LE MANUSCRIT DE M""* DARNAUD
Marcelle allait emporter dans sa chambre ce manuscrit, qui, depuis si longtemps, avait excité sa curiosité ; mais il lui sembla que ce serait agir d'ingratitude envers M. de la Tournaye, Raymonde et la comtesse, qui, tous les trois, sans la connaître, s'étaient montrés si hospitaliers et si généreux, et qui, tout récemment encore, avaient essayé, par tous les moyens en leur pouvoir, de conjurer les nouveaux malheurs qui menaçaient de l'accabler.
Aussi, renonçant de son plein gré au bonheur égoïste qu'elle comptait savourer, la jeune fille s'arrêta court ot revint vers Lucien.
-- Monsieur le duc, lui dit-elle, je n'ai rien de caché pour vous, ni pour la duchesse, ni pour M"'^ de Libessac. Voulez-vous que nous prenions connaissance ensemble du manuscrit de ma pauvre mère ?
— Comme il vous plaira, mon enfant.
— C'est mon plus vif désir, monsieur le duc, mais vous comprenez mon impatience..., balbutia Marcelle. Je voudrais que ce fût à l'instant...
— Qu'à cela ne tienne, chère petite, je vais faire prier la comtesse de descendre chez Raymonde et voUs nous donnerez connaissance... •
— J'aimerais mieux que ce fût vous, monsieur le duc, fit observer la jeune fille. Non-seulement vous avez plus que moi l'habitude de ces sortes de lectures, mais vous aurez le regard plus sûr et la voix plus ferme que je ne les aurais moi-môme au récit des souffrances que la sainte femme a endurées.
— Je suis à vos ordres, chère petite.
— Eh bien ! venez, dit-elle en l'entraînant vers la chambre de Raymonde. La duchesse , en effet, ne pouvait plus se lever. Elle touchait au terme de sa
délivrance : on redoublait à son égard de soins et ne ménagements.
Elle accueillit avec une grande joie la nouvelle que son mari lui apportait.
Vous avez beau faire , dit-elle à Marcelle en l'embrassant , vous nous resterez, mon enfant.
— Ilélas! fit la pauvre fille en soujurant, que ne puis-je dès à présent le faire sans remords!
Sur ces cntrefailes arriva M™° de Libesi^ac, que Ludivine était allée chercher.
Elle aussi, apprit avec joie celte restitution inattendue dont on ne savait à qui rendre honneur.
Chacun prit place auprès du lit de Raymonde, et Lucien ouvrit le manuscrit de M'"« Darnaud, — ou plutôt de M"* de Lescarre , car il n'était maintenant douieux pour aucun de ceux qui se trouvaient là que M""* Darnaud et Margueiile de Lescarre ne fissent qu'une seule et môme personne.
Au milieu d'un silence religieux, Lucien commença d'une voix forte :
Vers la fin du mois de juin de l'année 1757, vivaient, dans une des plus jolies propriétés de Saint-Aubin-lès-Elbeuf , le vicomte de Lescarre et sa fille Marguerite.
Le vicomte tenait ce petit domaine d'un sien cousin, mort sans postérité. Quand il vint prendre possession de cet héritage, il n'avait aucunement Tinten tion de l'habiter, car il était originaire d'Avignon et avait conservé pour le beau ciel de son pays une prédilection marquée ; mais la propriété le séduisit si fort à première vue qu'il n'eut pas le courage de la quitter.
Coquettement assise à mi-côte, à l'endroit où la Seine dessine au-dessous d'Elbeufune courbe gracieuse avant de gagner Rouen, la maison d'habitation avait des allures de petit château Renaissance, bien faites pour tenter à la fois la vanité d'un gentilhomme et les aspirations vers le repos qu'éprouvait un officier qui comptait au moins vingt-cinq ans de campagnes , panachés d'un nombre presque aussi considérable de blessures.
Nul paysage plus riant et plus tranquille ne s'oflrait à l'œil émerveillé que celui de ce domaine, qui ne mesurait guère plus de deux cents arpents, mais qui réunissait à plaisir et sous la main l'utile et l'agréable.
Derrière le parc, qui n'avait pas plus de cinq arpents, se trouvait la ferme, placée là comme pour faciliter la surveillance à l'heureux propriétaire de ce petit coin de terre.
Le jardin, admirablement planté , dispensait sagement l'ombre et le soleil, tandis que des massifs adroitement jetés ménageaient des points de vue variés, auxquels aboutissaient des allées gracieusement dessinées.
Par une large et verte prairie, il s'inclinait en pente douce vers la Seine, sur les rives de laquelle il expirait moelleusemenl.
Le vicomte de Lescarre crat avoir trouvé la retraite qu'il avait rêvée. C'était un mestre-de-camp très-expérimenté , très-habile , très-courageux , et qui , cinquante fois, avait fait ses preuves.
Obligé de prendre sa retraite à la suite des fatigues qu'il avait endurées et des souffrances que lui causaient ses blessures, il avait sollicité du roi un emploi quelconque à la cour, afin de tenir honorablement le rang auquel lui donnaient droit sa naissance et les services qu'il avait rendus à la pairie.
Le vicomte n'était pas riche. A peine lui restait-il une fortune de cent cinquante mille livres au moment oîi il quitta le harnais sous lequel il avait vieilli.
Cet héritage inespéré vint doubler son petit avoir. Désormais il pouvait vivi'e à l'abri du besoin. Aussi, comme les innombrables démarches qu'il avait faites
au ministère de la guerre n'avaient abouti à aucun résultat, il se décida à se fixer au château de la Morinière.
C'est ainsi que se nommait la propriété que lui avait léguée son cousin. Il lui aurait été pourtant bien facile de s'en défaire du jour où il était venu en prendre possession. Plus de dix gentilshommes des alentours lui avaient proposé de l'acheler et lui en avaient offert à l'envi des prix excessivement avantageux. M. de Lescarre refusa. Le site lai avait plu. Il boudait un peu le ministère et la cour, qu'il accusait d'ingratitude. Il planta sa tente à la Morinière et y amena sa femme et sa fille Marguerite, alors âgée de douze ans.
C'était vers 1751. Pendant trois années, le vicomte goûta dans toute leur plénitude le bonheur et la tranquillité, dont il avait si grand besoin.
A cette époque il éprouva une douleur cruelle : il perdit sa femme. Pendant longtemps il fut inconsolable, au point que l'on craignit pour ses jours.
Fort heureusement Marguerite avait grandi. Elle venait d'atteindre sa seizième aanée et de terminer son éducation. Elle ressemblait si fort à sa mère, elle avait été si bien habituée par elle aux soins du ménage, que le vicomte n'éprouva, pour ainsi dire, aucun trouble dans sa vie, le jour où sa fille prit la direction de son intérieur.
Il s'éprit pour Marguerite d'une affection d'autant plus vive qu'il reporta sur elle tout l'amour qu'il ressentait encore pour celle qu'il avait perdue.
Cependant ce deuil fut pour ainsi dire l'origine de tous les malheurs qui allaient fondre sur cette famille.
Les douleurs auxquelles M. de Lescarre était sujet, et qui s'étaient calmées depuis son séjour à la Morinière, se-réveillèrent tout à coup, plus vives et plus aiguës que jamais.
Après deux années de soins inutiles, pendant lesquelles les médecins n'avaient pu qu'à de rares intervalles atténuer les souffrances du vicomte, ils lui conseillèrent de quitter le pays, — prétendant que l'humidité des arbres et le voisinage de l'eau nuiraient certainement à sa guérison.
M. de Lescarre y avait déjà songé.
Il avait laissé à Paris un sien ami , le marquis de Coatlec, en compagnie duquel il avait fait presque toutes ses campagnes.
Le marquis avait en Bretagne d'immenses propriétés, qu'il n'avait peut-être pas visitées dix fois en sa vie. Il était fort riche, très-bien posé, et avait si bien pris les goûts et les habitudes de la vie mondaine, qu'il ne pouvait guère se décider à faire de plus longs voyages que ceux de Paris à Versailles.
Au temps où les deux gentilshommes guerroyaient ensemble et causaient te soir, sous la tente, de leurs familles absentes et de ceux qui leur étaient chers, Ils avaient échangé les confidences les plus intimes et formé les plus riants projets.
Le vicomte avait une fille, le marquis avait un fils, de six an* plus âgé que Marguerite. Aussi, pour resserrer davantage les liens d'amitié qui les unissaient l'un à. l'autre, ils avaient conçu la pensée de marier ensemble leurs deux enfants.
Rien n'élail j.lus facile. Cependant il avait été convenu qu'on n'en dirait rien ni à Marguerite ni à Henri, avant que le moment propice arrivât.
Vers la fin de 1756,1e vicomte avait écrit à M. de Coatlec, pour le prier de venir passer un long mois à Saint-Aubin.
. Viens , lui écrivait-il ; Marguerite est admirablement belle, li n est pas possible que ton fils Henri n'en devienne pas éperdûment amoureux. .
Mais le marquis aimait trop les plaisirs, le bruii et le mouvement, pour se
déplacer. . , . .„:„«
. Je t'envoie mon fils, répondit-il. Sa présence chez toi est plus nécessaire
que la mienne à nos projets.
. D'ailleurs je n'ai pas perdu de vue depuis ton départ la demande que tu as adressée au roi, et je ne désespère pas qu'elle soit prochainement couronnée de succès, Je compte bien alors que tu ne bouderas plus et que tu reviendras habiter auprès de ton vieil ami... » ^
Henri vint, en effet, passer quelque temps à Saint-Aubin et sepritpour Marguerite d'un amour profond auquel, du reste, elle ne se montra pas insen-
sible.
Au commencement du mois de mai de Tannée 1757, M. de Lescarre reçut une nouvelle lettre du marquis. Cette fois, il lui demandait officiellement la main
de sa fille. j o i ' f
. Si j'ai tant tardé à t'adresser cette demande, ajoutait M. de Coallec, cest
que je voulais la faire coïncider avec l'excellente nouvelle que je viens
l'annoncer, . .
. Le roi, faisant droit à tes justes réclamations, et sur mes instances infatigables, vient enfin d'accorder à ton mérite la récompense qui lui était due. Il t a nommé gouverneur du palais des Tuileries.
. Hâte-toi donc, puisque les médecins te le conseillent, de vendre ta propriété de Saint-Aubin et d'accomir à Paris. C'est là que nous fêlerons ton retour en même temps que nous célébrerons les fiançailles d'Henri avec Marguerite.
. En attendant votre arrivée, Henri voudrait avoir le portrait de ta fille. Envoie-le lui le plus tôt qu'il sera possible. »
Cette lettre causa au vicomte une joie immense. Depuis quelque temps, sans en dire la cause, il se montrait inquiet et agité. H ne s'expliquait pas le silence étrange que gardait M. de Coaltec. H avait peur qu'Henri n'eût pas trouvé sa fille de son goût et que le projet qu'il carressait, avec tant d'amour, ne s'évanouit en
fumée. ,
Aussi ce fut avec une vivacité à laquelle Marguerite n'était plus habituée quil vint lui communiquer la lettre du marquis.
Ce fut avec une allégresse non moins vive que la jeune fille accueillit ces ouvertures. Si elle n'éprouvait pas pour Henri une passion aveugle, elle se sentait du moins entraînée vers lui par une irrésistible sympathie.
Le vicomte rayonnait franchement.
- Je sais d'autant plus heureux, lui dit-il, de voir avec quel plaisir tu reçois
Ms propositions, qu'hier un gentilhomme des environs est venu me demander ta main.
— Qui donc? demanda curieusement Marguerite.
— i.e baion de Pierre-Lisse, répondit M. de Lescarre. En entendant prononcer ce nom, la jeune fille tressaillit.
Elle n'aimait pas ce gentilhomme, qui, depuis plusieurs mois, se montrait très assidu au château de la Morinière.
— Comment! dit-elle, il a osé....
— Sans doute, il a osé, répondit M. de Lescarre. l'ourquoi n'aurai l-il pas osé? S'il est le premier à se déclarer, crois-tu qu'il soit le seul à s'apercevoir combien tu ©s jolie?
— Je ne dis pas non, mais rien ne l'autorisait à faire cette démarche.
— Je l'espère bien, car alors c'est toi qui le lui aurais permis et j'en serais fort contrarié. Nous ne pouvons donc lui en vouloir, ni toi, ni moi, d'une demande qui nons honore tous les deux. Le baron ne savait pas ■ quels i)rojets nous avions fon é-, et il est bien probable que si mon ami de Coatlec ne s'était ioas décidé, nous aurions reçu dans le courant de cette année plus d'une demande du même genre.
— C'est possible, dit Marguerite. Fort heureusement nous n'en sommes pas /à. Tout est convenu aujourd'hui entre le marquis et vous. Il ne reste plus qu'à fixer le jour de votre départ.
— Oh! mais te voilà bien p-ressée maintenant! lui fil observir son père en riant.
— Je ne le cache pas, répondit-elle. Depuis six ans que je suis enfermée à la Morinière, jû n'ai joui d'aucun autre plaisir que celui de vous voir heureux et bien portant. Je ne regretterais rien si mes soins et mon amour pourrons avaient pu calmer les douleurs de toute sorte qui vous ontaffiigé. Malheureusement je n'y ai réussi qu'à moi lié...
— C'est déjà beaucoup, chère Marguerite, fil M. de Lescarre en l'embrassant tendrement.
— Tant mieux, mon père, si ma sollicitude vous a réellement aidé à supporter la perle douloureuse que nous avons faile ; mais, à présent que le temps a cicatrisé celle blessure, à présent que le roi vous rend justice et vous confie un des postes les plus enviés qui soient à la cour, il m'est bien permis de m'en réjouir pour vous et pour moi.
— Assurément, dit le vicomte.
— • Jusqu'ici, mes plus longs voyages n'ont jamais dépassé Rouen, continua la jeune liUe. Or, Rouen est une ville pittoresque, je ne dis pas non, mais ce n'est pas une ville bien g;ue. A la Morinière, qui voyons-nous, je vous le demande? l'as un ami ! Çà et là, quelques connaissances, trois ou quatre voisins .. Et quels voisins! Des gentilshommes sempiternellement enfouis dans leurs taupinières, ne se doutant i)as i)lus de ce qui se passe à Paris ou à Versailles que si ces deux villes n'exislaienl pas. Rien ne les force à rester dans leur tiou, pourtant. N'était leur avarice, ils pourraient aller à la cour, en rapp.orler, avec les
modes nouvelles, l'espril, la tournure, l'élégance dont ils sont absolument dépourvus. Pas du tout! Ils aiment mieux croupir dans leur ignorance, s'adubler ridiculement de vêlements surannés, consumer leur vie dans une oisiveté stérile, faire peser sur ceux qu'ils honorent de leurs visiles une atmosphère de poussière et un parfum de vétusté qui vous glacent le cœur. Heureusement nous en avons fini avec ces momies ! Nous allons à Paris, nous y verrons de véritables grandes dames, de vrais gentilshommes, nous respirerons enfin !
— Oh ! mais je ne t'ai jamais vue si animée, si mordante, si avide de plaisir, s'écria le vicomte.
— Hélas! suis-je bien réellement avide déplaisirs? Je serais fort embarrassée de le dire, car je ne sais pas ce que c'est qu'un plaisir. Non, mon père, la vérité est que j'ai hàle de connaiire la vie, de sortir d'une inaction qui est plus lourde sur mes épaules qu'un manteau de plomb. Je ne vous l'aurais jamais avoué, si notre départ n'était aujourd'hui définitivement arrêté; mais puisqu'il e.st résolu, faites en sorte qu'il ait lieu le plus tôt possible. Il me semble que je ne sortirai jamais d'ici. C'est ridicule a dire, vous allez vous moquer de moi, mais, si joyeuse que je sois, j'ai des pressentiments sinistres...
— Tu es Colle, interrompit M. de Lescarre. Allons, calme-toi et reviens à des idées plus raisonnables. Moi aussi je voudrais partir dès demain, et je regrette avec toi que cela ne soit pas possible; mais tu n'ignores pas que la fortuné ne nous a pas traités en enfants gâtés. Sans être précisément pauvres, nous sommes loin d'être riches. Nous ne pouvons donc pas, au détriment de nos iniérèts, nous éloigner avec une précipitation fâcheuse. Il faut prendre le temps de vendre la Morinière et de la vendre convenablement.
— C'est vrai! fit Marguerite avec un soupir.
— Je vais m'en occuper immédiatement, promit le vicomte. Pour commencer, je vais à Rouen, je me mets à la recherche d'un peintre en miniature, afin quej dès demain, il vienne faire ton portrait. Quand il sera terminé, je le ferai moiiteri nous l'emporterons avec nous et tu le remettras loi-même à ton mari le jour où nous arriverons à Paris.
. — C'est cela, dit la jeune fille en battant des mains.
Quelques instants après, M. de Lescarre montait à cheval et se rendait à Rouen.
Vers trois heures, Marguerite descendait l'escalier et se disposait à aller faire un tour de parc, lorsqu'elle se trouva face à face avec M. de Pierre-Lisse.
Le baron s'inclina devant elle.
— Je suis heureux de vous rencontrer, mademoiselle, lui dit-il. On vient de m'apprendre que M. de Lescarre est abseill... j'allais me retirer... mais puisque le hasard vous amène, je me permettrai de solliciter de votre bienveillance un moment d'entretien...
Marguerite avait bien envie de refuser, mais comment faire? Quel prétexte invoquer? Elle était littéralement prise au piège.
— Soit, monsieur..., balbutiu-t-elle. Si vous voulez bien m'accompagner...
— C'est moi, Biaise, répoinlit le gaiv'on de l'ernie. ^l'age Tti'i.)
Elle traversa le vestibule et s'engagea dans le parc, suivie du baron. Tru lemmenl elle s'arrêta dans une churmille située à quel(]nis jias do la maison, pris place sur une chaise de jardin et en olTrit une au gentilhomme.
— Mademoiselle, dit M. de Pierre-Lisse, je ne sais si M. de Lescarre vous a fait part de la visite que je lui ai rendue hier...
— Non, monsieur, répondit Marguerite, qui prévoyait une explication embarrassante et désirait l'éviter, môme au prix d'uu mensonge.
95"" Liv. Q^
— Je 1 j regrette, mademoiselle, car je venais lui demander une répense et j'airais souhaité surloul qu'elle fùl favoraljle.
Qu'à celi ne tiL'nne, monsieur; mon père va rentrer dans une heure ou
deux, il vous la donnera.
Mais, puisque roccasion s'en présente, mademoiselle, répliqua M. de
Pierre-Lisse, rieii ne vous empêche de me la donner Yous-mêiue.
— Cela me sera impossible, mousieui\ J'io^nore ce dont il s'ayit.
— Je vais vous le dire, mademoiselle, fit vivement le gentilhomme. J'agis au grand jour, loyalement ; le but que je me propose est honnête et n'a rien dont nne fille aussi bien née que vous puisse rougir.
Marguerite ne put réprimer un léger signe d'impatience.
— Mademoiselle, commença le baron, je n'ai pu voir sans en être profondément touché la grâce et la beauté dont vous êtes le plus parfait modèle. J'ai conçu pour vous un amour aussi ardent qu'il est respectueux et j'ai demandé voire main à M. de Lescarre. Il m'a répondu qu'il désirait avant tout vous consulter et a ajourné sa réponse jusqu'au moment où vous vous seriez prononcée.
— J'ai l'honneur de vous répéter, monsieur, que mon père ne m'a rien dit encore et que, par conséquent, je ne puis...
— Excusez mon impatience et pardonnez-moi d'insister, interrompit M. de Pierre-Lisse. Mon excuse est dans le sentiment môme que vous m'avez insjuré et dans le désir très légitime que j'éprouve d'obtenir votre assentiment. Songez que tout le bonheur de ma vie est là, que je vous aime éperdûment, qu'un refus serait mon arrêt de mort...
Marguerite se leva, l'œil indigné, la lèvre frémissante :
— Monsieur, dit elle d'une voix courroucée, si vous me respectiez autant que vous le prétendez, vous ne me feriez pas entendre un langage aussi offensant pour mon père que pour moi. Ni par lui, ni par moi, vous n'avez été autoriséi me tenir de tels discours. Pour ma part, je ne saurais les écouler plus longtemps. Ils sont plus qu'une offense aujourd'hui, ils sont une injure à ma dignilé.
— Que voulez-vous dire? demanda M. de Pierre-Lisse interdit.
— Je veux diie, monsieur, répondit la jeune fille poussée à bout, que M. de Lescarre a depuis longtemps conçu d'autres projets, — projets auxquels j'ai souscrit moi-môme et qu'il vous communiquera, si bon lui semble.
A ces mots, elle salua cérémonieusement le gentilhomme et s'éloigna.
Celui-ci essaya de la retenir par un geste suppliant. Il se jeta à ses genoux, voulut lui prendre la main; mais elle se dégagea rapidement, regagna la maison et courut s'enfermer dans sa chambre.
Lorsque son père arriva, elle lui fît part des hardiesses dont le baron s'était rendu coupable.
- Bon ! fit M. de Lescarre, demain je le mettrai à la raison et je lui apprendrai la vérité.
Alors il raconta à sa fille, avec un empressement joyeux, tout ce qu'il avait fait.
D'abord, il avait trouvé un peintre de grand talent, qui devait venir le lenriemain donner une première séance ; ensuite, il s'était rendu chez son notaire et l'avait chargé de dresser au plus tôt le contrat de vente du château de la Morinière.
— De celte façon, dit-il en terminant, il n'y aura plus qu'à inscrire le nom de l'acquéreur et le prix, d'achat pour que la vente soit réalisée.
— Sera-ce long? demanda Marguerite.
— J'espère que non, mon enfant. Dès aujourd'hui je vais écrire à tous ceux qui ont voulu m'acheter ce domaine, il y a six ans, et j'espère qu'avant quinze jours...
— Dieu vous entende ! dit la jeune fille.
En effet, le soir môme, M. de Lescarre convoqua les cinq ou six gentilshommes avec lesquels il espérait traitpj-, tandis qu'il écrivait au marquis de Coatlec pour lui annoncer son prochain départ.
Le lendemain, au moment où il allait sortir, il vit paraître M. de Pierre-Lisse.
— Ah! parbleu, baron, vous arrivez bien, s'écria-t-il. J'allais chez vous.
— Chez moi ?
— Oui, mon cher. Ne vous dois-je pas une explication? Venez, je vais voua la donner sur-le-champ.
En môme temps, il lui prit le bras et l'entraîna dans le parc.
Ave c une franchise et une bonhomie sans égales, il lui raconta comment il avait connu le marquis de Coatlec, quels projets ils avaient formés et comment enlin ces projets allaient se réaliser.
Le baron fut cruellement déçu; mais il se garda bien de le laisser paraître. Au contraire, il sembla trouver tout naturel que deux amis si étroitement liés mariassent leurs enfants ensemble.
— Il est fâcheux que je ne l'aie pas su plus tôt, dit-il enfin. Cela ne nous auiait mis ni les uns ni les autres dans un embarras dont je tiens à sortir à mon honneur. Veuillez donc ôlre auprès de M"*' Marguerite l'interprète de tous mes regrets, en attendant que je puisse les lui exprimer moi-môme.
— Je n'y manquerai pas, fit le vicomte qui croyait naïvement à la sincérité des protestations de cet imposteur.
11 était si content de voir avec quelle raison M. de Pierre-Lisse avait pris son parti de cette déception, qu'il ne lui cacha rien des conséquences que ce ma-' riage allait entraîner.
Le baron apprit donc que mon père allait occuper à la cour un emploi recherché et qu'il se proposait de vendre le domaine de la Morinière.
— Ah ! c'est dommage, fit le gentilhomme. Il n'y en a pas dans tout le pays de plus fertile et de mieux placé.
M. de Lescarre supposa un instant (jue sa propriélé ne plaisait pas moins (jue sa fille au baron ; mais celui-ci se montra si résigné, écouta si docilement les explications par lesquelie^ on essayait d'altéuuer les rigueuis d'un refus, t^ue le icovmle le crut tout à lait rallié ù ses projets.
"ÎCO SECRET D'OR
Marguerite, à qui son père avait communiqué cet entretien, s'était montrée d'abord un peu plus défiante; mais lorsque M. de Pierre-Lisse la vil, quelques jours après, il s'excusa avec tant de componction, protesta si chaleureusement de son amillé, qu'elle fut dupe à son tour de ces mensonges débités avec art.
Ni le vicomte ni sa fille ne connaissaient particulièrement le baron.
Ils savaient que ce gentilhomme était de bonne maison, qu'il était lié par des liens de parenté assez étroits avec la comtesse deLibessac. C'en était assez pour qu'il se recommandât de lui-môme à leur bienveillance.
La comtesse de Libessac jouissait, en efiet, dans le pays d'une réputation justement méritée de vertu et de charité.
La fidélité qu'elle gardait à la mémoire de son mari, elle qui était assez jeune et assez riche pour avoir le droit de choisir parmi les plus beaux et les mieux titrés gentilshommes, provoquait l'admiration générale.
Le noble usage qu'elle faisait de ses richesses, la charité infatigable dont elle donnait des preuves, la touchante pitié qu'elle montrait, étaient autant de sujets d'édification pour ceux qui l'avaient approchée ou qui avaient entendu vanter ses mérites.
La vénération dont elle était l'objet s'étendait sur tout ce qui l'approchait.
Or, le père de M. de Pierre-Lisse et celui de la comtesse étaient cousins-germains. La parenté était donc bien directe et bien établie.
Cependant, le baron n'avait avec la comtesse que des relations très-peu suivies.
M. de Lescarre et sa fille s'en étonnèrent devant lui.
Le baron répondit qu'il avait dix ans de moins que sa cousine, qu'il était encore enfant, au moment où la comtesse avait suivi son mari à Paris, et que, depuis son retour aux Moulineaux, elle vivait dans une retraite si absolue qu'il hésitait souvent plusieurs mois avant d'oser la troubler.
Ces raisons n'étaient pas plus mauvaises que d'autres. La réclusion de la comtesse n'était certainement pas faite pour tenter un jeune homme de vingtdeux ans.
M. de Lescarre et Marguerite accueillirent donc le baron de Pierre-Lisse avec la plus grande bienveillance.
Ce qu'ils ignoraient alors, et que Marguerite ne devait apprendre qu'un peu plus lard, c'est que le baron usait et abusait de sa parenté avec la comtesse, pour se faire ouvrir toutes les portes qui seraient restées fermées devant lui.
Rien ne le recommandait personnellement, en effet, à la sympathie des grandes familles de la contrée. Il n'était ni beau, ni spirituel, ni riche, ni aimable.
Au contraire, sa physionomie ne prévenait pas en sa faveur. Maigre, les traits anguleux, le regard hésitant, la bouche pincée , le menton fuyant, il n'avait dans le port aucune noblesse, et son visage exprimait bien plus la ruse que le courage, la bassesse que la fierté.
Néanmoins il réussissait presque toujours à dissiper les défiances qu'il provoquait à première vue. Ce fut ainsi qu'il parvint à se faire prêter plusieurs fois
des sommes d'argent considérables, qu'il dissipait à Rouen en orgies scandaleuses. — Quelques-unes, disail-on tout bas, avaient eu des reienlissemenU fâcheux.
Le baron avait perdu son père à la fin de 1755, mais il n'avait recueilli qu'une fortune insignifiante.
Le plus clair des revenus du défunt était une pension de cinq mille livres que sa cousine lui servait depuis qu'elle était revenue aux. Moulineaux.
Le jeune hérilier s'altendaj sans doute à ce que la comtesse continuerait à lui servir celte pension, mais il Lvait déjà fuit tellement parler de lui que Mme de Ubessac avait été forcée d'intervenir à plusieurs reprises et de payer secrètement les dettes que son jeune cousin avait contractées.
Ne voulant pas se faire plus longtemps com|)iice de cette vie de dissipation, elle supprima tout simplement au fils la pension qu'elle avait accordée de son plein gré au feu baron de Pierre-Lisse.
Le jeune gentilhomme demeura donc livré à ses seules ressources.
Apiès avoir fait argent de tout ce (lue lui laissait son père et mis en poche les quehiues économies qu'il avait trouvées, il eut une fantaisie singulière et qui fit beaucoup parler de lui pendant quelque temps.
Sur la hauteur de Saint-Aubin, en remontant vers Pauze, et dominant la Seine et la pleine d'Elbeuf, à une hauteur considérable, s'élevait un petit château moyen âge, en parfait état de conservation, que son dernier i»ropriétaire avait entretenu avec beaucoup de soins, mais qui, depuis plus de dix. années que ce propriétaire était mort, n'avait pas été habité.
Les héritiers n'avaient pas voulu demeurer dans ce nid à rats, et avaient sans succès essayé de le vendre.
Il est vrai qu'à part la vue sj)lendide qu'on avait des fenêtres de ce château, on y était exposé à toutes les intempéries des saisons. Les vents d'ouest surtout y faisaient rage, au point qu'il fallait parfois barricader les portes et les fenêtres poui' leur tenir tête.
Le jeune baron jeta son dévolu sur ce castel et l'acheta littéralement pour un morceau de pain. Après y avoir fait à peu de frais les réparations indispensables, il s'y installa avec son unique domesli(iue, sans s'effrayer ni de la solitude au milieu de laquelle il se condamnait à vivre, ni des innombrables incommodités que présentait cet échantillon suranné d'une époque disparue.
Ce qui était pour les autres un objet d'épouvante fut ce qui l'attira le plus.
Dans ce repaire, éloigné de tout voisinage et par conséquent de toute surveillance, le jeune baron put se livrer impunément à ses goûts effrénés pour la débauche et les plaisirs.
De Rouen au Château-Perdu— c'est ainsi qu'on avait fini par appeler ce vieux manoir — ce fut un pèlerinage incessant déjeunes écervelés et de femmes galantes, qu'y attiraient l'originalité du lieu et l'extrême liberté d'allures dont on y jouissait.
Les maigres ressources du baron s'épuisèrent vite, quoiqu'il eût fait au jeu des bénéfices considérables, assurait-on.
Ce fut alors quïl jeLa les yeux sur Marguerile do Lescarre. Marguerite était à tous égards un j)arti avantageux. Fille unique d'un père déjà vieux, et dont les infirmités |)récoces j^ouvaient faire présager la fin prociiaine, elle devenait nalurellemenl légataire de la petite fortune du vicomte et du domaine de la 3Iorinièie.
Or, ce domaine était bien autrement séduisant que le Château- Perdu, qui n'était qu'une vieille l'uine improductive et qui n'avait pour toutes dépendances qu'un jardin, ou j^lulôt un petit Lois de quatre ou cinq arpents. Le baron fit donc au vicomte de Lescarre une visite de bon voisinage. Il était, disait-il, cousin issu germain de la comtesse de Libessac. Il insinua adroitement dans la conversation que la comtesse était veuve, n'avait pas d'enfants, ne se remarierait certainement pas, et que son immense fortune ne man" querait pas de revenir plus lard à runi<iue héritier qui lui restait.
Le vicomte, (|ui ne voyait pas grand monde, se laissa éblouir ])ar le nom de la comtesse d'abord, et ensuite par les chiffres imposanls que M. de Pierre-Lisse laissa négligemment tomber dans l'énumération rapide qu'il fit des richesses de sa cousine.
Le baion, que son père avait présenté à ]\iargueiite, revint plus assidûment et finit par inviter le j>ère et la fille à visiter le Château-Perdu. Us acceptèrent.
C'était dans la belle saison. Aussi, quoique l'ascension eût été pénible, le siectacle qui s'offrit à leurs yeux émerveillés les dédommagea amplement de la peine qu'ils avaient prise.
Ils furent positivement enthousiasmés de la vue splendide qui s'étalait devant eux. A leurs pieds, la Seine et la ville d'Llbeuf ; plus loin encore, à perte de vue, des collines couronnées de forêts dont le dôme feuillu se découpait en masses gracieusement arrondie sur l'horizon. C'était réellement magnilique!
Ausii le vicomte ne marchanda pas les éloges à M. de Pierre-Lisse et le félicita d'avoir fait une acquisition qu'on lui avait présentée comme une folie, A son tour, il invita le baron à venir visiter la Morinière. Le baron ne demandait que cela.
Dès le lendemain, avec l'orgueil tlu propriétaire. M. de Lescarre promena son hôte à travers ses domaines sans lui faire grâce d'aucun détail, il lui en fit remarquer l'admirable distribution, la commodité sans pai eille, en vanta l'étonnante fertilité, lui donna le chifire fabuleux du chiffre qu'il avait atleinL
M. de Pierre-Lisse ne se lassait pas d'écouter. Jamais le vicomte n'avait trouvé d'auditeur plus complaisant.
Quand il eût épuisé son sujet, il se tourna triomphalement vers le baron, comme s'il attendait, lui aussi, les éloges qu'il avait prodigués la veille.
Le baron était trop adroit pour ne pus flatter l'amour-propre du vieux mestre de camp, il le félicita hautement sur l'habileté avec laquelle la ferme était exploitée.
— Je ne m'étonne pas, dit-il, que chacun vous envie ce petit pai-adis. Pour moi, qui ne le connaissais pas, je suis littéralement sous le charme.
Ce fut cerlainemenL ù dater de ce jour que M. de Pierre-Lisse conçut la pensée d'épouser Marguerite.
Pendant un mois, il revint de plus en plus souvent à la Morinière, fit successivement raconter au vicomte toutes ses campagnes, s'insinua en un mot si avant dans ses lionnes gi'âces, qu'il jugea enfin le moment favorable pour se déclarer.
Il aurait peut-être réussi, si M. de I.escarre n'avait fonné d'autres projets et si ces projets ne s'étaient pas réalisés aussitôt.
En même temps qu'elle avait anéanti toutes les espérances du baron, la lettre de M. de Coallec était venue ranimer celles du vicomte et donner un nouvel essor à sa vivacité.
D siieu.x. d'occuper au plus tôt le poste honorifique auquel le roi l'avait élevé, M. de Lcscarre avait écrit à tous les gentilshommes qui lui avaient offert jadis d'acheter la Morinière.
Ceux-ci s'empressèrent d'accourir, de surenchérir les uns sur les autres ; si bien que le vicomte finit par obtenir deux, cent mille livres comptant de son petit domaine.
Ces démarches avaient pris une dizaine de jours, pendant lesquels le portrait de Marguerite avait été terminé et confié, pour être monté, au plus habile bijoutier de llouen.
Il ne restait donc plus qu'à réaliser la vente et signer le contrat.
Pendant ces dix jours, le baron avait continué ses visites avec la même assiduité que par le passé. On aurait juré qu'aucm nuage ne s'était élevé entre M. de Lescarre et lui.
Toutes les démarches que le vicomte n'aurait pu faire en personne, parce que le temps et les jambes lui aurait manqué, M. de Pierre-Lisse les fil obligeamment à sa place, et s'emploj'a avec un zèle qui ne se démentit pas un instant.
Plein de respect pour Marguerite, évitant môme de se trouver seul avec elle pour ne pas lui causer d'inutiles alarmes, il garda une réserve dont la jeune fille lui sut tant de gré qu'elle regrettait presque à son tour d'avoir causé de la peine à un ami si dévoué.
Enfin le jour du départ définitif fut fixé au 2 juin 1757.
Les préparatifs étalent terminés, la chaise de porte avait été commandée. Le bijoutier avait remis à Marguerite son portrait, monté sur un cadre d'or ovale et entouré de perle* fines.
Entre M. de Lescarre et l'acquéreur du domaine de la Morinière, il avait été convenu que les deux cent mille livres seraient payées le !«"• juin, jour où l'on signerait le conirat, et que le nouveau propriétaire viendrait en prendre possession le 2, un peu avant l'heure où le vicomte se metirait en roule.
Ea consetjuence, M. de Lescarre quitta sa fille le l'"" juin, vers deux heuies. pour aller à Rouea signer le contrat el luucher ses deux cent mille livre;.
Il était parli à cheval, — afin de revenir ])lus lût, disail-il.
Quatre lieues environ séparent Saint-Aubin de Kouen. Pomuu cavalier comme M. de Lescaj'i-e c'él;jil une piomenade.
Cependant, quand arriva Theure du souper, le vicomte n'était pas encore
i*pn ti ô Mat-'^uerite qui avait attendu son retour avec la plus grande sécurité, corn-
meneau s'inquiéter. Ce fut bien pis quand elle vit la nuit tomber.
Elle se dirigea vers la ferme et envoya au devant de M. de Lescarre un exprès à cheval, en lui donnant Tordre de pousser jusqu'à Rouen et jusque chez le notaire s'il ne rencontrait pas son maître en route.
- Le' garçon de ferme sauta sur son cheval, sans prendre le temps de le seller, et s'éloigna au galop sous les yeux de la jeune fille. -• •-.-^■^ ■-'> ■ ■■^■■
Elle revint au château, soutenue par le vague espoir qu'en son absence son père y serait revenu. Elle se trompait. Aucun des domestiques n'avait vu M. de
Lescarre.
L'heure du repos était venue.
Marguerite, accoudée sur l'appui de la fenêtre ouverte, prêtait une oreille avide à tous les échos lointains de la vie humaine, qui allaient s'afTaiblissant
de plus en plus.
A travers le silence profond qui l'entourait, elle entendit sonner dix heures à la cathédrale d'Elbeuf. Les notes graves et lentes du carillon retentirent comme un glas funèbre à son oreille. ^ , •
Les pressentiments sinistres qui l'agitaient, quinze jours plus tôt, vinrentl assaillir avec'plus de force que jamais.
Depuis trois heures au moins son père aurait dû être auprès d'elle. Que signifiait celte longue absence? \ n ^ 1,»
Plus le temps s'écoulait, plus la nuit se faisait silencieuse et belle, et plus augmentaient les angoisses à laquelle la pauvre enfant était en proie.
Tout à coup, un bruit qui lui était familier arriva jusqu'à elle.
Elle écoula.
Celait le galop d'un cheval.
Elle joignit les mains et leva les yeux vers le ciel étoile.
Le bruit était encore éloigné, mais il devint bientôt plus distinct ^-
Le rayon d^espérance qui avait un instant brillé dans les yeux de Marguerite s'éteignit aussitôt. Ce galop n'était pas celui du cheval de M. de Lescarre. C était le galop d'un cheval beaucoup plus lourd et beaucoup moins vite... Peut-être était-ce le garçon de ferme qui arrivait...
Le carillon d'Elbeuf tinta douze fois, Entre les vibrations largement espacées de l'horloge, la jeune fille continuait à entendre le sabot pesant du cheval, qui se rapprochait insensiblement et dont le fer résonnait avec fracas sur la terre
durcie. ... ,„^^
Enfin, au bout de quelques minutes, elle vit apparaître un cavalier dans l'avenue qui conduisait au château. Dix secondes après, ce cavalier s arrêtait devant le perron, sur lequel Marguerite s'était empressée d'accourir.
— Qui esl là? demanda-t-elle.
— C'est moi. Biaise, répondit le garçon de ferme.
— Tu arrives de Rouen?
On tira le cheval sur la roule ; tout le monde le reconnut. (Page 786.)
— Oui, notre demoiselle.
— Eli bien! et mon père?
— Est-ce qu'il n'esl pas ici ?
— Mais non !
— Pourtant, M. le notaire m'a dit que M. de Lescarre était parti de chez lui à six iieures.
— El tu ne l'as pas rencontré sur la roule?
9G"" Liv. ^6
-r- Poinl du tout, notre demoiselle.
Marguerile devinllivide.
— Vite ! cria-telle. Retourne à la ferme et mets tout le monde sur pied. Biaise fit volte-face et disparut au grand galop de son cheval, qui soufflait
bruyamment.
La jeune fille lesuiviten courant. Elle était folie de terreur.
Elle donna ses ordres et défendit à personne de reparaître sans lui ramener le vicomte ou sans apporter de ses nouvelles.
Aussitôt on se mit en quête, non plus seulement sur la route, mais à ti avers chami)S.
Les recherches n'étaient pas faciles. Les moissons sont belles au mois de juin. Les seigles et les blés s'élèvent à hauteur d'homme, les luzernes sont bonnes à couper, les orges et les avoines forment un tapis épais. En sonder les profondeurs en pleine nuit, si claire que soit une nuit sans lune, n'était pas une tâche aisée.
Cependant, aune lieue et demie de Saint-Aubin, on aperçut au milieu d'un champ d'avoine le cadavre d'un cheval.
On se hâta. De tous côtés on accourut ; on tira le cheval sur la route... tout le monde le reconnut: c'était celui du maître!
Le fermier envoya chercher une charrette.
Pendant ce temps, garçons de ferme, filles de basse-cour exploraient les environs et appelaient M. de Lescarre de toute la force de leurs robustes poumons. llien ne leur répondait.
Vers trois heures, ils revinrent à la ferme, escortant le cadavre du cheval.
Là, le fermier examina la pauvre bête avec la plus grande attention. Ellen'étail pas blessée. De quoi était-elle morte? De tranchées? D'un coup de sang? Comment le deviner?
Marguerite, qu'on informa aussitôt, s'empressa d'accourir.
On avait ciu tout d'abord à un meurtre, mais comme la monture du vicomte semblait morte de mort naturelle, on éloigna celte idée funèbre. On pensaueq M. de Lescarre était allé demander l'hospitalité dans l'une des fermes environnantes et que, ne voulant passe remettre en roule à la nuit, porteur de la somme con- sidèrable qu'il avait touchée, il avait préféré attendre le jour chez ceux qui lui avaient donné a le.
— Mais il m'aurait fait prévenir, objecta Marguerite.
— Qui sait...? répondit le fermier.
Dans tous les cas, il fallait patienter jusqu'au petit jour. Alors seulement, si le vicomte n'était pas de retour, il serait possible de se livrer à des recherches fructueuses.
Marguerite s'éloigna, la mort dans lame. La pensée que son père était victime de quelque horrible guet-apens ne la quitta plus.
Une heure se passa ainsi au milieu des transes les plus cruelles.
Vers quatre heures, quand le jour parut, elle-même monta à cheval pour diriger
les recherches. Naturellement on se rendit tout d'abord à l'endroit où le cadavre du cheval avait étô découvert.
On retrouva bien sur la roule l'endroit où le brave animal était tombé, s'était débattu dans les premières convulsions, s'était ensuite relevé pour aller mourir à cinquante pas de là, au milieu du champ d'avoine où on l'avait ramassé, mais ce fut tout.
Pas la moindre trace de lutte, pas une goutte de sang, n'indiquaient que le vicomte eût été sssailli, ni qu'un crime eût été commis!
On explora toutes les fermes d'alentour. Personne n'avait vu M. de Lescarre.
Marguerite revint à la Morinière. Il était environ huit heures du matin. Depuis quatre heures elle était en selle ; elle avait passé la nuit; elle était brisée de faligue.
Non moins accablée par la douleur, elle venait de se laisser tomber dans un fauteuil, quand on lui annonça le chevalier d'Artémon.
Ce nom vint raviver toutes ses inquiétudes.
Le chevalier d'Artémon était celai à qui le vicomte avait vendu la Morinière. Il venait, ainsi que cela avait été convenu, prendre possession du château une heure avant le départ de M. dd Lescarre, qui avait étô fixé à neuf heures précises.
Après lui avoir appris l'étrange disparition de son père et lui avoir communiqué le résultat des recherches auxquelles elle s'était personnellement livrée, la jeune fille l'interrogea.
Le chevalier était très-surpris. Tout ce qu'il put dire, c'est que le vicomte était venu la veille, à cinq heures, chez le notaire, qu'il avait signé le contrat, touché ses deux cent mille livres, et qu'enfin il l'avait quitté vers six heures, en lui donnant rendez-vous pour le lendemain matin, à huit heures.
— Surtout, soyez exact, avait-il recommandé, car la chaise de poste doit venir me prendre à neuf heures et je n'attendrai pas une minute de plus.
En effet, le chevalier avait à peine fourni ces explications, que la chaise de poste venait se ranger devant le perron, afin de charger les bagages.
Il fallut la congédier.
Marguerite était fort embarrassée. Elle n'était plus chez elle. A la rigueur, M. d'Artémon aurait pu exiger qu'elle quittât la place à l'instant môme.
Il devina ce qui se passait en elle et s'empressa de la rassurer.
— Il est impossible que M. de Lescarre ne rentre pas d'un moment à l'autre, dit-il.Vous pouvez l'attendre ici tant qu'il vous plaira, mademoiselle, fût-ce pendant quelques jours.
Sur ces entrefaites, arriva M. de Pierre-Lisse.
Sachant <iue le vicomte partait à neuf heures, il venait, disait-il, lui faire ses adieux et lui souhaiter un heureux voyage.
Sa surprise ne fut pas moins grande que celle du chevalier, en apprenant par quel bizarre événement ce départ était relardé.
Il offrit à Marguerite de faire toutes les démarches nécessaires.
Elle le remercia. Tout ce qu'il était humainement possible de tenter pour le moment, elle l'avait fait.
— La seule chose que je réclamerai de votre complaisance, dit-elle, c'est, si je n'ai pas de nouvelles de mon père avant ce soir, de vouloir bien aller à Rouen demain matin, pour en informer le lieutenant criminel.
— Espérons que nous ne serons pas obligés d'en venir à cette extrémité, fit le baron. Dans tous les cas, mademoiselle, sachez que je suis tout à vous.
Pour tout le monde, même pour le chevalier d'Arlémon, quoiqu'il pilt possession de son nouveau domaine, la journée fut d'une longueur désespérante.
Le soir, M. de Lescarre n'avait pas reparu.
Le lendemain matin, à la première heure, M. de Pierre-Lisse ne manqua pas d'accourir. En apprenant que l'on n'avait encore aucunes nouvelles du vicomte, il ne dissimula pas les inquiétudes que cette longue absence lui faisait concevoir.
— Ainsi, dit Marguerite, vous supposez...
— Que sais-je?... répondit le baron. Quand un homme porteur d'une somme aussi importante disparaît si subitement, il y a lieu de tout craindre...
— Vous croyez donc qu'il a été assassiné et dépouillé de son argent? dit la jeune fille haletante.
— C'est, hélas! fort possible, mademoiselle, fît le gentilhomme avec une émotion sincère.
— Alors, voulez-vous me rendre le service de prévenir le lieutenant criminel.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle. Précisément mon cheval est attaché à la grille de l'avenue,
— Et vous consentez à y aller sur-le-champ ?
— Volontiers, répondit M. de Pierre-Lisse. Seulement j'avais pour ce matin un rendez-vous assez important... je désirerais tout au moins avertir la personne qui m'attend... Ne pourriez-vous pas me donner de quoi écrire?
-:- Rien n'est plus facile, monsieur. Vous trouverez tout ce qu'il vous faudra dans le cabinet de mon père, dit Marguerite.
A ces mots, elle le conduisit dans cette pièce, et il s'aissit devant une table, sur laquelle étaient demeurés quelques papiers épars.
La jeune fille se relira discrètement.
— Vous me retrouverez au salon, dit-elle en s'éloignant.
M. de Pierre-Lisse vint la rejoindre, en effet, au bout de quelques instants. Il tenait à la main une feuille de papier pliée en forme de lettre, sur laquelle on distinguait une adresse fraîchement écrite.
— Je ne vous demande que le temps de retourner chez moi. Il faut que je donne cette lettre à Landry, pour qu'il aille la porter à la personne qui m'attend.
— Faites, monsieur, répondit Marguerite, et pardonnez-moi mon indiscrétion. Je suis désolée du dérangement que je vous cause ; je suis désolée surtout que ce soit pour un motif semblable.
— Je le déplore avec vous , mademoiselle, mais je sais trop ce qu'on doit à ses amis en pareille circonstance pour ne pas faire en leur faveur un si léger .«sacrifice. Avant une heure et demie je serai à Rouen, je vous le promets.
Le baron la quitta précipitamment, sauta en selle et disparut.
Quant au chevalier d'Artémon, il continuait à faire l'inventaire du domaine, du cliàteau et des meubles dont il s'était rendu acquéreur.
Il était visiblement contrarié de ce qui venait d'arriver. Il ne l'avouait pas à Margueiite, mais elle s'apercevait bien que le nouveau propriétaire était gêné devant elle.
— Je vous en prie, monsieur, lui dit-elle, ne vous occupez pas de moi. Vous êtes chez vous ici, je ne l'ai pas oublié, et je ne voudiais apporter aucun retard dans l'exercice des droits dont vous êtes légalement investi.
Le chevalier grillait d'envie d'agir en toute liberté, mais il n'en faisait rien.
Vers onze heures, le lieutenant criminel arriva, accompagné du baron de Pierre-Lisse, qui l'introduisit auprès de Marguerite et le lui présenta.
Il se nommait M. de Lanoue.
Il reçut la déclaration de Marguerite et celle de tous les valets de ferme qui avaient pris part aux recherches.
Ces déclarations furent consignées dans le procès-verbal , que son greffier rédigea séance tenante.
Le baron de Pierre-Lisse, interrogé à son tour, à titre d'ami de M. de Lescarre, ne put fournir aucun renseignement.
Quant au chevalier d'Artémon , tout ce dont il lui fut possible de témoigner, c'est qu'il avait versé les deux cent mille livrei de traites chez le notaire, entre mains les de M. de Lescarre lequel les avait mises dans sa poche et s'était éloigné aussitôt après avoir signé le conti-al.
Le chevalier avait passé la soirée à Rouen en compagnie de deux amis qu'il nomma, et chez l'un desquels il avait couché. Il en était parti le lendemain matin, vers six heures et demie, pour se rendre à la Morinière, oîi il n'avait pas trouvé le vicomte.
Ce procès-verbal allait être clos, quand Marguerite intervint.
— Monsieur, dit-elle en s'adressant à M. de Lanoue, j'ai encore un service à vous demander.
— Parlez, mademoiselle, fit le magistrat avec bienveillance.
— Mon père, en allant à Rouen, avait emporté son trousseau de clefs, parmi lesquelles se trouvait celle du petit meuble que voici devant vous. Or, dans ce meuble, est enfermée une somme de cent vingt mille livres, que je vous demanderai la permission d'emporter avant de quitter la Morinière,
— C'est trop juste, dit M. de Lanoue. Le chevalier, ne s'y opposera pas, je pense ?
— Assurément, fit M. d'Ai témon.
Le lieutenant criminel fit signe à l'un de ses hommes d'approcher.
— Faites sauter la serrure de ce petit bahut, ordonna-t-il.
L'agent s'avança. Avec une dextérité sans pareille , il ouvrit presque sans effort les deux panneaux du petit meuble. Un cri de désappointement général s'éleva parmi les assistants. Le bahut était absolument vide I
— Voilà qui est singulier ! s'écria Marguerite d'une voix étranglée. J'ai vu, il y a trois jours, mon père déposer dans ce meuble la somme que je vous ai dite et qu'il a comptée devant moi.
— En effet, dit M. de Lanoue. Si vous en êtes sûre, il est étrange...
— ''en suis cerlaine, monsieur. Je vous affirme que j'ai vu et compté cette somme avant-hier. Mon père voulait la joindre cvant son départ à celle que la vente de la Morinière devait lui rapporter. Elle provient de sa fortune personnelle, c'est-à-dire de biens qu'il possédait aux environs d'Avignon, et qu'il a fait vendre, les uns après les autres, depuis qu'il s'était retiré à Saint-Aubin.
— Et depuis avant-hier, qui est entré dans ce cabinet? demanda M. de
Lanoue. * , , ,•
— Tout le monde, monsieur... les domestiques, moi-même... le chevalier...
le baron de Pierre-Lisse, qui, ce matin encore, y a écrit une lettre...
— De sorte que vous ne pouvez accuser personne ? interrogea le magistrat.
— Qui voulez-vous que j'accuse, monsieur? Nous n'avons jamais eu qu'à nous louer de nos serviteurs... le baron est de nos amis... M. le chevalier est d'une
honorabilité trop connue.
— C'est de plus en plus bizarre, fit M. de Lanoue, caria serrure était intacte. Si elle a été ouverte depuis trois jours, c'est évidemment avec une clef, avec celle de monsieur votre père. Il faudrait donc admettre qu'on lui ait volé celle clef et qu'en son absence... ou depuis sa disparition...
— A moins, objecta le baron, que M. de Lescarre, n'osant pas se charger en voyage d'une somme si considérable, ne l'ait portée à Rouen et ne Tait versée en compte chez un banquier.
— En effet, c'est encore possible, dit le magistrat.
— Ah ! je m'y perds ! s'écria Marguerite. Ce que je commence à craindre, c'est que mon pauvre père n'ait été victime de quelque infernale machination, et que moi-môme...
— Rassurez-vous, mademoiselle, fit M. de Pierre-Lisse, vos amis sont toujours là, et M. de Lanoue est trop habile pour ne pas déchiffrer cette énigme.
La pauvre enfant ne l'entendait pas. Consternée, les mains jointes, l'œil hagard, elle promenait autour d'elle un regard inconscient, comme pour implorer la protection de ceux qui l'entouraient contre les malheurs qui venaient l'accabler à la fois.
M. de Lanoue lui prit la main.
— Remettez-vous, mon enfant, dit-il avec bonté, H est impossible, en effet, que nous n'arrivions pas à découvrir la vérité. Dès aujourd'hui je vais m'occuper de cette affaire et j'espère dans quelques jours...
— Dans quelques jours ! interrompit la pauvre fille, qui fondit en larmes. Et que deviendrai-je pendant ce temps, moi... sans asile... sans fortune... sans
appui... ?
— Ne vous alarmez pas, mademoiselle, dit le baron. Je puis dès à présent vous offrir un asile. Il n'est pas aussi beau que la Morinière, mais j'espère qu'il vous suffira momentanément...
MONSEIGNEUR Til
— Vous ! fil Marguerite en relevant la tête.
— Oui, raademaiselle, c'est l'humble maisonnette qu'habitait mon père, celle dans laquelle il est mort. Je Tai conservée comme une relique, malgré les souvenirs douloureux qu'elle me ra|)j)elle... Je la mets dès aujourd'hui à votre disposition. Là, vous pourrez attendre en paix le résultat des investigations auxquelles M. de Lanoue va se livrer... D'ailleurs, il ne faut pas désespérer encore. l'eut-ôlre M. de Lescarre s'est-il blessé quand son cheval est tombé sur Ja route; peuL-être a-l-il été recueilli par un fermier des environs; peut-être est-il dans rimpossibililé de donner de ses nouvelles...
— C'est vrai, lit le lieutenant criminel. Je vais dès à présent faire fouiller les alentours, et je vous jure que pas une chaumière n'écha|)pera à mes nicherches!
La jeune fille essuya les larmes qui coulaient sur son visage. Un rayon d'espérance vint lu ranimer.
M. de Pierre-Lisse devait avoir raison. Le vicomte , étourdi par sa chute, girèvement blessé même , quoiqu'il n'y eût pas une goutte de sang sur la roule, pouvait, gisant inanimé sur le chemin, avoir été relevé par un passant et transporté par lui dans su maison.
M. de Lanoue s'empressa donc de clore son ])rocès-verbaI et de le faire signer par tous ceux qui su trouvaient là, afin de se mettre plutôt en quête.
Il se relira, après avoir engagé Marguerite à reprendre courage.
Elle resta seule avec le baron et le chevalier.
— Mademoiselle, lui dit M. de Pierre-Lisse, si la pro])Osition que je viens de vous soumettre vous agrée, vous pouvez dès à j)résent aller visiter la maison que je mets à votre di.sj)Osition. Quoique je ne l'ai pas habitée depuis deux ans, elle n'est pas dans un état de délabrement absolu. La veille femme qui la garde et qui se fei-a un plaisir de vous servir, est chargée également d'en prendre soin, Je me suis assuré qu'elle s'en acquitte conscencieusemenl. Vous trouverez donc toutes choses en bon ordre.
Le chevalier écoutait sans mot dire. Il n'essaya par aucune parole de retenir la jeune fille à la Morinière. Evidemment la proposition du baron lui souriait beaucoup. Marguerite le com]>rit. Aussi n'hésita-t-elle pas un instant.
— Je vous remercie, monsieur, dit-elle au baron. Où est située cette maison ?
— J'aurai l'honneur de vous y accomi)agaer, si vous le permettez, pro|)Osa le gentilhomme. Elle est à un jielit quart a'heure d'ici, sur la route d'Eibeuf à Ilouen.
— Je vous suis, monsieur, fit Marguerite en se levant, 31. de IMerre-Lisse lui ollVit la main et ils sortirent.
Vingt minutes ajjrès, ils s'arrêtèrent devant la grille, toute tapissée de lierre, d'une petite maison dont on apercevait à j)eine le toit pointu.
Le baron sonna ; une vieille femme vint ouviir et s'inclina craintivement lorsqu'elle reconnut son maître.
Marguerite ne ])Ut retenir un cri d'étonnement joyeux en pénétrant dans cette délicieuse retraite.
Fort modeste d'apparence, la maison n'avait pas plus de quatre fenêtres de façade et ne se composait que d'un rez-de-chaussée et d'un étage.
De chaque côté de la porte d'entrée, deux ceps de vigne vigoureux étendaient au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée leurs pampres verdoyants et formaient au-dessus de la porte un véritable berceau de verdure.
A chacun des angles de la maison, deux rosiers grimpants, non moins v%oureux et certainement plantés depuis plus de vingt ans, avaient poussé jusqu'au toit leurs flexibles rejetons et tapissaient tout ce que la vigne avait respecté. El comme la saison des roses était en pleine floraison, ce rideau de verdure était parsemé à profusion de roses thé, qui répandaient dans l'air un parfum pénétrant et offraient à l'œil un merveilleux spectacle.
C'était la vue de ces roses innombrables et fraîchement épanouies qui avait arraché à Marguerite le cri de joyeuse surprise qu'elle avait poussé en arrivant.
Le baron prit les devants et introduisit la jeune fille dans la maison, qu'il lui fit parcourir de la cave au grenier.
Sans être immense, cette habitation, double en prolondeur, ne comptait pas moins de six pièces à chacun de ses étages.
— Mais c'est beaucoup plus qu'il ne m'en faut ! s*écria Marguerite. Et tout cela est tenu avec un ordre parfait, ajouta-t-elle en se tournant vers la vieille domestique, qui les avait suivis.
— Ainsi cette maison vous plaît ? demanda le baron.
— On ne peut davantage, répondit-elle.
— Si voulez visiter le jardin, nronosa M. de Pierre-Lisse, il vous plaira certainement plus encore.
En effet Marguerite, après avoir parcoru les allées principales, ombragées de tilleuls et de maronniers, déclara qu'après la Morinière elle n'avait jamais rien vu de plus séduisant.
— Mais comment avez-vous pu vous décider à quitter cette ravisante demeure pour aller vous percher sur les hauteurs incultes de Saint-Aubin ? demandât-elle.
— Je trouvais cette maison triste, répondit M. de Pierre-Lisse. J'y étouffais. Et puis elle me rappelait le souvenir de mon pauvre père...
— Ainsi vous n'en faites rien ?
— Pas grand'chose, mademoiselle Je l'ai abandonnée à Marianne, notre ancienne domestique, qui la fait valoir et me sert un revenu modique.
— Je pourrais donc l'habiter dès aujourd'hui? demanda la jeune 011e.
— A l'instant, si cela vous convient.
— Certes, il ne s'agit plus alors que de fixer le prix du loyer.
— Nous avons le temps d'en parler, mademoiselle. J'es})ère encore que vous ne l'habiterez que pendant quelques jours et que l'enquête à laquelle M. de Lanoue va se livrer nous mettra promptement sur la trace de M. de Lescarre.
— Dieu vous entende! soupira Marguerite.
Elle n'eut plus d'autre ressource que de se réfugier dnns le lit. (Page 779).
— Si par hasard celte enquête n'aboutissait pas et si vous vous décidiez à rester ici, ajouta le gentilliomrae, vous fixeriez vous-même le prix de celte insigiiiiiante location.
— Soi!, dit la jeune fille.
— Vous entendez, Marianne? fit le baron en so tournant vers sa domestique. A dater de ce moment, vous obéirez à M"* de Lescare comme à moi-môme. Je veux qu'elle soit ici maîtresse souveraine.
97""' Liv. 07
— Ah ! je ne demande pas mieux, monseigneur, répondit la vieille femme, car j îvou» avoue que je commençais ù me trouver bien seule ici!
— TuuL est donc j^our le mieu:;, dit M. de Pierre-Lisse avec une joie manifeste.
— El maintenant, monsieur, i éprit Marguerite, recevez mes remerciemenls, i ins une heure, je serai installée
Le gentilhomme sortit avec elle et la quitta en lui témoignant toujours le même respect et la môme amitié discrète.
Elle retourna à la Morinière et annonça au chevalier qu'elle allait quitter le château.
Entre le vicomte et lui, il avait été convenu qu'il prendi-ait la Morinière dans l'état où se trouvait le domaine, y compris les meubles et les domesli<jues.
Le chevalier était donc dès à présent maître absolu de la propriété et du personnel.
Xiicil 'iî jeune lilie lui demanda l'autorisation de j)rendreà la ferme un charrioi el d'y faire placer par deux valets les malles qu'elle avait préj)arées pour le départ.
M. d'Arténiou l'aurait aidée plutôt que de lui refuser celte mince la , aur.
Un quart d'heure après, caisses et malles étaient empilées sur la charrette et se diiigeaient vers la nouvelle demeure que Marguerite avait choisie.
Après avoir monté et mis en place ces bagages volumineux, les garçons de ferme se retirèrent, sans vouloir accepter le généreux pourboire que lem* tendait la jeune lille.
Trois jours se passèrent.
Marianne se montrait fort empressée et très-saiisfaite de voir la maison habitée 4Auùn par un être humain.
C'était une femme de soixante ans environ, vive, alerte, droite et élancée, que l'âge et les fatigues avaient suffisamment respectée pour en faire une domestique irès-ccmvenable.
Marguerite l'avaitmise au courant des malheurs récents qui venaient de la frapper, et la brave femme s'en était montrée fort touchée.
Aucune nouvelle n'était parvenue encore à la jeune fille, lorsque, le quatrième jour, M. de Pierre-Lisse vint lui rendre visite.
Elle le reçut dans le salon du rez-de-chaussée et lui demanda s'il avait appris quelque chose.
— Rien encore, répondit-il, quoique je sois allé'tous les jours chez M. de Lauoue pour me tenir au courant de cette mystérieuse afïaire. Cependant, je viens vous faire jiart de l'affligeante certitude que M. le lieutenant criminel a acquise, au sujet des cent vingt-cinq mille livres que jous affirmiez avoir vues dans le cabinet de votre père.
— Quelle certitude?
— On s estenquis auprès de tous les banquiers ou gros commerçants de Rouen; aucun d'eux n'a reçu cette somme des mains de M. de Lescarre.
— ■ De sorte qu'elle est perdue pour moi?
— Momentanément, oui, mademoiselle. C'est ce que j'étais chargé de vous apprendre.
— Mais mon père...? interrogea avidemen. la jeune fille.
— On a fouillé iuutilemenl tous les alentours, interrogé tous les habitants... nulle part on n'a trouvé la moindre piste. Pourtant M. de Lanoue ne désespère pas encore, il continue les recherches, avec la même persévérance...
— Ah! s'écria Marguerite, dont un déluge de larmes inonda le visage, c'est fini, monsieur. Je suis orpheline.
Elle su/Toquait. Des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.
— Calmez-vous, mademoiselle, fit le baron, que le spectacle de cette douleur navrante inquiétait visiblement, tout n'est p;is perdu encoi-e...
— N'essayez pas de m'abuser, dit Marguerite d'une voix, rauque. Tout est perdu, je le sens. Ainsi se sont réalisés les tristes pressentiments qui m'assaillaient il y a quelque jours. Plus de père... plus de fortune... plus rien!
De nouveau ses larmes se firent jour à travers i^es paupières brûlantes.
— De grâce, mademoiselle, ne vous désolez! sujiplia le jeune homme. Il vous reste des amis... moi d'abord... lesCoatlec ensuite... oi vous êtes sans ressources, nous ne vous laisserons pas...
— Merci, je n'ai besoin de rien, interrompit fièrement la jeune fille. San» compter une somme assez ronde fjue mou père m'avait remise pour notre voyage et les frais de notre première installation à Paris, j'ai les bijoux de ma mère, les mier^s, je n'en suis pas réduile à la misère. D'ailleurs je n'ai pris encore aucun parti. Je ne m'éloignerai certainement pas d'ici avant d'avoir a^iuisla preuve que mon père est mort et d'avoir vu tomber la tète de son assassin, — car il a été volé et assassiné, je ne puis plus en douter à présent.
M. de Pierre-Lisse frissonna involontairement en entendant tomber ces paroles de la bouche de la jeune fille.
— Hélas! c'est fort à craindre, murmura-t-il avec un malaise évident.
— Pardonnez-moi, fit vivement Marguerite, de vou-; importuner de ces tristes pensées, mais c'est plus fort que moi. N'étiez-vous nas depuis quelque temps notre meilleur ami ? Mon père avait-il quelque cliose de caché pour vous? Ignorez-vous aucun des beaux projets que le pauvift iiomrae avait formés? N'élait-il pas tout près d'atteindre les honneurs qu'il ambiiionnaii depuis des années? El moi-môme...
Elle ne put en dire d'avantage : elle étouffait.
Cette douleur produisait sur M. de Pierre-Lisse une impression pénible.
— Allons, je vous laisse, dit-il avec un trouble qui n'échappa pas à la jeune fille, malgré ses angoisees. Je vais continuer à m'occuper de vous, et dans tpielques jours... je viendrai vous voir... Je vous appui terai peut-être du nouveau...
Il revint, en effet, mais il n'avait rien appris.
M. de Lannoue avait rendu visite à l'orpheline et l'avait longuement interrogée.
— Assurémenl, lui avait-il dit, M. deLescarreest tombé dans un piège infâme! et celui qui l'u lue savait que votre père avait sur lui cette somme énorme* Devant qui en avait il parlé?
— Il en avait parlé devant tout le monde, répondit Marguerite. Il était si heureux qu^i n'en faisait mystère à personne.
— Ainsi vous n'avez aucun soupçon?
— Aucun, non, monsieur. Celui qui était le plus avant dans les confidences de mon père, c'était M. de Pierre-Lisse; mais vous êtes témoin du zèle qu'il déploie vous savez (lue je lui dois cet asile. Dernièrement encore il m'offrait sa bourse, Aussi il est peut-être le seul que mes soupçons n'oseraient pas effleurer. Quand aux autres, je vous l'ai dit, il y en a tant...
RL de Lanoue se leva. Il commençait à désespérer du succès.
Quinze jours se passèrent. Le chagrin de Marguerite n'était pas moins profond, mais il était moins bruyant.
Le baron revenait de temps à autre, empressé, soumis, respectueux. On ne savait toujours rien !
La jeune fille lui avoua qu'elle finissait par perdre tout espoir et qu'elle allait écrire au marquis de Coallec.
— Vous avez raison, dii-il, c'est le parti le j)lus sage. Si vous voulez me remettre votre lettre, je la porterai moi-même à la poste de Rouen.
Marguerite accepta avec empressement. Pendant que le baron faisait un tour de jardin, elle écrivit au marquis, lui apprit la triste vérité et lui demanda ce qu'elle devait faire.
Plus tranquille alors, elle remit sa lettre au gentilhomme.
La fin du mois de juin ariiva. Marguerite n'avait reçu aucune réponse.
Ce silence l'inquiétait beaucoup. Elle était triste, souffrante, aflaiblie par la douleur.
Un soir, au moment où elle commençait à s'endormir, elle entendit du bruit dans sa chambre...
Elle ouvrit les yeux et reconnu le baron de Pierre-Lisse !
Elle se redressa subitement.
Qu'est-ce que cela voulait dire? Comment cet homme avait-il pénétré chez elle ? Elle avait cependant fermé la porte à clef et placé la clef sous son traversin !
Elle eut bientôt l'explication de ce singulier phénomène.
Le baron s'avançait sur la pointe du pied et tenait à la main la clef avec laquelle il venait d'ouvrir la poite, — porte qu'il referma derrière lui avec cette même double clef dont il était possesseur.
Marguerite comprit tout.
Il était trop tard! Elle voulut se lever. Il s'avança vivement au-devant d'elle et l'en empêcha d'un geste.
— De grâce, écoutez-moi ! dit-il,
— Quoi? demanda Marguerite épouvantée. Que me voulez-vous? Est-ce à pareille heui*eet par des moyens semblables que vous devez pénétrer chez moi?
MONSEIGNEUR -jt7
— Vous avez raison, mademoiselle, avoua humblement le baron, mais quand vous saurez...
— Le fait est, interrompit-elle avec un rire nerveux, que je serais curieuse de savoir ce qui vous amène ici à onze heures du soir?
— Je vais vous le dire, mademoiselle, fit le gentilhomme en s'inclinant respectueusement devant elle.
Le ton de parfaite politesse avec lequel s'exprimait M. de Pierre-Lisse, l'attitude réservée qu'il continuait à garder, donnèrent un instant le change k la jeune fille.
Elle s'imagina naïvement qu'il venait lui apporter quelque nouvelle importante.
— Je vous écoute, monsieur, lui dit-elle; mais hàtez-vous, je vous en conjure! Elle tremblait encore légèrement en prononçant ces paroles.
— Si mes souvenirs sont exacts , mademoiselle, commença le baron, il y a bientôt cin(| semaines, j'ai eu l'honneur de demander votre main à monsieur votre père...
— Je m'en souviens, monsieur; mais vous devez vous rappeler de votre côté, de quelle façon M. de Lescarre a acciieilll votre demande.
— Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle. Vous avez vu avec quelle sagesse je me suis soumis à une décision qui renversait mes plus chères espérances. Je croyais alors qu'il me serait possible de bannir votre pensée, et je vous piends à témoin de la force de volonté dont j'ai fait preuve pour atteindre ce résultai. Aujourd'hui, je ne vous le cache pas, mes espérances se sont ranimées. Votre situation nctuelle est si différente de ce quelle était à cette époque que je me suis demandé si vos projets de mariage avec la famille de Coallec subsistaient toujours.
— Mais vous ne l'ignorez pas, monsieur, répondit Marguerite. Il n'y a pas plus de dix jours que j'ai écrit au marquis... c'est vous môme qui avez porté ma lettre à la poste.
— C'est vrai, mademoiselle. Eh'bien ! parlez sans détours: avez-vous reçu une réponse du marquis?
— Pas encore, mais elle ne saurait larder...
— Le croyez- vous sincèrement ?
— Sans doute.
— Sur votre honneur?
Marguerite ne répondit pas.
Le baron sourit d'un air triomj hant.
— Vous voyez bien , dit-il ; vous n'osez pas afiirmer que vous y croyez. Eh bien ! je serai plus franc que vous, moi : je n'y crois j)as. Dans les circonskmces terribles où vous a réduite l'événement douloureux qui vous a atteinte, vous auriez dû recevoir dans les trois jours la réponse du marquis. S'il garde un silence pruaent, c'est iiue, vous sacnani orpheline, pauvre surloul, il renonce pour son fils à Thoiineur de votre alliance.
— Qu'en savez-vous ? M. de Coallec est peut-être absent de Paris.
— De Paris qu'il ne peut pas se résoudre à quitter, même pour aller visiter ses terres de Bretagne? interrogea le gentilhomme. Non, mademoiselle, ce n'est pas possible. Ne vous faites pas illusion. Renoncez dès à présent au mariage que vous deviez contracter avec son fils.
— Et quand j'y renoncerais, fit résolument la jeune fille, en quoi cela peut-il justifier votre présence chez moi à onze heures du soir? Car je suis chez moi, vous me l'avez dit, vous l'avez dit à Marianne...
— Je ne le nie i)as.
— Est-ce le prix de votre loyer que vous venez chercher? Quel est-il ? Je suis prête à vous le payer sur-le-champ,
— Oh ! mademoiselle... ! dit le baron sur un ton de tendre reproche.
— Alors expliquez-vous.
— C'est ce que j'aurais déjà fait depuis longtemps, si votre impatience me Pavait permis.
— Eh ! monsieur, s'écria Marguerite avec force, ne la comprenez-vous pas, mon imjiatience. Pouvez-vous demeurer ici sans éveiller les plus coupables soupçons?
— Je vous disais, mademoiselle, reprit M. de Pierre-Lisse, que votre situation nouvelle avait ravivé mes espérances. Je croyais avoir été bien clair. J'ajouterai que je ne suis pas, comme M. de Coatlec, de ceux que la perte d'une fortune, plus ou moins considérable, empêche de tenir la foi jurée. Je ne m'inquiète pas, moi qui vous aime d'un amour ardent, de savoir si vous êtes riche ou pauvre. Ce que je veux de vous, c'est vous et non pas votre richesse. Au contraire, je crois que je vous aime plus encore depuis que le malheur est venu frapper à votre porte. Et vous voyez bien que je suis sincère, puisque, après avoir élouITé cet amour pendant le temps où vous aviez le droit de croire à un avenir meilleur, je sens cet amour se réveiller plus brûlant, plus pur que jamais à présent que vos beaux projets se sont évanouis.
— Mais, monsieur, je ne vous ai pas dit que je les avais abandonnés.
— Vous venez de l'avouer, Marguerite.
— Vous vous trom|)ez, monsieur, répliqua-t-elle aveec fierté. Dans tous les cas, ce n'est ni le lieu ni le moment de me tenir un pareil langage.
— Pourquoi? Nous sommes seuls, insinua le baron, et personne ne viendra nous déranger...
— Encore une fois, monsieur, vons me faites injure.
— Ed quoi est-ce faire injure à une femme jeune, belle et libre de lui dire qu'on est épi is d'elle à la folie et d'aspirer à sa main ?
— Je vous allait observer, monsieur, qu'à pareille heure...
— Eh! qu'importe l'heure? N'est ce pas au contraire celle où l'on est le mieux pour parler d'amour ?
— Monsieur, fit Marguerite indignée, un mot encore et j'appelle Marianne.
— Ajipelez Marianne si vous voulez, elle ne viendra pas.
— Pourquoi?
— Parce que j'ai eu besoin d'elle ce soir au Château-Perdu et qu'elle y passera la nuit.
— Que dites-vous ! s'écria la jeune fille, saisie tout à cou]) de nouvelles terleurs.
— Je vous répète que vous êtes belle et que je vous aime, chère Marguerite !
— iMisérable ! fît-elle en se levant.
Il se leva aussi, se précipita sur elle et la saisit dans ses bras.
— Calme-toi, dit-il, d'une voix étranglée par le désir. Je t'aime, entends-lu... je t'adore... !
II sentait palpiter contre sa poitrine ce sein ferme et arrondi. La vue de ces magnifiques épaules lu: donnait le vei-tige. Tout le corps de la pauvre enfant, mal défendu par le lin soyeux qui le recouvrait, frémissait sous l'étreinte brutale dans laquelle il l'emprisonnait.
— Je l'en prie, disait-il, haletant et passionné, écoute-moi, Marguerite ! Un baiser, un seul baiser... Jm ?. moi que tu seras à moi, que tu ne me quitteras p lus et je te rends la liberté.
— Jamais ! prolesta-t-elie avec force. Plutôt mourir que d'apparteur à un misérable tel que vous !
— Misérable, as-tu G:i? Eh bien, soitt fit le gentilhomme. Je mériterai jusqu'au bout l'injure qu-j pour la secoiide fois tu viens de me jeler à la face. Ah! tu refuses de m'aim^r. Ah ! tu me repousses, tu n'as pitié ni de mon amour ni de ma douleur. VSw bien ! tu seras à moi malgré toi...
En disant ces mpls, il déposa sur ses épaules un baiser brûlant.
Elle fri?:.;'iina à ce contact, fit un effort héroïque pour lui échapper et réussit à se dégager ; mais, dans ce mouvement violent, le fragile rem|)art qui défendait son corps nu contre les audacieuses entreprises du baron se déchira...
Elle n'eut plus d'autre ressource que de se réfugier dans le lit et de s'envelopi)er dans les draps.
Elle était perdue.
La lutte ne fut pas de longue durée.
La pauvre Marguerite, si cruellement éprouvée depuis un mois, était trop faible pour résister à celui qui avait si patiemment et si habilement préparé sa chute,..
Elle perdit connaissance.
Quand elle revint h elle, elle était dans les bras de son ignoble séducteur. Elle se leva, s'enveloppa d'un peignoir, et courut vers la fenêtre, qu'elle ouvrit bien résolue à ne pas subir de nouvelles souillures.
— Si vous faites un mouvement, lui dit-elle, je me jette par la fenêtre. 11 ne bougea pas. Un sourire cruel erra sur ses lèvres.
— Oh ! maintenant tu as beau faire, tu es à moi. Tu ne te rappelles donc rien? Mais depuis deux heures tu es à ma merci ! Tes beautés les plus secrètes n'ont rien de caché pour moi. Je suis ton amant, ton maître...
— Lâche ! lâche! cria-t-elle à deux reprises. Mon maître... toi!
Elle était folle. Elle chercha des yeux une arme pour s'en frapper... Elle n'en trouva pas. Elle songea à se précipiter. Mais tomber d'une fenêtre du premier étage sur le sable d'un jardin, ce n'était que faire une chute ridicule, peut-être... Ce n'était pas mourir!
Elle se prit à pleurer comme un enfant.
C'en était fait d'elle ! Plus d'avenir, plus de bonheur, plus rien !
— Allons, calme-toi, lui dit le baron. Tu n'es pas la première à qui ce malheur arrive, si tu considères comme un malheur l'amour que tu m'as inspiré. Reviens auprès de moi. La teiTe n'est pas seulement une vallée de larmes. Que diable ! tu as assez pleuré. Réjouis-toi donc une pauvre fois ! Nous avons de longs jours de jeunesse et de félicités à dépenser...
Il se leva, espérant la ramener à ses côtés, mais elle bondit vers la porte, sur laquelle M. de Pierre-Lisse avait laissé la clef, l'ouvrit précipitamment, y enferma ce vil larron d'honneur et se réfugia dans une chambre voisine...
Plusieurs jours se ])assèrent sans que le baron osât se représenter.
Il revint pourtant vers la fin de la semaine. Elle ne voulait pas le recevoir; mais à quel autre parti pouvait-elle se résoudre maintenant que d'accepter le nom de son séducteur?
Elle l'accueillit avec une fierté hautaine.
— Vous n'obtiendrez rien de moi, dit-elle, avant le jour oii je serai votre femme.
M. de Pierre-Lisse haussa les épaules et ne reparut pas.
Un mois s'écoula.
La santé de Marguerite changea tout à coup. Elle eut des indispositions inaccoutumées, des malaises soudains, des tressaillements intérieurs... Elle fit venir un médecin, qui l'interrogea longuement et lui révéla la vérité. - Marguerite poussa un cri déchirant.
Mère ! elle allait être mère ! de toutes les calamités qu'elle redoutait encore, celle-là était la seule à laquelle elle n'avait pas songé.
Mère malgré elle ! 31ère sans être épouse ! N'était-ce pas le comble de la douleur et de l'ignominie?
Elle résolut de ne pas survivre à cette dernière honte.
Mais mourir comment? Elle n'avait à sa portée aucun moyen immédiat d'en finir avec la vie.
Fut-ce un bonheur? L'avenir seul pouvait répondre, car, en cherchant ce moyen qu'elle ne trouvait pas, Marguerite se i)rit à réfléchir et se demanda si elle avait le droit de tuer avec elle le petit être qu'elle portait dans son sein.
Non. Assurément non. Puisqu'elle était mère, elle devait accomplir jusqu'au bout son devoir de mère, quelles que fussent ses répugnances et son humiliation.
Or, son devoir était tout tracé. Non-seulement il fallait vivre pour cet enfant, mais il fallait aussi lui assurer un nom.
Elle écrivit à M, de Pierre-Lisse pour le prier de venir la voir, ajoutant qu'elle avait une nouvelle importante à lui communiquer.
Marianne ne savait rien, mais elle se doutait de quelque chose
Prenez courage, mademoiselle, dit Marianne aveo douceur. (Page 787.)
Le soir où Marguerite était tombée dans le piège infernal que le baron avait préparé de si longue main, on se souvient que la vieille domestique n'était pas là.
En eiïet, dans la journée, son maître était venu el lui avait donné i'ordre de se rendre au Château-Perdu, dès que son service auprès de sa nouvelle maltresse serait terminé.
OS"»" Liv. 98
Marianne paiiiL donc vers huit heures et demie et arriva chez le gentiliiomme un peu avant neuf heures.
r.eliii-ci lui montra une pile de linge qu'il avait préparée et qui, disait-il, nécessitait des réj)aralions urgentes.
La vieille domestique crut qu'elle devait l'emporter et promit de le rendre dans les quarante-huit heures.
— Non j)as, lit vivement le baron, j'en ai besoin pour demain. Tu vas l'alteler immédiatement à la besogne et mettre en état ce soir tout ce que tu pourras.
— JMais cela ne me permettra pas de rentrer avant une heure du malin, objecta Marianne.
— Aussi, comme je ne veux pas te mettre dehors à pareille heure, tu restera ici.
— Mais monsieur sait bien que cela ne se peut pas. Je n'ai pas prévu M"' de Lescarre. Si elle m'appelait...
— Elle ne l'appellera pas. Elle repose tranquillement dans sa chambre, où tes services lui sont absolument inutiles. Donc tu coucheras ici. Tu en seras quitte pour te lever demain de meilleure heure.
Cela était dit d'un ton péremptoire, qui n'admettait pas de réplique.
La bonne femme se mit à l'œuvre.
Un peu avant onze heures, quelques pi-écautions que prît son maître pour ne pas attirer son attention, elle l'entendit sortir de sa chambre et descendre l'escalier.
— S'absente-t-il donc à pareille hem-e? se demanda la bonne femme.
Oui, car à peine s'étail-elle adressée cette question, que la porte extérieure du château s'ouvrit el se referma à grand bruit
— Où va-t-ilY murmura- t-elle.
Elle eut un instant la pensée de le suivre. Un instinct secret lui disait qu'il allait chez M"'' de Lescarre el qu'il l'avait éloignée à dessein de la maison.
Pourtant elle n"'osa pas quitter Sa place.
Depuis quarante-deux ans qu'elle était au service des barons de Pierre-Lisse, elle avait été dressée à une obéissance tellement passive, elle avait pour ses maîtres un tel respect, que contrevenir à leurs ordres lui semblait une monstiTiosilé.
Elle continua donc son travail; mais elle s'aperçut bientôt que ce travail n'en était pas un. Les réparations dont le linge avait besoin étaient tellement insignifiantes (lu'au bout d'une heure et demie loxit était terminé.
Cela la conliima dans les soupçons (ju'elle avait conçus: mais elle n'eut pas le courage de la désobéissance.
Minuit sonna. Le baion n'était pas encore de retour.
Elle gagna la chambre (]ue son maître lui avait indiquée et se jeta sur son lit, mais elle ne jjuI feimer les yeux.
Ti-ois heui'es avaient sonné, le petit jour commençait à poindre, qaand elle entendit rentrer M. de Pierre-Lisse.
Elle sortit à son tour et revint chez elle.
Tout paraissait en bon ordre dans la maison.
Elle ôta ses souliers et monta pieds nus jusqu'à la porte de la chambie qu'occuj)ait M"« de Lescarre. Arrivée là, elle prùla l'oreille.
Elle entendit distinctement les larmes et les sanglots delà pauvre enfant.
Elle eut peur. Ainsi elle ne s'était pas trompée?... Qui sait?... Ces larmes el ces sanglots ne prouvaient rien après tout. Dejmis que Marguerite avait perdu du même coup son père et sa fortune, combien de fois Marianne l'avait-elle vue versant des larmes amères! Peut-être était-ce le même motif qui les faisait couler encore...
Elle se retira.
Le malin, vers huit heures, ne voyant pas paraître M"« de Lescarre, qui, d'ordinaire était trés-matiiiale, elle alla frapper à sa porte.
— Qui est là? demanda la jeune fille.
31arianne se nomma. Aussitôt la porte s'ouvrit.
Elle entra et remarqua sur-le-champ- que le lit était dans un désordre inaccoutumé.
Quant à xMarguerile, elle avait certainement essuyé ses yeux rougis pour ouvrir à la bonne femme, et cependant de grosses larmes roulaient encore sous ses longs cils.
— Qii'avez-vous, mademoiselle? lui dit la vieille domestique d'une voix, caressante. Vous soulTrez?
— Oh! oui, fit Margneiite en portant la main à son cœur.
— Qu'ayez-vous? demanda Marianne.
— Ce que j'ai !... s'écria M"« de Lescarre.
Elle fut sur le point de tout lui dire. Ses lèvres se refusèrent à un aveu de cetie nature.
— Vous le savez bien, répondit-elle.
Dès ce moment, la brave femme se douta de la vérité. Elle n'avait provoqué ni leçu pourtant la moindre conlidence quand, cinq semaines plus lard, elle vil revenir le baron.
Marguerite le reçut au salon.
— I\Ionsieur, lui dit-elle, je vous serai obligée de me répoudre franchement à la question que je vais vous poser.
— Je t'écoule, chère enfant, fit le baron-.en souriant. Es-tu revenue enfin à des sentiments plus humains?
Ce tutoiement, que le gentilhomme affectait envers elle, était une lâcheté. Il révollait tous les instincts de i)udeur et de fierté de la jeune fille. Elle eut la force de n'en rien laisser paraître.
— Le crime que vous avez commis, reprit-elle, résolument, a eu des conséquences épouvantables, monsieur.
— Bah ! fit négligemment M. de l'ierre-Lisse. Lesquelles?
— Je vais être mère, monsieur, et je viens vous demander, si, oui ou non, TOUS voulez donner un nom à votre enfant?
Le baron s'attendait si )»eii à celte révélation, qu'il ne put cacher la surprise désagréable qu'elle lui causait.
— Comment! déjà ! s'éciia-t-il.
— Veuillez lépondre, monsieur, insista Marguerite.
— Mou Dieu... balbutia le gentilhomme, je ne sais... cela dépend de toi, ma clière.
— En quoi, monsieur?
— Prouve-moi que tu es devenue raisonnable... que tu m'aimes... permetsmoi de venir ici quand bon me semblera, à toute heure du jour et de la nuit et, si lu es bien gentiife... nous verrons...
Sous ce nouvel alTront, la jeune (ille fut sur le point d'éclater. Néanmoins, elle parvint à se contenir,
— Est ce tout ce que vous avez à répondre? lui demanda-t-elle.
— Parbleu ! tu es une lille singulière, répondit le baron avec désinvolture. Tontes les fois que je t'ai vue, depuis cette soirée où je n'ai été heureux que par surprise, je t'ai toujours trouvée ou en larmes ou en colère. Ce n'est pas un état normal, ma chère enfant. Que diable! sèche tes beau.K yeux, calme ton courroux. Le mal est sans remède, maintenant, plus que jamais, apaise-toi. Aie quelque pitié de mon amour, sois aimante à ton tour. Déride ton joli vi.sage, .souri.s-moi, embrasse-moi. Je ne demande pas mieux que de passer auprès de toi de longues journées et de plus longues nuits ; mais plus de tristesses, plusd'altitudesmenaçantes! Sois femme, enfin, c'est-à-dire douce, bonne, gracieuse et gaie, ainsi qu'il convient au sexe qui embellit notre existence. Allons ! Est-ce dit? Veux-lu m'aimer un peu? Veux-tu que je t'aime beaucoup? Veux-tu que nous jouissions largement de notre jeunesse, que nous nous abreuvions de tous lés plaisirs, que nous nous noyions dans un océan de félicités? Cela dépend de toi. Ouvre-moi tes bra.s, permets-moi dès aujourd'hui de serrer dans les niiéns ce corps admirable que j'ai si peu possédé...
Il s'arrêta, voyant que le visage de Marguerite, loin de se dérider, s'assombrissait de plus en plus.
— Est-ce tout ce que vous avez à répondre? répéta-t-elle pour la seconde fois.
— Sans doute, puisque tu es inexorable...
— Il suffit, monsieur, dit la jeune fille.
Calme en apparence, bien que les insultes auxquelles elle venait de s'exposer lui eussent brisé le cœur, elle allait se retirer, quand le baron la saisit brutalement par le i)oignet.
— Ainsi, dit-il avec une sourde colère, tu es de glace pour moi ! Rien ne peut apitoyer ton âme ni faire ployer ta fierté ! Mais tu ne sais donc pas ce que j'ai fait pour te posséder! J'ai mis pendant deux mois un masque sur mon visage, j'ai contraint mon amour à se taire, j'ai feint la plus entière soumission à tes désirs. Tandis que tu m'entretenais du mariage que tu avais projeté, mon cœur se déchirait, une infernale jalousie me torturait. Commentas-tu pu croire que je servirais docilement tous tes caprices? Comment as-lu pu méjuger assez niais ou j)lutôt
assez désintéressé, pour admettre que j'allais porter sottement au marquis de Coatlec la lettre que tu lui écrivais?
— Quoi! s'écria Marguei'i te, cette lettre... vous l'avez gardée !
— Parbleu! fitM. de Pierre-Lisse avec un ricanementcynique. Eh bien! écoute. Tu m'as prié de te répondre franchement : je l'ai fait, tu le vois. Je n'ai que peu de mots à ajouter. Si tu as ta fierté, j'ai la mienne. Tant que tu ne te seras pas donnée à moi, volontairement, librement, sans restriction, u n'obtiendras rien, ni un nom pour toi, ni un nom poui- ton enfant. Et maintenant, va. Cette maison est â toi, tu peux y rester. Quant à moi, je n'y remettrai pas les pieds avant que tu m'aies écrit ce seul mot :
« Viens! »
Ce jour-là, continua-t-il, bien que je ne m'engage à rien dès à présent, il dépendra de toi de tout réparer.
Il lui avait lâché le bras.
Elle s'éloignait, fière encore, en dépit des humiliations dont le misérable l'avait abreuvée.
— Va donc ! rugit-il en lui montrant le poing avec une colère farouche. Meurs, ou plutôt vis dans ton orgueil et dans ta lionte ! Le mal que tu m'as fait, je te l'-ai rendu. Nous ne nous devons rien ni l'un ni l'autre.
Il sortit à ces mots, livide et frémissant de rage impuissante.
A peine la porte s'était-elle refermée sur lui, que Marguerite, perdant tout à coup l'énergie qui l'avait soutenue jusqu'alors, tomba lourdement sur le parquet.
Ellle se trompait. Le temps de ses épreuves n'était pas fini.
Depuis le début de cet entretien. Marianne, poussée par une irrésistible curiosité, avait collé son oreille contre laporte qui communiquait avec la salle à manger.
Elle avait tout entendu et elle avait tressailli d'épouvante.
Presque aussitôt que le baron avait quitté le salon par la porte qui donnait sur l'antichambre, le bruit produit par la chute de la jeune fille était parvenue ù ses oreilles
Elle fût sur le point de voler à son secours : mais la force de l'obéissance passive était telle, chez cette vieille et fidèle servante d'un maitre indigne, qu'elle n'osa point faire un pas.
Elle attendit qu'il se fût éloigné et que la porte extérieure du jardin se fût refermée sur lui pour pénétrer dans le salon.
Alors, se jetant sur le corps inanimé de Marguerite, elle souleva dans ses bras la tête de l'infortunée.
Elle retendit sur le sopha et lui prodigua inutilement plus d'un quart d'heure ses soins maternels.
Enfin la jeune fille ouvrit les yeux.
Elle demeura longtemps encore sans reprendre entièrement connaissance. Elle avait tant ])leuré, qu'il ne lui restait plus de larmes. La tête baissée, le regard fixe, abîmée dans sa douleur, elle n'avait plus conscience de ce qui se passait autour d'elle.
TSe LE SECRET D'OR
Le choc avait été tenible. L'anéantissement de Marguerite se serait prolongé peut-être pendant des heures, si la brave femme, qui ne la quittait pas des yeux, ne l'avait arrachée enfin à cette immobililé cataleptique.
Elle lui j)rit doucement la main.
— Mademoiselle, dit-elle d'une voix caressante, j'ai un aveu à vous faire et un pardcii à vous demander. Voulez-vous m'entendre ?
M"« d^ Lescarre se tourna vers elle et ouvrit les yeux, comme au sortir d'un long rêve.
— Un àveu ! répèta-t-elle presque machinalement,
— Oui, mademoiselle.
Mar&-iyrite fit un effort pour rassembler ses idées.
— ^e vous écoute, dil-elle d'un ton dolent.
— Tout à l'heure, pendant que vuus étiez enfermée avec M. de Pierre-Lisse... commença Marianne avec embarras, le hasard m'a conduite dans la salle à manger... un grand bmit de voix est parvenu jusqu'à moi... je me suis arrêtée... j'ai écoulé...
— Et vous avez entendu? demanda la jeune fille effrayée.
— Tout, oui, mademoiselle. C'est de quoi je voulais vous demander pardon... Et vous me pardonnerez mademoiselle, ajouta .Marianne en joignant les mains, car votre malheur vous a conquis à jamais toutes mes sympathies, sans rien vous faire perdre h mes yeux du respect auquel vous avez droit.
Marguerite se voila le visage de ses deux mains.
— Sans doute, ce n'est pas grand'chose que l'amitié d'une femme comme moi, pom'suivil la vieille servante, et pourtant je suis une honnête et bonne créature, mademoiselle. Je n'ai jamais fait de mal à personne, moi, et si je suis restée fidèle aux maîtres que j'ai servis pendant plus de quarante ans, je n'ai été chez eux la complice d'aucune mauvaise action.
— Hélas ! je ne vous accuse pas, ma pauvi-e femme, dit M"^ de Lescarre.
— C'est moi qui m'accuse, mademoiselle, répliqua Marianne, car le soir où M. le baron m'a fait venir au Château-Perdu et m'y a retenue malgré moi, j'aurais dû ne i)as Fécouter, obéir aux pressentiments qui m'agitaient... Oui, mademoiselle, cela me faisait quelque chose de vous laisser seule, la nuit, j'en ai fait l'observation à mon maître... il m'a imposé silence. Ah ! si j'avais été sûre., vers onze heures... quand je l'ai entendu sortir... je lui aurais désobéi, mademoiselle. C'eût été la première fois de ma vie, mais je l'aurait fait, je vous le jm'e !
— Comment ! s'écria Marguerite, vous saviez donc...
— Je ne savais rien, mademoiselle. Sans m'en rendre compte j'avais pem-... voilà tout ce que je peux vous dire.
A ces mots, elle lui raconta sous quel prétexte le baron l'avait appelée et l'avait fait rester au Château-Perdu.
— Mais à présent, reprit-elle, vous pouvez être tranquille. Quoi qu'il arrive, dussé-je quitter le service de M. le baron, je nô vous abandonnerai pas. C'est à force de soins et de sollicitude que je m'efforcerai de mériter mon pardon.
Ah ' poursuivit-elle avec force, quand je pense que si j'avais obéi à mon instinct... Non, je ne m'en consoJerai jamais, mademoiselle !
Et la pauvre femme essuya une larme qui coulait sur sa joue ridée.
— Que voulez- vous? fit M"" de Lescarre accablée. J'étais condiimnée ! Qa'ai-je fait cependajît pour mériter ces rades épreuves.
— Prenez courage, mademoiselle ! dit31arianne avec douceur. Si vous avez eu de grands chagrins, vous aurez aussi de grandes consolations. Cet enfant que vous portez dans votre sein sera i>€ut-être votre joie et votre orgueil.
— Ah ! puissiez-vous dire vrai, ma bonne femme. Il est désormais le seul lien qui me rattache à l'existence.
Marguerite, à dater de ce jour, accepta en effet, la situation qui lui était faite et se résigna à vivre. Le dévouement de Mariane opéi'a en elle une heureuse diversion et parvint à la distraire des idées sombres qu'elle nourrissait.
L'hiver se passa ainsi. Le mois d'avril 1758 arriva.
Le baron ne s'était pas représenté ; Mai'guerite ne lui avait pas écrit.
Le 12 avril, elle mit au monde une lille. Marianne, et le docteur (jue M"« de Lescarre avait fait ajipeler, assistèrent seuls à la délivrance de la jeune mère.
Comment le biuit de cet événement se répandit-il dans le pays? Nui ne le pouriait dire. Ce qu'il y a de certain c'est que, depuis trois mois, l'histoire de Marguerite était la fable du pays. Un cri dlndignation générale s'était élevé contre le baron.
On affirmait môme que, désireux de s'y soustraire et désespérant de vaincre les résistances de sa victime, M. de TMerre-Lisse vendait insensiblement le peu de biens qu'il possédait et se préparait à quitter le pays.
Ma]'guerile, pour le compte de qui Marianne recueillait tous ces ])ropo>, espérait pourtant encore qu'en apprenant son accouchement le baron aurait le désir d'embrasser son enfant... la curiosité de le voir, tout au moins.
Il n'en fut rien.
L'enfant avait été déclarée, enregistrée, baptisée sous les noms de Marie- Marcelle-Eugénie sans que son père eût donné signe de vie.
M"'= de Lescarre crut naïvement qu'il l'ignorait. Elle lui écrivit :
« Monsieur,
« Si vous voulez embrasser votre fille et lui donner un nom, je suis prête à oublier en sa faveur tout ce que vous m'avez fait souffrir. S'il vous reste au fond du cœur le moindre sentiment d'humanité, vous ne faillirez pas aux devoirs les plus impérieux et les plus sacrés.
• Je vous attends.
a MARGtnEniTE DE Lescarre. »
Trois jours s'écoulèrent. M. de Pierre-Lisse n'avait pas paru.
Tout à coup, Marguerite apprit que le baron était parti la veille pour Paris, après avoir vendu tous ses biens, sauf le Chàleau-PerJu, qui n'avait pas trouvé d'acuuéreur.
Elle ne pouvait pas le croire. Comment, cet homme avait eu le courage de 8'éloigner sans embrasser, sans voir môme son enfant ! Non, ce n'était pas possible ! *
Le lendemain elle en eut la preuve.
Un notaire de Rouen, le môme chez qui M. de Lescarre avait négocié la vente de son petit domaine, vint lui faire visite et lui annoncer que la maison où elle demeurait n'appartenait plus à M. de Pierre-Lisse.
— Néanmoins, ajouta-t-il, le nouveau propriétaire, touché de votre situation intéressante, consent à vous y laisser quinze jours encore, afin que vous ayez le temps de vous rétablir.
Marguerite eut un sourire amer.
— Veuillez remercier pour moi cet inconnu, dit-elle, et l'assurer que je n'abuserai pas de l'hospitalité qu'il daigne m'accorder.
Le notaire salua gravement et s'éloigna.
Marguerite resta seule.
Ainsi elle allait être chassée de Saint-Aubin, comme elle avait été chassée de la Morinière !
Qu'allait-elle devenir? Où cacher sa honte et son désespoir?
Elle eut encore une illusion, la dernière. Elle se figura que si le baron voyait jamais Marcelle, il se laisserait émouvoir par la beauté de cette enfant.
Or, le baron était allé à Paris ; elle résolut de s'y rendre également.
Daillems, nulle part, mieux que dans la ville immense, elle ne pouvait se dérober à tous les regards.
Elle fit part de ses projets à Marianne, qui les approuva et poussa même l'héroïme jusqu'à quitter le pays où elle était née pour ne pas se séparer de sa jeune maîtresse.
Vers la fin de juin, elles partirent et trouvèrent rue Neuve-des-Petits-Champs un petit appartement dans lequel elles s'installèrent.
Marguerite avait à sa disposition une somme de douze mille livres qu'elle eut la science de faire durer trois ans.
Elle n'avait ni vu ni rencontré M. de Pierre-Lisse.
Ses ressources étaient épuisées ; mais il lui restait les bijoux de sa mère. Elle les vendit, prit un logement plus modeste et se mit courageusement au travail.
Cela dura huit ans.
Marianne était mortedans l'intervalle, sans que son dévouement se fût démenti un seul instant.
Marguerite n'avait presque plus rien. Elle le vendit encore et alla se réfugier rae Veilehardouin, dans une mansarde, brodantavec un acharnement que la fatigue ne pouvait lasser, consacrant à sa chère Marcelle, qui grandissait tous les jours en sagesse et en beauté, tout ce qu elle avait de temps et d'argent.
Arrivée à ce degré de misère et de déchéance, elle abjura le nom qu'elle avait porté jusqu'alors, prit celui de sa mère et se fit passer pour veuve . .
Un éclat d'obus lui fracassa le bras. (Page 796.)
« Tii sais le reste, chère enfant, disait le manuscrit. II est inutile rie m'appesantir plus longtenijis sur les cinq dernières années de soulliances et de privations que nous avons passées dans cet humble réduit. La târhe était sans doute au-dessus de mes forces, puistjue je n'ai pas pu la remplir jusqu'au bout.
« Ton père, ma chtre enfant, est celui dont je viens de te raconter l'histoire. .. c'est-à-dire le baron de Pierre-Lisse. Tu le rencontreras peut-être un jour... Peul-
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être aussi, touché par tes grâces naïves, te donnera-t-il enfin le nom que lu as le droit de porter... S'il le fait, oublie tout ce qui a pu m'échapper de trop vif dans les pages de ce long récit, car, s'il le fait jamais, je lui pardonne tout ce que j'ai souffert par sa faute.
» N'oublie pas non plus ce que tu dois au dévouement du père Bralima, à qui je t'ai confiée avant de mourir. Il est le seul, avec la regrettée Marianne, qui ait témoigné un peu de sympathie à ta pauvre mère. »
Ces dernières lignes avaie^télé certainement ajoutées par Marguerileau bas du manusciit quelques instants avant sa mort, car elles étaient d'une autre écriture et d'une encre' beaucoup plus pâle.