LE SORCIER
Pendant les cinq mois qui avaient suivi son retour en France, Martial avait travaillé avec acharnement.
Le mémoire qu'il avait rédigé sur les documents que son voyage lui avait fournis était terminé. Il devait en donner lecture au duc deLaTournaye le jour où l'atteignit la balle du baron de Pierre-Lisse.
La blessure était heureusement insignifiante. Il ne fut même pas forcé de garder le lit et ne fut condamné parle docteur Rousseau qu'à quelques jours deréclusion.
En vain cherchait-il à s'expliquer les motifs de cette aggres.«ion et à trouver le nom de celui qui en était l'auteur. Il ne se connaissait pas d'ennemis et ne concevait pas à qui sa mort aurait profilé.
11 finit donc ])ar crcii^e, comme Lucien, qu'il avait été yiclime d'une méprise de la part de quelque mari trompé.
Il était évident, en effet, que le mobile du crime était la vengeance et non le vol, car le meurtrier avait pris la fuite aussitôt qu'il l'avait vu touché et n'avait pas môme essayé de le dépouiller de l'argent dont il était porteur.
Ce qui le frappa le plus dans cet événement, dont les causes lui échappaient, ce fut la façon miraculeuse dont il avait été préservé.
C'était ce mémoire auquel il avait consacré ses veilles, qui lui avait sauvé la vie!
Lorsque, le lendemain de cet accident, il reçut la visite de M. de La Tournaye
il lui soumit son travail. Lucien en approuva le fond, mais la forme lui en parut un peu trop vive.
11 n'eut pas de peine à démontrer que ce mémoire, étant destiné à des magistrats, devait éviter avec soin toute trace de violence et de récrimination, pour se borner à accumuler les faits, sur Téloquence desquels il fallait uniquement compter.
Martial reconnut /a Justesse de ces observations et promit de ne pas s'abandonner à ses rancunes personnelles.
Il fit venir son secrétaire aussitôt que le duc se fut éloigné, ratura, coupa, ajouta, jusqu'à ce que le mémoire eût enfin revêtu la forme qu'il devait avoir.
Cet important travail accompli, il eut tout le loisir de songer à ses propres
affaires.
Ces aflaires n'étaient heureusement pas comi)liquées. Il était seul au monde, il était jeune, il avait de la force, et la vie de dissipation n'avait aucun charme à ses yeux.
Les événements terribles qui l'avaient rendu orphelin avaient eu sur son esprit et sur sa manière de vivre une très-grande infiuence et lui avaient donné de bonne heure une maturi(é précoce.
Douloureusement écrasé d'abord sous le poids de la honte qui avait rejailli sur un nom jus(iue-là si noblement porté, Martial s'était Cifermé dans son hôtel, comme dans un cloître, d'où ses amis eurent dans le principe beaucoup de peine à le faire sortir.
Peu à peu il s'aperçut que le monde n'avait jamais cru à la culpabilité de son père.
Le crime fait la honte et non pas l'échafaud,
a dit le poète. Jamais pensée plus belle et plus vraie ne se traduisit plus éioquemment que par l'accueil empressé dont iMartial devint l'objet, loi'squ'il se décida à quitter sa retraite.
Toutes les mains se tendirent vers lui. Les femmes surtout se montrèrent compatissantes pour ce malheur immérité.
Cela mit un peu de baume sur la blessure de Martial. Cette protestation unanime contre l'aiTèt injuste qui avait frappé le général atténua l'amertume de ses regrets et lui rendit un peu de courage. Pourtant il ne se considéra pas comme entièrement absous. La tache de sang que l'échafaud avait imprimée sur son nom et jusque sur ses habits restait toujours aussi fraiche que le jour où l'innocente victime était montée sur le hideux instrument de supplice.
Peut-être, si le jeune comte avait choisi une femme parmi celles (jui lui sou riaient le plus complaisammeni, aurait-il été accueilli avec faveur, mais peut-être aussi se serait-on retranché derrière un prétexte banal pour repousser • cet excès d'honneur ou cette indignité. »
Cette seule pensée avait suffi pour éiouffer au fond du cœur de Martial toul
autre sentiment que celui de sa propre dignité. Il avait mieux aimé vivre seul que s'exposer à un échec humiliant.
Aujourd'hui encore il se raidissait contre les entraînements involOiJtaires qu'il éj)rouvait.
Il avait rencontré une fille jeune et belle, vers laquelle son cœur l'attirait avec une force invincible. Cette jeune fille, c'était iMarcelle.
Du premier jour où il l'avait vue, il avait senti se fondre la glace dont il s'était cuirassé jusqu'alors. Ce fut bien pis quand il apprit par Lucien quels malheurs avaient- successivement accablé la pauvre enfant.
Martial vit entre la position de la jeune fille et la sienne une similitude qui le frappa. N'était-elle pas orpheline, comme lui, et, comme lui, condamnée à un célibat éternel, sinon par la honte, du moins par la pauvreté?
Ce ne fut pas seulement par sa beauté qu'elle conquit d'emblée les sympathies de Martial, ce fut aussi par ses revers. Le malheur aime le malheur. Entre les âmes cruellement éprouvées, il y a une espèce de magnétisme latent, qui se dégage quand elles se rencontrent, et les pousse à chercher dans la même affinité de sentiments les consolations que l'égoïsme des autres leur a refusées.
Le jeune comte ne sut pas lutter contre celte attraction instinctive. II se prit à considérer Marcelle et la trouva belle. Il l'aima et l'aima plus encore parce qu'elle était obscure et misérable.
Il se garda bien de l'avouer, cependant. Il imposa silence aux battements de son cœur.
Il aurait été bien surpris s'il avait su que Lucien, Brissol et le baron de Pierre- Lisse avaient lu dans ses regards l'amour dont il était possédé et contre lequel il s'efforçait de réagir.
Certes, il ne se dissimulait pas qu'il avait plus de chances de réussir auprès de Marcelle qu'auprès de cesjemies filles nobles, riches et orgueilleuses, dont il n'avait même pas essayé de vaincre les résistances.
Néanmoins, il était bien résolu à attendre.
Par Lucien il avait appris tout ce qui concernait la jeune fille. II savait donc que Marcelle ne devait pas déchirer avant l'âge de dix-huit ans le voile qui recouvrait son passé. Que renfermait le manuscrit de M"»^ Darnaud? Quelles révélations allaient en jaillir? Marcelle resterait-elle la fille pauvre et obscure qu'elle paraissait être? Serait-elle appelée au contraire à de plus brillantes destinées?
Telle était Ténigme que se posait Martial. C'est la solution ae ce problème qu'il attendait avant de se déclarer, en dépit des impatiences et des fureurs jalouses qu'il ressentait.
Lui, qui se flattait d'être resté impénétrable, il avait lu également dans les yeux de Brissol et s'était aperçu que le jeune clerc était son rival, — rivai inavoué, ainsi que lui, mais non pas moins à craindre pour cela.
Il s'étonnait et se félicitait à la fois que le jeune clerc oe se fut pas déclaré, car il trouvait que celui-ci avait sur lui tous les avantages.
Brissot présenta successivement deux de ses amis, Robespierre et Marat. (Page 619.)
Brissot était moins bien de sa personne, c'est vrai, mais il était plus jeune et ne lui cédait en rien sous le rapport de l'intelligence.
Or, Martial était de ceux pour qui les avantages physiques n'ont de prix (jue s'ils font ressortir les beautés du cœur.
Ces beautés, Brissot les possédait incontestablement. Par cela même que le jeune comte le redoutait, il lui rendait hautement iustice.
17""' Liv. 77
Vingt fois, Martial avait entendu tomber des lèvres de son bouillant rival ces paroles hardies et ces idées grandioses qui fermentaient en France à celte épo' (jue, comme un levain de régénération et de liberté.
N'était-ce pas Brissot qui, le premier, avec une irréflexion qui plaidait en faveur de sa générosité, avait tendu la main à Marcelle? N'était-ce pas dans son logis qu'il lui avait donné asile, sans se demander oïl il coucherait lui-même? Nouveau saint Martin, ne s'éta. -ii })a.s Jéputllé de son manteau pour subvenir aux premiers besoins du père Brahma '
Ces sortes de services, tout sponlanes, dans lesquels celui qui les rend s'oublia lui-même, ne sont pas de coux qui s'eflacent aisément. Ils avaient laissé certainement au fond du cœur de Marcelle la trace indélébile d'une recoûuîlissaiîCô éternelle.
Que de fois, en présence de ses nouveaux amis, elle s'était plu à rappJ^. jy^ pénibles circonstances et à proclamer la touchante bonté de son bienfaiteur!
C'est ce qui faisait trembler Martial et lui inspirait les doutes les plus cruels sur l'issue de l'amour par lequel il se sentait consumé. Il aurait presque mieux aimé que Brissot se déclarât sur-le-champ.
Qu'attendait-il donc? Comme le jeune comte, ne voulait-il pas hasarder une demande avant la date que M™^ Darnaud avait fixée? C'était probable. Et, en vérité, Martial ne pouvait pas en vouloir au jeune clerc d'agir avec la môme prudence qu'il le faisait lui-même.
Ces alternatives de joies et de douleurs, de craintes et d'espérances, brisaient le cœur de Martial, mais lui donnaient la vie. Il n'eût pas désormais échangé ces angoisses contre les douceurs de la plus sereine indifférence. Il regrettait les années qu'il avait passées au sein de l'isolement. Le vide dans lequel il s'était débattu lui faisait horreur. Il aurait voulu rencontrer plus tôt celle qai avait triomphé, non pas encore de ses timidités, mais de son parti-piis d'insensibilité.
Combien de fois son secret avait failli lui échapper !
Combien de fois, quand il s'était trouvé seul avec Marcelle, avait-il été sur le point de prononcer les brûlantes paroles qui lui montaient du cœur aux lèvres' Que de combats il avait soutenus contre lui-même, depuis qu'à son retour il l'avait retrouvée si complètement métamorphosée, si admirablement belle!
Mais non, il avait bâillonné son amour, meurtri son cœur, avec un héroïsme qui aurait fait hausser les épaules aux roués du jour.
Les trois jours de repos auquel il fut condamné ne contribuèrent que mieux à développer jusqu'à la passion l'amour dont il était possédé.
Le quatrième jour, il allait sortir, quand il vit entrer chez lui le duc de La Tournaye.
— Vous sortiez? lui dit Lucien.
— Oui, j'allais chez vous.
— Alors, venez vous réchauffer avec moi aux rayons de ce soleil printanier en attendant que vou& a[ssisiiez à la soirée que ie donne après-demain.
— Un b.al! s'écria Martial, ravi à ridée qu'il allait danser avec Marcelle, presser sa main dans les siennes...
— Non, une soirée d'intimes, répondit Lucien. Cinquante personnes environ... pourtant quelques visages nouveaux.
— Lesquels?
— MM. Marat, Robespierre et Dumouriez.
— Dumouriez ! répéta le jeune comte. Je connais ce nom là ! N'est-ce pas un jeune officier qui s'est battu comme un lion en France, en Corse, en Pologne?
— Lui-môme.
— Vous le connaissez donc?
— Pas plus que Robespierre et Marat.
— Comment alors les recevez-vous dans l'intimité?
— C'est Brissot qui m'a demandé la permission de me les présenter.
— Oh ! c'est diiïérent.
— Attendez, fit Lucien, ce n'est pas tout. Nous aurons encore Damis, le fameux Damis...
— L'élève de Cagliostro? demanda Martial.
— Lui-même.
Le jeune comte fit un violent soubresaut.
— Est-ce que vous avez peur des sorciers? lui demanda Lucien.
— Moi? Pas précisément. Cependant on parle tant de ce Damis, on prétend qu'il a dit et fait des choses si étonnantes !...
— Oui, j'ai entendu raconter de lui des prouesses extraordinaires ; mais, pour ma part, je ne crois pas plus aux prophéties de Damis ou de Cagliostro qu'au baquet de Mesmer ou aux vertus convulsionnaires du tombeau de saint Médard.
— Vous avez peut-être raison, dit Martial. Pourtant je ne suis pas si exclu.«if, moi. J'ai assisté à des séances de magnétisme qui m'ont bouleversé.
Lucien haussa les épaules avec pitié.
— Et tenez, poursuivit le jeune comte., il était écrit que je devais rencontrer ce Damis.
— Comment?
— Parce que j'étais invité, le lendemain du jour oîi j'ai été blessé, à une soirée dont il devait faire les frais.
— Chez qui?
— Chez la marquise de Candillac. Eh bien! voulez-vous savoir ce qui s'y est passé?
— Volontiers; mais comment le savez-vous vous-même, puisque vous n'y étiez pas?
— Mon ami le chevalier d'EspeullIe, qui assistait à cette soirée, m'en a raconté hier les moindres incidents.
— Et ils sont curieux à connaître?
— Irès-curieux, surtout en ce qui concerne la marquise.
— Voyons!
— Vous savez que M-^^ de Candillac a vingt-lrois ans el qu'elle est très-malheureuse en ménage. On va jusqu'à affirmer que, depuis cinq ans qu'ils sont unis, son mari n'a jamais franchi le seuil de la chambre conjugale. Il joue un jeu d'enfer, se ruine avec les filles d'Opéra et ruine même sa femme, qui ne sait plus comment sortir des griffes de ce mauvais larron.
— Je sais tout cela, fit Luden.
— La conduite du marquis excite l'indignation générale, tant il étale avec impudeur le luxe insolent de ses maîtresses. Quand, par hasard, il fait une apparition à l'hôtel de la marquise, il y met tout à l'envers. Si elle risque une observation, il la bat. Bref, c'est le pire de tous les mauvais sujets.
— C'est le dernier des misérables, fit Lucien avec mépris.
— Vous voulez dire : c'était...
— Comment? c'était... Il est donc mort?
— Vous allez voir, dit Martial. Donc M'"^ de Candillac donnait une soirée, à laquelle assistait Damis. Je ne vous dirai rien de l'habileté dont il fît preuve, ni de l'adresse avec laquelle il escamota en un clin d'œil toutes les tabatières de la société. J'arrive tout de suite à la marquise.
Elle se tenait, immobile et rêveuse, dans le coin de son salon, pendant que ses invités accablaient Damis de questions et contemplaient d'un œil émerveillé cet homme bizarre.
Tout à coup il aperçut la jeune femme. On le vit se diriger vers elle avec un sourire de tendre pitié.
— Et vous, madame la marquise, ne me demandez-vous rien ? lui dil-il.
— Oh ! moi, répondit-elle avec tristesse, je ne m'intéresse pas assez à la vie pour désirer connaître d'avance les amertumes qu'elle me réserve.
— Qui sait? hasarda Damis. Ne vous intéressez-vous pas un peu au sort de votre mari?
— Moins qu'à tout autre, répondit-elle.
— Eh bien ! je gage que vous ne seriez pas fâchée d'apprendre ce que fait en ce moment M. de Candillac, fit Damis.
— J'en doute, dit la jeune femme.
— Et moi j'en suis certain, répliqua-t-il.
— Parlez-donc, fit-elle en surmontant ses répugnances.
Damis ordonna qu'on lui apportât une carafe d'eau bien. claire et y jeta une pincée de poudre blanche, qu'il prit dans une bonbonnière enrichie de diamants.
" Regardez, dit-il à M""* de Candillac.
On vit l'eau se troubler légèrement. La marquise la regardait avec curiosité. Subitement, on la vit pâlir, ses yeux étaient démesurément agrandis par la terreur, ses traits étaient aflreusement contractés... Enfin elle se détourna avec horreur et se renversa sur son fauteuil en poussant un grand cri.
L'eau avait repris sa limpidité naturelle, sans que personne y vit rien de ce qui avait si fort épouvanté la marquise.
— Vous êle.^ veuve, madame, lui du Damis.
Et il se relira pendant que chacun s'empressait autour de la jeune femme.
Or, il était à ce moment-là neuf heures trois quarts.
Le lendemain matin, tout Paris, vous excepté, apprenait la mort tragique du marquis de Candillac, tué, précisément à cette heure, par un sergent des gardes suisses, dans la chambre de leur commune maîtresse.
— Tant mieux pour M™» de Candillac ! fît Lucien.
— Sans doute, mais ne trouvez-vous pas Thistoire surprenante?
— Je ne dis pas le contraire. Aussi n'en serai-je que plus curieux de voir ce Damis à la besogne en présence d'un auditoire intelligent. Voilà pourquoi j'ai permis à Brissol de m'amener ses trois amis.
La veille, en effet, lorsque Lucien avait invité le jeune clerc à cette soirée, celuici s'était excusé en disant que t c'était son jour de réception •.
Il avait accompagné ces paroles d'un sourire qui ne laissait aucun doute sur le ton d'emphase ironique avec lequel il les avait prononcées.
— Qui donc attendez-vous? avait demandé Lucien.
— Trois de mes amis, qui se nomment Marat, Robespierre et Dumouriez.
Le duc les connaissait déjà de nom. Brissot lui avait dit que Marat étudiait la médecine et que Robespierre était clerc dans la môme élude que lui.
Quant à Dumouriez, il commençait déjà à faire parler de lui.
Fils d'un commissaire des guerres, il était entré comme cornette dans le régiment d'Escars, s'était battu comme un géant et avait conquis à vingt-deux ans le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis. Réformé en 1762, à cause de ses blessures, lors de la conclusion de la paix, il ne put vivre dans l'inaction à laquelle il était condamné. Il quitta la France et se rendit en Italie, pour prendre part à la lutte que soutenaient contre les Génois les Corses révoltés.
\ peine était-il de retour qu'il soumit au duc de Choiseul les plans de campagne qu'il avait conçus pour la conquête de la Corse. Le premier ministre fut frappé de leur lucidité; mais, ne jugeant pas encore le moment favorable, il se contenta de récompenser par une large gratification le zèle du hardi capitaine.
M. de Choiseul le choisit pour aller soutenir les Polonais contre les Russes.
Un peu plus tard, il fut altaché au ministère de la guerre, puis chargé par le roi d'une mission secrète pour la Suède. Il était déjà à Hambourg, avec MM. Fabvier et Ségur, quand le duc d'Aiguillon, à qui le roi n'avait pas conlié le secret de celte mission, les fit arrêter tous trois.
Dumouriez fut jelé à la Bastille, puis transféré six mois après au château de Caen, où il demeura exilé jusqu'à la mort de Louis XV. Libre de poursuivre sa carrière, il épousa une de ses parentes et alla étudier à Lille les nouvelles manœuvres que lé baron de Pirche venait d'introduire dans l'armée prussienne. Enfin il revint à Paris.
Depuis celle époque, il y vivaii, ou ^Hutôl il y étouffait. Le besoin d'activiiô qui le dévorait l'avait poussé dans le camp des novateurs et l'avait mis en relations avec Marat, Robespierre et Brissol.
Les qualre amis ne se quittaient pas et passaient ensemble toutes leurs soirées lantôl chez l'un, tantôt chez l'autre.
Dumonriez et Brissot s'entendaient assez bien ensemble; mais Maiat et Robespierre leurreprochaient de pactiser avec les partisans de l'ancien régime et de ne pas se vouer assez exclusivement au triomphe des idées nouvelles.
Brissot ne leur avait pas caché qu'il était reçu chez le duc de La Tournaye et leur avait raconté comment il l'avait connu.
Marat et Robespierre s'étaient indignés que leur ami fût devenu le familier d'un hôtel si notoirement aristocratique. En vain le jeune clerc leur avait-il exposé combien le duc était généreux et charitable, avec quel dévouement et quelle prodigalité il essayait de réparer le mal que les siens avaient fait et faisaient encore au pays.
— Raison de plus, avait dit Marat. Plus il retardera l'éclosion de nos doctrines, plus il sera notre ennemi.
— Bah ! fit Robespierre, ne vois-tu pas que Brissot est amoureux de celle qu'il a sauvée ?
— Et quand cela serait? riposta Dumouriez. Est-on maître d'aimer dans un camp plutôt que dans un autre?
— Non, répondit nettement Marat. On se doit à son pays d'abord. Quant à ■'amour...
— Sans doute, insinua Robespierre, mais le duc est riche, sa protégée se ressentira probablement de sa générosité. Or, Brissot n'a rien et la fortune est un moyen comme un autre de parvenir.
— Ce que tu viens de dire est tout bonnement infâme, répondit Brissot, car rien ne t'autorise à m'attribuer des sentiments aussi vils. Lorsque j'aimerai une femme, je l'aimerai pour ce qu'elle vaut par elle-même et non pas pour les sacs d'écus qu'elle représente, — et j'ajoute que plus elle sera riche, moins elle aura de droits à mon amour.
— Bravo! fit Dumouriez. Vous êtes un homme, Brissot.
■— D'ailleurs, poursuivit le jeune clerc, à quoi bon agiter une question aussi délicate? Vous ai-je dit que j'aimais? Personne peut-il affirmer que je m'en sois ouvert à lui? Non. Laissez donc au temps et à l'avenir le soin de fan^e leur œuvre. Suivant que j'agirai, vous me jugerez : voilà tout ce que je vous demande. Pour le moment, ce que vous me reprochez le plus vivement, c'est d'avoir noué avec le duc de La Tournaye des relations d'amitié. Pourquoi? Croyez-vous que je sois de trempe assez fragile pour me laisser éblouir par un titre ou par un nom? J'espère que vous avez de moi une meilleure opinion, mes amis.
— Allons, calme-toi, dit Robespierre, mais prends-y bien garde, mon ami ! C*est avec la vie et ton avenir que tu joues en ce moment !
Ce fut le lendemain de cette conversation, et alors qu'il ruminait le projet de mettre en présence le duc de La Tournaye et ses amis, que Brissot reçut de Lucien l'invitation dont nous avons parlé e H'autorisalion de lui amener ses trois camarades.
Il leur en fit part le soir même. Marat seul résista longtemps. Pressé enfin par ■les sollicitations de Dumouriez et de Robespierre, il accepta.
Brissot se prépara le jour même à cette fête solennelle. Toutes ses épargnes y passèrent, car il ne voulait pas avoir aux yeux de Marcelle une trop grande infériorité sur la jeunesse élégante dont elle allait être entourée.
II n'avalL pas avoué qu'il aimait la jeune fille, mais il s'en était défendu si mollement que ses amis en étaient j)ersuadès.
Ils ne se trompaient pas. A l'idée qu'il allait se trouver en face de Marcelle, dans une ciiconslance si en dehors de la vie ordinaire, le jeune clerc avait la chair de poule. Son cœur était près d'éclater, son esprit battait la campagne. Il était plus pâle que le conscrit, qu'on place en sentinelle perdue dans un endroit bien sombre et à qui l'on dit :
— Attention ! 11 y va de ta vie!
Une indéfinissable appréhension s'était emparée de lui quand sonna l'heure décisive.
Avec une scrupuleuse exactitude, ses trois amis arrivèrent. Aussitôt on se mit en route. A neuf heures du soir, ils faisaient leur entrée dans l'hôle! de la place Royale et ])énélraient dans les salons resplendissants.
Brissot les présenta successivement à Lucien et à sa femme, puis à Marcelle, qui les accueillirent avec la plus grande adabililé.
Dumouriez, Robespierre, Maiat lui-même, convinrent que le duc était un gentilhomme accompli et que Marcelle était la plus joI;e et la j)l us simple des créatures.
Teu à peu, les salons se peuplèrent et se remplirent de ce bourdonnement humain que forment les conversations à voix, basse.
Tout à coup, le plus profond silence se fit. La porte venait de s'ouvrir et de livrer passage à un homme sur lequel se concentrèrent à l'instant tous les regards. Il était brun et paraissait âgé de trente-cinq ans au i)lus. Deux grands yeux noirs éclairaient son visage, dont les traits étaient beaux et réguliers
— C'est Damis! chuchotèrent toutes les voix.
11 s'avança au-devant du duc de La Tournaye et de sa femme avec une aisance et ùn« grâce infinies, et s'inclina devant eux avec le plus aimable sourire.
— Madame la duchesse, dit-il à Raymonde, comme c'est la première fois que je viens ici, j'ai piis la liberté de vous apporter mou cadeau de bienvenue...
— Un cadeau! lit Raymonde étonnée.
— J'espère, madame, que vous me ferez l'honneur de l'accepter. Du reste, il n'est ])as pour vous : il est pour votre fils.
— Pour mou fils ! répéta la jeune femme de plus eu plus surprise.
— Oui, madame, dit Damis. Seriez-vous fâchée, par hasard, d'être mère d'un bel et gros garçon ?
— ftlais au contraire, monsieur, balbutia-t-elle, ce serait le plus ardent de me<! désirs.
— Je le savais si bien, madame, que je vous prie de lui faire agréer en temps et lieu l'objet que je lui apporte.
A Lt's mots il fit un signe.
Son laquais, qui était resté à la porte du salon, s'avança et lui remit uu écrin long d'un pied et demi tout au plus.
Damis l'ouvrit et en lira une épée microscopique, véritable joujou d'enianl, dont la poignée d'or, finement ciselée, était enrichie d'émeraudes.
Mais c'est un cadeau royal que celui-là! s'écria Raymonde.
Oh ! madame, répondit Damis à voix basse, vous auriez trouvé mieux dans
le trésor des rajahs.
Lucien et Raymonde, qui, seuls, avaient entendu cette réponse, se troublèrent
légèrement.
Comment cet homme avait-il surpi is leur secret?
— Je destinais cette épée au fils de votre roi, madame, reprit Damis; mais comme cet enfant n'aura besoin avant longtemps ni d'épée, ni de couronne, j'ai préféié la donner au fils du gentilhomme le plus accompli de France.
Sur ces paroles amphibologiques, que tout le monde avait entendues, mais dont personne ne comprenait le sens, Damis se retira à l'écart.
Raymonde était trop joyeuse pour demander la moindre explication. Elle aurait un fils! C'était le plus cher de ses vœux. Aussi ne douta-t-eUe pas un instant que Damis ne luieûtdit4a vérité. ...^i.j.j.
Lucien lui-même était ébranlé. Le bonheur que lui avait prédit Damis le trouvait presque aussi crédule et auisi joyeux que sa femme.
Ce début, fort habile en même temps que fort généreux, disposa tous les esprits en faveur de l'élégant sorcier.
Il fut assailli de questions, auxquelles il répondit avec autant de tact que de vivacité et d'enjouement.
Avisant alors Marcelle, qui se tenait discrètement derrière Raymonde, il s'avança vers elle.
— Et vous, mon enfant, proposa-l-il, ne voulez-vous pas que je vous dise un mot de l'avenir qui vous attend?
La jeune fille baissa les yeux et consulta timidement la duchesse du regard. Raymonde lui fit signe d'y consentir.
— Donnez-moi votre main, dit le sorcier.
Elfe lui tendit la main, qu'il examina dans tous les sens avec une profonde attention.
— Oh ! que de choses sur cette petite peau fine et satinée ! s'écria-t-il. Vous avez bien soufTert, mon enfant! Vous aurez bien encore à souffrir... Voulez-vous que je vous donne un talisman pour conjurer le mauvais sort?
Marcelle le regardait, très-émue, n'osant dire ni oui ni non. • — Tenez, reprit-il, en tirant de son gousset une bague d'or fort petite, au milieu de laquelle figurait un chaton représentant une tête de clou, voici mon talisman. 11 n'est pas beau, mais il est infaillible. Tant que vous le porterez vous n'avez rien à craindre. Si vous le perdez, je ne réponds de rien.
En môme temps, il fixait la jeune fille avec une expression singulière.
— N'oubliez pas ce que je viens de vous dire, fit-il avec une expression de tendre pilié.
lu]
Regardez, leur dit Damis. (Page 163.)
Raymoncle fut frappée de ces paroles et da Ion sur lequel elles avaient été prononcées.
Déjà elle se penchait vers Damis, pour lui demander probablement des explicalions moins amphibologiques, mais celui-ci ne se souciait sans doute pas de répondre à des questions plus précises, car il salua cérémonieusement et se perdit ans la foule des invités.
Si"* Liv. 21
Soudain il fronça les sourcils.
Il se trouvait aloi's en face de M. de Pierre-Lisse, qui assistait également à celte soirée.
Lorsque Damis le regarda, le gentilhomme sentit une sueur fi-oide jterler à son front.
— El vou», inonsieur, lui dit le sorcier, n'avez vous le désir de rien savoir?
— Non, répondit sèchement le baron, je ne suis pas curieux, de Tavenir.
— Ni du passé? fit Damis en souriant.
— Pas davantage.
Damis se pencha à son oreille.
— Quel succès pourtant, dit-il à voix basse, si je racontais vos aventures avec M. et M"^ de Lescarre ou bien celle de la place Royale...
Il s'éloigna, laissant le baron pétrifié, et arriva près du comte de Lally, devant lequel il s'inclina avec beaucoup plus de respect qu'il n'en avait témoigné à M. de Pierre-Lisse.
— Vous ne me connaissez pas, monsieur le comte? lui demanda-t-il.
. — Non, monsieur, répondit Martial, surpris de se voir si directement interpellé.
— Nous nous sommes pourtant vus une fois déjà.
— Où donc?
— Au pied de l'échafuud sur lequel a péri votre illustre père.
— Ah ! vous y étiez ? fil Martial en pâlissant.
— Si bien que je pourrais vous dire la couleur de l'iiabit que vous portiez ce jour-là, monsieur le comte; mais ce n'est pas pour vous attrister que je vous rappelle ce jour néfaste, c'est pour vous annoncer que l'œuvre à laquelle vous vous consacrez obtiendra le succès qui e;t dû à votre courage et à votre pei'sévérancÈ.
Il fille lourdes salons, se trouva en face du grou])e formé par Dumouriez, -Robespierre, Maral et Brissot, donl les costumes, simples et un peu sévères, allirèrent son attention.
11 s'arrêta devant eux et les examina longuement. Tous les quatre soutinrent hardiment ce regard, jusqu'à ce que Dumouriez, perdant patience, s'avança au-devant de Damis.
— Eh bien, monsieur, lui dit-il, m'avez-vous assez vu pour savoir qui je suis?
— Assurément, iéj)ondit Damis sans baisser les j^eux, les hommes de gueiio se reconnaissent aisément.
— Vous savez donc qui je suis?
— Oui, colonel.
— El mon nom vous est connu?
— Aussi bien qu'il le sera un jour de la postérilé.
Le jeûne colonel était un peu interdit, quoique celte phrase chatouillât délicieusement son amour-propre.
— El pourriez-vous dire comment je mourrai? demanda-t-il résoîùmeut.