‹ MonseigneurChapitre 29 sur 48 · LE PLACET · texte numérisé non relu

LE PLACET

Le duc de la Tournaye posa le manuscrit sur la table et jeta les yeux sur Marcelle, dont une violente émotion s'était emparée.

Chacun de ceux qui écoutaient avaient été diversement impressionné par lî lecture de ce douloureux récit.

Marcelle, écrasée sous le poids des infortunes donlsa mère avait été la triste héroïne, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine. Des larmes abondantes coulaient silencieusement sur son visage, sans qu'elle songeât à les essuyer. Son sein se soulevait tumultueusement. Quelques efforts qu'elle fît pour étoufi'er les sanglots qui s'en échappaient, elle ne pouvait en contenir parfois l'explosion bruyante.

Raymonde et Lucien la considéraient avec une tendre compassion.

Quant à M"'^ de Libessac, elle jetait sur la pauvre enfant des regards attristés.

Elle aussi avait ressenti profondément le contre-coup des émotions que les malheurs de Marguerite avaient provoquées.

Si elle n'était pas, comme Marcelle, la fille de M"* de Lescarre, elle était la cousine de M. de Pierre-Lisse ; elle avait habité le pays dans lequel ces événements s'étaient accomplis ; elle n'ignorait pas un des bruits auxquels ils avaient donné naissance.

Malgré tout, elle n'osait cependant pas troubler le sombre recueillement dans lequel la jeune fille avait fini par se plonger.

Ce fut M. de la Tournaye qui, le premier, sentant qu'une telle situation ne pouvait se prolonger, s'approcha de Marcelle et lui prit doucement la main, afin d'attirer son attention.

— Eh bien ! mon enfant? lui dit-il. Vous voilà désormais édifiée sur le compte du baron de Pierre-Lisse. Aurez-vous encore quelque scrupule à vous séj:)arer de l'homme qui a fait de voire mère une martyre, et qui voudrait faire de vous une autre martyre ?

— Le sais-je, hélas ! répondit tristement la jeune fille. En me donnant son nom, le baron de Pierre-Lisse n'a-t-il pas exaucé le désir le plus ardent de ma pauvre mère? Et, s'il a mérité ainsi le pardon de sa victime, ai-je le droit de lui refuser le mien ?

— Voilà de nobles paroles, assurémeni, fit M*"^ de Libessac; mais, avant de vous prononcer définitivement, ma chère petite, permettez-moi d'ajouter quelques renseignements personnels à ceux que Marguerite de Lescarre vous a fournis.

Lucien et Raymonde se regardèrent étonnés, tandis que Marcelle se tournait avidement vers la comtesse.

Elle avait, en effet, gardé jusqu'ici un silence si rigoureux sur la jeunesse et les antécédents du baron, que c'était une vé{itable surprise pour tout le monde que de la voir entrer dans la voie des aveux.

— Avez-vous remarqué, commença la comtesse d'un ton résolu, que le manuscrit de voire mère se tait sur les résultais de l'enquête à laquelle s'est livré M. de Lanoue, relativement à la disparition du vicomte de Lescarre?

— C'est vrai, fit Marcelle.

— Cela ne vous élonne-t-il pas un peu?

— Beaucoup, Madame.

— Et ne vous demandez- vous pas pourquoi votre mère n'a pas voulu aborder un sujet qui l'intéressait et qui vous intéresse si directement?

— En effet, avoua la jeune fille.

— C'est sur ce point délicat que mon devoir est de vous donner quelques éclaircissements, reprit M'n« de Libessac.

J'habilais les Moulineaux à celte époque, et je suivais ces tristes événements avec une atlention d'autant plus vive que mon cousin, mon seul parent, y jouait un assez vilain rôle. Aussi je ne négligeais rien de ce qui pouvait me faire connaître la vérilé.

La vérilé... je ne la connais pas encore; mais les bruits qui ontcourudans le pays à celle époque el auxquels Marguerite a fait allusion, je les ai recueillis soigneusement, et mon devoir est de vous les communiquer, y

L'enquéle que poursuivait M. le lieutenant criminel n'a pas abouti i)0ur deux raisons :

La première c'est que le coupable avait si bien pris ses précautions qu'il a déjoué les investigations immédiates de la justice.

La seconde, c'est que M. de Lanoue est mort, trois mois après l'accident survenu au vicomte, sans avoir eu le temps de mener ù bonne fin l'œuvre qu'il avait entre])rise.

Vous pouvez vous figurer aisément la perturbation qui résulte en pareil cas dans les affaires criminelles. Les subalternes n'osent plus agir, tant que le directeur n'est pas nommé et, comme celte nomination se fait attenrlre parfois deux ou trois mois, ainsi qu'il est arrivé à Rouen en 1757, il en lésulte qu'on finit par négliger et même par oublier les crimes sur lesquels on était chargé d'instruire.

En outre, le sui^cesseur, quand il arrive, n'est au courant de rien de ce qui s'est passé. Il parcourt les anciens dossiers d'un œil distrait, et néglige les anciennes affaires pour les nouvelles, aimant mieux témoigner de son zèle et de son intelligence j)ersonneIs, plutôt que de la perspicacité de son prédécesseur.

C'est ce qui se présenta à l'époque dont nous parlons. Le crime avait été commis en mai, M. de Lanoue était mort au commencement de septembre, et ce ne fut qu'à la fin de décembre que le nouveau titulaire vint prendre possession du poste dont il était investi.

La disparition de M. de Lescarre était un fait oublié. Si le nouveau magistrat prit connai.ssance des poursuites commencées, il ne jugea probablement pas à propos de les continuer, car il n'en fut plus question, malgré les démarches que fit Marguerite auprès de lui pour arriver à un résultat satisfaisant.

Peut-être même M"« de Lescarre n'osa-t-elle pas poussser plus avant ses démarches, car si la justice semblait vouloir enterrer cette affaire, les habitants du pays n'avaient pas cessé de s'en préoccuper.

Quand on apprit la grossesse de Marguerite, et quand on sut dans quelles circonstances le baron de Pierre-Lisse avait accompli cette ignoble séduction, un cri d'indignation générale s'éleva contre lui.

Votre mère vous a signalé le fait; mais, remarquez-le bien, elle ne vous a fourni à ce sujet aucun détail. Pourquoi ?

Parce qu'on lui avait laissé ignorer sans doute la nature de ces bruits, ou bien parce que, les connaissant, elle a reculé devant une accusation terrible et dont vous allez comprendre la gravité.

11 ne s'agit que de bruits, je vous le répète; mais ils avaient fini par prendre une telle consistance, que le baron jugea prudent de se soustraire par la fuite aux embarras qu'ils menaçaient de lui susciter.

En effet, on n'accusait plus seulement M. de Pierre-Lisse d'avoir uséde violence envers M"« de Lescarre ; on l'accusait encore d'avoir assassiné et dépouillé le vicomte.

Et ne croyez pas que ce fût à la légère qu'on portait contre le baron cette accusation horrible, poursuivit la comtesse. On .se rappellait avec quelle hypocrite soumission il s'était incliné devant la décision du vicomte, avec quelle astuce et quelle persistance il s'était introduit dans sa demeure, et s'était fait son confident, presque son ami, afin de mieux surprendre ses secrets.

• Évidemment, disait-on, M. de Pierre-Lisse savait exactement quelle somme

le Vicomte devait toucher, quel jour et à quelle heure la vente de la Morinière devait être réalisée. »

Comment M. de Lescarre était-il tombé dans le piège qu'on lui avait tendu? Son cheval avait-il péri sur la route par accident? Avait-on préparé la mort de la pauvre bête? Un long interrogatoire seul aurait pu résoudre ces questions accessoires.

Ce que personne n'ignorait, c'est que le baron n'avait rien et qu'une parf^jlle somme était bien faite pour tenter sa cupidité.

A l'appui de ces vraisemblances, on invoquait un autre détail, non moins digne d'attirer l'attention.

Le matin du jour où M. de Pierre-Lisse s'était rendu chez le lieutenant criminel, il avait demandé à Marguerite la permission d'écrire une lettre.

Où l'avait-il écrite ? Dans le cabinet même du vicomte, oîi Marguerite l'avait laissé seul pendant environ dix minutes.

Or, lorsque, quelques heures après, M. de Lanoue avait fait ouvrir, à la requête de Marguerite, le bahut oîison père avait enfermé devant elle les cent vingt-cinq mille livres qu'elle réclamait, on ne les avait pas retrouvées !

I Ce n'est pas étonnant, disait-on, si le baron avait assassiné et dépouillé M. de Lescatre, il avait dû s'emparer de son trousseau de clefs. Dés lors, rien ne lui avait été plus facile, pendant que Marguerite se retirait, que d'ouvrir le bahut et d'y dérober la somme que le vicomle y avait déposée.

— Oh ! ht Marcelle avec un geste de terreur.

— Permettez-moi d'ajouter, dit M™* de Libessac, que votre mère a eu un soupçon vague de ces menées infâmes. Dans le manuscrit dont M. le duc de La Tournaye vient de nous donner lecture, ne dit-elle pas : i M. de Pierre-Lisse était certainement ,de tous ceux, que nous connaissions, celui qui était le plus avant dans les confidences de mon père; mais il est le seul sur lequel mes soupçons ne sauraient s'arrêter... »

— Soupçons, reprit la comtesse. Le mot y est, vous le voyez, ma chère enfant.

— Ah ! c'est épouvantable à penser ! dit la jeune fille avec accablement.

— De tous ces biuits, que faut-il croire ? reprit la comtesse. Je ne sais trop. Pesez et jugez, ma chère petite.

Quant à moi, je n'y ai pas ajouté foi d'une manière absolue, puisque j'ai permis à mon cousin de se représenier ici.

Cependant, je tiens à vous expliquer pourquoi j'ai agi de la sorte, moi, qui à la suite de ce scandale, lui avais impitoyablement fermé ma porte. Est-il besoin de longs commentaires? Ne le comprenez-vous pas? Je m'imaginais que Marguerite vivait encore, que le baron, revenu à des idées plus saines, après dix années d'exil, consentirait à réparer le mal qu'il avait fait;

J'ai été dupe, comme M. de La Tournaye, de l'infernale duplicité de cet hypocrite. Et quand je songe aux violences incestueuses dont il vous a rendue

victime quand je pense que, comme votre mère, vous avez failli devenir la proie de ce misérable... Je me demande comment vous avez la foi assez robuste ou le cœur assez aveugle pour hésiter devant les crimes dont il est coupable!

Marcelle ne pleurait plus. Les confidences de la comtesse avaient produit sur elle le même effet que si elle eût reçu sur la tête un coup violent.

Raymonde et Lucien comprenaient maintenant, en face de la gravité de ces accusations, pourquoi M™« de Libessac avait observé jusqu'à ce jour une si prudente léserve. Selon eux, ces révélations écrasantes devaient décider du sort de Marcelle.

Évidemment elle ne pouvait pas retourner auprès du baron.

Ils s'attendaient donc à ce qu'elle se prononçât immédiatement, et même avec une certaine énergie.

Ils se trompaient.

La jeune fille hésitait. Le sentiment du devoir la pénétrait si profondément qu'elle se demandait si ce n'était pas agir avec une irrévérence criminellequede traduire à sa barre l'homme qui était son père, de. le juger et de le condamner.

Ce dont on l'accusait était horrible, assurément; mais on ne lui fournissait aucune preuve à l'appui de ces cancans de province. Et si ces bruits étaient autant de calomnies, n'aurait-elle pas à se reprocher éternellement la légèreté avec laquelle elle les avait accueillis?

Elle ne se prononça donc pas. Elle se leva et demanda la permission de se retirer dans sa chambre, afin d'y lire à tête reposée le manuscrit que lui avait légué sa mère.

Lucien le lui rendit, et elle disparut au milieu del'étonnement général.

Quand elle fut seule, elle parcourut de nouveau avec une attention fiévreuse ces longues pages, dans lesquelles sa pauvre mère s'était épanchée et qui avaient conservé çà et là la trace des larmes que le récit de ses malheurs lui avait fait répandre.

Celte lecture réveilla tous les souvenirs de Marcelle.

On se rappelle quelle impression avait produite en elle, dix-huit mois auparavant, la vue du petitlogement que le duc de La Tournaye avait louéetmeublé pour elle et le père Brahma.

Il lui semblait qu'autrefois elle avait habité une chambre plus belle encore, suivie d'une autre chambre, puis d'une autre pièce... puis d'une autre... Mais oui ! c'était bien cela! C'était l'appartement qu'elle avait occupé avec sa mère en aiTivant à Paris!

Ella le revoyait aujourd'hui tel qu'il était à cette époque. Le brouillard que la misère avait étendu sur son passé se déchirait... La jeune fille se rappelait tout jusqu'à l'honnête Marianne, qui la portait alors dans ses bras.

Elle souffrait et pleurait avec l'infortunée victime de wnt de malheurs immérités, à mesure qu'elle relisait ces lignes écrites avec tant de simplicité touchante

et dans lesquelles se déroulaient les tristes péripéties d'une existence si cruellement éprouvée.

Aussi rindigiiation finU. par l'emporter en elle sur le respect auquel elle se croyait obligée envers son père. Et pourtant, à ses yeux, tout ce qu'avait souffert M"« de Lescarre n'était rien en comparaison de la monstrueuse accusation que la comtesse de Libessac avait élevée contrôle baron.

Quoi ! M de Piene-Lisse aurait tué le père de Maiguerile ! Quoi ! de ces mêmes mains sanglantes qui avaient accompli l'assassinat et le vol, il avait osé serrer la main de celle qu'il avaiv faite oiphelinc!

A la seule pensée qu'un si exécrable soupçon avait publiquement pesé sur ce misérable, Marcelle se sentit prise d'une telle horreur, qu'elle ne put se résoudre à se retrouver face à face avec un tel homme. Son parti fut pris aussitôt.

Le lendemain matin, quand elle vint saluer Raymonde, elle lui demanda la permission de rester au|)rè.s d'elle.

— Si je vous le j)ermets! s^écria la duchesse avec feu. Mais ne voyez-vous pas que depuis deux mois nous n'avons pas d'autre désir!

La décision de la jeune iille causa une joie non moins profonde à la comtesse et à Lucien.

Enfin! on allait vivre tranquille, reprendre la vie calme d'autrefois! Il était temps !

Sur-le-champ, Marcelle reprit les fonctions de grande aumônière qu'elle remplissait jadis chez le duc de La Tournaye, — résolue à se consacrer désormais avec une ardeur plus vive encore au soulagement des infortunes qui lui étaient signalées.

En effet, Lucien continuait, sans se lasser, la lâche qu'il avait entreprise • mais plus il |)ersévérait dans cette voie, plus il s'apercevait combien le trésor des rajahs était insuffisant!

En vain il avait jeté déjà plusieurs millions dans ce gouffre insatiable. Comme les têtes de l'hydre, on aurait juré que ces misères renaissaient à mesure qu'on les secourait.

Or, Lucieu n'avait pas seulement en vue la satisfaction de faire le bien quand il se consacra à cette tâche aride; il espérait aussi imposer silence aux mécontents, apaiser le cri terrible qui sortait du sein de la France épuisée contre la royauté.

Sans doute Louis XVI s'efforçait d'apporter la plus stricte économie dans l'administration, mais avant lui, Louis XIV et Louis XV étaient venus, qui avaient sucé le pays jusqu'à la moelle Comment remettre en état des finances qui n'existaient ])as, ou qui n'existaient que pour faire redoutera j)rochaine échéance une banqueroute inévitable?

Ce n'était pas le trésor des rois d'Adjimore qui pouvait combler ce vide effrayant! Celui de tous les rajahs réunis n'aurait pas suffi à boucher le trou qu'un siècle de royauté avait creusé.

Lucien commençait à acquérir cette certitude désolante; mais, loin que son

zèle en ressentit la moindre atteinte, il était au contraire bien résolu à épuiser non-seulement le trésor du prince Adjir, mais le sien, celui de la comtesse, ae tous les cœurs dévoués qui s'associaient à son œuvre réparatrice. Marcelle lui fut d'un urécieux secours.

Raymonde était maintenant hors d'état de lui venir en aide. Sa grossesse touchait à son terme. On muilipiiait autour d'elle les |irécaulions dont elle avait été entourée depuis près de huit mois. Le docteur Rousseau l'avait condamnée à une immobilité presque absolue. Il avait recommandé même qu'on lui épargnât les plus petites émotions.

Or, les derniers événements dont Marcelle avait été l'héroïne n'avaient pas été sans influence sur la santé de Raymonde.

Si grâce à l'amour de son mari, à le sollicitude de ses amis, au dévouement de ses domestiques, elle -avait pu résister à ces rudes secousses, c'était à condition que ces secousses ne se renouvelleraient pas.

Lucien fut donc doublement enchanté de la résolution que Marcelle avait prise. Il lui remit entre les mains la volumineuse corres|)ondance qu'il recevait et l'initia aux nouvelles démarches qui, récemment, avaient été faites, soit auprès de lui, soit auprès de Raymonde et de la comtesse.

Il connaissait la droiture de la jeune fille, la sûreté de son jugement, la délicatesse avec laquelle elle agissait en pareil cas.

Il lui donna donc ca! te blanche et se réjouit à l'idée que la duchesse, désormais délivrée de ce souci, pourrait se livrer sans scrupules aux devoirs et aux ivresses de sa prochaine maternité.

Marcelle nous l'avons dit, rentra avec joie dans l'exercice de ses fonctions. Parmi les placets que le duc lui avait soumis, un d'eux attira sur-le-champ son attention. Le jeune comte de Lally avait ajouté de sa main, au bas de ce placet, quelques lignes de chaleureuse recommandation.

Pourquoi la jeune fille s'occupa-t-elle tout d'abord de ce placet, alors que tant d'autres, plus anciens, n'avaient pas moins de droit à son indulgence? Etait-ce parce que Martial pationnaiL cette demande?

On l'eût certainement fort embarrassée si on lui avait posé celte question. Mais personne n'était là pour s'en enquérir ni pour voir la rougeur dont le nom de Martial vint empourprer sa joue pâlie.

Elle parcourut le placet. Celui qui l'avait rédigé se nommait le chevalier de Vandrôme.

En termes fort mesurés et fort dignes, il faisait le tableau saisissant de la pénurie à laquelle il était réduit.

Capitaine aux gardes-françaises depuis quinze ans, le chevalier allait prendre sa retraite, lorsqu'un éclat d'obus lui fracassa le bras droit et lui emporta trois doigts de la main gauche.

Amputé du brasdi'oit, incapable, en raison de l'infirmité qui affligeait sa main gauche, de se livrer à aucun travail, il avait inutilement sollicité pendant trois ans du ministère une pension que le mît à l'abri du besoin, ou un emploi de sur- Teillant qui le fît vivre sans être obligé de mendier son pain

Le brave gentilhomme lui baisa le» mains avec effusion. (Page 798.)

On lui avait répondu que les caisses était vides, que tous les emplois étaient donnés et que plus de deux mille demandes de même genre avaient sur la sienne le iriste avantage de la piimauté.

Ne sachant à quel saint se vouer, il était allé chez le comte de Lally et lu avait exposé sa détresse.

100"* Liv.

11 avait servi dans l'Inde sous les ordres du père de Martial. C'était à ce titre qu'il venait implorer l'appui du jeune gentilhomme.

Le comte l'accueillit avec bienveillance. Tout individu qui lui apportait le moindre renseignement sur cette fatale guerre des Indes était certain de trouver auprès de lui un accès facile.

M. de Vandtôme lui fil le récit de cette désastreuse campagne et lui révéla des particularités inconnues que Martial enregistra avec un soin minutieux.

11 se montra généreux et reconnaissant envers le chevalier et lui suggéra l'idée de recourir au duc de La Tournaye, ajoutant qu'il se chargeait de plaider sa cause.

M. de Vandrôme hésita d'abord. Frapper à la porte d'un étranger lui répugnait. Cependant, il avait entendu parler des libéralités du duc. 11 n'ignorait pas que plusieurs de ses camarades avaient trouvé chez lui les secours que l'Etat ne pouvait pas leur distribuer. Il se laissa donc convaincre par Martial et écrivit à M. de La Tournaye.

On le pria de faire parvenir à l'hôtel toutes les pièces qui militaient en sa faveur. Le jour même il les remit entre les mains de Papillon.

Le vieux brigadier avait fait du tout un dossier, que Lucien n'avait pas encore eu le temps d'examiner quand il le donna à Marcelle.

Elle feuilleta, l'un après l'autre, chacun des papiers qui le composaient. Plus, sieurs cerliticats, signés des noms les plus honorablement connus, attestaient l'irréprochable conduite et la valeur du vieil officier, qui ne comptait pas moin» de trente-sept années de services et de vingt campagnes.

Sur-le-champ Marcelle entreprit de faire droit à cette requête et de se renseigner elle-même, ainsi qu'elle le faisait toujours en semblable occurrence.

Pour elle, en effet, tout était un indice précieux. Elle savait, pour l'avoir supportée, ce que c'était que la misère. D'après le, manière dont un logement était tenu, si pauvre et si nu qu'il fût, elle voyait à qui elle avait affaire, de même qu'elle jugeait, d'après l'aspect et le langage de celui qu'elle interrogeait, s'il était réellement digne d'intérêt.

Accompagnée de Germain, elle se rendit donc, vers trois heures, chez le chevalier.

L'entretien qu'elle eut avec lui la convainquit que le vieil officier méritait à tous égards la bienveillance que Martial lui avait témoignée. Elle s'enquit de ses ressources et de ses besoins. Le pauvre capitaine n'avait aucune ressom'ce et ses besoins étaient impérieux.

La jeune fille lui promit de revenir le lendemain -et lui laissa entendre que, dès à présent, il pouvait compter sur la générosité de M. de la Tournaye.

Le brave gentilhomme lui baisa les mains avec effusion et y laissa tomber une larme d'attendrissement.

Marcelle sortit toute bouleversée. Cette larme lui brûlait la main.

Quant au chevalier, il rayonnait. La grâce de la jeune fille, la touchante bonté dont elle avait fait preuve, avaient vaincu ses répugnances.

Il gagna les quais, tout heureux de l'avenir qui l'attendait, oubliant pour ainsi

dire ce qu'il avait souffert, ne songeant qu'à l'ange de chanté que le ciel lui avait envoyé.

11 se promenait au soleil, plus leste et plus joyeux qu'il ne l'avait été depuis dix ans, lorsqu'il s'arrêta brusquement devant un personnage qui s'avançait vers lui, lentement, le visage soucieux et la tête baissée.

. — Vous, baron! s'écria-t-il. Comment! c'est vous que je retrouve! Savez-vous qu'il y au moms dix-sept ans que je ne vous ai vu !

Le personnage auquel il s'adressait releva la tête.

— Le chevalier de Vandrôme ! s'écria-t-il à son tour.

— Moi-môme, mon cher M. de Pierre-Lisse, répondit le vieil officier.

Le baron ne paraissait pas enchanté outre mesure de cette rencontre. Il lui avait suffi d'un coup d'œil, pour juger que son ancien ami n'était pas dans une position brillante. Cependant il fit bonne contenance.

Ils causèrent longuement du passé.

Le chevalier de Vandrôme avait fait la connaissance du baron à Paris, quelques dix-sept ans auparavant. Ils s'étaient rencontrés chez un ami commun.

Le chevalier était alors en congé et ne cherchait qu'à occuper le plus gaiement possible les six mois que son colonel lui avait accordés.

Il se lia avec M. de Pierre Lisse, qui menait alors grand train, jouait beaucoup et connaissait toutes les filles à la mode.

Le baron faisait parade de sa générosité. Il n'était guère arrivé de sa province depuis plus d'un an, de sorte qu'il dépensaitson temps, son argent et sa jeunesse avec une prodigalité que le chevalier essaya vainement, à plusieurs reprises, non pas de réprimer, mais de restreindre.

Quand les six mois furent expirés, M. de Vandrôme regagna son régiment. 11 quitta le baron avec regret, mais celui-ci jura qu'd irait lui faire visite, et ils se sépareront sur cette promesse, dont nul obstacle ne devait empêcher la réalisation.

Depuis celte époque, ils ne s'étaient jamais revus,

M. de Pierre Lisse avait oublié l'engagement rju il avait pris, le chevalier avait changé de garnison... Ainsi s'était rompue cette é])hémère amitié.

Après avoir exhumé ces souvenirs lointains, nos deux compagnons de plaisir se mirent à parler du présent.

Le baron confessa bravement qu'après avoir dévoré son patrimoine il s'était expatrié pour essayer de refaire sa fortune.

Le chevalier, à son tour, lui raconta sa vie en quelques mots.

Sa tante, l'unique parente qu'il possédât, et qui était fort riche, avait fini, en vieillissant, par tomber dans la dévotion. En l'absence de son neveu, les prêtres s'étaient emparés d'elle et avaient si bien joué leur rôle, qu'ils avaient entièrement dépouillé la pauvre femme

Elle mourut en leur laissant tout ce qu'elle possédait, au détriment de son malheureux neveu, qui, pendant ce temps, versait inutilement son sang pour la patrie.

— Ainsi, vous n'avez rien? demanda le baron, en accompagnant ces mois d'un regard oblique.

— Pas un écu, mon pauvre ami !

— Vous avez pi'is voire lelraite, cependant.

— Il l'a bien fallu, réj)ondil le vieil officier en montrant, des deux doigts de sa main gauche, son bras droit inutile.

— Et à quel chiffre s'élève votre pension? fit M. de Pierre-Lisse.

— Elle s'élève à zéro, dit le capitaine avec un soupir.

— Comment ! on vous l'a donc retirée ?

— On n'a pas eu' cette peine, puisqu'on ne me l'a jamais donnée.

Il raconta alors quelles innombrables et vaines démarches il avait faites au ministère de la guerre.

— Mais alors qu'allez-vous devenir? interrogea le baron,

— Ma foi, je le sais si peu que, sans M. de Lally, je me serais fait sauter la cervelle, répondit le chevalier.

— Quel M. de Lally? Le fils de celui qui a été exécuté en place de Grève ?

— Lui-même. J'avais servi sous les ordres de son père, je suis allé lui demander sa protection auprès du ministre...

— Il vous l'a accordée? fit M. de Pierre Lisse.

— Il a fait mieux que cela, mon cher, dit l'ancien capitaine. Non-seulement il m'a prêté une petite somme, dont j'avais grand besoin, mais encore il m'a suggéré l'idée de m'adresser au duc de la Tournaye.

— Au duc de La Tournaye?

— Vous le connaissez? demanda M. deVandrôme.

— Un peu, repondit le baron. Ses libéralités ont fait beaucoup parler de lui.

— En effet, dit le chevalier, c'est un homme véritablement grand et généreux.

— Vous l'avez vu ?

— Non pas lui, mais une ravissante jeune fille... sa sœur ou sa parente probablement...

— Une jeune fille ? interrompit M. de Pierre-Lisse, qui prêta avidement Poreille.

— Oui, âgée de dix-sept ou dix-huit ans, brune, avec de grands yeux noirs admirables, une beauté idéale, un sourire angélique.

— Vous êtes donc allé à l'hôtel de la Tournaye ?

— Non. Cette enfant est venue chez moi, accompagnée d'un domestique.

— Quand donc ?

— Aujourd'hui, il y a une heure.

— Et elle vous a remis au nom de M. de la Tournaye une somme importante? demanda le baron.

— Pas encore; mais elle a promis de revenir demain à la môme heure.

— Ah ! fit M. de Pierre-Lisse, devenu subitement pensif, elle vous a promis... pemain... Mais, au fait, dit-il, voilà bientôt une grande demi-heure que nous causons sur nos ïambes... Vous devez être fatigué.

MONSEIGNEUR goi

— Pas du tout, protesta le capitaine.

— Alors, c'est moi qui ne serais pas fâché de m'asseoir, reprit le barcn. Est-ce que vous demeurez bien loin d'ici ? ajoutart-il.

— Non, à deux pas, au coin de la rue du Pelit-Musc et de la rue Saint- Antoine.

— Eh bien! allons-y, dit M. de Pierre-Lisse en l'entraînant.

. — C'est que mon logement est bien modeste, fit observer timidement le vieil officier.

— Bah ! qu'importe entre deux, vieux amis comme nous !

— Vous le voulez, soit ! fit gaiement le chevalier.

Ils arrivèrent bientôt au logement qu'occupait M. de Vandrôme.

Ce logement était propre, mais il était pauvre et fort petit.

Il ne se composait absolument que d'une antichambre, dans laquelle on avait placé deux chaises, et de deux pièces qui se commandaient. L'une de ces pièces avait la prétention de représenter un salon; l'autre était une chambre à coucher à peine garnie des meubles indispensables.

Après les avoir montrées à M. de Pierre-Lisse, le chevalier voulait le ramener dans le salon, quand le baron aperçut en face de lui une autre porte, solidement fermée par une énorme serrure, dans laquelle se trouvait la clef. En bas et en haut, deux verroux de dimension énorme étaient tirés.

— Et derrière cette porte... qu'y a-t-il ? demanda M. de Pierre-Lisse en la désignant du doigt

— Il n'y a rien.

— Comment rien ? Alors pourquoi est-elle si bien barricadée ?

— Quand je dis qu'il n'y arien, corrigea le vieux capitaine, cela signifie que cette porte est condamnée, parce qu'elle donne sur l'escalier de la maison voisi^/»

— Ah ! fit vivement le baron, il y a un autre escalier derrière celte porte ?

— Oui. 11 paraît qu'autrefois les deux maisonsn'en faisaient qu'une. Elles appartiennent maintenant à deux propiiétaires difiérents. Il a été convenu entre eux que l'escalier par lequel nous sommes montés desservirait la partie qui est en façade sur la rue Saint-Antoine, tandis que celui-ci serait spécialement affecté aux bâtiments qui donnent sur la rue du Petit-Musc.

— La porte n'est pas murée pourtant? interrogea M. de Pierre-Lisse.

— Du tout.

— Vous en êtes certain

— Je l'ai ouverte pour m'en assurer.

— Savez-vous que c'est très commode ? s'écria-t-il.

— Pourquoi? fit le chevalier surpris.

— On peut ici recevoir une femme à la barbe desonmarf, répliqua le baron.

— Ah ! je n'y songe guère, dit le vieil officier en refermant la porte.

— Bon ! vous y songerez quand viendront des temps meilleurs, riposta toujours en riant, M. de Pierre-Lisse.

— Parbleu! fil délibérément le baron, après un silence pendant lequeil il avait attentivement examiné l'appartement, vous n'êtes pas trop mal ici... et quand

VOUS aurez un peu d'argent pour embellir ce logement, il vous sera facile d'en laire un vrai paradis.

— Sans doute, mais avant de penser à parer ce réduit, il faut vivre.

— Oh ! soyez sûr que le duc fera bien les choses.

— Je Tespèi-e ! mais me donnera-t-il la pension à laquelle j'aurais droit ?

— Vous n'osez pas y croire?

— Non-seulement, je n'ose pas y croire, répondit M. de Vandrôme, mais encore je ne vous le cache pas, il me répugne de devoir à la charité d'autrui des ressources que mes services m'avaient légitimement acquises.

— Je comprends ce scrupule, fit vivement le baron. A votre place, je ne sais môme pas si j'aurais eu le courage de le surmonter.

— Ah ! dit amèrement le vieil ofiicier, croyez que je m'y suis résigné qu'après avoir épuisé toutes les sollicitations, essuyé toutes les rebuflfades.

— Qui sait... hasarda M. de Pierre-Lisse. Vous n'avez peut-être pas suivi la bonne voie... Vos recommandations n'étaient probablementpasassezpuissantes...

— Dix. de mes amis m'avaient promis d'intervenir, dit tristement M. de Vandrôme. L'ont-tils fait?

— lis ne l'ont pas fait, so5'ez-en convaincu, interrompit le baron, — mais vous ne vous êtes pas adressé à moi, mon cher ami, insinua- t-il.

— A vous ! s'écria M. de Vandrôme avec vivacité. Vous connaissez donc le ministre ?

— Intimement, dit le baron avec fatuité.

— Et vous consentiriez à parler pour moi ? fit le vieil officier dont le cœur battait d'espérance.

— Dès ce soir, si vous le voulez.

— Si je le veux !... Ah ! cher ami... dit le chevalie^r qui suffoquait de joie. Et quand aurai-je une réponse ? Oîi demeurez-vous ?

— Ne vous dérangez pas, fit M. de Pierre-Lisse avec un sourire débonnaire. Cette réponse, je veux avoir le plaisir de vous l'apporter moi-même...

— Ah ! que vous êtes bon !

— Pas plus tard que demain, ajouta le baron.

-— C'est Dieu qui vous envoie ! murmura l'ancien capitaine, ému jusqu'aux larmes.

— • Et je vous dirai l'heure à laquelle le ministre aura fixé votre audience, continua M. de Pierre-Lisse d'un ton protecteur et affectueux.

— Ah ! si cela pouvait être avant l'heure à laquelle cette jeune fille arrivera... dit le chevalier.

— A quelle heure l'altendez-vous ?

— A deux heures.

— Je tâcherai que ce soit avant, fit le baron en se levant pour prendre congé.

COURTS INSTANTS DE BONHEUn

Après avoir accompli auprès du chevalier de Vandrôme la pieuse mission dont elle était chargée, Marcelle était rentrée à l'hôtel, qu'elle avait trouvé en grand émoi.

Raymonde avait été prise des premières douleurs; le docteur Rousseau était auprès d'elle avec la comtesse de Libessac.

Quant à Lucien, il était assis dans la pièce voisine, en proie à des angoisses faciles à concevoir, silencieux, pâle, attentif au moindre bruit, attendant impatiemment le dénouement, qu'il espérait et redoutait à la fois.

La jeune lille s'approcha de lui et lui raconta les résultats de sa visite.

Lucien l'écoutait à peine.

— Merci... disait-il, merci mille fois, chère enfant... Tout ce que vous ferez sera bien fait... Demandez à Papillon telle somme que vous jugerez nécessaire... N'oubliez pas que c'est Martial qui nous a recommandé ce pauvre officier...

Marcelle se retira.

Au moment où elle traversait le salon, elle se trouva face à face avec le comte de Lally.

Il venait aux informations, très intrigué de savoir quelles conséquences avait eues l'expédition qu'il avait si habilement conduite, de concert avec Brissot.

La jeune fille lui sourit gi-acieusement et voulut passer outre. Il la retint doucement par la main.

Elle rougit et baissa les yeux.

— Pardon, mademoiselle, dit-il, mais je viens d'apprendre par Papillon le grand événement qui se prépare et je ne peux guère m'adresser qu'à vous en cette circonstance pour avoir des nouvelles... Etes-vous à môme de m'en donner?

— Pas encore, monsieur... je ne sais pas... balbutia Marcelle avec embarras Je quitte le duc à l'instant... il est fort inquiet...

— Je le conçois aisément, mademoiselle. Aussi serais-je désolé de le déranger. Mais, puisque le hasard me sert si bien, m'est-il permis de vous demander si vous restez définitivement auprès de vos bienfaiteurs ?

— Oui, monsieur.

— Ainsi, vous acceptez l'acte d'émancipation que vous a octroyé la bonté du roi?

— Je l'accepte, oui, monsieur.

— De sorte que vous êtes désormais complètement indépendante, affranchie de toute tutelle?

— A ce qu'il parait... répondit Marcelle avec un peu de tristesse.

Martial respira bruyamment. Il avait peine à contenir la joie dont son cœur était pénétré.

— Peut-être alors allez-vous reprenare les fonctions délicates que vous remplissiez jadis? demanda-t-il d'une voix tremblante.

— C'est déjà fait, monsieur.

— Quoi ! si tôt ! s'écria le jeune comte. En ce cas permettez-moi d'appuyer aujtrès de vous le placet qu'a adressé au duc de La Tournaye un vieil et brave officier qui a servi jadis sous les ordres de mon père...

— Le chevalier de Vandrôme, interrompit la jeune fille.

— Ah ! vous savez son nom?

— Oui, fit Marcelle en baissant les yeux; j'ai lu ce matin le placet qu'il avait rédigé, et Je suis allée tout à l'heure lui rendre visite.

— Eh quoi ! déjà ! Je ne sais en quels termes vous remercier, mademoiselle, car vous n'ignorez sans doute pas que je l'ai très chaleureusement recommandé.

— C'est précisément pour cela que je m'en suis occupé sur-le-champ.

— Ah ! que vous êtes bonne ! fit Martial avec feu.

— Pourquoi ? demanda la jeune fille. N'est-il pas tout naturel que je fasse droit à une réclamation qui est patronnée par le meilleur ami de M. de La Tournaye?

— C'est juste, dit le gentilhomme un peu déconcerté. Je ne vous en dois pas moins des remerciements sincères, mademoiselle. Assurément je ne croyais pas... je ne pouvais pas espérer que ce fût à cause de moi... uniquement pour m'être agréable...

— Vous avez tort, monsieur, répondit naïvement Marcelle. Pourquoi ne chercherais-je pas à vous être agréable ?

— Ah ! si c'était possible! s'écria le jeune comte.

— C'est la vérité pure, monsieur.

— Ainsi, reprit Martial, dont le cœur battait avec force, il est bien vrai que vous accueilleriez avec bienveillance toute demande émanant de moi?

— Assurément, monsieur.

— Même si elle avait trait à toute autre chose qu'une recommandation banale? demanda le gentilhomme en plongeant ses regards dans les grands yeux de la pauvre enfant.

Ce regard, les intonations caressantes que prenait la voix de Martial troublèrent un peu la jeune fille.

— Oui, monsieur... murmura-t-elle. C'est-à-dire... je ne sais pas... Quelle autre demande?...

— N'ôtes-vous pas libre à présent, mademoiselle? fit le jeune comte, non moins troublé. N'ôtes-vous pas jeune et belle? Ne comprenez-vous pas que tant de grâce et de beauté inspirent à ceux qui les ont admirées jusqu'alors en silence des sentiments...

L'arrivée de Brissot coupa court à la discussion. (Page 811 )

—Je suis libre, il est vrai, interrompitMarcelie, qui tremblait comme la feuille, mais je ne me considère pas comme aflranchie de toute convenance, sinon de toute tutelle Si je ne suis pins obligée cnvors M. de Pierre-Lisse à une soumission aveugle, je ne suis pas dégagée envers ceux qui m'ont olTert une si cordiale hospitalité de tout n spoct et de toute reconnaissance.

— Je le conçois, mademoiselle, répliqua Martial; mais si j'adressais au duc une requête et si vous en étiez Tobjet...

lÛl""'Liv. 101

— Je lie saurais vous en empêcher, monsieur, répondit la jeune fille, qui se leva pour éciiapper à ce dangereu>. entrelien.

— Ainsi, demanda le jeune gentilhomme, ivre d'une joie qu'il ne cherchait plus à contenir, vous m'autorisez...

— Ne sai liant pas de quoi il s'agit, interrompit de nouveau Marcelle, je n'ai le di'Oit de rien autoriser ni de rien empêcher. M. le duc jugera si votre requête a des titres à son indulgence.

A ces mots, elle le salua gravement et s'éloigna d'un pas rapide, sans oser se retourner, de ])eur que Martial ne vit la rougeur dont ses joues étaient couvertes.

Martial comprit que si la pudeur de la jeune fille avait reculé devant un aveu j îuâ explicite, c'était par un sentiment d'exquise délicatesse dont il approuvait tap relé.

E le l'aimait donc? Il n'osait l'espérer, pourtant il inclinait à le croire.

I^'allitude embarrassée de Marcelle, sa rougeur, la complaisance avec laquelle elle l'avait écoulé, l'autorisation formelle qu'elle lui avait donnée de s'adresser au duc, lui semblaient être autant d'indices de la sympathie qu'elle éprouvait pour lui.

Bientôt Martial ne douta plus. Son cœur débordait de joie; ses yeux rayonnaient d'une ivresse d'autant plus vive qu'il pouvait sans contrainte lui donner libre cours.

Que ne pouvait-il à l'instant même solliciter de Lucien la réponse à laquelle le bonheur de sa vie entière était attaché !

Le moment était mal choisi. Martial était forcé de le reconnaître.

— Ce sera pour demain... murmura- t-il en poussant un profond soupir. Il s'éloigna, quelque peu attristé.

Il rentra chez lui i'àme ensoleillée, presque certain qu'il touchait du doigt lebonlieur auquel il aspirait depuis si longtemps!

Quant à ftlarcelle, [elle avait regagné sa chambre, en proie à une agitation dont elle ne soupçonnait pas encore la nature.

Jusqu'à présent, elle n'avait jamais interrogé son cœur et n'avait attaché aucune importance aux prévenances dont elle n'avait cessé d'être l'objet, tant de la part de Brissot que de la part de Martial.

Elle leur reconnaissait à tous deux un mérité égal, une même noblesse de sentiment, une môme fierté de caractère, mais jamais elle n'avait prévu qu'elle serait un jour obligée de choisir entre les deux.

Bien plus, si on lui avait jamais dit que ce jour était proche, elle aurait peutêtre incliné tout d'abord en faveur de Brissot.

N'élail-ce pas lui qui l'avait recueillie, mourante et dénuée de tout, sur le pavé de Paris? N'était-ce pas lui qui, le premier, lui avait donné asile? Ne s'était-il pas dépouillé de son manteau pour fournir au père Brahma les remèdes que le docteur avait prescrits ?

• Et bien ! oui. Brissot avait fait tout cela et Dieu sait si Marcelle lui en était reconnaissante ! Mais, aujourd'hui qu'elle obéissait aux impulsions de sa franche

nature, ce n'était cependant pas pour lui que son cœur battait avec le plus de force.

Pourquoi? Martial n'avait cependant d'autre titre à "îon amour que ramitiô pi l'unissait à M. de La Tournaye. Personnellement il n'avait rendu aucun 5ervice à la jeune lille, — elle le croyait du moins — Et, malgré tout, c'était vers lui qu'elle se sentait entraînée.

Quand il entrait dans le salon, le cœur de Marcelle s^j dilatait, le sang aflluait à ses tempes et bourdonnait à ses oreilles. Tout en fermant les yeux, elle le voyait, ou plutôt elle le sentait s'avancer vers elle.

Ce trouble involontaire qu'elle ne s'était pas expliqué, cette attraction secrète qu'elle ressentait jiour lui, prenaient une forme maintenant qu'elle y songeait.

Car, elle n'en pouvait douter, le jeune gentilhomme l'aimait. S'il avait voulu savoir d'elle quelle résolution elle avait prise, c'était afin de demander sa main au duc. Ne voulant pas s'exposer à un échec, ou risquer une démarche compromettante, il s'était informé si elle était libre.

Pour la première fois de sa vie elle goûtait un bonheur complet. Nulle ariièrepensée, nul remords, nulle crainte, n'en atténuaient la plénitude. Elle ne songeait plus à Brissot; elle était tout entière à Maitial.

Aussi se promettait-elle, le lendemain, de faire droit dans une large mesure, à la requête de celui qu'elle protégeait.

M. de La Tournaye ne lui avait-il pas donné carte blanche? Ne savait-elle pas de quelles ressources inépuisables disposait le duc? N'était-elle pas assurée qu'il api)rouverait des deux mains tout ce qu'elle aurait fait?

Elle en était là de ses réflexions, lorsqu'elle entendit dans l'escalier un pas précipité.

Au même inst mt, avant qu'elle eût eu le temps de composer son visage, la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement et Ludivine entra comme une bombe.

— Ah ! mademoiselle, s'écria-t-e!le, moitié riant et moitié pleurant, quel bonheur ! Le sorcier l'avait bien dit... C'est un fils !

Marcelle oublia aussitôt les joies égoïstes auxquelles elle venait de s'abandonner j)0ur partager l'allégresse dont la maison était remplie.

Elle descendit précipitamment auprès de Raymonde et se jeta dans ses bras avec un élan irrésistible.

— Oui, pensa-t-elle, le sorcier ne s'est pas trompé. Or, il m'a prédit que j'aurais encore à soulïrir... ^.^ui sait si la prophétie s'est accomplie jusqu'au bout ?

En effet, toutes les prédictions de Damis se réalisaient comme à miracle.

Le jour où le jeune duc de La Tournaye avait donné cette soirée mémorable, dans laquelle le sorcier avait émerveillé la compagnie, la comtesse de Libessae que l'on avait interrogé à son retour, venait bien de recevoir des mains de l'agent \\q police l'acte de naissance de Marcelle. C'était bien cet acte qu'elle lisait à ! heure où Damis avait attiré sur elle l'attention de Lucien.

11 avait prédit à Riynionde qu'elle mettrait au monde un enfant mule, et Uaymonde venait d'accoucher d'un garçon I

Il avait prédit à Marcelle qu'elle était deslinée à souffrir encore, et les souffrances de Marcelle avaient commencé le jour même où elle avait perdu le talisman qu'il lui avait donné!

Oi-, ce talisman, elle ne l'avait pas retrouvé. Elle restait donc toujours sans défense contre les malheurs qui la menaçaient encore.

Mais quels malheurs pouvait-elle redouter? Non-seulement elle était sous la protection du duc de La Tournaye, mais encore sous celle du roi de France. Enfin elle était aimée de Martial, au dévouement de qui elle était certaine de ne pas faire inutilement appel.

Les terreurs que le souvenir de Damis lui avait fait un instant concevoir s'évanouirent promplemenl au milieu de l'allégresse générale dont l'hôlel de La Tournaye était rempli.

Le duc était ivre de joie. L'amour qu'il ressentait pour sa femme s'augmentait encore du respect qu'il éprouvait pour la mère. Il avait la certitude qu'il pourrait transmettre à son (ils son |)atrimoine et ses vertus.

A l'avenir sa vie avait un but déterminé. Les trésors d'amour et de charité qu'il recelait au fond de cœur, ce n'était i)lus pour des indifférents qu'il les dépenserait, c'était j)our celui qui devait porter son nom.

Si Raymonde était heureuse, c'était surtout du bonheur de son mari. Non pas que sa satisfaction personnelle fût moins vive, car le |)laisir d'être mère est sans rival; mais elle avait craint de demeurer éternellement stérile, et le duc avait partiigé certainement ces craintes. Quoiqu'il n'en eût rien dit à sa femme, elle avait sur])ris parfois sur les traits de son mari une tristesse dont elle ne comprenait que trop la cause!

Aujourd'hui, tous les coins sombres de leur mariage s'éclairaient d'une sérénité non j)areille. Avec la naissance de ce tîls, une nouvelle vie était entrée dans la maison.

Dans la soirée, Brissot se ju'ésenla. Il fut reçu, mais il trouva tout le monde dans un tel état de surexcitation, qu'il se serait retiré aussitôt, si Marcelle n'était pas venue à sa rencontre.

Lui aussi, comme Martial, il avait eu la curiosité de savoir quel effet avait produit sur la jeune fille la lecture du manuscrit que lui avait légué sa mère.

Pas |)lus que le comte, il ne laissa soupçonner qu'il était de moitié dans la façon éti-ange dont ce manuscrit était parvenu entre les mains de Marcelle.

Il s'informa seulement si elle restait définitivement auprès de ses bienfaiteurs.

Pendant les quelques phrases qu'ils venaient d'échanger à ce sujet, la jeune fille avait cru remarquer en lui un peu d'abattement.

— Etes-vous souffrant, monsieur? lui demanda-t-elle.

— Moi ! se récria-t-il, je n'ai jamais été malade.

— 11 me semble pourtant, reprit Marcelle,que vous êtes plus pâle, que vos yeu5 n'ont plus le même écbt, que votre parole elle-même est plus lente et moins sonore qu'autrefois.

— Vous vous trompez, mademoiselle, répondit-il. C'est qu'il y a longtemps que vous ne m'avez vu !

— Deux mois et demi... c'est vrai ! soupira la jeune fille.

— Et deux mois et demi pendant lesquels bien des événements inattendus se sont déroulés... fit mélancoliquement le jeune clerc.

— Ces événements ne sont heureusement qu'un long cauchemar, fit observer Marcelle.

— Non, pas tout à fait, mademoiselle.

— Comment?

— De ce cauchemar il reste quelque chose.

— Quoi donc? un souvenir... plus pénible qu'agréable, malheureusement.

— Mieux que cela, mademoiselle, il reste une réalité, dit Brissot en hochant la tête.

— Laquelle? interrogea la jeune fille étonnée.

— C'est que vous n'êtes plus la fille du père Brahma, ni même celle de M™* Darnaud, mais bien la fille de noble demoiselle Marguerite de Lescarreet du baron de Pierre-Lisse. Or, si votre mère est morte, votre père existe... il est riche... sa fortune vous reviendra presque infailliblement quelque jour.

— Eh bien! qu'importe?

— Il importe beaucoup, mademoiselle! fit gravement Brissot.

— En quoi? dit vivement Marcelle. Croyez-vous que je vous en sois moins reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi? Vous imaginez-vous que le nom dont je suis aflublée., presque malgré moi, ait altéré en rien les sentiments dont j'étais animée à l'époque dont nous parlons?

— J'espère pour vous que non, mademoiselle.

— Alors, ce n'est pas bien à vous de me le reprocher.

— Dieu me garde de vous adresser le moindre reproche ! Mais que voulezvous... dit le jeune clerc d'une voix légèrement voilée, je m'étais si bien habitué à ne voir en vous qu'une enfant du peuple, qu'une fille obscure, sans nom, sans famille, sans avenir, que la soudaine métamorphose qui s'est accomplie dans votre situation me déconcerte un peu...

— Pourquoi? demanda la jeune fille.

Brissot hésita. Il la regarda longuement avant de répondre et parut faire sur lui-même un violent effort.

— Parce que je vous aimais ainsi, dit-il enfin.

— Et vous ne m'aimez plus? fit naïvement Marcelle, un peu émue d'un langage si nouveau pour elle.

— Je vous aime toujours de la même amitié, dit le jeune clerc, dans les yeux de qui brilla un éclair; mais il me semble qu'entre nous ne peut plus exister la même familiarité qu'autrefois. A celte amitié fidèle, dévouée, ardente, se mêle, à mon insu, un respect dont j'essaye en vain de me défendre. Ah ! s'écria-t-il, avec un accent déchirant, si je pouvais vous dire quel beau rêve j'avais fait.

— Quel rêve? parlez, insista vivement la pauvre enfant tout attendrie.

— A quoi bon? répondit Brissot en affermissant sa voix et en contraignant ses lèvres à sourire. Ce n'était qu'un rêve, je vous l'ai dit... Aujourd'hui il est irréalisable, mieux vaut l'oublier.

— Comment! A moi!... à moi que vous appelez votre amie, vous refusez de dire ce que vous aviez rêvé, fit Marcelle qui tremblait de comprendre.

— Oui, mademoiselle! dit le jeune clerc en se levant brusquement.

En même temps, il porta main à son cœur, comme pour y étreindre une douleur aiguë.

— Et croyez-moi, ajouta-t-il, cela vaut mieux i)our vous et pour moi

Sur ces parles énigmatiques, il sortit d'un pas rapide, en la caressant d'un dernier regard.

La porte du salon s'était refermée sur lui, avant que Marcelle, revenue de sa surprise, songeât -à le retenir.

L'aurait-elle fait d'ailleurs? Assurément, non.

Elle avait fini par deviner quelles secrètes souffrances altéraient les traits et la voix du jeune clerc. Le retenir, le contraindre à s'expliquer, c'eût été provoquer un aveu qu'elle ne voulait pas entendre.

C'était bien assez, c'était déjà trop de l'avoir pressenti !

Ainsi 15rissot l'aimait également! Et c'était parce qu'elle était noble et riche qu'il renoîiçait à son amour ! Ah ! que n'avait-il parlé plus tôt? Peut-être aurait-elle pu l'écouter sans remords, peut-être l'image de Martial ne se serait-elle pas encore dressée entre elle et lui... Hélas! pourquoi son cœur n'était-il plus libre? Pourquoi ne pouvait-elle plus récompenser selon son mérite celui qui s'immolait pour elle avec une si touchante abnégation?

Elle était aussi profondément troublée que si elle avait commis une mauvaise action. Elle se reprochait presque d'avoir inspiré cette passion, à laquelle il lui était impossible de répondre.

— Décidément, se disait-elle, il y a en moi une sorte de fatalité !

Fort heureusement, la comtesse de Libessac vint l'arracher aux sombres méditations qui commençaient à germer dans son esprit affaibli par la souflrance.

Elle passa le reste de la soirée dans la chambre de Raymonde. On y était si gai, si heureux, si franchement épanoui, que cette gaîté communicalive finit par la gagner à son tour, et par dissiper les appréhensions qu'elle avait conçues.

Le soir, quand elle rentra dans son appartement, les silhouettes de 31artial et de Brissot se représentèrent bien à sa pensée, aussitôt qu'elle se trouva seule; mais, il faut bien le reconnaître, ce n'était plus comme elle les avait vues jusqu'à ce jour.

Brissot lui inspirait toujours les mêmes sentiments d'amitié et de reconnaissance ; seulement il demeurait dans un jour terne et comme enveloppé d'un brouillard. Sa figure mélancolique n'avait rien perdu de sa douceur, mais elle li 'occupait plus que le second plan dans la pensée de Marcelle — au même rang que Raymonde, que la comtesse et que Lucien

L'image de Martial, au contraire, ruisselait d'une telle lumière, qu'elle laissai! dans l'ombre tous ceux qui occupaient une place dans les souvenirs de la jeune fille. L'amour l'inondait d'une clarté magique et lui faisait revêtir, avec les supériorités dont il était doué, toutes celles qu'il ne possédait pas.

Ce fut en contemplant cette image rayonnante, que Marcelle ferma les yeux, et ^'endormit du plus beau sommeil qu'elle eût jamais goûté...

Quant à Brissot, il était sorti de l'hôtel, les jambes chancelantes, le cœur brisé.

Sa volonté de fer n'avait pas failli. Il avait contenu l'aveu prêt à tomber de ses lèvres. Il était content de lui.

La marche et la fraîcheur du soir lui rendirent sa présence d'esprit.

Il se rendit chez Robespierre, son camarade et son ami. Marat et Dumouriez s'y trouvaient et discutaient avec une certaine vivacité.

L'hoslilllé <iu'affeclait décidément l'entourage de la jeune reine contre les nouvelles réformes n'était plus un mystère pour personne. On en parlait tout haut dans les réunions publiques, qui, désignées sous le nom de clubs, commençaient déjà à faire parler d'elles.

Le mot chib avait été tout récemment importé d'Angleterre, à suite des mœurs anglaises, qui, pour la première fois, devenaient à la mode en France, grâce au patronage que leur accordait Marie-Antoinette.

C'était elle qui avait fait venir d'Angleterre les premiers chevaux de course et qui avait intioduit avec eux le jargon qui est particulier à ce genre de distraction.

Le mot club, lui aussi, avait franchi le détroit et promettait d'occuper chez nous une large place,

Marat, Robespierre, Brissot, allaient fréquemment dans ces réunions et ne perdaient pas un mot de ce qui s'y disait. Or, on prétendait que le ministère chancelait sur ses bases, que le roi, bon jusqu'à la faiblesse et dominé par sa jeune femme, reculait devant l'œuvre qu'il avait entreprise.

La nouvelle était grave. Allait-on revenir aux errements du passé? Ces lentes conquôLes que la liberté avait faites sur le despotisme, élait-on menacé de les perdre à nouveau ?

Nos jeunes politiques s'indignaient à celte pensée.

L'arrivée de Brissot coupa court à la discussion.

— Eh bien, ht Dumouriez en le voyant entrer, (luoi do nouveau?

— Vous souvenez-vous de Damis et de ses prophéties? demanda le jeune homme.

— Certes, dirent en riant les trois amis.

— Eh bien ! en voici encore une qui se réalise dit Brissot. La duchesse de La Tournaye vient d'accoucher d'un garçon.

Robespierre et Maiat se regardèrent, sans sourciller. L'œil de Dumouriez brilla d'une lueur d'espérance.

Cependant Robespierre et Maiat avaient légèrement pâli.

— Bah! lit Marat en haussant les épaules, laisse là tes contes d'enfant, ami Brissot. Tu n'esj)ères pas, je i)cnse, nous effrayer avec les lurlupinades de ton charlatan?

— Celles non, répondit le jeune clerc. Je voulais seulement vous faire obseiver que c'est la troisième fois, depuis trois mois, que Damis a raison.

— Le beau mérite! dit Robespierre en souriant. Cette fois, il a joué à pile ou face; il a i;agné, voilà tout. Chacun de noys peut en faire autant.

— C'est vrai, ajouta Duniouritz pensif, mais c'est étrange... Et, tout bas, il inuiiiiiWcii

— Ainsi, je sauverais mon pays, je deviendrais immortel...

Malgré les eflorls qu'il faisait pour se contenir, ses narines se gonflaieni d'orgueil.

Tu fréquentes donc toujours l'hôtel de La ïournaye? demanda Marat au

jeune clerc.

— Oui, j'y vais quelquefois,

— Tu as tort, mon ami. Tu ne veux pas m'écouter, tu as tort...

— Pourquoi ? dit Brissot.

Parce que ces relations feront peut-être un jour le malheur de ta vie.

— Comment?

— Eh ! je te l'ai répété vingt fois : le duc de La Tournaye est notre ennemi le plus dangereux.

— Lui ! si noble, si bon, si généreux.

— C'est précisément pour cela, mon cher, et il est fort heureux pour nous et pour la France que les autres gentilshommes ne lui ressemblent pas. Comment ne comprends-tu pas cela, toi qui es intelligent? Tu ne vois donc pas que le duc poursuit un but diamétralement opposé au nôtre ? Nous voulons renverser la royauté, il la soutient. Et non-seulement il la soutient par la pensée, mais il la soutient des deniers qu'un hasard fortuné a mis entre ses mains. C'est une goutte d'eau dans la mer... je le sais bien, mais il n'en est pas moins vrai que, si M. de La Tournaye pouvait enrayer le progrès, vers lequel nous nous acheminons si lentement, il le ferait. Aussi, rappelle-toi bien ce que je te prédis, moi aussi, poursuivit Marat. Si jamais le torrent se déchaîne et si le duc essaye de l'endiguer, il est perdu, lui, ses amis, tous ceux qui feront cause commune avec lui...

— Allons donc! protesta Brissot. Dieu ne le permettrait pas.

— Dieu ! fil Marat avec un sourire sceptique. N'a-t-il pas permis cent fois que celui qui se jette à l'eau pour sauver son semblable périsse avec lui?

— D'ailleurs, interrompit Robespierre, et sans prévoir un danger dont on ne saurait préciser l'imminence, il n'est pas douteux, pour ceux qui t'aiment, qu'un grand changement ne se soit opéré en toi, depuis que tu es l'hôte assidu des La Tournaye.

— Quel changement? Que veux-tu dire? interrogea coup sur coup le jeune clerc d'une voix mal assurée.

— Oh ! tu me comprends si bien que ta voix tremble en me répondant, faut m'expliquer plus clairement, du reste, je suis prêt à le faire, car, si tu bonne mémoire, cette question a déjà été agitée entre nous.

— Tu veux parler de Marcelle? dit Brissot résolument.

— Oui, lit non moins franchement Robespierre.

Eh bien ! que vous ai-je dit le jour où il a été question d'elle?

Les deux sacripants sur lesquels il avait jeté son dévolu étaient expert». (Page 819.)

— Tu nous as dit que si elle était pauvre et obscure, U l'épouserais; mais que si elle était noble et riche, tu renoncerais à elle.

— Et me croyez- vous capable d'un mensonge?

— Assurément, non.

— A| pieiiez donc que Marcelle est bien dôûnitivement la flUe du baron de Pierre-Lisse.

— Alors ijue vas-lu faire?

102'"" Liv. 102

— Pourquoi me le demandez-vous, puisque vous savez que je n'ai jamais

menti ?

— Comment! lu renoncerais à elle?

— C'ysl déjà fait.

— Dej)uis quand?

— Depuis une heure.

Robespierre et Marat, entraînés par un mouvement spontané, saisirent chacun la main de IJrissot. Sous le calme apparent dont il faisait preuve, ils devinaient une douleur amère.

Dumouriez le regardait, un peu ébranlé.

— Oui, (lisait il, c'est 1res beau ; mais je ne sais pas si j'en aurais fait autant.

— Ainsi, demanda Marat, lu ne retourneras plus à l'hôtel de LaTournaye?

— Je n'y ferai du moins que de rares et courtes apparitions, répondit le jeune clerc.

— Prends garde! fit Robespierre.

— Soyez tranquille, je suis fort, dit Brissot. Peut-être un jourcesserai-je toutes relations avec le duc, non pas que j'aie peur du sort dont vous me menaciez tout à l'heure, ajouta t-il en relevant la tête, mais parce que je trouve inutile de retourner le poignard dans la plaie.

Pour le distraire, on renonça à la politique, on raconta et l'on commit mille folies; mais le cœur de l'inforluné saignait trop cruellement pour que le sourire reparût sitôt sur ses lèvres.

Il rentra enfin chez lui, où il passa une nuit de fiévreuse insomnie, pendant que Marcelle, inconsciente, s'abandonnait aux plus doux rêves.

Le lendemain l'hôtel de La Tournaye était plus tranquille. Ses joies bruyantes de la veille s'étaient calmées, pour faire place à la paisible sérénité que donne le bonheur.

Le premier soin de Marcelle, en se levant, fut de songer au protégé de Martial.

Elle fit venir Papillon.

— De quelle somme pouvez-vous disposer? lui demanda-t-elle.

— De telle somme qu'il vous plaira, mademoiselle, répondit le brigadier.

— Au fait, reprit-elle, vous allez la fixer vous-même.

— Moi! se récria le vieux soldat, stupéfait.

— Oui, vous, car vous êtes plus apte que moi à trancher une question de ce genre.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle.

— Combien croyez-vous qu'il faille à un vieil officier, amputé du bras droit et estropié de la main gauche, pour vivre sans privations et porter dignement un nom honorable?

— Trois ou quatre mille livres par an, répondit Papillon sans hésiter.

— Ce qi]i, au denier cinq, représente une somme de...

— Soixante ou quatre-vingt mille livres.

— Bien. Mettons quatre-vingt mille. Tenez-les à ma disposition dès aujourd'hui.

— Il suffit, mademoiselle, dit le brigadier.

II ne hasarda pas la moindre observation. Depuis qu'il remuait des millions, l'argent n'avait plus aucune valeur à ses yeux.

— Pour quelle heure? iuLerrogea-l-il.

— Pour trois heures, répondit Marcelle. Je pense que c'est vers celle heure-là que le chevalier de Vandrôme, à qui je vais annoncer celte bonne nouvelle, se présentera pour les loucher.

Le vieux, soldat s'inclina docilement et sortit sur un geste de remerciement que lui adressa la jeune fille.

Depuis ce moment, elle ne tint plus en place.

11 lui lardait tellement de prouver ù Martial quel empressement elle mettait à exaucer ses désirs, qu'elle tiouvait que les pendules n'allaient j)as et que la matinée était d'une longueur mortelle.

A midi, l'on se mit à table, ce qui abrégea considérablement le temps qu'il lui restait à dépenser avant de se rendre chez le chevalier.

— Monsieur le duc, dit-elle en riant à Lucien, j'ai décidé de faire aujourd'hui une brèche formidable au trésor du rajah.

— En faveur de qui ? demanda- t-il.

— En faveur du protégé de M. Lally.

— Faites, mon enfant, dit Lucien, qui nageait dans un océan de félicités nouvelles.

Il ne demanda mênje pas à quel chiffre s'élevait ia somme dont Marcelle allait le dépouiller. Le repas n'était pas encore terminé qu'il quilla la table pour retourner auprès de Raymoiide et de son fils.

Il avait tant de plaisir à prononcer ces deux mots I

Marcelle monta dans sa chambre pour achever sa toilette.

A deux heures moins un quart, accomj)agnée de Germain, elle se rendit chez M. de Vandrôme.

Elle fut un peu étonnée de se li ouver en présence d'un visage inconnu.

— Le chevalier est-il là? demanda-t-elle.

— Oui, mademoiselle, répondit cet homme. Mon maître est légèrement indisposé, mais cela n'est rien.

Il s'adressa à Germain.

— Asseyez-vous, camarade, dit-il en lui offrant une des deux chaises] qui se trouvaient dans l'antichambre.

Puis, se toui'nant vers la jeune fille, après avoir ouvert la porte du salon :

— Donnez-vous la peine d'entrer, mademoiselle, reprit-il avec son plus aimable sourire.

Marcelle entra.

Celui qu'elle croyait être le domestique du chevalier referma aussitôt la porté.

— Mademoiselle, dit-il en lui montrant un fauteuil, veuillez attendre un instant. Je vais prévenir, mon maîlre de voue arrivée.

— Allez, fit-elle, sans bouger de place, Il disparut.

Eie prêta l'oreille, maisn'enlendit qu'un bruit de voix à peine perceptible. Une minute après, le laquais revint auprès d'elle.

— Mon Dieu, mademoiselle, mon maître est désolé, dit-il, mais ses rhumatismes le font tellement souffrir, qu'il lui est impossible de se lever. Il me prie de l'excuser bien humblement auprès de vous.

— Ainsi je ne puis pas lui parler? fit Marcelle.

— Rien n'est plus facile, mademoiselle; mais il faudrait que vous eussiez la bonté de passer dans sa chambre.

— Qu'à cela ne tienne ! dit la jeune fille. La nouvelle que je lui apporte est capable de lui rendre la santé. Veuillez l'en avertir.

— C'est fait, mademoiselle, M. le chevalier ne demande qu'à vous recevoir. A ces mots, le serviteur énigmatiijue ouvrit la porte qui donnait dans la

chambre et s'inclina pour livrer passage.

Elle s'avança sans crainte.

Mais à peine avait-elle fait un pas en avant, que cet homme tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche, épaisse et soigneusement pliée.

Au moment où elle pénétrait dans la chambre, il se jeta sur elle, lui appliqua sur la bouche le bâillon qu'il avait préparé et le serra de toutes ses forces, pendint qu'un de ses complices refermait vivement la porte derrière elle et donnait à la serrure un tour de clef.

Cela fait, il accourut à l'aide de son compagnon. Il renversèrent la jeune fille et lui lièrent solidement les pieds et les mains.

Tout cela avait été exécuté avec une si grande promptitude, que Marcelle, nonseulement n'eut pas le temps de se défendre, mais ne put même pas pousser un cii.

Dès qu'elle fut à terre et horsd'élat de faire un mouvement, un homme, qui, jusque-là, s'était tenu caché sous les rideaux du lit, sortit de sa retraite, s'avança et se pencha sur elle avec un sourire de hideuse satisfaction.

— Eh bien, ma fille, lui dit-il, qu'en pensez-vous? Chacun son tour, n'est-ce pas? C'est de bonne guerre.

Il poussa un éclat de rire strident, rire satanique et cruel, qui laissait voir ses dents de tigre, et la couva de cet œil fulgurant du fauve qui va dévorer sa proie.

— Allons! dit-il, en faisant à ses deux complices un geste impérieux. Ne perdons pas une minute !

Il ouvrit la porte qui communiquait avec l'escalier du corps de bâtiment donnant sur la rue du Pelit-Musc. Les deux hommes saisirent Marcelle par la tête et par les pieds, puis, chargés de ce fardeau, ils descendirent lentement les deux étages.

En vain la jeune fille imprima-t-elle à son corps les mouvements les plus désordonnés pour échapper à cette étreinte, en vain essaya-t-elle d'appeler Germain à son secours, les ravisseurs la firent monter de force dans la voilure que le baron avait amenée et dont il baissa les mantelets.

Aussitôt les deux chevaux s'éloignèrent dans la direction delà Bastille.

La sourde envie qui minait d'abord M. de Pierre-Lisse contre le duc de La Tournaye avait fini [lar se ciianger en haine.

Dans le bonlieur insolent de Lucien, tout l'irritait. Non-seulement le duc avait acquis par sa bienveillance une popularité qui froissai! tous les inslincts pervers du baron, mais il avait eu cette chance inouie, possesseur déjà d'une magnifique fortune, de rencontrer ce vieux père Brahma, qui lui avait livré le trésor des rajahs d'Adjimore.

Enfin, et c'était là surtout ce que ne lui pardonnait pas M, de Pierre-Lisse, il avait su capler à ce point l'amitié de M"'^ de Libessac qu'ajjrès avoir disposé en sa faveur d'une partie de ce qu'elle avait, elle semblait prête à lui abandonner ce qui lui restait.

Tant que le baron avait espéré, par Marcelle, tirer pied ou aile des millions que le duc avait entre les mains, il avait fait taire ses ressentiments et les avait masqués d'un semblant de déférence, sinon d'amitié.

S'il avait brusqué les choses, c'est qu'il esj)érait, ayant la jeune fille en son pouvoir, arriver plus rapidement au résultat qu'il ambitionnait.

Malheureusement pour lui, Marcelle avait refusé de se prêter à ce honteux chantage et préféré la mort au supplice quotidien que son père lui faisait subir.

Depuis deux jours qu'elle avait définitivement quitté le domicile paternel et qu'elle vivait sous la double protection du roi et de M. de La Tournaye, le baron avait senti croître la haine qu'il nourrissait contre le duc, au point que, pour l'assouvir, il était résolu à employer les expédients les plus audacieux.

Tout lui échappait, en effet. Marcelle libre, Marcelle affranchie de sa tutelle, n'était plus pour lui un moyen d'arriver à la fortune. Au contraire, elle devenait une ennemie.

Aussi ce père d'aventure, à qui tous les sentiments humains étaient étrangers, l'enveloppa dans la môme animosité qu'il ressentait contre Lucien.

Comme le tigre à qui l'on vient d'arracher sa proie rôde autour de la maison dans laquelle on l'a enfermée sous ses yeux, M. de Pierre-Lisse, après avoir quitté Auteuil pour réintégrer son domicile de la rue Saint-André-des-Aits, se promenait aux environs de l'hôtel de la Tournaye.

L'œil fixe, la lèvre crispée, il errait sur le quai des Célestins, cherchant au fond de son imagination troublée l'inspiration qui lui manquait, lorsqu'il rencontra le chevalier de Vandrôme.

Naïvement, sans avoir conscience de l'imprudence qu'il commettait, celui-ci fournit au baron l'occasion qu'il désespérait de trouver,

Quant à M. de Pierre-Lisse, sans souci du tort immense qu'il allait sans doute causer à ce pauvre diable, dont il se disait l'ami, il ne se préoccupa que d'une chose : c'est de mettre à profit la circonstance qui se présentait.

Tout se réunissait pour favoriser le dessein qu'il avait conçu : la crédulité du pauvre oflicier, la disposition de son appartement et l'a-ssurance paisible dans laquelle Marcelle croyait pouvoir vivre à l'avenir.

Après avoir leurré le chevalier de promesses irréalisables, le baron se mit immédialemeni à l'œuvre.

Il alla chercher dans le môme tripot les mômes coquins qu'il avait employés ane première fois déjà, prit la même chaise de poste, choisit le môme coclier, et leur donna rendez-vous pour le lendemain à une heure dans un cabaret borgne de la rue Saint-Antoine que ceux-ci lui indiquèrent.

11 les paya grassement, sachant bien que pour de telles besognes il est indispensable d'attiser le zèle de ceux qu'on emploie.

Le lendemain matin, il se rendit chez le chevalier, ainsi qu'il le lui avait promis..

Ce fut avec un visage ouvert, une bouche souriante et un petit air protecteur qu'il se présenta.

— Eh bien! je ne m'étais pas trompé, fit-il en entrant. Vos amis étaient des Gascons. Ils n'avaient pas touché mot au ministre de vous ni de votre situation précaire, car dès les premières paroles que j'ai prononcées...

— Le ministre a fait droit à ma requête? demanda anxieusement le vieux capitaine.

— Parfaitement, mon cher.

— Et il consent à me donner audience?

— Aujourd'hui même.

— A quelle heure?

— A une heure et demie.

— Diable ! fit le chevalier, c'est un peu tard.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est à deux heures que doit venir ici la jeune fille que M. de La Tournaye m'a envoyée. Or, il me sera impossible, si je vais au ministère à une heure et demie, d'être ici à deux heures.

— C'est incontestable.

— Comment faire? murmura M. de Vandrôme. Je ne voudrais pas, si Son Excellence ne me donne pas gain de cause, m'aliéner les bonnes grâces de cette charmante enfant...

— En efifet, approuva le baron, quoique le ministre se soit montré très bienveillant à votre égard, il est fort possible qu'il vous ajourne.

— Ce qui équivaudrait pour moi à mourir de faim, dit soucieusement le capitaine.

— Mon Dieu... hasarda M de Pierre-Lisse, il y aurait bien un moyen...

— Lequel? demanda vivement le chevalier.

— Ce serait de prier un de vos amis de recevoir cette jeune fille, en votre absence, et de lui taire prendre patience jusqu'à votre retour.

— Sans doute, mais cet ami, je ne l'ai pas sous la main. Il est onze heures... le temps presse...

— Ne suis-je pas là? fit débonnairement le baron. -«• Vous, mon ami! Vous consentiriez?..

— Pourquoi non? Ce n'est pas un service si important qu'il soil pénible ou difficile à rendre.

— Mais c'est abuser de votre complaisance.

— Bah! vous me revaudrez cela à l'occasion, dit rondement M. de Pierre- Lisse.

— Ainsi vous daignerez?...

— C'est entendu, promit le rusé gentilhomme. Seulement, comme il ne m'est pas possible de rester ici jusqu'à l'heure où vous partirez, il faudra me donner la clef de votre appartement.

— La voici, fil le vieil officier, qui la lui tendit avec empressement.

M. de Pierre-Lisse s'en saisit avidement et la serra dans sa main avec la môme frénésie que le noyé se cramponne à la branche salutaire. Il sut pourtant contenir la joie sauvage qu'il éprouvait.

— Fort bien, dit-il avec un visage impassible. Vers une heure et demie je serai là.

— Et moi je n'y serai plus, fit le chevalier, qui se croyait déjà pensionné officiellement et qui se réjouissait à la pensée de ne rien devoir à la charité d'autrui.

Il fut fait ainsi qu'il avait été décidé.

A une heure. M. de Vandrôme sortit et se dirigea vers le ministère.

Le baron et ses complices, qui le guetiaient à travers la fenêtre du cabaret dans le(|uel ils s'étaient réunis, montèrent immédiatement chez lui, tandis que la chaise de poste se rangeait rue du Pelit-Musc devant le vestibule de l'escalier qui desservait le second corps de logis.

D'avance, le baron tira les verroux et ouvrit la porte qui communiquait avec cet escalier, de manière à ne j)as |)erdre un instant, si le coup de main qu'il avait entrepris réussissait au gré de ses désirs.

La difficulté consistait à attirer Marcelle dans la dernière pièce et à s'emparer d'elle avec assez de dextérité, pour qu'elle ne pût pas donner l'alarme et appeler Germain à son secours.

Cordes et bâillon, tout était donc préparé d'avance quand elle arriva.

Afin de ne pas être vu par sa fille, ce qui aurait certainement éveillé les défiance de la pauvre enfant, le baron se cacha sous les rideaux du lit.

Le misérable avait eu la main heureuse. Les deux sacripants sur lesquels il avait jeté son dévolu étaient experts en la matière. Ils s'ac»juitièrenl de cette tâche difficile avec une habileté que le plus vieux routier des galères leur eût enviée.

Ils entraînèrent Marcelle sans avoir attiré l'attention de Germain.

Celui-ci attendait avec une patience angélique.

Une heure après, il était encore d;ins l'antichambre, et, bien qu'il oommen çaità trouver le temps long, il n'avait pas fait un mouvement.

Il était donc assis tranquillement sur sa chaise, lorsqu'on rarillonna vivement, en môme temps qu'on frappait à grand bruit sur la porte d'entrée.

goQ LE SECRET D'OR

Germain ne bougea pas, pensant que le prétendu domestique du chevalief s'empresserait d'accourir.

Cependant, comme on continuait à sonner et à frapper de plus en plus fort, il se leva et ouvrit la porte.

M. de Vandrôme entra, comme un trombe de vent, les traits contractés, l'œil

etlncelant de colère.

— Ah! c'est toi? dit-il en reconnaissant Germain. Le baron est encore là?

— Quel baron ? demanda l'ancien carabinier.

— M. de Pierre-Lisse, parbleu !

En entendant prononcer ce nom, Germain bondit :

— Comment! M. de Pierre-Lisse? interrogea-t-il. Il était donc ici?

— Sans doute, puisque je lui avais donné ma clef. N'est-ce pas lui qui a reçu la" jeune fille que tu accompagnais ?

— Lui! je ne l'ai pas vu.

— Qui donc t'a ouvert la porte?

— Votre domestique, capitaine.

Mon domestique? je n'en ai pas ! s'écria le chevalier stupéfait.

— Mais alors, fit Germain, saisi d'une inquiétude mortelle, qui donc?..

Je m'en doutais! interrompit M. de Vandrôme. Figure-toi que j'arrive au

ministère, où personne n'avait vu M. de Pierre-Lisse et oix je n'étais pas attendu. Voilà pourquoi je revenais ici, furieux, décidé à demander raison de celte incroyable plaisanterie... Mais, au fait, se reprit-il a demi-voix, pourquoi m'a-t-il envoyé au ministère? Quel intérêt avait-il ?...

Sans plus attendre, il ouvrit la porte da salon, dans lequel il pénétra en courant. Personne!, Il se précipita dans la chambre... elle était vide !

Il s'arrêta, pâlit et passa la main sur son front, pressentant quelque inex])licable perfidie.

Germain, qui l'avait suivi, devint également très pâle. — Qu'est-ce que cela signifie ?demanda-t-il.

Le chevalier promenait autour de lui un regard effaré. Tout à coup, il s'ajierçut que la porte de communication n'était plus fermée, et même qu'elle était entrebâillée.

Il se lourna vers l'ancien soldat, comme pour lui demander l'explication de celte étrangeté ; mais Germain, qui avait suivi la direction de son regard, ne comprenait rien à ce phénomène.

— Réponds, dit M. de Vandriime d'une voix saccadée. Tu as accompagné ici ta maîtresse aujourd'hui.

— Oui, capitaine.

— Combien y a-t-il de temps ?

— Une heure et demi environ.

— Et tu ne l'as pas vue ressortir?

— Non, capitaine.

— Ah ! misérable! hurla le chevalier de qui la colère éclata enfin, nonmeni il s'est joué de moi, mais encore il m'a déshonoré.

Won enfant, lui demanda-t-il en lui nionlrant un louis, n'auriez pas \u passer une chaise? (Page S-28.)

— Que voulez-vous dire? fil Germain.

— Je veux dire, mon ami, que M. de Pierre-Lisse s'est joué de loi et de moi et que cette jeune lille... Ohl le maudit:

— Achevez, capitaine, dit l'ancien soldat, qui, lui aussi, commençait à soupçonner la vérllé.

— Eh bien! celle jeune fille, il l'a enlevée.

Germain frissonna de la télé aux pieds. Il ne pouvait pas deviner commenl 1®

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baron s'était trouvé à point nommé chez M. de Yandrôme, mais ce qu'il savait, c'est que Marcelle était retombée au pouvoir de M. de PieiTe-Lisse, et que son maître ne manquerait pas d'en accuser sa négligence.

— Oh ! mais il ne sera pas dit que le cociuin m'échappera, s'écria le chevalier. Malheur à lui, si je le retrouve!

La fureur lui donnait des ailes. Il descendit l'escalier avec une rapidité dont il ne se serait jamais cru capable et atteignit la rue da Petit-Miisc, au fond de laquelle il lança un regard investigateur... La rue était silencieuse et déserte.

11 pousa un cri de rage et brandit dans le vide son bras impuissant.

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