UNE PECHE MIRACULEUSE
En vérité, ceux qui jadis avaient connu le pimpant brigadier des gardes-françaises auquel ses amis avaient donné le surnom volage de Pai)illon, n'auraient jamais cru qu'il s'agît de ce même coureur de femmes et d'aventures dont il a été question dans Monseiç/neur, si on leur avait présenté aujourd'hui M. Papillon^ l'intendant de M. le duc de La Tournaye.
Dusoldat railleur, trompeur, vainqueur, qui se faisait un jeu de mettre à mal ies soubrettes, griscltes, ruNaudoLises, etc., sur lesquelles son œil fascinateui" avait jeté son dévolu, il ne restait plus rien que le surnom et la nii ustache.
Seulement, vingt-si>: années avaient passé sur le tout.
Le surnom, on le lui avidt laissé i)arce qu'on savait que cela llattait son amourpropre. Quant il la moustache, c'était lui qui lavait gardée, sans s'apercevoir qu elle comptait à i)résent plus de poils blancs que de noirs et qu'elle n'avait plus cette souplesse triomphante d'autrefois, qui avait fait tant de malheureuses!
Vingt-six ans sont toute une autre vie dans If cours de la vie humaine. Si la métamorphose ne s'accomplit pas tout d'un coup, si elle passe pour ainsi dire
inaperçue aux yeux de celui qui la subit, il n'en est pas de môme aux y ux de ceux qui retrouvent à une si grande dislance l'être dont ils avaient gardé le
souvenir.
Pour ceux qui ont lu Monseigneur et qui ont suivi toutes les périodes de cette existence accidentée, le changement paraîtra moins grand. Ceux-là, en elïet, ont vu Papillon beaucoup plus calme déjà, du jour où il avait épousé Ludivine.
Ludivine était une maîtresse femme, qui avait eu raison des velléités erotiques du brigadier. Elle avait mis au pas cet infidèle, qui avait amoncelé tant de victimes autour de lui; elle lui avait apporté, avec la fortune, le bien-être, — deux choses que le vieux soldat n'avait jamais pu conquérir.
Avec lâge, on sent mieux le prix du bien-être. Papillon s'était laissé gagner peu à peu par les douceurs de cette vie nouvelle.
Son poste d'intendant chez le duc de La Tournaye, loin d'être absolumetil une sinécure, lui laissait néanmoins de longues heures de loisir et lui permettait de mieux savourer encore les jouissances qui émaillaient son âge mûr.
Le brigadier n'avait en effet que cinquante-quatre ans.
Il n'avait rien du vieillard, ni sur le visage ni dans les allures. L'habitude de l'escrime, de la marche forcée, avait conservé à ses mouvements toute leur souplesse. Si sa taille n'était pas aussi fine qu'à l'époque où il la sanglait dans son ceinturon de buffle, elle n'était pas déformée par l'embonpoint.
Ses traits étaient assurément un peu plus marqués ; son nez avait grossi dans 'la proportion de sa moustache, mais l'expression de sa physionomie n'avait pas beaucoup plus changé que son caractère. ■
Papillon était toujours ce même volcan mal éteint que nous avons connu.
A présent que l'âge avait quelque peu refroidi son cœur, il renonçait aux femmes — non sans regrets — pour s'adonner à la nouvelle passion qui s'était emparée de lui.
Cette passion c'était celle de la pêche à la ligne, passion bien inoffensive, on le voit, mais qui a ses émotions et ses dangers.
Dès qu'il avait un moment à lui, il courait sur le quai, déployait son instrument, jetait sa ligne à l'eau et ne quittait plus des yeux son bouchon, jusqu'à ce qu'il rapportât à l'hôtel une friture, dont Lucien et Raymonde ne dédaignaient souvent pas de prendre leur part.
Il est vrai que œs courtes séances ne suffisaient pas au brigadier. C'était ce qu'il ap|)elait « s'entretenir lu main •.
De temps en temps, quand il avait une journée libre, et après avoir obtenu l'autorisation de Lucien, il partait à pied avant le jour; il s'en allait à l'aventure, remontant ou descendant le courant du fleuve, jusqu'à ce qu'il renconlrât une place favorable à ses projets. .
Alors il s'installait, déposait à côté de lui le sac dans lequel était enfermé son déjeuner, amorçait son coup else mettait à l'œavre. Grâce à la patience et à l'adresse dont il était doué, il revenait rarement ù Paris sans avoir fait une pêche abondante.
Soudain entre deux eaux venait d'apparaître un corps liUmain. iPage 720.)
Depuis deux mois eldenii, il avait raalheureusemenl un peu nnins Je lempî à lui. La disparition de iMarcille aval creusé un vide dans la maison Ce M. de La Tournaye.
Elle n'était plus là pour dépouiller la correspondance, pour dislriluier certaines aumônes, et. bien qt!e la comtesse de Libessao la suj)pléàl de son mieux, Lucien avait dû confier à Ludi\iiic une partie de ces délicales l'onclions.
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Par contre, Papillon avait plus de surveillance à exercer, — depuis surloul que la trahison de François avait mis tout le monde su;- le qiii-vive.
Lucien avait, en effet, recommencé depuis son retour le cours de ses charitables largesses, et comme elles s'élevaient dans certains cas à des sommes considérables, il avait dû même recourir parfois à la complaisance du vieux soldat, — complaisance sur laquelle il savait pouvoir compter aveuglément.
Le brigadier obéissaitavec la même soumission automatique que s'il avait encore été sous les drapeaux et que si Lucien avait encore porté réjiaulette de capitaine .
Gennain commençait pourtant à lui venir en aide. Depuis dix-sept ans qu'il était au service du duc de La Tournaye, il avait donné tant de preuves de fidélité, d'attachement et de probité, qu'on en arrivait à le considérer peu à peu comme faisant partie de la maison. Son maître le chargeait donc quelquefois de certaines missions, qu'en d'autres temps il n'aurait conGé à nul autre qu'au brigadier.
Cela permettait à Papillon de s'absenter une bonne fois tous les quinze jours.
S'absenler une bonne fois, pour lui, c'était faire cinq ou six lieues à pied, au bord de la Seine, et pêcher pendant douze heures.
Depuis que Marcelle habitait chez son père à Auteuil, c'était de ce côté que le vieux soldat dirigeait le plus fréquemment ses excursions. Il espérait sans doute que la jeune tille viendrait se promener une pauvre fois le long de la rivière, le reconnaîtrait, causerait avec lui, laisserait échapper quelques confidences... Car oû ne savait rien de Marcelle à l'hôtel de la Tournaye, sinon qu'elle était tout à fait rétablie.
Germain, qui était allé dix fois prendre de ses nouvelles, n'avait jamais été admis j)rés d'elle et il ne l'avait même pas aperçue dans le jardin, où il l'avait inutilement cherchée des yeux.
Le 20 juin de cette même année i 766, Papillon quitta vers trois heures du matin l'hôtel de la place Royale, muni de l'attirail le plus complet qu'il eût jamais emporté. La veille, il avait rêvé qu'il prenait un saumon de quatorze livres
Il descendit les quais d'un pas relevé et atteignit les hauteurs de Chaillot.
Ici la Seine coulait à pleins bords. Il chemina donc le long de la berge, cher- -chant des yeux la place qui lui conviendrait le mieux.
Ce jour-là, il était sans doute plus diflicile, ou il tenait à s'éloigner de Paris le plus possible, car il arriva à l'endroit qu'on appelle le Point-du-Jour, c'est-à-dire presque à Auteuil même.
Il aperçut une berge unie, verdoyante, sur laquelle on pouvait s'asseoir àplaisir et faire au besoin dans la journée une sieste réparatrice. Il y descendit, sonda le fleuve du regard, vit une eau limpide et profonde, un courant régulier, et se dit:
— Voilà mon affaire !
Aussitôt il fit ses préparatifs.
Il n'était |)as cinq heures du matin ; mais le brigadier avait fait à pied une longue, course, ce qui lui avait donné soif et ouvert l'appétit.
Il allait erjlamer ses provisions, lorsque, àcinquanie pasde là, il aj erçutime guinguelle dont on ouvrait les volets.
— Gaidons nos provisions pour tantôt, dit-il, et voyons ce que vaut la piquette de ce petit cabaret.
A ces mots, laissant sur la berge tous ses ustensiles de pèche, il se dirigea vers la guinguette et se fit servir un verre dj vin blanc.
Le vin blanc était bon. Papillon en but un second verre et échangea quelques paroles avec le cabaretier.
Il tournait le dos à la porte et ne voyait rien de ce qui se passait dans la rue; mais comme, en causant, le cabaretier s'était penché vivement en avant, machinalement, il se retourna aussi. Il distingua vaguement la silhouette d'une femme, qui glissait rapidement devant les carreaux de la boutique et qui disj)araissait au moment même où il tournait la tète.
Il paya sa dépense et se dirigea vers Tendroit où il avait laissé ses agrès, bien lesté, bien disposé surtout à jouir dans toute sa plénitude de cette admirable matinée de printemps.
Au moment où il quittait le cabare* il s'arrêta brusquement et prêta l'oreille.
Il lui avait semblé entendre dans l'eau un bruit semblable à celui (jue produit la chute d'une pierre ou de tout autre objet volumineux.
Cependant, comme aucun autre bruit ne parvint jusqu'à lui. comme aucun cri de détresse ne se fit entendre, il rut avoir été le jouet d'une illusion.
11 poursuivit son chemin, les yeux fixés malgré tout sur l'eau limpide. Or pas la moindre bise ne .soufflait et pourtant la surface de l'eau était agitée. De grands ronds, s'élargissant à perte de vue, ridaient ce miroir, tout à l'heure si calme et si uni.
Papillon n'avait donc pas rêvé? Il avait entendu quelque chose. Quoi? Il ne s'en rendait pas compte; craignant qu'un des objets qu'il avait apportés n'eût roulé dans la rivière, il courut à sa place,,, tout y était dans un ordre parfait.
— D'ailleurs, se dit il, rien de ce qui se trouve là n'aurait pu produire, en tombant dans la Seine, le bruit que j'ai cru entendre.
Il regarda une dernière fois, il ne vit rien que les ronds, qui allaient main tenant s'élargissant de plus en plus et dont le cercle .^'amoindrissait au point de devenir imperceptible.
Alors il prit sa ligne et la jeta à l'eau.
Cette fois, il ne voyait j)lus que son bouchon. Rien de ce qui se passait autour de lui n'était capable de l'arracher à celte occupation.
Tout à coup le bouchon oscilla. Ce fut une bien grande émotion? Emotion d'autant plus grande que jamais bouchon n'avait oscillé dans des conditions semblables.
En elTet, au lieu d'enfoncer dans l'eau, le bouchon s'était soulevé; au lieu de planter droit, il se tenait à j)lat .sur la surface! Papillon connaissait les coups de relevage cpie la carpe, la brème, le juègne quelquefois, ini])riinent au flotteur d'une ligne; mais jamais il n'avait rien vu de pareil. Evidemment son bas de ligne était soulevé par des herbes ou par...
Subitement, il poussa un grand cri!
L'exj)lication qu'il cherchait, il l'avait trouvée. Immédiatement au-dessous de son bouciion venait d'apparaître entre deux eaux un corps humain. Les vêtements, clairs, longs et flottants, dont il était couvert, indiquaient le sexe auquel il appartenait.
Ainsi ce bruit que Papillon avait entendu... ces ronds qui se prolongeaient à l'infini... cette femme qui tout à l'heure avait passé devant la guinguette... tout cela était vrai!
Le brigadier n'Hésita pas.
Otant soigneusement sa veste et son gilet, il piqua une tête conforme aux principes les plus stricts de la natation et disparut méthodiquement dans la Seine.
Le Point-du-Jour ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait l'immense caravansérail qu'en a fait la dernière Exposition.
C'était alors un endroit paisible et solitaire, où venaient se promener, le dimanche seulement, quelques petits bourgeois, des grisettes, des commis et des gardes-françaises.
Pendant la semaine , quelques rares promeneurs s'aventuraient dans ce.s parages; mais, à cinq heures dumatin, personne autre qu'un enragé pêcheur, comme Papillon, ne se serai; avisé de fouler d'un pied hardi l'herbe humide encore de rosée.
C'était donc vraiment bien par miracle que le brigadier se trouvait là pour pFCcéder au sauvetage de celte inconnue.
Gô ae fut pas long du reste.
Le corps de cette femme était si près de lui, au moment où il l'avait aperçu, que, s'il avait eu la moindre gaffe à sa portée, il l'aurait ramené à terre, sans mouiller même le bout de ses manchettes.
N'ayant rien sous la main, il plongea de façon à passer sous le corps inerte de la jeune femme, de sorte qu'il n'eut qu'à le soutenir pour le ramener. d'un bras vigoureux vers la rive.
Cela fait, il sortit de l'eau, attira lo corps à lui et le coucha sur l'herbe.
Ainsi qu'il l'avait jugé du premier coup d'œil , la femme était jeune. Une forêt d'admirables cheveux noirs retombait sur ses épaules et renveloj)pait d'un véritable manteau.
Papillon écarta avec précaution les mèches humides qui s'étaient collées sur le visage de la jeune femme et poussa tout à coup un cri de terreur.
Se relevant précipitamment, il saisit dans ses bras ce corps inanimé et se dirigea en courant vers le cabaret qu'il venait de quitter tout à 1 heuie.
— Vile une cluimbre, un lit, un bon feu! dit il d'une voix rauque. L'aubergiste comprit tout.
Il conduisit le vieux soldat dans nne petite chambre, où se li-ouvait un lit tout prêt, et cogna de toutes ses forces à h> cloison voisine.
— Allons, femme! cria-t-il, vile, lève-loi! Arrive en chemise, en camisole, comme tu voudras, mais dépêche-toi.
Papillon avait commencé déjà à couper avec son couteau le corsage de la noyée, quand survint la femme du cabaretier.
Elle aussi devina ce qui s'était passé. Klle écarta les couvertures, acheva de déshabiller la jeune femme et la mit au lit.
— Si jeune et si jolie! murmura-t-elle, quel dommage ! Pendant ce temps, son mari avait allumé un grand f3u de fagots.
La femme prit une pile de serviettes, qu'elle étendit sur des chaises pour les faire chauffer, et se mit à frictionner les membres de la noyée avec un courage et une force dénotant un grand cœur, en même temps qu'une profonde expérience de ces sortes de sauvetages.
Le mari faisait chauffer dans un pot une bouteille de vin sucré.
Le brigadier était pâle, très pàlo.
— Mais qu'avez-vous donc? lui dit le cabaretier. Est-ce que vous êtes indisposé? Vous êtes reotc longtemps sous l'eau peut-être...
— Pas même une minute.
— Alors, qu'est-ce donc ?
— Je ne sais... le froid... le saisissement... balbutia le vieux soldat.
— C'est possible. Voulez-vous que j'aille vous chercher un petit verre de rhum, en attendant que ce vin chauffe ?
— Ce n'est pas de refus, dit le brigadier.
L'hôte s'empressa de lui apporter ce qu'il désirait. Il apporta même deux verres au lieu d'un.
— A votre santé! dit-il.
Papillon avala d'un seul coup le petit verre.
C'était un affreux amalgame de mélasse et de trois-six. En toute autre circonstance, le vieux soldat aurait fait une horrible grimace, juré, menacé de tout mettre à l'envers. Il ne sourcilla même pas.
— Excellent! dit-il en faisant claquer sa langue contre son palais.
Ce qui ne l'empêchait pas de passer toujours les serviettes chaudes à la femme du cabaretier, qui continuait de son côté les frictions avec une telle vigueur que l'eau niisselait sur son visage.
— Ah ! ah ! cria-t-elle enfin, ça bouge ! Les traits de Papillon se détendirent.
— Vrai? demanda- t-il.
— Oui, j'ai senti quelque chose, répondit-elle.
Et elle se remit à frictionner de plus belle, avec une ardeur qui méritait réelment sa rccomi)ense.
Le brigadier poussa un profond soupir de soulagement. Était-ce le ihum qui opérait? Était-ce la satisfaction d'apprendre que son sauvetage avait réussi?
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne pi-rdaii pus des yeux la jeune femme.
Soudain il tressaillit de la tôle aux pieds. Elle venait d'ouvrir les yeux.
Le vin clianlaiulaiis le pot, ù la chaleur du feu, dont les llammes éclairaient la chambre clroile et sora'Te.
— Vite, un verre de vin! demanda le vieux soldat.
Il le prit des mains du cabareLier et se rapprocha du lit.
Soulevant doucement d'un Lras la tête de la jeune femme, il approcha le verre de ses lèvres et lui en fit boire la moitié à petites gorgées.
L'effet de ce breuvage salutaire ne se fit pas longtemps attendre. La noyée ouvrit de nouveau les yeux et promena autour d'elle un regard étonné.
Après avoir parcouru la chambre, dévisagé le cabaretier et sa femme, ce regard se reposa enfin sur la personne qui la soutenait en ce moment.
Sans doute, la jeune femme croyait être le jouet d'un songe, car elle se recula pour mieux, examiner ce personnage, et plus elle s'éloignait, plus son visage se couvrait d'une expression d'indicible étonnement,
— Pap..., murmura-t-elle.
Sans lui donner le temps d'achever le nom qu'elle avait commencé, Papillon se pencha vers elle.
— Silence! lui glissa-t-il à l'oreille. Buvez encore, mon enfant, continua-t-il à haute voix.
Le mouvement imperceptible que, de part et d'autre, avait provoqué cette reconnaissance, passa inaperçu aux yeux du cabaretier, qui repliait ses serviettes.
Quant à sa femme, elle était retournée dans sa chambre, pour mettre des vêtements un peu plus convenables.
La noyée avait fini par avaler en entier le contenu du verre que le brigadier lui présentait. La réaction s'était faite. Non-seulement le sang circulait et la chaleur assouplissait ses membres engourdis, mais une vive rougeur colorait ses joues— et, dans cette rougeur, il y avait certainement autant de honte que de vin ciiaud.
En effet, elle n'osait pas regarder en face le vieux soldat.
Il ne disait mot, mais il mâchonnait son épaisse moustache grise et dardait son petit œil vif sur celui de la jeune femme, avec une persistance grosse de reproches et de douloureuse surprise.
Enfin, quand il vit qu'elle était décidément hors de danger, il se tourna vers le cabaretier :
— Avez-vous ici un garçon? demanda-t-il.
— Non, monsieur.
— Quoi ! personne ne pourrait aller à Paris et y remettre de ma part un billet à ma femme !
— Oh! pardon, monsieur. Je j)uis y aller, moi.
— Sur-le-champ ?
— Oui, monsieur.
— Bien, donnez-moi du papier, une plume et de l'encre.
Le cabaretier s'empressa de déposer sur une table ce que lui avait demandé Papillon.
Celui-ci i.rit la plume et écrivit :
€ Au reçu de la présente, fais atteler le carrosse, toute affaire cessante, et suis la personne qui te donnera ce billet.
» J. Debrau, dit Papillon. »
Il plia le papier, le cacheta et y mit l'adresse suivante :
i A Madame Ludivine Debrau.
• Hôtel de M. le duc de La Tournaye,
• Place Royale, Paris, j
Puis il remit la lettre au cabaretier.
— Vous attendrez la personne à qui ce billet est destiné et vous reviendrez avec elle dans la voiture qui l'amènera, recomraanda-t-il.
— Bien, dit l'hôte enchanté de celte perspective.
— Un louis pour vous si vous êtes ici avant deux, heures ; sinon je mets le feu à votre cabaret. Allez!
A ces mots, il le poussa par les épaules, l'accompagna jusqu'à la porte et ne rentra que lorsqu'il l'eut vu disparaître.
Il pénétra dans la chambre, réprimant un frisson involontaire.
Le pauvre diable n'avait, dej)uis vingt minutes, sur le dos qu'une chemise, une culotte et des bas tout mouillés. Il est bien vrai qu'en passant les serviettes choudes à la cabaretière et en étendant sur le dos des chaises celles qu'elle lui rendait, il n'avait pas eu froid; mais, depuis que la jeune femme avait rej)ris connaissance, il commençait à éprouver le besoin de se réchauffer lui-même.
Aj)rès avoir avalé successivement deux verres de vin chaud, il s'assit à califourchon sur une chaise, s'installa, se tourna et se retom-na devant le feu, jusqu'à ce qu'il fut à peu près sec.
Pendant ce temps , la femme du cabaretier avait tordu et fait sécher également les vêtements de la noyée.
Paj)illon, qui n 'oubliait rien, profita de ce moment pour aller sur la berge, où il endossa ses habits et plia bagage.
Quelques minutes après, quand il revint dans la chambre, il était prêt à se remettre en route.
11 était visiblement inquiet et agité. Tantôt il sortait de la maison et observait les alentours, tantôt il y rentrait et jetait sur la jeune femme un regard scrutateur, mais toujours sans échanger un mot avec elle, sans essayer même de tarir les larmes <iui coulaient de ses grands yeux noirs.
— Mon Dieu! ne cessait-il de répéter, pourvu que Ludivine arrive à temps! Enfin, vers sept heures et demie, il aperçut de loin un carrosse, qui roulait
assez vivement dans la direction du cabaret.
— Cette fois, nous sommes sauvés! murmura-l-il joyeusement.
En effet, quelques instants après, la voiture s'arrêtait et Ludivine mettait pied à terre, sans trop savoir ce qu'elle faisait, car ses yeux ressemblaient à deux points d'interrogation.
Papillon s'approcha d'elle.
— Quoi que lu voies, lui dit-il, pas un mot, pas un geste, avant que nous soyons partis.
Il alla chercher la jeune femme, la fil monter en voiture, y monta lui-même,
après avoir jeté deux louis au cabaretier, et donné au cocher l'ordre de retourner à Paris.
Aussitôt les chevaux s'élancèrent. En moins de deux minutes, Papillon perdit de vue le cabaret qui avait été témoin de ce drame silencieux.
— Comment! sécria-t-il alors, vous! c'est vous qui vous jetiez dans la Seine!
— Que dis-tu? fit Ludivine toute saisie.
— Tu ne vois donc pas ses vêtements encore souillés de vase... les miens... cette lettre que je t'ai fait parvenir... Comprends-tu?
— Quoi! c'est vrai! Marcelle a tenté de se noyer! dit la bonne femme, qui se prit à trembler de tous ses membres.
Marcelle ne répondait pas. Elle courbait la tête et jjleurait...
— Ah ! çà, voyons, que s'est-il passé? demanda Papillon. Nous sommes chez nous ici. Rien ne nous oblige à garder la même circonspection que dans la guinguette où nous étions tout à l'heure. Nous pouvons causer. Eh bien, c'est donc vrai ? Vous vouliez mourir ?
La jeune fille, plus confuse encore, se jeta dans les bras de Ludivine et éclata en sanglots.
— Eh ! dit Ludivine à son mari, tais-toi donc ! Tu ne lui donnes pas le temps de respirer, à cette pauvre enfant! Laisse-la plutôt pleurer à l'aise, cela la soulagera.
— Oh ! je veux bien, moi, fit Papillon. Ce que j'en faisais... ce n'était pas par cui'iosité... encore moins pour tourmenter cette chère petite... c'était par intérêt pour elle.
— Nous le savons bien, répondit Ludivine. Tu n'as pas besoin de t'en défendre ; mais, après une secousse comme celle-là, tu comprends qu'il faut que les nerfs se détendent.
Et, tout en parlant, la brave femme gardait sur sa poitrine la tête pâlie de Marcelle.
Le carrosse roulait toujours. Papillon et sa femme se taisaient. La crise à laquelle Marcelle se trouvait en proie se calmait par degrés, à mesure que ses larmes coulaient plus abondantes.
Enfin ces sanglots s'apaisèrent, et la jeune fille rentra en possession d'elle-même.
Elle se redressa et promena autour d'elle un regard étonné.
Elle eut un frisson de bien-être, en "reconnaissant le carrosse de La Tournaye, en traversant les rues de Paris, et en se voyant entourée de deux amis dévoués.
Sans prononcer un mot, par un geste tout spontané elle tendit la main à Papillon.
Celui-ci s'en empara avidement et pressa dans les siennes cette petite main blanche et froide qu'il essaya de réchauffer.
— Ah ! que vous êtes bon, vous, dit Marcelle avec un soupir.
Le vous qui terminait cette phrase signifiait clairement : Si vous êtes bon, il y en a d'autres qui sont bien méchants !
Papillon et Ludivine ne s'y rompèrent pas. Ils échangèrent un regard d'intelligence.
Dès qu'on entendit rouler le carrosse sous la voiite, chacun accourut. (Page 727.)
— Ah! dit encore Marcelle, quel dommage que vous ne m'ayez pas laissé mourir.
— Voulez-vous vous taire! fit Ludivine.
— J'étais si bien dans l'eau, continua la pauvre enfant. Sur le premier moment cela m'a fail mal. J'avais froid... Je suiroiuiis... je sentais dans les oreilles un bourdonnement confus... puis plus rien!... Le fleuve m'entraînait et me roulait dou.enient...
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— Croyez-moi, mademoiselle, riposta Papillon, je vous en parle par expérience; il n'y a que les poissons qui soient heureux .dans l'eau. Je vous garantis qu'il y a moyen d'être heureux sur terre et je puis vous affirmer que M. le du'^ a entre les mains de quoi mettre un terme à vos souffrances.
— Un moyen? fit Marcelle avec un accent de désespoir. Hélas ! en existe-t-il encore ?
— Certainement, dit le vieux soldat. Pour ma part, je vous réponds que nulle puissance humaine ne vous arrachera désormais de nos bras.
La jeune fille laissa échapper un sourire d'amertume et d'incrédulité.
— Ah ! si vous pouviez dire vrai! gémit-elle. Si je n'avais auprès de moi que des amitiés comme les vôtres.. Mais le sorcier l'a dit... J'ai bien soulTert... je souffrirai beaucoup encore.
— Eh ! fit Papillon avec humeur, votre sorcier ne sait pas ce qu'il dit.
— Ne vous y trompez pas! Ce que Damis m'avait prédit s'est réalisé, le jour même où j'ai perdu lé talisman qu'il m'avait donné.
— Nous vous en donnerons un autre plus efficace encore, riposta 'le vieux soldat.
— Dieu vous entende ! dit Marcelle.
— Il m'entendra, mademoiselle, puisqu'il a permis que je me trouve là, juste à point pour vous arracher à la mort.
— C'est vrai, fit la pauvre enfant ; j'ai le cœur tellement serré que j'oubliais devons remercier, mon ami. En effet... vous croyez m'avoir rendu service en me sauvant la vie...
— Et j'espère bien que vous m'en remercierez un jour, ajouta le brigadier
— Je vous en remercie dès à présent, mon bon Papillon. Vous savez bien que Marcelle n'est pas une ingi-ate.
— A la bonne hernie ! s'écria le vieux soldat, voilà de bonnes paroles, enfin ! Ainsi, bien vrai, vous me savez quelque gré de ce que j'ai fait pour vous?
— Tout le gré qu'on doit savoir à celui qui risque sa vie pour un de ses semblables.
— Et vous me permettez de vous demander la récompense du service que je A'ous ai rendu ?
— Oui, répondit Marcelle, étonnée d'entendre tomber ces paroles de la bouche de Papillon.
— Et vous me promettez de me l'accorder?
— Certes.
— Eh bien ! vous allez me jurer à l'instant, sur les cendres de votre chère mère, que vous n'essayerez plus jamais de vous ôter la vie...
La jeune fille s'attendait si peu à cette demande, qu'elle demeura tout interdite.
— Vous hésitez? fit le brigadier. Vous qui protestiez à l'instant de votre gratitude !
— Ah ! si vous saviez... soupira Marcelle.
Un violent combat se livrait évidemment en elle entre le désir de satisfaire Papillon et celui d'échapper aux tortures qui l'avaient poussée au suicide. Le vieux soldat s'en a])erçut.
— Je sais, dit-il avec force, que vous me devez la vie. En pareil cas, mademoiselle, nous autres hommes nous ne marchandons pas. A celui qui nous sauve la vie, nous donnons la nôtre, sans hésitation, sans arrière-pensée.
— Papillon a raison, mon enfant, insista Ludivine; vous avez contracté envers lui une dette qu'il faut acquitter. J'ai autant le droit que lui de vous la réclamer. Pensez donc... s'il avait péri lui-même en vous disputant à la mort... si, par votre faute, j'étais devenue veuve... Certainement, Papillon n'est pas parfait... c'est un coureur, un monstre, lin... mais c'est égal, on ne trouve pas encore des maris comme lui à la douzaine...
Marcelle laissa échai)per à nouveau d'abondantes larmes.
— Oui, vous avez raison... balbutia-t-elle entre deux sanglots. Je suis une malheureuse...
— Et non ! interrompit le brigadier, vous êtes une pauvre petite fille que le chagj'in dévore... et c'est précisément ce que nous ne voulons pas. Allons ! lin bon mouvement, chère demoiselle! Redevenez la Marcelle d'autrefois... celle que nous aimions tant... que nous aimons toujours...
— Ah! gémit la jeune fille, vaincue, avec un cri déchirant, il me semble que mon cœur était de pierre et qu'il se brise. Mais moi aussi je vous aime, mes amis.
Elle leur saisit les mains par un mouvement saccadé, comme si elle se raccroclKiit à cette brunche de salut.
— Et vous m'accordez la récompense que je vous demande? lit le vieux soldat en caressant et en enibi'assant la main que Marcelle lui abandonnait.
— Oui, dit-elle d'une voix éteinte.
— Eh bien ! jurez, continua Papillon. Pour moi... pour ma tranquilité...
— Sur les cendres de ma mère ! lit Marcelle, je vous jure de ne jamais attenter à mes jours !
Elle avait difficilement prononcé ces quelques mots ; mais ses mains avaient répondu avec l'énergie qui manquait à sou organe. Elle avait serré dans une étreinte clialeureuse les mains de Pa|)illon et de Ludivine.
Le combat qu'elle avait livré l'avait visiblement fatiguée.
Papillon n'essaya pas de la tirer de l'espèce de torpeur dans laquelle sa défaite l'avait jetée.
Pendant ce temps, du reste, le carrosse avait continué de rouler rapidement à travers Paris et venait d'atteindre la nie Saint-Antoine.
Quelques minutes après, ir entrait sous la porte de l'hôtel.
Toute la maison était en émoi.
On n'avait rien compris au billet que Papillon avait écrit à Ludivine. Pourquoi avait-il demandé la voiture ? Était-il malade? Lui était-il arrivé un accident?
Aussi, dès qu'on entendit s'ouvrir la lourde porte et rouler le caresse sous la voûte du vestibule, chacun accourut.
Raymonde, la comtesse, Lucien, tous les serviteoi's de la maison étaient là ;
n2S LE SECRET D'OR
les premiers, ])enchés curieusement sur la rampe de l'escalier, les seconds, se tenant discrètement en arrière, le cou tendu, se dressant sur la pointe des pieds.
Enfin, l'on vit Marcelle, très-faible encore, qui montait les degrés, soutenue par le brigadier d'un côté, par sa femme de l'autre.
Elle était si pâle, ses cheveux étaient si en désordre, ses vêtements, humides et souillés de vase, présentaient à l'œil un si déplorable aspect, que chacun eut le pressentiment d'une catastrophe et réprima le cri de joie que la vue de la jeune fille avait provoqué tout d'abord.
Enfin elle atteignit le premier étage. Elle vit, rangés devant elle et lui tendant les bras, tous ceux qu'elle aimait... Elle fit un pas en avant pour se jeter à leur cou, mais, suffoquant de bonheur, elle s'évanouit.
En moins d'une seconde, vingt bras amis l'avaient soulevée. On la transporta dans sa chambre, où Ludivine la mit au lit, après l'avoir changée de la tète aux pieds.
Ka}Tnonde et la comtesse étaient dans une inquiétude mortelle.
— Ce n'est rien, fit Ludivine... un spasme nerveux... cela va se calmer... Lucien et Papillon furent introduits, et, pendant que sa femme faisait respirer
un flacon de sels à la jeune fille, le brigadier raconta l'étrange tentative de suicide dont il avait été témoin.
Assurément, personne n'aurait voulu ajouter foi à cette invraisemblance, si les vêtements de Marcelle et ceux du vieux soldat lui-même n'avaient témoigné d'une façon irréfutable en faveur de cette navrante vérité.
Par suite de quels effroyables événements une enfant douce, bonne, patiente comme Marcelle, en était-elle arrivée à une détermination semblable? Quel profond désespoir s'était emparé de cette kme naïve et aimante ?
Papillon n'avait reçu de la jeune fille aucune confidence. Il fallait donc attendre qu'elle eût repris connaissance pour savoir à quoi s'en tenir.
Fort heureusement, ce ne fut pas long. La défaillance qui s'était emparée de la jeune fille n'était qu'une conséquence de l'extrême irritabilité du système nerveux. Elle rouvrit presqu'aussitôt les yeux.
Elle reconnut la chambre qu'elle avait occupée et sourit à tous les objets familiers que rencontrait son regard errant.
Au pied de son lit, les yeux fixés sur elle avec une expression de tendre intérêt, elle aperçut tous ses amis.
— Ah ! vous voilà donc ! s'écria-t-elle.
— Sans doute, fit Raymonde. Y a-t-il longtemps que nous ne nous sommes vues ! Deux mois et demi bientôt !
— Oh! oui, dit Marcelle. Le temps m'a paru bien long.
BI"'* de Libessac et la duchesse s'aj^irochèrent d'elle et l'embrassèrent. La pauvre enfant frémissait de plaisir sous ces caresses bienfaisantes qui lui rendaient la vie.
Lucien, à son tour, s'avança à son chevet et lui baisa le front.
— Maiîitenant que vous êtes chez vous, lui dit-il, parlez ; nous vous écoutons. Marcelle se redressa avec l'expression du plus pénible étonnement. —Quoi? lit-elle d'un ton de sourde douleur. Qu'ai-je à vous apprendre que vous
ne sachiez déjà? Papillon ne vous a-t-il pas tout dit?
— Sans doute, répondit doucement Lucien. Nous savons quelle farouche résolution vous avez prise, mais nous ignorons quels motifs vous y ont déterminée,
— Et ce n'est pas assez de la honte que j'en ressens ! s'écria la jeune fille îvec exaltation. Vous voulez que j'y ajoute le long récit de chagrins que je voudrais oublier !
— Non, mon enfant, notre intention n'est pas de raviver les plaies dont saigne si fort votre cœur, que vous avez voulu mourir pour mettre fin à ses souffrances.
— Alors, qu'exigez-vous de moi ?
— Nous n'exigeons rien, mais ne trouvez-vous pas naturel maintenant que vous êtes revenu parmi nous, que nous désirions savoir contre quel ennemi nous devons nous protéger?
— Hélas ! vous ne pouvez rien contre celui que vous appelez mon ennemi mais à qui je ne puis donner ce nom, moi, sans forfaire aux devoirs les plus sacrés de la famille.
— Je conçois ce scrupule, fil Lucien du même ton doux et persuasif, car, si je vous comprends bien, c'est de votre père qu'il s'agit.
Marcelle ne répondit pas.
— Je vois que j'ai deviné juste, dit le duc. Je n'insisterai donc pas pour obtenir de vous rénumération des griefs qui vous ont poussée au suicide, si graves qu'ils me semblent être. Je ne me trompe pas, n'est-ce pas ? Ce sont ces griefs que vous refusez de nous confier?
— Je vous en fais juge, mes amis, répondit la pauvre enfant. Ne serait-ce pas de ma part une monstruosité, presque un blasphème ?
— Sans doute. Si M. de Pierre-Lisse s'était toujours conduit envers vous comme un père, je serais le premier à vous donner raison ; mais vous n'ignorez malheureusement pas combien il a méconnu ces mêmes devoirs dont vous vous rendez esclave.
Marcelle réprima le léger tremblement qui parcourait tout son être au souvenir que Lucien venait d'évoquer.
— Remarquez, reprit-il, que je me garderai bien de faire allusion aux événements récents dont vous avez failli être victime une première fois. Je ne veux, vous parler que du passé.
— Quel passé? demanda la jeune fille.
— Je veux dire que le baron s'est souvenu bien tard de l'enfant que lui avait donnée Marguerite de Lescarre.
Marcelle hocha soucieusement la tête.
— Quoi! poursuivit Lucien, c'est au bout de dix-huit ans que M. de Pierre Lisse, apprenant par le i)lus grand des hasards qu'il est voire pèie, s'avise de faire valoir ses droits à voire tutelle ! C'est iipiés avoir laissé mourir de faim votre malheureuse mère, après vous avoir al>;'ndonnée, vous-même, pendant si long-
mo LE SECRET D'OR
temps, qn'il songe enûn à vous recueillir! Avouez que l'homme qui s'est conduit
de la sorte est Lien moins votre père que ne l'a été ce pauvre vieux Brahma, que
nous ne l'avons été nous-mêmes, en vous entourant de nos soins et de notre
sollicitude.
I — Hélas ! gémit la jeune fille, croyez-vous donc que je ne me sois pas dit vingt
fois déjà ce que vous venez de me rappeler.
. — Et vous jjersistez à garder le silence?
I — Certes, lit noblement Marcelle. Quelques torts que M. de Pierre-Lisse ait
envers moi, je n'oublierai jamais qu'il est mon père, et je ne me résoudrai dans
aucun cas à témoigner contre lui.
— Le sentiment qui vous anime est généreux, fit observer Lucien ; mais, permettez-moi de vous le dire, il est singulièrement exagéré !
— Peut-être à vos yeux, répliqua , fermement la jeune fille. Aux miens, nonseulement il ne Test pas, mais je me reproche presque la fioideur que je ressens, et je me demande si je ne suis pas coupable en ce moment, où j'accepte, contre sa volonté, l'hospitalité que vous voulez bien m'offrir encore.
— Voilà qui dé])asse les bornes ! s'écria le duc. Est-il possible que vous songiez à retourner auprès de celui qui vous a par deux fois conduite aux portes du tombeau.
— Je n'y songe pas, se défendit vivement Marcelle; mais je me reproche ma résistance comme une impiété.
— Que voire conscience demeure en paix, chère enfant, fit Lucien avec un triste sourire. Je serais désolé d'y semer le doute ou d'y apporter un trouble quelconque. Gardez donc par devers vous les confidences que notre amitié n'est pas assez robuste pour obtenir de votre discrétion. Ne parlons plus qu'accessoirement de M. de Pierre-Lisse; occupons-nous de vous, de vous seule.
— De moi ? interrogea Marcelle avec surprise.
— Sans doute, depuis deux mois et demi que vous nous avez quittés, vous avez bien des choses à nous apprendre.
— Quelles choses ?
— Mais... balbutia le duc, surpris, à son tour... celles qui concernent voire naissance... Yo-us savez bien que nous n'en connaissons ])as le premier mot.
— Ni moi non plus, répondit-elle,
— Comment! et le manuscrit que votre mère vous destinait?
— Je ne l'ai pas lu.
— Pûuniuoi?
— Parce que mon père ne me Ta pas donné.
— Est-il possible !
— Je vous le }ure! . . . ..
— Quoi ! ce manuscrit que vous deviez lire le jour où vous auriez dix-nuilans sonnés, M. de Pierre-Lisse ne vous l'a pas remis 1 •
— Non, monsieur le duc.
— Vous ne le lui avez donc pas demanJé?
— Plus de dix fois.
— Et il vous Ta refusé ?
MOIsSEIGInEUR ^31
— Oui... non pas d'une manière positive...
— Mais sous quel prétexte?
— Sous prétexte que j'étais trop jeune... que certains passages de ces mémoires nécessiteraient des explications qu'il n'était pas convenable de me fournir encore...
— Mais il vous a promis de vous le remettre un jour.
— Plus lard, a-t-il dit. Quand il jugerait !§ moment favorable...
— Sans vous fixer aucune date?
— Aucune?
— Voilà qui est étrange, convenez-en, ma chère enfant. Quoi! ce que votre mère avait jugé opportun de confier à vos dix-huit ans, votre père refuse de vous en laisser prendre connaissance! Mais il ne respecte donc rien, pas môme la dernière volonté de celle qu'il a fait mourir de honte et de misère!
— Vous le savez donc? interrogea avidement la jeune fille.
— Eh non! je ne le sais pas; mais comment me serait-il permis d'en douter? N'cst-il pas évident pour moi, pour tous ceux qui nous écoutent, i)Our vous-iuème, qui ne voudrez pas eu convenir, que ce manuscrit renferme sur M. de i*icrre- Lisse certains détails qu'il ne tient pas à vous laisser approfondir, parce qu'il ne saurait s'en tirer à son honneur?
— Non, fit Marcelle, je ne peux pas cioire...
— Je puis cependant l'affimer, moi qui connais en partie l'origine coupable de celle liaison, dit tout à coup, la comtesse de Libessac.
— • Vous entendez? dit vivement Lucien. J'espère que vous ne révoquerez pas en doute le témoignage de la plus sainte femme qui soit au monde.
— Je ne sais... murmura la jeune fille. Peut-être ei^t-ce, en efl'et, à ce sentiment que M. de Pierre-Lisse a obéi. Je le déplore, mais ce n'est pas à moi de lui en demander compte.
Lucien vit que rien ne vaincrait les résistances de la pauvre enfant.
— Cependant, repril-il, comment le baron a-t-il fait valoir auj)rès de vous les droits dont il est revêtu?
— Il m'a montré le manuscrit de ma mère, il m'i mis sous les yeux la sùscription qu'elle y avait tracée...
— Quelle est-elle? interrompit le duc.
— Elle est gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables. La voici mot pour mot :
• Pour être lu par ma fille, le jour où elle aura atteint si dix-huiiièi.ue année r
— Rien, fit Lucien. Voilà qui est explicite du moins. Après?
— Mou père m'a demandé si je reconnaissais l'écriture de ma mère. Je iui ai répondu ([ue je ne pouvais pas la révoquer en doute.
— Et alors...? interrogea avidement le duc.
— Alors, poiu'suivit ^Marcelle, il m'a l'ait lire à l'avaut-dernier feuillet deux lignes — deux lignes seulement — dans lesquelles ma mère déclarait i[ue mon père se nommait le baion de Pierre-Lisse.
— Est-ce tout ?
— Pas encore. A l'appui de cette assertion, que je ne songeais déjà plus à révoquer, il m'a montré un acte de naissance, -extrait des registres de la paroisse de Saint- Vubin...
— C'est-à-dire tout juste ce qu'il a montré au lieutenant de police, fit Lucien ivecune sourde colère. Et vous vous êtes contentée de cela !
— Que pouvais-je faire? demanda naïvement la jeune fille.
— C'est vrai, confessa le duc, désarmé par tant de résignation ; mais ce dont vous avez dû vous contenter hier, vous ne vous en contenterez plus aujourd'hui, et je vais de ce pas...
— Où donc ? demanda Marcelle effrayée.
— Réclamer au près de qui de droit l'exécution des volontés testamentaires de M"' de Lescarre.
— Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc ! supplia la pauvre onfant.
— Je le ferai, fût-ce malgré vous, chère amie. Que vous soyez dupe de votre cœur, esclave d'un devoir au point d'en mourir, je le conçois avec peine, mais je l'excuse, parce que le sentiment qui vous guide est pur et sincère. Quant à moi, je ne suis tenu envers M. de Pierre-Lisse ni aux mêmes ménagements, ni aux mêmes faiblesses.
— Mais qu'allez-vous faire? in terrogea-t-elle d'une voix suppliante. Prenez garde de pousser le baron à bout ! Il est violent... emporté... Dans un moment de colère, il pourrait anéantir ce manuscrit avant que j'en aie pris connaissance, et je ne voudrais pas qu'il commît ce sacrilège. Si ma pauvre mère a trempé dans ces larmes la plume qui a tracé l'histoire de son mart}Te, je veux pleurer avec elle, me repaître de ses douleurs afin d'en prendre ma part, savoir au prix- de quels héroïques efforts elle a fait de moi le peu que je suis...
Vous le saurez, promit Lucien ; mais bannissez toute crainte puérile. M. de
Pierre-Lisse est trop prudent, même dans sa colère, pour anéantir la seule preuve qui existe de la paternité qu'il fait peser sur vous...
En ce moment, on frappa à la porte de la chambre.
Germain parut, tout gauche et tout décontenancé.
Monsieur le duc, dit-il, M. le baron de Pierre-Lisse est là. Je refusais
de le recevoir, mais il a tellement insisté pour que je l'annonce...
Parbleu ! c'est le ciel qui l'envoie ! s'écria Lucien.
Et, se tournant verj Germain :
— Fais entrer, ordonna-t-il. Et vous, ajouta-t-il en s'adressant à Raymonde ù Bl ses amis, pas un mot, pas un geste !
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^^fe-r^gTèi.ir)^ — -:__^- ^^"=^^
Elle remarqua que la grille n'était pas fermée à clef. (Page 736.)
DANS LEQUEL LE BARON PERD TOUT LE TERRAIN Qu'iL AVAIT CONQUIS
La présence du baron s'expli(iue aisément.
A six heures du matin, il était encore couché, dormant peu, songeant btaucoup, très-méconlent de Marcelle, qu'il avait inutilement essayé, depuis deux mois, d'assouplir à ses idées, et qu'il désespérait de convertir.
92'"* Liv. 92
Tout d'abord il avait procédé par insinuation. Voyant combien la pauvre cnfanl était triste et semblait regretter le sacriûce qu'elle avait fait de sa liberté à son devoir, il lui avait laissé entendre que son cœur n'était pas de bronze, qu'il saurait au besoin, lui aussi, sacrifier ses devoirs de père au bonheur de sa fille.
Ce premier jalon planté, il attendit pendant quelques jours la fermentation du levain qu'il avait jeté dans l'esprit de la jeune fille.
Quand Marcelle fut en état de se lever , il feignit avec elle l'abandon le plus absolu, lui raconta que de ses dix années de séjour dans l'Inde il n'avait rapporté que tout juste de quoi ne pas mourir de faim. Il lui avoua que, s'il avait grossi le chiffre de sa fortune, c'était pour faire sa paix avec la comtesse de Libessac et aussi pour se donner un certain relief aux yeux du monde.
— Je te confie cela sous le sceau du plus grand secret, ajouta-t-il. Tu n'as aucune expérience, mais tu as été pauvre toi-même et tu n'ignores pas combien les malheureux trouvent de portes fermées devant eux ! C'est ce que je voulais éviter.
Le lendemain , il amena la conversalion sur le duc de La Tournaye, sur sa fortune, sur les trésors qu'il avait rapportés de l'Inde. Il essaya de sonder Marcelle sur le chiffre exact de ces richesses. Elle ne put pas le fixer, puisqu'elle ne le connaissait pas.
— Quoi ! s'écria M. de Pierre-Lisse, le duc ne t'a jamais dit à quelle somme s'élevait ce trésor?
— Ni à moi, ni à personne devant moi, répondit-elle.
— Et il ne t'a jamais fait entendre que, dans le cas où tu te marierais, il te constituerait une dot?
— Jamais.
— "Voilà qui est singulier, car il paraît avoir pour toi, ainsi que la duchesse, un sincère attachement...
— Je le crois comme vous, mon père.
— Et il sait fort bien qu'une fille sans dot , si elle est de bonne naissance surtout , est presque infailliblement destinée à coiffer sainte Catherine. Mais j'ai peine à croire... Il est vrai qu'il peut t'avoir recommandé un silence absolu ei que tu te crois sans doute obligée vis-à-vis de moi...
— Pas le moins du monde, interrompit vivement Marcelle. Il n'a jamais été question de rien "de semblable entre le duc de La Tournaye et moi.
— C'est dommage ! fit le baron avec un soupir. C'est pourtant de là seulement que nou.« pouvons espérer tirer quelque chose.
La jeûne fille le regarda, très surprise.
Il avait terminé son travail de circonvallation, il étaitrésoluà donner l'assaut.
— Oui, poursuivi t-il, rien ne nous serait plus facile que d'obtenir de M. de La Tournaye une somme qui permettrait à ton père de vivre à l'abri du besoin et à loi d'épouser plus tard celui que ton cœur aurait choisi.
Les joues de Marcelle se couvrirent d'une rougeur subite.
— Comment? demanda-t-elle.
— Oh ! de la façon la plus simple du monde, car elle te donnerait en même temps la mesure de raffeclion que le duc a pour toi.
— Mais encore... que faudrait-il faire? interrogea curieusement la jeune fille.
— Je te disais, il y a quelques jours, que je saurais sacrifier au besoin l'amour paternel au bonheur et à Tavenir de mon enfant, répondit le baron. Eh bien ! il te suffirait de faire entendre à M. de La Toiirnaye que je serais disposé, moyennant une certaine somme, au sacrifice dont je le parlais.
— Par exemple! s'écria Marcelle indignée.
— Oh ! ne t'effraye pas d'avance, lui dit son père en s'efforçant de la calmer du geste. La tâche est plus facile que tu ne te l'imagines. 11 est évident que ce n'est pas à brûle-pourpoint qu'il conviendrait de formuler celle proposition; mais on peut préparer habilement les voies et y arriver insensiblement.
— Jamais ! protesta la jeune fille.
— Jamais est un mot qu'on ne doit pas prononcer, répliqua M. de Pierre-Lisse. Telle femme a dit jamais, qui a donné, huit jours après, le plus sanglant démenti à ce mot absurde. Écoute-moi donc jusqu'au bout avant de combatire celle idée.
Marcelle se tut, mais elle jeta sur son père un regard de douloureux étonnement.
— Te voilà à peu près rétablie, reprit le baron. Dans deux ou trois jours, tu vas pouvoir sortir. Eh bien ! mais en faisant valoir les droits que la nature m'a dévolus sur toi, je n'ai pas entendu te condamner à une réclusion éternelle, ni te sevrer entièrement des relations que tu as contractées. Je ne l'empêcherai pas, si tel est ton désir, d'aller faire visite à la duchesse ou à ma cousine. Au contraire, je ne serais pas fâché de voir que tu restes envers elles sur le môme pied d'intimité qu'auti'efois.
— Vraiment! s'écria la jeune fdle, sans dissimuler la joie que cette concession lui causait.
— Assurément, fit le gentilhomme d'un ton débonnaire. J'y mettrai seulement deux conditions, sachant combien tu es loyale et avec quelle fidélité tu les rempliras, si tu les acceptes...
— Quelles conditions? dit Marcelle animée d'un secret espoir.
— La première, c'est que tu résisteras à toutes les tentatives que feront la duchesse et M™« de Libessac pour te retenir auprès d'elles...
— Oh ! je vous le promets, répondit la jeune fille.
— La seconde, jjoursuivit le baron, c'est que tu aborderas la question principale, celle que je te soumettais tout à l'heure...
Le front de Marcelle se rembrunit aussitôt.
— Oui, fit nettement M. de Pierre-Lisse. En échange d'une somme de cinq cent mille livres, je consentirais ;i renon^'er aux droits que me donne sur toi pendant trois années encore mon antoritt'' paternelle.
La p;;uvre enfant laissa relonibei' sa lô!e et ses bras avec nccablemenl. C'é'ait encore une illusion (jui s'en\olait. Son père ne l'aimait pas! En la retenant auprès de lui, il n'avait eu d'autre but que de s'en faire un marchepied pour
arriver à la forliine ! Elle n'était entre les mains de ce cynique qu'un instrument de chantage !
Elle se révolta à la pensée de ce honteux trafic.
— Non. Et vous prétendez qu'il ne faut pas dire jamais ! fit-elle avec une indignation qui faisait trembler sa voix. Eh bien ! je vous le répète avec la certitude que l'avenir ne me démentira pas, mon père : jamais je ne me ferai la complice d'une semblable infamie!
— Prends garde ! dit le baron, que la colère commençait à gagner. Voilà une expression qui, dans ta bouche, est une injure plus grave...
— Oh ! je ne mesure les expressions qu'à la hauteur des faits qui me les inspirent, interrompit la pauvre enfant. Si le mot vous blesse, je le retire ; mais ne comptez pas sur moi pour jeter les bases d'un marché, contre lequel protestent tous mes sentiments d'honneur et de loyauté.
— Soit, fit M. de Pierre-Lisse avec un sourire cruel ; mais comme la duchesse et M'"ede Libessac sont les seules relations que je puisse t'autoriser à conserver, tu ne trouveras pas étonnant que je m'oppose à ce que tu les renoues inutilenent.
— Comme il vous plaira! dit Marcelle avec un soupir de regret.
— Tu resteras donc prisonnière dans cette maison, n'ayant pour horizon que les quatre murs de ce jardin.
— J'aime mieux cela, fit-elle résolument.
Elle se croyait délivrée dès à présent de toute persécution; mais le baror n'était pas homme à abandonner si facilement un projet qu'il caressait depuis huit mois avec tant de plaisir.
Il revint à la charge, doucement d'abord, puis il cria, s'emporta, menaça.
Le caractère doux et inoffensif de Marcelle s'aigrit à la longue et s'irrita.
Aux menaces de son père, elle répondit par des réclamations. Elle le somma de lui remettre le manuscrit que sa mère lui destinait. Des scènes violentes s'élevèrent entre eux, chaque jour plus violentes et plus acerbes : lui, ne cessant de la harceler, elle, ne se lassant pas de réclamer l'exécution des volontés dernières de M"« de Le?cnrre.
Alors, incapable d'endurer plus longtemps cet intolérable supplice, elle résolut de mourir.
Un matin, en se promenant dans le jardin, elle remarqua que la grille n'était pas fermée à clef. Elle l'ouvrit et s'élança au hasard dans la direction de la Seine.
A six heures, le jardinier fut très étonné de trouver la grille toute grande ouverte.
Il poussa les hauts cris, courut jusqu'à la maison, et mena si grand bruit que son maître se leva pour lui en demander la cause.
Il lui expliqua ce qu'il avait vu. Comine il l'avait demandé à Phémie, il demanda au baron si c'était lui qui avait laissé la porte ouverte.
M. de Pierre-Lisse poussa un juron terrible. Mû par un pressentiment instinctif, il courut vers la chambre de Marcelle... elle était vide !
MONSEIGNEUR I2n
Pendant que la vieille fille et le jardinier exploraient le jardin dans tous les sens, il s'habilla à la liâle.
Quand il descendit et s'informa, les recherches duraient encore. On n'avait pas trouvé Marcelle.
La première pensée du baron fut que la jeune fille s'était rendue à Paris et avait gagné l'hôtel de la Tournaye. Il se dirigeait donc de ce côté quand il rencontra un voiturier qui venait d'achever son chargement et se disposait à partir.
M. de Pierre-Lisse lui demanda s'il n'avait pas aperçu une jeune fille dont il lui donna le signalement.
— Si, répondit le voiturier; ce matin, vers cinq heures au moment où je revenais de l'abreuvoir avec mes chevaux, j'ai rencontré cette jeune fille. Elle marchait Irès-vile et se dirigeait vers la Seine.
Le baron suivit le chemin que lui indiquait cet homme et arriva au Point-du- Jour. Il entra successivement dans deux cabarets, sans qu'on pût lui fournir aucun renseignements. Enfin il pénétra dans un troisième... Celait précisément celui dans lequel Papillon avait transporté Marcelle.
Comme le brigadier ne lui avait pas demandé le secret, le cabaretier, pour qui ce récit était une nouvelle aubaine, ne se fit aucun scrupule de raconter tout ce qu'il avait vu.
Ce fut ainsi que M. de Pierre-Lisse apprit que le carrosse du duc de la Tournaye était venu chercher sa fille et l'avait emmenée.
Audacieux jusqu'à l'impudence, fort de son droit malgré la défense formelle que Lucien lui avait faite de se représenter à l'hôtel, le baron se mit en route et arriva vers sept heures et demie devant la porte, dont il souleva hardiment le marteau pesant,
II fut étonné de la facilité avec laquelle il avait été introduit près de sa fille, mais en môme temps il fut interloqué de la trouver en si nombreuse compagnie.
Pourtant, sur un ordre que le duc lui avait donné à voix basse, Papillon venait de quitter la chambre, de sorte qu'il ne restait plus que la comtesse, Ravmonde et Ludivine auprès de Lucien, lorsque M. de Pierre-Lisse fut admis au chevet de Marcelle.
Il est vrai que Papillon revint presque aussitôt, tenant à la main un papier, qu'il remit à son maître.
Sans lui adresser un mot, le duc désigna du geste un siège au baron, demeurant debout lui-môme, comme pour annoncer à cet importun que l'entretien ne serait pas de longue durée.
Le gentilhomme était assez embarrassé. Au profond salut qui avait accompagné son entrée, on n'avait répondu que par une légère inclinaison de tête. Il se savait en pays ennemi, exposé aux regards de quaire j)eisonnes mal disposées en sa faveur.
Quant à Marcelle, il ne s'en préoccupait pas. A elle du moins il croyait avoir le droit de parler en maître.
Ces dispositions hostiles ne le firent pas reculer.
rj38 LK SECRET D'OR
— Monsieur, dit-il au duc en affermissant sa voix, j'ai appris par des étrangers les événements par lesquels ma fille s'est donnée en spectacle à la curiosité publique. Je ne viens pourtant pas lui reprocher le scandale dont elle a été la cause, mais lui demander seulement pourquoi, son accès de folie passé, elle est venue vou; demander asile, au lieu de rentrer chez son père, ainsi que le Iti ordonnait la bienséance.
— Marcelle n'est pas venue ici de son plein gré, monsieur, répondit Lucien. Elle y a élé amenée par Papillon, alors qu'elle avait à peine repris connaissance et qu'elle n'avait par conséquent pas conscience de ce qu'elle faisait.
— Je veux bien le croire ; mais depuis qu'elle est revenue à elle, je m'étonne qu'elle n'ait pas encore manifesté Tintenlion de revenir à Auleuil. Je suppose qu'elle vous a exposé ses griefs imaginaires et qu'elle a trouvé auprès de vous un encouragement aux sourdes résistances qu'elle manifeste depuis quelque temps contre mon autorité.
— Vous vous trompez encore, monsieur, répliqua le duc. Marcelle a refusé de nous confier les motifs qui l'ont déterminée au suicide.
— Raison de plus pour qu'elle ne demeure pas ici un instant. Si elle n'a pas voulu vous donner l'explication que vous sollicitiez d'elle, c'est qu'elle a jugé avec juste raison que rien ne justifiait son inexplicable conduite.
— Je vous avoue, monsieur, que je ne m'attendais pas, en vous voyant paraître, à ce que les premières paroles qui tombassent de vos lèvres fussent des paroles d'amertume et de récriminations.
— A quoi vous attendiez-vous donc? fit sèchement le baron.
— Votre fille venait d'échapper à un grand danger, dit Lucien. Je m'imaginais donc que, préoccupé de son salut avant toute chose, vous auriez un mot de remerciement pour celui qui a disputé votre enfant à la mort au péril de sa vie.
M. de Pierre-Lisse cligna furieusement des paupières et mordilla ses lèvres blêmes.
— Je reconnais que j'aurais dû le faire tout d'abord, ainsi que j'en ai eu la pensée, dit-il en se tournant vers Papillon. Je ne veux même pas que ce brave homme croie de ma part à un oubli coupable. Je lui adresse donc volontiers en votre présence mes remerciements les plus sincères.
Le vieux soldat s'inclina gravement, sans qu'un sourire déridât sa bouche dédaigneuse.
— Maintenant, monsieur, reprit Lucien, j'ajouterai que Marcelle était toute disposée à retourner à Auteuil, et que c'est moi qui l'en ai empêchée.
— Vous! s'écria le baron surpris. Il faut, en vérité, que vous me le disiez vous-même, pour que je le croie. Je ne m'attendais guère, ajouta-t-il avec ironie, à rencontrer en si pieuse et si charitable compagnie des complices d'une rébellion si criminelle.
— Vous vous méprenez, monsieur, fit le duc avec un admirable sang-froid. Nous ne sommes pas les complices d'une rébellion, mais les exécuteurs désignés 4'une volonté, devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner.
— Quelle volonté peut prévaloir contre Taulorité d'un père? se récria M. de Pierre-Lisse.
— Celle du roi, monsieur, répondit Lucien.
A ces mots, il déplia le parchemin que Papillon venait de lui apporter.
— Voici, pouisuivit-il, en la mettant sous les yeux du baron, une cédule de Sa Majesté, contresignée par le ministre, qui rend à Marcelle sa liberté entière, depuis le jour où elle a atteint sa dix-huitième année.
M. de Pierre-Lisse demeura confondu.
— Je n'ai pas voulu faire sur-le-champ de cette cédule l'usage qu'il m'était permis, reprit le duc. Je savais bien que vous feriez peser votre autorité d'un tel poids sur la pauvre enfant qu'elle serait obligée tôt ou tard de s'v soustraire. Je n'osais cependant pas craindre, je l'avoue, que vous la réduiriez à de telles extrémités qu'elle préférât la mort au joug que vous lui imposiez. Aussi, je ne serais pas intervenu entre elle et vous, si la cataslrojihe dont elle a failli être victime ne m'avait fait entrevoir les dangers auxquels l'exposerait ù l'avenir une trop grande soumission à vos exigences.
Le tiaron était consterné. Il regardait alternativement sa lille ei le parchemin que Lucien continuait à lui montrer.
— Je m'aperçois, dit-il, que vous êtes armé contre moi de toutes pièces; mais je ne vois pas que cet arrêté royal impose à ma fille l'obligation de rester auprès de vous. Elle est libre, soit ! Donc elle est libre d'aller où bon lui semble.
— Sans doute, fit Lucien.
— Eh bien î j'espère encore que le sentiment du devoir l'emportera chez elle sur les perfides conseils qui la poussent vers un afl'ranchissemeut contraire à la fois aux convenances et à la loi.
— Qu'elle se prononce donc, dit le duc ; mais, d'ores et déjà, je réclame au nom du roi l'exécution de cet arrêté et je veux que Marcelle sache bien que toute résistance autre que la sienne serait vaine contre le décret qui lui rend sa liberté.
A ces mots, il s'approcha de la jeune fille et lui fit lire les quelques lignes au bas desquelles le roi avait apposé sa signature, iùarcelle hésitait.
— Me sera-t-il permis, dit-elle enfin, d'implorer un sursis avant de me ]nononcer ?
— Certainement, répondit Lucien, puisque vous êtes maitresse absolue de vos artions.
— Alors, je demande trois jours, avant d'accepter définilivement les bénéfices de l'émancipation (lui m'est olferte, reprit-elle.
— M. de Pierre-Lisse consent-il à cette transaction? interrogea Lucien.
— Je ne consens à rien, fit le baron sans dissimuler la colère (lue lui causait son impuissance. Je cède à la loi du plus fort, très étonné, je le n pète, que ma fille trouve un appui coui)able aii])rès de ceux qui prclendeut s'eiever si haut par leuis vertus, grâce aux ell'ets d'une chatité facile.
En môme lem])s il se leva.
— Contre vous, contre tous, contre le roi même, poursuivit-il, je prétends rester armé d'une autorité que nul n'a le droit de m'enlever sans mon consentement. Je ne me résigne donc à aucun compromis. Nous restons, selon moi. dans la môme position que nous étions hier : vous, résolus à me voler mon enfant ; moi, décidé à la reprendre si les circonstances m'en fournissent l'occasion.
Sur ces paroles menaçantes, qui étaient une véritable déclaration de guerre, le baron s'éloigna.
Marcelle était au désespoir. Des larmes amères coulaient lentement sur son visage décoloré.
En vain la comtesse et Raymonde s'efforcèrent de la consoler. Il était évident qu'elle n'acceptait qu'avec peine la protection dont on la couvrait contre son père.
Lucien déclara qu'on n'exercerait sur elle aucune pression.
il lui conseilla de goûter un peu de leposet de réfléchir longuement, avant de subir à nouveau une domination dont elle n'avait déjà pas pu supporter l'écrasant fardeau.
Naturellement, l'événement sinistre qui avait ramené Marcelle à l'hôtel de La Tournaye défraya la conversation pendant toute la journée.
Martial, en apprenant la terrible nouvelle, fut si peu maître de son émotion, qu'il ne fallut rien moins que l'arrivée de la jeune fille, i)Our le convaincre qu'elle n'était pas morte. • • -
Quand vint le soir, ce fut au tour de Brissot de trembler. Il se montra pourtant moins ému que le comte de Laliy. 11 est vrai que Marcelle était là et que sa présence dissipait toute inquiétude.
Vers neuf heures, elle se retira.
Chacun avait remarqué combien elle était triste. Il était à peu près certain que la pauvre enfant renoncerait à la liberté que le duc lui avait rendue pour aller rejoindre son père. Tout , dans la conversation qu'elle avait eue, dans le silence morne qu'elle avait gardé, semblait faire présager cette résolution.
— Et pourtant, dit la comtesse, il faudrait essayer de tous les moyens pour la retenir.
— Assurément, fit Haymonde, sinon la malheureuse sera morte de chagr.n avant trois mois.
— Oui, murmura Lucien pensif, il faudrait la retenir... mais ce ne seront ni nos conseils ni nos supplications qui y parviendront. Il faudrait... Ah ! parbleu, je le sais bien ce qu'il faudrait, s'écria-t-il.
— Que faudrait-il? demanda vivement le jeune comte.
— Il faudrait qu'elle lût le manuscrit que sa mère lui destinait.
— Vous croyez ?
— J'en suis convaincu, fît le duc. Il y a évidemment dans ce manuscrit des révélations que personne de nous ne peut soupçonner , — révélations graves et défavorables à ses intérêts, ce n'est pas douteux, puisque M. de Pierre-Lisse ne
BIONSEIGNEUR
— Vous avez une minute pour vous décider. (Page 747.)
veut pas les laisser lire à sa fille. Or, plus il refuse de lui en donner connaissance, plus je m'imagine que le récit de Marguerite de Lescare contient des accusations terribles contre ce miséraliie. Il est donc vraisemblable que, si Marcelle en était instruite, elle n'hésiterait plus à ;ibandonner cet aventurier aux hasards de la vie irrégulière à laquelle ses fautes l'ont condamné et dans laquelle il a peut-être tenté de l'entraîner déjà... Aussi suis-je décidé à réchimer, au nom de sa fille, la restitution de ce manuscrit. Malheureusement ces démar- 93'"« Liv. 93
ches dureront plus de trois jours el je tremble qu'elles n'aboutissent trop tard pour que Mcircelle consente à rester auprès de vous.
C'est donc toujours le bùron qui est dépositaire de ces papiers ? demanda
Brissot.
— Dépositaire ! se récria le duc. Vous voulez dire qu'il s'en est emparé par
force.
Brissot ne répliqua pas. 11 regarda Martial, avec lequel il échangea un regard d'intelligence.
Quelques instants après, ils quittèrent l'hôtel.
— N'esL-ce pas, Brissot, dit brusquement le jeune comte, qu'on a toujours le droit de reprendre par la force ce qui vous a élô dérobé par la force ?
— Certainement, affirma le jeune clerc.
— Et vous êles prêt à me seconder? demanda Martial.
— Est-ce que vous en auriez douté? réjiondit Brissot.
Martial lui prit le bras et l'entraîna dans la direction de son hôtel. Ils marchèrent d'un pas assez vif, observant le plus grand silence, jusqu'à ce qu'ds eussent atteint l'angle du pont des Tournelles. Alors Martial s'arrêta brusquement.
— Tenez, Brissot, dit-il en se tournant vers son compagnon, entre gens tels que nous, les situations les plus franches sont les meilleures. Vous aimez Marcelle, n'est-ce pas?
— Oui. Vous aussi?
— C'est vrai.
Ils se regardèrent, un moment étonnés de la mutuelle perspicacité dont ils venaient de donner la preuve.
— Et vous voulez l'épouser? ajouta le jeune comte.
— Ce seraii mon plus grand désir, répondit Brfssot. Ce serait, le vôtre aussi, je pense.
— Assurément.
Cette fois, leur embarras était visible.
— Comment faire? dit ]\larlial.
— Voulez-vous, proposa Brissot, mettre nos deux noms £ur un papier, qu'on jettera dans votre chapeau, et prier le premier passant venu de tirer au hasard un de ces papiers ?
~ Non, répondit de Lally, je ne joue pas mon cœur sur un coup de dé.
— Voulez-vous que, pour laisser le champ libre à son rival, celui dont le nom sortira du chapeau se fasse sauter la cervelle dans les vingt-quatre heures? fit le jeime clerc du ion le plus naturel du monde.
— Non, dit le comte. Je conviens que cela simplifierait bien les choses; mais je ne trouve pas que cela assurerait d'une manière irrévocable le bonheur de Marcelle et celui du rival que le sort aurait favorisé.
— Pourquoi ?
— Parcs que le hasard peut se tromper...
— C'est juste, reconnut Brissot.
— El désigner précisément à la mort celui de nous deux, que Marcelle aurait choisi, ajoula Martial.
— Vous avez raison. A votre tour alors de formuler une proposition, dit le jeune clerc.
— Le plus simple, à mon avis, répondit le comte, serait d'attendre que Marcelle se prononçât entre nous deux.
— Ce n'est pas douteux.
— Eh bien! pourquoi n'adopterions-nous pas ce moyen-la ?
— Je n'y vois pas d'inconvénient.
— Ni moi non plus, à la condition (lue celui de noas qui seia coiulamnô accepte sans la contester la décision de ce juge souverain...
— Et juie d'avance de s'y soumettre, dit encore lirissot.
— Ainsi, fit Martial en lui prenant la main, cette transaction vous sourit?
— Beaucoup, répondit le jeune clerc.
Ils se regardèrent bien en face, les yeux dans les yeux, ainsi qu'il convient à deux natures franches et loyales.
— Et vous jurez avec moi que vous ne protesterez d'aucune façon contre le jugement que Marcelle aura l'endu? demanda Brissot.
— Je le jure ! promit le comte de Lally en serrant énergiquement la main qu'il tenait encore dans les siennes.
— Je le jure également! fit le jeune clerc, qui répondit à cette étreinte par une étreinte non moins vigoureuse.
— Bien, dit Martial, qui lui reprit les bras et l'entraîna de nouveau dans la direction de son hôtel, dont ils étaient peu éloignés,
Brissot se laissa faire. . ,^
— Il est bien entendu, poursuivit le comte, que chacun de nous reste libre d'agir à sa guise et qu'aucune restiiction n'est apportée par ce serment aux moyens honnêtes qu'il lui plaira d'employer pour toucher le cœur de celle qu'il aime...
— Et que, dans aucun cas, il ne desservira Marcelle, sous prétexte de desservir son rival, ajouta le jeune clerc.
— Au contraire, fît Martial. La preuve que je l'ai pensé ainsi, c'est que je vous ai offert tout à l'heure de vous associer à moi pour arriver plus tôt au bat que nous désirons atteindre.
— J'en étais si convaincu, de mon côté, que j'ai accepté sur le champ, dit Brissot.
— Je vous rends cette justice, cher ami. Vous avez compris que, pour aider Marcelle à se prononcer librement, il fallait la mettre à môme de bien conuLÛtre sa propre situation.
— iMus que vous peut-5tre, j'y suis intéressé, fît le jeune clerc avec un soupir,
— Pourquoi ? La situation de cette enfant peut-elle modifier en rieû les senlimenli dont vous êtes animé? demanda Marùal.
— Kon, rien ue peut altérer mon amour...
— A ia bonne heure!
— Seulement, dit Brissol, je suis pauvre, moi! *
El qu'importe? Croyez-vous que Marcelle soit femme à mettre dans la
biilaiice le plus ou moins de fortune de l'homme qu'elle aui-a préféré.
— Je ne lui fais pas celte injure.
— Alors bannissez toute crainte et tout scrupule, fît Martial, occuponsnous de lui rendre dès aujourd'hui sa liberté. C'est, en effet, le plus pressé. Tani que la malheureuse enfant restera sous la tutelle de son père, il est évident que ni moi, qui suis l'ennemi déclaré de ce misérable, ni vous, qui avez tenu sa vie au bout de votre épée, nous n'avons la moindre chance d'obtenir la main de sa fille.
— C'est clair. Donc venez jusqu'à mon hôtel, dit le comte. Pendant que nous prendrons des armes, je ferai seller les chevaux et nous nous mettrons en route.
— Ce soir même ?
— Oui, le plus tôt sera le mieux.
— Je suis de votre avis, fit le jeune clerc. Je vous ferai observer seulement que, la nuit, nous ne pouvons pénétrer chez le baron qu'avec escalade et effraction. J'ajouterai qu'il est peut-être sur ses gardes et que dans ce cas... l'un de nous... tous les deux peut-être nous resterons sur le carreau, — ce qui serait vraiment dommage ! En outre, la nuit, il faut tenir une lanterne à la main, ce qui paralyse les mouvements... Il me semble donc que lorsqu'on peut faire autrement...
— Je reconnais la justesse de ces observations, dit Martial. Ainsi, vous croyez qu il vaudrait mieux attendre à d.main...?
— Il faudrait attendre cinq heures, i)as davantage, interrompit le jeune clerc. Il est environ dix heures. A trois heures du matin, nous sautons en selle ; à quatre heures nous ari'ivons... Avant six heures, nous serons de retour.
— Qu'il soit donc fait ainsi que vous l'avez décidé, dit le comte. Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter à souper chez moi ?
— Très-volontiers, répondit Brissot. C'est, en effet, la manière la plus agréable de tuerie temps.
Ils étaient devant la porte de l'hôtel, dans lequel ils pénétrèrent.
Quelques instants après, ils étaient assis dans un petit cabinet voisin de la chambre du comte et qui était garni d'armes de toutes sortes, dont quelquesunes, fortes belles et fort remarquables, avaient été rapportées de l'Inde par le !)ère de Martial, quelques autres, tout récemment, par le comte lui-même.
Il y avait là de quoi équiper toute une compagnie.
Martial choisit tout simj)lement trois paires de pistolets d'arçon, qu'il se mil à charger avec un soin exlrôme.
— Pourquoi trois paires? demanda le jeune clerc.
— Parce que j'en donnerai une au laquais qui nous accompagnera, dit le comte. En même leuips qu'il gardera nos chevaux, il se tiendra à la grille d'enlréeafin
MONSEIGNEUR r^^-
ZcTz^:::^z "'"' ^' ""'"" ''""™' ''"'"'' ^^^ -- ~
— Vous prévoyez tout, flt Brissol en so-iant
Au bout de quelques minutes, ces préparatifs étaient terminés; le valet de cliambre vint leur annoncer que le souper était servi
- Bien, dit Martial. Faites prévenir Jean qu'il ne se couche oas n„-ii .;. tout sellés trois cl.evau. : deu. pour nous, un pour lui A den. eure" v "."Se'
Srol' ''' '"^ ''""' ""^ ''""" ™"- -•--• >^- '-a a^rnou^ A ces mots, il conduisit son hôte dans la salle à manger
voués. "" '"""''' "■■''■'"' """ ''"" '" '"'^ "' ''^'"^^' »"''' ^«« "«"^ amis dé- Ils étaient, du reste, parfaitement faits pour se comprendre. Même caractère lo.va et franc, mêmes idées généreuses, mêmes convictions, même jTun
Certes, personne en les voyant n'aurait pu supposer qu'il av it sous Tes 2 deux r,vaux d'amour, prêts à sacrifier leur bonheur à celui de la en.ûe ,„.,' a.,na,ent ets'oubltant eux-mêmes au prolitde celle qu'ils avaient ch sT ^ Jers deux heures et demie, ils quittèrent la table, froids et résis tous les
Martial prêta au jeune clerc une de ses épées lui eli«n .m n • poche et lui pa,,sa deux pistolets à la ceint e Lu" -m Z s' „u .Td , T " manière, après quoi ils descendirent dans la cour de n.êtel ' ' ' """"'
Jean les y attendait, tenant les chevaux en main
Ils sautèrent en selle et s'éloignèrent, doucement d'abord afin de laisser»
^^^peu avant quatre heures, ils s'arrêtaient devant la grdle de la ma.son
Ils mil en l pied à terre.
Maillai oidoiinu à Jean d'attacher les clievaux aux barreaux dP fpr m ^. lader la ,n„e afin de faire jouer le verrou intérieur q" '' ' ""'
En un clin dœil la porte était o.ivHn. .. . J letenait.
dans le jardin. '' '' ''' deux jeunes gens pénétraient
Ils atteignirent la maison sans rencontrer âme qui vive
La porte en était fermée ; ils sonnèrent
Manfa'it'Brlssf '" "" '"'"' '"" ""* » «™--lant et reconnu.
uanne:::,;: d^ a™ """■ '--' " ^"-"^ '^ "»' ^ "'--- - >- —
pei^u'el™" '"'" "" """"'"'• '' ''"' — ^ - -Mit-il, vous été. La vieille lille se garda bien de bouger. Le comte lui glissa cinq louis dans la main - Conduisez-nous vers la chambre de voire maiu-e, ordouna-t-il
Plus morte que vive, elle glissa les cinq louis dans sa poche et les fit monter au premier étage. Du doigt elle leur indiqua la porte du baron. Mai-iial la poussa dans une pièce voisine et l'y enferma. Alors, se tournant vers Brissot :
— Maintenant, en avant ! dit-il.
Le jeune clerc tira de sa ceinture ses deux pistolets, tandis que le comte ouvrait la porte et pénétrait dans la chambre de M. de Pierre-Lisse. Les Persiennes en étaient fermées.
— Ouvrez les fenêtres, mon ami, dit Martial.
Quant à lui, il s'approcha du lit, au fond duquel le baron, réveillé en sursaut et très effrayé, venait de se dresser dun bond.
— Qui va là? demanda-l-il.
— Ne vous dérangez pas, monsieur le baron, fit le comte, ce sont deux amis qui viennent solliciter de vous une courte audience.
.Au même instant, BrissoL ouvrait les persiennes.
M. de Pierre-Lisse reconnut aussitôt le jeune clerc, le comte de Lally, et vil briller dans leurs mains le canon des pistolets dont ils étaient armés. Le baron crut que sa dernière heure avait sonné.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il d'une voix étranglée.
— Peu de chose, répondit le comte. Nous venons tout bonnement vous reprendre ce que vous avez volé.
- J'ai volé, moi ! se défendit le gentilhomme.
— Oui, vous avez volé chez le duc de La Tournaye une cassette renfermant des papiers de la plus haute importance.
— Ces papiers, continua Brissot, le duc avait la ferme intention de vous les réclamer judiciairement, mais il désespérait de les obtenir avant trois jours, — ce qui est, parait-il, le dernier délai qu'il voudrait vous accorder.
— Et alors, fit M. de Pierre-Lisse, il vous a chargés de venir les voler chez moi?
— 11 ne nous en a pas chargés, monsieur, répondit Martial. C'est nous qui, désireux de servir les intérêts de Marcelle, plus encore que ceux de M. de La Tournaye, avons résolu de venir les reprendre.
— Vous faites là un joli métier, monsieur! dit le baron, que la rage étouffait. Il est vrai qu'on ne saurait guère s'attendre à autre chose de la part d'un Lally- Tollendal.
— Que voulez-vous dire, misérable? demanda Martial, qui blêmit sous cet affront.
-- Je veux dire, monsieur, que le plus misérable de nons deux, c'est encoie vous, réjiliqua M. de Pierre-Lisse. Mon père, du moins, est mort dans soa lit, tandis que le vôtre...
Le comte poussa un rugissemen: de colère et se précipita sur le baron... Fort heureusement, Brissot se jeta au-devant de lui et l'arrêta.
— Songez qu'il s'agit de Marcelle et non pas de vous, lui dit-il à voix basse.
Le nom que le jeune clerc venait de prononcer suffit pour calmer aussitôt la tempête que les paroles du baron avaient soulevée.
— Vojis avez raison, fit Martial. J'étais fou d'attribuer la moindre valeur aux caloraniesde ce vieux coquin,
— En etfet, répondit Biissot. C'est d'ailleurs laisser la question s'égarer inutilement. Souffrez que je la ramène sur son véritable terrain.
A ces mots, s'adressant directement à M. de Pierre-Lisse:
— Oui ou non, monsieur, demanda-t-il, voulez-vous nous remettre à l'instant cetle cassette avec les papiers qu'elle contient?
— Non, répondit énergiquementle baron.
Le jeune clerc fit un pas vers lui, le mit en joue et tira sa montre de son gousset.
— Vous avez une minute pour vous décider, lui dit-il
— Et si je refuse?
— Je vous lue comme un chien, monsieur.
Un grand silence se fit, au milieu duquel on entendait distinctement la respiration sifflante du gentilhomme. Il promenait autour de lui un regard effaré.
Brissot ne bronchait pas. Son regard ne quittait guère sa montre que pour surveiller attentivement le baron.
— Vous n'avez plus que dix secondes, dit-il enfin.
— Et vous oserez m'assassiner! vous! s'écria M. de Pierre-Lisse.
— Monsieur, répliqua le jeune clerc, vous avez fait mouiir de chagrin et de misère M"« de Lescarre; il n'a tenu qu'à un fil que Marcelle ne devint vutre victime; vous êtes un animal malfaisant. Les animaux malfaisants, partout où on les rencontre, on a le droit de les tuer...
M. de Pierre-Lisse jela vers l'armoire qui se trouvait à la léte de son lit, tout contre la cheminée, un regard désespéié.
— Là... là... dit-il d'une voix rauque en étendant son bras, que faisait trembler la peur.
— Monsieur le comte, fit Brissot, veuillez vous assurer que cet homme ne nous a pas menti.
L'armoire était fermée, mais le comte aperçut un trousseau de clés sur le marbre de la cheminée et s'en em|)ara.
Après en avoir essayé vainement deux ou trois, il finit par trouver celle qui s'adaptait à la serrure et l'ouvrit.
En voyant la porte céder, le baron poussa un cri de fureur et fit un mouvement pour s'élancer hors du lit, mais il se heurta contre le canon du pistolet que Brissot tenait toujours braqué sur lui.
— Prenez garde! lui dit le jeune clerc. Un geste imprudent vous coûterait la vie I
M. de Pierre-Lîsse se rejeta vivement en arrière, au moment môme où Martial tirait de l'armoire un coffret, qu'il reconnut pour l'avoir vu, quelques jouj'S avant son départ pour les Indes, dans la chambre de Lucien.
Le baron en ayant fait sauter la serrure, Martial n'eut pas de peine à s'assurei-
que le coffret renfermait un manuscrit sur la couverture duquel étalent écrits
ces mots :
« Pour être lu par ma fille le jour oii elle aura atteint sa dix-huitième année. • L'acte de naissance qui accompagnail celle pièce ne pouvait, du reste, laisser
au comte le moindre doule. II portait le nom de Marcelle, fille de Marguerite de
Lescarre. Donc c'élail bien elle que ces papiers concernaient.
— Il suffit, dit-il ; nous avons ce que nous voulons. Il ne nous reste plus qu'à remercier M. de Pierre-Lisse de la bonne grâce avec laquelle il s'est exécuté.
Ils venaient d'ouvrir la porte, quand le baron, incapable de se contenir, se précipita hors de son lit pour leur disputer la proie dont ils venaient de s'emparer.
Il était trop tard ! Martial eut le temps de tirer la porte sur lui et de donner un tour de clef à la serrure.
Il n'était pas six heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à l'hôtel de Lally.
Ils étaient fort en peine. Comment faire parvenir sûrement à Lucien ces précieux documents, sans qu'il sût par qui ils lui étaient adressés ?
Après avoir longtemps cherché, ils résolurent de metire Papillon en tiers dans la confidence.
Le comte envoya donc Jean à l'hôtel de La Tournaye, où il n'était point connu, lui recommandant bien de ne s'adresser à personne autre qu'au brigadier et de le ramener avec lui sur-le-champ.
Jean eut le bonheur de trouver Papillon dans la loge d'Hartmann. Il le prit à l'écart et lui dit que M. de Lally désirait lui parler à l'instant.
Le vieux soldat fut un peu étonné. du Ion mystérieux sui- lequel s'exprimait le domestique de Martial. Cependant il le suivit sans difficulté.
Lorsqu'il entra chez le comte, il ne fut pas moins surpris d'y rencontrer Brissot à pareille heur».
Sur une table, devant eux, il aperçut un paquet enveloppé de papier, soigneusement ficelé, que Martial lui montra du doigt.
Papillon s'approcha, se pencha et lut :
i Au brigadier Papillon,
» Pour être remis à M. le duc de La Tournaye. »
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il.
— Cela signifie, répondit Martial, que nous voulons faire remettre ce paquet à Lucien et lui laisser ignorer que c'est nous qui le lui envoyons.
Il raconta alors au vieux soldat quelle expédition ils avaient tentée et quel heureux résultat l'avait couronnée.
— Bravo ! fît Papillon enthousiasmé.
— Donc, poursuivit Martial, tu diras à ton maître qu'un inconnu est venu t'apporter ce paquet et s'est retiré, sans entrer dans aucune explication.
— C'est facile, dit le brigadier.
— Et vous promettez de ne nous trahir sous aucun prétexte ! recommanda Bribsot.
— Soyez tranquille ! fit le vieux soldat.
Je suis heureux de vous rencontrer, mademoiselle, lui dit-il. (Page 738 j.
— Va donc! dit Martial en le congéJiant.
Papillon regagna l'iiôtel. 11 était mdieux.
Pour donner plus de vraisemblance à la version que le comte avait imaginée i chargea Hartmann de lui apporter le paquet vers huit heures, au moment où il serait dans l'appartement d son maître.
Tous les jours, en effet, quand le duc était à Paris, Papillon venait, vers huit O^"»" Liv. ^ .
aoO LE SECRET D'OR
heures, lui rendre compte de ce qui s'était passé et prendre ses ordres pour la
journée.
A riieure précise, Hartmann entra chez M. de La Tournaye.
— Foici, dit-il, un baguet gu'on fient te me tonner en me regommantant pien le ne m'en lessaissir gu'endre les mains te M. Babillon.
— Bien, fit le brigadier. Qui t'a remis ce paquet ?
— C'est, répondit Hartmann, dûment endoctriné par son ami, un homme gue che ne gonnais pas, âché te drende à drende-cing ans et assez baufrement fêdu.
■ — Merci, dit le vieux soldat.
Il allait faire sauter la ficelle, lorsqu'il jeta les yeux sur le papier qui l'enveloppait.
— Tiens ! s'écria-t-il avec une surprise parfaitement jouée, ce n'est pas pour moi ! c'est pour toi, monsieur le duc.
— Pour moi ? répéta Lucien étonné.
Il se pencha pour s'assurer que Papillon ne se trompait pas.
— C'est vrai ! fit-il. Qu'est-ce que cela?
Il coupa la ficelle, déchira le papier et poussa une exclamation de joyeuse surprise.
— Que vois-je ! s'écria-t-il. Le coûrel de JI™« Daraaud ! Les papiers qu'il renfermait !
Il n'en revenait pas. Du regard il consultait tour à tour Papillon et Hartmann, non moins silencieux et immobiles l'un que l'autre.
Non... murmurait-il. Il n'est pas possible que le baron pris de remords... Je
n'y comprends rien, car alors... qui donc... ?
Le vieux soldat soutenait le regard de son maître avec une sévérité imperturbable.
Mais oui ! dit-il avec l'accent d'une stupéfaction réelle. Je le reconnais
aussi... c'est le coffret qui était autrefois dans la chambre de Marcelle... Eh bien! mais de quoi t'inquiétes-tu alors, monsieur le duc? On te l'avait volé, on te le rend... c'est tout ce qu'il te faut.
— Sans doute, fit Lucien, qui jugea inutile de se creuser plus longtemps la tête. Vite! reprit-il, va dire à ta femme qu'elle aille chercher cette pauvre enfant.
Papillon courut chez Ludivine, qui redescendit un instant après, tenant par la main Marcelle, un peu plus calme, mais aussi triste que la veille. Le duc s'avança à sa rencontre avec le sourire aux lèvres.
— Venez, mon enfant, lui dit-il. Un hasard inexplicable vient de me rendre à l'instant le trésor dont on vous avait dépouillée... le voici... je m'empresse...
Avant que Lucien eût désigné du doigt le coffret qu'il avait reçu, Marcelle l'avait déjà reconnu. Sans laisser à M. de La Tournaye le temps d'achever sa phrase, elle se précipita sur le petit meuble et le serra dans ses bras.
— Enfin ! s'écria-t-elle, je vais donc savoir la vérité !