières marches de l'escalier.

Le second entrepont n'était éclairé, en effet, que par des hublots, c'est-àdire par d'épaisses lentilles de verre, qui ne mesuraient guère plus de six pouces de diamètre.

Tout d'abord, il ne vit rien qu'un amas confus de malles, de caisses et de colis, entassés ; puis ses yeux s'habituèrent peu à peu à l'obscurité, et il finit par distinguer nettement les objets.

Il s'avança avec circonspection et reconnut bientôt ses propres bagages. II s'arrêta.

Si, dans l'arrimage, les bagages étaient rangés dans le même ordre que les cabines des passagers, ceux du duc de La Tournaye devaient se trouver à côté des siens.

En effet, en se penchant pour les examiner, il put lire distinctement le nom de Lucien. Parmi les cinq ou six caisses dont ils se composaient, il en remarqua

Le caiàlaino liausi'. les épaules. (Page 574.)

une qui, sous ses allures vulgau'es, étaient cependant beaucoup plus songnée que les autres. Ainsi qu'on le lui avait dit, elle portait deux initiales et un numéro, inscrits en noir sur le bois blanc et paifaitement visibles. Les autres caisses ne portaient aucune autre marque que le nom et l'adresse de M de la Tournaye. Le baron lira de sa poche le ciseau qu'il avait ai)portè et l'introduisit dans le

72«« Liv. 12

:7i LE SECRET D'OR

joint de la planche supérieure. Sous la pesée qu'il subissait le bois cria, mais ne céda pas.

Le gentilhomme essaya de faire entrer plus avant son outil, afin de recommencer la pesée sur une plus grande étendue, mais il rencontra une résistance inattendue. Il avait renouvelé sans succès ses tentatives à deux ou trois reprises, lorsqu'un homme se dressa tout à coup à dix pas de lui.

— Attends, coquin ! cria-t-il en s'élançaut.

Le baron n'attendit pas, comme on le pense bien. Il se précipita vers l'escalier, dont il était très-rapproché, et disparut.

Au moment oii il pénétrait dans le premier entrepont, il entendit un grand bruit, accompagné d'un juron formidable. Il eut le temps de regagner sa cabine et de s'y renfermer, sans avoir été atteint.

Là, il jeta dans la mer l'outil qu'il tenait encore à la main et écouta.

Bientôt après, il se fit un gi'and tapage au-dessiis de sa tète.

— Au voleur ! au voleur ! criait une voix.

Ces cris firent sortir le capitaine de sa dunette et rassemblèrent tous les passagers et les matelots autour de celui qui les avait poussés.

Lucien et Martial ne furent pas peu surpris de reconnaître Germain.

Interrogé par le capitaine, celui-ci raconta qu'au moment où il venait de descendre-dans l'entrepont pour s'a.ssurer que le roulis n'avait pas dérangé les bagages, il avait vu un homme y pénétrer avec précaution. Il s'était caché pour l'observer, et il l'avait vu s'approcher d'une caisse que celui-ci avait essayé de forcer.

Il était sorti de sa retraite, l'inconnu avait |>ris la fuite. Germain l'avait poursuivi. Il l'aurait certainement atteint si, dans sa précipitation, il n'avait donné du pied contre un obstacle et n'était tombé.

Le capitaine haussa les épaules. Il ne pouvait pas croire à cette fable. Néanmoins, il voulut s'assurer du fait et descendit avec Germain.

Lucien, agité d'un pressentiment secret, l'aocompagna.

Germain les conduisit à l'endroit désigné et leur montra la caisse. Il ne s'était pas trompé. Non-seulement le bois avait gardé l'empreinte du ciseau, mais encore un éclat s'en détacha entre ies doigts du capitaine, au moment où il y porta la main.

Lucien s'aperçut avec stupeur que la caisse à laquelle le voleur s'était attaqué était précisément celle qui contenait le trésoi du rajah.

Assurément ce n'était qu'un hasard. Personne à bord, autre que Martial et Germain, n'en connaissait l'existence. Pourtant le hasard était étrange !

En présence de cette tentative audacieuse, le capitaine ordonna qu'un matelot serait préposé dorénavant nuit et jour à la surveillance des bagages.

Lucien et Martial interrogèrent à leur tour Germain. Il n'avait pas pu distinguer parfaitement les traits de l'inconnu, cependant...

— Cependant, quoi? demanda Lucien avec vivacité.

■'- Il m'avait bien semblé... mais je me suis trompé, bien sûr...

— Quoi? Que t'a-t-ii semblé? fit le duc, fort intrigué de ceb rélicences.

— II m'avait semblé reconnaître un ami de monseigneur, fit Germain; mais ce n'est pas possible...

— Un de mes amis ! Lequel ?

— M. de Pierre-Lisse, dit l'ancien soldat en baissant la voix.

— Le baron! s'écria Lucien. Allons donc ! Tu es fou, mon pauvre ami!

Le capitaine et son second s'étaient livrés en personne et sur-le-champ à des perquisitions minutieuses.

Tout le monde était sur le pont, à l'exception de deux personnes : le cuisinier et le baron de Pierre- Lisse. On trouva le cuisinier debout devant ses fourneaux; l'heure du premier repas s'avançait. Il n'eut pas de peine à démontrer, casseroles en main, qu'd lui aurait été impossible de s'absenter, ne fût-ce qu'un instant, sans compromettre gravement le déjeuner des passagers et de l'équipage.

D'ailleurs, il était vêtu de blanc de la télé aux pieds; son costume l'aurait infailliblement désigné à l'attention de Germain. En outre, il était petit et gros et Germain parlait 'd'un homme grand et mince, couvert d'un habillement de couleur sombre.

On se rendit chez M. de Pierre-Lisse; il était couché dans son cadre. Il assura que la mer l'avait fort éprouvé depuis quelques jours; il ajouta même que son état de faiblesse ne lui permettrait pas aujourd'hui de se lever pour aller prendre le repas du matin.

A peine osa-t-on l'interroger pour la forme. Il répondit que dans la matinée il avait essayé de monter sur le pont, dans rcs])oir que le grand air dissij)erait le malaise qu'il éprouvait, mais qu'il s'était senti de plus en plus incommodé, et avait été forcé de regagner sa cabine pour se coucher.

Quant aux matelots et aux pass^w»-^, ils affirmèrent n'avoir pas quitté le pont du navire.

L'enquête n'aboutit donc à rien. Peut-être aurait-elle été poussée plus loin par le capitaine, si Germain lui avait communiqué les soupçons dont il avait fait part à son maître; mais le duc les avait trouvés tellement absurdes qu'il avait formellement défendu à son valetde chambre de les répéter à personne.

Comme toujours, Germain avait obéi sans répliquer.

Cependant, à mesure que Lucien réfléchissait h ce qui s'était passé, il inclinait à croire que Germain ne s'était ])as Iromité.

Il avait rencontré le baron sur le pont dans la matinée, et le baron, qui était grand et mince, portait, en efïet, un costume de couleur sombre. Enfin, le baron, sans avoir une mine florissante, n'avait pas l'air de se porter plus mal qu'à l'ordinaire. L'iiidisj)osition subite qui s'était emparée de lui était-elle un prétexte pour se dérober plus facilement à un interrogatoire dangereux? Peut-être; mais alors il aurait fallu admettre que le baron connût l'existence du trésor des nijahs, sût exactement dans quelle caisse il était enfermé. Or Lucien n'admettait pas que cela lût possible.

Il ne s'arrêta donc pas longuement aux soupçons que la déclaration de Germain avait fuit naître un moment dans sa pensée.

Il ne fut même pas ffiché de cet incident, car il serait bien plus tranquille maintenant que, d'après l'ordre du capitaine, un matelot devait jour et nuit rester en sentinelle dans le deuxième entrepont. Cela le délivrait dun souci de moins.

Le lendemain seulement, le baron sortit de sa cabine.

Le premier, il vint au-devant de M. de La Tournaye.

— Ah! ça, qu'ai-je- appris? dit-il. Vous avez donc été l'objet d'une tentative de vol?

— Germain le prétend, répondit Lucien; le capitaine l'affirme également. A l'appui de son dire il m'a fait voir un éclat de bois qui s"est détaché dune de mes caisses et qui porte en effet l'empreinte de quelque chose qui ressemble à un ciseau. .

— 3Iais vous vous en êtes assuré sans doute... fît observer le baron.

— A quoi bon ? dit Lucien. Le voleur aurait été plus volé que moi. Les caisses que j'emporte ne contiennent guère que des armes, des étoffes, et des bijoux sans valeur. C'est la cargaison habituelle de tout voyageur qui ne veut pas rentrer chez lui les mains vides.

— Ah! tant mieux! s'écria M. de Pierre-Lisse. Je craignais que cette tentative n'eiît un mobile plus sérieux.

— Je l'ignore, dit Lucien, maisj'en serais fort étonné.

Tout en causant, le baron avait de temps en temps levé les yeux sur son interlocuteur, dont le sang-froid et l'indifférence le déconcertaient. Il s'éloigna, très-ébranlé.

— Dehli se serait donc trompé? se disait-il. Ces bruits dont il s'est fait l'écho ne seraient donc qu'une fable ?

Il ne pouvait pas se figurer qu'un homme qui possédait de telles richesses ptît s'entretenir avec tant de calme d'un vol qui s'attaquait si directement à sa fortune. Il en arriva à douter de ce qu'il avait cru jusqu'alors avec tant de fermeté.

Sachant quelles précautions avaient été prises, il se garda bien, du reste, de renouveler son audacieuse tentative.

La traversée se fit par un temps magnifique, l! Evening Slar déposa à Cherbourg ses passagers et continua sa route vers Brighton.

Pendant le débarquement, il se produisit un incident qui réveilla aussitôt les soupçons endormis du baron de Pierre-Lisse.

Au moment où l'on déposait à quai les bagages des passagers, une des caisses que déchargeaient les matelots leur glissa des mains et tomba lourdement sur les dalles ; une planche vola en éclats et mit à nu une armature de fer, qui résista vaillamment au choc terrible qu elle venait de recevoir.

Le baron qui assistait au déchargement, s'empressa daccourir, craignant qu'il ne s'agit d'un des colis qu'il rapportait, et ne fut pas médiocrement surpris de

reconnaître la caisse sur laquelle il avait inutilement exercé ses talents de société.

Il s'expliqua alors l'invincible résistance que son ciseau avait Tencontrée, et les confidences de Dehli se représentèrent à sa mémoire. Cette fois, il était convaincu que l'indien lui avait dit la vérité.

Il se rapprocha de Lucien et s'informa si le duc retournait immédiatement à Paris,

— Je ne sais, vépondit évasivement le duc de La Tournaye. Nous n'avons encore rien décidé à cet égard.

Les bagages furent transportés à Vhôlel de l'Amirauté, sous les yeux de Germain, qui ne les perdit pas de vue et les fit monter dans la chambre des gentilshommes.

Pendant ce temps, Lucien et Martial cheminaient lentement et se deman-* daient s'ils resteraient quelque temps à Cherbourg.

Martial était de cet avis, mais Lucien aurait désiré partir immédiatement pour Paris.

Comprenant l'impatience que son ami devait éprouver, le jeune comte n'insista pas.

Le lendemain, au petit jour, ils roulaient sur la roule de Paris, dans une chaise de poste, attelée de quatre chevaux, sur laquelle avaient été juchés à grands renforts de cordes et de lanières de cuir les bagages des voyageurs.

La fameuse caisse avait été placée sur la banquette de devant, à l'intérieur de la voiture.

Monté sur le siège de derrière. Germain ressemblait à une sentinelle chargée de veiller à la sécurité générale.

C'était vers la fin de septembre de l'année 1775. Sans être précisément douce, la température était agréable et facilitait le fatigant voyage que nos deux amis avaient entrepris.

Ils ne mirent pasmoins de sept jours pour accomplir le trajet.

Rien ne peut rendre l'indescriptible émotion qui s'empara de Lucien quand, pour la première fois, il aperçut la cime des monuments qui émergeaient du sein de la vaste cité. C'était là, à quelques lieues de lui, que, depuis huit mois, Raymonde vivaitseule et presque sans nouvelles de celui qu'elle aimait tant!

Ce voyage, jusque-là si heureux, allait-il être couronné d'un bonheur complet? Aucune nouvelle fâcheuse naltendait-elle le retour de l'absent?

Cette distance de deux ou trois lieues parut plus longue à Lucien que le trajet de Cherbourg, que la traversée môme. Quelque effort qu'il fit pour se contenir devant Martial, il avait de la peine à modérer l'impatience qui le dévorait.

Enfin la lourde chaise roula dans Paris, au grand galop des chevaux, qu'excitaient les clics-clacs étourdissants des postillons; puis tout ce fracas s'éteignit devant l'hôtel de la place Royale.

Il était temps ! Lucien, Martial, Germain étaient exténués de fal-'gue.

En un instant, la maison tout entière fut sur pied. Grâce au Ciel, tout le

monde se portait à merveille, Raymonde, Marcelle, M'»^ de Libessac, Ludovic, Papillon, Hartmann, se pendaient en grappes humaines au cou et aux mains de Lucien. Derrière eux, les serviteurs poussaient des acclamations joyeuses, que répercutaient les échos, depuis la cave jusqu'au grenier.

C'était une fête sans pareille, un débordement de joie insensée, une ivresse générale du corps, du cœur et de l'esprit.

Martial en profita pour s'esquiver et pour regagner son hôtel.

Quant à Lucien, il réussit enfin à se dérober aux baisers dont on le couvrait, aux clameurs dont on l'assourdissait, et se trouva seul, face à face avec Raymonde, dont il était séparé depuis huit mois.

Une semblable entrevue défie à la fois la plume et le pinceau. Le bonheur n'a pas de dictionnaire assez complet pour exprimer les félicités infinies dont l'âme des deux amants était pénétrée.

Le lendemain, l'hôtel lui-même renaissait à la vie. De toutes parts affluaient les amis que Raymonde avait fait aveitir. Ce fut pendant trois jours une vraie procession d'équipages luxueux, de gentishommes et de grandes dames superbement habillés.

Tout le quartier fut en émoi. Les malheureux que le duc avait si souvent secourus affluèrent en masse sur la place Royale, qu'ils firent retentir de joyeux vivats.

Assurément, si Louis XV, le Bien-Aimé^ avait été de ce monde, il aurait été jaloux d'une ovation semblable.

Lucien jouissait très réellement du bien qu'il avait fait et de l'amour qu'il avait inspiré.

Tant de manifestations touchantes l'avaient ému jusqu'aux larmes.

Au bout de quelques jours, enfin, tout rentra dans le calme de la vie ordinaire. Lucien put étaler aux yeux de Raymonde émerveillée les curiosités qu'il rapportait, La comtesse et Marcelle en eurent leur part. Personne ne fut oublié dans la distribution de ces largesses.

Quant au trésor des rajahs, le duc l'enferma dans un coffre de fer, qu'il fît sceller dans l'épaisseur du mur de sa chambre,

Martial avait à dessein reculé de trois jours la visite qu'il comptait faire à la duchesse.

Elle l'accueillit en véritable ami, le remercia du concours incessant qu'il avait prêté à son mari en mainte circonstance périlleuse, et l'assura de son éternelle reconnaissance.

Le jeune comte eut beau protester que la duchesse intervertissait les rôles, qu'il était au eoniraire l'obligé de M, de La Tournaye, Raymonde ne voulut pas l'écouter.

Si Martial fut heureux, et de l'accueil qu'il recevait et des éloges que lui prodiguait la duchesse, c'est que Marcelle était là.

Non plus la Marcelle d'autrefois, timide, gauche et emi)runtée, le visage

amaigri et les yeux, cernés par la souffrance, mais une Marcelle .tout autre, que huit mois de soins et de bien-être avaient transformée, que la nature avait parée de ses plus séduisantes beautés, dont les beaux, yeux noirs le conlemplaient et dont un sourire gracieux elfleurait les lèvres roses.

Page 1