‹ MonseigneurChapitre 23 sur 48 · LARMES DE CROCODILE · texte numérisé non relu

LARMES DE CROCODILE

Brissot n'avait pas manqué d'accourir également, dès qu'il avait appris l'arrivée de Lucien, et lui avait apporté le tribut de ses chaleureuses félicitations.

Pendant l'absence de M. de La Tournaye, il était venu souvent rendre visite à la duchesse et à Marcelle, mais non pas aussi souvent qu'elles l'auraient désiré.

Certes, il lui aurait été facile de vivre auprès d'elles sur un pied de grande familiarité, car les jeunes femmes l'accueillaient toujours avec beaucouj) de plaisii', et la façon dont il avait fait la connaissance de Marcelle l'autorisait à en agir envers elle avec toute liberté. Pourtant il gardait vis-à-vis d'elle une réserve difiicile à interpréter.

On aurait juré qu'il se sentait mal à l'aise dans cet intérieur luxueux, si modestes et si tranquilles que fu.-sent d'ailleurs ceux qui l'habitaient.

Si parfois il se laissait entraîner par le charme de la conversation ou par la beauté de Marcelle à des démonstrations un peu vives, il se reprenait aussitôt pour prendre l'attitude puritaine qu'il affectait d'ordinaire.

C'était de ladiscrélion assurément, mais la duchesse commençait à trouver que cette discrétion ressemblait à un parti-pris.

Le terrain politiiiue était le seul sur lequel Brissot se livrât fran' bernent et se montrât vraiment tel qu'il était.

— Turgol a beau faire, disait-il, il mourra à la peine, et, s'il meurt, qui sait si le peuple ne se soulèvera pas en masse, ])ùur faire justice lui-même des résistances que rencontrent ses réclamations?

El, comme la duchesse frissonnait à cette pensée :

— Oui, madame, ajoutait-il, peut-être verrez-vous luire ce jour terrible de la vengeance, que vos amis prcjjarent avec un si coupable entêtement! De toute

façon, il faut un dénouement à la crise que subit notre pays. Ce dénouement, je l'appelle de tous mes vœux et je prétends y contribuer de toutes mes forces.

itaymonde avait peur, mais Marcelle encourageait ces idées généreuses par ses regards, par ses sourires, par aes signes de têtt; impercepiibies, el ïîrîssoi, sûr de trouver auprès d'elle un appui, s'animait au point que la sueur perlait parfois sur son visage.

Alors, honteux de s'être laissé entraîner devant la duchesse à ces exaltations passionnées, il recouvrait son calme et son apparente froideur.

Il tenait Raymonde, la comtesse et Marcelle au courant de tou» ce qui se faisait, de tout ce qui se disait; il étaii de toutes les réunions qui commençaient à se former dans le jardin du Palais-Royal et passait toutes ses soirées avec ses amis Robespierre et Marat.

A Chartres, où il était né, il avait connu Bouvet, membre de la Constituante, Sergent, que les massacres de septembre ont cruellement illustré, Pétiou, qui devait partager plus tard le sort des Girondins.

Comme il se destinait au barreau, il entra à Paris chez un procureur et y rencontra Robespierre, lequel le présenta à Marat. Certes il ne prévoyait pas alors qu'il aurait à combattre un jour les attaques odieuses de ce dernier et que l'autre l'enverrait à la mort.

Il était doué d'une grande activité d'esprit, d'une âme élevée, d'un patriotisme sincère. Il avait un goût prononcé pour les lettres, vers lesquelles il se sentait entraîné par une irrésistible vocation et auxquelles il consacrait déjà ses loisirs. Ceint pour la lutte qu'il devait soutenir plus tard dans son journal, le Patriote français, il s'y préparait résolument, avec une infatigable persévérance et une honnêteté que personne n'a songé à lui contester.

L'acte de générosité qu'il avait accompli envers Marcelle donne l'idée des sentiments généreux dont il était animé.

Moins que Martial, peut-être, il avait été frappé de la transformation que la jeune fille avait subie depuis quelques mois, lui qui assistait presque chaque jour au développement de son esprit et de sa beauté; mais il n'avait pas pu demeurer insensible au charme qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient.

Il l'aimait avec ardeur, mais il étouffait ce secret avec un soin jaloux. 11 n'aurait pas hésité à le lui dire, si elle était restée l'humble et pauvre fille du père Brahma ; il n'osait plus l'avouer, depuis qu'elle était la fille adoptive du duc de La Tournaye.

Il ne se montra pas plus expansif avec Lucien qu'il ne l'avait été avec Raymonde. Il se tint discrètement à l'écai't, causant peu el observant beaucoup ce qui st passait autour de lui.

Ce fut ainsi qu'il surprit les regards que le comte de Lally jetait sur Marcelle. Aussitôt son instinct lui fit deviner un rival, mais un rival auquel il ne pouvait dénier un véritable mérite.

Plus que jamais il imposa silence aux battements de son cœur, ne voulant pas se trahir avant que la position de ftlarcelie lut bien assise et qu'on sût qui elle

Le lieutenant de police mit eu campagne aussitôt deux de ses plus habiles agents.

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éiàil, d'où elle venait, où elle alluil, ne voulant jias suilout qu'un pût le soupçonner de servilisnie ou de cupidité.

Nulle note discordante ne s'était donc élevée dans l'haimoniouse (juiélude dont jouissait riiôtel de La Tournaye depuis le retour de son luaitre, quand, au bout de huit jours, la porte du salon s'ouvrit et un laquais annonça que M. leba-

16"" Liv. It)

Ton de Pierre-Lisse sollicitait de la comtesse de Libessac un moment d'entretien.

Précisément toute la famille — car on peul bien appeler famille ceux que Ténnissaient tant de nobles sentiments — était rassemblée et admirait les magnifi. eences que Lucien étalait sous ses yeux.

Le nom du baron ligea tous les sourires et tarit subitement radmiration.

La comtesse avait appris par Lucien comment il avait rencontré le baron vi quelles relations superficielles il avait eues avec lui. Elle n'avait pas répudié la parenté que le gentilhomme avait invoquée, mais elle ne s'en était pas montrée trop flattée. - i>

Cependant elle ne crut pas devoir lui refuser l'audience qu'il sollicitait.

Elle sortit donc, alla au-devant de lui et l'introduisit dans un petit salon qui lui était tout spécialement affecté.

M. de Pierre-Lisse s'avançait avec embarras, ne sachant pas quelle réceptioa lui était réservée.

— Eh bien ! monsieur, dit la comtesse en lui montrant un fauteuil, quel vent TOUS amène?

— Le désir de vous voir, chère cousine, répondit mielleusement le gentilhomme.

— Désir que je n'ai point manifesté, répliqua la comtesse.

D'autant plus qu'il m'aurai l été impossible de le réaliser, puisque j'ai quitté

la France depuis dix années, ajouta le baron.

ï>ans quel but l'aviez-vous quittée? demanda M"® de Libessac. Etait-ce

peur échapper' à vos créanciers ou à vos remords?

— Un peu pour ces deux causes, cousine, quoique vous qualifiiez un peu plus sévèrement (ju'elles ne le méritent certaines fautes de jeunesse...

Appelez-vous faute de jeuuesse votre scandaleuse histoire avec M"* de Les-

CîTiTe? dem-anda vivement la comtesse.

— Il est vrai qu'elle a fail un peu de bruit, confessa M, de Pierre-Lifse,

Du brait ! se récria la vieille dame. Dites qu'elle a soulevé contre vous l'in-

Êgnation de tous les honnêtes gens.

— Je conviens que j'ai agi un jteu légèrement...

— Vous avez agi avec une brutal ilé révoltante, monsieur mon cousin, fît sévèrement la comtesse. Je me plais du moins à croire que, si vous vous présentez chez moi, vous avez expié votre crime.

— Je ne vous comprends j)as, chère cousine.

— Quoi ! vous n'avez pas éjiousé iM"« de Lescarre, vous ne lui avez pas rendu l'honneur?

— Pas encore.

^-Et vous osez vous représenter devant moi!

— Un peu de patience, cousine. Laissez-moi le temps de m'expliquer, je vous tu conjure.

— SoiL, je vous écoute, monsieur.

— Quand je quittai Saint-Aubin pour venir à Paris, à la suite de l'aventure à laquelle vous faites allusion, j'avais promis à iM"« de Lescarre de la prendre j)Our femme el j'étais fermement décidé à tenir ma promesse.

— Est-ce pour cela que vous aviez vendu tous vos biens et fui avec tant de précipilalion?

— Je voulais tenter la fortune. Je ne me trouvais pas assez riche pour assume^ la resj)onsabilité dune famille. Or, comme M"'-' de Lescane n'avait rien, j'étaL obligé de penser à la fois à elle et à moi. Ce ne fut pas ma faute si mes spécc lations ne réussirent pas... . ^v

— Vous voulez dire que les femmes et le jeu dévorèrent rapidement votre patrimoine, iulerrompit la comtesse.

— Cej)endant, poursuivit le baron, sans relever cette interruption, je revins à Saint-Aubin, bien résolu à remplir mes eni,'agemenls. Par malheur, M"« de Lescane n'avait pas eu la patience d'attendre mon retour. Pensant qu'elle s'étaiJ consolée de mon absence avec un autre...

— Quoi ! vous ajoutez la calomnie à la lâcheté ! C'eit vous qui flétrissez celle que vous n'avez obtenue que par la violence ! lit M'"'' de Libessac indignée.

— Si vous m'interrompez toujours, cousine, répondit froidement le gentilhomme, il ne me sera ])as possible de me défendre. Pour vous complaire, je ne vous dirai donc plus rien de mes im])ressions personnelles, je vous raconterai purement et simplement les faits. Or, les faits, les voici, et je délie qui que ce soit de les contredire: pendant mon absence, M"'' de Lescarre avait quitté SuLuî- Aubin.

— Pour se mettre à votre recherche, à Paris, où vous étiez,

— Où j'étais, soit; mais où elle n'avait aucune chance de me rencontrer.

— 11 est vrai que vous ne fréquentiez jias le même monde.

— Je l'avoue encore. J'étais jeune, je menais la vie largement, semblable ei cela à une foule d'autres gentilsliommes, dont je ne faisais que suivre les détestables exemples et qui n'en jouissent pas moins aujourd'hui de la considératioa générale. Mon seul tort est d'avoir été moins l'iche qu'eue et de n'avoir pas \\\ continuer jusqu'au bout la vie à outrance dans laquelle je m'étais imprudemmeut engagé. Ces torts-là, je les confesse et j'en fais bon marché, aujourd'hui que la raison m'éclaire. Quant à mes remords, il n'a pas tenu à moi qu'ils ne fusseflî depuis longtemps, apaisés...

— Comment? lit la comtesse avec curiosité.

— Je retournai à Paris et je me mis de mon côté à la recherche de M"« de Lescaire. Malheureusement, j'eus beau fouiller la ville immense, je ne parvins pas à la trouver. Se cacluiil-elle de moi ? Je l'ai pensé depuis, car si elle m'avai? cherché avec, la même ardeur ([ue je mettais à la poursuivre, je ne j)uis ji;ii croire (pie nous n'aurions pas lini par nous rencontrer.

Deux ans se passèi^nt, sans que le hasard parvint à nous rapprocher. Pendant ce tem|.s, le peu de res.sources qui me restaient s'était épuisé; j'élais à la veille de tomber dans l'indigence. Tout m'accablait ! Je fus alors en proie à un si sombre déses|)oir que je j)erdis courage et je résolus de me donner la mort.

La comtesse ne |)Ut retenir un geste d'eflroi.

Le baron s'en aj)crçut.

— Allons, voilà qu'elle commence à s'atlendrir, murmura-t-il. Tout n'est pas perdu.

Il baissa la tête, vivement impressionné en apparence par les douloureux souvenirs qu'il évoquait.

— Je me rappelle encore cette heure néfaste de désespoir, reprit-il à haute voix. J'étais assis devant une table, en face d'une feuille de papier, sur laquelle je faisais mes adieux à la vie, et je demandais pardon à Dieu des fautes que j'avais commises.

Auprès de moi se trouvait un pistolet chargé. Je le saisis d'une main assurée je relevai à la hauteur de ma tempe... J'allais faire feu, lorsque mes regards s'arrêtèrent sur une pile de dix louis que j'avais alignés sur la table, afin que Ponpùl m'enlerrer convenablement.

— A quoi bon laisser cette somme? me demandai-je. Non-seulement le clergé refusera toute assistance au cadavre d'un suicidé, mais encore personne après ma mort ne s'inquiétera de moi. Que mon corps retourne avec plus ou moins de pompe au limon dont il est pétri... que m'importe? En quoi cela changeral-il rien au sort qui m'est réservé dans l'autre vie?

Je posai mon pistolet sur la table, je pris mes dix louis et je sortis.

Je me dirigeai vers une de ces maisons de jeu, dans lesquelles s'était engoufTrée une partie de ma fortune et je pris place devant le tapis vert.

Deux heures après, j'avais devant moi une somme do vingt mille livres. C'était la première fois que je réalisais un bénéfice semblable.

Avec cet argent il m'eût été facile de poursuivre la veine ou de continuer pendant quelque temps ma vie de dissipation; mais je vous l'ai dit, chère cousine, le dégoût et le remords s'étaient emparés de moi.

J'emportai héroïquement mes vingt mille livres. Je n'avais aucun scrupule. Cet or était bien à moi : j'en avais laissé dix fois autant dans cette maison. Mais où et comment l'employer? Je ne pouvais pas rester en France, où ma qualité de gentilhomme m'interdisait toute espèce de négoce. Je résolus de m'expairier. '^^

Je partis pour le Havre le jour même, afin de ne pas succomber à de nouvelles tentations. Quatre jours après, j'étais arrivé.

Je me rendis sur le j)ort, décidé à monter sur le premier navire en partance, quelle que fût d'ailleurs sa destination.

L'an d'eux allait lever l'ancre pour se diriger vers les Indes. J'y fis transporter mes bagages et je m'embarquai.

Ici le baron s'arrêta et releva la tête.

— Vous le voyez, chère cousine, reprit-il, je vous dis tout, même cb^ae j'aurais pu si aisément vous cacher, car j'aurais pu vous donner sur l'origine de ma fol tune nouvelle toute autre version non moins vraisemblable que celle-là.

Une fois arrivé dans les Indes, je m'informai. Nul commerce ne pouvait guère me convenir que celui des céréales, car les autres exigeaient des aptitudes spéciales que je n'avais pas. J'y risquai, pour commencer, la moitié de mon avoir.

Les résultats,' sans être merveilleux, furent plus satisfaisants que je ne l'aurais

cru. Ah! que de regrets vinrent m'assaillir et combien je pleurai mon patrimoine sottement dissipé ! En elïet, si j'avais pu disposer de capitaux plus considérables, j'aurais fait rapidement une fortune immense.

Hélas ! il fallait me contenter de mes modestes ressources. Au bout de dix années d'un labeur incessant, je me suis décidé à revenir en France, non pas avec une fortune, car trois cent mille livres ne sont pas une fortune, mais avec une honnête aisance, qui me permettra du moins de vivre à l'abri du besoin.

— Je vous fais mon compliment, monsieur, dit la comtesse. C'est ce qui s'appelle dignement réparer ses fautes. Pourtant cela ne suffît pas encore ; il vous reste à effacer toute trace de ce passé qui vous fait monter le rouge de la honte au front.

— Comment? demanda M. de Pierre-Lisse interdit.

— Je veux parler de i^r'^^de Lescarre, mcnsieur.

— Oh ! c'est bien mon intention, cousine..

— Eh bien, vous êles-vous remis à sa recherche?

— Pas encore, je ne suis arrivé que d'hier à Paris.

— Mais vous comptez bien, je l'espère, vous livrer à des perquisitions sérieuses?

— En voulez-vous la preuve ? fit le baron avec vivacité.

A ces mots, il prit dans sa poche de côté une large enveloppe, qu'il tendit à la comtesse.

Elle y jeta les yeux et lut :

• A monsieur le lieutenant de police. »

— C'est une lettre que je viens de lui écrire, poursuivit le genliliomme, et dans laquelle je le prie de m'envoyer le plus habile de ses agents, afin de relever la piste que je lui indiquerai.

Et, comme M'""-' de Libessac semblait hésiter à le croire :

— Vous pouvez en prendre connaissance, cousine, ajouta-t-il, en lui mettant la lettre dans les mains.

Malgré cette insistance, la comtesse n'osait point laisser voir qu'elle doutait encore.

— Je vous en prie, fit-il en tirant de son enveloppe la lettre qu'il lui montrait.

Elle la parcourut du regard.

— C'est bien, dit-elle.

Elle replia la lettre et la lui tendit; mais le baron la repoussa doucement.

— Oh! pardon, fit-il. Tout n'est pas fini, cousine. Si ma première visite a été pour vous, c'est que je sais combien vous êtes bonne et charitable. Aussi je voulais vous prier de me rendre un service...

— Un service ! Lequel ?

— En même temj)s que je prétends ne vous laisser aucun soupçon relative* ment à la loyauté de mes intentions, je veux que vous voyiez aussi clair que moi dans ma vie.

— Je ne demande pas mieux, mais de quelle façon?

En faisant remettre vous-même celte lettre au lieutenant de police, en vous

abouchant vous-même avec Tagent qu'il vous enverra, en lui donnant vousmême vos instructions.

— Quoi! fit la comtesse étonnée, c'est à moi que vous confiez le soin...

— Si vous y consentez, je serai le plus heureux des hommes, interrompit le baion, car vous êtes ma seule parente et la personne à Testime de qui je liens le plus au monde.

— Eh bien! j'accepte, dit résolument iM"^« de Libessac.

— Ah! je reconnais bien là votre bonté, fit le baron en essuyant une larme. La comtesse était également très émue. Cette conversion éclatante, la

franchise avec laquelle son cousin avait fait l'aveu de ses fautes, la droiture qu'il montrait, la preuve qu'elle avait entre les mains de son repentir, dissipèrent ses |>réventions et la disposèrent à l'indulgence.

— Et maintenant, ajouta le baron, me sera-l-il permis d'espérer que vous avez pardonné?

— Oh! pas encore, répondit-elle; mais je reconnais que vous méritez mon induigence.

— Alors tous mes vœux sont comblés, s'écria joyeusement M. de Pierre-Liese. Et pour peu que vous m'autorisiez à venir m'informer auprès de vous, de temps à autre, du résultat de vos recherches, je me croirai le plus fortuné des hommes.

— Mais il le faut bien, dit la comtesse. Vous êtes plus intéressé que moi encore à savoir quelle sera l'issue de ces démarches. Oi-, vous pouvez vous présenter ici la têle haute, monsieur mon cousin. Si indignée que j'aie été de votre conduile envers M"'' de Lescarre, je n'ai raconté ce scandale à aucun de ceux qui m'entourent. J'ai même évité jusfju'ici de prononcer votre nom devant eux, afin de ne soulever aucune question indiscrète et de n'avoir pas à rougir d'une parenté si ])eu honorable, vous en conviendi'ez.

Le baron courba la tèle avec componction.

— Le retour que vous avez fait sur vous-même, continua M™* de Libessac, vous est une garantie que je garderai le môme silence. J'espère que ie n'aurai jamais à m'en repentir.

— Je vous le promets, chère cousine, dit le baron, qui se laissa tomber à genoux et déposa sur sa main un baiser respectueux.

La comtesse le releva avec bonté et le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement; puis elle alla rejoindre Raymonde et Lucien.

Elle était bien obligée de leur dire une partie de la vérité, pour justifier le bienveillant accueil qu'elle avait fait à M. de Pierre-Lisse et l'autorisation qu'elle venait de lui accorder.

Elle leur raconla donc que le baron avait séduit et abandonné jadis une jeune fille, en faveur de laquelle elle était intervenue sans résultat, ce qui avait amené la rupture de toutes relations entre elle et son cousin. Elle ne leur cacha point quelle vie de dissipation il avait menée; mais elle ajouta que, pris d'un

repenlir sincère, et après avoir rétabli sa fortune aux Indes, le baron était décidé à réparer ses torts et à épouser M"« de Lescarre.

A l'appui de cette asserlion, elle montra la Icitre qu'il lui avait remise et proposa à Lucien de se joindre à elle, pour oblcnii- du lieutenant de police qu'il fit diligence et se livrât à des recherches immédiates.

Lucien était trop l'obligé de la comtesse [sour lui refuser quelque chose. II se chargea de remettre la letti'e en personne et d'a])puyer cette démarche de tout son crédit.

M™« de Libessac était encliantée. Pour elle, tout ce qui aboutissait à une œuvre pie était une source de contentement. Elle accepta la proposition de Lucien, qui, le jour même, se rendit chez le lieulenant de police. Celui-ci promit d'employci- tout son zèle pour complaire à M. de la Toiirnaye ; mais il demanda des dates pi'écises, que le duc n'était pas en élat de lui donner.

Ce prcmici- obstacle n'était rien. Il suffisait de faire venir iM. de Pierre-Lisse et de prcndi'c par écrit les indications qu'il était prêt à fournir.

M'"*' de Libessac écrivit donc au baron pour le prier de lui donner les renseignements nécessaires. Celui-ci accourut aussitôt. Malheureusement, il prétendit ne rien savoir, sinon que M"« de Lescarre avait quitté Saint-Aubin-lès-LIbeuf dans le courant du mois d'août 17G0, pour venir à Pari>, oii il l'avait inutilement cherchée à cette époque.

— Ainsi, vous ne savez pas oîi elle habitait? demanda la comtesse.

— Naturellement.

— Et vous ignorez si elle avait à Paris des parents ou des amis auxquels elle aurait pu demander asile?

— Je sais qu'elle n "y avait aucun parent. Quant à des amis, je ne lui en connaissais pas d'autres que la famille de Coallec; mais M"« de Lescarre était trop fière pour avoir imploré d'elle le moindre secours,

— Vous en êtes sûr?

— Je m'en suis informé.

— C'est dilTérenl. Pourtant il faut fournira la police tous les renseignements possibles, lit la comtesse. Ce n'est pas sur une donnée aussi vague...

Tout à coup elle s'arrêta.

— Mais j'y pense! s'écria-t-elle. Nous avons une autre renseignement à fournir! M"« de Lescarre n'était pas seule en arrivant à Paris. Son enfant était avec elle.

Le baron devint légèrement pâle.

• — C'est juste, répondit-il, en forçant ses lèvres à sourire.

— Eh bien ! cet enfant, le vôtre, était-ce un garçon ou une fille?

— Un garçon, répondit vivement M. de Pierre-Lisse.

M""^ de Libessac éciivit aussitôt de sa plus belle encre sur une feuille de papier blanc:

• M"« de Le£.carre et son liis .. •

Elle s'interrompit aussitôt et posa sa plumo.

— Oh î mais il nous manque encore bien des choses pour compléter celte note I s'écria-t-elle.

— Quoi donc? demanda le baron.

— Le nom de cet enfant, d'abord.

— C'est vrai, fit M. de Pierre-Lisse avec un embarras manifeste.

— Eh bien ! donnez-le moi. /a

— C'est que... balbutia le gentilhomme, je ne le sais pas...

— Comment! vous ne connaissez pas le nom de votre enfant?

— Non, ma cousine... j'ignore du moins celui que sa mère lui a donné.

— Mais c'est monstrueux !

— Je croyais vous avoir dit que j'avais quitté Rl"^ de Lescarreun peu précipitamment, avant l'époque de ses couches..., fit le baron confus. Or, comme elle n'a pas jugé à propos d'attendre mon retour, il en résuite que je ne connais pas cet enfant, que je ne l'ai jamais vu, que je ne sais môme pas son nom.

— Oh ! fit la comtesse en croisant les mains, comme si elle n'en croyait pas ses oreilles. Et, depuis celte époque, cette pauvre femme... cet enfant... Vous avez de grands torts à faire oublier, monsieur !

— Je m'en accuse, chèrecousine;mais je vous prends à témoin que j'y suis tout disposé.

— Si je ne le croyais pas, vous ne seriez pas là, monsieur, dit sévèrement la bonne dame.., Allons, je laisserai le nom en blanc. Quel âge avait ce petit abandonné quand sa mère a quitté Saint-Aubin ?

— Quinze ou dix-huit mois au plus.

■ — Encore ! quoi, vous ne pouvez pas me donner la date exacte de sa naissance ?

— Pour les mêmes raisons que je viens de vous exposer, cela m'est impossible, répondit le baron en baissant les yeux. Je n'étais pas là.

— Voilà une défaite vraiment commode! dit la comtesse avec indignation. Peste ! monsieur, les devoirs de la famille et de la paternité ne vous ont pas empêché de dormir !

— Je puis cependant donner une date approximative, fit le baron, désireux de calmer cette efifervescence.

— C'est fort heureux! dit M"'^ de Libessac. Eh bien ! voyons : j'attends.

— L'enfant, répondit le baron en fouillant au fond de ses souvenirs, doit être venu au monde pendant le mois d'avril ou dans les premiers jours de mai de l'année 1758.

— Ah ! c'est déjà quelque chose, dit la comtesse, qui se radoucit. De sorte qu'en août 1760, cet enfant devait avoir seize ou dix-sept mois?

— C'est bien cela.

Elle reprit la plume et écrivit.

« M"« de Lescarre et son fils... né le... avril 1758, ont quitté Saint- Aubinles-Elbeuf, le.... août 1760, pour venir à Paris. »

La note fut transmise au lieutenant de police, qui mit en campagne aussitôt deux de ses plus habiles agents.

Le lendemain tous les amis de la maison étaient informés de l'événement. (Page 131.)

Pendant un mois, on nentendit parler de rien. Ces sortes de recherclies n'étaient point faciles en ce temps-là. D'abord les registres de rélat-civil n'existaient pas; c'étaient les livres du clcigé qui menlionnaienl seuls les naissances et les décès. Kncore ne le faisaient-ils qu'à beaux deniers comptants et d'une façon très-irrégulière.

En outre, seize ans s'étaient écoulés, depuis le jour où yv^^ de Lescarre élail venue à Paris. Retrouver ses traces élail donc presque impossible.

17'"- LIV. l'7

C'est probablement sur quoi avait compté M. de Pierre-Lisse, qnan-1 il était venu faire sa soumission auprès delà corolesse et verser ses larmes de crocodile.

Ce qu'il voulait, lors(]u'il se présenla, r.'élail oblmir ses entrées à Tbôtel delà place Royale. Or, comme il ne pouvait pas en fianchir !e seuil avant d'avoir désarmé la colère de sa cousine, iléiail venu, humble et repentant en apparence se confesser à elle et se mettre à sa discrétion.

Il avait si admirablement joué son rôle que la bonne dame fut dupe de sa sincérité menteuse.

Sous prétexte 'de s'informer où en éiaient les recherches que la comtesse s'était chargée de faire, le baron se pi'ésenta donc de l'mps en temps chez le duc de La Tournaye, puis ses visiles se rapproclièient de jilus en ])lus, si bien qu'il devint un des habitués les plus assidus de la maison.

•Le baron parlait peu. 11 observait et il écoutait, cherchant une proie, flairant d'instincles millions que le duc avait apporlés et ne désespérant pas d'en prendre sa part.

Seulement, avant de s'engager en rien, il voulait s'assurer que le trésor des rajahs n'était pas une Piclion.

11 en ac(iuit promptemenl la preuve.

Bien que Luci- n Ji'eûl pas conlié son secret à tout le monde, il avait mis ses meilleurs amis dans la confidence. Déjà il en avait transpiré quelque cho.se, lorsque les prodigalités de M. de la Tournave le trahirent oslensib ement.

D'un seul coup, en eiïet, au commencement du mois de novembre, il avait donné cinq cent mille livres aux; hôi)ilan\. de Paris. Dans le quartier du Marais, il avait loué une boutique qu'il avait Iransioimée en cuisine, et dans laquelle il distribuait tous les matins deux, cents poilioijs de soupe, de viande et de pain. Enfin, il n'était pas une infortune au-devant de laquelle il ne courût, dès qu'elle lui était signalée.

Ces libéralités avaient fait grand bruit et ajoutaient à la popularité qu'il s'était acquise. Comme il ne })Ouvait suffire à tant de charité, il avait pris la comtesse et Marcelle pour auxiliaires.

Elles distribuaient les secours et fournissaient aux besoins de la cuisine^ que Papillon et Ludivine avaient pour mission il'approvisionner.

Evidemment le duc ne siifiisait pas à de telles dépenses avec ses propres ressources. En un an sa foilune tout entière y aurait pa-sév

Le bruit se réj)andiL donc qu'il avait trouvé in trésor et nul ne s'avisa de lui en faire un crime, en iHôsoncede la génfrosilé avec laquelle il le dépensait, — car tout finit par se savoir à Paris, lorsqu'on vit si ouveitement d'ailleurs que le faisait Lucien.

Or, on savait qu'il n'avait modifié en jien son genre de vie, qu'il n'avait pas augmenté d'un domesticiue le personnel de sa maison, qu'il n'avait pas mis un cheval ni une voilui-e de |ilus dans ses écui-ies ei dans ses remises, que son irain de maison était toujours aussi sobre que ])ar le passé.

Les malheureux, au secours desquels il venait si largement, lui surent gré de

ce désinléressemeiil plus encoi'e que de sa générosité. Lucien devint pour eux une idûlùlrie. Ceux, qui i'ujtprochaient liuenl à leurs yeux, autant d'êtres sacrés.

Marcelle, plus que tout autre, car elle était plus jeune et par conséquent plus active, recueillit surtout les fruits de cette pO])a!arilé.

Le peuple connaissait son iiistoire, il Tavail vue dans !c6 rues, vêtue d'une mécliante robe d'iiulieinie en iiivei', greIot:er au soufllt; de la bisu, comme il grelottait lui-même. li savait qu'elle était la lille adoptive du vieux vannier , il se rajjpelait avec tiiielh' |)iélé liliale elle avaitsoigné le père Brahnia. Il la considérait comme un de ses enfants.

Elle était si jolie, si buntie, elle avait la voix si douce, les yeux si beaux, les regards si limpides, la jjlivsionomie si francbe, qu'elle excitait toutes les admirations.

Quand on la voyait venir, suivie d'un des laquais de M. de La Toarnaye, lequel ])loyait toujours sous le faix du linge ou des prévissions qu'elle apportait, chacun se rangeait pour la laisser pas.^er ou s'inclinait à son ajiprocbe.

Ainsi que tous les personnages ipii jouissent d'une grosse fortune eldunt la bienfaisance est connue, le duc recevait tous les jours des lettres de pauvres honteux, de négociants en détresse.

C'était à Marcelle (^u'il avait laissé le soin de dépouiller cette curi'espondance et de satisfaire à ces demandes, ajirès s'être informée que ces appels désespérés étaient sincères et que l'infortune était pre.ssanle.

il était bien rare que la jeune fille ne trouvât pas (^ue l'aumône attribuée pa. Lucien à ces malheui'eux., sur le rapport qu'elle lui faisait, était au-dessous de ce qu'elle aurait dû être, l'resque toujours elle réussissait à l'augmenter de quelque chose.

A cause du tout cela, comme à cause de sa giàce et de sa beauté, .Marcelle éiaii adorée, et Ton peut ajouter qu'elle remplissait son roie avec un dévouement ei une abnégation qui méritaient au moins tous les éloges.

Quant à R;;ymonde, qui jus qu'alors avait j)ris une part si active aux soins multiples que nécessitaient ces largesses, elle était condamnée dejmis quelque lem|»>. par la Faculté au rei)03 le plus absolu.

La ))rophélie du docteur Ilousseau s était accomplie. Au bout de quatorze ans de stérilité, la duchesse avait été ajq)elée à savourer enfin toutes les joies du mariage : elle allait être mère.

Quand le docteur aj»poita à Lucien celte nouvelle, si grosse d'esjiéiances et de dangers, celui-ci faillit presque se trouver mal, tant ce bonheur inesjiéré lui causa d'émotion.

Le lendemain, tous les amis de la maison étaient informes de cet événement. Ce fut pour eux une joie j)resque aussi grande que pour les heureux époux. On savait, en elïet, avec quelle ardeur ils le tlésiraient, et ce bonheur était si bleu gagné qu'on remercia j)our eux la Providence de cet acte de jusli.

Tout cela se ]tassait sous les yeux du baron de Pierre -Lisse, qui n'en ]>ei\iait pas un détail.

Lui aussi vint apporter ses félicitations à Uay monde et à Lucien; mais, en

vérité, cela lui élait bien égaL Ce quMI cherchait, c'était le moyen de distraire une paît quelconque du tiusor dont M. de La Tournaye élail bien authenliqiiemenl possc-iseur.

Quoiqu'i! eiu bien vieilli, puisqu'il venait de dépasser la quarantaine, le baron avait lo;ijuii,s soil" comme autrefois de bien-être et de plaisirs.

Il avait bien âll à la comtesse qu'il revenait en France avec une fortune de trois cent mille livres; mais il avait menti de plus de moilié, puisqu'il n'en avait que cent vingt mille.

Sans doute, il était d'avis qu'il vaut mieux, faire envie que pitié. Dans tous les cas, il n'ignorait pa^ que le monde fait toujours meilleur accueil à ceux de qui il espère recevoir qu'à ceux auxquels il craint de donner.

A force d'inventei' combinaisons sur combinaisons, le baron se fi'a|)pa le front, un jour qu'en ]>romenant ses regards dans le salon de M. de La Tournaye, il les arrêta sur Marcelle.

Elle ne lui plaisait pas, c'est vrai. Bien j^lus, il éju-ouvait, eu la voyant, un sentiment indétiniisable de répulsion. Pourtant elle était incontestablement belle et réunissait toutes les conditions voulues pour ({ue le baron obtînt assez facilement sa main.

C'était une enfant trouvée, de naissance obscure tiés probablement, à en juger i)ar le milieu dans lequel elle avait été recueillie; donc on serait enchanté Je la marier à un gentilhomme.

Elle était pauvre, cela ne faisiit pas l'ombre dun doute, mais il n'était pas possible que iM. de La Tournaye, après l'avoir admise à l'iionneur de partager sa vie de famille, ne lui donnât ]»as une dot proportionnée aux richesses dont il disposait.

Aussitôt M. de Pierre-Lisse se mit à l'œuvre.

ou vouL.vrr en vknir le baron

Cinq mois entiers s'ctaient écoulés dejjuis le retour en France du duc de La Tournaye, — cinq mois d'un bonheur sans nuages, auquel la grossesse de Uayaionde, qui était maiirtenanl un fuit avéré, avait mis le comble.

Les recherches luiles par la police à la requèle de M-"* de Libessac, qui en payait tous les frais, n'avaieiil encore abouli qu'à un Liés mince résulLaL

Au bout de deux, mois, on a\aiL lini jiar dt'LOUviir que M'''' de Lescarre et son enfant avaient demeuré an n'' 7 de la rue Meuve-des-Petils-Champs, et que, de là, elle était allée [)Iace du Caire, n" 4, où elle availhabilé un appartement beaucoup plu? modeste que le premiei-, jjuis elle s'était dérobée tout à coup à toutes les invesli.^aiioirs.

Le baron, ([ui, lorsqu'on lui avait Iruiismis le.^ pirmiL'i.'^ i enseignements, avait conçu d'assez vives alarmes, recouvrait tome son assurance.

En eflet, si l'un avait letiouvé .M''" de Lescarre, c'eu était fait de ses projets sur Marcelle et de la fortune qu il couvoitait. Sous aucun |)rétexte la comtesse ne se serait prêtée à uue combaiaisoii aulre que le niariai^e de son cousin avec celle qu'il avait déshonorée.

Aujourd'hui, elle commençait à désespérer et à croire que M"^ de Lescan-e avait quitté la France. Cependant elle n'avait pas renoncé à atteindre le résultat (ju'elle poursuivait si patiemment.

Le lieutenant de police, qu'elle était ailée voir en personne, ne renonçait pas non |)lus à tout esj>oir.

— Mais sur <]Uûi coinj)Lez-vuus donc? lui avait demandé M"'« de Libessac.

— Beaucoup sur le hasaid, c'est vrai, avait répondu le magistrat, et beaucoup aussi sur la sagacité de mes agents. 11 est évident (ju'ils sont momentanément déroutés, mais avouez que c'est réellement extraordinaire.

— J'en conviens, ht la comtesse.

— Comment ! lepril le lieutenant avec animation, nous retrouvons j)ar deux fois, à près de quinze ans de distance, la trace de M"'' de Lescarre et, tout à V.OU]), elle nous éciiappe ! Cela n'est ])as naturel.

— Que croyez- Vu us donc ?

— Ce (jue je crois, je vais vous le dire, ré|)ondit cunlidenliellemcnt le magistrat, liemaniuez qu'en arrivant à Pans cette personne s'est logée dans une lue centrale.

— Bien, ht M""-' de Libessac avec attention.

— Elle y occu|)e un a|iparlement assez beau et qui témoigne, sinon d'une belle fortune, au moins de certaines ressources...

— C'est très-probable.

— Trois ans se passent, [)oursuivit le lieutenant, et M'''« de Lescarre change de logement. Que l'ait-elle? Elle loue un modeste logement de deux pièces, dans un quartier beaucoup plus éloigné, beaucoup moins beau, oii les loyers sont inhniment moins chers.

'>oii vous concluez que ses ressources se sont éi)uisées? interrogea la comtesse.

— Nécessairement, dit triomphalement le magistrat, ])iiis(iu'elle congédia même l'unique femme de chambre (Qu'elle eût à son service avant d'avoir déménagé.

— En eflét, c'est assez vraisemblable.

— Allendez, madame, je nai ])as fini. M'.'" de Lescarre resta deux ans dans celle maison. Aos lenseiguemenls nous ijeimellenl pres^iue d'affirmer qu'à celle époque elie élait dans la gêne et qu'elle tiavailiail ])onr subvenir à ses besoins. Elle quille donc ce logemenl, dont le prix élait sans doute trop élevé encore pour ses modestes ressources, et elle s'en va...

— Oui, fil la comtesse; déses])éiant de retrouver celui qu'elle cherchait, elle prend le parti de s'ex])atrier.

Le lieutenant de police sourit avec incrédulité et secoua négativement la tête.

— Vous ne le croyez ])as? interrogea M'"* de Libessac.

— Non. madame.

— Que croyez-vous donc ?

— Je crois qu'elle est resiée à Paris.

— Sur quoi basez-vous celle opinion ?

— Sur ce simple fait : que celle malheureuse femme, trouvani ce médiocre loyer trop lourd, ne devait pas avoir l'argent nécessaire pour entreprendre un voyage, si court qu'il fût.

— C'est juste, dit la comtesse, frappée de ce raisonnement. Mais alors comment se fait-il qu'elle vous échappe brusquement?

— Parce qu'elle a dû faire ce que font tous les gens qui portent un cerlain nom, lorsqu'ils tombent dans la misère.

— Que font-ils donc?

— Ils changent de nom.

— Ah! fit M'"« de Libessac, subitement illuminée. Je n'y avais pas songé; mais vous devez avoir raison.

— Et ce nom, ajouta le lieutenant de police, est presque toujours, en pareil cas, ouïe nom patronymique de la famille, ou celui de quelque parent éloigné, mort sans poslérilé.

— Mais ou peut en inventer un, fit observer la comtesse.

— Sans doute, rien ne paraît plus facile, et pourtant, sur vingt ou trente cas semblables qui se sont présentés depuis que je dirige le département de la police, c'est toujours l'un des deux noms que je viens de vous signaler qui a été choisi. El vous-même, madame, qui vous nommez Leforl de Libessac, je gage que si vous étiez dans la même position que M"*^ de Lescarre, vous renonceriez au nom de Libessac, qui est celui de votre comté, jiour porter celui de Leforl, qui est votre nom p.itronvmique.

— G'esL vrai, dit naïvement la comtesse, mais alors qu'allez -vous faire?

— Je compte — et c'est par ià que j'aurais peul-êlie dû commencer — envoyer an de mes agenls à Suinl-Aubin, avec mission de s'enquérir minuiieusemenl ie la famille de Lescarre et de me ra])porler l'acte denalssance de son enfant, fc'il a été inscrit, cOnime il y a lieu de le supposer, sur les registres de ccll« église.

— Fort bien, monsieur, je vous donne carte blanche, dit M""' de Libessac.

•— Seulement, reprit le magistrat, je vous serais très reconnaissant de ne raconter à personne la conversation que je viens d'avoir avec vous,

— Quoi ! pas même au duc de La Tournaye?

— A quoi bon? Cela no l'intéresse que très médiocrement, vous en con« viendrez.

— Mais au baron de Pierre-Lisse...?

— Encore moins, madame, ni le lieutenant de police en souriant. Je voudrais lui ménager le plaisir de la surprise.

— Comme il vous plaira, dit la comtesse. Je garderai donc le secret le plus absolu.

Elle s'éloigna et tint parole.

Cet entretien avait eu lieu dans les premiers jours du mois de mars de l'année 1776, époque à laquelle remontent les premières pages de ce i-écit.

Pour tout le monde, comme pour la police, M'"' de Lcscarre demeurait donc introuvable.

Le b;uon jugea le moment opportun poui' mettre ses projets à exécution.

Ce n'était pas cbose facije. II aurait d'abord à vaincre les scrupules de la comtesse, puis les anlipathie.s évidentes, quoique babilenient dissimulées, de Lucien el de Raymonde, et enfin il faudi-ait amener Marcelle à donnci- son consentement.

Il se fludait do triompher de toutes ces résistances; Marcelle était même celle qui l'ln(iiiiéta!t le moins.

Ainsi pensait M. de Pierre-Lisse. Seulement, entre la jeune fille et lui, il avait découvert dell^;. obstacles, bien plus redoutables à ses yeux que ne létaient les premiers, — deux obstacles, c'est à-tlire deux rivaux.

Alors (lue le baron se tenait dans l'ombre, au Tond de ce salon qu"iuondaient les lumières, il avait observé avec soin toui ce qui se passaii autour de iui.

Or, il avait icmarqué que Marcelle était le point de mire des regards de deux peisonnages : le comte de Lally-Tollendal etBrissol de Wai ville.

i^videmmentces deux jeunes gens raimaienl, ou du moins la trouvaient de leur goût.

Marcelle les aimait-elle? La question était délicate à résoudre. Cependant il y avait lieu de croire que si son cœur était féru d'amour, c'était seulement pour l'un de ces deux rivaux.

Mais lequel ?

Le baron avait eu beau étudier les regards, les gestes, les intonations de voix, il ne lui avait pas été possible de découvrir chez la jeune fille la moindre préférence pour l'un de ces jeunes gens.

Le baron était fort embarrassé. Il en était réduit à calculer lui-même le plus ou moins de chances ipravaient les deux com|)élileurs.

Naturellement, il ne pouvait résoudre (ju'à son point de vue |ter5onnel cette gi-ave question. Selon lui, c'était donc Mrissot qui lui paraissait le moins à craindre.

Ce petit saute-ruisseau, remuant, bavard, qui consacrait à l'élufle des questions sociales toute l'ardeur de sa jeunesse, qui nourrissait contre la royauté une haine si violente qu'elle se trahissait dans chacun de ses discours, et qui, surtout, n'avait que peu ou point de foilune, ne lui paraissait pas un rival bien dangereux.

Sa personne ne prêtait guère davantage à des craintes exagérées. Il était de taille mo5-enne, très-mince, très maigre même ; il avait un visage insignifiant, très- intelligent, il est vrai, mais très irrégulier de traits.

Quant au comte de Lally, c'était aulre chose.

Grand, beau, bien charpenîé, soiid-^.menl musclé, très élégant et très-soigné, fin causeur, diseur habile, insirui!, généreux, imbu des idées nouvelles, Martial était vraiment un homme supérieur, dans toute l'acception du mot. En outre, il était l'ami intime de Lucien, qui, par conséquent, devait avoir pour lui toutes les indulgences.

Martial était donc l'obstacle le plus sérieux qui se dressât devant M. de Pierre- Lisse. Il le jugea si formidable qu'au lieu d'essayer de le comballre, il résolut de le supprimer.

Le baron n'était pas un de ces timides qui reculent devant une nécessité, si cruelle qu'elle soit. L'assassinat du comte de Lally fut décidé. Il ne s'en rapporta à personne qu'à lui du soin de faire disparailre ce rival inquiétant.

Ce n'était pas une entreprise aisée f Martial habitait Paris et ne le quittait pas. Il ne fallait pas songer à l'arrêter sur une routeou à ie guetter au coin d'un bois. S'introduire chez lui n'était guère possible avec !e nombreux domestique qui remplissait son hôtel. C'était donc en plein Paris qu'il s'agissait de le fi'apper.

Le baron n'hésita pas. Il avait sous la main un endroit aussi propice qu'il le pouvait souhaiter: c'était la place Royale. 11 s'y rendit, bien armé, un peu avant que la nuit tombât,

Là, il attendit le moment favorable.

La place Royale avait de])uis longtemps sa légende. Elle avait succédé au Préaux-clercs de sanglante mémoire. C'était là que les gentilshommes du dixhuitième siècle allaient vider les querelles qui se terminaient pai- un coup d'épée.

Le quartier, tort désert au temps où la place Royale conquit sa sinistre réputation, puisqu'il confinait à la porte Sainl-Anioine, c'esl-à-dire aux limites extrêmes de Paris, le quartier, disons-nous, s'était beaucoup jjeuplé depuis la fin du règne de Louis XV, mais il était loin de ressembler à ce qu'on le voil aujourd'hui

Or, de nos jours même, le quartier du Marais passe pour le plus tranquille et le moins fréquenté de Pans. Qu'on juge de ce qu'il devait être, û y a cent ans, alors qut ni le commerce ni j'inausine ne.iui avaient aonné la vie auL l'aoJme » l'heure quiî est •

Dès que ianuit tombaiL îî se transformait en un désert, aans lequei ses habitants eux-mêmes n'osaient s'aventurer qu'en tremblant.

Il ajusta lentement etntfeu> (Page 398.)

M. de Pierre-Lisse ne l'ignorait pas. C'est à cause de cela qu'il l'avait pris pour llioùlre de ses coupables desseins.

L'accueil qu'il avait reçu à l'hôtel de La Tonrnaye lui permettait desavoir au juste il quelle heure le rival dont il voulait se défaire entrait dans la maison ou eu sortait, par quel chemin il venait ou s'en allait.

Or, la veille du joui* où il résolut de mettre son projeta exécuiion, il avait

75'"* Liv. 75

entendu Martial annoncer qu'il viendrail, à l'heure du souper, lire le mémoire qu'il avait rédigé etamiuel il travaillait depuis son retour.

L'occasion était trop favorable pour ne pas en proliler.

Vers sept heures du soir, au moment où les ténèbres commençaient à s'épaissir,le baron se glissa sous les arbres, presque en face de l'hôtel de La Tournaye. Il vit venir à lui le comte de LaHy, qu'il reconnut à sa taille élevée, ajusta lentement et fit feu.

En le voyant tomber, il crut l'avoir tué et poussa un soupir de soulagement.

— = Et d'un ! murmura- t-il.

Il se serait très-probablement assuré du fait, s'il n'avait entendu presque aussitôt retentir le pas précipité d'un homme que le bruit de la détonation avait attiré; mais comme il ne se souciait ni d'être pris, ni d'être reconnu, il s'enfuit en toute hâte.

Il rentra d'abord chez lui, rue Saint-André-des-Arts, où il avait loué un appartement meublé; puis il ne put résister au désir d'apprendre ce qu'il était advenu de son expédition.

Huit heures et demie avaient sonné quand il arriva chez le duc de La Tournaye. Il ne fut pas médiocrement surpris d'y trouver Martial debout et jpi^esque aussi bien portant qu'avant l'attentat dont il avait été victime.

— Allons ! c'est à recommencer, pensa-t-il.

Il s'empressa autour du comte, oflrit même de l'accompagner » pour le préserver, disait-il, de toute attaque du même genre » ; mais le comte avait accepté déjà le bras deBrissot il déclina i)oliment les offres de M. de Pierre-Lisse.

Malgré tout, le zélé baron lui lit escorte et montra une complaisance dont Martial fut positivement touché.

En regagnant son domicile, le baron se creusait la tête pour combiner un autre plan, lorsqu'il laissa échapper un éclat de rire nerveux.

— Mais, au fait, diMl, je suis bien bon de me mettre l'esprit à la torture pour accomplir un crime dont le besoin ne se fait pas immédiatement sentir. Martiai ne s'est pas déclaré ; il n'est pas certiin que son amour pour Marcelle soit une réalité ; il est encore moic^ certain quiî idarcelle soit éprise de lui. Attendons encore...

Pourtant, il sentait bien qu'il était impossible d'attendre longtemps et qu'il importait de prendre l'avance sur ses deux rivaux.

Comment faire? Assurément la comtesse serait l'ennemie la plus acharnée des projets de mariage que son cousin avait formés. Il aurait fallu l'éloigner, mais de quelle façon ?

Désespérant d'y parvenir, le baron se décida à tenter de la fléchir. -

Deux jours après, il se présenta à l'hôtel de La Tournaye.

Sous la porte cochère, il vit deux malles fermées et ficelées, sur lesquelles était cloué un carré de carton portant un nom et une adresse.

Pendant que le valet de pied lui ouvrait la porte du vestibule, le baron se pencha et lut sur une de ces malles : t 3Iadame la comtesse de Libessac, aux Moulineaux, près Elbeuf. •

— Qu^est-ceque cela signifie? se demanda-t-il.

On l'introduisit ciiez la comtesse, qu'il trouva en costume de voyage.

— Que nie voulez- vous? lui dit-elle précipitamment. Dépêchez-vous, je n'ai que très peu de temps à vous donner.

^— Mais... balbutia le baron, je venais vous voir... comme à l'ordinaire, pour savoir si les démarches que nous faisons ont abouti...

— Elles en sont toujours au même point. Est-ce tout ce que vous avez à me dire?

— Non, cousine, je désirais vous entretenir d'une question tout aussi importante pour moi que celle...

— Ce sera pour une autre fois, interrompit M'"» de Libessac. A mon retour, nous en recauserons.

— Vous parlez donc? demanda M. de Pierre-Lisse.

— J'attends la chaise de j)osle que j'ai commandée.

A peine avait-elle prononcé ces paroles que retentit dans la rue un bruit de grelots, accompagné de coups de fouet étourdissants.

— La voilà! s'écria-t-elle en se dirigeant vers la porte.

— Du moins, comtesse, ne me direz-vous pas quelle e.st Ja cause de ce départ précipité?

— Rien, ou du moins rien de bien grave, répondit-elle. Une de mes fermes a brûlé; le fermier a péri en voulant sauver ses chevaux; il faut que je sois là pour venir en aide à ces pauvres gens, pour faire reconstruire la ferme; je n'ai pas une minute à perdre !

En disant ces mots, elle salua de la main monsieur son cousin, prit son sac de nuit et sortit.

— Je vais iaire mes adieux à Lucien, à sa femme, et je me mets en route, ditelle. Au revoir, bai-on !

M. de Pierro-Lisse la suivit dans l'escalier.

— Mais combien de temps resterez-vous absente? lui demandait-il.

— Un mois... quinze jours... le moins possible, répondait la comtesse, tout en descendant ra])idement les marches. Adieu, baron !

Elle avait atteint le palier du premier étage. Elle ouvrit lu ])orle des ap])artements du duc de La Tournaye et disparut.

M. de Pierre-Lisse franchit lentement les degrés et atteignit le vestibule, sous lcquc\ la chaise de i)oste s'était rangée.

— Un mois... quinze jours... répétait-il. Diable! il n'y a pas de temps à j)erdre !

11 demeura au bas de l'escalier pour voir monter sa cousine en voiture. Elle arriva quelques minutes après, suivie de Lucien et de Marcelle. Derrière eux venaient la camériste de la comtesse et Germain, que le duc avait absolument voulu lui donner pour compagnon de voyage.

La comtesse se plaça sur ki banquette de derrière, la camerl^te sur celle de devant, et Germain monta sur le siège, puis li voilure s'ébranla. M™» de

Libessac fit de la main un dernier geste d'adieu et les chevaux partirent jau galop.

Le baron prit congé de Lucien.

— Je venais, lui dit-il, vous entretenir d'une affaire de la plus haute importance, mais le moment est mal choisi, je le vois. Je reviendrai dans deux ou trois jours, si vous le permettez.

— Quand il vous plaira, monsieur, dit Lucien. M. de Pierre-Lisse se relira.

— Décidément, le ciel est pour moi, se disait-il avec un sourire satanique. Ainsi qu'il l'avait dit, il ne perdit pas de temps. Le' surlendemain, il se présenta chez M. de La Tournaye.

— Monsieur, lui dit-il, j'ai quarante ans sonnés; sans posséder une grande fortune, Je jouis d'une certaine aisance, aisance que je dois à dix années d'exil et de travail. Je m'estimerais donc très-heureux, si mon bonheur était aussi complet que le vôtre. Malheureusement, je suis bien seul !

Lucien dressa l'oreille et ne cacha pas l'étonnement que cet exorde lui causait.

— Pendant longtemps, reprit le baron, j'avais nourri l'espoir que les démarches tentées par moi, de concert avec ma cousine, obtiendraient un résultat conforme à mes désirs; mais je crois que toute illusion à cet égard est désormais impossible.

— C'est deM"« de Lescarre qu'il s'agit, n'est-ce pas? interrogea Lucien.

— Oui, monsieur. Je m'étais fait un devoir de réparer un écart de jeunesse, que ma cousine avait peut-être jugé un peu plus sévèrement qu'il ne le méritait, mais, depuis cinq mois que j'attends une solution favorable, la patience m'échappe, l'ennui me gagne, la solitude me tue. Aujourd'hui, il est à peu près certain pour moi que M"e de Lescarre est morte et que mes projets de mariage avec elle sont irréalisables.

— C'est fort à craindre, en eflet, dit Lucien.

— J'ai donc songé à me pourvoir ailleurs, continua M. de Pierre-Lisse.

Le duc devint très-attentif. Il ne voyait pas encore où ce singulier entrelien allait le conduire, mais il se tenait sur ses gardes.

— A mon âge et avec mon peu de fortune, reprit le baron, je ne me dissimule pas qu'il serait insensé de prétendre à une riche alliance. Aussi j'ai jeté les yeux sur une fille d'origine obscure, qui n'a rien, mais qui m'a paru douée de toutes les qualités qui font le charme de la vie commune.

— Je vous en fais compliment, monsieur. Les sentiments qui vous foiit agii méritent l'approbation de tous les cœurs honnêles. Et cette jeune fille aacceplél demanda Lucien.

— Pas encore, monsieur.

— Vous n'avez donc pas fait votre demande?

— Elle ne se doute peut-être pas que je songe à elle, répondit le baron.

— Alors qu'attendez-vous pour vous prononcer?

— Je n'étais pas fâché d'avoir auparavant l'avis de M""* de Libessac, que-e

MONSEGNEUR 601

liens en grande estime. Par malheur, je n'ai pu lui en toucher que quelques mots le jour de son départ. A défaut de son assentiment, je tenais donc à avoir le vôtre.

— Riais je vous l'ai dit, monsieur, fit Lucie.i\, si vous désespérez réellement de retrouver M"« de Lescarre — et, franchement, j'en désespérerais presque à votre place, — je n'ai rien à dire à rencontre du projet que vous me soumettez. Il est vrai que mon avis n'est pas d'nn grand poids dans la balance...

— Au contraire, répliqua vivement M. de Pierre-Lisse, c'est de vous que dépend la réalisation de ce projet.

— De moi? dit Lucien très-étonné. Et en quoi, je vous prie? Aurais-je l'honjeur de connaître celle sur qui vous avez jeté les yeux?

— Précisément, monsieur.

— Vous nie surprenez beaucoup, p.ionsieur; j'ai beau chercher... je ue vols

pas...

— C'est que vous chercher probablement trop loin, monsieur, dit le baron en souri.int.

— ïiop loin ! mais à vous entendre ce serait presque dans ma propre. maison...

— Vous l'avez dit, monsieur le duc.

— Quoi! c'est chez moi? Mais je ne vois guère ici que Marcelle....

— C'est elle dont j'ai l'honneur de vous demander la main, fît le baron, qui se leva et s'inclina cérémonieusement devant Lucien.

Le duc demeura littéralement confondu.

M. de Pierre-Lisse s'en aperçut.

— Remarquez, monsieur, dit-il, que je ne prétends pas à l'amour de cette jeune fille, que je n'attends rien d'elle, que je suis donc complètement désintéressé de toute question autre que celle des convenances. Je souhaite avoir un intérieur, me créer une famille, et comme je ne suis pas de première jeunesse, je suis obligé d'appuyer d'un nom honorable et d'une fortune suffisante la démarche à laquelle je me suis décidé.

Lucien s'était remis promptement de sa surprise.

— Monsieur, répondit-il à ce flux de protestations, il me semble que, tout d'abord, vous auriez sagement agi, en effet, si vous aviez attendu le retour de M™« de Libessac...

— Mais, interrompit vivement le baron, je ne suis pas en tutelle, monsieur. Je ne vois pas non plus en quoi la présence de ma cousine est nécessaire pour obtenir votre consentement.

— Elle n'est pas nécessaire, c'est vrai, mais je vous ferai remarquer que M"" de Libessac ne nous a jamais dit un mot de votre passé, qu'elle a gardé le secret le plus absolu sur une foule de choses, qui seraient intéressantes à connaître pour nous et pour celle dont vous sollicitez la main. Songez qu'il s'agit du bonheur et de l'avenir de la pauvre Marcelle! En pareil cas, nous ne saurions Dous entourer de trop de précautions.

— Mon passé, vou& le connaissez, répliqua le baron. Ce que me reproche le

plus amèrement ma cousine — et je vous prie de croire qu'elle n'y a pas apporté l'indulgence dont elle est coutumière, — c'est d'avoir abandonné M"« de Lescarre et d'avoir dissipé mon patrimoine. Or, comment ai je répondu à ces reproches? Je me suis exilé, j'ai refait ma fortune, je me suis soumis au désir qu'elle a manifesté de me faire épouser la personne dont il s'agit. Pouvaisje faire mieux? Esl-ce ma faute si cette personne est introuvable? Me faudra-t-il attendre éternellement un résultat que cinq mois des recherches les plus patientes n'ont pas amené?

— Je ne prétends pas cela, monsieur, réi)ondit le duc. Vous êtes parfaitement libre de faire, en dehors de la comtesse et de nous, tout ce qu'il vous plaira;, mais puisque c'est dans notre propre maison que votre choix s'est arrêté, je maintiens ce que je vous disais tout à l'heure : M"'^ de Libessac aurait été meilleur juge que nous de l'opportunité de votre demande. Aussi je m'étonne presque que vous ayez attendu, pour nous l'adresser, que la comtesse soit partie.

— Mais c'est pur hasard ! se récria le baron. Je venais avant-hier m'ouvrir dece projet à ma cousine, lorsque je l'ai trouvée en pleins préparatifs de voyage. A peine m'a-t-elle donné le temps d'ouvrir la bouche ! M'accuserez-vous aussi d'avoir prévu ce départ ou de l'avoir préparé?

— A Dieu ne plaise ! se défendit Lucien. D'ailleurs, l'absence de M"'« de Libessac n'est pas la seule raison que j'aie à faire valoir pour réclamer un sursis.

— Quel autre obstacle voyez-vous donc?

— Vous le demandez! Et Marcelle? La comptez-vous pour rien en cette affaire ?

— Assurément non, monsieur.

— Eh bien ! avouez que Marcelle est bien jeune encore pour prendre un parti dans une question aussi grave.

— C'est pour cela que je n'ai pas cru devoir m'adresser directement à elle et que je vous ai fait part de mes projets. Je sais que vous avez sur elle une énorme influence et que mon sort est entre vos mains.

— Vous vous trompez encore, monsieur, fit observer Lucien. Sans doute, je crois que Marcelle ne dédaignerait pas mes conseils ; mais quelque sympathie que je ressente pour celui qui prétendrait à sa main, je n'userai jamais de mon influence pour la contraindre à faire un choix qui ne serait ni selon ses goûts, ni selon son cœur,

— Aurais-je déjà le malheur d'être dans ce cas ? interrogea le baron.

— Je l'ignore, monsieur, Marcelle n'a pas dix-huit ans. Jamais la question que vous soulevez n'a été agitée devant elle ; par conséquent, elle n'a pas été appelée à se prononcer.

— Alors, monsieur, ne vous semble-t-il pas tout naturel de lui en parler? Que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain, ne faudra-t-il pas toujours en venir là?

— Sans aucun doute.

— Eh bien! mais je ne vousdemande pusaulre chose, flt le baron Uiomphant Puis-jc espérer que vous daignerez l'entretenir delà démarche que je viens de faire auprès de vous ?

Lucien hésita quehiues instants.

— Soit, monsieui', dit-il enfin, je vous le promets.

— Et vous voudrez bien me communiquer sa réponse?

— N'en doutez pas.

— Quel jour m'autorisez-vous à venir la chercher ?

— Après-demain, si bon vous flemble.

— A pareille heure?

— Je n'y vois pas d'inconvénient,

— Je n'y manquerai pas, monsieur le duc, fit M. de Pierre-Lisse, qui se leva pour prendre congé.

Quand le baron se fut éloigné, Lucien demeura très embarrassé.

Lui aussi, tout comme le baron, il avait surpris au passuge les regards plus que bienveillants que Martial et Brissot faisaient peser parfois, sur la jeune fille, et il n'était plus d'âge à se tromper sur la signification de ces regards.

D'aucun d'eux il n'avait reçu la moindre confidence, et pourtant il était certain que tous deux, étaient épris de Marcelle.

A l'égard de Brissot, il aurait pu conserver quelque doute ; mais, à l'égard de Maniai, il était depuis longtemps fixé.

Pendant le cours du long voyage qu'ils avaient fait ensemble et durant les longues heures de loisir que leur laissaient leurs ex[)loralions, avaient-ils cessé un instant de penser à ce Paris, ou ils avaient laissé leurs plus chères affections? Non, certes ! Lucien évoquait à tout moment le souvenir de Uaymonde ; il ne se passait pas de jour que le jeune comte ne prononçât le nom de Marcelle.

Le duc était donc bien convaincu que ia jeune fille avait ])ioduit sur Martial une très- vive impression.

Cependant, pas plus que Brissot, Martial n'avait fait l'aveu de son amour.

Que faire?

M. de Pierre-Lisse avait si bien joué son lôle, que tout le monde était sa dupe, depuis la comtesse, qui croyait à son repentir sincère, jusqu'à Lucien, moins crédule toutefois, mais qui s'était laissé prendre à ces a])parences de loyauté.

A ses yeux, le baron était de bonne foi. Comment celui-ci aurait-il su que le père Brahma avait légué un million à Marcelle? Lucien seul avait été mis aans la confidence et ne l'avait dit à personne, pas môme à Martial !

11 ne crut donc pas pouvoir cacher à Marcelle la rechercne doni elle avait eiô l'objet. Il n'était môme pas fâché que cette occasioii se présentât, car elle lui fournirait le moyen de souder les sentiments de la jeune fille et de savoir si son cœur avait parlé en faveur de Martial ou Je Brissot.

11 ne la fit pas appeler tout exprés, ne voulant ])as donner à cet entretien une solennité qui aurait peut-être effarouché les aveux de la chère enfant.

Ce ne fut que le soir, après souper, au moment où Raymonde venait de regagner sa chambre, que Lucien aborda ce sujet délicat.

Nul moment n'était plus favorable. Marcelle avait depuis longtemps dépouillé sa correspondance et fait le pèlerinage charitable qu'elle accomplissait presque chaque jour chez les pauvres du quartier. Elle avait donc l'esprit tranquille, le cœur content ; elle était disposée aux plus tendres épanchements.

Lucien l'observait du regard et faisait involontairement une comparaison entre le jour où elle était entrée chez lui, flétrie par la misère, et Tneure actuelle, où s'épanouissaient sur ce joli visage toutes les roses de la santé, toutes les satisfactions de la vie heureuse. Naturellement, cette comparaison tournait tout à l'avantage de Marcelle.

Elle était vraiment belle, en effet. D'opulents cheveux noirs, que, contrairement à la mode du jour, elle n'avait pas encore voulu poudrer, se nouaient sur sa tête en tresses magnifiques, que les reflets de la lumière coloraient de nuances bleuâtres. Son front blanc, large et légèrement bombé, s'arrêtait sur deux, sourcils finement arqués, sous lesquels brillait le feu de deux grands yeux noirs, qu'estompaient des cils longs et veloutés.

Son nez droit, aux narines fines, rosées, transparentes et d'une excessive mobilité, surmontait une bouche aux lèvres pleines et colorées, faites pour le sourire et les baisers. Un petit menton rond, mais nettement dessiné, au milieu duquel une fossette avait creusé son nid, terminait l'ovale de cette figure enchanteresse.

L'organe avait chez elle une fraîcheur et une suavité extraordinaires; son rire franc et sonore laissait voir une rangée de perles, que le trésor des rajahs d'Adjimore lui eût enviées.

Ce qui frappait le plus en elle, c'était le contraste saisissant que formaient ses cheveux, ses yeux, ses sourcils et ses cils, d'un noir de jais, avec la blancheur éclatante de son teint. Pas une veine, pas un signe, n'altéraient la netteté de cette peau mate et d'une transparence lactée.

Marcelle s'aperçut de la persistance que Lucien mettait à l'examiner, mais au sens de laquelle elle ne pouvait pas se tromper.

— Comme vous me regardez, monsieur le duc ! dit-elle en riant. On croirait que vous ne m'avez jamais vue.

— C'est vrai, confessa Lucien. Je ne vous avais jamai.s si bien vue qu'en ce moment.

— Et pourquoi mieux aujourd'hui que les autres jours? demanda-t-elle curieusement.

— Parce que je m'aperçois que vous êtes réellement une bien douce, bien bonne et bien belle enfant.

— Oh ! monsieur le duc, Dt Marcelle en rougissant, ce n'est pas généreux à vous de me parler ainsi.

— Pourquoi donc? Est-ce un crime de dire la vérité?

— Non, mais je ne veux pas avoir à vos yeux d'autre beauté que la reconnaissance dont je suis pénétrée.

Martial avait travaillé avec acharnement (Page 612.)

— Rassurez-vous, ma chère enfant, je ne vous en trouve pas d'autre. Vous seriez-vous par hasard méprise au sentiment qui m'a dicté ces paroles? Avezvous cm que je voulais vous faire une déclaration? dit Lucien en riant ù son tour.

— Par exemple ! lit Marcelle, en baissant les veux.

— Non, non, continua Lucien, ce n'est jias de moi qu'il s'agit.

— Comment! ce n'est pas de vous? C'est donc d'un autre?

"G"»« Liv. 16

on:

Peut-être. "Vous imaginez-vous que je sois le seul à remarquer les beautés

que je signalais ?

— Mais... je ne sais... balLutia-t-elle, toute confuse.

— Je le sais, moi, mon enfant. Aussi c'est presque en qualité de père que jô •vous parle ainsi.

— De père ! répéta Marcelle étonnée.

— Oui, mon enfant. Aujourd'liui même quelqu'un m'a demandé votre maia.

— Qui donc? demanda-t-elle avec vivacité.

— Je vous le donne à deviner en cent.

Marcelle fit un mouvement ! On aurait juré qu'un nom allait s'échapper de ses lèvres...

—-C'est inutile, dit-elle. Je n'ai jamais pu déchiffrer les énigmes. Lucien remarqua cette hésitation.

— Alors, mon enfant, lui dit-il, je vais vous nommer celui dont iï s'agit : c'est le baron de Pierre-Lisse.

— Lui! s'écria-t-elle avec un geste d'effroi.

— Oui, ma chère Marcelle. Aujourd'hui même il m'a demandé votre main.

— Et vous la lui avez accordée?

— Non pas, répondit Lucien, Je lui ai promis seulement que je vous ferais part de cette proposition.

— Ah ! je respire, dit la jeune iill-e.

— Il me semble, reprit le duc, que ce projet ne vous sourit guère.

— Avant de vous réj:)ondre, m^est-il peims de savoir si cette recherche est de votre goût?

— Je n'ai pas à me prononcer à cet égard. -— Et la comtesse?

— M""" de Libessac n'en est pas informée.

— Quoi ! le baron n'a pas communiqué à sa cousine ses piojets de mariage?

— Il venait s'en ouvrir à elle avant-hier, au moment où elle nous a quittés, mais elle ne lui a pas donné le temps de s'expliquer.

— Ne trouvez-vous pas singulier que le baron s'adresse à des étrangers, plutôt qu'à l'unique parente qu'il ait au monde?

— Je suis si bien de cet avis, que j'en ai fait l'observation à M. de Pierre-Lisse.

— Cependant, vous n'avez pas jugé à propos d'attendre le retour de la comtesse, Ht observer Marcelle.

— Non, parce que je n'avais pas le droit de vous taire une minute la déttiarche dont vous étiez l'objet.

— Cette démarche est donc honorable à vos yeux ?

— Je vous en fais juge, mon enfant. Le baron a quarante ans sonnés, mais il porte un nom qui ne manque pas d'un certain relief et il est à la tête d'une fortune de trois cent mille livres. C'est sur ce nom et sur celte fortune qu'il compte, pour combler la différence d'âge qui existe entre vous et lui. Il sait que votre nom est obscur, que vous ne possédez rien ; il n'espère donc rien de vous que

votre consentement. Eh bien! selon vous, une telle conduite n'est-elle pas celle d'un honnête homme?

— Je ne saurais dire le contraire, tit Marcelle, qui baissa la tête avec embarras, mais...

— Attendez, interrompit le duc. Maintenant que je vous ai exposé bien nettement la situation, il me reste à vous expliquer le rôle que je joue dans cette circonstance. C'est celui d'un intermédiaire pur et simple. Loin de m'ôlre engagé à rien envers M. de Pierre-Lisse, je lui ai formellement déclaré que je ne voulais pas influencer votre volontéet que je ne vous contraindrais, en aucun cas, à vous

marier contre votre gré.

— Ah ! merci, monsieur le duc, dit la jeune fllle en se redressant.

— Il est tout naturel que j'aie agi ainsi, continua Lucien. Je ne suis rien pour vous qu'un ami, je n'ai pas plus le droit de vous imposer ma volonté que je n'ai celui de rien vous taire de ce qui vous intéresse.

— Vous avez sur moi, monsieur le duc, tous les droits que vous donne ma reconnaissance, répliqua Marcelle. Ce serait donc le comble de l'ingratitude que de ne pas me soumettre à tout ce que vous exigerez de moi, sachant bien que vous n'exigerez jamais qu'une chose juste et honnête. Mon cœur, mon sang, ma vie vous appartiennent. Voilà pourquoi je vous demandais tout à l'heure si ce projet de mariage vous souriait.

— Encore une fois, mon enfant, je me refuse à dire ce que je pense à cet égard. Vous êtes libre, parfaitement libre, d'agir comme bon vous semblera. Bien plus, comme je reconnais que la question mérite d'être examinée à fond, et comme je ne veux pas vous surjjrendre, je ne vous demande pas une réponse immédiate. Vous avez quarante-huit heures devant vous. Réfléchissez bien, apportez-moi le résultai de vos réflexions et je vous promets, quel qu'il soit, de transmettre votre, réponse au baron avec la même ponctualité que je vous ai soumis sa demande.

— il ne me reste donc plus, monsieur le duc, qu'à vous remercier de ce désintéressement, dit Marcelle. Je ferai tous mes efforts pour me rendre digne de celle conliance.

— J'en suis certain, fit Lucien. Allons, regagnez votre chambre et ne vous alarmez pas.

A ces mots, il la baisa au front et la congédia.

— Ou je me trompe fort, se disait-il en allant rejoindre Raymonde, ou le baron de Pierre-Lisse n'a pas grandes chances de succès.

On s'élonnera peut-être que, dans cette conversation où s'agitait l'avenir de Marcelle. Lucien ne lui eût pas dit un mot de la fortune personnelle queiie aurait un jour, conformément aux dispositions su|)rêr/:es du père IJrahma.

Le million dont l'avait dotée en mourant le vieux Seïda la faisait, en effet, une oesplus riches héritières de Paris. Si le chiffre de celte dot avait été connu, il aurait suscité évidemment en peu de jours, giàce aux relations étendues de M. de La Tournaye, une foule de compétitions embarrassantes.

Aussi n'avail-il touché à personne, pas même à Raymonde, un mot de celle question délicate.

.Marcelle était donc loin de se douier que le duc lui ménageait la surprise de ce million.

Elle était rentrée dans sa chambre et s'était xaissé tomber avec accablement sur le fauteuil.

Elle comprenait fort bien pourquoi Lucien avait agi ainsi et lui savait gré de s'êlre fait, sans commentaires, l'interprète de M. de Pierre-Lisse.

Pour toute femmç, en effet, qui aurait écouté la voix de l'intérêt, la propositioa du gentilhomme était avantageuse à tous égards.

C'est quelque chose, pour une lille qui n'est rien et qui n'a rien, de se réveiller le lendemain avec un titre de baronne et un revenu de quinze mille livres, mais Marcelle n'était pas de celles qu'un blason fait rêver ou que l'argent peut tenter.

Peut-être, d'ailleurs, étouffait-elle au fond de son petit cœur quelque sentiment secret, auquel elle ne voulait pas donner l'essor, peut-être l'image préférée de quelque beau jeune homme avait-elle déjà hanté son sommeil.

Lucien inclinait à le croir'e. Il lui avait semblé surprendre sur le visage de la jeune fille quelque chose comme un vague sentiment d'espérance, au moment où il avait prononcé le mot de mariage. Un instant même, il avait ci'u provoquer les confidences de Marcelle; mais il n'avait pas jugé à propos de la presser ni de lui arracher le secret qu'elle prétendait garder.

La pauvre enfant était perplexe. La nuit qui suivit ces ouvertures fut pour elle une longue nuit de tourment et d'insomnie, car elle pi-essentait que le jour était proche oîi allait s'agiter cette question de vie ou de mort, qui s'appelle le mariage, et dont le nom seul l'épouvanlait.

Quant au bar-on de Pierre-Lisse, il n'appai-ut qu'à de rares intervalles au milieu des silhouettes de toute forme qui vinrent troubler le repos de la chère enfant. Elle était bien décidée à i-epousser sa demande. Non-seulement elle ne l'aimait pas, mais il lui faisait peur

Elle chercha à s'expliquer le sentiment de crainte que cet homme lui inspirait, elle ne put y parvenir. Sa répugnance était irTéfléchie, instinctive, elle le reconnaissait; mais le visage du baron avait une expression féline, astucieuse, méchante même, qui glaçait le cœur de Marcelle.

Néanmoins, elle aurait voulu donner au duc une raison plausible du refus auquel elle était résolue d'avance.

Quand vint le jour, elle n'avait rien trouvé ! Serait-elle donc obligée de repousser, sans motifs sérieux, une demande qui semblait concilier pourtant à la fois les convenances et la raison?

Tout à coup, elle poussa un petit cri joyeux, se renfonça sous ses couvertures et s'endormit.

Pendant ce temps, le baron était renti-é chez lui, tr'ès-salisfait de la tournure qu'avait prise son entrevue avec Lucien. Il l'avait amené, presque malgré lui, au résultat qu'il ambitionnait.

— A l'heure qu'il est, se disait-il en se couchant, Marcelle doit être prévenue,.. Il ne doulait pas du succès. Cette petite abandonnée pouvait-elle repousser

les avantages immenses qu'elle retirerait d'une telle union?

Aussi dormit-il bien, lui. 11 se promit de mener si rondement TalTaire qu'elle serait bâclée avant le retour de sa cousine.

Quant à ce qu elle en penserait, il ne s'en préoccupait nullement.

Le surlendemain, quand il se présenta à l'hôtel de La Tournaye, il avait une allure conquérante tout à fait amusante à voir.

— Monsieur, lui dit Lucien sans autre préambule, j'ai fait part à Marcelle de la demande que vous m'avez adressée, et j'ai le regret de vous annoncer que sa réponse n'est pas tout à fait conforme à vos désirs.

— Elle refuse? fitM. de Pierre-Lisse.

— Pas précisément.

— Alors elle accepte ?

— Pas davantage.

— Pourtant il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.

— Non, monsieur, elle ajourne.

— Ah ! lit M. de Pierre-Lisse déconcerté. Pour quelle raison?

— Pour une raison très-sensée, si sensée que je n'ai pas pu faire autrement que de lui donner toute mon approbation.

— Est-il indiscret de vous la demander, monsieur le duc?

— Pas le moins du monde, monsieur. Je ne sais pas si vous connaissez l'âge de Marcelle?...

— Dix-huit ans environ, je crois...

— Vous ne vous trompez pas, monsieur. Marcelle est née le 42 avril 1754 Elle aura dix-huit ans dans un mois et deux jours.

— Celle date précise a-t-elle une aussi grande importance que vous paraissez le croire ?

— Elle en a une très-grande, monsieur, et voici pourquoi : Vous le savez, Marcelle ignore qui elle est, et les confidences que le père Brahma a reçues de M""® Darnaud ne permelleni pas de douter qu'il y ait sur la naissance de cet enfant une grande obscurité. M'"« Darnaud ne voulait pas dissiper ces ténèbres aux yeux de sa fille avant que celle-ci eût alleinl sa dix-huilième année. Elle a donc tracé un long récit de sa vie passée, en recommandant au vieux vannier de ne pas le remettre à Marcelle avant le 12 avril 1766. Comme je me suis fait l'exécuteur testamentaire des volontés du père Brahma, j'ai accepté la mission dont il s'était chargé. La fille de M™» Darnaud ne saura rien avant un mois.

— De sorte qu'elle ne veut pas donner sa réponse avant un mois? interrogea le baron.

— Oui, monsieur. Elle m'a fait très-judicieusement observer qu'elle ne pouvait s'engager à rien, sans être bien définitivement fixée sur son état. Ne trouvezvous pas, comme moi, que cette raison est toute naturelle?

— J'en conviens, monsieur le duc, fit le baron en s'eflbrçanl de cacher sou dépit.

— Alors, monsieur, dans un mois, je vous donnerai la réponse définitive de Marcelle, dit Lucien. Vous êtes de trop bonne maison poui' que j'aie besoin de vous recommander jusque-là la plus grande discrétion au dehors el au dedans.

A ces mois, il se leva et s'inclina cérémonieusement devant M. de Pierre-Lisse. Celui-ci dissimula sous un sourire le mécontentement qu'il éprouvait et s'éloigna.

— Oh ! murmura- t-ii^ ils ont beau faire, je l'aurai.

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