Liv. g
— Comme il vous plaira, duc. Nos finances ne s'en porteront que mieux, dit le roi en riant. Donc, après-demain vous vous mettrez en route?
— Dès le matin, sire.
A ces mots, Lucien s'éloigna et se perdit dans la foule des courtisans. Une heure après, il regagnait son hôtel.
M. de Clermont-Tonnerre ne manqua pas de raconter à ses amis que le duc avait eu avec le roi un long entretien secret, de sorte qu'au moment où celuici rentrait, le bruit courait à la cour que 31. de La Tournaye allait être nommé ministre.
Martial n'assistait pas au bal des Tuileries.
Il 5' avait été invité pourtant; mais par un scrupule explicable, quoiqu'un peu exagéré, il avait juré de ne pas remettre les pieds à la cour, tant que le nom qu'il portait n'aurait pas été authentiquement lavé de la tache de sang que la hache du bourreau avait fait rejaillir sur lui.
Il était ce soir-là chez Lucien et n'avait pas appris sans quelque étonnement que le duc se rendait aux Tuileries. Il l'avait même raillé doucement à ce sujet.
— Décidément, lui avait-il dit en riant, depuis que vous allez devenir père, vous avez toutes les ambitions.
— Pour mon fils, avait riposté Lucien sur le même ton, puisque Damis a prédit à la duchesse qu'elle aurait un fils.
Martial ne lui adressa, du reste, aucune question et tint compagnie à Raymonde, après que le duc se fut éloigné.
Marcelle se trouvait là.
Elle ne prenait aucune part à la conversation et se tenait à l'écart, quand Ra}Tnonde, prise d'un de ces malaises subits qui accompagnent toutes les grossesses, fut obligée de se retirer.
Martial resta seul avec la jeune fille.
— Vous paraissez bien triste, mademoiselle, lui dit-il.
— Mais non, monsieur... je vous assure... balbulia-t-elle.
— Excusez-nous, mademoiselle. La duchesse et moi, nous avons été bien égoïstes, en rappelant devant vous les oracles de ce charlatan. C'est tout simple, pourtant; nous serions l'un et l'autre si contents de les voir se réaliser, que nous n'avons pas su résister au désir d'en pai'ler, sans réfléchir que vous n'avez pas les mêmes motifs que nous de vous réjouir.
— Croyez-vous vraiment que ce Damis soit un charlatan? demanda Marcelle.
— Non-seulement je le crois, mais je l'espère, mademoiselle,
— Comment pouvez-vous l'espérer, puisque ses prédictions vous promettent la réalisation du rêve que vous caressez depuis des années?
— Parce que le bonheur qu'elles m'annoncent est absolument indépendant de la volonté de ce Damis, réi)ondit Martial avec feu, parce que j'ai la ferme conviction que j'atteindrai, qu'il le souhaite ou non, le but que je me suis proposé, enfin parce que je sacrifierais jusqu'à celte satisfaction suprême, si je croyais assurer voire bonheur et votre tranquillité.
MOx>^SEIGNEUR C39
MarceUe rougit et baissa les yeux.
— Je vous remercie de ces bonnes j)ai-oles, monsieur, dit-elle. Elles sont plus.jje flatteuses. Pour ma j)ail, je ne voudrais pas, fûUce an prix de ma tranquillité, assister à la ruine de vos esj)érances.
— Vous auriez tort, mademoiielie, fit Martial. Je n'ai jamais su mentir. . C'est du fond de mon cœur queje consentirais à ce sacrifice.
— Vous auriez tort à votre tour, monsieur. Le repos d'une pauvre fille comme moi n'est rien, quand il s'agit de l'iionneur d'un homme tel que vous.
— Eh ! mademoiselle, dit le jeune gentilhomme, croyez-vous réellement que mon lionneur soit entaché par la condamnation qui a fiappé mon malheureux père ?
— Assurément non, monsieur.
— Est-ce bien réellement votre pensée?
— Je vous le jure, monsieur!
— Alors, fit Martial avec force, je n'en demande pas davantage
— C'est donner à mon opinion un poids qu'elle ne mérite en aucune façon, se défendit Marcelle, un peu embarrassée.
— Non, mademoiselle. D'ailleurs, que m'importe celle des autres, si votre estime est celle à laquelle je tiens le plus? répliqua vivement le jeune comte.
Marcelle toussa légèrement et se détourna pour se donner une contenance.
— Cependant, repris Martial, je le reconnais avec vous; si j'obtenais le résultat que j'ambitionne, cela vaudrait infiniment mieux pour moi et pour... les autres. Vous me connaissez assez pour savoir dans quel isolement j'ai vécu. On m'a répété sans cesse, il est vrai, depuis le jour où j'ai reçu cet horrible baptême du sang paternel, que son supplice était la honte de ceux qui l'avaient ordonné, bien plus que celle de la victime qui l'a subi. Je vous laisse à penser si ces paroles m'ont été douces à l'oreille! Je n'étais que troj) disj)Osé à me laisser convaincre. Aussi je suis sorti peu à peu de la retraite dans laijuelle je m'étais cloitré, et je dois rendre justice à ceux qui m'entouraient: fis m'ont accueilli de telle sorte que j'ai pu croire à la sincérité de leurs sentimenls. Ici môme, j'ai eu le bonheur de contracter avec le duc de La Tournaye une amitié qui ne finiia qu'avec la vie. Je n'ai donc pas le droit de suspecter sa bonne foi, mais... les autres, ainsi que je le disais tout à l'heure? Qui me dit qu'un doute injurieux n'est pas resté dans leur esprit?
Marcelle Pécoutait, silencieuse et recueillie. C'était la première fois que le jeune gentilhomme s'oubliait et mettait à nu devant elle la plaie douloureuse qui le rongeait.
— Voilà pourquoi je me tiens à l'écart, poursuivit Martial. Ah ! si j'étais bien moralement persuadé que le monde m'a absous...
Martial laissa tomber sa tête dans ses mains et ne continua point la phrasé «commencée.
— Que feriez- vous? interrogea Marcelle.
— Ce que je ferais, mademoiselle? réj)ondit le jeune comte en se redressant. Je ferais ce que font ici-bas les derniers des misérables... je chercherais une
compagne... j'aurais la iiossibililé de me créer une famille... j'oserais aimer... j'oserais le dire... je ne contraindrais pas mon cœur à garder un silence qui le broyé...
— Mais pourquoi ne parlez-vous pas? fil Marcelle attendrie.
Il la regarda, les yeux brillants d'une joie secrète, il fit un mouvement pourse rapprocher d'elle... il allait faire l'aveu de son amour...
Instinctivement, par un geste dans lequel sa volonté n'était pour rien, la jeune fille se recula.
Martial s'arrêta.' L'éclair qui avait brillé dans ses yeux s'éteignit : un sourire amer effleura ses lèvres grimaçantes.
— Je ne parle pas, répondit-il, parce que je préfère même les tortures que j'endure à riiumiliation d'un refus. D'ailleurs, ajoula-l-il avec un peu d'exaltation, je n'ai pas lieu de désespérer encore. Le mémoire que j'ai rédigé est prêt; demain je le remettrai aa ministre et au parlement, et je ne doute pas que le jour luise prochainement où je pourrai sans trembler porter haut la tête. Ce jour-là...
Il s'arrêta de nouveau.
«— Eh bien? fil Marcelle. Ce jour-là...
— Je laisserai parler mon cœui', répondit Martial.
A ces mots, sans prononcer une parole d'adieu, sans s'incliner devant la jeune fille, il se dirigea vers la porte, ou plutôt il s'enfuit, craignant de se trahir et d'avoir dépassé déjà les bornes de la réserve qu'il s'élait imposée.
La jeune fille demeura seule, le corps penché, les mains croisées, les yeux fixés sur les rosaces du tapis.
Pendant près de dix minutes, elle garda cette immobilité absolue. Enfin, elle se redressa; puis elle se leva, en poussant un soupir, et se dirigea lentement vers la chambre de la duchesse.
Uaymonde était couchée. Son indisposition avait disparu. Elle remercia Mar celle et l'engagea à regagner sa chambre.
La jeune fille obéit avec empressement.
Elle s'enferma d'un geste saccadé, et elle se mit au lit.
Elle ne dormait cependant pas, car elle entendit, deux heures après, s'ouvrir et se refermer la poi'te massive de l'hôtel. C'était le duc de La Tournaye qui revenait du bal.
Evidemment Marcelle était ce soir-là très-agitée.
La nuit ne fut pour elle qu'une longue insomnie. Quand elle se leva, aux premiers rayons du jour, elle courut vers son miroir et fut effrayée de sa pâleur. Elle baigna d'eau froide ses yeux rougis, pour faire disparaître toute trace de son agitalion.
A peine osait-elle descendre, quand sonna l'heure du premier déjeuner, tant elle craignait que son trouble ne devînt le sujet de questions embarrassantes..
On ne s'en aperçut même pas. Il était vraiment question dans riiôlel de La Tournaye de bien autre chose que des rêveries chimériques d'une petite fille comme elle ! M. le duc parlait le lendemain pour un long voyage. Il avait donné ses ordres : tous les laquais étaient sur pied.
On descendait du grenier les malles, on choisissait dans le porte-manteau les plus riches liabits.
Marcelle fut presque heureuse de ce mouvement inusité, dont elle prit sa part, et qui faisait diversion aux préoccupations dont elle était assiégée.
Ce fut elle qui, aidée par Ludivine, et sous les yeux de Raymonde, rangea dans les malles le linge, les dentelles, tous les accessoires obligés d'un déplacement semblable.
Où allait le duc? Personne ne le savait. A nul autre qu'à Raymonde il ne l'avait dit.
La duchesse regrettait vivement que Lucien eût prêté Germain àM™« de Libessac. Bien que le voyage de son mari ne présentât aucun danger, Raymonde aurait été plus tranquille, s'il avait pu emmener avec lui son ancien soldat.
A défaut de Germain, le duc désigna Baptiste, qui remplissait parfois les fonctions de valet de chambre et qui était à son service depuis des années.
Lorsque les préparatifs furent terminés, Lucien fit venir Papillon.
— Mon vieil ami, lui dit-il, il s'agit de rajeunir et de vous multiplier pendant mon absence. Je m'en vais ; Baptiste me suit, Germain n'est pas là, la maison va être bien seule, car il n'est pas un des domestiques que je laisse ici dont je répondrais, quoique je les tienne pour d'assez braves gens, en général. C'est donc à vous que je laisse le soin d'exercer une rigoureuse surveillance et que je donne la haute main sur mes gens.
— Sois tranquille, dit l'ex-brigadier. Il n'entrera pas ici une puce que je ne lui aie délivré un laisser-passer.
Lucien sourit et lui serra la main.
— Vous recommanderez à Hartmann de ne recevoir personne autre que nos amis intimes, ajouta-t-il.Il les connaît aussi bien que vous; toute erreur est donc impossible. J'entends également que Ludivine s'établisse dans le boudoir voisin de la chambre de Raymonde et ne la quitte ni jour ni nuit. Est-ce compris?
— Monsieur mon fils, répondit le vieux soldat, il y a trop longtemps que je sais ce que cesi qu'une consigne. Tu peux dormir sur les deux oieilles.
Le lendemain malin, Lucien se mit en roule.
'-'-- LE secri-:t dor
DANS LEQUEL LE BARON COMMENCE A. SE aévÉLEB
Brissot n'avait pas élé prévenu du départ de M. de La Toaniaye.
C'est que ce n'était pas une petite affaire, même à celte époque, que de fuiie le trajet de Paris à Vienne! Le seul moyen de transport qui fût à la disposition des hauts personnages de ce temps-là, c'était la chaise de poste.
Un seul service fonctionnait assez régulièrement alors, c'était celui des courriers de cabinet.
On appelait ainsi ceux qui voyageaient pour le compte du gouvernement et qui transmettaient aux ambassades établies dans les capitales étrangères les instructions de la cour de France.
C'était le moyen de transport que Lucien avait adopté. Si c'était le plus fatigant, c'était le plus expéditif.
Le soir même du jour où le duc était parti, Brissot se dirigeait vers la place Royale et soulevait le lourd marteau de la porte d'entrée.
Au lieu de la voir s'ouvrir comme à l'ordinaire, il entendit un pas lourd résonner sous le vestibule, une grosse clef grinça dans la serrure, et, par la porte entrebâillée, apparut la stature colossale d'Hartmann.
— Ah ! fit-il avec un large sourire, c'est M. Piissot
En même temps, des profondeurs du vestibule retentit une voix sonore.
— Qui est là? demanda-t-elle d'un ton de sentinelle alarmée. Le jeune clerc reconnut la voix de Papillon.
— Que de précautions! pensa-t-il. Que se passe-t-il donc chez M. de La Tournaye ?
Mais déjà Hartmann s'était effacé pour lui livrer passage.
— Endrez lonc, M. Piissot, disait-il. La gonsigne ne fous goncerne bas. Le jeune clerc entra.
Devant la porte qui donnait accès dans la vaste antichambre, il trouva Papillon assis, qui se leva à son approche et lui montra l'escalier.
— Donnez-vous la peine de monter au premier, dit-il. Brissot monta.
MONSEIGNEUR tJi3
Sur Ifi pulie.' du premier étage, il se rencontra avec un valet de pied nommé François, qui 1 jntroduisit dans un petit salon d'altcnie et alla prévenir la duchesse.
— Ah çàîmais c'est une citadelle que celte maison! murmura le jeune clerc
étonné.
Raymonde arriva bienlôt, suivie de Marcelle, et lui donna re^cplicatlon de cette charade. En môme temps, elle sexcusa de n'avoir pas fait avertir Brissot.
— Mais, ajouta-t-elle, nous n'avons eu que la journée d'hier pour mettre en ordre la gurde-iobe de Lucien, et je vous jure que nous n'avons pas eu le temps de nous occuper d'autre chose !
— Quelle est donc la cause de ce départ précipité? demanda le jeune clerc.
— Je l'ignore, monsieur.
~ Et où est allé M. de la Tournaye?
— Ceci est un secret que Lucien m'a fait promettre de garder.
— Pardonnez-moi, madame, fit vivement Brissot. Je ne croyais pas commettre une indiscrétion.
— J'en suis persuadée, mon cher monsieur. Du reste, vous n'ÔLs pas le seul qui m'ayez adressé celte question. Marcelle me l'a faite également ; j'ai dû y répondre de la môme manière, et M. de Lally, qui est venu serrer dans ia journée la main de mon mari, n'est pas plus avancé que vous.
— Est-il indiscret aussi de demander si l'absence de M. de La Tournaye durera longtemps? interrogea Brissot.
— Nullement, mon cher monsieur. Le duc m'a assuré qu'il serait de retour avant un mois.
Le jeune clerc n'insista pas. Cependant cette réponse lui causa une joie qu'il ne prit pas la peine de dissimuler.
La date que venait de lui donner Raymonde coïncidait, en elïet, avec ceWe de la naissance de Marcelle, car c'était le 12 avril que la jeune lille devait prendre connaissance du manuscrit de M'»^ Damaud, et Brissot attendait avec impatience le résultat de cette lecture, qui devait être la ruine ou la réalisation de son amour.
C'était un esprit droit et uû cœur ferme, que rien ne pouvait faire dévier de la ligne de conduite qu'il s'était tracée.
Ainsi qu'il l'avait dit à Marat et à Robespierre, il était décidé à demander la main de Marcelle, si Marcelle était pauvre et obscure; si elle était riche et noble, il était résolu, dût-il en mourir, à garder un silence étemel, à la fuir môme, dans le cas où il ne se sentirait pas la force de surmonter ses défaillances.
Malheureusement il était encore trop jeune et trop inexpérimenté pour bien cacher ce qui se passait en lui. Pour Martial, pour le baron de Pierre-Lisse, pour Lucien, pour Raymonde, jioiir Marcelle |)eul-ôlie, son aiuoui' n'était plus un secret. Tous ceux qui l'approchaient avaient lu dans celle âme naïve et
franche, tandis qu'il croyait contenir avec un héroïsme des anciens âges îa passion contre laquelle il se débattait.
En ce moment même, il dévorait des yeux la jeune fille.
Loin de désespérer, il se forgeait d'avance un avenir plein de lélicilés inconnues et appelait de tous ses vœux le jour où le trésor de grâces et de perfections lui appartiendrait.
Il ne pouvait pas s'arracher à la délicieuse contemplation dans laquelle il se complaisait. Il était gauche et embarrassé; il répondait à peine aux questions que Raymonde lui adressait.
Pourtant il sentit combien la situation devenait fausse. Il prit son courage à deux mains et se leva, au moment où François apportait un candélabre chargé de bougies.
En effet, la nuit était venue, l'heure du souper allait sonner.
Brissot se retira, en promettant bien à la duchesse de revenir aussi souvent que cela lui serait possible.
ll^ortit, mais il ne pouvait pas s'éloigner de cet hôtel, où demeurait l'objet de ses plus tendres affections. Il se promenait de long en large sous les arbres de la place, ne perdant pas de vue la sombre façade.
Tout à coup, il vit s'ouvrir un des battants de la porte cochère.
A la lueur de la lanterne qui éclairait le vestibule de l'hôtel, il crut reconnaître François, — celui qui, tout à l'heure, l'avait introduit près de la duchesse.
Assurément il n'aurait fait aucune attention à cet incident, si le laquais, après avoir refermé la porte, n'avait regardé autour de lui, comme s'il attendait quelqu'un.
Brissot se dissimula derrière un arbre et observa.
François se dirigea lentement vers la place, en continuant à interroger les ténèbres, gagna l'allée d'arbres sous laquelle se cachait le jeune clerc, et alla se poster en face des trois arcades qui, par la rue de Birague, aboutissent encore à la rue Saint-Antoine.
Là, il s'arrêta, le dos tourné à la place, les yeux fixés sur les arcades.
Le jeune clerc était à cinquante pas de lui, mais la nuit était devenue si épaisse qu'il l'apercevait à peine.
S'avançant avec la prudence et la légèreté du chat, d'arbre en arbre, il réussit à franchir les deux tiers de la distance qui le séparait de François.
Lui aussi, il était arrivé presiiue en face des trois arcades, dont un réveibère éclairait à moitié les voûtes les plus élevées.
Bientôt il vit déboucher un homme grand et mince, enveloppé d'un long manteau, et qui marchait d'un pas rapide.
En passant sous le réverbère, il écarta légèrement les plis de son manteau et dégagea son bras droit. Il tenait à la main un petit objet luisant qu'il porta à ses lèvres.
Aussitôt un sifflet strident ébranla les airs.
A ce signal, convenu sans doute, François se montra et fit quelques pas au devant de l'inconnu.
La jeune fille, indign(5e, se leva d'un bond. (Page G48.)
Un lel silence régnait dans la place déserte que Drissol entendait crier le sable sous le |)ied de ces deux hommes.
— C'est toi, François? demanda l'inconnu.
— Oui, monsieur le baron, répondit le laquais.
— Veux-tu le taire, imbécile ! lit le goniilliomme. Si l'on t'entendait...
— Oh! il n'y a pas de danger! fit le domestique. Sans reproche, voilà bien
SI""' Liv. 81
un gros quart d'heure que je vous attends, et je suis sûr que jDersonne ne songe à nous épier.
— Eli ])ien, demanda celui que François appelait M, le bnron, quoi de nouveau?
— Rien encore. Ainsi que je suis allé vous l'annoncer hier, M. le duc est parti ce matin.
— Pour quel endroit?
— Personne ne le sait,
— Pour combien de temps?
— Un mois au plus, a dit M""« la duchesse.
— Ah ! ceci du moins est bon à retenir. Maintenant, écoute-moi...
En disant ces mois, le gentilhomme entimîna François sous les arbres et ils disparurent.
Brisso! n'en revenait pas.
Déjà, au moment où l'inconnu s'était arrêté sous les arcades pour prendre un sifflet, le jeune clerc avait cru reconnaître la silhouette de M. de Pierre-Lisse. En abordant le gentilhomme, François l'avait appelé M. le baron.
Donc Brissot ne s'était pas trompé. Si même il avait pu conserver le moindre doute à cet égard, ce doute se serait immédiatement dissipé, car il avait entendu et reconnu la voix du baron de Pierre-Lisse.
Quelles relations pouvaient exister entre cet homme et le valet de M. de La Tournaye? Quel intérêt avait-il à s'informer de ce qui se passait à l'hôtel, lui qui pouvait y entrer quand bon lui semblait?
Brissot était fort intrigué.
Pendant qu'il cherchait le mot de cette énigme, le baron et François continuaient leur promenade et passaient devant l'arbre derrière lequel il se cachait.
— Bien, disait le baron, demain j'irai faire moi-même une visite à la duchesse et je vérifierai si tout ce que tu m'as rapporté est exact.
Ils s'éloignèrent de nouveau et le bruit de leurs voix s'éteignit dans les profondeurs de la place.
Quelques instants après, ils revinrent.
— Cela suffit pour l'instant, disait encore M. de Pierre-Lisse. Après-demain tu viendras chez moi, dès que ton service te le permettra. Je ne veux plus me monlrev' vlans ces parages à pareille heure. Ma présence, si elle était remarquée, pourrait tout compromettre... Donc, après-demain, je te donnerai mes deruières instructions.
Aces mots, le baron s'éloigna et se perdit bientôt dans l'obscurité, tandis que François rentrait à l'hôtel.
— Qu'est-ce que cela signifie? se demandait Brissot. Que dois-je faire ? Faut-ii répétera la duchesse ce que je viens d'entendre?... Ne serait-ce pas lui causer inutilement une émotion dangereuse?...
Brissot était fort embarrassé.
Accuser un pareil homme lui paraissait très-dèlicat. D'ailleurs, raccusei>,. de quoi? De s'occuper de ce qui se passait à l'hôtel? C'était tout ce que pouvait
faire le jeune clerc. Or, rien ne lui démontrait que ce fût uans un but perfide que le baron exerçait celte surveillance, sinon le soin exirème avec lequel il se cachait. Brissot n'était à môme d'apnuyer d'aucune autre preuve les soupçons qu'il avait conçus.
C'était bien peu!
Le jeune clerc préféia donc garder le silence. Seulement il se promit de ne pas perdre de vue M. de Pierre-Lisse. Malheureusement ses occupalions ne lui laissaient qu'une liberté très-restreinte, puisqu'il passait chez M« Michelin le plus clair de ses journées,
— Mais, se disait-il assez judicieusement, si le baron lente un mauvais coup, ce n'est j)as pendant la journée qu'il l'exécutera.
En conséquence, il résolut de surveiller à son tour, pendant quelques soirées, les abords de la place Royale.
Il croyait agir sagement. Il ne savait rien des nnlécédenls du gentilhomme.
S'il avait connu M. de Pierre-Lisse, il n'aurait certainement pas observé la même réserve.
Quant au baron, lorsqu'il tenait une jiroie, il ne la lâchait pas.
Il s'était' promis qu'il tirerait j)rofit, peu ou prou, des millions de M. de La ïournaye et que Marcelle lui appartiendrait. C'est à ce double but qu'il travaillait sans relâche.
Depuis huit jours déjà, la comtesse était en Normandie; elle pouvait revenir d'un instant à l'autre; il importait de ne pas attendre son retour.
La réponse négative que Marcelle avait faite à sa demande et que Lucien lui avait transmise ne le décourageait i)as. A ses yeux, ce n'était pas im refus formel. La jeune lille avait sollicité un délai, mais elle n'avait pas dit non.
Le temps n'avait jtas calmé l'ardeur de ses appétits. Il avait conservé des illusions sur ses avantages physiques et sur le prestige de son nom. Triompher des incertitudes de Marcelle lui semblait un jeu. Aussi entreprit-il de saisir la plus j)rochaine occasion pour se déclarer.
Ce fut dans cette intention qu'il se présenta le lendemain chez la duchesse.
llaymonde était légèrement soullVante. Elle ne voulut pas cependant refuser de recevoir M. de Pierre-Lisse. En attendant qu'elle passât une robe, elle pria Marcelle d'aller tenir compagnie au baron.
La jeune fille se rendit au salon.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit-elle au gentilhomme. M'"« la duchesse ne vous demande que le temps d'acliever sa toilette ; elle sera ici d.uu quelques instants.
— Bon ! pensa le baron. Voici l'occasion que j'attendais, profitons-en.
Après avoir pris |)lace sur le fauteuil que lui désignait Marcelle, il esquissa son sourire le plus mielleux.
— Je suis j)resque heureux de ce contre temps, mademoiselle , répondil-il en minaudant.
— Pourquoi? demanda la jeune fille.
— Parce qu'il me permet enlin de vous parler à cœur ouvert.
— Je ne vous comprends pas, fit Marcelle avec un peu de hauteur.
— Je m'explique, mademoiselle, dit le baron.
Il toussa légèrement pour dissimuler son embarras.
— J'ai eu l'honneur, il y a quelques jours, de demander votre main à M. de La Tournaye, reprit-il.
— Eh bien! ne vous a-t-il pas transmis ma réponse ? interrompit la jeune fille.
— Très-fidèlement, je suppose, il m'a dit que vous désiriez attendre le moment où vous seriez définitivement fixée sur votre nom et votre naissance. Est-ce bien cela?
— En propres termes, oui, monsieur, dit vivement Marcelle. Aussi je ne vois pas pourquoi vous agitez de nouveau cette question.
— Il faut me pardonner, mademoiselle. Quand on aime, fît M. de Pierre - Lisse en posant la main sur son cœur et en levant les yeux au ciel, on ne recule pas ainsi devant le premier obstacle que Ton rencontre...
Marcelle eut un léger mouvement de dépit et se tourna vers la porte qui communiquait avec les appartements de la duchesse, comme pour hâter de ses vœux l'instant où Raymonde allait paraître.
— Votre réponse, continua le gentilhomme, n'est du reste qu'une réponse évasive. Je l'ai considérée comme un simple atermoiement. Voilà pourquoi mon amour ne s'en est pas contenté et pourquoi j'ose espérer encore qu'elle n'aboutira pas à un refus.
— Vous vous trompez, monsieur, dit la jeune fille avec impatience.
— Permettez-moi d'achever, mademoiselle, reprit le baron. Remarquez que je n'exige pas de vous une promesse formelle, mais un simple mot d'encouragement. Tout honnête homme a le droit de parler ainsi que je le fais à une honnête fiile comme vous. Vous ne dépendez de personne, vous n'avez ni famille, ni parents; vous ne pouvez donc arguer d'aucun empêchement contre ce qui sera votre volonté. Dés lors, sans rien préjuger de ce qu'un avenir prochain vous aj)prendra, n'aurez-vous pas pitié des souffrances que j'endure? Parlez, mademoiselle. Imposez-moi les plus pénibles sacrifices, soumettez-moi aux épreuves les plus impossibles, je suis de taille à tout braver, pour mériter de votre bouche un sourire, pour obtenir de vous la faveur de déposer sur cette main blanche et parfumée...
En disant ces mots, le baron avait mis un genou en terre et s'était emparé de la main de Marcelle, sur laquelle il essaya de risquer un baiser. La jeune fille, indignée, se leva d'un bond et dégagea sa main.
— Pardon, monsieur, dit-elle, toute frémissante encore de cette audace. Tout ce que pouvait dire un honnête homme à une honnête fille, j'ai eu la patience de l'écouter, malgré l'humiliation que me causait tant de hardiesse; mais vous auriez tort de prendre ma complaisance pour de la faiblesse, ou mon silence pour un aveu. Il faut, en vérité, que votre respect frise de bien près l'irrévérence, pour que vous osiez tout entreprendre contre celle que vous prétendez aimer si religieusement et à qui vous proposez votre nom.
— Excusez un moment d'entraînement... un geste irrénéchi..., supplia M. de Pierre-Lisse, effrayé et tremblant d'être surpris par la duchesse.
— Soit, lit Marcelle d'un ton plus calme. Mieu^c vaut, je le vois, en finir surle-champ avec vos prétentions surannées. Vous n'avez pas compris que ma réponse était une défaite; que je voulais, en réclamant un délai, vous épargner la honte d'un refus... je serai donc plus explicite.-..
— Arrêtez, par pitié! interrompit le gentilhomme. Ne me désespérez pas, mademoiselle! Laissez-moi croire que vous cédez à un sentiment d'indignation, que je regrette humblement d'avoir provoqué...
— Non, dit résolument la jeune fille; les situations bien tranchées sont les meilleures. Puisque votre amour-i^ropre ne craint pas d'être froissé, puisque vous réclamez de ma franchise une explication catégorique, soyez satisfait...
— De grâce, mademoiselle ! un mot... encore un mot..., fil le baron.
— Rien, je n'écoute rien, répondit Marcelle. Jamais je ne serai voire femme, monsieur !
En entendant ces mots, iM. de Pierre-Lisse se redressa subitement et quitta l'altitude suppliante qu'il avait gardée jusqu'alors. Son petit œil gris biilla d'une lueur de colère, ses j)aupières dénudées clignèrenl furieusement, son sourire devint un rictus amer et cruel,
Marcelle ne se méprit pas à cette expression de rage mal contenue, mais ne pâlit point devant les menaces que ce regard lui adressait.
Fort heureusement, la duchesse vint à propos rompre cette situation par trop tendue.
Elle tenait à la main une lettre qu'elle parcourait encore au moment où elle ouvrit la porte.
— Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-elle au baron; mais je venais à peine d'achever ma toilette quand on m'a remis une lettre...
Elle avait un air singulier en prononçant ces paroles. Evidemment elle était très préoccupée, car elle ne prit garde ni à l'attitude contrite du gentilhomme ni à la fière contenance de la jeune fille.
— Laissez-nous, mon enfant, lui dit-elle en l'embrassant au front. Marcelle ne se lit point prier. Avant de se retirer, elle s'inclina pourtant devant
M. de Pierre-Lisse, qu'elle salua d'un regard de suj)eibe dédain.
Le baron ne sourcilla pas. Au contraire, il ne la quitta j)as des yeux, jusqu'à ce que la j)orte du salon se fût refermée derrière elle. On aurait juré qu'il acceptait la lutte et relevait le déh que la jeune lille lui jetait en s'éloignant.
Raymonde ne vit rien de cette scène muette. Tout entière à la lettre qu'elle tenait à la main, elle la relisait encore et ne dissimulait pas la surprise que celle lecture lui causait.
Le baron attendait toujours que la duchesse lui adressât la parole. Il la vit si absorbée qu'il se décida à rompre le silence.
— Vous avez l'air un peu troublé, madame, dit-il à Raymonde.
— C'est vrai, monsieur, lit la jeunô Lnnme, que le son de cette voix arracha à ses préoccupations.
— Serait-ce celte lettre qui vous a si fort étonné ?
— Précisément.
— Elle ne contient, je l'espère, aucune nouvelle fâcheuse...
— Non pas pour moi, monsieur.
— Ni pour voire mari, ni pour la comtesse? ajouta le baron.
— Non, monsieur; tant s'en faut ! Cette lettre est de M'°^ de Libe.ssac.
— '■ Je suis heureux d'apprendre que cette chère cousine esL en bonne santé. Vous annonce-t-elle son prochain retour?
— Au contraire/ Elle m'écrit qu'elle ne pense pas être ici avant trois semaines.
— De sorte qu'elle arrivera presque en même temps que M. de La Touinaye, fit observer le baron. C'est sans doute ce léger retard qui vous contraire?
— Dii tout, monsieur. C'est une phrase qui vous concerne et que je ne puis m'expli'juer.
— Ah! fit le gentilhomme qui dressa l'oreille. Me ferez-vous, madame, l'honneur de me la communiquer?
— Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur, répoi^dit la duchesse. Cette phrase, la voici :
A ces mots, elle prit la lettre et lut :
• J'ai pu me renseigner ici, pendant mes moments perdus, sur l'infortunée « demoiselle de Lescarre. J'ai pu même me procurer à l'église de Saint-Aubin, f à force de recherches patientes, l'acte de naissance de son enfant. Or, fîgurez- I vous mon élonnement! Cet enfant, que le baron nous avait ditêlre un garçon, t est une fille!... Je n'y comprends rien ! ! !
t Je vais du reste me livrer à de nouvelles recherches, car je ne voudrais pas I vous faiie part des surprises que vous révélera mon arrivée, avant d'être bien « sûre que je ne fais pas fausse route... •
Pendant la lecture de cette lettre, M. de Pierre-Lisse avait imperceptiblement tressailli; mais il s'élait remis aussitôt, et un sourire dédaigneux errait sur ses lèvres, quand la duchesse, après avoir terminé sa lecture, leva les yeux sur lui.
Raymonde était toujours sous le coup du même étonnemeut.
— Je n'y comprends rien, fit-elle.
— Ni moi non plus, dit le baron.
— Mais, êies-vous bien sûr que M"« de Lescarre ait eu un lils et non une fille?
-- C'est elle qui me l'a dit, madame.
~ Elle vous aurait donc Irûmjiée?
— Nécessairement,
— Dans quel but?
— Je rigiiore.
MONSEIGNEUR 6ôl
~— Peut-être espérait-elle ainsi vousamener plus facilement à lui donner YOlre nom.,.
— C'est probable.
— Ce quj e?t étrange, ajouta Raymonde, c'est que vous n'ayez pas eu l'idée de constater le sexe de voire enfant.
— Je ne l'ai jamais vu, madame, se défendit M. de Pierre-Lisse.
— C'est plus étrange encore !
— Je l'ai dit à ma cousine, madame : des affaires urgentes m'appelaieni à Paris à celte époque... je n'ai même pas eu le temps d'aller faire mes adieux, à Marguerite avant»mon départ...
— Marguerite! fit la duchesse, qui entendait prononcer ce nom pour la première fois, Est-ce ainsi que s'appelait M"^ de Lescarre?
— Oui, madame. L'avant-veille du jour où j'ai quitté Saint-Aubin, elle m'avait fail savoir qu'elle était accouchée d'un fils; j'avais promis d'aller l'embrasser, lorsqu'une lettre pressante me força de m'éloigner presque subilemenl.
— Il suffit, monsieur, dil Raymonde. Je ne vous demande pas d'explications. Je n'ai aucun droit à interroger votre passé. D'ailleurs, la comtesse m'annonce qu'elle me réserve de bien autres surprises; j'attendrai son retour sans impatience. Si, jusque-là, vous croyez devoir donner à M""^ de Libessac des détails plus précis, cela n'en vaudra que mieux et lui permettra peut-être de diriger plus sûrement les recherches qu'elle continue de faire.
— Je vais lui écrire à rinslanl, dit le baron en se levant pour prendre congé.
Raymonde ne fit rien pour le retenir. Elle se leva à son tour et le vit disparaître sans regret.
— Ce n'est pas possible, se disait-elle. Cet homme-là nous cache quelque chose...
Elle entra dans son appartement et relut pour la troisième fois la lettre de la comtesse.
Quant à M. de Pierre-Lisse, il était sorti précipitamment de l'iiôlel et suivait la rue Saint-Antoine. Personne ne l'observait plus. Il pouvait donc, sans danger, laisser percer sur son visage la vive contrariété qu'il éprouvait.
La lettre de sa cousine, les révélations qu'elle renfermait, n'étaient assurément pas de son goût.
— De quoi se mêle-t-elle ? se disait-il en marchant d'un pas saccadé. Aller à Saint-Aubin, accompagnée d'un agent de police!... Mais si elle a découvert que Marguerite avait une fille, elle est capable de découvrir aussi...
Ses traits se contractèrent affreusement.
— Non, dit-il enfin, ce n'est pas possible... les morts ne sortent pas du tombeau...
Au bout de quebiues instants, il parvint à recouvrer son sang-froid.
— Allons, poursuivit-il, le sort en est jeté. Il faut jouer celle dernière parlie. Tout me favorise. Mon excellente cousine n'est pas là, le duc est parti
depuis deux jours, Germain et Baplisle les ont suivis... C'est égal, j'aurais mieux, aimé que Marcelle consentit à ce mariage...
Il haussa les épaules et se prit à sourire.
— Pauvre petite ! fit-il. Ça se mêle déjà de vouloir quelque chose ! Mais, mon enfant, moi aussi, quand je veux... je veux.
En prononçant ces paroles, sa figure avait une expression de froide cruauté qui faisait présager de terribles représailles.
Après avoir erré longuement sur les quais, il gagna la rue Saint-André-des-
Arls.
Une femme âgée de cinquante ans environ, dont le visage portait l'empreinte de tous les vices, était en train d'épousseter le chélif mobilier du baron.
11 occupait un petit appartement, composé de deux pièces et d'une cuisine, qu'il avait pris, disait-il, « en attendant mieux, • et dans lequel il vivait assez chichement.
Cet appartement était garni de meubles de toute provenance. Il appartenait à M'i*^ Euphémie Cabasson. M"« Euphémie, ou plutôt Phémie, ainsi qu'on la nommait communément, était à la fois la femme de ménage et la propriétaire du
baron.
Elle se vantait d'avoir été en son jeune temps une des célébrités tapageuses de Paris. Malheureusement elle avait alors de si bonnes dents qu'elle avait tout croqué. Il ne lui restait pins rien aujourd'hui que ce modeste logement, dans lequel elle avait entassé tout ce qu'elle avait pu sauver du naufrage.
Elle le louait, faisait le ménage, grappillait le plus possible sur les provisions qu'on la chargeait de faire, et réussissait à ne pas mourir de faim.
Elle habitait, au sixième étage de la même maison, une mansarde, dans la quelle il y avait juste la place de loger un lit, une commode, une table, un fauteuil et deux chaises.
M. de Pierre-Lisse, depuis plus de cinq mois qu'il était à Paris, connaissait depuis A jusqu'à Z les déplorables antécédents de M"« Cabasson. La bavarde propriétaire lui avait raconté par le menu, entre deux coups de plumeau, la brillante épopée de sa vie galante.
Cela ne l'avait nullement effrayé. Au contraire, il était cerlain que Phémie était prèle à tout pour échapper à la misère.
Ces deux natures perverses s'étaient comprises dès le premier jour. Elles étaient faites pour se rencontrer un jour.
En eflet, maintenant que le gentilhomme était décidé à tout entreprendre pour atteindre le but qu'il se proposait, il sentait que M"« Cabasson deviendrait pour lui une précieuse alliée.
Il ne fut donc pas fâché de la trouver chez lui à point nommé.
— Décidément, Phémie, lui dit-il familièrement, je ne puis pas rester ici plus longtemps.
— Comment! s'écria la femme de ménage, M. le baron me donne congé !
— Non, Phémie, non, rassurez-vous. Je garde toujours ce petit appartement... on ne sait pas ce qui peut arriver... 31ais voici le beau temps qui vient... le soleil
Enfin le soeau atteignit la hauteur de la margelle. (Page 660.)
commence à se montrer... Je voudrais res|)irer autre chose que l'odeur du ruisseau de la rue Sainl-André-des-Arts ..
— Autre chose... quoi? demanda la vieille hétaïre.
— Je voudrais, poursuivit le baron, trouver aux environs de Paris une petite maison bien cachée, bien close, où nous j)asserioiis la saison d'été.
— Nous ! répéta joyeusement Phémie. M. le baron m'emmènerait donc avec lui ?
82^' Liv. 82
— Et j e doublerais vos gages, ajouta le gentilhomme.
— Ah ! soupira-t-elle, quel dommage que je n'aie plus ma petite maison
d'Auleuil !
— Vous aviez donc une maison à Auteuil ?
Hélas ! oui, monsieur. Une jolie petite maison, comme vous paraissez la
désirer, où l'on est bien chez soi, où les voisins ne peuvent pas vous voir, où Ton se promène en chemise, si l'on veut...
— Eh bien ! cette maison, qu'est-elle devenue?
— C'est mon tapissier qui me l'a prise, en payement de mémoires que j'avais oublié de solder.
— Et qu'en fait-il ? Il l'habite ?
— Non, monsieur, il la loue.
— Est-elle toujours là ?
— Oui, monsieur.
— Vous en êtes certaine?
— Je crois bien. Il ne se passe pas d'année que je n'aille la revoir
— Est-elle louée en ce moment?
— Peut-être que non... la saison n'est pas très avancée...
— Eh bien ! courez chez votre tapissier, assurez-vous que cette maison est vacante. Dans ce cas, demain nous irons la visiter; après-demain nous signerons le bail, si elle me convient. •
— Vrai? s'écria Phémie, qui ne pouvait pas en croire ses oreilles, je rentrerais dans ma chère petite maison d'Auleuil ! Ah ! monsieur... si vous faites cela...
— Eh bien ! quoi ?
— Vous pourrez faire de moi ce que vous voudrez, répondit la vieille fille.
Le baron sourit dédaigneusement.
— Allez, lui dit-il, et venez aussitôt m'apporter la réponse.
— Je n'y manquerai pas, promit M"« Cabasson, qui disparut en courant. Le gentilhomme la regarda s'éloigner d'un air de profond mépris.
— Parbleu ! murmura-t-il, je savais bien qu'elle ferait tout ce que je voudrais... Cela et bien d'autres choses encore... C'est égal, c'est ce qui s'appelle avoir la main heureuse.
Il était resté silencieux et pensif, ruminant, combinant, machinant le projet qu'il méditait, lorsque la porte s'ouvrit brusquement, une heure après.
Celait Phémie qui revenait de chez son tapissier, tout essoufflée, mais rayonnante.
— La maison n'est pas louée, dit-elle.
En même temps, elle se laissait tomber, à demi pâmée, sur une chaise.
— Demain matin, à dix heures, vous pouvez aller visiter la maison, continua-t-p,lle. Vous la prendrez meublée ou non meublée, à voire choix. Cependant, le propriétaire aimerait mieux la laisser avec les meubles qui la garnissent encore.
— Je l'aime mieux aussi, fit M. de Pierre-Lisse. Vous n'avez donc qu'avons tenir prête demain, vers huit heures et demie. C'est vous qui me servirez de guide.
Le lendemain malin, à huit heures, elle pénétrait dans la chambre du gentilhomme, qu'elle habillait avec une sollicitude maternelle.
Une demi-heure après, ils étaient en route. A dix heures précises, ils arrivaient devant la maison.
Elle se composait de deux étages : un rez-de-chaussée et un premier.
Au rez-de-chaussée se trouvaient la cuisine, l'office et la salle à manger, séparés par l'antichambre d'un salon et d'un cabinet de travail; au premier, il y avait troi.^ chambres à coucher et deux cabinets de toilette. Au-dessus, le grenier et deux chambres de domestique.
La grille d'entrée, fermée par des volets extérieurs, donnait sur la route. Le jardin, assez vaste et très ombragé, était entouré de murs, qui ne mesuraient pas moins de trois mètres de hauteur. Les arbres, très élevés et bien portants, masquaient absolument la vue des maisons voisines, qui, du reste, étaient suffisamment éloignées pour ne 'laisser redouter aucune indiscrétion.
C'était ce que voulait surtout M. de Pierre-Lisse. Il loua la maison, séance tenante, et revint à Paris aussitôt.
— Maintenant, voyons si je peux compter sur François, se disait-il, chemin faisant.
LENLEVEMEaT
« Demain, j'irai m'assurer par moi-même que tu as dit la vérité; après-demain tu viendras chez moi et je te donnerai mes dernières instructions », avait dit le baron à François.
M. de Pierre-Lisse, en allant à l'hôtel de La Tournaye, avait pu vérifier de visu les précautions prises en l'absence de Lucien.
. C'était Hartmann, en personne, qui était venu lui ouvrir la porte cochère ; au pied de l'escalier, il avait trouvé Papillon, montant sa faction.
François n'avait donc rien exagéré.
Vers dix heures du soir, dès que son service fut fini, il se rendit, ainsi qu'il /'avait promis, chez M. de Pierre-Lisse.
— Approche, lui dit-il, et causons un peu.
Le laquais s'avança près de la cheminée, dans laquelle flambait un bon feu.
— Tu n'es pas content de ton service? ni'as-lu dit, commença le baron.
— C'est vrai, monsieur. La maison de M. le duc est trop bien tenue pour moi. Tout le monde a l'œil sur lout, depuis le biigadier Papillon jusqu'à celte petite Marcelle, qui se m'êle de ce qui ne la regarde pas.
— Tu n'aimes pas cette jeune fille?
— Non. C'est elle qui a failli me faire chasser.
— Pourquoi ?
— Oh ! pour une vétille.
— Je m'en doute bien ; mais encore, qu'avais- tu fait ?
— J'avais pris une bouteille de vieux malaga, qu'on avait oublié de servir à table.
— Et M"« Marcelle l'avait vu?..
— Il faut le croire. Quand M. le duc m'a interrogé, j'ai naturellement nié de toutes mes forces, mais M"'' Marcelle a si nettement affirmé que je l'avais prise que Papillon est monté dans ma chambre et en a rapporté la maudite bouteille à moitié vide,
— Et alors?...
— Alors, M. le duc m'a menacé de me chasser à la première incartade.
— Y a-t-il longtemps de cela?
— Quinze jours à peine.
— Et depuis, tu as été, je gage, un modèle de toutes les vertus? demanda le baron d'un ton ironique.
— Il le faut bien, dit piteusement François. Figurez-vous, monsieur, qu'on ne peut même pas sortir de l'hôtel, sans avoir obtenu la permission de M. Papillon et sans passer sous les yeux d Hartmann, qui sont les deux âmes damnées de M. de La Tournaye.
— Je conçois ce que cette surveillance incessante a de pénible pour toi, fit M. de Pierre-Lisse. Ainsi tu ne serais pas fâché de prendre du service ailleurs?
— J'en serais ravi.
— Eh bien ! je suis en train de monter à Auteuil une petite maison, à Jaquelle le tapissier met la dernière main. Veux-tu m'y suivre?
— Très volontiers, monsieur le baron.
— Je le donnerai les mêmes gages que lu gagnais chez M. de La Tournaye ei un jour de sortie par semaine. Cela te convient-il ?
— A merveille.
— Seulement, reprit le baron, lu m'obéiras aveuglément, sans discuter jamais l'ordre que tu recevras; tu ne verras ni n'entendras rien de ce qui se passe...
— Ah ! ah ! dit François, qui dressa l'oreille. Est-ce tout?
— A peu près. Cependant tu dois comprendre que je ne suis pas encore d'âge à m'enfermer seul dans une maison de campagne isolée...
— Assurément.
— J'ai donc jeté les yeux sur une jeune personne qui ne demanderait pas mieux que de se l'aire enlever, si j'en trouvais le moyen.
— Vous le trouverez, monsieur le baron, fit le laquais en souriant.
— Je l'ai trouvé déjà, dit le gentilhomme, et pour peu que lu y mettes la moindre complaisance...
— Moi ! se récria François étonné.
— Oui, tu connais cette jeune fille...
— Pas possible !
— El non seulement tu la connais, mais lu sers dans la maison qu'elle habile...
— Chez M. le duc? Mais alors il s'agit de M"« Marcelle?
— Précisément.
— Diable ! fit le valet en se grattant l'oreille, ce n'est pas une petite affaire, savez-vous !
— Rien de plus facile.
— Comment?
— Cela me regarde. Avant tout, il importe que je sache si tu es disposé à me servir.
François hésita quelques instants.
— Certainement... murmura-t-il. Je ne serais pas fâché de jouer un bon tour à celte petite mijaurée... Mais M. le duc... Germain... Baptiste... Papillon ..
— Ne sont pas à craindre, à moins que tu ne leur dises oii tu auras conduit cette en fan I.
— Il n'y a pas de danger !
— En ce cas, décide-loi.
— Dame! écoulez donc, monsieur le baron, ceci est une affaire complètement en dehors de mon service. Tout dépend du prix que vous y mettrez.
— Fixe-le toi-même, mais sois raisonnable.
— Eh bien! il me semble que... deux cents louis...
— Tu es fou ! Avec deux cents louis, j'aurais une armée de coquins qui mettraient à feu et à sang l'hôtel de La Tournaye tout entier, en moins de temps que je n'en dépense à discuter avec toi,
— Alors cent louis
— Je t'en donnerai cinquante, dit nettement le baron. C'est à j)rendre ou à laisser. Choisis.
— Cinquante louis. ... c'est bien peu fit le laciuais avec un mouvemenl
dédaigneux des lèvres. Cependant, si vous m'assurez que nous n'userons pas de violence...
— Je te l'assure.
— Qu'il ne sera fait de mal à personne... ;ijoula François.
— Je m'y engage sur l'honneur !
— C'est différent, dit le valet. Pour cinquante louis, je vous donnerai bien un coup de main,
— Quant au simulacre de défense qu'opposera Marcelle, fit M. de Pierre- Lisse, lu ne seras pas assez sot, je pense, pour le considérer comme un acte de violence.
— Elle ne consent donc pas à vous suivre?
— Si, mais il a été arrêté entre nous qu'elle feindrait quelque résistance, afin de ne pas se montrer trop ouvertement ingrate envers ses bienfaiteurs.
— Oh ! la petite rusée ! s'écria François.
— Ainsi voilà qui est convenu, résuma le baron.
— C'est entendu, dit François.
— Je n'ai pas besoin de le recommander la plus grande discrétion, fitie gentilhomme. Songe qu'il y va de la place et de les cinquante louis !
— Soyez tranquille ! promit le valet. Le fils de ma mère n'est pas un imbécile.
— Tu es libre, dit le baron en lui montrant la porte. François se retira.
— Enfin ! elle est à moi ! s'écria-t-il, en se renversant moelleusement dans son fauteuil.
Le lendemain, lorsque Phémie parut, le gentilhomme, après l'avoir longtemps suivie des yeux, se tourna vers elle.
— Dites-moi, Phémie, prononça-t-il d'un ton dégagé, je pense qu'il vous sera indifférent que j'emmène à Auteuil une personne...
-= Une femme? fit la vieille fille, sans attendre la fin de la phrase.
— Oui, une femme.
— Jeune?
— Dix-huit ans.
— Au contraire, dit joyeusement Phémie, ce sera plus gai.
— Peut-être pas dans le commencement, corrigea le baron. Vous savez ce que c'est qu'une jeune fille...
— Ah ! c'est d'une jeune fille qu'il s'agit?
— Oui.
— Sage?
— J'en donnerais ma tête à couper.
— Peste ! il vous faut des primeurs, ricana la vieille coquette avec un sourire lubrique.
— Aussi elle fera peut-être quelques difficultés tout d'abord, hasarda M. de Pierre-Lisse.
— Bon ! je connais ça, fit M"* Cabasson avec un mouvement d'épaules.
— Il ne faudra pas y faire attention, n'est-ce pas?
— Parbleu ! elle s'y fera, monsieur le baron, elle s'y fera. Quand parlonsnous ?
— Dans quelques jours, je l'espère, répondit le baron. Il serait donc urgent de se procurer du linge de rechange pour la personne dont je vous parle.
— Rien n'est plus facile.
— Allez donc aujourd'hui même chez une lingère et choisissez les objets indispensables.
Phémie partit comme un Irait. Elle comptait recevoir une bonne remise de la marchande chez laquelle elle se rendait.
Le baron rayonnait. Devant lui s'aplanissaient tous les obstacles.
Pendant ce temps, Brissot, fidèle à la promesse qu'il & était faite, montait régulièrement tous les soirs une interminable faction devant l'hôtel do La Tournaye.
Huit jours durant, il se condamna à ce labeur ingrat, sans-rien remarquer qui attirât son attention.
— Décidément, pensa- t-il, je me suis alarmé à tort.
Le neuvième jour, il se décida à aller chez la duchesse; il trouva Hartmann et Papillon à leur poste ; il causa longuement avec Raymonde,qui n'avait jamais été plus gaie, avec Marcelle, qui le leçut avec la sérénité des meilleurs jours.
— J'étais fou ! se dil-il en les quittant.
Et il alla rejoindre ses amis, qui le raillèrent doucement sur sa longue absence.
Quand il rentra chez lui, il avait perdu jusqu'au souvenir des craintes qui l'avaient assiégé.
Le lendemain, pas plus qu'il ne l'avait fait la veille, il n'alla reprendre sur la place Royale le poste qu'il y avait inutilement occupé pendant huit longues soirées.
Ce jour-là, Papillon se i)romenail de long en large dans le vestibule, quand on souleva le marteau de la porte cochère.
11 s'arrêta et vit Hartmann parlementer avec un homme vêtu d'un costume do portefaix. II lui sembla môme entendre prononcer sou nom, quoique l'inconnu parlât à voix basse.
Il s'avança.
— Eh bien ? que voulez-vous? demanda- l-il.
— Je désirerais parler au brigadier Papillon, répondit le portefaix.
— C'est moi, fit l'ancien soldat.
— Bien sûr? dit l'inconnu avec défiance.
— Eh ! oui, morbleu ! Que me voulez-vous?
Au lieu de répondre, l'homme tira de sa poche une lettre, qu'il lui tendit, salua gaucliement et se retira.
Le brigadier décacheta la lettre et lut :
f Mon cher Papillon,
• Par les précautions que j'ai prises pour cacher le but de mon voyage, vous avez i)U juger qu'il avait une gi-ande importance. Une circonstance foituite me rappelle à Paris ; mais ma présence y doit être ignorée de tout le monde, même
de la duchesse. Il faut pourtant que je vous parle. Trouvez-vous donc ce soir, de onze heures à minuit, sur la place du Palais- Royal. J'irai vous y rejoindre.
I Ne vous étonnez pas si ce n'est pas moi qui vous écris. Dans le cas où cette lettre s'égarerait, ou ne vous parviendrait pas directement, je ne voulais pas que personne jmt reconnaître mon écriture.
a Surtout pas un mol à qui que ce soit! Il y va des intérêts les plus graves! A ce soir, sans faute !
i Lucien de La Tournaye. §
— Comment! s'écria le brigadier tout bouleversé. Le duc est à Paris! Lui qui n'avait annoncé son retour que dans un mois!... il faut, en effet, qu'il soit arrivé quelque chose...
II tournait, retournait la lettre entre ses doigts, et l'examinait avec attention, comme s'il avait conçu quelques doutes sur son authenticité.
— Je comprends, se disait-il, que Lucien n'ait pas voulu mettre de sa main mon nom et mon adresse, car, ainsi qu'il me le fait judicieusement observer, si, pendant mon absence, ce billet était tombé entre les mains de Raymonde, de M"^ Marcelle, ou même de François, ils auraient certainement reconnu son écriture et n'eussent pas manqué de s'étonner que le duc s'adressât à moi, au lieu de s'adresser à sa femme... mais le corps de la lettre... rien ne l'empêchait de le faire lui-même... personne ne se serait avisé ici de décacheter un billet qui m'était destiné... excepté Ludivine peut-être, ajouta le vieux soldat en hochant la tête.
Il était très perplexe.
— Est-ce que Lucien serait malade, ou blessé, et n'oserait pas le dire, de peur que la lettre ne s'égarât entre d'autres mains que les miennes? C'est possible, après tout... de même qu'il est possible que, par surcroît de précautions, il ait eu recours à la plume du premier venu... Oui,, de toutes façons, il m'est impossible de manquer à ce rendez-vous.
Ce jour-là, vers trois heures de l'après-midi, Marcelle se promenait dans le jardin.
En passant près du puits, elle aperçut la fille du jardinier, qui tirait à grand'peine un seau d'eau.
— Attends, je vais t'aider, lui cria-t-elle.
Aussitôt elle s'approcha en courant, ramassa coquettement autour d'elle les plis de sa jupe, et saisit la corde, qu'elle tira courageusement.
La corde était mouillée; l'eau qui en dégouttait ruisselait sur les mains blanches de 3Iai'celle et coulait même le long de ses bras potelés, ce qui lui arrachait un petit rire nerveux.
Endn le seau atteignit la hauteur de la margelle. La jeune lille se précipita pour s'en emparer; mais sa main glissa sur le bord humide et moussu...
Elle poussa un grand cri et devint toute paie.
MONSEIGNEUPx
Ses compli ;cs étaient en train d'acliever leur œuvre. (Page 6G3.)
Dans le mouvement qu'elle venait de faire, la bague qu'elle portait s'était accrochée au Lord du sceau, avait glissé d^ son doigt et était tombée au fond du puils.
— Vous vous êtes fuit mal, mademoiselle? demanda la fillette.
— Non, mon enfant, ce n'est rien, répondit Marcelle. Elle s'éloigna, profondément troublée.
83"* Liv . 83
gg2 LE SECBET D'OR
La bague qu'elle venait de perdre était celle que Damis lui avait donnée.
Elle alla se réfugier au plus épais du massif et se laissa tomber sur une des chaises qui étaient rangées autour d'un vaste b'alon de verdure.
Si elle avait eu un miroir sous les yeux, elle aurait été effrayée de sa pâleur et de l'altéralion de ses traits. Elle ne se remit que longtemps après de l'émotion qui s'était emparée d'elle.
Enfin elle regagna l'hôtel, d'un pas encore mal affermi, et se réfugia dans sa chambre.
Volontiers elle aurait confié à Raymonde l'accident qui venait de lui arriver, mais elle craignait que la duchesse ne se moquât de ses terreurs enfantines. Elle garda le silence.
Quand vintle soir, elle était plus calme, mais non pas beaucoup plus rassurée. Elle s'enferma dans sa chambre à tour de clef, poussa le verrou, s'assit devant une table et prit un livre, qu'elle parcourut dun œil distrait.
Quoi qu'elle lit pour lire, elle n'y parvint pas. Les lignes se confondaient l'une avec l'autre, les caractères formaient une masse informe et mobile, semblable en tous points au bruissement d'une fourmilière.
De guerre lasse, elle ferma le livre, se leva et se dirigea vers son lit. Elle était bien sûre de ne pas dormir, mais cela la changerait.
Elle jeta les yeux sur la pendule, qui marquait onze heures un quart,
— Comment! il n'est pas plus tard que cela? dit-elle avec un soupir. Il lui tardait que la nuit fût passée.
Déjà elle défaisait le premier bouton de son corsage, lorsqu'il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la fenêtre.
Elle y courut, souleva les rideaux, mais, au même instant, une des vitres volait en éclats et, par le trou béant que la cassure avait fait, passait une main d'homme, qui tournait l'espagnolette et ouvrait vivement la croisée.
Marcelle poussa un cri, au moment où cet homme enjambait lestement l'appui de la fenêtre et sautait dans la chambre.
Elle ne se donna pas le temps de le regarder, et cependant elle vit que cet homme était mal mis et lui était absolument inconnu.
Pensant que c'était un voleur et voulant lui échapper elle courut vers la portedont elle ouvrit le verrou d'une main, tandis que, de l'autre, elle faisait jouer la clef dans la serrure. Elle se félicitait déjà d'avoir échappé au danger, car elle venait d'ouvrir la porte, mais, avant qu'elle en eût fianchi le seuil, un autre homme se dressa devant elle.
Elle recula, par un mouvement instinctif, et reconnut François. Elle crut qu'il avait entendu du bruit et qu'il venait à son secours.
— Ah ! c'est vous, François, dit-elle d'une voix étranglée par la peur. Tenez... là, là... un voleur...
En même temps, elle désignait du doigt la croisée ouverte et l'homme qui avait pénétré dans sa chambre; mais, en même temps aussi, elle vit entrer un autre homme.
Elle se rapprocha de François, pour qu'il lui vîat en aide; mais François referma iran'iuilleraenlla porte et se piit à sourire.
— Oui, oui, disait-il à mi-voix... un simulacre de défense... Nous savons que c'est convenu d'avance.
Marcelle lut sur son visage une telle expression d'impertinence et de cynisme, qu'elle comprit aussitôt que c'était fait d'elle.
Pourtant elle ne soupçonnait pas la vérité, lorsque, par le môme chemin qu'avaient suivi ses deux premiers agresseurs, elle vit apparaître M. de Pierre- Lisse.
— Ah ! misérable ! rugit-elle, c'est donc vous qui... Elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase.
Le baron fit un signe, les deux hommes qui l'avaient précédé se ruèrentsur la jeune fille et la renversèrent.
L'un d'eux tenait à la main un bâillon tout préparé, qu'il lui apj)liqua sur la bouche et qu'il noua avec force; l'autre tira de sa poche un paijiiet de cordes, avec lesquelles il attacha patiemment et solidement les pieds et les mains do Marcelle.
François, les mains croisées sur le dos, assistait à cette scène.
— Là! ne serrez pas trop fort, disait-il, puisque c'est une frime...
Témoin du soin scrupuleux avec lequel ces deux coquins s'acquillaient de leur besogne, il murmurait en regardant Marcelle :
— Quelle drôle d'idée de se laisser saucissonner comme cela pour se faire enlever ! C'est moi qui aimerais bien mieux m'en aller sur mes deux pieds, j)yr la glande porte !
Tout en suiveillant ses auxiliaires, M. de Pierre-Lisse promenait dans la chambre de Marcelle un regard invesligaleur.
Ses complices étaient en train d'achever leur oeuvre, la jeune fille était réduite à l'impuissance, (juand l'attention du baron fut attirée vers un coiïiet, qui se trouvait au beau milieu du marbre de la commode.
Il fit quelques pas et s'approcha du meuble, sur lequel il se pencha,
— Ah ! par exemple ! murmura- t-il, voilà qui est singulier!
Il se tourna vers Marcelle, comme pour lui demander une explication; mais, voyant qu'elle était dans l'impossibilité de lui répondre, il e.xamina de plus près l'objet qui avait frappé ses regards.
— Comment ce coffret se trouve-t-il ici? dit-il à voix basse.
Sans autre forme de procès, il s'en empara et le mit sous son bras.
— Et vile, partons ! ordonna-l-il.
Toute cette scène, qui exige tant de place dans le récit, et dont nous omettOLs à dessein les détails répugnants, s'était ])assée en moins de cinq minutes.
Sur l'ordre du baron, ses deux complices saisirent la jeune fille par la tête et par les pieds, la chargèrent sm' leurs éjjaules, comme un fardeau, et se dirigèrent vers la ])0rle.
Fiançois prit les devants, toujours très-étonné de ce qui se passait.
çgj LE SECRET D'OR
Diôle d'idée tout de même! dit-il une seconde fois, en ouvrant la porte de la
chambre.
Le sinistre corlège, dont M. de Pierre-Lisse formait l'arrière-garde, se rail alors en marche à travers les escaliers, descendant avec des précautions infinies.
Fort heureusement, le tapis dont les degrés étaient couverts amortissait lebruil de leurs pas. Ils atteignirent sans encombre le vestibule.
Au moment où ils passaient devant la loge du Suisse, Marcelle essaya de se débattre et de pousser un cri. Son bâillon et les liens qui la maintenaient l'en empêchèrent.
D'ailleurs, elle aperçut Hartmann, la tête appuyée sur le bras, dormant à poings fermés sur la table. Elle devina que le pauvre diable était hors d'étal de lui porter secours.
Mais Papillon, qu'était-il devenu? Pourquoi n'était-il pas là?
Pendant que Marcelle, à demi-sulToquée, sentant qu'elle était victime d'un guet-apens savamment combiné, essayait de résister encore, François, marchant d'un pas allègre, avait ouvert la porte cochère.
Sur la place, au coin des arcades qui aboutissaient à la rue Saint-Antoine, stationnait une chaise de poste, attelée de quatre chevaux vigoureux.
Le baron se dirigea de ce côté, ouvrit la portière et fit placer Marcelle sur la banquette de derrière. Cela fait, il lira de sa poche une bourse, qu'il tendit aux deux misérables dont il avait acheté le concours, et qui s'éloignèrent à loules jambes.
Alors M. de Pierre-Lisse monta en carrosse auprès de la jeune fille. François grimpa lestement sur le siège de derrière, et la chaise de poste disparut dans les profondeurs de la rue Saint-Anloine.
Evidemment les postillons, largement payés, savaient quel était le but de leur voyage et ne demandaient qu'à brûler le chemin, afin de rentrer plus tôt chez eux, car la chaise roulait avec une rapidité vertigineuse sur le pavé sonore, dont les fers des chevaux affolés faisaienljaillir des myriades d'élincelles.
En moins de trois quarts d'heure, le lourd carrosse s'arrêtait à Auteuil devant la porte de la maison que le baron avait louée.
Au bruit des roues, la porte s'ouvrit, et Phémie parut, tenant une bougie à la main.
Avec de grandes difficultés, le baron et François transporlèrent Marcelle dans la chambre qui lui était destinée, la posèrent sur le lit et détachèrent le bâillon et les cordes qui la retenaient.
La pauvre enfant avait totalement perdu connaissance.
— Bah ! disait Phémie, ce ne sera rien que ça. j'en ai vu bien d'autres!
Le matin même de ce jour néfaste, une lettre était arrivée à l'adresse de François. Elle était du baron, qui lui écrivait d'accourir sans j)lus tarder. François alla trouver Papillon. Il avait les larmes aux yeux.
— Je viens, dit-il, de recevoir un mot, qui m'annonce que ma mère est fort mal et désire me voir.
En même temps, il tendait au brigadier, non pas la lettre qu'il avait reçue, mais une autre, qu'il avait préparée, et sur laquelle, en guise de pleurs, il avait répandu quelques gouttes d'eau.
Papillon fut très touché de ces marques de douleur, et trouva qu'en effet le cas était exceptionnellement intéressant.
— Va, dit-il, avec un geste de contrariété, et reviens le plus tôt que tu pourras.
— Dans deux heures je serai là, promit le valet.
Quelques minutes après, il arrivait chez M. de Pierre-Lisse.
— Ah ! te voilà! fit le baron. Eh bien ! es lu toujours prêt à me servir?
— Toujours, répondit François, moyennant cinquante louis.
— Voici d'avance les vingt-cinq que je t'ai promis, fit le gentilhomme.
— C'est donc pour aujourd'hui? demanda le laquais
— Pour ce soir.
— A quelle heure?
— Onze heures.
— Mais Papillon?...
— Papillon sera à onze heures sur la place du Palais-Royal.
— Et Hartmann?
— Voici pour lui, dit le baron en tirant de sa poche une fiole imperceptible.
— Qu'est-ce que cela? demanda François effrayé. Ce n'est pas du poison, au moins?
— C'est tout simplement une décoction de pavots, répondit le gentilhomme.
— Mais comment la faire boire à Hartmann?
— Dans un verre de vin.
— A quel moment?
— Dès que Papillon sera parti.
— Bien.
— Procure-toi donc d'avance une bouteille de bon vin. Fais tourner la lôte au Suisse pendant dix secondes, verse dans son verre le contenu de celle fiole et tu le verras, un quart d'heure après, dormir d'un si bon sommeil qu'un coup de canon ne le réveillerait pas.
— Ensuite? fit le valet.
— Il ne nous reste plus qu'à prendre nos dispositions à l'intérieur de l'hôlel, dit M. de Pierre-Lisse.
— Ah! je comprends! s'écria François. Pendant la journée, j'encloue le verrou de la porte de M"'= Marcelle... j'enlève la clef de la serrure...
— El M"'' Marcelle, en rentrant dans sa chambre, interiompil le baron avec un dédaigneux mouvement d'épaules, s'aperçoit des maladresses que lu as . X)mmises. Elle a peur, elle va demander asile à la femme de Papillon ou à la duchesse, de sorte que noire plan échoue...
— Mais puisqu'elle conseul... lil observer le laquais.
— Sans doute, elle consent, dit le baron en se mordant les lèvres, car il avait
failli se trahir; mais elle consent, à la condition de ne paraître avoir cédé qu'à la
oolence...
C'est juste, dit François convaincu; mais, alors, comment faire ?
Tandis que, poursuivit le gentilhomme, si tout à l'heure, en entrant dans
la chambre de Marcelle, on trouve les persiennes et la croisée ouvertes, un carreau cassé, il devient évident pour tout le monde qu'elle a été enlevée de
vive force.
C'est ma foi vrai ! s'écria le valet avec une nuance d'admiration.
Ajoutons à cette mise en scène, déjà assez compliquée, une échelle dressée
le long du mur, -continua M. de Pierre-Lisse, et Marcelle est complètement innocente, aux yeux de ses amis, du rapt dont elle a été victime.
— Vous avez raison, monsieur.
— Donc il ne s'agit que de se procurer une échelle assez haute pour atteindre la fenêtre de sa chambre.
— Oh ! si ce n'est que cela, il y en a deux sous le hangard, au fond du
jardin.'..
Et lu es sûr qu'elles sont assez longues pour remplir le but que nous nous
proposons?
— Je m'en suis servi plus de dix fois.
Alors n'en parlons plus, fit le baron. Dès que Papillon sera parti, vide ta
bouteille avec Hartmann ; dès qu'Hartmann sera endormi, ouvre-nous la porte cochère et donne-nous l'échelle.
— Est-ce tout?
— Pas encore. Pendant que nous tenterons l'escalade, tu monteras par l'escalier intérieur de l'hôtel jusqu'à la porte de Marcelle, et, dans le cas oîi, par un dernier scrupule, facile à comprendre, elle tenterait de fuir en nous voyant paraître, lu lui couperais la retraite et tu la ramènerais dans la chambre.
— A merveille, dit François. Ma foi! monsieur le baron, mes compliments sincères. Vous avez tout prévu.
— Donc à ce soir, fit le gentilhomme. Si mes calculs sont exacts, à onze heures et demie tout sera fini.
M. de Pierre-Lisse ne s'était pas trompé.
A dix heures et demie, tout le monde était couché à l'hôtel de La Tournaye, excepté Papillon, Hartmann et François.
Vers dix heures trois quarts, le vieux soldat appela François.
— Ecoute, lui dit-il, je suis absolument forcé de m'absenter. Tu vas prendre ma place au pied de l'escalier et tu n'en bougeras pas avant que je sois rentré.
Le valet fit un signe d'assentiment.
— Si tu observes fidèlement ta consigne, ajouta le brigadier, je te donne un bel écu de six livres, sinon je te casse les reins à mou retour.
— Soyez tranquille, dit François, j'aurai soin de ne pas m'y exposer.
— A la bonne heure ! fit Papillon, qui ne pouvait pas comprendre le double sens de cette phrase équivoque.
11 s'en alla, après avoir recommandé à Hartmann de faire bonne garde.
Dès que la porle se fut refermée derrière le brigadier, François entra dans la loge d'Hartmann, en poussant un long bâillement.
— Que le diable emporte votre biigadier! dit-il avec humeur. J'ai précisément ce soir une envie atroce de dormir, et puis... ce matin... vous savez... la vue de ma mère malade... ça m'a remué... j'éprouve le besoin de me remettre... Si nous buvions une bouteille de vin?
— Il vautrait l'abord afoir la poudeille, fit observer le Suisse.
— Je n'ai qu'à aller la chercher, dit François.
— Non, non. Che ne fous laisserai bas sordir,
— Mais je ne veux pas sortir. La bouteille est dans ma chambre.
— Et ça n'est bas tu fin te M. le tue?
— Sur l'honneur, non! C'est une bouteille d'excellent bourgogne, que j'ai achetée ce matin, avant de rentrer à l'hôtel.
— C'est tifférent. fit Hartmann. Alorsse on peut la poire.
— Je cours la chercher, dit François.
— Allez, mais tébêchez-fous.
Le laquais revint au bout de deux minutes avec la bouteille en question. Hartmann prit deux verres dans une armoire, et ils s'attablèrent. Ils vidèrent d'un ?;eul trait leur premier verre.
— Pon fin! fit le Suisse, en faisant claquer sa langue contre son palais.
— N'est-ce pas? dit Fiançois.
Il versa une seconde rasade... la bouteille était vide. Tout à coup il prêta l'oreille.
— Quoi lonc? demanda Hartmann.
— N'avez-vous rien entendu?
— Rien.
— je suis sûr pourtant qu'on a frappé à la porte.
— Fous rôfez, mon cher.
— Pas du tout.
— Che fous tis que si.
— Je parie que non, proposa François.
— Eh pien, soit! Che fous barie une poudeille tu même fin.
— Ça y est, dit François, qui tendit sa main. Topez là. Le Suisse topa.
— Eh bien! allez-y-voir, dit le laquais.
— Fous poufez fous flatter d'être endcdé ! fit Hartmann en se levant; mais che feux cagner ma poudeille, c'hy fais tut te même.
Il se dirigea vers la porte cochère, qu'il ouvrit. Bien entendu, il ne vit personne.
— Allons, fenez foir! cria-t-il. Che fous tissai.-^ pien que fous afiez rêfé.
— C'est possible, répondit François. Je m'en rapporte à vous; j'ai perdu mon pari alors.
— A la ponne heure! dit le Suisse, en refermant la porle. El il revmt prendre sa place en face du huiuais.
CC8 l'E SECRET D'OR
Si courte qu'eût été son absence, elle avait suffi largement à François pour vider dans le verre du Suisse le contenu de la fiole que lui avait donnée le
baron.
— A voire santé! dit-il en choquant son verre. Demain nous boirons Tautre
bouteille...
Sans défiance , Hartmann vida jusqu'à la dernière goutte.
Un quart d'heure s'était à peine écoulé, qu'il fut pris d'un sommeil invincible. Il s'efforça de lutter, mais il s'affaissa 2)iéntôt iaf h iable, et, après avoir inutilement essayé à deux ou trois reprises de se relever, il s'endormit.
Ce fut ainsi que François demeura maître de la place.
Pendant ce temps. Papillon s'était dirigé d'un pas agile vers le Palais-Royal.
Onze heures venaient de sonner quand il y arriva. La place était complètement déserte.
Chaque fois que le brigadier voyait poindre une ombre à l'extrémité de la place, il s'arrêtait, croyant toujours voir paraître son fils d'adoption.
Cependant la première demi-heure ne lui sembla pas trop longue. Il en fut tout autrement de la seconde.
Quand sonna minuit, l'inquiétude succéda à l'impatience. Les soupçons qu'il avait conçus tout d'abord sur l'authenticité de la lettre qu'on lui avait remise lui revinrent à l'esprit.
— Est-ce qu'on se serait moqué de moi? se demanda-t-il.
Il ne croyait encore qu'à une mystification ; mais plus s'éloignait l'heure fixée pour le rendez-vous, plus son inquiétude augmentait.
— Dans quel but aurait-on fait cela? se disait-il.
Une fois lancé sur la pente de l'hypothèse, sa pensée se mit à vagabonder. - A minuit et demi, il ne tenait plus en place. 11 se dirigea en courant vers l'hôtel, à la porte duquel il frappa.
Rien ne bougea.
— Cet animal d'Hartmann s'est endormi? dit-il. Il souleva de nouveau le lourd marteau. Toujours même silence effrayant.
— Mais François devrait être là pourtant, murmura-t-il d'une voix étranglée. Une troisième fois, il frappa — si fort que les échos de la voûte en gémirent* Il eut beau prêter l'oreille, il n'entendit rien.
Alors, pris d'une sorte de délire, furieux et tremblant à la fois, il saisit le marteau et se mit à frapper comme un forgeron sur une enclume.
Dix minutes après, tout l'hôtel était sur pied.
La première, quoique la plus âgée, Ludivine accourut.
En se réveillant, elle s'était aperçue que son mari n'était pas auprès d'elle!
Aussitôt elle avait bondi hors de son lit et avait passé à la hâte un jupon et une camisole. Elle descendit les escaliers quatre à quatre et arriva près de la porte, à laquelle son mari heurtait toujours.
— Qui est là? Qu'y a-t-il? demanda- t-elle très-surprise. "^
6Gy
Il prit le verre qui se trouvait en face d'Uatuiann. (l^age 070.)
C'est moi, morbleu! rëppiulil Papillon.
— Toi! C'est bien lail! A-l-oii jamais vu un honnête homme resler dehors ù pareille heure! Et Hartmann, où est-il ? Pourquoi n'ouvre-t-il pas la porte ?
— Eh! raille tonnerres! est-ce que je lésais.* fit le brigadier exasjièré. Ouvre-la toi-même, la porte, nous verrons après...
Ludivine pénétra dans la loge du Suisse et le vit dormant d'un profond sommeil. Elle lira le cordon, la porte s'ouvrit.
84 "'• Liv. 84
g^Q LE SECRET D'OR
Papiîion se rua comme un ouragan dans la loge.
Hartmann n'avait pas fait un mouvement.
Le vieux soldat aperçut alors sur la table une bouteille vide et deux verres.
Il eut un pressentiment sinistre.
Où est François? Qu'est devenu François? demanda-t-il coup sur coup.
Personne ne lui répondit. ^
— Attendez-moi là, fit Papillon.
Il monta précipitamment à la chambre du domestique. Elle était vide.
— Parti! s'écria le brigadier avec un accent de terreur secrète. Qu'est-ce que cela signifie?...
11 redescendit auprès des femmes de la maison, qui s'elTorçaient eu vain de rappeler le Suisse à la vie.
— M'"Ma duchesse est ici? demanda-t-il brièvement.
— Oui, répondit Ludivine.
— Bien, fit le vieux soldat. Et M"" Marcelle?
— Elle est montée chez elle vers dix heures, répondit la camériste.
— Et depuis ce moment, Tavez-vous revue?
— Non.
— Suivez-moi, dit brièvement Papillon.
Escorté des quatre femmes, il franchit de nouveau l'escalier. La porte de la chambie occupée par Marcelle était ouverte.
Ils entrèrent.
Le lit n'était pas défait, mais il était foulé; la croisée était ouverte également; à terre brillaient les morceaux de la viti-e brisée...
Papillon se pencha au dehors. Il aj)erçut l'échelle encore dressée contre le mur... il ne douta plus... Marcelle avait été enlevée; François était complice du ravisseur. La lettre qu'on lui avait adressée n'avait d'autre but que de Téloigaer. Hartmann avait été endormi à l'aide d'un narcotique. .
La vérité apparut aux yeux de tous.
— Silence ! fit le brigadier. Toi, ordonna-t-il à sa femme, retourne auprès de la duchesse, et pas un mot de ce que nous venons de découvrir !
Ludivine s'empressa d'obéir.
— Vous, continua-t il, en se tournant vers les autres femmes, vous allez rester près d'Hartmann jusqu'à ce que j'aie ramené le docteur Rousseau.
Papillon se rendit chez le docteur.
— M. Rousseau est à Versailles, répondit son domestique; mais il a promis de revenir aujourd'hui même et m'a donné l'ordre de l'attendre.
— Bien, dit le brigadier, priez-le de passer à l'hôtel de La Tournaye, dès que cela lui sera possible.
Il sortit et alla chez un autre médecin, lequel se leva et s'empressa de l'accompagner.
' Le docteur entra dans la loge et liouva le Suisse toujours endormi. Il prit le verre qui se trouvait en face d'Hartmann, le sentit et secoua gravement la tète.
Dix gouttes environ restaient au fond du verre, il les versa dans sa bouche et les dégusta lentement.
— Vous ne vous êtes pas trompé, dit-il enfin au vieux soldat, qui, chemin faisant, lui avait communiqué ses craintes, on a versé dans ce verre, une décoction de pavots.
Aussitôt il lira de sa poche un réactif puissant, dont il s'était muni d'avance, entr'ouvrit les lèvres et les dents du Suisse et lui fit avaler deux cuillerées de ce liquide.
L'effet ne se produisit pas immédiatement; mais au bout de quelques minutes, Hartmann fit un mouvement. Un instant après, il ouvrit les yeux et parut très surpris de voir tant de monde autour de lui.
Enfin, aprèâ an long quart d'heure de soins empressés, il revint à lui.
Papillon congédia le docteur et renvoya les trois femmes, dont la présence n'était plus nécessaire.
Quand il fut seul avec le Suisse, il l'interrogea.
Malheureusement, celui-ci ne répondit d'abord qu'avec peine aux questions que lui adressait le vieux soldat. Une grande heure s'écoula, avant qu'il fût en état de raconter ce qui s'était passé.
— Imbécile! s'écria le brigadier avec un accent de sombre colère.
— Pourquoi? demanda vivement l'Helvétien. Papillon lui fit part de la terrible vérité.
Hartmann devint livide. Sans prononcer une parole, il se dirigea vers l'armoire qui se trouvait auprès de lui, y prit un pistolet chargé, l'arma, le posa sur sa tempe et fit feu.
Fort heureusement, le vieux soldat ne l'avait pas quitté des yeux. Au moment où le Suisse appuyait sur ia détente, le brigadier se précipita en avant et lui poussa le bras.
Le coup partit, mais la balle ne fit qu'effleurer le cuir chevelu et alla se loger dans le mur, oîi elle s'enfonça.
— C'est pour celui qui s'est joué de toi et de moi qu'il fallait garder cette balle, lui dit Papillon.
— Non, disait le pauvre Hartmann, qui s'arrachait les cheveux; fous auriez lu me laisser vaire... La segonde vois ! C'est la segonde vois que ça m'arrifei... Che ny sur fi frai pas!
— Allons, allons! pas denfantillages! fit le brigadier. Vous vivrez pour vous venger.
— Oh! OTii, dit l'Helvétien en brandissant son énorme poing fermé.
— Vous me le promettez?
— Oui, monsieur Papillon.
— Et vous me jurez de ne pas renouveler la tentative de suicide que vous venez d'accomplir?
— Che fous le chure !
— Sur les cendres de la pauvre Justine?
— Chère petite femme ! Si elle me foyait... dit le Suisse, en essuyant une
672 Lt: SECRET 0OR
larme. Oui, monsieur Papillon clie fous le chure sur la lêle de ma baufre Chustine! mais ch'y mets une gontition...
— Laquelle?
— C'est que si che técoufre le missérable...
— Ah ! ce n'est pas moi qui vous en emi)êcherai ! .interrompit le brigadier. Maintenant rappelez-vous bien tout ce que vous savez et cherchons ensemble quel peut être le vrai coupable.
L'Helvétien n'aurait pas mieux demandé que de fournir de plus amples explications, mais il n'avait rien vu, rien entendu. Tout ce qu'il put faire, ce fut de raconter comment François l'avait invité à boire et l'avait endormi. La complicité de ce coquin devint donc pour eux un fait avéré.
Papillon était Irès-embarrassé. Comment annoncer cette terrible nouvelle à la duchesse?
Il fallait bien s'y décider pourtant.
Il gravit le premier étage et frappa à la porte de la chambre.
— Entrez, dit Raymonde.
Le vieux soldat entra, fort troublé, quoiqu'il affectât de sourire. La jeune femme était très-inquièle.
— Ludivine m'a dit que vous étiez à la porte, lui dit-elle. Comment cela se fait-il ?
— C'est ce pauvre diable d'Hartmann qui s'était endormi et que je ne pouvais pas parvenir à réveiller.
— Alors François aurait dû ouvrir.
— François n'était pas là, madame.
— Où était-il donc?
— Je l'ignore, je crois même qu'il a définitivement quitté l'hôtel.
— Pourquoi le croyez-vous ?
— Parce que je viens de monter dans sa chambre, où je n'ai trouvé ni lui, ni son linge, ni ses habits.
— Comment! sans nous prévenir! s'écria Raymonde interdite. Papillon ne répondit pas.
— Mais, vous-même, comment étiez-vous dehors à cette heure? reprit-elle. Il lui tendit la lettre qu'on lui avait écrite.
— Quoi! le duc est à Paris, et il se cache de moi! dit la jeune femme.
— Non, madame, il n'y est pas. Celte lettre n'avait pas d'autre but que d me faire quitter l'hôtel...
— Est-il possible !
— De même que le sommeil d'Hartmann n'était pas naturel.
— Que voulez-vous dire? On l'avait endormi?
— Oui, madame, à l'aide d'un narcotique.
— Qui?
— François.
— Mais alors on voulait donc nous voler? dit Raymonde effrayée.
— Evidemment, répondit Papillon.
— Alors, c'est au trésor du prince Adjir qu'on s'est attaqué? dit la duchesse.
— Non, madame,
— Cependant nous ne possédons ici d'autre richesse que notre argenterie et nos bijoux... mais ils sont sans valeur à côlé de celui-là.
— Aussi n'est-ce pas non plus à vos bijoux qu'on en voulait.
— A quoi donc ? interrogea Raymonde, parlez, vous me faites bouillir d'impatience !
— Calmez-vous, de grâce! si vous voulez que je ne vous cache rien, fit le brigadier avec douceur. L'argent a une valeur, c'est vrai... mais, aux yeux de certaines gens... il y a d'autres objets...
— Mais quels objets? demanda la jeune femme, que la peur commençait à gagner.
— A défaut d'objets... balbutia le vieux soldat, il y a les personnes...
— Les personnes ! dit Raymonde en se redressant. C'est donc contre un de ceux qui habitent cet hôtel que cette tentative était dirigée?
— J'en ai presque la certitude, madame.
— Mais il n'y a ici que Marcelle ou moi... -à moins que ce ne soit contre un de nos domestiques!
— Ce n'est pas contre vos domestiques, madame.
Raymonde prit sa tête à deux mains, comme pour l'empêcher d'éclater.
— Alors c'est contre Marcelle ! s'écria-t-elle. Papillon baissa la tête.
— Ainsi c'est vrai?... fît la duchesse. C'est de Marcelle qu'il s'agit?
— Oui, madame.
— Oh ! cette fois, vous ne m'échapperez plus, dit la jeune femme. Répondez : qu'est-il arrivé? Où est Marcelle ?
Le brigadier avait amené peu à peu Raymonde à deviner ce qui s'était passé et à nommer elle-même la victime de ce guet-apens. Il lui révéla avec le plus de ménagements possible ce qu'il avait découvert, jusqu'à ce qu'enfin la vérité tout entière s'échappât de ses lèvres.
— C'est impossible! fit la duchesse, excessivement agitée. Je veux m'assurei par moi-même... Laissez-moi, ou plutôt non, allez m'attendre dans la chambre je Ludivine.
Papillon sortit. Il avait atteint le l'îryiltat qu'il se proposait. La crise qu'il •edoutait, s'il avait annoncé trop brusquement cette nouvelle, ne s'éuiit j)as produite.
Cinq minutes après, Raymonde, guidée par le brigadier, consl;i(ait avec douleur (jue Marcelle avait disparu.
xm
LA MAISON FOBTIEn
pendant ce temps, Marcelle, étendue sur le lit, gisait immobile et glacée, quoi que tentât Phémie pour la rappeler à la vie.
En un clin d'œil, pourtant, la vieille fille avait fait sauter les boutons du corsage et dénoué les cordons des jupes de la pauvre enfant, dont elle bassinait les tempes et les mains avec de l'eau froide coupée de vinaigre.
Assis sur un fauteuil, le baron la regardait faire.
Ce qui prolongeait la crise à laquelle la jeune fille était en proie, ce n'était pas tant la conséquence du bâillon avec lequel on avait étouffé ses cris, que la colère et l'indignation qu'elle avait ressenties.
Il est certains caractères qui ont plus d'énergie que de force. C'est de ceux-là qu'on dit que la lame use le fourreau.
Marcelle était ainsi: Quand elle s'était vue assaillie, renversée, garrottée par les quatre misérables qui avaient envahi sa chambre, elle comprit que toute résistance était impossible. Tout son sang se révolta, tout son être frémit; mais ses forces trahirent son courage. Elle ne s'évanouit pas, elle suffoqua.
Ni Phémie, ni le baron ne paraissaient, du reste, très-inquiets de ce long anéantissement.
La vieille continuait avec un sourire cynique son métier de garde-malade; M. de Pierre-Lisse la suivait des yeux avec plus d'impatience que de crainte.
Enfin, Marcelle fit un mouvement.
— Je vous disais bien que cela ne serait rien, dit Phémie en se tournant vers le gentilhomme.
Il se leva, s'approcha de la jeune fille et lui fit respirer un flacon de sels, pendant que Phémie lui bassinait à nouveau le visage avec le linge mouillé qu'elle tenait à la main.
Quelques minutes après, la pauvre enfant ouvrit les yeux.
Phémie lui lendit un verre d'eau sucrée et de fleur d'oranger qu'elle avait préparé. Marcelle le repoussa avec tant de violence qu'elle en répandit le contenu.
— Laissez-moi, fit-elle d'une voix rauque.
— Là, là ! ma petite demoiselle, dit avec humeur Phémie, dont la robe était trempée, pas tant de façons ! Je ne suis pas ici pour recevoir vos rebulTades, moi !
Sans lui répondre. Marcelle se jeta en bas du lit et s'empressa de rajuster ses vêtements, car le rouge de la honte lui était monté au front, à l'aspect du désordre dans lequel elle se trouvait.
Elle n'avait pas encore aperçu M. de Pierre-Lisse. L'éclat de la lumière l'avait éblouie tout d'abord. Ce ne fut qu'après avoir remis en ordre sa toilette qu'elle promena dans la chambre un regard effrayé et reconnut le baron.
Elle le toisa avec mépris et chercha des yeux, une issue. Sa chambre n'avait .qu'une porte, et, pour l'atteindre, il fallait passer devant le gentilhomme. Donc, elle ne pouvait pas lui échap|)er. Elle ne l'essaya môme pas.
Elle se tint debout, silencieuse et hautaine.
— Allons, je vais faire le lit, dit Phémie, qui voulut s'approcher.
— Sortez ! ordonna Marcelle d'un geste impérieux.
La vieille fille haussa les épaules. Elle allait passer outre quand le baron l 'arrêta.
— Laissez-nous, dit-il avec douceur.
Phémie obéit. a
— Bonne nuit! fit-elle ironiquement, en fermant la porte.
M. de Pierre-Lisse s'avança de quelques pas au-devant de Marcelle.
— Eh bien, lui demanda-t-il avoc sou inflexion de voix la plus tendre, ôtesvous raisonnable maintenant?
La jeune fille dardait sur lui un regard haineux et courroucé.
— Vous le voyez, reprit le baron, il n6 fait j)as bon me résister. D ailleurs, vous êtes ici dans une maison isolée. Crier serait inutile, puis(iue peisonne ne viendrait à votre secours. Le plus sage est donc de vous résigner. Y ÔLes-vous disposée?
— Je crois qu'en eflet vous avez organisé de votre mieux le guet-apens dont vous m'avez rendue victime, répondit la jeune fille; mais j'espère que vous m'estimez encore assez pour être certain que je ne m'en rendrai jamais complice.
— Ne méjugez pas trop sévèrement avant de m'avoir entendu, Marcelle ! dit le gentilhomme avec une mansuétude hypocrite. Vous avez trop vécu dans Tinlimité du duc et de la comtesse pour ne pas être à peu près au courant de ce qui me concerne. Vous savez donc, très probablement, que j'ai jadis aimé une jeune fille dont les circonstances m'ont violemment séparé...
— Que vous avez indignement alxindonnée, corrigea Marcelle.
— Je ne discuterai pas sur les mots, fit le baron. Libre à vous de travestir la vériLé. J'avais si jieu abandonné Marguerite que mon j)remiersùin,en arrivant à l*aiis après dix longues années d'e.xil, l'utde me mettre à sa recherche. Je m'en
ouvris à ma cousine, qui consentit à me prêter son concours. Ceci, du moins, vous ne pouvez pas le nier,..
En disant ces mots, il leva les yeux sur la jeune fiHe, comme pour solliciter un geste d'assentiment. Marcelle ne bougea pas.
— Mais, reprit le gentilhomme, en autorisant ces recherches, je n'entendais pas qu'elles se prolongeassent éternellement. En outre, je n'avais pas encore jperçu votre gracieux visage; mon cœur était libre, je n'aspirais qu'à un avenir iranquille. Du jour oîi votre céleste beauté m'apparut, je crus possible de me créer un avenir heureux. Sous le feu de vos regards je me sentais renaître à la vie. Il me semblait qu'une ère de félicités nouvelle s'ouvrait devant moi, et je me pris à vous aimer de cet amour insensé, qui me dévore au point que je n'ai pas reculé devant un crime pour obéir à ses emportements.
Marcelle se contenait avec peine. Ses petites narines roses se dilataient, ses lèvres frémissaient, ses yeux brillaient de colère. Elle eut pourtant la force de ne pas éclater.
— Lorsque j'ai vu que cinq grands mois s'étaient écoulés sans qu'il fût possible de retrouver M"« de Lescarre, je me crus libre enfin de disposer de moi. Je ne voulais pas user, dans une attente stérile, le peu qui me reste de ma jeunesse, alors que je pouvais aimer comme les autres hdmmes, être aimé comme eux peut être... Ce fut alors que je m'ouvris loyalement de mes intentions à M. de La Tournaye. Je ne me faisais pas illusion, Marcelle. Je s-entais quelle différence d'âge existait entre nous deux. Je ne vous dirai pas que je comptais la combler seulement avec ma fortune et mon titre de baron. Non, j'espérais me la faire pardonner à force de tendresse, à force d'amour. Eh bien ! répondez : Ne vous laisserez-vous pas toucher par tant de sincérité? Serez-vous insensible aux tortures que je ressens, à la passion qui me consume?
— Monsieur, dit la jeune tille, si vous étiez aussi sincère que vous le prétendez, vous m'ouvririez à l'instant les portes de celte maison. Ce n'est pas à une prisonnière qu'il est loisible d'exprimer librement sa pensée.
— Je conviens que je me suis laissé entraîner un peu loin, fit le baron ; mais il est encore temps de tout réparer. Jurez-moi que vous m'avez écouté sans colère, que vous ne serez jamais à un autre que moi: fixez la date du jour où vous laisserez tomber votre main dans la mienne, et je vous reconduis à l'instant auprès de la duchesse...
— Je jure que je ne serai jamais votre femme, dit la jeune fille d'une voix vibrante.
— Prenez garde! fit le gentilhomme. N'irritez pas davantage une passion que j'ai moi-même tant de peine à maîtriser...
— Vous m'avez priée de vous réj)oadre avec ranchise, je l'ai fait, répliqua Marcelle. Tant pis pour vous si ma franchise vous déplaît.
— Ah! c'est ainsi? dit M. de Pierre-Lisse. Ni mes supplications, ni ma douleur n'ébranleront votre fierté? Qu'il soit donc fait suivant voire volonlé. Marcelle! Aussi bien, puisque rien ne saurait vous fléchir, je suis bien bon de me iniîneràvos pieds, de supplier, comme un amant transi, quand je suis le maiire
om
Et bien, lit Murcello, qui de nous deux est maître de l'autre? (Page 678)
de vous imposer mon amour. — Ah! vous neserez jamas ma femme, avez vous dit! Soit, vous serez ma maîtresse.
A ces mois, il s'approciia d'elle et lui prit brutalement la main.
La jeune fille poussa un cri.
— Oh ! vous ))Ouvez crier à volie aise, dil-il avec un ricanement féroce. Il n'y a ici que François et Kuj'hémie. François couche dans les communs, à cent pas 85"'« Liv. ' 85
de cette maison, et dort à poings fermés. Quant à Eupliémie, si elle venait ici, malgré mes ordres, ce serait plutôt pour aider à votre perte que pour la conjurer.
Marcelle était livide de terreur.
— Vous le voyez, ajouta le mJsérable, vous êtes cà moi, bien à moi. Nulle puissance humaine ne pourrait vous arracher de mes bras.
En prononçant ces paroles, il l'attira violement à lui et voulut l'embrasser.
Marcelle n'était pas femme à s'évanouir devant un danger, quand ce danger réclamait immédiatement son courage et sa présence d'esprit. Elle résista.
Alors, entre ce satyre et cette jeune fille, commença une lutte effroyable. Tandis qu'il déchirait les vêtements de Marcelle, elle lui labourait le visage avec ses ongles, chaque fois qu'il essayait d'approcher du sien ses lèvres impures.
Marcelle se défendait avec une énergie que son en veloppe fragile n'aurait pas laissé soupçonner.
Cependant elle n'était pas de taille à continuer longtemps ce combat horrible. Elle sentait décroître ses forces, tandis que s'augmentaient celles du misérable, depuis qu'il la voyait faiblir sous son étreinte.
Au bout de dix minutes de cette résistance héroïque, la jeune fille désespéra de son salut. Le lâche l'avait enfin acculée près du lit, sur lequel il la renversa avec une sorte de férocité sauvage.
Marcelle ferma les yeux et laissa tomber le long de son corps ses bras épuisés.
Sa main rencontra tout à coup un objet dur et glacial, dont elle s'empara. C'était la poignée de l'épée que M. de Pierre-Lisse avait négligé d'ôler.
Par un effort suprême, en s'arc-boutant sur le lit, elle repoussa le baron d'un vigoureux coup de pied et léussit à se dégager.
Quand il voulut se précipiter sur elle, il faillit presque s'enferrer sur la lame de l'épée dont la jeune fille était armée.
— Eh bien, fit Marcelle triomphante, qui de nous deux est maître de l'autre, à présent?
Le gentilhomme poussa un rugissement féroce.
— Oh ! vous avez beau faire, dit-il d'une voix haletante, vous serez à moi ! En même temps, il prit une chaise, qu'il plaça devant sa poitrine, comme un
bouclier.
— Si vous faites un pas, dit aussitôt la jeune fille en posant la pointe de l'épée sur sa poitrine, je me tue sous vos yeux.
M. de Pierre-Lisse hésita un instant devant l'attitude résolue de sa victime; mais sa fureur et ses désirs ne connaissaient plus aucun frein. Il n'était pas homme à reculer devant un nouveau crime. L'œil injecté de sang, les lèvres couvertes d'écume, il s'élança....
A peine avait-il fait un pas, qu'un éclair sinistre brilla, et Marcelle tomba à ses pieds.
Le misérable se jeta sur elle, décidé à ne rien respecter, pas même la mort., mais un tel flot de sang s'échappait de la blessure de Marcelle qu'il fut saisi d'horreur el se rejeta vivement en arrière.
En présence de cette catastrophe imprévue, l'ivresse de M. de Pierre-Lisse s'était dissipée. Ce ne fut pourtant pas la pitié qui l'arrêta, ce fut l'épouvante.
11 sauta sur le cordon de la sonnette et l'agita si fort qu'il le mit en pièces.
Dans son trouble, il oubliait qu'il avait défendu à sa femme de ménage de répondre à aucun appel de ce genre. •
Il s'en souvint, quand il ne la vit pas paraître. Alors il se préci|.ita comme un fou dans ruscaller, atteignit le rez-de-chaussée et trouva l'hémie en train de collalionner tranquillement.
— Eh bien ! cela ne va pas tout seul, à ce qu'il paraît, dit-elle avec un ignoble sourire, car les sonnettes font un vacarme!...
Elle n'acheva pas sa phrase. Elle venait de s'apercevrir que le baron tremblait comme la feuille, qu'il avait le visage en sang et que son jabot et ses dentelles en étaient couverts.
— Ah cà, que se passe-t-il? demanda-t-elle. Vous vous êtes donc égorgés?
— Vile; lit le baron sans lui répondre, courez chercher un médecin!
— Comment ! un médecin?.... Qu'est-il donc arrivé?
— Je vous le dirai plus tard, allez! Vous avez habité le pays, vous devez savoir où en trouver un.
■— Sans doute! je le sais, mais...
— Allez donc! fit le baron en la poussant vers la porte.
La vieille fille sortit, bien qu'elle ne s'en soupiàt guère; mais quand elle se vit seule, à cette heure de la nuit, au milieu du jardin, elle eut une peur effioyable. Elle le traversa en courant et arriva jusqu'à la grille, se croyant poursuivie par une horde de revenants.
Elle s'arma de courage, ouvrit la serrure et voulut s'élancer au dehors; le cœur lui manqua. Elle était sur la route de Paris à ^Versailles, à deux cents pas de la maison habitue par le médecin du pays... Un efibrt lui aurait sufiî pour la conduire jusque-là... elle ne put pas le faire.
Elle ne |)0uvait plus avancer ni revenir sur ses pas.
En ce moment, elle entendit sur la route résonner le sabot d'un cheval. Cela lui rendit un peu de courage.
Presque au même instant, cheval et cavalier passaient près d'elle avec la rapidité de la tempête.
— Monsieur! monsieur! cria-t-elle.
Le cavalier s'arrêta. Il n'approcha qu'avec une sage prudence ; mais, reconnaissant qu'il n'avait devant lui qu'une femme, plus morte que vive, il se pencha sur l'encolure de son cheval.
— Que me voulez-vous? lui demanda-t-il.
— Vous j)rier de me rendre un grand service, répondit-elle d'une voix, étranglée. Mon maître m'a ordonné d'aller à deux cents pas d'ici... m;iisla nuit est s profonde... j'ai une telle frayeur... qu'il m'est impossible d'avancer.
— Allons, remettez-vous, lui dit le cavalier avec douceur; vous n'êtes plus seule maintenant, n'ayez pas peur.
— Ah! dit Phémie, vous qui avez un cheval... si vous vouliez bien pousser jusque-là... en deux minutes, vous seriez revenu...
— Soit; où faut-il aller?
— Chez le docteur Lary, tout près de chez nous.... une petite maison avec une grille de bois peinte en vert... sur votre droite...
— C'est donc un médecin qu'il vous faut ?
— Oui, monsieur. Au plus vite, a dit mon maître.
— Alors ne vous dérangez pas; je suis médecin, moi, et si je puis vous être utile...
— Je le crois bien ! s'écria joyeusement la vieille fille. Venez et dépêchezvous !
Elle avait recouvré tout son sang-froid. Après avoir ouvert la grille, pour laisser entrer le docteur, elle prit la bride de son cheval et le conduisit à la porte de la maison.
Celui-ci mit pied à terre, attacha sa monture après une des persiennes du rez-de-chaussée et suivit son guide.
Ils montèrent au premier étage et trouvèrent M. de Pierre-Lisse en proie à une excessive agitation.
— Ah ! s'écria-t-il en apercevant le cavalier, vous êtes le médecin, monsieur?
— Oui, monsieur.
— Eh bien ! venez avec moi.
— De quoi s'agit-il?
— Une de mes parentes... en jouant avec mon épée... s'est fait une blessm-e assez dangereuse... je le crains, balbutia le gentilhomme.
— Mais, vous-même, fit observer le docteur, vous avez le visage en sang, monsieur ; vous ne feriez pas mal d'y passer un peu d'eau fraîche.
— C'est vrai, dit le baron de plus en plus décontenancé ; je ne m'en étais pas aperçu.
Le médecin remarqua certainement le trouble du genlihomme, car il l'enveloppa d'un regard scrutateur. Néanmoins il ne lui adressa aucune autre question.
— Conduisez-moi près de cette personne, dit-il en tirant de la poche de son habit une trousse volumineuse.
M. de Pierre-Lisse s'exécuta.
Le docteur entra dans la chambre.
Marcelle gisait sanglante et inanimée sur le tapis.
— Comment ! fît le médecin, vous avez laissé celte malheureuse femme dans cet état!
— J'étais si effrayé... il y a si peu de temps que cet accident est arrivé... répondit le baron.
Le docteur haussa les épaules et s'approcha de la jeune fille. Au moment où il s'agenouillait pour la prendre dans ses bras, il s'aiTÔta brusquement.
— Elle ! murmura-t-il. Elle ici !
Le gentilhomme n'avait rien entendu, mais le mouvement d'hésitation du médecin ne lui avait pas échappé.
— Qu'avez-vous? demanda-t-il d'un ton défiant.
— Rien, répondit le docteur. Je suis eflrayé comme vous, monsieur, de l'énorme quantité de sang que cette pauvre enfant a perdue. Depuis combien de tempa est-elle là?
— Depuis cinq minutes à peine, monsieur. Je dois même vous remercier de l'extrême diligence avec laquelle vous êtes accouru. Je ne vous attendais pas si tôt.
Le docteur avait saisi Marcelle dans ses bras et l'avait posée sur le lit.
— Dites à cette femme de préparer des bandes de toile et de la charpie, ordonna-t-il.
Phémiene savait plus où elle en était, Cedénoûment tragique d'une comédie dont elle avait ri jusqu'alors, bouleversait toutes ses idées.
Le baron lui enjoignit, d'un geste impérieux, l'ordre d'aller chercher ce que demandait le docteur, et elle disparut, mais en jetant derrière elle un dernier regard.
Quant à lui, il se posta dans un fauteuil, à l'angle la plus reculée de la pièce, et observa ce qui se passait avec une in<iuiélude à laquelle la présence d'un inconnu n'était certainement pas étrangère.
Le docteur avait ouvert sa trousse, y avait pris de la charpie, une bande de toile et divers instruments de chirurgie. Il avait ouvert le corsage de Marcelle et misa nu la plaie, qu'il bassinait d'une main légère avec de l'eau froide.
Le sang coulait toujours, quoique plus lentement déjà. La blessure était placée au-dessus du sein gauche et présentait à l'œil une certaine gravité. Cependant, après l'avoir sondée, le médecin parut un peu rassuré.
— J'espère que cela ne sera pas dangereux, dit-il. La pointe de l'épée a rencontré une côte, sur laquelle elle s'est heureusement arrêtée. Cependant cette jeune fille a besoin de grands ménagements.— il faut qu'elle soitseule et surtout jouisse du plus profond repos.
Alors, se tournant vers le baron, tout en étanchant le sang qui s'échappait de la blessure :
— M'est-il permis de vous demander, monsieur, lui dit-il, si c'est à la suite d'une scène violente que cet accident s'est produit?
— Mais... monsieur... fit le gentilhomme déconcerté.
— Répondez, insista le docteur. Croyez que ce n'est pas pour obéir à une vaine curiosité que je vous interroge, mais bien pour remplir les devoirs de ma profession.
— En quoi cependant une telle question peut-elle avoir la moindre valeur au pomt de vue médical ? dit le baron.
— Elle en a une énorme, monsieur. Il est évident que si c'est à la suite d'une scène violente que ce malheur est arrivé, et si c'est vous qui l'avez provoquée, il ne faut pas que vous soyez là quand cette enfant ouvrira les yeux; sinon il peut surgir des complications que ma science ne saurait empêcher.
— Mais pourquoi supposez-vous qu'une scène violente a eu lieu? demanda le gentilhomme, à qui il répui,mait de dire la vérité.
Parce qu'il est certain que cette jeune fille a tenté de se tuer, répondit le
médecin. Voyez, monsieur : le coup a porté de haut en bas; donc elle a dû lever les bias pour se frapper elle-même.
— Eh bien! c'est vi^ai.... confessa M. de Pierre-Lisse, vaincu par la logique de ce raisonnement.
— Scène de quelle nature? interrogea le docteur.
— Comment ! vous exigez....
— J'exige que vous répondiez nettement, ou je me relire à l'instant, interrompit le médecin.
— Je serai donc franc, monsieur, dit le baron, quoiqu'il soit toujours pénible de mettre un étranger dans certaines confidences....
— Vous n'avez rien à craindre de moi, monsieur. J'ai sur la conscience de bien autres secrets que celui dont il s'agit, et je les ai toujours gardés.
— J'en suis convaincu, monsieur. Donc je n'hésite pas à vous dire la vérité. Cette jeune personne est ma puj)ille. Elle aime un jeune homme, à qui je refuse d'accorder sa main. Tout à l'heure, elle m'a menacé de se tuer, si je ne donnais pas mon consentement à ce mariage. J'ai résisté, je me suis emporté, elle s'est emi)arée de mon épée et alors... vous savez le reste, monsieur.
Pendant cette explication ; le docteur avait les yeux fixés sur le gentilhomme et le regardait d'un tel air que celui-ci baissa les yeux.
Assurément, le médecin ne croyait jias un mot de celte fable, car il laissa écliapper un sourire empreint d'un méi)ris écrasant. Néanmoins il ne fit aucune observation.
— Ainsi je neme trompais pas, dit-il. Eh bien ! cela suffit, monsieur. Vous ne pouvez pas rester ici. Veuillez passer dans la pièce voisine et attendre que je vous auiorise à revenir.
M. de Pierre-Lisse hésitait encore.
— A moins que vous n'aimiez mieux que je vous cède la place, ajouta sèchement le docteur.
Le gentilhomme s'éloigna. Précisément, Phémie revenait avec le linge et la charpie qu'elle avait préparés.
— Quand j'aurai besoin de vous, je vous appelerai, lui dit le médecin, en la congédiant d'un geste.
Il resta seul avec Marcelle ; mais il s'aperçut que le baron avait laissé ouverte la porte qui communiquait avec la chambre voisine.
Il s'appliqua aussitôt à rapjieler la jeune fille à la vie. Au bout de quelques instants, il a\aiL léussi à arrêter complètement l'hêmorrhagie. Il procéda alo!> au pansement de la blessure, qu'il banda avec une dextérité remarquable. . Dix minutes après, Marcelle ouvrit les yeux.
Sa surprise l'ut e:;lrêmede voii-auprès d'elle le visage de ce médecin
— , Silence! lui dit-il à voix basse en posant un duigt sm' ses lèvres.
On se souvieiU que Papillon, à la suite des découvertes qu'il avait faites en rentrant à Thôlel de la Tournaye, s'était rendu chez le docteur Rousseau pour que celui-ci réveillât Hartmann du sommeil dans lequel il était jjlongé.
On lui avait répondu que le docteur était à Versailles, mais qu'il avait promis de revenir le jour même et qu'on l'attendait.
M. Rousseau était allé, en elîet, rendre visite à un de ses amis, qui habitait Versailles et qui était assez gravement indisposé. Il comptait s'en retourner au plus tard vers huit ou neuf heures du soir.
Malheureusement, la maladie de son client était plus grave qu'il ne l'avait supposé, de soite qu'il ne fut libre que vers minuit.
En vain on lui offrit une chambre et on lui proposa de ne partir que le lendemain pour Paris. Le docteur objecta qu'il s'était engagé à revenir dans la soirée et qu'il se devait à ses malades.
Aussi, malgré l'heure avancée, il voulut absolument se mettre en route.
Vers une heure et demie, il traversait Auteuil, lorsque Phémie l'arrêta.
Sa première pensée fut de passer outre, mais l'appel qu'on lui adressait était si pressant, que sa bonté ne sut point résister. Il déclina sou titre de docteur et proposa ses services.
Il avait entendu vaguement parler chez M. de La Tournaye du baron de Pierre-Lisse, mais il ne l'avait jamais vu. Il ne savait donc pas en face de qui il se trouvait, lorsque la vieille fille le conduisit auprès du gentilhomme.
Il remarqua tout d'abord que le visage du baron était sillouné d'égralignures assez profondes, puisqu'elles avaient déterminé des érosions sanglantes, et soupçonna aussitôt que cette maison venait d'être le théâtre d'une lutte.
En outre, comme les ongles sont spécialement l'arme de la femme, il supposa que c'était par une femme, que le gentilhomme avait été défiguré.
Aussi ne fut-il pas étonné quand, en entrant dans la chambre de Marcelle et, avant môme de l'avoir reconnue, il aperçut une jeune femme étendue sur le tapis.
D'un coup d'œil, il comprit ce qui s'était passé. Le lit n'était pas défait, mais les couvertures en étaient arrachées ; les matelas gardaient l'empreinte d'un corps humain. Dans la chambre, deux ou trois sièges étaient renversés.
Donc c'était dans cette pièce, entre ce gentilhomme et celte jeune fille, que la lutte avait eu lieu. Lutte de quelle nature? Ce n'était pas difficile à deviner.
M. Rousseau garda pour lui ces diverses observations, mais il s'attendait si peu à trouver Marcelle en un pareil lieu, qu'il faillit se trahir, au moment où il se baissait pour la relever.
ÏI n'en prodigua qu'avec plus d'intérêt à la jeune fille les soins que réclamait son éiat. Seulement, que dirait eiie à son tour, lorsqu'en ouvrant les yeux, elle verrait à son chevet le docteur Rousseau.
Celte reconnaissance pouvait amener les événements les plus graves.
Evidemment, Marcelle avait été attirée par surprise dans cette maison, puisqu'elle s'était défendu avec tant d'énergie. Donc, si le misérable Qui l'y retenait s'apercevait que le médecin et la jeune fille se connaissaient, il ne manqu>;rail
pas, aussitôt après le départ du docteur, de quitter Auteuil et d'emmener avec lui sa victime.
A tous égards c'était un danger, non-seulenwnt pour la blessure que la pauvre enfant s'était faite, mais encore parce qu'il deviendrait difficile, sinon impossible de retrouver ses traces.
Ce double danger, il fallait l'écarter à tout prix.
Voilà pourquoi, fort des particularités qu'il avait recueillies, M. Rousseau manœ-uvra pour éloigner le gentilhomme.
S'il ne parvint pas à faire taire les défiances du baron, qui laissait ouverte la porte de communication, il atteignit du moins le résultat qu'il ambitionnait.
M. de Pierre-Lisse n'était pas là, quand Marcelle recouvra ses sens et aperçut le docteur.
Sa joie et son étonnement furent tellement grands que, si elle n'avait pas été afTaibiie par la perte de son sang, elle n'aurait pas eu la force de se contenir.
Le mot « silence ! » que le médecin lui glissa à l'oreille et le geste dont il accompagna cette recommandation, firent comprendre à la pauvre enfant que M. Rousseau se trouvait là par un inexplicable hasard et qu'on ignorait qui il était. ... r , . ;
Il lui tardait trop de s'échapper des serres da baron, pour qu'elle compromit par la plus petite imprudence la situation nouvelle dans laquelle la mettait cette intervention.
Cependant, quand elle fut tout à fait remise,' elle prit la main du docteur, la serra dans les'sien^es, et, le forçant à se pencher vers elle :
— Je vous en supplie ! dit elle à voix basse; que l'on vienne à mon secours à l'instant! ^*- ;.,''■' " V ' .
M. Rousseau la rassura du regard.
- ' Il appela la femme de ménage du baron et lui ordonna de mettre au lit la jeune fille. ■■--■■
Pendant ce temps, il alla rejoindre le gentilhomme dans la pièce voisine.
— Eh bien? fit M. de Pierre-Lisse en le voyant paraître.
— Eh bien, répondit le docteur, cette jeune femme est hors de danger. La blessure n'est pas mortelle et guérira. vite, à la condifcion-que la malade jouisse du repos le plus absolu. Toute scène semblable à celle.quis'èst produité.entr^ elle et vous déterminerait certainement une hémorrhagie nouvelle et entraînerait la mort. .....
— On se conformera rigoureusement à vos prescriptions, docteur, fit le baron. -Est-ce tout ce que vous avez à ordonner?
" — Oui, à la condition que vous ferez venir demain le médecin de la localité, qui continuera les pansements et prescrira ce qui est nécessaire.
— En effet, dit M. de Pierre-Lisse, ma domestique vient de me raconter à quelles heureuses circonstances je dois votre i)récieux concours. Permettez-moi devons en remercier, monsieur..
A ces mots, le gentilhomme tira sa bourse.
En même temps il leva la main et la laissa retomber iur la figuio du gentilliomine
(Page 689.)
Rousseau l'arrêta d'un gesle.
— Cela n'en vaut pas la peine, monsieur, dil-il. C'est un des devoirs de ma profession de se rendre utile à ses semblables. Comme je ne puis continue'' mes soins à cette personne, souflVez qne je lui rende, pour le seul plaisir de l'avoir obligée, ce service insignifiant.
86^' Liv. 86
Si VOUS croyez personnellement me devoir quelque chose, interrompit le
médecin; vous le donnerez en mon nom aux pauvres de la paroisse.
Comme il vous plaira, fit le baron. Du moins vous ne me refuserez pas de
me dire le nom du galant homme à qui j'ai affaire.
Je n'y vois aucun inconvénient, monsieur. J'exerce à Paris, je me nomme
Loiseaa, et je demeure rue des Vieilles-Haudriettes, dit M. Rousseau avec un sourire imperturbable.
Croyez que votre nom restera gravé dans mes souvenirs, monsieur, il
ne me reste donc plus qu'à "éclamer de vous la plus grande discrétion...
— Vous pouvez d'autant plus y com])ter, répondit le docteur, que je ne suis pas votre nom.
— Qu'à cela ne tienne, monsieur, je vais...
— Non, non, interrompit de nouveau M. Rousseau avec vivacité, je ne veux pas le savoir. De cette façon vous serez encore plus assuré de mon silence.
— Je me tairai donc, docteur, puisque vous l'exigez. Est-ce bien décidément tout ce que vous avez à me dire?
— Pas tout à fait, monsieur. J'insisteiai pour que de trois ou quatre jours au moins, vous ne vous représenliez pas au chevet de Totre pupille. Celte scène l'a fortement impressionnée. Autant que possible, il serait bon de ne pas la lui rappeler trop tôt.
— Je me conformerai donc à vos désirs, docteur.
Au même moment, Phémie entra dans la chambre. Elle venait de déshabiller et de coucher Marcelle. .
Pour n'éveiller aucun soupçon, M. Rousseau ne voulut pas retourner auprès d'elle.
— Je pars, dit-il assez hautpoui qu'elle l'entendit... Si le hasard me ramenait à nouveau dans ces parages, je ne manquerais pas de venir prendre des nouvelles de notre malade.
A ces mois, il s'inclina devant le gentilhomme et se retira, sans paraître s'apercevoir que celui-ci lui tendait la main.
Cinq minutes après, il galopait sur la route de Paris.
Il était très perplexe.
Devait-il garder, oui ou non, à M. de Pierre-Lisse le secret que celui-ci lui avait demandé? Le cas qui se présentait était-il un cas ordinaire? Elait-il obligé envers ce misérable à la discréiion qui lui imposait le devoii' professionnel ?
Il ne le pensait pas. C'est pour cela qu'il avait refusé d'apprendre le nom du baron et qu'il s'était éloigné sans serrer la main que celui-ci lui avait tendue. 11 aurait coiisidéré tout commencement de relations amicales comme une sorte d'obligation envers M. de Pierre Lisse. Or, il s'en souciait si peu, qu'il avait repoussé son argent et lui avait donné u" nom et une adresse imaginaires. Quand il arriva à Paris, son parti était pris. Il avait banni tout scrupule.
Trois heures venaient de sonner. Il était harassé de fatigue. Au^si, l)ien que son domesti(iue lui eût appris (lue Papillon élail venu le chercher, il ne voilut pas se l'ende à l'hôt'l ûi La Tuiirnaye, trouvant que i'iieure était mal clioisie pour entrer dans de longues explications et sachant d'ailleurs que Marcelle ne courait aucun danger immédiat.
Il se mit au lit et donna l'ordre à son domestique de ne le réveiller que si l'on venait une seconde fois le demander de la part delà duchesse.
Le lendemain malin, vers huit heures, il venait de se lever, quand son laquais lui annonça la visite de Biissot.
Le jeune clerc avait reçu de son jière une lettre qui l'inquiétait un peu. Le brave homme se plaignait d'insommies persistantes. Brissot venait demander conseil au docteur.
M. Rousseau le rassurra, lui indiqua le remède usité en pareille occasion • puis, connaissant le degré d'intimilê qui unissait le jeune clerc à Marcelle et à M. de La Tourna} e, et lui raconta l'étrange découverte qu'il avait faite à son retour de Versailles.
— Voilà donc le malheur que jn redoutais! s'écria Brissot. Imbéciie ! pourquoi me suis-je relâché de la surveillance'que j'avais exercée huit jours durant.^
Le docteur ne comprenait pas.
Brissot lui raconta à son tour ce qu'il avait surpris et lui nomma sans hésitation le ravisseur de Marcelle.
— Et vous dites que ce misérable demeure à Auteuil? demanda- t-il avec une sourde colère.
— Oui.
— A quel endroit?
— Sur la route de Versailles, à droite.
— Comment est la maison qu'il habile?
— Je ferai mieux que vous la décrire, répondit M. Rousseau, je puis veus la nommer; car, au moment où la domesliciue refermait sur moi Ja grille d'eu-
rée, je lui ai demandé à qui apj)artenait cette villa... Et elle vous a dit...
— Qu'on l'appelait la maison Portier.
— Bien, dit Brissot, courez à l'instant chez la duches.se, qu'elb mette tout son monde en campagne... M«i, je vais prendre les devants...
QUI ETAIT LE PERE DE MaRCELlU
Le docteur avait inutilement essayé de retenir le jeune clerc. Celui-ci était parti comme une flèche et s'était dirigé vers sa demeure.
Là, décrocliant les deux épées qui étaient attachées contre le mur, il les avait glissées dans leur fourreau de serge verte et s'était mis en route.
Il était |»lus de neuf heures et demie, lorsqu'aprés s'être renseigné à plusieurs reprises, il arriva devant la grille de la maison Fortier. Il sonna.
Ce fut François qui vint lui ouvrir la porte.
Le jeune clerc ne fut pas médiocrement étonné de trouver à Auteuil un valet de pied du duc de La Tournaye.
— Lst-ce ici que demeuie M. de Pierre-Lisse? demanda-t-il en s'efïoiçantde garder un calme trompeur.
François n'était guère moins surnris de voir paraître Brissot. Sa confusion fut telle qu'au lieu de répondre, il baissa la tôle et s'effaça pour laisser passer l'ami de son ancien maître.
Il ne s'opposa donc point au passage du jeune clerc, qui s'avança résolument vers la maison.
11 n'en était guère qu'à vingt pas, lorsqu'il aperçut le baron, qui s'avançait à sa rencontre et jetait sur lui un regard irrité.
— Cette brute de François laissera donc entrer tout le monde ici ! murmura-t-il. Son dépit se changea en une véritable stupéfaction quand il reconnut brissol! Il allait lui demander l'explication de sa présence, mais le bouillant jeune
homme ne lui en laissa j)as le temps.
— Monsieur, lui dit-il, vous avez amené dans celle maison, par ruse ou paifoice, la protégée de M. le duc et la mienne. Vous allez me conduire auprès d'elle à l'instant, et malheur à vous si elle a à se plaindre des procédés duni vous avez usé a son égard !
Le geniilliomme le toisa d'un air de profond mépris.
— Qu'est-ce à dire? lit-il avec liauLcui-. El d'abord de quel droit osez-vous pénétrer chez moi ?
— Du tlpoil que vous avez pris voui-inème, en vous emparant de Marcelle :oni!C les lois de l'honneur et de la loyauté.
— Qu'en savez- vous? dit imjiUdemmenl M. de Pierre- Lisse.
— Peu vous importe, répondit Brissot. La preuve que je n'ignore rien de vos agissements infâmes, c'est ce que je vois ici. Or, je vous somme de me conduire auprès de Marcelle. Oui ou non, voulez-vous le faire?
Pour toute réponse, le baron fit entendre un ricanement moqueur.
— Prenez garde! fit le jeune clerc. Ne lassez pas ma patience, monsieur.
— En vérité, dit le gentilhomme, vous avez un aplomb qui déconcerterai! tout autre que moi. Passez votre chemin, mon petit homme, je n'ai que faire de vos sottes jérémiades.
Brissot fut sur le point d'éclater,
— Ainsi, dit-il, vous refusez de m'écouter?
— Je refuse d'écouter un fou, répondit le baron eu se détournant dédaigneusement.
— Soit, fît le jeune clerc. Après tout, je suis bien bon de vous demander cette permission quand je puis la prendre.
Et il fit un pas vers la maison.
M. de Pierre-Lisse se jeta vivement au-devant de lui.
— Vous ne passerez pas! cria-t-il.
— C'est ce que nous verrons, fît le jeune clerc, qui ne se possédait plus. Il s'avança si près du gentilhomme qu'il le touchait presque.
— Me ferez-vous place? demanda-t-il d'une voix vibrante.
— Non, répondit le baron. Moi vivant, vous ne passerez pas.
— Eh bien ! je passerai sur votre cadavre, puisqu'il le faut, dit Brissot.
A ces mots, il déchira l'enveloppe de serge qui recouvrait les épées, en jeta une aux pieds du gentilhomme et rompit de trois ou quatre pas pour se mettre en garde.
M. de Pierre-Lisse ne ré])ondit à celte provocation que par le môme ricanement qui avait le don de si fort exaspérer le jeune clerc.
— Quoi! s'écria celui-ci, vous ne voulez pas vous battre ?
— Avec vous, non.
— Misérable! vous n'avez donc du courage que contre les femmes!
— J'en ai contre tout ce qui mérite ma colère, répliqua le baron; mais que voulez-vous que me fassent les injures d'un petit paperassier?....
— Monsieur! interrompit Brissot hors de lui, sachez que je me nomme Brissot de Warville et que je serais meilleur -gentilhomme que vous, s'il me plaisait de m'alTubler d'un titre que déshonorent les faquins de votre espèce.
En même temps, il se rapprocha de M. de Pierre-Lisse.
— Vous ne vous battrez pas, dites-vous? continua-t-il en dardant sur lui ses regards étincelants.
— Non, mon petit monsieur, répondit le baron d'un ton de souveraine impertinence.
— C'est ce que nous allons voir, fit le jeune clerc.
En même temps, il leva la main et la laissa retomber sur la figure du gentilhomme.
Le baron se précipita sur l'épée que lui avait jetée Brissot, en poussant un hurlement sauvage.
Celui-ci n'eut que le temps de rompre, pour ne pas être percé d'outre en outre.
Entre eux la partie était égale, car ils étaient tous les deux dans un élai d'exaspération que rien ne saurait écrire.
Pendant quelques instants, le baron chargea son ennemi avec une telle sauvagerie, que celui-ci ne put que tout juste parer ces assauts multipliés.
M. de Pierre-Lisse s'imaginait sans doute qu'il aurait facilement raison de ce petit paperassier, ainsi qu'il l'avait appelé tout à l'heure. Il fut un peu décontenancé de la résistance qu'il rencontrait.
Peu à peu, le sang-froid lui revint. Brissot avait compris, de son côté, qu'il jouait un jeu dangereux. Il se contint à son tour. Le combat continua donc, moins acharné en apparence, mais non pas moins terrible pour cela.
Au bout de quelques minutes, il devint évident que le baron maniait l'épée avec plus de science que son ennemi, Brissot n'avait sur lui qu'un avantage : il était plus jeune, plus souple et se fatiguait moins.
Les chances s'équilibraient de plus en plus Si le jeune clerc pouvait toujours parer avec autant de bonheur qu'il l'avait fait jusqu'ici les bottes que lui portait le gentilhomme, il deviendrait bientôt maître de sa vie.
En elïet, M. de Pierre-Lisse perdait haleine.
Le jeune clerc se tenait correctement en garde.
Malheureusement il appuyait trop sur le fer. Il ne put éviter un dégagé que le gentilhomme détacha avec beaucoup de vitesse et fut atteint légèrement à l'épaule droite.
— Enfin ! rugit le baron haletant.
— Oh! vous ne me tenez pas encore, fit le jeune clerc en l'attaquant avec une nouvelle vigueur.
Cette fois, c'était lui qui chargeait. M. de Pierre-Lisse suait sang et eau.
Brissot sentit alors qu'une ou deux minutes au plus le séparaient d'une victoire presque assurée...
Ils étaient si actionnés l'un et l'autre, ils se dévoraient d'un regard si haineux, qu'ils ne voyaient et n'entendaient rien de ce qui se passait autour d'eux.
François était resté stupéfait sur le seuil de la grille en voyant paraître Brissot, mais il l'avait suivi d'un regard curieux.
Il l'avait vu échanger d'abord avec le baron des paroles assez vives ; enfin il avait été témoin de la provocation que le jeune clerc avait adressée au gentilhomme et du geste violent dont il l'avait fait suivre. Quand il les vit l'épée à la main, il fut pris d'une peur effroyable.
Cet enlèvement, qu'on lui avait présenté comme une chose arrêtée d'avance et qui devait suivre le cours ordinaire de ces sortes d'événements, prenait d'heure en heure des proportions si tragiques que le coquin perdit la tête.
— Au secours! à l'aide ! cria-t-il de toutes ses forces.
MONSEIGNEUR u\)ï
Précisément, il apercevait de loin un carrosse, qai se dirigeait vers lui au grand galop de deux chevaux vigoureux.
— Arrêtez! cria-t-il en s'élançant au-devant de la voilure sur la roule de Paris.
Le carrosse s'arrêta en effet.
Sur le siège, François reconnut Papillon.
— Là, on s'égorge... dit-il en montrant le jardin.
Alors, ne jugeant pas à propos d'altendre que le brigadier mit à exécution les menaces qu'il lui avait adressées la veille, ayant empoché les cinquante louis que le baron lui avait promis, François prit ses jambes à son cou, et, bravement, planta là son nouveau maître, dont le service ne lui promellail que des déboires.
Papillon ne songeait guère à le poursuivre. Il jeta les rênes au cocher et sauta en bas de son siège, tandis que la poi lière de la voiture s'ouvrait et que le jeune comte de Lally mettait lestement pied à terre.
Pendant que le brigadier tenait la main de Ludivine, qui les avait accom])agnés, Martial se précipita dans le jardin.
Il arriva près des combattants au moment où Brissot avait acculé contre un massif le baron, qui ne pouvait plus se soutenir.
— Arrêtez! cria-t-il en se jetant au milieu des deux adversaires.
Il était temps pour M. de Pierre-Lisse! Il laissa tomber son épée et s'abrita aussitôt derrière le corps du jeune comte.
— Malheureux! que faites-vous? disait Brissot. Une seconde de plus, et le misérable avait vécu...
— Soyez tramiuille, il ne nous échappera pas pour cela, promit Martial. Presque au même instant, arrivèrent Papillon et Ludivine.
— Suivez-nous, monsieur, dit avec autorité le comte de Lally, en se dirigeant vers la maison.
Le baron n'était plus en état de résister. Voyant que sa retraite était définitivement connue de tous, il entra le premier et introduisit le comte dans le salon du rez-de-chaussée.
Derrière eux, venaient le jeune clerc, Papillon et sa femme. ^ — Monsieur, dit Martial, je viens au nom du duc et de la duchesse de La Tourîiaye, vous demander compte de votre conduite.
M. de Pierre-Lisse laissa échapj)ef un sourire étrange.
— De grâce, monsieur, veuillez vous asseoir et me donner le temjjs de me remettre des violeuces odieuses dont je viens d'être l'objet.
Martial prit place sur un fauteuil et serra la main de Brissot.
— Merci, mon ami, lui dit-il ; merci au nom de tous ceux qui aiment Marcelle et ont le devoir de la défendre.
Le jeune clerc ne put réprimer un polit cri de douleur. Alors, seulement, le comte s'aperçut que l'habit de son ami èlait taché de sang.
— Vous êtes blessé! s'écria-t-ii.
— Ce n'est rien, fit Brissot. Il me reste assez de force pour écouter ce que va dire cet imposteur.
En effet, le baron, à peu près remis de son émotion, se tournait vers M. de Lally.
— Monsieur, lui dit-il, je pourrais vous répondre que je ne vous reconnais pas le droit de pénétrer malgré moi dans ma maison; mais je sais quelles relations d'amitié existent entre M. de La Tournaye et vous. Je consens donc à croire que M"* la duchesse, empêchée, vous a chargé de la représenter. Je n'éprouve du reste aucun embarras à m'expliquer, du moment qu'il s'agit de Marcelle, c'est-àdire de ma fille.
. — De sa fille! s'écrièrent à la fois tous ceux qui l'écoutaient.
— Si M. Brissot ne s'était pas présenté chez moi l'injure à la bouche et l'épée à la main, reprit M. de Pierre-Lisse, j'aurais peut-être daigné lui donner les explications que vous venez me demander. Je ne récriminerai cependant pas contre la tentative d'assassinat qu'il a commise...
— Un assassinat! se récria le jeune clerc. Vous meniez, monsieur! Vous aviez à la main, comme moi, une épée pour vous défendre...
— Soit, mais j'avais refusé le duel que vous prétendiez m'imposer.
— C'est une lâcheté de plus à ajouter à celles que vous avez déjà commises, riposta Brissot.
— Un mot encore, et je me relire, fit le baron en se tournant vers le comte de Lally.
Martial se pencha vers le jeune clerc et lui prit la main.
— Je vous en conjure ! un peu de calme, lui dit-il.
Mais, avant d'aller plus loin, il est indispensable de raconter comment Martial, Papillon et Ludivine étaient arrivés à Auleuil, juste à point pour sauver la vie de M. de Pierre-Lisse.
Dés que Brissot l'eut quitté, le docteur Rousseau s'était empressé de courir à l'hôlel de La Tournaye.
Papillon croyait tout d'abord que le médecin ne faisait qu'arriver de Versailles et venait donner ses ^oins à Hartmann.
Il s'excusait donc d'avoir appelé un aub'e docteur au chevet de Tinfortuné Suisse, quand M. Rousseau l'interrompit tout net.
— 11 s'agit bien de cela! dit-il. C'est de Marcelle que je viens vous entretenir.
— De Marcelle! s'écria le brigadier ivre de joie. Vous savez où elle est? Vous l'avez vue ?
— Je sais où elle est, je l'ai vue, je lui ai même parlé, dit le docteur.
A ces mois, il lui raconta comment le hasard l'avait conduit au chevet de la jeune fille, sans rien lui cacher de ce qu'il avait vu et de ce qu'il avait deviné.
Ils convinrent de cacher à la duchesse ces détails répugnants. Ils ne lui dirent donc qu'en partie la vérité et lui demandèrent conseil.
Raymonde était fort embarrassée. Fort heureusement, elle eut l'idée d'envoyer chercher le comte de Lally.
by3
11 fit une pes(5c, brisa le pùne de la fragile serruie. (Page G98.)
A tout liasard, pend. inique l»..|)illon courait chez le jeune comte, ia du hesse donna l'ordre qu'on tint le carosse tout attelé.
Quand Martial arriva, lu vieux soldat lui avait tout appris. Il émit Tavis qu'on devait se rendre Jinmédiatenient à Auteuil et ramener Marcelle de gré ou dô
force.
Comme Haymonde voulait monter en voilure avec lui, il s'y opposa.
S?"" Liv. ^"
— La présence de Ludivine suffira pour sauver les convenances, dil-il. Quand au baron de Pierre-Lisse, Papillon et moi, nous en viendrons bien à bout, }e vous le promets.
Martial sauta en voiture avec Ludivine ; le brigadier grimpa sur le siège et Ton partit.
— Crève tes chevaux, s'il le faut, dit Papillon au cocher. Je réponds de tout, pourvu que nous so5'ons à Auteuil en une- demi-heure.
Le cocher obéit. Tant que le carrosse roula dans Paris, Papillon ne donna pas trop de signes d'impatience; mais, dès qu'on eut franchi la porte Saint-Honoré et gagné le Cours-la-Reine, il prit les guides, le fouet, et cingla à tour de bras les nobles botes.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent tous les trois, quelques minutes seulement après Brissot,, qui avait fait la route à pied, et sur qui ils prirent une grande avance.
Certes, en sauvant le baron d'une mort à peu près certaine, Martial ne s'imaginait pas qu'il le regretterait si amèrement quelques minutes plus tard.
Déjà le mot que venait de prononcer le gentilhomme lui avait fait dresser l'oreille.
Marcelle, la fille de M. de Pierre-Lisse! Ce n'était pas possible.
L'assurance et le flegme du gentilhomme, qui avait fini par recouvrer toute sa présence d'esprit, imposèrent pourtant à ceux qui Técoutaient.
— Oui, messieurs, poursuivit-il. Marcelle est ma fille. Vous ne trouverez donc pas étonnant que je veuille désormais la garder chez moi.
— Du moins, monsieur, fit Martial, me direz-vous sur quoi vous vous basez pour affirmer ce fait exorbitant?
— Non, monsieur, répondit le gentilhomme. J'en justifierai, quand il le faudra auprès de qui il sera nécessaire; mais ni à vous, ni à M. de La Tournaye, je n'ai de comptes à rendre.
— Pourtant, monsieur, comment expli juerez-vous l'enlèvement que vous avez commis ?
— Très-simplement, monsieur. Certains indices m'avaient fait soupçonner la vérité, et j'avais résolu de m'en assurer.
— Mais il vous suffisait de faire valoir vos droits de père auprès de la duchesse...
— Cela aurait demandé trop de temps, interrompit M. de Pierre-Lisse. En outre, je craignais de rencontrer des résistances, devant lesquelles j'étais décidé à ne point faiblir.
— Celle explication en vaut une autre plus mauvaise, je le reconnais, fit Martial ; mais puisque vous daignez nous la donner, je vous ferai observer qu'elle ne mérite aucune créance.
— Et pourquoi non, monsieur?
— Parce que rien dans votre manière d*agir n'a été paternel, répondil le comle. Vous vous êtes introduit par la ruse et la violence dans une maison que vous auriez dû respecter à plus d'un titre,..
7fl
MOTnSETGInEUR G95
— Tous les moyens sont bons, quand on veut fermement rentrer dans Texercice d'un droit que la loi elle-même a consacré.
— Telle est votre morale, je le vois; mais ce n'est pas la nôtre. Je ne vous reprocherais pourtant pas ce crime odieux, si le véritable motif de votre brutale action était celui que invoquez; mais nous savons pertinemment par le doctem- Rousseau...
— Qu'est-ce que le docteur Rousseau? demanda le baron avec mi léger tremblement de la voix.
— C'est le médecin du duc de La Tournaye, celui (jui cette nuit a prodigué ses soins à Marcelle.
— Uï bien, que vous a-t-il dit? demanda imj)udemment le gentihomme.
— 11 nous a fait entendre que c'était dans un autre but que vous aviez enlevé cette pauvre enfant. A l'appui de son dire, il nous a signalé la blessure de Marcelle, les traces sanglantes dont votre visage a conservé l'empreinte et dont vous ne pouvez du moins pas nier l'évidence.
— Le docteur Rousseau s'est trompé, dit froidement le baron.
— Vous voulez dire que vous l'avez trompé, car il n'a pas été dupe, plus que nous, de l'histoire absurde que vous lui avez débitée, répliqua Martial.
— Peu m importe, monsieur. J'ai raconté au docteur ce qu'il m'a plu.
— Ainsi, vous persistez dans votre version.
— Pour vous, non, monsieur, répondit le baron avec une feinte condescendance. La vérité est que Marcelle sVst blessée assez grièvement eu jouant avec mon épée.
— Et les déchirures que vous avez au visage? objecta Martial.
— Klles proviennent d'une chute que j'ai faite sur le sable du jardin.
— je crois que vous avez le mensonge facile, dit le comleen se levant. Vous iidus permettrez pourtant de ne pas vous croire avant d'avoir interrogé Llarcelli;.
— Je le vous permettrais volontiei"S, si c'était possible, fit M. de Pierre-Lisse; mais, dans son intérêt, je m'y oppose.
— Nous nous passerons donc de votre autorisation, répondit Martial en faisant un pas vers la j)orte.
Le visage du baron se couvrit d'une teinte livide.
— Libre à vous! Vous êtes les plus forts, vous êtes les maîtres, dit-il. Si vous tuez iMarcelle, vous ne m'accuserez pas du moins d'avoir été votre complice.
Martial s'arrêta. A son tour, j1 était tré3-i)âle.
— La tuer! répéta-t-il tout tremblant.
Au même instant, un pas d'homme faisait crier l'escalier de la maison.
— Tenez, rej)rit le gentilhomme, voici M. Laliy, le médecin du pays. Je pense que vous ne soupçonnerez pas son honorabilité. Eh bien! appelez-le etinterrogoz-le vous-même. Je me soumets à tout ce qu'il ordonnera.
Le comte hêsitail. Le calme imperturbable de cet homme lui faisait peur. Néanmoins, cette hésitation fut de courte durée, il ouvrit la porte du salon et se trouva face à face avec le docteur.
C'était un vieillard de soixante ans, aux longs cheveux blancs et bouclé», d'aspect vénérable.
— Vous êtes le docteur Lally, monsieur ? lui demanda Martial.
— Oui, monsieur.
— Avec l'autorisation de M. le baron de Pierre-Lisse, consenliriez-vous à nous fournir quelques renseignements sur l'état de la jeune personne à qui vous venez de donner vos soins ?
Le docteur se tourna vers le baron pour lui demander son assentiment. Celui-ci ne répondit que par un signe de tête approbatif.
— Je suis donc à vos ordres, monsieur, fit le docteur. La jeune fille que je quille à l'instant n'est pas grièvement blessée. Cependant elle a perdu beaucoup de sang ; elle est donc très-faible. En outre, la fièvre qui vient de se déclarer va durer au moins trois ou quatre jours.
— Est-il possible, malgré cela, de la transporter?
— Je ne le conseillerais pas, monsieur.
— 31ème s'il y avait urgence? insista le jeune comle.
— Ce serait faire courir à celle enfant un danger plus grand encore que celui auquel elle vient d'échapper.
— Un danger de mort peut-être... fit Martial d'une voix mal assurée.
— Presque certainement, oui, monsieur, répondit le vieillard. Poui- ma pari, au nom de la science et de l'humanité, je m'y opposerais formellement.
Le comte faillit chanceler. Celle réponse lui brisait le cœur.
— Selon vous, monsieur, demanda-t-il encore, dans comh^en de jours pourrait-on sans inconvénient transporter cette jeune personne?
— Pas avant huit jours, monsieur.
— Mais est-il possible de la voir? fit le jeune comte au désespoir.
— Je viens de défendre exj)ressément sa porte à tout autre qu'à la domestique qui la soigne, répondit le vieillard. Dans l'état où est celle enfant, tout ce qui serait pour elle la cause d'une émotion violente est un péril imminent.
Le comte courba la tôle.
— Merci, docteur, dit-il avec accablement. Je ne vous reliens plus. M. Laiy se relira.
— Vous' le voyez, monsieur, fît le baron avec une douceur hypociite. Je n'avais que trop malheureusement raison !
Maintenant, libre à vous de passer, ajoula-t-il en montrant à Martial Id porte ouverte.
M. de Lally ne releva jjas l'ironie amère avec laquelle le gentilhomme avait prononcé ces dernières paroles.
— Je vous laisse, monsieur, dit-il eu se redressant; mais préparez-vous à justifier dès aujourd'hui les droits que vous revendiquez. Et si vous avez abusé de notre crédulité, je vous jure que, cette fois , rien ne vous sauvera du châli ment que vous avez mérilé !
Sur ces paroles menaçantes, il sortit, suivi de ses amis conlernés. En quiUant Auleuil, Martial retourna chez la duchesse.
MONSEIGNEUR OOl
Raymonde n'apprit pas sans une certaine surprise quel avait été le résultat de cette infructueuse expédition.
Martial proposa de se rendre sans plus tarder chez le lieutenant de police. La duchesse lui donna carte blanche.
Un quart d'heure après, il se présenta chez le magistrat et lui exposa son embarras. '
-=> Sans doute, fit le lieutenant, le procédé du baron est indigne d'un honnête homme; mais si Marcelle est réellement sa fille, je reste désarmé contre lui.
— Comment! s'écria le jeune comte, cet homme aura pénétré impunément par la force dans notre demeure et la police ne pourra rien contre lui.
— Non, monsieur, à moins que vous ne déposiez régulièrement une plainte entre mes mains, comme s'il s'agissait d'un voleur vulgaire. Mais failes-y bien attention! M. de Pierre-Lisse est gentilhomme! Ilprouvera facilement, même d'après vos dépositions, qu'il n'a rien volé... il retournera contre vous l'arme que vous lui aurez fournie, et, s'il encourt un blâme, il obtiendra contre vous une condamnation facile.
— Mais si cette enfant n'est pas la sienne... fit observer Martial.
— Elle sera rendue à la duchesse, je vous en donne ma parole !
— Ainsi vous vous chargez de contrôler celte assertion ?
— Aujourd'hui même, j'irai en personne chez M. de Pierre-Lisse. Ce soir vous saurez s'il n'a pas effrontément menti.
— Vous paraissez en douter?
— J'en conviens.
— Pourquoi ?
— Parce que, lors des premières rechei'ches que nous avons faites, à la requête du baron et de M'"« de Libessac, pour retrouver M"« de Lescarre, M. de Pierre-Lisse nous avait dit qu'elle avait eu un fils. Dans quel but? Je ne le comprends pas très-bien. Je suppose pourtant qu'il ne se souciait pas qu'on retrouvât M''^ de Lescarre et qu'il espérait nous dérouter.
— Comment?
— Parce que quand nous avons relevé la piste de cette jeune femme, tous les renseignements ont été unanimes à constater que son enfant était une fille et non pas un garçon. Je l'ai dit à la comtesse, qui s'en est montrée fort étonnée. Au lieu de communiquer au baron la découverte que nous venions de faire, nous l'avons gardée pour nous et nous avons entrepris d'aller chercher à Saint Aubin, où demeurait primitivement M"« de Lescarre, les documents capables d'éclairer ce point obscur. Eh bien! le rapport que l'agent m'a fait parvenir hier constate que M"« de Lescarre est, en effet, accouchée d'une fille, dont les prénoms sont Marie-Marcelle-Eugénie.
<— Que dites-vous ! s'écria le comte interdit.
— Ce n'est pas une preuve, sans doute, reprit le lieutenant. Le nom d • Marcelle n'est pas uniquement porté par la fille de M"* de Lescarre , mais avouez qu'il y a là une corrélation bizarre.
t98 LE SECRET D'OR
— J'en conviens. Cependant la mère de Marcelle se nommait M">« veuve Darnaud.
— Ne vous y fiez pas, monsieur ! Je l'ai dit à M"»* de Libessac : En changeaiit de for lune, M"« de Lescarre a dû changer de nom, sans cela nous n'aurions pas perdu sa trace.
Martial était atterré.
— Que cela ne vous décourage pas, dit le lieutenant de police. De môme que nous pouvons toucher la vérité du doigt, de même nous en sommes peutêtre à cent lieues.
Le comte revint faire part à Raymonde du résultat de ses démarches.
D'aj)rès les assertions du médecin, Marcelle ne pouvait pus être transportée avant huit jours. Or, si le duc tenait parole, il serait précisément de retour à cette époque. Donc rien n'était perdu enore,
MaisM.de Pierre -Lisse ne perdait pas de temps non plus pendant que ses ennemis recouraient, pour le combattre, à tous les moyens que la loi mettait en leur pouvoir.
On se souvient que le soir où, suivi de ses trois complices, il avait pénétré dans la chambre de Marcelle, son attention avait été attirée par certain coffret.
Il s'en était emparé et l'avait emporté.
Tout d'abord, à la suite de la lutte horrible qu'il avait engagée avec la jeune fille, il avait oublié ce détail. Ce ne fut qu'après le départ du docteur Rousseau, alors qu'il lui fut démontré que la pauvre enfant échappait momentanément à ces audacieuses tentatives, que la mémoire lui revint.
Il prit le coffret sous son bras et alla s'enfermer dans sa chambre.
Là, aj)rès l'avoir minutieusement examiné dans tous les sens, il murmura :
— Oui, il n'y a pas à s'y tromper : c'est bien celui que j'ai donné à Marguerite.
Il voulut l'ouvrir , le coffiel était fermé à clef. Le baron n'était pas homme à s'arrêter devant un obstacle de ce genre. 11 fit une pesée, brisa le pêne de la fragile serrure et aperçut un cahier de papier assez volumineux avec cette inscrij)tion :
« Pour être lu par ma fille, le jour où elle aura atteint sa dix-huitième année. •
Le gentilhomme tressaillit.
— C'est- bien aussi son écriture, dit-il à demi-voix. Mais alors... Marcelle... cette enfant... serait donc...
. 11 n'osa pas achever sa phrase. Obéissant à une insurmontable curiosité il se mit à j)arcourir le manuscrit.
Tout à coup il s'arrêta et se voila le visage de ses deux mains.
— Ma fille ! c'est ma fille ! s'écria-t-il avec une sorte de terreier.
Il acheva sa lecture et trouva sous le manuscrit un extrait des registres de Saint-Aubin.
C'était l'acte de naissance de Marcelle.
Il referma le coffret, l'enferma dans une armoire, dont il prit la clef, et se promena à grands pas dans sa chambre.
MONSEIGNEUR h'99
Soudain il suspendit sa promenade; ses lèvres minces esquissèrent un mauvais sourire.
— Eh ! mais , tout est pour le mieux ! dit-il. Je les tiens bien plus encore par ce moyen-là que par l'autre, puisque le droit est de mon côté. Le tout est de savoir s'y prendre...
Sur ces paroles énigmatiques, il reprft son assurance.
Pour le moment, il se croyait à l'abri de toute poursuite. Bien des jours, bien des mois peut-être devaient s'écouler, avant qu'on découvrit sa retraite.
Il avait compté sans le docteur Rousseau.
Aussi fut-il très surpris et très irrité, lorsque, le lendemain matin, au moment où il venait d'envoyer chercher le médecin du pays, il vit paraître Brissot d'abord, puis Martial, puis Papillon, puis Ludivine!
On a vu avec quelle habileté il réussit à leur échapper.
Seulement il comprit combien il lui importait de régulariser sur-le-champ la situation qu'il avait acceptée.
Immédiatement après leur départ, il manda près de lui un notaire, lui lit parcourir le manuscrit de M">« Darnaud, ou plutôt de M""* de Lescaire, lui mit sous les yeux l'acte de naissance de Marcelle et déclara qu'il voulait se reconnaître ollîciellement père de cette jeune fille.
Tout était terminé lorsque, dans l'après-midi, le lieutenant de police se présenta chez le baron et lui exposa l'objet de sa visite.
M. de Pierre-Lisse s'y attendait. Il manifesta- pourtant beaucoup d'élonnement.
— Monsieur, lui dit le magistrat, ce que M. de Lally est venu me rapporter de la part de la duchesse est-il vrai?
— C'est probable, monsieur. Je ne ferai pas au comte l'injure de croire qu'il vous ait menti.
— - Ainsi vous reconnaissez avoir enlevé de vive force M"« Marcelle ?
— Ma fille. Je le reconnais, oui, monsieur.
— Vous persistez donc à soutenir qu'elle est votre fille?
— Plus que jamais, monsieur.
— Et fille de M"« de Lescarre , sans doute? demanda le lieutenant de police.
— Oui, monsieur.
— Voilà qui est au moins singulier ! Ne nous aviez-vous pas dit que l'enfant de M"« de Lescan-e était un garçon ?
— Je l'avoue. J'avais d'autres idées à cette époque. Je ne tenais pas à épouser Margueiitc, qui aurait maintenant trente-six ans.
— Vous seriez donc prêt à le faire aujourd'hui?
— Non, monsieur. D'ailleurs toute recherche à ce sujet devient inutile: Marguerite est morte.
— En uvcz-vous la preuve ?
— IrrélLitable. M''« de Lescarre est morte rue Villehardouin, numéro i9, sous le nom de M'»^ veuve Darnaud.
~ J'espère du moins que vous allez me soumettre les diverses pièces sur lesquelles vous appuyez des allégations si contraires à vos précédentes déclarations.
— J'y suis tout disposé, monsieur, mais à une condition...
— Une condition ! fit le lieutenant de police avec hauteur. Et si je refusais
de l'accepter?
— Je refuserais de m'expliquer, autrement que par devant les juges auxquels vous ne manqueriez pas de me déférer.
— Voyons d'abord quelle est cette condition? dit le magistrat.
— C'est que vous garderez un silence absolu sur la nature des pièces que je vais vous mettre sous les yeux.
-- Je n'y vois pas d'inconvénient.
— Ainsi vous me le promettez?
— Je vous en donne ma parole.
Je suis à vous dans un instant, fit le baron.
Il monta dans sa chambre, en rapporta non pas la cassette, mais les pièce.s qu'elle contenait, se contenta de faire lire au magistrat les noms et intitulés du manuscrit ; puis, passant sur-le-champ à l'avant-dernier feuillet, il lui mit sous les yeux ces quelques mots :
« Ton père, ma chère enfant, est celui dont je viens de te raconter l'histoire, — c'est-à-dire le baron de Pierre-Lisse. »
Enfin il lui montra la minute de l'acte qu'il venait de faire rédiger quelques instants plus tôt.
Le lieutenant de police ne put que s'incliner. Le gentilhomme était parfaitement en règle.
Le soir même, ainsi qu'il l'avait promis, il fit savoir à Raymonde que la paternité de M. de Pierre-Lisse ne faisait malheureusement pas l'ombre d'un doute et qu'il n'y avait à exercer contre lui aucun recours, tant que Marcelle n'aurait pas atteint l'âge de sa majorité.
Ce fut une déception cruelle pour tous ceux qui habitaient l'hôtel de La Tournaye. Ils avaient fini par considérer Marcelle comme l'enfant de la maison.
On ne pouvait pas s'expliquer d'abord à quelle source le baron avait puisé les premiers indices de cette paternité extraordinaire. Dans le premier moment de trouble, on n'avait pas visité minutieusement la chambre de la jeune fille.
Ce fut le lendemain, seulement, qu'en mettant la chambre en ordre, la camériste signala la disparition du coffret.
Aussitôt on eut l'explication de cette incompréhensible énigme. Evidemment, les confessions de M^c Darnaud avait fourni au baron tous les renseignements désirables.
Huit jours s'étaient passés dans ces transes cruelles, lorsqu'un matin la lourde chaise des courriers de cabinet s'engouffra sous les voûtes élevées de l'hôtel. C'était le duc qui revenait ù Paris.
Quant à la comtesse de Libessac, on n'avait pas eu de ses nouvelles depuis douze jouis.
Lucien se tint debout au chevet de la pauvre enfant. (Page 705)
Sur roidie txpièsde la duchesse, il avait élé convenu que l'on ne dirait rten à Lucien des événements doniriiôlel avait élé le tliéùlre, avaul qu'il tùi repris le repos nécessaire.
Ce ne lui donc que le lendemain, à la suite d'une nuit réparatrice, qu'on lui apprit la vérité.
Tout d'aboid, il entra dans une grande colère contre Papillon, contre Ilarl- ^S""" Liv. 88
mann, contre tout le inonde. Cependant il finit par se calmer et par convenir qu'à la place du brigadier et du Suisse il serait certainement tombé dans le piège qui leur avait été tendu.
Il ne se résigna pourtant pas aussi aisément que Raymonde et ses amis à laisser Marcelle entre les mains du baron de Pierre-Lisse.
— Aujourd'hui même, je vais voir le roi, dit-il ; je lui soumettrai le cas et je ne doute pas qu'il ne nous rende justice.
— Mais encore faut-il que Marcelle y consente, fit observer Raymonde. -- C'est juste; mais cela ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute.
— N'importe, il faudrait la voir.
— J'y vais à l'instant.
— Le baron te laissera-t-il pénétrer auprès d'elle ?
— Ah! morbleu! malheur à lui s'il essaie de m'en empêcher! dit Lucien. Aussitôt il donna l'ordre qu'on attelât son carrosse.
Il allait sortir, quand un grand bruit retentit sous la porte cochère. M">« de Libessac, entra dans la chambre de Raymonde avec une pétulance toute juvénile.
— Ah! mes amis, que de surprises je vous apporte! s'écria-t-elle. M. de Pierre-Lisse s'est indignement joué de vous et de moi!
~ Comment? fil Lucien.
~ Vous savez qu'il prétendait que M"« de Lescarre avait eu un fils...
=^ Sans doute.
^ Eh bien ! pas du tout, c'est une fille. Et savez-vous commentelle se nomme? Elle se nomme Marie-Marcelle-Eugénie.
telle les regarda, toute étonnée de voir qu'ils détournaient les yeux.
-- Quoi! poursuivit-t-elle, ce nom de Marcelle ne vous dit rien? Il ne vous fait pas penser sur-le-champ à la chère enfant que vous avez recueillie? Eh bien! moi, j'ai eu comme un secret pressentiment qu'il s'agissait d'elle.
Elle s'arrêta et remarqua, celle fois, leur contenance embarrassée.
— Ah çà! mais qu'avez-vous? fit-elle. Vous n'avez pas l'air de me comprendre. Allons, il ne s'agit plus d'attendre la date du d2 avril, que M™* Darnaud a fixée. D'ailleurs, dix jours de plus ou de moins ne font pas grand'chose... Vite, courez chercher le coffret, ouvrons-le en présence de Mai'celle, et assuron.snous... Mais, au fait, où est-elle donc cette chère petite? Comment se fait-il qu'elle ne soit pas venue m'embrasser? Elle doit pourtant savoir que je suis arrivée... Attendez, je monte chez elle, je vous la ramène...
Elle se dirigeait déjà vers la porte, lorsque Lucien lui prit doucement la main.
— Hélas ! ma chère amie, dit-il, tout ce que vous venez de nous apprendre, nous le savions déjà.
M™« de Libessac tressaillit .
— Vous le saviez? fit-elle. Qui vous l'avait dit?
— M. le lieutenant de police.
— Oui, il a reçu, en effet, ces jours-ci, de son agent un premier rapport, mais il n'a pas pu affirmer...
— Nous en savons même plus long que vous, chère amie, continua Lucien. Non, vos pressentiments ne vous ont pas trompée : Marcelle est bien la fille du baron de Pierre-Lisse et de M'" de Lescarre, qui cachait sous le nom de Darnaud la navrante misère au sein de laquelle elle s'est éteinte.
— Que dites-vous !
— La vérité. Et puisqu'il faut que vous la connaissiez tout entière, écoutezmoi.
A ces mois, Lucien lui raconta comment le baron, après avoir demandé la main de Marcelle, l'avait enlevée, s'était emparé du coffret qui contenait les preuves de sa naissance, et enlin quel avait été le dénouement tragique des incestueuses violences de ce misérable.
La comtesse frémissait de colère et d'indignation.
— El nous ne pouvons rien contre cet infâme! s'écria-t-elle.
— Rien pour l'instant, non, ma chère amie. M. le lieutenant de police a affirmé à Raymonde qu'il avait entre les mains des preuves indiscutables.
— 3Iais Marcelle, que dit-elle?
, — Marcelle est depuis huit jours entre la vie et la mort. La duchesse- a envoyé trois fois prendre de ses nouvelles. J'allais la voir quand vous êtes arrivée.
Au même instant, Baptiste vint annoncer que le carrosse était prêt.
Lucien s'éloigna aussitôt et jeta au cocher l'adresse de la maison Portier, à Auteuil.
Celui-ci connaissait déjà le chemin. Il y avait conduit, huit jours avant, Martial, Papillon et Ludivine.
Il était à peine dix heures, quand le duc mit pied à terre devant la grille.
Ce fut un garçon jardinier qui vint lui ouvrir.
Il introduisit M. de La Tournaye dans le salon et courut annoncer à son maître le nom de cet illustre visiteur.
Le baron n'avait pas été fâché du départ de François.
Cette fuite le débarrassait d'un complice gênant. Il l'avait remplacé le lendemain par un garçon de vingt-trois ans, naïf comme les simples qu'il cultivait.
M. de Pierre-Lisse s'attendait bien certainement à la visite du duc, car il ne manifesta aucun élonnement.
Au contraire, il se leva avec empressement et se rendit au salon, où il s'inclina respectueusement devant Lucien.
— Je vois, monsieur, dit-il, que votre voyage s'est accompli au gré de vos désirs. Je vous en féliciterais de grand cœur, si je croyais que vous ayez conservé pour moi...
— De grâce, interrompit le duo, pas de phrases entre nous, monsieur! D'après le respect que vous avez eu pour ma maison, je suis à raê:ne de mesurer celui que vous avez pour moi. Vos protestations ne changeraient aonc rien à l'opinion que m'a laissée votre conduite.
— Comme il vous plaira, dit froidemenl RI. de Pierre-Lisse. Alors j'ii'ai droit au but : à quoi dois-je l'honneur de votre visite?
— Je désire voir Rlarcelle, monsieur, répondit franchement Lucien. J'ai pensé que vous n'auriez pas tout à fait oublié les titres qui m'ont donné jusqu'à ce jour auprès d'elle un accès facile.
— Je ne les ai point oubliés, monsieur.
— Ma demande ne vous paraît donc pas exagérée?
— Aucunement, monsieur.
— Veuillez en ce cas me faire conduire auprès d'elle.
— Je ferai mieux, monsieur le duc, je vous accompagnerai. Lucien, qui s'était déjà levé, s'arrêta net.
— Auriez-vous la prétention d'assister à noire entretien? demanda-t-il.
— Ne vous en déplaise, oui, monsieur le duc N'est-il pas tout naturel qu'un père veille sur sa fille à tous les instants?
— S'il s'agissait de tout autre que moi, vous auriez peut-être raison, fit Lucien avec une ironie amère, car vous savez mieux que |)ersonne de quelles tentatives une fille jeune et belle peut être l'objet.
Le baron pâlit sous cette allusion sanglante. Cependant il feignit de ne pas la comprendre.
— En effet, répondit-il, mon expérience ne date malheureusement pas d'hier.
— El, malgré l'affection toute désintéressée que j'ai pour cette enfant, malgré mon lionorabilité bien cannue, vous persistez à vouloii' vous mettre en tiers dans la conversation ?
— Je persiste, oui, monsieur.
— Alors, vous tenez Marcelle en état de séquestration complète?
— Pas le moins du monde! se défendit vivement le baron. Vous me demandez la permission de voir ma lillLi, je vous l'accorde. Seulement je spécifie que je serai là. Quoi de plus simple? Que pouvez-vous exiger de plus?
— Rien, fit Lucien. Je vois bien que décidément nous ne pouvons nous entendre sur le terrain de la conciliation.
M. de Pierre-Lisse eut un clignement répété des paupières, — ce qui était chez lui l'indice ordinaire d'une émotion quelconque. Sans doute , il désirait éviter un éclat.
— Nous pouvons très-bien nous entendre, si vous voulez faire comme moi, reprit-il plus doucement.
— Que signifient ces paroles?
— Je voudrais que vous fissiez à ma susceptibilité palernelle une toute petite concession.
— Laquelle ?
— Je m'engage, si vous l'exigez, à demeurer immobile dans mon fauteuil à >ie pas dire un mol, à ne pas faire un geste, tant quo durera voire entielien avec Miircelle,
— Même si je laissais échapper contre vous un mot désobligeant? demanda le duc.
— Je vous sais trop bien élevé, monsieur, pour ne pas mesurer les paroles que vous emploierez devant ma lille, dit le baron. Ce n'est pas un homme comme vous qui lui apprendrez à mésesLlmer son père.
— D'autant plus que, sous ce rapport, je ne crois pas avoir rien à lui apprendre, répliqua vivement Lucien. Knfin... s'il le faut absolument, je m'y résigne! J'accepterai votre présence; mais vous me donnez votre parole de gentilhomme que vous garderez une neutralité absolue...
— Le silence et l'immobilité d'un mort, promit M. de Pierre-Lisse.
— Veuillez donc me montrer le chemin.
Le baron piût les devants et conduisit le duc dans la chambre de Marcelle.
En aj)ercevant M. de la Tournaye, l'œil éteint de la jeune (ille se ranima ; son visage pâle et défait se coiora légèrement; un sourire angélique erra sur ses lèvres.
Fidèle à sa promesse, le baron, sans dire un mol, alla s'asseoir sur un fauteuil, près de la fenêtre, à l'autre extrémité de la |)iôce.
Lucien se tint debout au chevet de la pauvre enfant.
— Ma chère j)etite, dit-il, je dois avant tout vous apporter l'expression de la vive douleur qu'ont ressentie Uaymonde et la comtesse de Libessac en se voyant séparées de vous...
Ces paroles amenèrent deux grosses larmes dans les yeux de la jeune fille.
— Ne vous désolez pas, rej)ril-il. Ce n'est pas ])Our vous attrister que je me fais l'écho de ces regrets, c'est pour vous monlier combien vous êtes aimée d'elles. Quant à moi, j'ai appris ce malin, à huit heures, les événements qui vous ont amenée dans cette maison, et, vous le voyez, je suis accouru sur le champ. Je n'ai donc pas besoin de vous dire que je suis votre meilleur ami
— Ah! monsieur! s'écria Marcelle, dont les sanglots éclatèrent, en lui serrant la main.
— Eh bien! mon enfant, soyez franche, et toutes ces douleurs, tous ces regrets, peuvent être taris aujourd'hui môme, fit Lucien très-ému lui-même.
M. de Pierre-Lisse n'était évidemment pas très-satisfait de ce début, car il s'agitait sur son fauteuil, en proie à un malaise évident. M. de La Tournaye n'y prit |)as garde.
— Ne vous laissez donc influencer par aucune crainte, dit-il à Marcelle. N'écoutez que vos penchants, ne consultez que votre cœur. Sachez qu'au-dessus de l'autorité paternelle, il y a sur terre une autre autorité, devant laquelle peuvent disparaître môme les montagnes. Cette autorité est celle du roi.
— Le roi! fit la pauvre eufanl, dont le visage s'éclaira d'une lueur d'espérance.
— Oui, mon enfant. Aujourd'hui même, à deux heures, j'aurai une audience de Sa Majesté, et j'ai tout lieu de croire qu'elle m'accordera tout ce que je voudrai bien lui demander. Eh bien! parlez ; m'aiiloiiscz-vo;is à récLiim.'; do votre part voire émanci|).iUou inuuédiale?
— Mon émancipation? répéta Marcelle, à qui le sens de ce mot échappait.
— Oui, votre émancipation, c'est-à-dire l'affranchissement de toute tutelle, la liberté absolue de votre personne.
L'œil de la jeune fille étincela.
Au contraire, les traits du baron s'étaient contractés. Une inquiétude mortelle se peignait .sur sa figure.
Elle fit à cet homme, qui n'avait auprès d'elle d'autre litre que celui de père, le sacrifice de sa liberté,
— Non, répondit^elle, je vous remercie, monsieur le duc, de cette nouvelle preuve de bonté, mais je remplirai mon devoir jusqu'au bout.
— Et vous resterez ici! loin de tous ceux qui vous aiment! s'écria Lucien.
— Mon père m'aimera peut-être.... répondit-elle.
En entendant ces mots, le baron, incapable de se contenir, se leva et se précipita sur la main de Marcelle.
— Si je t'aime) ai, chère enfant!... dit-il.
Puis se redressant aussitôt, il se tourna vers M. de La Tournaye.
— Pardonnez-moi, monsieur, dil-il, si j'ai manqué à la parole que je vous avais donnée; mais je n'ai pas été maître d'un mouvement que votre cœur de père comprendra bientôt.
Lucien ne lui répondit même pas. Il avait enfin appris à connaître ce gentilhomme de sac et de corde. Il n'était pas dupe de la comédie que jouait M. de Pierre-Lisse, bien qu'il ne s'en expliquât pas les motifs.
Il sentit que Marcelle lui échappait sans retour.
— Ainsi, lui dit-il, c'est sans regret et de votre plein gré que vous acceptez la nouvelle situation qui vous est faite.
— Je serais une ingrate si je disais que c'est sans regrets, répondit-elle d'une voix ferme ; mais c'est de mon plein gré, je vous l'assure.
— Qu'il soit donc fait suivant votre volonté ! dit Lucien avec tristesse ; mais n'oubliez, dans aucun cas, que vous avez en nous des amis dévoués, qui vous aiment et vous admirent plus encore, si c'est possible, pour la détermination que vous avez prise.
— Merci, dit Marcelle, qui lui tendit la main ; merci pour ces dernières paroles, monsieur le duc. J'avais peur que vous ne me gardassiez rancune d'avoir préféré mon devoir à des amitiés qui me sont si chères !
Elle ne |)ut en dire davantage. Les larmes, qu'elle contenait si difficilement, dej)uis le commencement de cet entrelien, se firent jour tout d'un coup à travers ses paupières et inondèrent son visage.
— De grâce, monsieur le duc! Epargnez-la, fit M. de Pierre-Lisse, qui feignit, lui aussi, d'essuyer une larme absente.
Lucien enrageait. Il voyait que Marcelle était le jouet naïf de ce sentimentaliste hypocrite, et il ne pouvait cependant pas lui dire :
— Malheureuse ! ouvre les yeux. Ce misérable n'a ni foi ni loi. Il nous berne tous les deux. Par ce qu'il a osé entreprendre contre toi, juge de ce qu'il l'éserve à ton avenir. Ton père 1 ce monstre de lubricité ! Non, il ne l'est pas,
il ne l'a jamais été, il ne le sera jamais! S'il a le droit de porter ce titre sacré, c'est à un crime qu'il le doit. Il a séduit ta mère, il Ta abandonnée, il l'a laissée mourir de misère et de faim ! Tu le sais bien, pourtant...
Ces phrases saccadées, qui brûlaient les lèvres de Lucien , il n'osa pas les laisser tomber. Il respecta religieusement les chastes illusions de la pauvre enfant.
Il déposa sur son front un long baiser d'adieu et la quitta, le cœur brisé.
Le baron descendit avec lui, prit les devants et lui ouvrit la porte du salon avec un geste d'obséquieuse servilité.
Ce fut peine perdue. Lucien passa outre.
— Vous n'entrez pas? lui demanda le baron, qui ne sut pas cacher son désappointement.
— A quoi bon? lit le duc; tout n'est-il pas fini entre nous? Vous n'avez pas nourri l'espoir, je pense, que les portes de l'hôtel de La Tournaye s'ouvriraient devant vous? Et quant à y entrer par les fenêtres, je vous en défie tant que je serai là. Adieu donc, monsieur ! Vous ne me reverrez que si Marcelle est malheureuse, et je souhaite pour elle que vous ne me revoyiez jamais!
Sur ces paroles menaçantes, il s'éloigna.
M. de Pierre-Lisse laissa échap])er un mouvement de colère en le voyant disparaître.
— Orgueil et imbécilité ! dit-il en le montrant d'un geste méprisant. 11 n'a pas compris qu'il ne tenait qu'à lui... Et ça remue des millions à la pelle ! ajoutat-il avec un ricanement nerveux,
Lucien avait traversé le jardin et était remonté en carrosse.
— Oh ! tu as beau faire... tu y viendras, fit le baron au moment où la voiture s'éloignait.
En effet, ne gardait-il pas Marcelle auprès de lui, let n'avait il pas dit t qu'il la tenait mieux encore à présent qu'il avait pour lui le droit et la loi? »
En somme, il était assez satisfait de la façon dont celte entrevue s'était terminée. Sa fille avait résisté aux sollicitations pressantes de 31. de La Tournaye: c'était plus qu'il n'avait osé espérer.
Il était, en effet, vis-à-vis de Maicelle, dans une situation singulièrement fausse. Se déclarer l'amant d'une jeune fille, pousser jusqu'aux dernières brutalités les tentatives de séduction , et s'apercevoir que celte enfant est la vôtre...! il y avait là de quoi déconcerter le plus imj)udenl coquin.
Le baron essaya pourtant de tourner la difficulté. Pendant les cinq jours que le docteur condamna la porte de la malade, il eut le temps de se préparer à cet entretien scabreux.
Le sixième jour, enfin, il pénétra jjrès de Marcelle, qui ne put réprimer un cri de frayeur en l'apercevant.
Il ne s'ajq)roclKi point d'elle, afin de ne j)as l'alarmer.
— Kassurez-vous, mon enfant, lui dil-il. Vous allez von que je suis le moins cangereux et le meilleur de vos amis.
La jeune fille eut peine à surmonler sa frayeur. Cependant, voyant que le genlili.omrae s'asseyait à distance respectueuse, elle se rassura.
— Êtcs-Yous en état de m'entendre? lui demandait-il arec douceur.
— Oui, monsieur, pourvu que vousine m'exposiez plus à de nouvelle insultes...
— Ne craignez nen, mon enfant. Je vous donne pas un quart d'iieure pour me pardonner les insultes que vous me reprochez à si juste raison. , , • ■ - ■
Ce langage, plein de mansuétude et d'humanité, étonna la jeune fille.
— L'homme est un étrange animal, mon enfant, commença le baron; ce qu'il sent, ce qu'il éprouve réellement, il serait fort souvent très-embarrassé de le dire. J'en suis un exemple frappant.
Il y a cinq mois et demi que je vous vis pour la première fois, vous vous en souvenez peut-être. Quant à moi, je ne saurais l'avoir oublié, puisque je ressentis, en vous apercevant...
— Je vous en prie, monsieur, interrompit la jeune fille, n'abusez pas. de ma faiblesse pour... ...
— Ayez un peu de patience, mon enfant, dit le gentilhomme, sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, et vous verrez qu'il n'y a rien dans mon langage dont vous puissiez vous formaliser Vous êtes la dernière à qui, désormais, j'oserais manquer de respect ; mais il faut bien que je remonte jusqu'à cette époque, pour vous apporter rexplication à laquelle vous avez droit.
Ce trouble que j'éprouvai à votre aspect,- je ne cherchai point à l'analyser. Je le pris pour une de ces pa^sioes soudaines, qui s'imposent tyranniquement à tout âge, et je reconnais humblement qu'en lui obéissant je n'ai pas agi avec la sagesse que mes quarante ans auraient dû me donner- Mais que voulez -vous...? Il est certains tempéraments, que leur ardeur entraine parfois au-dejà même du but qu'ils voudraient atteindre. Je suis de ceux.-là. Je suis allé trop loin, et mes regrets sont empreints d'une amertume d'autant plus grande que je m'étais aflreusement trompé sur la nature du sentiment qui m'entraînait vers vous.
— Que dites- vous ! fît Marcelle étonnée.
— La vérité, mon enfant, répondit le baron. Je ne vous aime pas — ou, du moins, corrigea- t-il, je ne vous aime pas d'amour.
— Mais alors, monsieur, votre conduite est de plus en plus incompréhensible, fit observer la jeune fille. Sous l'empire de quel autre sentiment avezvûus agi ?
— J'ai agi sous l'empire de la passion, je le reconnais; j'étais aveugle, je vous le répète, et c'est de quoi je viens en toute sincérité faire amende honorable auprès de vous. Et quand je songe au crime que j'ai failli commettre, aux conséquences terribles qui en sont résultées, je me demande si vous aurez au fond de votre petit cœur un trésor d'indulgence assez inépuisable pour me pardonner....
A ces mots, le baraa te leva, en proie à une exaltation parfaitement jouée; puis il se laissa retomber avec accablement et se voila le visage de ses deux niaius.
MONSKIGNEUR
Écrivez, Turgot, dit-il, M. delà Tournaye va vous dicter lui-même. (Page 712.)
— Je ne vous comprends plus! dit la jeune fille, 1res émue.
— Eh ! comment votre innocence peul-elleme comprendre? fil le baron avec un sanglot. Comment mon expérience ne m'a-l-elle pas fait voir que la force irrésistible qui me poussait vers vous n'était autre que la voix da sang?
— La voix du sang! fit ^farceile. Vous avez dit la voix du sang! Comment ! nous serions attachés l'un à l'autre par un lion de p renié...?
gO-^e Liv. 80
— Par le lien le ])lus étroit qui soit sur terre, mon enfant.
— Mais je n'en connais pas de plus éUoit que celui qui m'unissait à ma naère.
— Vous oubliez votre père, ma chère petite.
— iMon père! s'écria Marcelle avec un geste d'horreur. Vous seriez...
— Votre père... Oui, mon enfant.
En disant ces mots, M. de Pierre-Lisse se laissa tomber sur les deux genoux et tendit vers la jeune fille ses mains suppliantes.
— Oui; conlinua-t-il en garduril cette humble postm-e, M™« Darnaud n'était autre que cette pauvre 3Iargueri te de Lescarre, que je faisais rechercher avec tant de soin depuis mon retour à Paris... Plus tard... quand vous serez rétablie... je vous expliquerai par quels événements douloureux nous avons été séparés... vous saurez pourquoi j'ai dû quitter la France, abandonnant malgré moi celle que j'ai tant aimée... Pour aujourd'hui, je me contenterai de vous fournir rapidement les preuves de ce que j'avance... Répondez, Marcelle. Parlez, ma fille. Avez-vous absous ce grand coupable qui courbe tievant vous son front dans la poussière? Peut-il se relever sans rougir?
— Hélas! répondit tristement Marcelle, si vou^s êtes mon père, û^avez'vous pas droit à toutes les indulgences? N'êLes-vous pas ahsQus d'axânce?
te ton sur lequel ce pardon avait été accordé n'aurait peut-être pas été da |oût de tous les pères ; mais le barou s'était mis dans un tel cas, ^u'U, était ftbligé de se contenter de ]>eu.
— Puisque vous oubliez, Marcelle, reprit-il, mon devoir est tout tracé. Je rachèterai, à force de prévenances et de soins, le coupable égarement auquel je m^ suis laissé entraîner, je dissiperai à force de tendresse les soupçons que ■««us avez conçus... mais je ne veux pas trop vous fatiguer aujourd'hui, interrompit-il. Je vois que votre œil se voile et que votre visage se contracte... Je fais ifève aux épanchements de mon cœur, à la joie que voire indulgence m'a causée, pour vous montrer les .preuves que vous m'avez demandées.
Marcelle paraissait, en effet, très-accablée.
C'est à cause de cela, sans doute, que M. de Pierre-Lisse jugea le moment ^portun, pour produire les preuves qu'il avait annoncées. ". Vous connaissez l'écriture de votre mère, n'est-ce pas ? fit le gentilhomme.
— Certes, dit Marcelle d'une voix affaiblie.
— Eh bien! lisez ceci, dit le baron en lui mettant sous les yeux un manuscrit, plié de telle sorte qu'elle ne pouvait voir que ce qu'il lui montrait.
Elle lut avec peine ces trois mêmes lignes que son père avait déjà mises sous les yeux du lieutenant de police.
t Ton père, ma chère enfant, est celui dont je viens de te raconter l'histoire, — c'est-à-dire le baron de Pierre-Lisse. »
— Vous reconnaissez bien l'écriture? insista le gentilhomme.
— Je ne puis la révoquer en doute, répondit Marcelle, mais... essaya-t-elle d'ajouter.
— Plus tard... interrompit le baron, quand vous serez rétablie... je vous don-
nerai toutes les explications désirables. Pour aujourd'hui, contentez-vous de jeter un coup d'œil sur les |)ièce3 que je vous soumets. Tenez, ajouta-t-il, voici encore un extrait des registres de la paroisse de Saint-Aubin, constatant que vous y êtes née le 12 avril 1758, de demoiselle Marguerite de Lescarre... Kiidn, voici un acte de reconnaissance, que j'ai fait dresser aussitôt «lue cette véilté m'a été connue, et par lequel vous êtes bien réellement, à dater de ce jour, la lille de Marguerite de Lescarre et d'Analole-Edouard de Pierre-Lisse...
En même temps, il lui montrait les actes dont il s'était muni et lui faisait suivre des yeux avec son doigt les énonciations diverses qui tiguruient sur ces papiers.
Quoi(]u'un léger brouillard commençflt à s'étendre sur ses yeux, Marcelle vit bien (lue les actes étaient parfaitement en règle. Seulement, elle ne s'expliqua pas comment son père avait entre les mains un document qui lui semblait destiné à elle...
Ce jour-là, elle se contenta de ces explications. Il lui aurait été, du reste, impossible d'en entendre d'autres, tant elle était faible.
Lelendemain,elleallaitbeaucoupmieux; le surlendemain elleélaitpresque bien.
Avec la sécurité, la vie était revenue tout d'un coup.
Pendant ces deux jours, le baron avait été pour elle, non pas seulement le modèle des pères, mais le modèle des gardes-malades. Vingt fois i)ar jour, sur la pointe des pieds, ù voix basse, il était venu prendre des nouvelles de sa lille, (ai avait apporté sa tisane, avait assisté au léger repas dont le docteur avait dicté le menu.
Il s'était montré si humble, si soumis, si repentant, si désireux de faire oublier ses torts, que la bonne et douce Marcelle s'en voulait presque de la froideur qu'elle lui témoignait, mais dont elle n'était pas encore parvenue à lrioinj)her.
Quant à lui, il s'apercevait des progrès immenses qu'il avait faits dans le cœur de la pauvre enfant et ne s'en ai)pliquait (jue mieux à con'iuérir ses bonnes grâces.
Il n'ignorait pas qu'il aurait un rude assaut à soutenir de la part M. de la Tournaye. il se préparait à la lutte j)ar tous les moyens en son pouvoir... Eh bien ! maintenant (jue ce moment terrible était passé et que Marcelle s'était prononcée, le baron n'était qu'à moitié content.
Il n'avait pas manœuvré dans le seul but de s'attacher sa fille parles liens d'un indissoluble devoir. Il n'avait pas exigé d'elle qu'elle éloignât formellement le duc, de même qu'il n'avait pas chassé de chez lui M. de La Tovrnaye, j)uisqu'il avait au contraire essayé de le retenir.
Il aurait voulu, comme on dit vulgairement ménager la chèvre et le chou; mais s'il avait réussi à garder le chou, c'est-à-dire Marcelle, la chèvre s'était montrée récalcitrante. Leduc lui avait échappé par une boutade menaçante et lui avait interdit l'accès de sa maison.
Cependant M. de Pierre-Lisse ne désespérait ]);is encore de renouer par les sensiDleries féminines les relations que la colère et 1 indignation de I^uoien avaient rompues. 11 comptait encore sur les jirières et sur les larmes de Ray-
n.i LE SECRET D'OR
monde et de la comtesse pour alléimer rultimalum que M. de La Tournaye lui avait posé.
Il ignorait que, quand Lucien avait pris une résolution, nulle puissance humaine ne l'en faisait changer.
En effet, en revenant à l'hôlel, le duc avait fait part à sa femme et à iM">« de Libessac de l'insuccès de sa démarche et, sans cacher la douleur et le désappointement que lui causait la résolution de la jeune fille, il leur avait dit en quels termes d'irréconciliable inimitié il avait quitté M. de Pierre-Lisse.
Ni Raymonde, ni la comtesse n'essayèrent de le fléchir, tant elles sentaient combien était légitime le courrqux dont Lucien était animé. Elles imposèrent silence au douloureux sentiment que leur laissait le départ définitif de Marcelle et s'efforcèrent de distraire le duc des soucis que ces événements lui avaient causés.
Ce fut poui' Lucien une véritable consolation de trouver chez lui une si cordiale soumission au parti qu'il avait adopté.
S'il n'avait pas le cœur à la joie, il avait du moins la conscience tranquille, quand il se présenta, vers deux heures, chez le roi, afin de lui rendre compte de la mission dont il avait été chargé.
Sa Majesté avait fait prévenir Turgot, qui se trouvait là, quand l'huissier de service annonça le duc de La Tournaye.
Lucien fut accueilli à bras ouverts. Évidemment Louis XVI comptait sur une réponse favorable, car son visage épanoui semblait attendre avec la plus grande confiance que le duc lui fît connaître les résultats de son voyage.
M. de La Tournaye nomma les uns après les autres les personnages avec lestjuels il s'était mis en relations et ne cacha pas au roi quelle avait été la conclusion des conversations qu'il avait eues avec ces différents dignitaires,
— En somme, dit-il, non-seulement Votre Majesté ne doit pas compter sur l'Autriche, mais encore elle doit s'attendre à rencontrer chez cette puissance l'ennemie la plus acharnée des réformes accomplies et des réformes projetées. C'est de là, j'en suis convaincu, que partent les sourdes résistances que nous rencontrons. Je me garderai bien d'accuser notre jeune reine de rébellion, mais j,'affirme qu'elle écoute les perfides conseils qu'elle reçoit de Vienne. Sa petite cour est le foyer vers lequel convergent les fils ténus des petites intrigues qu'elle encourage, si elle ne les ourdit pas. Il faut donc en prendre bravement son parti et chercher ailleurs l'alliance dont Votre Majesté croit avoir besoin.
— Que m'apprenez-vous, monsieur le duc ! fit le roi profondément désappointé.
— Je vous l'avais bien dit, sire, hasarda Turgot.
— Sans doute, vous me l'aviez dit; mais je ne pouvais pas le croire, répondit le roi
— Eh ! sn-e, dit Lucien, qu'avons-nous besoin de chercher auprès des étrangers un appui illusoire? C'est dans notre belle France, c'est auprès de vos sujets qu'il faut vous ménager les alliances et les dévouements. Ne sentez-vous pas, depuis que vous êtes entré dans la voie du progrès, que le peuple renait à la vie, que le pays se réveille, que le souffle nouveau qui l'anime lui donne une force
capable de briser tous les obstades? Courage, sire ! comptez davantage sur nous et moins sur les autres. L'ère des libertés que votre règne a inaugurée sera votre gloire dans l'avenir, si vous persévérez avec une foi robuste dans la ligne de conduite que vous vous êtes tracée.
— Merci, monsieur le duc, dit le roi d'un ton soucieux, et laissez-moi vous féliciter du zèle que vous avez déployé ])0ur notre service. Avoir accomj>li en un peu plus de trois semaines ce long et pénible voyage est un véritable tour de force.
— Votre Majesté est trop bonne. Je m'estimerai toujours heureux de lui être utile,
—Je le sais et j'en userai, mais je n'en abuserai pas, car je n'ai pas le droit de faire tort aux pauvres de largesses que vous leur distribuez et dont votre absence a dû nécessairement retarder les effets. Retournez donc à vos généreuses occupations, monsieur le duc; mais, avant de me quitter, ne me ferez-vous pas le plaisir de me demander une récompense quelconque de la peine que vous avez prise à mon service.
— Vous me comblez, sire; mais je n'ambitionne rien que l'honneur de vo«s servir.
— Quoi ! s'écria le roi, je reste insolvable vis-à-vis de vous?
— Nullement, sire. Reportez seulement sur d'autres, qui la raéritent mieux, la bienveillance que vous me témoignez.
— Nul ne la mente plus que vous, monsieur le duc, et vous me désobligez beaucoup en la repoussant.
— Eh bien ! sire, je l'accepte, fit Lucien, qui se ravisa brusquement.
— A la bonne heure ! s'écria joyeusement le roi.
— Je m'intéresse beaucoup, sire, à une jeune illle que j'avais recueillie, il y a bientôt dix-huit mois, et qui, dans des circonstances qu'il serait trop long de vous raconter, vient de retrouver son père...
— Bien, lit Louis, très attentif.
— Or, je crois connaître assez ce gentilhomme pour redouter que Marcelle ne trouve pas auprès de lui le bonheur tranquille auquel elle aspire. Dans dix jours, elle aura dix-huit ans et pourra être émancipée. J'oserai donc prier Votre iMajesté de me donner un mot signé d'elle, par leipiel Marcelle sera allrauchie de toute tutelle., à partir du ii2 avril, présent mois, et libre par conséquent de ?cs actions.
— N'est-ce que cela? lit le roi.
A ces mots, il se tourna vers le ministre.
— Écrivez, Turgot, dit-il, M. de La ïournaye va vous dicter lui-môme l'acte qu'il réclame de notre justice souveraine.
Turgo prit la plume et Lucieii dicta :
« De par notre volonté royale, la demoiselle Marie-Marcelle-Kugénie, fille .h' demoiselle Marguerite de Lescarre et du baron de IMerre-Lisse, est affranchie de toute tutelle, à dater de ce jour, et libre de dispo.^er à son gré de sa personne
et de ses biens, sans que nul puisse perler entiave à l'exéciiLion de la présente ortlonniince. »
a Fail au palais des Tuileries, ce 12 avril mil sept cent soixanie-six. »
Lucien se lui, Turgot s'arrêta.
— El je signe, dit le roi en traçant d'une main ferme son nom royal au bas de cet éciit.
Alors, passant la plume à son ministre :
— Contre-signez, Tui-got,ordonna-t-iL et apposez le sceau de l'État sur ce parciiemin.
Le ministre obéit.
Quelques minutes après, Lucien se retirait, emportant le précieux papier.
Quand il revint à l'bôtel, il monti-a triomphalement à Raymonde et k la comtesse Faime terrible dont il venait de se munir.
Ce fut donc d'un œil i)!us tranijuille que chacun put désormais envisager un horizon qu'obscurcissaient tant de nuages menaçants.