V. <kc:\u<:t Jjor 1G
— Si vous y tenez beaucoup... fil Damis.
— Oh non ! clil Dumouriez, chacun sait quelle est la mort qui esi réservée as soldat... un coup de sabre ou de baïonnette... une balle... un boulet...
— Vous vous trompez, colonel. Vous mourrez de vieillesse, dans votre liL Dumouriez fit une assez laide grimace et se relira.
A son lOLir, Marat s'avança.
— El moi? demanda-t-il.
— Vous, monsieur, répondit Damis en dévisageant cette figure osseuse et ce corps cliélir, qu'animait une \olonté de fer, vous abandonnerez bientôt la science pour vous jeter dans une terrible mêlée... Le jour où vous y serez le plus avant, regardez bien autour de vous et défiez-vous des femmes...
iMaial lais.sa échapper mi sourire méprisant. Les femmes n'étaient ni ce qu'iî aimait, ni ce qu'il redoutait le plus.
— Vous riez, lui dit Damis. C'est pourtant une femme qui vous tuera, mon cher monsieur.
Il allait s'éloigner, quand Robespierre et Brissot se présentèrent à la fuis.
— Et nous? demandèrent-ils d'une seule voix. Le sorcier recula légèicment en les apercevant.
— Vous le voulez? dit-il d'un ton farouche.
— Oui, répondirent riii>sut el Robespierre.
— Eh bien ! venez, fit Damis.
Il les prit par la main el les entraîna rapidement vers une glace devant UKjuelle il les plaça.
Alors il exécuta quelques passes et prononça à voi.x basse des paroles inintelligibles, puis, étendant la main vers le miroir:
— Regardez, leur dit-il.
Us obéirent: un nuage se forma sur la glace et leur permit d'apercevoir vague • ment la silhouette d'une machine incoimue, mais dont l'aspect les fil frissonner d'épouvante. Ils ne distinguaient que deux, choses : un énorme couperet el uiie lucarne ronde...
— Voyez-vous bien? interrogea Damis.
— Oui, firent les deux amis d'uue voix étranglée.
Toula coup, ils virent passer une télé d'hoaiiue... Is la considérèrent avec attention... C'était leur léle, leur |)ropre léle qui était engagée dans ce irou béant!
Aussitôt !« couperet glissa dans les rainures de la terrible machine el i=i deux tôles tombèrent sur le plancher...
Robespierre poussa un grand cri el porta la main à sa màciioire (l).
(1) On sait quo, la veille du jour où il tut exi^cut(^, Robospiorrc av.iit ou la m;\::!Ki!r« fracassée par uue balle. Par un rafiiiiciueut révoliaiit de barijario, li» lioiiMoaii. Idis'mi" u têteiiu condamné fut engagée dans la lunette, an-aclia l'appareil qui rclonail la niùclioire Cs Robespierre, à qui la douleur lit pousser un cri terribio.
Brissot devint pâle comme la mort.
Comme Brissot et Robespierre, tous les assistants avaient les yeux, tournés vers cette glace, dans laquelle ils ne voyaient rien.
Le cri que poussa Robespierre, l'expression de douleur et d'effroi qui se peignait sur son visage, et la pâleur livide de Brissot, attirèrent sur eux i'atlenlion et firent courir un frisson de terreur parmi l'assemblée.
Damis, ne voulant pas laisser les invités de M. de La Tournaye sur celte impression douloureuse, fit entendre un éclat de rire trop bruyant pour ne pas être forcé. *^
— Bab! dit-il, tout c»Ia n'est qu'un jen d'enfant. Occupons-nous de choses moins sombres que l'avenir, parlons du présent. Le voulez-vous?
Alors, s'adressant directement au duc de La Tournaye. ~ Une de vos amies n'esl-elle pas absente de Paris depuis cinq jours ? lui demanda-t-il.
■^ C'est vrai, monsieur.
— N'est-ce pas la comtesse de Libessac?
— Précisément.
— Désirez-vous savoir ce qu'elle fait en ce moment?
— Certes, ne serait-ce que pour m'assurer qu'elle est en bonne sanlé.
— Alors veuillez vous asseoir et me donner vos deux mains. Lucien obéit.
— Maintenant, fermez les yeux, dit Damis,
Un silence profond régnait autour d'eux. Pendant deux ou trois minutes, on n'enleniiit rien que la respiration de toutes ces poitrines haletantes. Enfin Damis lâcha les mains de Lucien et se tourna vers Martial.
— iMonsieur le comte, dit-il, voudriez vous inscrire sur vos tablettes les demandes que j'adresserai à 31. de La Tourk'iye et les réponses qu'il y fei-a?
— Volontiers, fit Martial.
— De cette façon rien ne sera plus facile que de contrôler si M. le duc va nous dire la vérité.
Lwcien demeurait immobile et les yeux fermés dans son fauteuil.
Damis alla s'aj)puyer sur le dossier et se plaça à côté de M. de la Tournaye.
— Voyez-vous la comtesse? dit-il.
— Très-bien.
— Où est-elle?
— Dans son château des Moulineaux.
— Oui, mais dans quelle pièce de ce château?
— Dans la pièce où je l'ai vue pour la première fois, il y a quinze ans... .;est la bibliothèque... je distingue les rayons chargés de livres..', les tentures sévères... les trophées et les pano])lies sur lesquels se reflète la lumière des bougies.
— Est-elle seule?
— Non, un homme de quarante-cinq ans est avec elle.
— Quel est cet homme?
— Je ne sais pas... il porte un costume sombre, très simple... son regard vif et intelligent se promène autour de lui avec une curiosité singulière.
^- 3Iais quel est son état?
— Ah ! Je ne sais pas...
— Pardon, dit impérieusement Damis, vous savez, vous devez savoir... il le faut... je le veux.
Lucien parut faire un violent effort.
— Ah! oui, je vois... rôpoQdit-il. C'est un agent de police.
— Que fait-il?
— II remet un papier à la comtesse.
— Quel est ce papier?
— Je l'ignore.
— Pouvez-vous le lire?
Lucien, les yeux toujours fermés, se pencha en avant, les traits légèrement contractés.
— M'y voici, dit-il enfin. Le comtesse déplie le papier... elle le pose sur la table... elle lit...
— Lisez avec elle, ordonna Damis.
Lucien commença d'un ton de voix monotone, comme s'il avait réellement sou ; les yeux le texte de ceciuil lisait :
— Le douze avril de l'année 1758, à quatre heures de relevée, par-devant nous, Pierre-François Denis, chanoine honoraire de la cathédrale d'Kiheuf, détaché en qualité de curé desservant la paroisse de Saint-Aubin, a comjjaru la demoiselle...
— Bien ! interrompit Damis, en voilà assez. Nous n'avons pas le droit d'être indiscrets.
Alors il se tourna vers Martial.
— Avez- vous pris note de cet entretien? lui demanda-t-il.
— Mot pour mot, oui, monsieur.
— Il ne me reste donc plus qu'à vous prier, dès que M""" de Libessac sera revenue, d'informer toutes les personnes qui nous entendent si, à pareille heure et à pareil jour, la comtesse faisait bien ce que M. le duc vient de nous apprendre.
— Je n'y manquerai pas, promit Martial.
— Vous, monsieur de La Tournaye, ouvrez les yeux, dit Damis.
Lucien obéit et resta quelques minutes immobile, comme s'il venait de dormir et de faire un rôve.
— Vous pouvez vous lever, ajouta Damis. Lucien se dressa sur ses jambes chancelantes.
— Que s'est-il donc passé? lit-il en essuyant son front baigné de sueur. Chacun s'empressa autour de lui, très-élouné que le duc ne se rappelât rien
de ce qu'il venait de dire.
Il fut quelques instants à se remettre. Enfin Martial lui montra ce qu'il avait
écrit soas sa dictée.
— Voilà qui est exlraordinaiie ! s'éciia Lucien.
Il cherclia des yeux Damis, pour lui demander l'explication de ce fait étrange... Damis avaiLdisj)aru !
Ces évèiiemenls divers avaient vivement impressionné les invités de M. do La Tournaye. En vain le duc, surmontant ses propres hésitations, essaya-t-il de jeter un peu (le gaieté dans rassemblée, pei-sonne n'avait envie de rire.
Damis avait disparu, la- fête était finie.
A Tenvi, chacun s'empiessa de se retirer sur l'impression que la soirée lui avait laissée. C'était autant de gagné sur le terre-à-terre de la vie.
Nos quatre amis, Dumouriez, Marat, Robespierre et Brissot, en s'en allant, ne larii'ent pas de plaisanteries sur les proj)héties du prétendu sorcier.
Il en fut tout autrement quand ils furent seuls.
Dumouriez, nature ardente et ambitieuse, ne pouvait pas oublier les paroles de Damis.
Marat, homme de science, caractère froid et réfléchi, taciturne même, quand il ne se livrait pas à une de ces improvisations qui ont fait un moment de lui le héros du jour, se montrait plus rebelle et plus incrédule.
Mourir de la main d'une femme! Cela rhumiliait rien que d'y penser.
— Non, non, répétait-il avec force, cela n'est pas possible! Cet homme est un imposteur.
Robespierre et Brissot étaient fiappés. L'horrible vision qu'ils avaient eue, les détails hideux dont leur mort devait être accooipagnée, les avaient terrifiés.
Eux qui se voyaient à toute heure du jour dans l'étude de M"' Thiercelin, ils causaient fi'équemment de celle mémoi'able soirée.
Puis ce cauchemar s'efiaça peu à peu de leur esprit et ils finirent par l'oublier.
Il n'en fut pas de môme de Marcelle.
Damis lui avait dit : i Vous avez beaucoup souffert et vous aurez beaucoup à souffrir. •
Il y avait dans ces paroles ample matière à réflexions de jeune fille. Elle avait beaucoup souffert, c'est vrai; mais de quoi pourrait-elle souffrir encore? Qu'avait-elle à craindre dans cette maison hosjiitalière, où elle était entourée à la fois d'une si tendre affection et d'une si rigoureuse surveillance? N'était-elle pas en situation de braver tous les périls?
Aussi ce n'était pas ce qui la préoccupait le plus, puisqu'elle avait d'ailleurs un talisman infaillible contre les périls qui la menaçaient.
Une autre chose avait produit sur son imagination de jeune fille un grand effet : c'était l'interrogatoire que Damis avait fait subir au duc de La Tournaye et qui s'était terminé par la lecture de l'acte remis par l'agent de police à la comtesse.
Cet acte commençait ainsi : Le douze avril de l'année 1758, à quatre heures de relevée...
Pour tout le monde, cette phrase avait passé inaperçue; piwir Mai'eelle, ellô
LE SEGPxET D'OR 167
avai- été l'objet d'une ardente curiosité, car cette date était précisément celle du jout" où elle était venue au monde !
Aussi ^ combien elle regrettait que Damis en eût interrompu la lecture au mome'at même où un nom allait être prononcé!
Sans doute il avait agi avec une sage discrétion, mais ce nom eût peut-êlre été une révélation pour cette jeune fille, qui ne connaissait rien de son passé, rien que cette date qui avait frappé son oreille.
Cr, elle n'avait guère plus d'un mois avant de savoir quels secrets le manuscrit de M"'^ Darnaud allait lui révéler ; mais plus elle apprnrli;ili di^ Tépoque fixée, plus augmentait son impatience.
Elle comj)t"*\ les jours, les heures, le.'', minutes, qui la séparaient de cet instant si éloigné? Une indiscrétion de Damis l'aurait peut-être mise sur la tracp, et, cetle indiscrétion, il l'avait empêchée.
Marcelle était très agitée. Peut-être celle date du 12 avril n'était elle qu'une de ces coïncidences bizarres comme il s'en rencontre tant; mais peutêtre aussi élait-elle la date jirôcise de sa naissance, el cet acte n'é!ait-il pas autre chose qu'un extrait qui la concernait ..
Saint-Aubin! le nom do celte petite ville no lui était pas inconnu. Il lui semblait qu'elle l'avait entendu prononcer dcjà... Où? (luaiid? (I;in> quelles circonstances?... La mémoire lui faisait défaut.
Elle cherchait, chei'chait toujours, avec la môme inquiétude que iM. de Pierre- Lisse se demandait si Damis était réellement au courant des aventures auxquelles il avait fait allusion.
Certes, de tous les personnages qui avaient assisté à la soirée de M. de I.a Tournaye, le baron était celui qu'elle avait le plus bouleversé.
Ses aventures avec M. et iM"« de Lescarre... Certes il ne tenait pas à ce qu'on les connût ! Il faisait en ce moment tout son possible pour les faire oublier. Quant au ciime qu'il avait tenté de commettre sur la place Royale, ci imc don l Martial avait failli être victime, il ne tenait pas davantage à ce qu'on sût qu'il en était l'auteur. Sa tranquillité, sa ré])Utation, les projets qu'il médilail, totit dépendait du silence le plus absolu à cet égard.
Comment, diable! ce Damis avait-il pénétré ce mystère? C'ciait sui-n;iUirel, en vérité !
— S'il allait parler... se disait le baron. — Non, reprit-il aussitôt; s'il av^it dû parler il l'aurait déjà fait.
Ce qui ne l'intriguait pas moins, c'était de savoir que la comtesse avait, jusqu'aux xMoulineaux, des ivlalions avec la police. Pourquoi? Dans quel Lut? Etait-^ce toujours à propos de M'i^ de Lescarre? Quel était cet acle que l'agent lui avait soumis?
Le baron n'était pas rassuré. Savoir la police à Saint-Aubin, où s'était écoulée sa jeunesse, le tourmentait fort. Il craignait probablement (pfelie ne se montrât moins discrète que Damis et qu'elle ne fouillât au fond de certains événements qu'il aurait souhaiié ensevelir dans un éternel oubli.
11 s'était couché, mais il ne j)ouvait pas fermer l'œil.
— Non! s'écria-t-il résolument. Je n'attendrai pas le retour de cette excellente cousine. Elle me témoigne réellement trop d'intérêt... 11 faut agir, agir sar l'heure et dès demain..
LE DUC DE LA TOURNAYE VOYAGE POUR s'iNSTRUIRE
Les prodigalités charitables auxquelles se livrait Lucien donnaient à son nom une popularité qui commençait à franchir les limites du Marais et à faire parler de lui dans Paris entier.
Pour réaliser les sommes dont il avait eu besoin tout d'abord, il était allé chez les principaux joailliers de la capitale et avait traité directement avec eux la vente de quelques pierreries.
Les richesses qu'il leur avait montrées, bien qu'elles ne constituassent qu'une faible partie du trésor dont il était maître, avaient ébloui les marchands eux-mêmes. Ils lui avaient demandé si, à l'occasion, ils pourraient venir chercher chez lui les pierres dont ils auraient besoin.
Sur la réponse affirmative de M. de La Tournaye, ils étaient revenus souvent à la charge, de sorte que Lucien avait trouvé jusqu'ici de quoi satisfaire largement aux aumônes princières qu'il distribuait.
Les joailliers, émerveillés, gardèrent en général un silence prudent, mais quelques-uns vantèrent si haut les magnificences dont disposait le duc de La Tournaye que le bruit s'en répandit même à l'étranger.
Lucien fut fort étonné de voir arriver chez lui, vers le commencement de l'année 1766, des bijoutiers de Londres, de Berlin, de Vienne, de Madrid, qui lui demandèrent la faveur de se composer un écrin dans la réserve dont ils avaient entendu parler.
Il la mit à leur disposition et réalisa ainsi une somme de huit millions.
Ce ne fut plus à l'aide de secours mesquins qu'il vint au secours des pauvres gens, ce fut avec des ressources assez grandes pour faire face à tous les besoins à la fois.
Un seul service fonctionnait, celui des courriers de cabinet.
Envers les pauvres houleux, surtout, il se nionlniil généreux à l'excès. Dès qu'une infortune de ce genre lui était signalée, il accourait — en ))ersonne aussi souvent qu'il le pouvait — et se faisait raconter l'histoire de ces pauvres diables.
Il était bien rare qu'il ne trouvât pas dans ces récits l'occasion de venir discrètement en aide à leurs souffrances, soit en voilant son aumône du litre de resliiution, soit en la dissimulant sous le voile de l'anonyme.
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Les millions vont vite quand on les manie avec tant de générosité; mais la caisse du duc de La Tournaye se remplissait à mesure qu'il la vidait. Les joailliers avaient pris le chemin de son hôtel; ils y revenaient à mesure que les commandes les y rappelaient.
Le trésor des rajahs était inépuisable. En l'estimant à vingt millions, Lucien était de moitié au-dessous de la vérité. Il en valait quarante au moins.
Pourtant le duc n'agissait pas à la légère. Il ne jetait pas ses aumônes à la tôle de celui qui les implorait; mais les misères étaient si grandes et si nombreuses qu'il ne savait pas leur résister.
Le nom de La Tournaye circula de bouche en bouche et devint un sujet intarissable de conversation. Comme toujours, à mesure qu'il se répandit, le bruit grossit, et le duc passa pour avoir des richesses incalculables.
Les louanges dont on le comblait montèrent si haut qu'il en- fut question môme à la cour, où Lucien allait fort peu et où sa modestie l'avait fait passer jusqu'alors inaperçu.
Or, les réformes qu'introduisaient les ministres de Louis XVI n'éiaient pas du goût de ceux dont elles brisaient les prérogatives séculaires. Ils s'en plaignaient hautement, et leurs plaintes avaient fini par trouver un écho, même à l'étranger.
Dans certaines cours d'Europe on regardait déjà avec inquiétude du côté de la France, où grondait le vent de la tempête et que l'esprit révolutionnaire commençait à soulever.
On reprochait au roi sa faiblesse ; on s'étonnait qu'il cédât au torrent au lieu de lui résister. Les ambassadeurs lui en faisaient des remontrances.
Louis XVI ne cédait pas à ces sollicitations pressantes.
Il savait bien que le torrent emporte ceux qui luttent contre lui. Au dehors comme au dedans, il sentait approcher l'orage et songeait à prévenir ses ravages.
Au dedans, il lui suffisait de poursuivre avec fermeté les réformes qu'il avait commencées. Au dehors, il lui fallait des alliés.
Il se flatta de trouver auprès de l'Autriche l'appui dont il avait besoin.
Il résolut donc d'y envoyer secrètement un ambassadeur pour négocier l'ailiance qu'il avait projetée.
Mais à qui s'adresser?
Autour de lui, il ne voyait que des mécontents, qui ne- se seraient pas prêtés à cette combinaison, ou des ambitieux, qui n'auraient pas manqué de faire grand bruit de la mission dont ils étaient chargés.
Louis XVI avait été sur le point de consulter ses ministres, mais, parmi ceux-là même, il voyait poindre une sourde hostilité qui paralysait ses confidences.
Un seul s'était dévoué corps et âme à la cause qu'il défendait. Celui-là vou lait mettre la loi au-dessus de tout, même au-dessus des abus. C'était Turgot.
Le roi s'ouvrit à lui du projet qu'il méditait.
Turgot l'approuva hautement, t Si tu veux la paix, prépare la guen-e », a
dit la sagesse des nations. Si tu fais la guerre, prépare-toi des alliés, auraitelle dû ajouter.
Turgot ne pouvait pas être d'un autre avis ; mais le choix à faire en pareille occurrence ne l'embarrassa pas moins qu'il n'avait embarrassé le roi.
Il songea à Dumouriez, qu'il connaissait, et qui déjà avait été chai-gé de missions identiques.
Louis XVI trouva que Dumouriez était « trop turbulent » — ce furent ses propres expressions — pour mener à bonne lin une négociation toute diplomatique.
Le ministre se creusait la tête, lorsijue soudain il se fiappa le front.
— Vous avez trouvé? demanda le roi.
— Je le crois, sire.
— De qui s'agit-il?
— D'un de mes bons amis, lequel j)attage entièrement mes goûts et mes opinions, et qui, de plus, est le plus dévoué sujet que Votre Majesté possède sur les terres de France et de Navarre.
— C'est un gentilhomme, au moins?
— Et l'un des plus illustres qui existent, sire.
— Et il se nomme...
— Le duc de La Tournaye.
Le roi tressaillit.
— C'est vnii, dit-il. Comment se fait-il que je n'aie pas pensé à lui ?
— Ainsi ce choix convient à Votre iMujeslé?
— On ne peut davantage. Faites-le prévenir qu'il vienne me parler à l'instant. Turgot hésita.
— Pardon, sire, dit-il; mais ne craindriez-vous pas, en faisant publiijuement appeler iM. de La Tournaye, de prêter à des commentaires inutiles sinon dangereux? On vous observe de très-près à la cour...
— C'est juste, fit ie roi. Il faut pourtant bien que je lui parle.
— Rien n'est plus facile, sire.
— Comment?
— Un jour de plus ou de moins ne signifie rien en cette affaire...
— Sans doute.
— Eh bien ! n'avez-vous pas demain un grand bal aux Tuileries?
— Oui, je l'avais oublié.
— Et, sans doute, le duc de La Tournaye y est invité?
— C'est plus que probable.
— Alors, sire, voilà une occasion toute trouvée de communiquer vos projets à votre ambassadeur.
— Vous avez raison, Turgot, lit le roi. A la faveur de la danse, au bruit de l'orchestre, nul ne se doutera que je donne une véritable audience à M. de La Tournaye,
— r;iul-il m assurer qu'il est invité? demanda le ministre.
— C'est luuùle. Faites-lui tout simplement dire qu'il ne manque pas d'assister a celte fête
— Je le lui dirai moi-même, fit Turgot. C'est plus sûr.
— Soit, mais pas un mot de la mission que je lui destine!
— Soyez tranquille, sire.
Tur,qot sortit et se rendit chez Lucien.
Aj)rès avoir causé longuement avec lui de tout ce qui les intéressait, il se leva et se dirigea vers la porte.
— A propos, fit-il au moment d'en franchir le seuil, viendrez-vous demain au bal de la cour?
— Je ne crois pas, répondit Lucien.
— Pourquoi ? .
— Parce que la duchesse est dans une situation pour laquelle ces sortes de distractions sont défendues.
— Ah ! c'est juste, mais vous?. ..
— Moi, je lui tiendrai compagnie.
— Vous avez tort, mon ami, non pas de tenir compagnie à votre femme, s'empressa d'ajouter Turgot, mais de demeurer tant à l'écart.
— Pourquoi? Je ne suis pas ambitieux, vous le savez...
— Oui, je sais, vous employez tout votre temps à des occupations plus méritantes; mais ce n'est pas une raison pour nous bouder. Je suis certain que le roi vous verrait avec plaisir.
— Oh! le roi ne songe guère à i\ioi...
— Vous vous trompez, mon chei. II me l'a dit.
— Comment! fit Lucien stupéfait, Sa Majesté a manifesté le désir de me voir !
— Oui, mon ami.
— C'est différent. Avant tout je suis aux ordres du roi
— Alors je peux compter sur vous demain soir?
— Sans faute, promit Lucien.
— A la bonne heure! dit le ministre.
Il s'éloigna, laissant le duc très-intrigué. Celui-ci ne se dissimulait pas, en effet, que le véritable but de la visite que Turgot lui avait faite était de l'inviter tout spécialement au bal que donnait la reine.
Le lendemain, il fut exact.
A peine son arrivée fut-elle remarquée, quoiqu'il échangeât force saluts avec la foule des gentilshommes qui le coudoyaient.
11 vit la jeune reine, entourée de ses dames d'honneurs, magnifiquement belle, superbement parée, et autour de laquelle s'empressait un essaim de jeunes courtisans, vêtus de costumes éclatants.
11 s'avança vers elle pour la saluer. Il portait lui-même un habit et une culotte de satin bleu de roi, richement brodés d'argent, un gilet de satin blanc semé de bouquets de myosotis, et des bas de soie blancs qui faisaient admirablement valoir sa jambe bien tournée.
Quand il fut à quelques pas de Marie-Antoinette il s'inclina cérémonieuse-
ment. Déjà, même il allait se retirer, quand elle se leva de son fauteuil, courut à lui et s'empara de son bras.
— Dites-moi donc, monsieur le duc, fît-elle en l'enlrainant, tout ce qu'on raconte de vous est-il vrai?
— Cela dépend de ce que l'on raconte, madame.
— On prétend que vous avez rapporté des Indes un trésor incalculable.
— Incalculable... c'est beaucoup dire, fit Lucien en souriant.
— Pourtant mon joaillier m'a affirmé que vous aviez les plus magnifiques diamants du monde.
— Il paraît que c'est vrai, madame.
— Alors, j'irai vous voir, monsieur le duc.
— Ce sera pour moi et pour la duchesse un honneur que nous n'avons pas mérité.
— Oh! vous en méritez bien d'autres, fit la reine; mais ce nest pas de cela qu'il s'agit. Voyons : êtes-vous un homme à me garder le secret?
Lucien eut un mouvement de surprise.
— Votre Majesté n'en doute pas, j'espère, repondit-il.
— Eh bien, je vais vous dire de quoi il s'agit...
— Je vous écoute, madame.
— J'ai depuis longtemps envie d'un collier de diamants...
— Qu'à cela ne tienne, madame. Les plus beaux me sont précisément restés.
— Et vous consentiriez à me les céder? ,
— • Je m'en ferai un plaisir.
— Mais à quel prix ?
— Au prix que le joaillier de Votre Majesté les estimera.
— Et j'aurai le droit de choisir?
— Vous aurez tous les droits que vous réclamerez, madame.
— Je n'en attendais pas moins de votre courtoisie, monsieur le duc, dit Marie- Antoinette. Aussi je ne crois plus un mot des vilains bruits dont on s'est fait l'écho près de moi.
— Quels bruits ? demanda Lucien.
— On ])rélend, monsieur, que vous faites cause commune avec nos ennemis.
— Quels ennemis, madame?
— iô veux parler de ces réformateurs, ou plutôt de ces utopistes, qui ont la prétention de fonder les bases d'une société imaginaire...
— Mais je ferai remarquer à Votre Majesté que ces réformateurs, loin d'être les ennemis du trône, en sont au contraire, les amis les plus éclairés, répondit Lucien.
— Vous croyez, monsieur? fit la reine en le regardant en face.
— Assurément, madame.
— Pourtant on m'a alTirmé que vous receviez chez vous des hommes et des jeunes gens qui se font remarquer par la violence de leur langage. . on ma môme cité quelques noms...
— Lesquels ?
— Attendez... je ne me souviens pas très-bien, fit Marie-Antoinette Ah
on m'a parlé de Dumouriez, de Brissot, Marat, Robespierre... que sais-je encore...
— On a dit vrai à Votre Majesté.
— Et vous croyez que ces messieurs sont nos amis? s'écria la reine.
— Je prétends, madame, qu'ils vous servent mieux que ceux qui vous poussent à la résistance.
— C'est possible, après tout... dit Marie-Antoinette à demi-voix. Dans tous les cas, reprit-elle, croyez, monsieur le duc, que je ne vous confonds pas avec ces gens-là. Je sais trop combien vous êtes noble et généreux, et bien que l'on ait essayé de vous présenter à mes yeux comme un redresseur de torts...
— Moi ! se défendit Lucien ; j'espère du moins qu'on a dit à Votre Majesté sur quoi se basait cette odieuse calomnie.
— Certes. On prétend que vous vous plaisez à venir en aide à ceux dont le roi ou ses ministres n'ont pas pu ou n'ont pas cru devoir écouter les réckmations.
— On vous a indignement trompée, madame, protesta Lucien. Il est vrai que j'ai secouru des officiers, des soldats, des employés, des gentilshommes même, que leur pénurie empêchait d'attendre plus longtemps les pensions qu'ils imploraient; mais je n'ai agi qu'avec le plus grand discernement. Je ne suis donc coupable que d'avoir ménagé le trésor royal...
— Vous n'avez pas besoin de plaider une cause qui est gagnée d'avance, interrompit la reine. Je sais que vous êtes essentiellement bon et que votre hôtel est une véritable maison de charité. Et la preuve que je le crois, la voici, monsieur le duc.
A ces mots, Marie-Antoinette lui tendit la main.
Lucien la prit, s'inclina respectueusement et déposa un baiser sur l'extrémi'é de cette main fuselée.
Celte courte conversation, qui n'avait été entendue de personne, attira un moment sur le duc de La Tournaye l'attention générale.
Tour le monde savait qu'il avait embrassé les idées nouvelles et qu'il était l'ami de Turgot. Aussi s'émul-on fort, surtout dans le camp des jeunes gentils hommes et ofliciers qui formaient autour de la jeune reine une sorte d'escadron volant, et qui étaient ses plus perfides conseillers.
Le nom de Lucien vola de bouche en bouche parmi ces écervelés. L'un d'eux, M. de Clermout-Tonuerre, promit de ne pas le perdre de vue.
Il s'attacha à ses pas, sans affectation, et ne fut pas médiocrement surpris quand, au moment où le bal était dans tout son éclat, il vit Turgot s'approcher de M. de La Tournaye, lui prendre le bras et l'entraîner.
Le ministre le conduisit dans un petit boudoir tendu de damas broché bleu.
Louis XVI s'y trouvait déjà, lorsque Turgot et M. de La Tournaye y pénétrèrent.
Le roi accueillit le duc avec faveur, lui désigna un fauteuil et lui fît signe d'y prendre place.
Lucien obéil.
— iMoiisieur le duc, commença le roi, Turgot vous a dit que j'avais manifesté le désir de vous voir...
— En ullel, sire, et je me suis étonné que mon indignité...
— Pas de fausse modestie, duc, interrompit Sa Majesté. Non-seulement vous portez un des plus grands noms de France et vous avez une fortune considérable, mais vous êtes, m'a-t-on dit, bien plus que moi, hélas! le véritable père du peuple.
— Oh ! sire... pour quelques aumônes dont on fait trop de bruit...
— Ne vous en défendez pas, duc, interrompit de nouveau le roi. On chifTre déjà par millions les secours que vous avez distribués. Il est donc tout naturel que je m'adresse à un gentilhomme que tant de titres recommandent à ma bienveillance, si vous ne voulez pas que je dise à mon admiration.
— Je sujqjlie Votre Majesté... balbutia M. de La Tournaye confus.
— Bien, fil Louis XVI, je vous épargnerai les éloges et j'irai droit au but. Cependant, avant de m'ouvrir à vous, je désirerais savoir ce que vous disait la reine, il y a quelques minutes.
— Rien de bien important, sire... répondit Lucien avec un j)eu d'embarras...
— Mais encore... Est-il indiscret d'insister?
— Nullement, sire. Sa Majesté, tout en me comblant de louanges de son côté, me demandait si je n'étais pas du ses ennemis et paraissait avoir piis ombrage de certains noms qui figuient au nombre de mes relations.
— Ah ! ah! dit Louis XVI en souriant, il paraît que vous êtes surveillé, duc. Eh bien, qu'avez-vous répondu?
— J'ai prolesté de mon dévouement aveugle, sire, et j'ai essayé de faire comprendre à Sa Majesté que ceux qu'elle traitait en ennemis élaienl au contraire ceux qui concouraient le mieux à raffermissement de votre nouvelle royauté.
— El l'avez- vous convaincue? demanda le roi d'un air inciédule.
— Je n'oserais pas m'en flatter, sire, l'épondii Lucien. Puurtani Si Majesté m'a assuré qu'elle me tenait en grande estime et m'a donné sa main à baiser.
Il ne pouvait en ôtro autrement, iLonsieur le duc. Est-ce loiil?
— Absolument tout, sire, dit M. de la Tournaye, qui roui;il imperceptiblement.
— Ainsi, reprit le roi, Marie-Anloinetle ne vous a parlé ni de sa famille, m des relations de la cour de Vienne avec celle de France?
— Pas un mol n'a été prononcé sur ce sujet, sire.
— Alors, (lit Louis XVI, avec un soupir de soulagement, je puis m'expliquor clairement avec vous.
Il promena son regard avlour de lui et aperçut M. de Clermout Tonnerre, que son brillant co;lumc d'ofiicier signalait à son attention, et quise tenait àTenirée du boudoir.
Le jeune gentilhomrae avait le dos tourné et semblait absorbé par ia contemplation des merveilles dont il était témoin. Cependant il était si près de la porte du boudoir qu'il aurait pu surprendre à la rigueur quelques lambeaux de cet entretien.
Le roi ne s'en souciait probablement pas.
— Turgot, dit-il, ayez donc la bonté d'abaisser la portière d'entrée.
Le ministre détacha la lourde embrasse qui retenait l'épais rideau, et l'étoffe masqua de ses plis opulents la porte d'entrée.
— Monsieur le duc, commença le roi à demi-voix, je n'ai pas besoin de vous exposer la situation. Vous n'ignorez pas que nos projets rencontrent à la cour de France des résistances assez sérieuses, et même que certaines cours étrangères semblent s'alarmer des réformes que nous avons récemment introduites dans notre royaume.
Lucien fît un signe d'assentiment.
— T II se pourrait, continua Louis XVI, que ces mécontentements aboutissent à des remontrances que je n'admettrais pas, et, par suite, à des démonstrations armées...
Le duc de La Tournaye tressaillit.
— Rien de semblable ne s'est produit jusqu'à ce jour, dit le roi en le rassurant d'un geste ; mais enfin... il faut tout prévoir... Si nous nous faisons des ennemis, ainsi que vous le disait la reine, il faut que nous cherchions à nous créer des amis.
— C'est trop juste, approuva Lucien.
— J'ai donc jeté les yeux sur l'Autriche, poursuivit le roi. Les liens qui m'unissent à elle, depuis mon mariage, me font espérer que je trouverai chez cette puissance l'appui dont j'ai besoin pour tenir tête aux réclamations que pourraient élever les autres. Aussi, avant d'entamer des négociations directes et précises, je voudrais sonder les intentions de l'empereur, les idées de ses ministres, savoir en un mot si mes démarches auraient quelque chance d'aboutir. Pour cette mission délicate, il me faut un ambassadeur occulte, c'est-à-dire un gentilhomme de votre nom et de votre qualité, voyageant pour s'instruire seulement. Voulez-vous être pour l'instant ce grand seigneur, sauf à devenir plus tard l'ambassadeur olTiciel, chargé de négocier les conditions d'un traité d'alliance?
— Si Votre Majesté l'ordonne, je suis prêt, répondit Lucien.
— Il ne s'agit pas d'ordres, monsieur le duc. Il s'agit de savoir si cette mission vous paraît raisonnable et si elle est de votre goût.
— Elle est assurément sensée, sire, et elle est de mon goût.
— A la bonne heure ! dit joyeusement le roi. Quand serez-vous prêt à partir ?
— Demain, s'il le faut, sire.
— Demain... ce serait, peut-être un peu tôt... dit Louis XVI avec bonté, mais après-demain...
Bientôt il vit déboucher un homme prand et mince enveloppé d'un long manteau
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- Apiôs-demain, soil ! fit Lucien en s'inciinant.
- Bien. Turgol vous délivrera tous les sauf^onduils imaginables, je les contre signerai, et il vous les expédiera avant vingtniualre heures. Un crédit illimité vous est ouvert dès aujourd'hui.
- De grâce! interrompit M. delà Tournaye, laissez-moi, sire, la seule gloire que j'ambitionne : celle de servir avec désintéressement mou roi et mon pays.