LA PISTE
Pendant que Marcelle, tout heureuse du bien qu'elle allait faire, se rendait chez M. de Yandrôme, le jeune comte se présentait à l'hôlel de La Tournaye.
Cette fois, il arrivait mieux. Le bouleversement qui avait suivi les couches de Raymonde avait fait place à un calme relatif. Aussi fal-il introduit sans difficulté auprès de Lucien.
Dès qu'ils furent en présence, les deux gentilshommes, qu'unissait maintenant la plus étroite amitié, se tendirent la main et se jetèrent dans les bras de l'un de l'autre.
Pendant les quelques secondes que dura cette cordiale étreinte, ils ne prononcèrent par une parole. La joie dont leur cœur était mutuellement pénétré n'avait pas besoin, pour s'épancher, de recourir aux phrases banales qu'emploient les indifférents et les sots.
— El la duchesse ? demanda enfin Martial.
— Elle est aux anges, mon cher. Elle fait son apprentissage de mère et de nourrice avec une naïveté aussi enfantine que si elle jouait encore à la poupée.
— Ainsi elle va bien?
— Mieux que jamais. Le bonheur qu'elle éprouve l'a rendue rose et fraîche comme un printemps.
— Biavo! fit le jeune gentilhomme en battant des maîns. Quant à vous, ajouta-l-il, je ne vous demande pas comment vous vous portez ; vos yeux brillent comme deux rayons de soleil.
— C'est vrai, dit Lucien. Le ciel m'a comblé. Aussi je tremble qu'une félicité si complète ne soit obscurcie d'un moment à l'autre...
— Quelle folie! se récria Martial. Que pouvez- vous craindre? Vous n'avez semé que des bienfaits, vous n'êtes entouré que d'amis.
— J'ai fait de mon mieux, mais ce n'est pas toujours une raison, répliqua le duc en hochant la tête.
— Ah! que voilà bien l'homme ! dit le jeune comte en riant. A peine a-t-il obtenu ce qu'il désirait le plus ardemment, qu'il se met d'autres chimères en tête. Rassurez-vous, cher ami. Vous n'avez que ce que vous méritez. Le bonheur dont vous jouissez en ce moment, vous l'avez acheté par quinze années d'une vie si bien remplie que les sages de la Grèce en dessécheraient de jalousie s'ils étaient encore de ce monde.
Lucien se mit à rire à son tour.
— Mamtenant, poursuivit Martial, je ne prétends pas dire que, si vous avez fait beaucoup d'heureux, vous ne faites pas beaucoup d'envieux. Au contraire, je m'imagine qu'un grand nombre de vos amis voudraient bien être à votre place.
— Des envieux parmi mes amis! protesta le duc. Allons donc, Martial ! vous ne le croyez pas.
— J'en suis persuadé, mon cher. Et, s'il ne faut citer qu'un exemple, ce sera moi.
— Par exemple !
— Oui, moi, reprit le jeune gentilhomme avec enjoûment. Croyez-vous que le spectacle des ivresses que vous savourez ne soit pas fait pour tenter les plus sceptiques?
— Mais vous n'êtes pas un sceptique, vous ?
— C'est précisément pour cela que je crois à la possibilité de goûter les mêmes jouissances.
— Alors, faites comme moi, mariez-vous, dit Lucien.
— Il y a longtemps que j'y ai songé, répondit Martial d'un ton plus grave. Je n'ai pas besoin de vous dire quels motifs m'en ont empêché jusqu'à ce jour... La fausse situation dans laquelle je me trouve... La flétrissure dont la hache du bourreau a souillé le nom que je porte...
— Y pensez-vous ! interrompit le duc. N'ôtes-vous pas absous depuis longtemps par l'opinion publique? Ne comptez-vous pas parmi vos amis les noms les plus fameux, les cœurs les plus dévoués?
— J'ai tant besoin de me le persuader, dit le jeune comte avec une teinte de mélancolie, que j'ai fini par le croire. Aussi j'ai triomphé de mon irrésolution,
— A la bonne heure! s'écria Lucien. Et, ajouta-t-il, votre choix est-il fixé?
— Mon cœur ne m'appartient plus depuis longtemps, confessa Martial. Je l'ai donné tout entier à une jeune fille douce, bonne, belle comme le plus beau soleil d'été, qui, après avoir longtemps souffert, est aujourd'hui enfin à l'abri des orages. Hier, elle était pauvre et obscure, sans nom, sans avenir ; aujourd'hui elle n'est guère plus riche, et je n'estime pas assez le nom qu'elle porte, pour qu'il ajoute rien à l'amour qu'elle m'a inspiré. Fort heureusement je ne suis pas de ceux que tente la forluûe, de sorte que je puis l'aimer de toute mon âme
et me figurer môme qu'elle me devra quelque chose du bien-être dont je m'efforcerai de l'enlourer.
— Sait-elle que vous Taimez?
— Je n'en suis pas certain, mais je crois qu'elle l'a deviné.
— Vous ne lui avez donc pas fait l'aveu de votre amour?
— Pas précisément. J'ai désiré savoir auparavant si mon nom ne lui faisait pas horreur.
— Et elle vous a répondu...
— Qu'elle le tenait pour un des plus honorables qui soient au monde.
— Qu'attendez-vous pour vous déclarer, alors?
— Je n'attends plus rien, cher ami, car j'ai eu avec elle un dernier entretien, fort court, il est vrai, mais à la suite duquel, tout en lui témoignant le respect que l'on doit à la femme que l'on veut épouser, j'ai pour ainsi dire obtenu d'elle l'autoiisation de la demander en mariage.
— Elle a donc une famille?
— Elle a du moins des amis qui méritent assurément plus de considération que ses parents les plus proches, et sans l'assentiment desquelles elle refuserait de s'engager.
— Au diable ! fit Lucien avec vivacité, vous me faites mourir d'impatience, mon cher Martial. C'est bien de Marcelle qu'il s'agit, n'est-ce pas?
— Oui, répondit le jeune gentilhomme stupéfait.
— Alors pourquoi de si longs préambules ? Marcelle est à vous dès aujourd'hui, si vous la voulez.
Et le duc lui tendit les deux mains.
Martial y plongea les siennes avec un enthousiasme facile à comprendre.
— Quoi! balbutia-t-il, vous saviez... vous aviez deviné?...
— Voilà plus de dix-huit mois que votre secret n'en est plus un pour moi, fit Lucien.
— Est-il possible ! s'écria le comte transporté.
— Eh ! mon cher, est-ce qu'on ne lit pas comme dans un livre sur un visage comme le vôtre? Vous avez pu imposer silence à votre amour, mais vous n'avez pas empêché de parler les longs regards que vous dardiez sur elle, l'intérêt et la tendresse que vous lui témoigniez à tout instant. Alors que nous étions dans l'Inde, par quel nom répondiez-vous déjà à celui de Raymonde, que je prononçais chaque jour? Par le nom de Marcelle. Allons, remettez-vous. Je disais tout à l'heure que mon bonheur ne pouvait pas être plus complet, je me trompais: car le plaisir d'être uni à une amitié comme la vôtre par un lien presque filial me cause pour ainsi dire autant de joie que m'en a fait éprouver la naissance de mon fils.
— Merci, duc, fit Martial. Contracté sous vos auspices, un tel mariage sera )0\\i moi le premier pas vers la réhabilitation à laquelle j'aspire.
— J'en accepte l'augure, dit Lucien. Dans les conditions où se trouve Marcelle, elle a besoin, grand besoin de tendresse et de protection! Appuyée sur le bras
d'un mari, elle pourra vivre enfin heureuse et tranquille. Aussi mon avis est qu'il ne faut pas perdre de temps. Je vais la faire appeler à l'inslant.
A ces mois, M. de La Tournaye se leva et agita le cordon d'une sonnette
Papillon se présenta presque aussitôt.
— Tiens! c'est vous? fit le duc étonné. Pourquoi Germain n'est-il pas là?
— Il est sorti avec M"« Marcelle.
— Y a-t-il longtemps?
— Une heure au moins.
— Savez-vous où elle est allée?
— Oui, chez le cajutaine de Vandrôme.
— Et nulle part ailleurs?
— Je ne crois pas.
— Il est étrange qu'elle ne soit pas encore de retour, dit Lucien, me trompe, le chevalier ne demeure pas loin d'ici...
— A deux pas, répondit le brigadier.
— Voulez-vous que j'aille au-devant d'elle? proposa Martial.
— Si vous le voulez, cher ami, consentit le duc. Et ramenez-la moi ^lomj.îemenl, afin qu'aujourd'hui même nous traitions à fond l'importante question qui nous occupe.
— Soyez tranquille, promit le fortuné gentilhomme.
Il sauta sur son chapeau et s'élança rapidement dans les escaliers.
Pour aller de la place Royale à la rue du Petit-Musc, le trajet est si direct et si court, que Martial devait infailliblement rencontrer la jeune fille si elle revenait à l'hôtel de La Tournaye.
Quoiqu'il marchât rapidement, ses yeux fouillaient dans ses moindres recoins les profondeurs de la rue Saint-Antoine.
Au bout d'une minute à peine, il arriva devant la maison qu'habitait le chevalier. Il franchit lestement les deus. étages et sonna à la porte de l'appartement.
La porte demeura close. Il sonna encore, écouta avec une attention mêlée d'une secrète inquiétude; il n'entendit aucun bruit.
— Le chevalier n'y est pas, se dit-il ; donc Marcelle n'y est pas non plus
Il redescendit les deux étages, lentement, contrarié et préoccupé de ce contretemps.
— Sans doute, pensait-il, elle est allée visiter d'autres malheureux... elle est si bonne !
Il était rue Saint-Antoine. Vainement il promenait autour de lui son regard assombri.
Machinalement, il poussajusqu'à l'angle de la rue du Petit-Musc, dans laquelle il jeta un coup d'œil distrait.
Soudain il tressaillit. Il venait de reconnaître M. de Vandii5me et Germain, causant sur un ton fort animé avec un boutiquier voisin,
Le boutiquier faisait de grands gestes et étendait le bras dans la direction de la Bastille.
— Comment Germain se trûave-l-il avec le chevalier si Marcelle u'esi pas làhaut? se demanda Martial. Est-ce qu'elle serait indisposée? Lui serait-il arrivé malheur?
Agile d'appréhensions instinctives, il s'approcha d'eux.
— Eh bien! que faites-vous là? demanda-t-il.
M. de Vandrôrae et Germain se retournèrent bmsquement. En l'apercevant, Geimain se détourna avec embarras. Quant au chevalier, ne voulant pas donner aux voisins le spectacle d'une explication, il prit le bras du comle et l'entraîna.
— Venez, monsieur de Lally, dit-il, vous allez tout savoir.
Le jeune gentilhomme se laissa faire. Evidemment, il se passait quelque chose. Mais quoi ?
Le vieux capitaine le fît monter par l'escalier qui donnait sur la rue du Pelil-iMusc et introduisit dans son logement par la porte qu'il avait laissée ouverte.
— Tiens! votre appartement a donc deux issues? s'écria Martial.
— Malheureusement oui, monsieur le comte, répondit le chevalier en baissant la tête.
— Comment! malheureusement? interrogea Martial avec anxiété.
— Asseyez-vous, monsieur, dit l'ancien officier, et surtout veuillez m'écouter avec patience.
Le jeune comte obéit; mais son cœur se serrait et battait avec force. Il n'apercevait pas Marcelle, donc un événement quelconque l'avait séparée de Germain,
— Vous avez été témoin, monsieur, de la répugnance avec laquelle j'acceptais les bienfaits de M. de La Tournaye, commença le chevalier. Je n'aurais voulu devoir quà mon mérite et à mes services la pension que je réclamais. Or, hier, un de mes anciens amis, à qui je faisais part de mes scrupules, me promit d'intercéder le soir même auprès du ministre. J'acceptai. Ce malin, il vint me trouver et m'annonça que le ministie m'allendail à une heure et demie. En mon absence, il me proposa de recevoir Marcelle, et moi, naïf et crédule comme un enfant, je lui remis la clef de mon appartement ! Or, je revenais furieux du ministère, où personne ne m'attendait et ne savait ce que je voulais dire, quand j'ai trouvé la maison vide et cette porte ouverte,,,.
— Est-il possible! s'écria Martial, Le nom de cet homme, dites-le moi,., je TOUS en conjure !
— Ce misérable est le baron de Pierre-Lisse, répondit le capitaine d'une voix sombre. /
— Lui ! toujours lui ! hurla le comte ivre de fureur.
Martial demeura un instant atterré par cette foudroyante nouvelle. Quoi! au moment où Marcelle allait lui appartenir, elle venait de lui échapper! Le coup était rude et l'avait atteint en plein cœur,
— J'espère, monsieur le comte, dit le chevalier, que vous ne me soupçonnez pas d'être le complice du coquin qui s'est joué de ma crédulité.
— Je ne vous ferai pas cette injure, répondit 3Iartial ; mais calmons-nous tous
les deux et cherchons à démêler le ûl de cette ténébreuse intrigue. Que s'est-il passé ici en votre absence? voyons, réyondez-moi.
— Je l'ignore, monsieur. A part l'individu qui a reçu cette jeune fille et qui s'est présenté comme domestique, Germain n'a rien vu, rien entendu, et ne peut fournir aucun renseignement.
— Et vous?
— Encore moins, monsieur, puisque je n'étais pas là.
— Mais (juc l'aisicz-vous dans la rue quand je vous y ai rencontré?
— Je m'informais auprès des voisins.
— Savent-ils quelque chose?
— lUen, ou du moins presque rien.
— Que vous ont-ils apj)ris?
— Qu'une chaise de poste, attelée de deux chevaux gris-pommelé, s'était arrêtée, vers une lieure un quart, au coin de la rue du Petit-Musc, où elle a stationné [)endant vingt minutes environ...
— Est-ce tout ?
— Pas encore. La présence de ce somptueux véhicule à la porte de cette pauvre maison les avait un peu intrigués. Il l'ont curieusement observe pour savoir à qui il était destiné et voici ce qu'ils ont vu :
Deux hommes, d'assez mauvaise mine et misérablement vêtus, ont descendu dans leurs bras une femme qu'ils ont hissée péniblement dans la voiture. Derrière eux venait un gentilhomme, ({ui est monté dans le carrosse auprès délie, après les avoir congédiés d'un geste ; puis la chaise est partie, a tourné l'angle droit de la rue Saint-Antoino formé par les bâtiments de l'hôtel d'Ormesspn et a disparu dans la direction de la Bastille.
— Et cette femme, l'ont-ils aperçue?
— Non. Ils n'ont pas vu son visage et n'ont pu me donner son signalement.
' — Et ils ont laissé froidement, sous leurs yeux, s'accomplir cette violence! s'écria Martial indigné.
— C'est ce que je leur ai reproché, dit Vandrôme. Ils m'ont répondu qu'ils ne croyaient pas a un acte de violence, commis en plein jour et dans un quartier si fréquenté. Ils ont suj)posc que cette femme était malade et qu'on la transportait à la campagne pour aider à son rétablissement.
— Les imbéciles! murmura Martial. Ah! que ne suis-je arrivé plus tôt! Mais n'importe, reprit-il en se levant et en redressant sa haute taille, il ne sera pas dit que ce misérable se sera joué impunément de toutes les lois humaines. Je le retrouverai, je le jure, et ce jour-là...
Il n'acheva pas sa phrase, mais un éclair menaçant brilla dans ses yeux.
— Vous, dit-il au chevalier et à Germain, courez à l'hôlel de La Tournaye et apprenez au duc, mais au duc seulement, ce qui vient de se passer. C'est là que ■ je vous retrouverai dans un instant.
A ces mots, il sortit et se dirigea vers la place de la Bastille, interrogeant tous les boutiquiers, essayant de relever la piste que le baron avait suivie. Au bout d'une demi-heure, il avait presque perdu courage, lorsqu'il avisa
l'éventaire d'une fleuriste, qui se trouvait au bord de la place, juste en face de la sombi-e j)iison.
-- Mon enfant, lui demanda-t-il en lui montrant un louis, n'auriez-vous pas vu passer, il y a une heure au plus, une chaise de poste attelée de deux chevaux gris-pommelé?
— Si, monseigneur, répondit la jeune fille, elle s'est môme arrêtée un moment à que!(|ues j)as de moi.
— VA qu'a-t-elle fait?
Un gentilhomme, qui s'y trouvait, s'est penché à la portière, dont il a abaissé le man'elet, pour donner ses instructions au cocher.
— Comment était ce gentilhomme? L'avez-vous vu?
— Tiès-bien, monseigneur. J'ai même cru un instant qu'il s'arrêtait pour m 'acheter des fleurs.
— Veuillez me ftiire son portrait.
— C'est un homme de quarante-deux ans à peu près, maigre, aux lèvres minces, au regaid hésitant, au visage pointu comme celui d'une fouine...
— Bien, fit Martial, qui ne doutait plus maintenant qu'il s'agit du baron de Pierre-Lisse. Et ce qu'il a dit au postillon... l'avez-vous entendu?
— Très distinctement, monseigneur, il a crié : • Roule de Pontoise! trois louis de guides! et rondement!... •
— Et puis...? demanda le comte, muni déjà de ce renseignement important.
— Alors le cocher a fouetté ses chevaux , qui sont partis au grand galop, et le gentilhomme a relevé le mantelet de la portière. En moins de quelques secondes, je les ai perdus de vue.
Martial déposa son louis dans la main de la jeune fleuriste et revint précipitamment sur ses pas.
On s'étonnera peut-être que le baron, qui avait si rapidement conçu et si rabilement exécuté ce plan d'enlèvement eût commis semblable imprudence mais....
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
M. de Pierre-Lisse avait toutes sortes de raisons pour se défier des coquins qu'il employait et pour ne pas leur révéler la direction qu'il comptait suivre, Il n'ignorait pas que ces espèces sont toujours à vendre. Or, si le chevalier ou Germain les avaient interrogés, ils ne se seraient fait aucun scrupule de leur indiquer j)our quelques louis la route que le ravisseur avait prise. Peut-être même seraient-ils allés d'eux-mêmes leur proposer le marché.
C'est ce qu'avait voulu éviter le trop prudent gentilhomme.
— Dès que je serai monté dans la chaise, avait-il dit au postillon, tu fileras du côté de la Bastille. Là, tu t'arrêteras et je te donnerais mes dernières instructions.
Le cocher s'était strictement conformé aux ordres qu'il avait reçus. Quant au baron, il n'avait pas un instant supposé que cette halte insignifiante attirât l'attention, ni que ses paroles pussent mettre sur ses traces ceux qui
Puis il les lancèrent au grand trot. (Page 8S2).
avaient intérêt à le poursuivre. Il avait pris d'ailleurs, comme on le verra, de bien autres précautions!
Martial revint à Phôtel de La Tournaye.
Lucien avait tout appris de la bouche du chevalier et avait bondi de fureur,
Et, comme l'infortuné M. de Vandrôme s'excusait et se désolait d'avoir aidé sans le savoir, à cette tentative audacieuse :
— Non seulement je ne vous accuse pas, capitaine, avai( dit Lucien, mait 104'»« Liv. 404
encore je ne veux pas qu'un accident, qui m'est tout personnel, devienne pour vous une cause de deuil et soit la ruine de vos espérances. A ces mots, il sonna. Germain accourut.
— Envoie-moi Papillon, ordonna le duc.
Le brigadier se présenta presque aussitôt.
— Marcelle ne vous avait-elle pas demandé des fonds aujourd'hui? lui dit-il.
— Oui,
— Combien?
— Qualre-vingt mille livres.
— Allez les chercher et apportez-les moi.
Le chevalier ouvrit de giands yeux étonnés. Il croyait avoir mal entendu. Quelques instants -après. Papillon reparui. 11 apportait la somme indiquée, en •me traite payable à vue chez le banquier de iM. de LaTournaye.
— Voilà ce que Marcelle vous avait promis, cajjitaine, lit Lucien, qui tendit la traite au chevalier.
Le vieil officier n'en revenait pas ! Il était ému jusqu'aux larmes. Tant de présence d'esprit et de générosité le remuait jusqu'au fond des entrailles.
Il mit genou en terre et, de son pauvre bras mutilé, il prit la main de M- de La Tournaye, qu'il porta vivement à ses lèvres.
Le duc s'empressa de le relever.
— Ah! monsieur, dit le chevalier, que n'ai-je autre chose que ma vie à vous offrir en échange d'un tel bienfait !
Ce fut sur ces entrefaites que Martial arriva.
Il fit part à Lucien, de l'indice précieux que le hasard lui avait fourni.
— Bien, dit Lucien. Courez chez vous, faites seller votre cheval et amenez moi deux de vos domestiques, les meilleurs, qui resteront ici pour garder la maison. En descendant, vous préviendrez Papillon et Germain qu'ils fassent ma valise et la leur, qu'ils tiennent prêles nos armes et nos montures, afin que nous puissions partir dans une demi-heure, au plus tard. Courez, il n'y a pas une seconde à perdre! Moi, pendant ce temps, je vais avertir Raymonde de notre départ, sous un prétexte que le ciel m'inspirera.
— Et moi, monsieur, proposa M. de Vandrôme, ne puis-je donc pas vous être utile à quelque chose?
— Hélas ! à rien pour le moment, mon pauvre chevalier. Nous avons besoin d'hommes jeunes et alertes, vous le comprenez bien.
— Ah! vieillesse maudite! murmura M. de Vandrôme.
— Ne vous désolez pas, capitaine, fit le duc. Je vous promets qu'à la première occasion je mettrai votre reconnaissance et votre bravoure à l'épreuve. Et main-
enant, partez, je vous en conjure ! Une minute dépensée en inutiles protestaions est peut-être la perte de la chère enfant au salut de laquelle nous avons
résolu de nous dévouer.
/Aces mois, il serra la main de M. de Vandrôme et disparut dans la pièce
voisine.
.Mai liai entraîna le chevalier et se rendit à son hôtel.
Pendant ce temps, Lucien avait pénétré dans la chambre de sa feoirae.
— Ma chère Raymonde, lui dit-il d'un ton dégagé, il paraît que nous n'en avons pas fini avec M. de Pierre-Lisse.
— Comment ? demanda la duchesse étonnée.
— Oui, fit Lucien, qui ne voulait qu'en partie lui apprendre la vérité. Le baron a surpris la bonne foi des magistrats, lesquels, ignorant que nous avions entre les mains un ordre exprès de Sa Majesté, ont décidé que Marcelle serait rendue à son père. Portem- de cet anôt, le baron a guetté Marcelle, l'a surprise à quel(iues pas de l'hôtel et Ta emmenée malgré les protestations et la résistance de Germain.
— Est-il possible! s'écria Raymonde effrayée.
— Mais rassure-toi, s'empressa d'ajouter son mari, avec un sourire: nous savons où M. de Pien-e-Lisse est allé, et nous avons entrepris de ramener Marcelle auprès de nous, fût-ce par la force. Aussi j'emmène Martial, Papillon et Germain.
— Et tu me laisseras seule ici avec Antoine, le nouveau valet de pied? fît la duchesse.
— Dieu m'en garde ! Martial nous prête deux de ses serviteurs k s plus dévoués, qu'il met à tes ordres dès à présent.
— Mais combien de temps resterez-vous absents?
— Je ne saurais te le dire au juste; mais, encore une fois, ne crains rien. Grâce à l'ordre du roi, dont je suis porteur, cette légère difficulté s'aplanira, j'en suis sûr, sans que nous ayons à courir le moindre danger.
Raymonde vil son mari si calme et si confiant, qu'elle crut qu'il ne s'agissait, en effet, que d'une simple formalité.
— Donc, poursuivit Lucien, toujours souriant, je t'embrasse, j'embrasse notre fils et je me mets en roule.
Joignant le gesle à la parole, il déposa un baiser sur le front de la duchesse, se pencha sur le berceau de son enfant et sortit en adressant à Raymonde un dernier sourire.
II monla dans sachambi'e, endossa un costume de voyage et descendit dans la cour pour s'assurer que ses ordres avaient été exéculô>.
Bien qu'il y eût à peine vingt-cinq minutes que Papillon les eût reçus, il était déjà sous les armes, ainsi que Germain, et les trois chevaux étaient sellés.
Le duc fit un gesle de satisfaction.
Un inslant après, arriva le comte de Lally. H amenait Baptiste, l'ancien valet de chambre de son père et le sien, et un aulre de ses domestiques, nommé André, qui était à son service depuis cinq ans.
— Allez |)rendre les instruclions de M'"^ la duchesse, leur dit-il, et n'oubliez pas qu'en mon absence vous devez lui obéir comme à moi-môme.
— Soyez tranquille, maître, répondit Baptiste. M""» de La Tournaye n'aura pas à se plaindre de nous.
Us montèrent l'escalier et dispararent.
— Maintenant, en selle! cria Lucien, qui prêcha d'exemple et vint se ranger à côté (le Martial.
Papillon et Germain l'imitèrent, et la petite troupe se mit en marche.
De Paris à Pon toise, il n'y avait pas plus de huit lieues Ce n'était rien pour des cavaliers depuis longtemps rompus à tous les exercices du corps.
Ils s'engagèrent donc sur la roule, lentement d'abord, afin de mettre leurs montures en haleine, puis ils les lancèrent au grand trot et conservèrent cette allure pendant la première traite.
Au bout d'une heure, ils apercevaient les premières maisons d'Ermont.
D'après les calculs de Lucien, le baron de Pierre-Lisse avait sur eux une avance d'une heure et demie, ce qui était énorme en raison de la faible distance qu'il avait à parcourir.
Il est vrai que deux chevaux attelés à un carrosse ne vont pas le même train que deux chevaux de selle; il ne leur était donc guère possible de meltre moins de trois heures pour traîner jusqu'à Ponloise la lourde chaise de poste qu'ils conduisaient.
Aussi, à moins que le baron n'eût poussé la prévoyance jusqu'à organiser un relai à Ermont, Lucien ne désespérait pas de rejoindre M. de Pierre-Lisse avant que celui-ci eût atteint le but de son voyage.
Il importait néanmoins de se renseigner à Ermont, pour savoir si le baron avait relayé et s'il n'avait pas changé de direction.
A la première auberge qu'ils rencontrèrent, nos quatre cavaliers firent une halte de courte durée.
L'aubergiste leur apprit qu'une chaise de poste, attelée de deux chevaux grispommelé, avait traversé le village une petite heure auparavant. Les chevaux, blancs d'écume, paraissaient avoir été surmenés. Cependant la voiture avait continué son chemin sans s'arrêter.
— Mais êtes-vous sûr qu'elle n'a point relayé ailleurs qu'ici?
— Je l'en défie bien ! répondit fièrement l'hôte. Mon auberge est la seule du pays qui ait une écurie à sa disposition.
— Merci, dit Lucien en jetant un louis sur la table. Puis, se retournant vers ses compagnons de voyage :
— En route! cria-l-il.
Ils se remirent en selle,
— Evidemment, disait le duc au jeune comte, les chevaux de M. de Pierre- Lisse ne feront pas aussi lestement que les premières les quatre lieues passées qui leur restent à parcourir. Ils étaient couverts d'écume et, par conséquent, fatigués. Donc, en poussant un peu les nôtres, nous avons quelques chances, sinon de les rattraper, d'arriver du moins presque en même temps qu'eux à l'auberge où ils s'arrêteront.
— Allons! fit Martial, qui ne demandait pas mieux. Il piqua des deux et s'élança au galop.
Lucien, devinant ce qui se passait en lui, rendit également la main à sa monture, qui rejoignit bientôt celle du jeune gentilhomme.
Papillon et Germain se précipitèrent sur leurs traces.
La troupe, bien montée, bien armée, passait comme un ouragan sur la route et soulevait derrière elle un lang nuage de poussière.
Une heure après, elle arrivait à Ponloise. Il était temps! Les chevaux commençaient à souffler bruyamment, — surtout ceux de Papillon et de Germain, qui n'étaient que des demi-sang.
Au moment où ils débouchaient sur la place qui se trouve à l'entrée du pont et où ils préparaient à escalader les rues escarpées de la ville, Martial aperçut sur sa gauche une vaste auberge.
Devant la porte stationnait une chaise de poste, toute blanche de poussière, mais dont les chevaux avaient été dételés.
— C'est peut-être celle-là, dit Martial en arrêtant brusquement sa monture.
— Peut-être... fil Lucien. Allez vous en informer.
Le comte se dirigea vers la porte de l'auberge, devant laquelle il s'arrêta. L'hôte accourut, le bonnet à la main, le sourire aux lèvres.
— Y a-t-il longtemps que celte chaise est arrivée ? demanda Martial en la montrant du doigt.
— Un quart d'heure à peine, monseigneur.
— Etait-elle attelée de deux chevaux gris-pommelé?
— Précisément, monseigneur.
— Et, sans doute, il en est descendu un homme d'un certain âge et une jeune fille?... interrogea le gentilhomme.
— Une jeune fille très-pâle, et qui paraissait un peu souffrante, oui, monseigneur.
Martial ne poussa plus loin son interrogatoire. Il fît signe à Lucien d'accourir.
Celui-ci s'empressa de lui répondre.
— Nous les tenons, lui dit Martial à demi-voix. Ils viennent d'arriver. Aussitôt ils mirent pied à terre et jetèrent à Papillon et à Germain la bride de
leurs chevaux.
— Conduisez les pauvres bêtes à l'écurie, et venez nous retrouver, ordonna le duc. Nous vous attendons.
Ils s'éloignèrent et revinrent au bout de deux ou trois minutes.
Toujours le bonnet à la main, le môme sourire béat stéréotypé sur les lèvres, l'hôte n'avait pas quitté le seuil de sa porte.
Dès que Papillon et Germain furent de letour, Lucien prit les devants et entra dans l'auberge.
— Menez-nous à l'appartement des deux personnes qui viennent de s'arrêter chez vous, dit-il k l'aubergiste.
— Quelles personnes? demanda celui-ci un peu déconcerté.
— Celles qui étaient dans celte chaise de poste.
— Mais elles ne sont pas chez moi ! se défendit l'aubergiste.
— Comment! s'écria Martial, ne venez-vous pas de me dire qu'elles élaifnl arrivées depuis un quart d'heure ?
— Sans doute, monseigneur, mais je ne vous ai pas dit...
— Allons, drôle ! il est Irop lard pour te dédire, interrompit le comte. Conduis-nous à l'appartement du baron, si lu ne veux pas que nous mettions ta maison au pillage.
L'hôte vit bien que le gentilhomme le ferait comme il le disait. Aussi n'eut-il aucune velléité de résistance en face de quatre cavaliers résolus et bien armés,
— Monseigneur est libre d'aller oîibon lui semblera, réi)ondil-il humblement. Je me ferai moi-môme un plaisir de lui ouvrir toutes les portes, mais je lui jure sur mon salut éternel que les personnes dont il veut parler ne sont pas chez moi !
En présence d'une soumission si aveugle et de protestations si sincères en apparence, Lucien crut devoir intervenir.
— Cependant, reprit-il, vous avez certainement vu ce gentilhomme et cette jeune fille, puisque vous nous avez donné leur signalement.
— Oui, monseigneur, je les ai vus, mais ils n'ont pas mis le pied dans mon hôtel.
— Que sont-ils donc devenus?
— Je l'ignore, monseigneur.
— Ah çà ! jouons-nous une charade? fît Lucien en frappant du pied
— Pas'le moins du monde, monseigneur,' je vais vous raconter ce dont j'ai été témoin; mais je ne saurais pour vous faire plaisir, inventer une fable contraire à la vérité.
— Eh ! c'est tout ce qu'on le demande, s'écria Martial impatienté. Parle donc, bourreau !
— J'obéis, monseigneur, dit l'aubergiste.
Sur la place qui s'étend devaiU ma maison, commença-t-il, était arrivé, vers trois heures et demie, un superbe carrosse, attelé de deux magnifi(iues bêtes. Sur le siège, un cocher superbe ; sur le marchepied de derrière, deux valets de pied insolents, tous les trois revêtus d'une éclatante livrée bleue, chamarrée d'or, en culottes courtes et chaussés de bas de soie.
Dans le carrosse, un vieillard de soixante-cinq ans au moins, dont je ne parvins pas à distinguer le visage, car il ne paraissait guère avoir envie de se montrer.
Les valets de pied descendirent et se campèrent à chacune des portières. Quant au cocher, il ne bougea pas de son siège. Le maître s'enfonça dans l'encoignure du carrosse, et tout —hommes et chevaux — demeura immobile.
Evidemment ce gentilhomme attendait quelqu'un,— et probablement quelqu'un anivant de Paris, puisqu'il avait fait stationner sa voiture à l'entrée du pont, le seul par lequel on puisse entrer dans Ponloise de ce côté-ci de la ville.
En eflel, au bout d'une demi-heure, arriva la chaise de poste que vous avez aperçue, et dont les chevaux ruisselants étaient presque fourbus. ■ En lavoyani, le grand seigneur fit un signe à ses deux valets de pied, qui coururent au-devant des deux personnages que cette voiture avait amenés.
Le gentilhomme n'avait pas Tair trop rassuré; il promenait autour de lui des regards inquiets.
Il laissa pourtant échapper un sourire, lorsqu'il reconnut le carrosse et la livrée de celui qui l'attendait.
Quant à la jeune fille, elle se soutenait à peine, je vous l'ai dit. Aussi les deux valets de pied, que le grand seigneur avait envoyés à sa rencontre, furent presque obligés de la porter et de la hisser dans le carrosse.
Le gentilhomme y monta derrière elle, les vaFets de pied reprirent leur place et le cocher, sans plus attendre, toucha légèrement de la mèche ses deux admirables chevaux, dont les reins ployèrent aussitôt.
La voiture s'engagea sur le pont et disparut enfin dans les rues de la ville escarpée.
L'aubergiste se tut alors et jeta sur les deux gentilshommes un regard craintif.
— Ce que tu nous as raconté est-il bien vrai? demanda Martial un peu désappointé.
— C'est la vérité même, monseigneur.
— Je veux bien le croire, dit Lucien; mais pour plus de sûreté, nous allons visiter ta maison de !a cave au grenier, et c'est toi qui nous conduiras. Si tu nous as menti, malheur à toi!
Plus mort que vif, l'hôte s'inf^lina.
— Suivez-moi, messieurs, dit-il humblement.
Lucien et iMailial passèrent une insj)eclion détaillée de l'auberge entière. Pas une porte n'échappa à leurs regards et ne demeura close devant leurs investigations.
Cette visite n'avait pas duré moins d'un quart d'heure.
— Fort bien, dit alors le duc, mais ce n'est pas tout. Pouvez-vous nous affirmer sous serment que vous ne connaissez ni de vue ni de nom le grand seigneur qui stationnait sur la place avec ce riche équipage?
— Je vous le jure, monseigneur ! répondit l'hôte en étendant solennellement la main.
— Pourtant, fit observer Martial, ce gentilhomme doit habiter les environs. On n'entreprend pas un voyage, si court qu'il soit, avec un carrosse de parade et des laquais en bas de soie !
— C'est évident, approuva Lucien.
— Certainement, c'est évident, répéta l'aubergiste, mais je n'ai jamais vu cette livrée à Pontoise, j'en atteste tous les saints du paradis !
— Laisse tes saints traniiuilles et réponds-moi, interrompit Martial avec un mouvement d'épaules. Les deux gentilshommes, la jei'ne fille, les laquais, le carrosse... tout a disparu... soit! Mais la chaise de poste qui a amené ces deux voyageurs est toujours là ?
— Oui, ïpoiseigneur,
— Et le postillon qui la conduisait?...
— Doit être en train de bouchonner ses chevaux à l'écurie, car ils en avaieal grand besoin, répondit l'hôte avec empressement.
— Va nous le chercher, ordonna Martial. Et se tournant vers Papillon et Germain :
— Vous, dit-il, de gré ou de force, amenez cet homme ici.
Ainsi fut fait; mais le postillon se prêta sans aucune difficulté à comparaître devant le duc et devant Martial.
Interrogé par eux, il avoua sans hésitation d'où il venait, convint qu'il avait été grassement payé, mais déclara qu'il ne connaissait pas du tout le gentilhomme qu'il avait conduit. 11 avait reçu l'ordre d'aller à Pontoise, il était venuàPontoise. Le reste ne le regardait pas.
Evidemment il était de bonne foi.
Ni Lucien ni le jeune comte n'avaient prévu cette complication. Ils s'interrogèrent du regard, très embarrassés de ce qu'ils devaient faire.
L'aubergiste attendait leurs ordres,
— Faites donner à nos chevaux les soins dont ils ont besoin, ordonna le duc; préparez-nous un appartement, et tenez notre souper prêt pour sept heures... Nous verrons ensuite.
Ces recommandations faites, Lucien et Martial se dirigèrent vers la ville, tandis que Papillon et Germain se rendaient à l'écurie pour s'assurer que leurs montures étaient bien traitées.
Chemin faisant, les deux gentilshommes se renseignaient dans toutes les boutiques qui se trouvaient sur leur passage.
Tout le monde avait vu le magnifique carrosse dont ils donnaient le signalement ; mais personne ne savait à qui il appartenait. C'était la première fois qu'on le voyait à Pontoise.
L'itinéraire que la voilure avait parcouru fut facile à suivre et conduisit nos deux amis jusqu'à l'autre extrémité de la ville.
L;i, leur embarras fut grand. Les maisons étaient beaucoup plus espacées. Quelques-unes, appartenant à des cultivateurs ; étaient closes. Enfin trois routes diflerentes déroulaient à perte de vue leur ruban crayeux.
Devant eux, la première allait directement à Gisors; à leur droite, la seconde conduisait à Creil ; à leur gauche, la troisième se dirigeait du côté de Mantes.
Laquelle de ces trois routes avait suivi le carrosse de ce grand seigneur énigmatique?
A tout hasard, chacun de leur côté, ils entrèrent dans chacune des premières maisons qui bordaient ces trois chemins. Nul ne put leur dire si, oui ou non, l'équipage en question avait passé devant leur porte.
Au moment où Lucien et Martial s'en revenaient, très désorientés, ils aperçurent dans les champs un paysan qui fauchait un champ de luzerne.
— Eh ! l'ami ! cria Martial en lui faisant signe d'approcher.
Le paysan s'avança lentement et d'un air défiant. Pour la vingtième fois au moins, le jeune comte lui adressa son invariable question.
— Je n'en suis pas bien sûr, répondit le paysan, mais il semble bien que j'ai aperçu de loin une grande diablesse de voilure dans le genre de celle-là...
— Dans quelle direction? demanda le duc
ùu t
Il tomba lourdement sur le sol. Page 841.)
«>• Par là, dit le paysan ea étendant la main du côté de la route qui se diri» geail vers Mantes.
— Et situ l'as vue, fit observer Martial, comment se fait-il que tu ne soispa^ certain qu'il s'agisse du carrosse que je le dépeins?
— Ah! dame.,, balbutia le cultivateur. Qu'est-ce que ça peut nous faire, à nous autres, qu'une voiture soit plus ou moins belle? C'est toujours pas nous qui roulerons jamais là dedans. Et puis... Quand on travaille comme ça, au grand
lOS™* Liv. 105
soleil... il VOUS tarde d'en finir, vous savez bien... On ne fait guère attention I toutes ces iiisioires-là... D'ailleurs, si vous voulez bien compter, il n y a pas loin d'un petit quart de lieue de mon champ de luzerne à la route que je vous
indique...
Martial ne put réprimer un geste dMmpatience.
— Désolé ne ne pas pouvoir vous en dire plus long, mon gentilhomme, reprit le paysan aver- cet air narquois qui caractérise les habitants de la grande banlieue de Paris; mais, aussi vrai que le soleil va se coucher dans une petite heure, c'est tout ce que je sais...
A ces mots, il ébaucha un salut et fit mine de s'éloigner.
— Tiens, mon ami, fit le duc en lui mettant un louis dans la main, voici pour toi. Il ne sera pas dit que nous l'aurons dérangé pour rien.
— Bah ! j'en serai quitte pour donner un coup de faulx de plus, répliqua le paysan en glissant le louis dans sa poche.
Bonne chance, mes gentilshommes !
Il salua, ni irop haut ni trop bas, et, de son pas lourd et tranquille, il s'en alla nonchalamment reprendre sa faulx.
Si vague que fût ce renseignement, il semblait indiquer pourtant que le grand seigneur habitait la vallée de l'Oise. Mantes, Meulan môme, étaient en effet trop éloignés pour qu'il fût possible d'admettre que ce carrosse, si richement équipé, eût franchi sans être couvert de poussière une dislance aussi longue.
Nos deux amis regagnèrent donc l'auberge que le hasard leur avait fait choisir.
Il était plus de six heures et demie quand ils arrivèrent.
Ils montèrent dans l'appartement qui leur était destiné. Rien n'y manquait. Papillon et Germain avaient surveillé les apprêts; le couvert était dressé, il ne restait plus qu'à se mettre à table.
En attendant qu'on les servît, Lucien et Martial ouvrirent un conseil de guerre dans lequel le brigadier et l'ancien carabinier furent admis et autorisés à donner leur avis.
Martial, qu'une sourde colère continuait à agiter, voulait que l'on se mît en route dès le lendemain matin et que l'on explorât successivement les deux rives de l'Oise.
— Equipés comme nous le sommes, disait-il, rien ne peut nous résister. Au besoin, nous prendrions d'assaut le château le mieux défendu.
Lucien ne partageait évidemment pas celte manière de voir, car il hochait soucieusement la tête.
— Il esi certain, objecta le Papillon, que M. de Pierre-Lisse doit être sur ses gardes. Or, vous le connaissez comme moi. Eh bien ! avez-vous supposé un instant qu'il nous juge assez débonnaires pour le laisser en repos après l'acte auda. deux qu'il s'est permis? Assurément non. Donc, s'il voit de loin s'avancer un escadron. Il sera prêt pour le combat ou pour la fuite. Dans l'un ou l'autre cas, sans parler des dangers auxquels nous nous exposons inutilement, nous n'atteindrons donc pas le but que nous poursuivons.
— C'est cela, approuva le duc.
— Selon vous, que faudrait-il donc faire? interrogea Martial, que ces tergiversations irritaient.
— Dépouiller notre attirail guerrier, nous déguiser au besoin, afin de mieux passer inaperçus, jusqu'à ce que nous ayons découvert la retraite da baron, répondit le brigadier.
— Mais de quelle façon? fit le jeune comte.
— Il s'agirait tout simplement de nous dispeiser et de descendre deux à deux, mais séparément, chacune des rives de TOise. C'est le seul moyen, selon moi, d'arriver à un résultat satisfaisant , puis(iu'il peimet de se renseigner a lo.sir et sans éveillei les soupçons.
— Papillon a raison, fit Lucien. C'est plus lenl, mais c'est plus sat,^e.
— D'autant plus, ajouta Germain, que rien ne nous empêche d'emporter une paire de pistolets.
— Emportez ce qu'il vous plaira, dit le brigadier; moi, si l'on a lople ce projet, je prends une canne à pêche, je glisse un poignaid dans ma poche et je me mets en roule.
Lucien et Martial ne purent s'empêcher de rire.
— Bon ! riez, fit Iranquilieraenl Papillon, mais rira bien qui rira le dernier!
Il avait l'air si convaincu du succès, qu'il coiivei lit sans peine à cette idée Germain d'abord, le duc ensuite.
— Essayons toujours, proposa Lucien.
Martial ne répondait pas.
— Je ne comprends pas que vous hésitiez, reprit le brigadier. Qu'espérez-vou» obtenir par la force? Rien, monsieur le comte. A bon chaL, bon rai. Ce n'est (jue par la ruse que nous avons quelque chance de réussir. Vous ne connaissez pas comme moi le bord des rivières; vous ne vous imaginez pas combien la ligne d'un pêcheur inoffensif inspire la confiance et facilite les relations. Figurez-vous bien que le bord de l'eau est peuplé d'autres pêcheurs et de lavandières. Je ne compte pas beaucoup sur le pêcheur, j'en conviens. Le pêcheur aime en général la solitude et ne cause pas volontiers ; cependant si on lui parle poisson , il est bien rare qu'on ne finisse pas par lui arracher quehjues phrases. Mais les blanchisseuses, monsieur le comte, vous ne pouvez pis vous faire une idée <le ce que c'est que les blanchisseuses?
— Est-ce donc sur celte ressource ridicule que vous fondez vos espérances? demanda Martial sur un ton dédaigneux.
— C'est la plus précieuse de touies celles que le hasard met à noire portée, répliqua vivement le brigadier. Ap|)rochez vous une petite lois d'un .groupe de lavandières et écoutez. Vous y entendrez lous les cancans du pays, gu'uii mari trompe sa femme , qu'une femme soil inlidcle, (jue le cui'é -oil p.m-seux, paillard et gourmaiid , que le seigneur soii riche ou généreux, qu U.i - .iidale quelconque se produise, vous êtes as>ure de Tapp. endre de leur iKuicne — et dans des termes tels qu'il ne vous reslera aucun duule sur la nature .les .nélaits dont la blanchisseuse se fera l'écho.
Lucien ne put réprimer un sourire, auquel Germain se rallia plus franchement encore.
Martial seul demeurait sombre et silencieux.
Malgré lui, ce fut pourtant à l'avis émis par Papillon qu'on se rangea aussitôt.
— Découvrons d'abord la retraite du baron, dit le duc : le reste ira toul seul.
Il fut donc décidé que le lendemain on se mettrait en quête.
Paj)iilon el Luci n suivraient la rive droite de la rivière ; Martial et Germain suivraient la rive gauche.
A peine cette résolution était-elle prise que l'aubergiste se présenta, escorté de deux aides de cuisine. Il avait tenu à se distinguer; il venait présider luimême à la sage distribution du menu qu'il avait préparé.
Le souper fut excellent. Lucien y fil bravement honneur, et Martial lui-même sentit se dissiper sa mauvaise humeur devant la délicatesse des mets qu'on lui servit.
Le repas terminé, les deux gentilshommes descendirent dans la grande salle, afin de donner aux laquais le temps d'enlever le couvert et de préparer les chambres.
Ils s'avancèrent jusque sur le seuil de la porte et s'assirent sur le banc de pierre qui se trouvait à l'entrée de l'hôtellerie.
C'était à la fin du mois de juin. Il était huit heures et demie. La nuit commençait à tomber. Déjà quelques étoiles scintillaient au firmament. Une chaleur tiède, tempérée par une brise légère, leur apportait les senteurs embaumées des jardins environnants.
Devant eux s'étendait un espace relativement assez vaste. A leurs pieds coulait l'Oise, dont les flols calmes reflétaient la silhouette élancée des peupliers audacieux. A leur gauche ils percevaient le bmit éloigné d'un barrage et du tic-tac régulier d'un moulin.
Devant eux se dressait la ville escarpée, dont l'ensemble pittoresque se noyai ■ peu à peu dans les vapeurs bleues du soir. Cà et là, comme autant d'yeux ou verls dans la nuit, s'éclairaieni quelques leiiôires, étagées les unes au-dessus des autres et dans le haut de la ville montueuse, se confondant presque avec les étoiles.
Le silence se faisait de plus en plus profond. L'heure du rej)0s était venue. La majesté sereine de la nuit couvrait de son manteau constellé les lignes indécises de l'horizon lointain.
La lune n'était pas encore levée, et cependant l'obscurité n'était pas assez épaisse pour empêcher de distinguer les objets environnants, que le rayonnement sidéral éclairait d'une lueur incertaine.
Lucien et Martial se taisaient, absorbés dans la contemplation muette des magnificences de la nature.
Neuf heures tintaient solennellement à la cathédrale de Pontoise.
Moins préoccupé que Martial, ou plutôt moins douloureusement frappé par les événements de cette néfaste journée, le duc vit en ce moment une forme humaine qui, après avoir traversé le pont, semblait se diriger vers l'auberge.
MONSEIGiNEUR 841
Machinalement, Lucien jeta les yeux sur ce personnage.
Il marchait appuyé sur un bâton et semblait se soutenir avec peine. Il s'arrêta pendant quelques secondes, puis il fit cinq ou six pas, s'arrêta de nouveau, chancela, battit le vide un instant de ses deux bras étendus, et s'alTaissa lourde ment sur le sol...
M. de La Tournaye se leva vivement et courut à son secours.
Il essaya de le relever, mais l'inconnu avait perdu connaissance. Il appela Martial à son aide. Tous deux, après avoir vainement tenté de le remettre su pied, le saisirent et le transportèrent dans rhôlellerie.
Cet homme était vêtu d'habits en assez bon état, mais couverts de poussière. Evidemment il venait de fournir une longue traite.
Sur l'ordre de Lucien, hommes et femmes s'empressèrent autour de lui.
xx:
UN PAVILLON SUR LES BORDS DE l'OISE
Pendant qu'on donnait des soins à cet inconnu, Lucien l'examinait avec attention.
C'était un homme de cinquante ans environ, dont les cheveux courts, épais et grisonnants, couionnentun front bas, sillonné de rides profondes et terminé par deux sourcils épais. Le nez était fort, la bouche sensuelle, le menton proéminent, -es traits communs.
11 appartenait certamement à la basse classe ; l'ensemble de sa physionomie indiquait des appétits grossiers, le bas du visage dénotait un entêtement qui tenait à la Ibis de la bêlise et de la besLialilé.
Quel regard animait cette figure ingrate ? Telle était la question que se posait le gentilhomme.
L'inconnu ouvrit les yeux, qu'il referma presque aussitôt.
— J'ai l'aim ! prononça-il d'une voix mourante.
En entendant ces trois mois, le duc bondit de son siège. Comment ! un homme mourait de faim à côté de lui ! — de lui, repu et satisfait ! de lui qui avait les poches pleines d'or !
Où trouver meilleure occasion de développer celte charité proverbiale dont il avait donné tant de preuves et qu'il exerçait toujours avec une si simj)le libéralité?
— Vite ! ordonna t-il. Que l'on serve à manger à ce pauvre diable!
Pendant que les servantes dressaient le couvert dans la pièce voisine, Lucien demandait un verre de vin d'Esjjagne et, de sa propre main, le faisait avaler par pelites gorgées à ce maliicureux.
Ce vin généreux le récljauffa et lui rendit un peu de forces. Il ouvrit les yeux et promena sur ceux qui l'entouraient un regard soupçonneux.
— C'est bien ce que je pensais, se dit M. de La ïournaye. Le regard n'est pas franc.
Après avoir, lentement et presque avec défiance, considéré les assistants, les yeux de cet homme s'arrêtèrent enfin sur le duc, qui tenait encore le verre à la main.
— Qui (jue vous soyez, merci ! murmura-t-il.
Puis, remarquant presque aussitôt le riche costume de Toyage du gentilhomme :
— Oh ! pardon, monseigneur, dit-il en s'inclinanl avec un respect obséquieux.
Lucien l'examinait toujours, de plus en plus intrigué. Il avait vu tant de visages qu'il était devenu physionomiste. Il se plaisait à deviner, par la seule inspection du costume et des traits d'un individu, quel élaitson caractère et à quelle classse de la société il appartenait.
Cette fois, il se demandait si cet homme était un laquais, un petit employé ou un humble boutiquier.
Pendant ce temps, le couvert avait été mis et la servante posait sur la table un potage fumant, dont le parfum exquis vint chatouiller délicieusement l'odorat du pauvre diable.
— Venez, lui dit le duc, votre souper vous attend.
— Mon souper ! fit l'inconnu avec surprise, mais avec plus encore d'avidité.
— Tenez, reprit Lucien en lui montrant la table toute prête.
— C'est vrai !,.. balbutia le malheureux ébloui.
11 voulut se lever, mais il n'en eut pas la force. Exténué par le besoin. Irisé de fatigue, la tête un peu ébranlée par le verre de vin qu'il venait de boire, fl chancela et failli tomber.
Le duc le retint, le prit par le bias et le conduisit à sa place ; puis il lui servit une cuillerée de potage.
— Ne vous pressez pas, dil-il, vous avez le temps.
— Oh ! monseigneui'... murmura cet homme, confus de tant de bontés.
— Mangez, mangez, Ut Lucien. Vous me remeicierez après.
L'inconnu ne se fit pas prier. La vue de cette table, couverte déjà de quehiues mets appéiissauts lui avait rendu toute sa présence d'esprit. Il ne chercha pas à s'expliquer d'où lui tombait celle bonne aubaine; il ne vit qu'une chose: c'est qu'il pouvait manger à discrétion.
Sur-le-champ il attaqua le |)0lage — et de la belle façon !
Afin de laisser à cet homme touie sa liberté d'allures, M. de La Tournaye alla rejoindre Martial, qui l'attendait.
Naïuiellement, ils devisèrent de ce qui les intéressait le plus en ce moment, c'est-à-dire de Maiceile et du baron.
MONSEIGNEUR 6i3
Vers dix heures, ils allaient se retirer dans leur apparlemeat et avaient môme franchi déjà quelques marches de Tescalier, quand le duc s'arrôla brusquement.
— Mais j'y songe, dit-il, le personnage que nous avons laissé en bas a dû se trouver dans les environs de Pontoise à l'heure où M. de Pierre.-Lisse l'a (piiUé... l'eut-être a t-il rencontré ce carrosse qui nous occupe tani...,
— En elîet, approuva Martial.
— Montez., fit Lucien, ie, vais l'interroger, moi.
Aussitôt il revint sur ses pas et entra dans la petite salle où l'inconnu venait d'achever son repas.
Celui-ci, en apercevant le gentilhomme,, se leva précipitamment.
— Ah! monseigneur, s'écria-t-ii, je vous dois la vie! Je ne l'oublierai jamais.
— Ainsi, vous êtes bien, tout à faitbien? tlemanda le duc.
— On ne peut mieux, monseigneur, et prêt à l'aire toutce qu'il vous iilaira, si, par bonheur pour moi, mes services pouvaient vous être utiles.
— Peut-être;., répondit Lucien.
— J'en serais heureux au-delà de toute expression, monseigneur.
— Où étiez-vous aujourd'hui entre quatre et cinq heures du soir? interrogea M.deLaTournaye.
— Sur la route de Conflans à Pontoise, où je cherchais vainement un giie et un souper.
— N'avez-vous pas rencontré un carrosse attelé de deux magniliques chevaux et derrière lequel se lnnaient deux laquais?...
— En livrée bleue, galonnée d'or? interrompit l'inconnu.
— Précisément.
— Si fait, monseigneur, je l'ai rencontré. J'ai môme tendu la main vers ceux qui s'y trouvaient, mais hélas ! sans succès.
— Ainsi vous avez vu les personnes que cette voiture emportait?
— A peu près oui, monseigneur?
— Combien étaient-elles?
— Trois: un vieillard, un homme mûr et une jeune fille.
— C'est bien cela! fit joyeusement Lucien.
— Et môme, ajouta son interlocuteur, il m'a semblé reconnaître parmi ces trois personnages... mais je ne saurais l'affirmer, reprit-il, le carrosse roulait avec une rapidité telle que je n'ai pu distinguer nettement ses traits.
— Les traits de qui?'
— De riiomme mûr,
— Vous croyez donc le reconnaître?
— Oui, monseigneur'.
— Et... selon vous... quel serait ce gentilhomme?
— Le baron de Pierre-Lisse.
Lucien ne fut pas maître d'un mouvement de surprise.
11 considéra longuement l'homme qui te trouvait en face de lui et h«^ita à poursuivre son interrogatoire, car c'était lui révéler l'imporlance qu'il attachait à ces renseignements.
Cependant, au bout de quelques instants il mit de côté tout scrupule.
— Comment vous nommez-vous? demanda- t-il.
— Landry, monseigneur.
— Eh bien! monsieur Landry, l'accident qui nous a mis en présence peut devenir pour vous une source de fortune, si, comme vous me l'afOrmiez tout à l'heure, vous êtes disposé à me servir.
— Ma reconnaissance et mon intérêt m'en font un devoir impérieux, répondit Landry.
— Et pour commencer, reprit le duc en lui jetant sa bourse, prenez ces quelques louis... pendant un certain temps, du moins, vous êtes sûr de ne pas mourir de faim.
— Comment! s'écria Landry dont les regards élincelèrent, cet or est à moi-!- ■ — Dès à présent, oui, et il ne tient qu'à vous d'en gagner davantage.
— Parlez, monseigneur, je suis à vos ordres.
En disant ces mots, Landry caressait de ses doigts enfiévrés^ la bourse que M. de La Tournaye venait de lui donner.
— Etes-vous prêt d'abord à répondre aux questions que je vais vous poser?
— Je suis à vos ordres, monseigneur.
— Eh bien! qui ôtes-vous? D'oîi venez-vous et où allez-vous?
— Je me nomme Landry, j'arrive de Lille et je vais... je ne sais où.
— Mais comment en ôtes-vous réduit en l'état où je vous ai trouvé? Vous n'êtes pas un mendiant de profession ; vos habits, quoique souillés de poussière, indiquent même une certaine aisance.
— C'est vrai... oui, monseigneur... J'avais tout cela.
— Et vous ne l'avez plus ?
— Je n'ai plus rien ! gémit Landry.
— Que vous est-il arrivé? Voyons, parlez, fit le duc avec bonté.
— Oh ! c'est bien simple, monseigneur, répondit Landry. Il se recueillit quelques instants.
— J'étais, il y a une vingtaine d'années, au service d'un gentilhomme qui habitait la Normandie, commença-t-il, lorsque je me trouvai posssseur d'une petite somme de vingt mille francs.
— Gagnée au service de votre maître ? demanda Lucien.
— Non, monseigneur... fit Landry en baissant les yeux.
— Un héritage alors?
-— Justement, s'empressa de répondre l'ancien valet. Aussi, continua-t-il, ne voulant pas demeurer plus longtemps en service, je quittai mon maitre etja me dirigeai vers le Nord, sans trop savoir où je m'arrêterais. Je n'avais plus de famille, j'étais libre, je m'en remis au hasard du soin de me conduire. J'arrivai à Lille.
Là, je fis la connaissance d'une jeune et jolie fiHe, qui servait dans l'auberge où j'étais descendu. Je lui fis la cour, pour me distraire d'abord, puis je me pris à l'aimer sérieusement et je finis par l'épouser.
Il toussa légèremcnl, e;i môme temps qu'il posait un doigt sur ses lèvres. (Page 851.)
C'était la fille d'un cultivateur, chargé de famille, qui demeurait aux environs. Il me proposa de me fixer auprès de lui et se fit fort de me trouver une maisonnette, entourée de quelques lopins de terre, dans laquelle je pourrais goùler le repos auquel j'aspirais.
— J'acceptai. Un mois après j'étais installé dansunejolie petite fermeetjeme laissais vivre. Ma femme connaissait à merveille tous les détails derexploiialion, à laquelle je n'entendais rien. Tout marchait do:ic au gré de mes désirs,
106'"'^ Liv. lOU
lorsque, dix ans après, elle mourut en mellant au monde une fille que j'appelai Désirée.
De là, datent tons mes malheurs. J'aurais dû, ainsi que me le conseillait mon beau-pèi-e, vendre ma ferme, que j'étais incapable de faire valoir; mais j'y avais été si heureux, je m'y trouvais si bien, que je ne pus pas m'y résoudre.
Insensiblement, je mangeai le peu que je possédais, je fis des dettes, de sorte qu'il y a deux mois je fus obligé de quitter la maison que j.'habitais. J'étais ruiné de fond en comble !
Un malheur n'arrive jamais seul. Ma fille, que son grajid-père avait recueillie, pendant que j'essayais k Lille de reprendre mon ancien état de valet de cliambre, mit le feu à ses vêlements un jour qu'elle était restée seule et périt, horriblement, brûlée, an milieu des plus cruelles souffrances.
Alors, saisi d'horreur pour ce pays qui m'avait tout pris, je m'en allai tout droit devant moi... C'est ainsi qu'à bout de forces et de ressources je suis arrivé à rontoise, où je serais mort de faim, sans doute, si votre main généreuse ne s'était tendue vers moi.
Pendant ce court récit, le duc n'avait cessé de regarder Landry avec attension.
De môme qiJ'il ne s'était pas trompé sur l'état de ce personnage, de même il ne croyait pas'avoir fait fausse route en le jugeant cupide et dissimulé.
En effet, Landry avait montré quelque embarras lorsqu'il s'était agi des vingt mille livres dont il prétendait avoir hérité.
Lucien pressentit un mystère dans l'origine de cette somme, — mal acquise prabablement, puisqu'elle avait entraîné tant de malheurs à sa suite.
— Mais, fit-il observer, votre histoire né me dit pas comment vous avez connu le baron de Pierre-Lisse.
En entendant prononcer ce nom, Landry se redressa vivement. Une expression de haine el de colère se refiéta sur son visage. M. de La Tournaye i-emarqua ces drs])Ositions hostiles. -^ On dirait que le baron ne vous a pas laissé de bons souvenirs, insinua-l-il.
— C'est vrai, conl'essa Landry.
— Où et comment Tavez-vous connu? Etait-ce en iXormandie ?
— Oui, monseigneur.
— Avant votre départ pour Lille?
— Naturellement.
— . Vers 1758, alors...
— El même un peu avant.
— Etiez- vous donc à son service quand vous avez quitté le pays?
— Non, se (iéfendit vivement Landry, j'étais au service d'un de ses amis. — - En ceca^, dwi vient l'inimitié qu'il semble vous avoir inspirée?
— Monseigneur, répondit Landry d'une voix sombre, il est certaines questions auxquelles je ne saurais rej)ondre, pour le moment du moins, quelque engage ment que j'aie pris envers vous...
MONSEIGNEUR s;"?
— Ah î fit simjjlement Lucien, pressenlani de plus en plus un gros mystère.
— Qu'il vous suffise de savoir qu'à dater de ce jour, je n'aurai pas de cesse que je n'aie découvert la retraite de M. de Pierre-Lisse. C'est même beaucoup à cause de lui que j'avais l'intention de m'ariêter à Pontoise.
— Vous avez donc grande envie de \b rencontrer ? demanda le duc.
— Comme vous, oui ; monseigneur.
— Comment! qui vous a dit?...
— Oh ! monseigneur, ne vous en défendez pas, dit Landry, en souriant. L'intérêt avec lequel vous vous inquiétez de ce carrosse, le vif désir que vous nin!ii''p,>f(^z d'apprendre tout ce qui concerne le baron...
— Eh bien! j'en conviens, avoua Lucien. Je n'essaierai donc itlus dy vous arracher vos secrets ; je vous demanderai si, poui"suivant chacun le même but, pour des motifs évidemment différents, vous consentez à me servir...
— De quelle façon?
— En m'indiquant l'endroit où le baron ^ o.^i it-fugié, dans le cas où vous le découvririez avant moi.
— Je vous le promets, monseigneur, dit Landry avec un accent de vérité auquel il n'était pas possible de se méprendre. Et môme...
il s'airéla, Ciaigiiant évidemment de se compromettre.
— Achevez, fit M. de La Tournaye, vous n'aurez à vous repentir, je vous le jure! ni de votre confiance, ni du zèle que vous déploierez à mon servi»
— J'en suis persuadé, monseigneur. Vous vous êtes montré si boa ti .-i secourable envers moi, — moi, que tant de cœuis impitoyables avaient repoussé ! — que je ne vous cacherai rien de ce qu'il m'est possible de vous révéler.
— A la bonne heure ! s'écria curieusement le duc.
— Si je liens tant à me trouver en face du baron , poursuivit Landry, c'est que je veux avoir avec lui un entretien d'où dépend tout mon avenir. Dans le cas où M. de Pierre-Lisse m'accueillerait bien, comme je l'espère, je me contenterais, ainsi que je vous l'ai promis, de vous indiquer sa demeure: dans le cas contraire, je m'engage à vous fournir contre lui de telles armes qu'il sera complètement à voire merci.
Décidément Lucien ne s'était pas trompé.
Entre le baron et Landry il y avait un secret iuiMoraint, — secret que Landry se projiosait sans doute d'exploiter, pour sortir de la misère à laquelle ses malheurs l'avaient réduit.
Quelques envie qu'eût le duc d'aUeindre M. de Pierre-Lisse, il lui répugnait d'associer directement à son œuvre un homme dont il avait deviné déjà les mauvais instincts.
Au lieu dt3 lui proi)Oser de se joindre à sa ])elile troupe et de lui communiquer le |)lan qu'il avait adojUé; il se contenta donc d'en faire un auxiliaire utile do.'it il serait aisé de se débarasser ensuile avec de l'argent.
— Soit! j'accepte, dit-il. Le jour où vous ajjporlercz ces précieux r iseigne* meuls, il y aura cuKiuante louis pour vous.
p^j, LE SECRET D'OR
— Mais OÙ VOUS retrouvera i-je? demanda Landry, dont l'appât d'une si belle récompense avait éveillé la cupidité.
— Ici même, dans quatre jours, répondit Lucien.
— Bien. C'est aujourd'hui lundi 28 juin, je serai donc ici vendredi, 2 juillet.
— C'est cela.
— A quelle heure ?
— A midi.
— Je n'y manquerai pas, dit Landry.
— Un mol encore lit le duc en se levant. A quel endroit précis avez-vous rencontré le baron?
— A moitié chemin de Pontoise et d'Eragny.
— Eragny n'est-il pas sur la rive gauche de l'Oise
— A vingt minutes de Ponloise, oui, monseigneur.
— Et dans quelle direclion roulait le carrosse?
— Dans la direclion de Conflans.
— Il suffit, dit Lucien. Maintenant, n'épargnez pas l'or que je vous ai donné. Je vous tiendrai compte, et largement, de tout ce que vous aurez dépensé.
Monseigneur me comble, fit Landry, qui s'inclina respectueusement,
M. de La Tournaye sortit et alla rejoindre Martial. Papillon et Germain se
trouvaient également là, attendant les ordres de leur maiti-e. Il leur fit part de ce quïl venait d'apprendre et n'eut pas de peine à leur
démontrer combien était précieux^ le concours de la nouvelle recrue qu'il avait
faite.
Il fut donc définitivement arrêté qu'un délai de trois jours était nécessaire pour explorer à fond les bords de l'Oise jusqu'à sou embouchure, c'est-à-dire jusqu'à Conflans, et que le vendredi 2 juillet chacun reviendrait à Pontoise, pour y rendre compte du résultat de son expédition.
Les choses ainsi réglées, ils regagnèrent leur chambre.
Le lendemain malin, au petit jour, Papillon se leva, acheta dans une cabane qui se trouvait au bord de l'eau tous les ustensiles de pêche qui lui étaient indispensables et se mit en route.
Au moment où il s'éloignait, il aperçut Martial qui sortait de rhôtellerie.
Ils se saluèrent de la main et s'éloignèrent, chacun dans la direction qui lui avait été assignée.
Papillon traversa le pont pour prendre la rive droite, le jeune comte descendit la rive gauche... Au boul d'une heure, ils s'étaient perdus de vue.
Mariial avait fini par se résigner, il avail compris qu'il importait de n'avancer qu'à pas lenls , d'interroger maison par maison et pour ainsi dii'e pierre par pierre loul ce qui, hommes ou choses, pouvait avoir à ses yeux quelque valeur.
De son côié. Papillon ne négligeait rien.
Aussi Lucien, qui devait suivre à quelques pas en arrière le même chemin que parcourait le brigadier et qui se fiait à l'intelligence du vieux soldat, résolut de se rendie àPaiis, afin de rassurer llaymonde et de la préjiaivr à l'absence Je •lueliues jouis qui avait été reconnue nécessaire.
-^ Demain, pensa-t-il, je reprendrai mon itinéraire et je ne tarderai pas à rejoindre Papillon.
En elTet, dès que Germain se fut éloigné à son tour, Lucien monta à cheval el galoppa vers Paris.
Il y trouva Raymonde fort alarmée. Elle s'était imaginé, d'apiès ce que lui avait dit son mari, qu'il allait revenir le soir même avec Marcelle.
Le duc la rassura, lui ex])liqua de quelle façon le baron s'étaii momentanément dérobé à leurs recherches et lui fit comprendre que la plus grande prudenx était indispensable pour ne j)as pousser à bout avant l'heure un homme qui, comme M. de Pierfe-Lisse, semblait prêt à employer les expédients les plus violents.
Raymonde se laissa convaincre par tant de bonnes raisons. Afin de lui rendre tout le calme dont elle avait besoin, Lucien passa la journée auprès d'elle.
Vers six heures du soir, il fit seller un autre cheval, repartit pour Pontoise, où il arriva vers huit heures et demie, et se fit servir à souper.
Naturellement il n'y avait rien de nouveau. Aucun de ses compagnons n'était revenu.
Pendant celte longue journée. Papillon était descendu jusqu'à Jouy, jetant çà et là sa ligne à l'eau, à côté de tous les groupes de blanchisseuses qui émaillaienl le bord verdoyant de la rivière, s'informant de tous côtés, mais sans succès.
Il résolut de passer la nuit à Jouy dans l'unique auberge qui s'y trouvait.
L'hôte lui ayant fort vanté le vin d'Andrézy, dont il paraissait très gourmand, le brigadier l'invita à souper, but avec plaisir quelques bouteilles de cette agréable piquette et réussit à si bien griser son convive, que celui-ci n'eut bientôt plus rien de caché pour lui.
Malheureusement, parmi toutes confidences que lui arracha Papillon, il n'y en avait pas une qui eût la moindre analogie avec l'alTalre qui l'intéressait le plus.
Le brigadier monta dans sa chambre et, le lendemain, à l'aurore, se remit en route.
Il était cinq heures du soir, lorsqu'il arriva en face de Neuville. Il avait inutilement parcouru tout le pays environnant ; il était brisé de fatigue. Il se laissa tomber sur l'herbe drue, monta sa ligne et la jeta au fil de l'eau.
En face de lui se trouvait une magnifique propriété, bordée d'une haie vive, qui longeait la rive gauche de l'Oise, et dont l'œil pouvait à peine mesurer la longueur.
A droite de ce parc immense, il apercevait un chemin qui descendait vers un abreuvoir, et, à l'extrémité de ce chemin, il distinguait à travers les arbres les premières maisons de Neuville.
Tandis qu'il admirait l'étendue de ce beau domaine, son attention se concentra sur un élégant pavillon, récemment bâti à l'angle droit du pai'c el au coin du petit chemin, dont il était séparé par un large fossé.
Ce pavillon, construit en pierres de taille et d'une élégante architecture, n'avait qu'une haute el large porte-fenêtre, devant laquelle régnait un grand balcon formé de balustres. Cette fenêtre donnait sur la riviéie.
Evidemment le pavillon avait été bâti tout exprès pour que les habitants du
cliâleau pussent jouir du délicieux panorama que l'Oise offrait, en amont elen aval, aux regaiils enchantés des curieux.
La funôire était ouverte. Donc la propriété était habitée. A qui appartenaitelle?
Le brigadier l'observait de temps à autre, tout en suivant des yeux son bouchon,, qui lui donnait beaucoup d'ouvrage! Ça mordait, en effet, et ça mordait ferme !
Noire pécheur 'était ravi. Il voyait se gonfler à chaque instant les mailles du filet dans lequel il enfermait ses prisonniers, quand il négligea subitement son bouchon, sans se soucier de l'irrévérence persistante avec laqaelle le gardon le faisait ])longor. C'est qu'il avait vu entrer dans le pavillon un vieillard et une jeune lille, dont il cherchait vainement à distinguer les traits.
La jeune fille s'était assise, oa plutôt s'était laissée tombée sur un siège placé à l'angle de la fenêtre. Par-dessus les balustres et la rampe de pierre du balcon, le brigadier n'apercevait plus que sa tête, qui était jeune et couronnée de superbes cheveux noirs.
Quant au gentilhomme âgé qui se trouvait auprès d'elle, Papillon lo V05'ait mieux. Le vieillard, debout et découvert, se tenait sur le balcon, tournant le dos à la rivière. Il s'exprimait avec animation. Non-seulement on le devinait à ses gestes, mais encore quelques éclats de voix vibraient de temps en temps dans l'air et purveuaienl aux oreilles du vieux soldat.
Ce qu'il regardait surtout, c'était la jeune fille. Et plus il la regardait, plus, malgré la distance qui l'en séparait, il croyait saisir une ressemblance singulière avec Marcelle ! ■ ■
Comment s'en assurer? La rive gauche ne faisait point partie de son itinéraii'e. C'était à Martial et à Germain qu'elle avait été spécialement dévolue. — Tant pis ! s'écria le brigadier, emporté par une irrésistil)le curiosité. " Laissant là ses engins dé pêch€, il remonta le courant de l'Oise, de manière à ne pas être aperçu, se déshabilla derrière un saule, fit de ses habits un paquet, qu'il assujetlit sur sa tête avec un mouchoir, et se laissa glisser tout doucement dans la rivière.
Dèiix minutes après, il abordait sur la rive opposée.
De ^e côté là, nul arbre protecteur ne pouvait lui prêter son ombrage, mais une haie vive séparait des champs voisins le petit chemin qui sei-pentait le long de la rivière.
Il trouva à point nommé un passage, se blottit derrière la haie et revêtit à la hàle ses habiLs, que pas une goutte d'eau n'avait mouillés; puis, se rapprochant indolemment du pavillon, qu'il ne perdait pas de vue, prêtant l'oreille au moindre bruit, il fut assez heureux pour atteindre, sans avoir été découvert, la petite route à l'angle de laquelle avait été bâti ce pavillon.
Il aurait bien voulu raser le mur de clôture, paiTenir jusqu'aux assises mêmes, se blottir sous le balcon et écouter.
C'était dans ce but unique qu'il avait manoeuvré avec tant de sage lenteur. Malheureusement, une insurmontable difficulté se pré.senla.
Enti'e !e mur et la roule qui conduisait à Neuville, s'étendait un fossé, large de dix pieds, profond de six. ou huit, au fond duquel courait une inextricable végétation d'épines et de ronces, si bien entrelacées que le feu seul aurait pu s'y frayer un passage.
Atteindre le pied du mur aurait donc été absolument impossible.
Les mains dans les poches, bayant aux corneilles, mais le plus doucement qu'il put, Papillon continua donc à s'avancer.
Il n'était plus qu'à dix pas du pavillon, lorsque cette phrase arriva jusqu'à lui.
— Je vous jure, mademoiselle, que je vous entourerai toujours de mon respect; mais il faut vous résoudre à prendre un parti...
La jeune fille ne répondait pas.
— Si ce n'est pas dans votre intérêt, reprit le vieillard, que ce soit du moins dans l'intérêt de voU'e père. Je conviens qu'il ne mérite pas une déférence exagéréede votre part, mais il est votre père, malgré tout, et il a dioit à votre £0llicitude. Or, il me presse de tenir l'engagement que j'ai pris envers lui, et je ne peux le faire que si vous consentez...
Un cailiou venait de se briser sous le pied du brigadier. Ce bruit fil tressaillir le vieux gentilhomme.
— Quelqu'un ! dit-il, sans se donner la peine de réprimer un mouvement d'humeur.
Le vieux soldat poursuivit son chemin. Au moment où il passan acvcini la fenêtre du pavillon, il vit distinctement la jeune fille.
Profitant sans doute de l'incident qui venait d'interrompre la conversation, elle s'était levée et saluait cérémonieus.?ment .'e vieillard.
Papillon eut toutes les peines du monde à se contenir... il veniiii d,-' reconnaître Marcelle!
Mais elle ne l'avait pas vu, et il tenait à attirer son attention.
Pendant que le vieux gentilhomme lui tournait encore le dos, il toussa légèrement, en même temps quïl posait un doigt sur ses lèvres.
Au son de cette voix bien connue, Marcelle jeta un regard sur le chemin. A son tour, elle reconnut le brigadier.
Malgré le silence prudent que le geste de Papillon lui recommandait, elle ne put pas retenir un petit cri de joyeuse surprise ; mais, comprenant aussitôt la faute qu'elle avait commise, elle porta vivement la main à soi) pied.
— Oh! fit-elle avec une expression de souffrance j)arlaitement jouée, mon pied a tourné... je me suis fait un mal !...
Le vieillard ne paraissait pas dupe de cette défaite. Il se retourna brusquement, mais déjà Pa; illon, les mains dans les poches et se dandinant insomiamment, coiitinuait à suivie le cours de la rivière et s'éloignait, sans jeter un regard en arrière.
Quant à Marcelle, elle appelait de sa voix ia plus douce le vieux gentiilionime.
— Monsieur le marquis, dit-elle, soyez assez bon pour m'offrir votre bras jusqu'au cliûleau. Je crois vraiment que je vais boiter.
— Comment donc! s'empressa de répondre le galant suranné.
Mais, lout en arrondissant son bras et en faisant sa bouche en cœur, il plongea sur le chemin un dernier regard, à la fois plein de défiance et chargé de menaces.
Le brigadier se garda bien de faire un monvOTnent,
Il marchait toujours du môme pas indolent, promenant sur sa gauche un œil curieux et examinant avec soin la vaste propriété le long de laquelle il acheminait.
A trois cents pas de la haie qui servait de clôture à ce parc immense, il vit un grand corps de bâtiment, composé d'un rez-de-chaussée, d'un étage, et d'un toit couvert en ardoises, dans lequel des œils-de-bœuf avaient été ménagés de distance en distance.
Au lieu de se développer perpendiculairement à l'Oise, la façade du château, assez belle et d'un style assez correct, s'étendait sur le parc. Une grande cour intérieure, des perrons élégants, une terrasse, ornée d'orangers et de grenadiers, donnaient à cette résidence d'été une vague ressemblance avec le palais de Versailles, dont elle était une réduction assez exacte.
Certainement elle appartenait à quelqu'un de fort riche et occupait une vaste ■superficie, car Papillon avait beau interroger les massifs, les pelouses, les corbeilles de fleurs multipliées à l'infini, il ne parvenait pas à en sonder les profondeurs.
Comme il atteignait l'extrémité de la haie, qui ne mesurait guère moins d'un quart de lieue, il aperçut une jeune et fraîche paysanne qui faisait paître sa vache dans la prairie voisine.
Il s'approcha d'elle.
— A qui appartient cette magnifique propriété ? demanda-t-il.
— A M. le marquis de Bellaire, répondit-elle.
Papillon prêta l'oreille. Ce nom ne lui était pas inconnu ! Où donc l'avait-il déjà entendu prononcer?
— Et le marquis habite ce château avec sa famille? reprit-il.
— Je ne saurais vous le dire, monsieur. Il y a fort longtemps qu'il n'est venu à Neuville.
— Comment ! il a abandonné cette délicieuse retraite? Pourquoi donc?
— Je l'ignore. Il y venait, ou plutôt M™* la marquise y venait autrefois très régulièrement tous les élés, la pauvre dame ! Mais il paraît qu'elle a élé atteinte d'une maladie grave, que les médecins n'ont jamais pu guérir, et depuis ceUe époque, nous ne l'avons plus revue ..
— Y a-t-il longtemps?
— Sept ou huit ans.
— Est-ce qu'elle est morte?
— Je ne l'ai pas entendu dire.
— Et le marquis est seul au châleau?
— Eh bien! marquis, lui dit-il, toujours fidèle à cet Opéra? (Page 8j7.)
— On prétend qu'il y a amené de la compagnie.
— Qui donc?
— Ali! dame... fit la paysanne en riaiii, vous m'en demandez trop long, monsieur. C'est bien assez d'avoir mon homme, mes enfants et ma vache à soigner! Je n'ai pas le lenips de m'occuper de ce qui se passe là-dedans.
— Merci toujours, ma brave femme, dit le brigadier. Tenez, prenez ce petit écu pour acheter des friandises à vos nurniols.
lOT-"' Liv. 107
— C'est pas de refus pour les péttols, répondil-elle avec un sourire qui montrait des dénis superbes et qu'elle accompagna d'une gracieuse révérence.
Papillon s'éloigna.
II avait remarqué que la paysanne n'avait pas manifesté pour le marquis une vénération profonde, tandis qu'elle avait parlé delà marquise avec une sorte de regret.
— Cela prouverait, pensa-t-il que M. de Bellaire n'eçt pas très aimé dans le pays... mais où diable, reprit-il, ai-je entendu ce nom-là?
Il s'assit sur la berge et se prit à rénéchir. Soudain il se frappa le front.
— Le marquis' de Bellaire?... s'écria-t-il. Ah ! je me souviens!... C'est ce propriétaire rapace qui a mis le père Brahma et Marcelle à la porte de sa maison et qui a fait vendre leurs meubles à l'encan! Oui, c'est cela... Parbleu! un tel homme élai'. bien fait pour s'entendre avec le baron!
Papillon était fort embarrassé. Il connaissait la retraite de Marcelle, il savait le nom de celui qui avait donné asile au baron. D'après le fragment de conversation qui était venu jusqu'à lui, il devinait que MM. de Bellaire et de Pierre- Lisse négociaient une ti'ansactlon, dont la jeune fille était l'enjeu.
Que faire? Ce n'était que le surlendemain que rendez-vous était pris à Pontoise. Fallait-il attendre un jour encore pour communiquer àLucien et à Martial la découverte qu'il venait de faire? Mais, pendant cette longue journée, Marcelle resterait en butte aux obsessions de son père et du marquis! Par faiblesse, par intimidation, par ruse, elle pouvait devenir leur victime!...
Papillon n'hésita plus. Il résolut de revenir sur ses pas, de rejoindre Martial et Germain, qui ne manqueraient pas de s'arrêter à Neuville ; après quoi, il enverrait Germain au-devant de son maître, afin d'empêcher le duc d'aller plus loin.
En conséquence, il rebroussa chemin.
Il était environ sept heures du soir. Le soleil venait de disparaître derrière les coteaux qui dominaient la vallée de l'Oise. Les masses verdoyantes des arbres touffus se découpaient crûment sur le ciel embrasé, dont la lumière flamboyante et empourprée les rejetait dans l'ombre.
Le brigadier ne songeait guère à contempler les magnificences du paysage. Il se dirigeait vers le petit chemin qui conduisait à Neuville.
En passant devant le pavillon, il observa que la fenêtre en était fermée. Donc Marcelle n'y reviendrait probablement pas de la soiréii.
Il tourna à droite et s'engagea dans le chemin. Les arbres centenaires dont la propriété du marquis était plantée le recouvraient de leur ombre épaisse.
Papillon put s'assurer que, de ce côté, le château était défendu, en elîet, par ce même fossé large et profond devant lequel le vieux soldat avait été forcé de s'arrêter une première fois.
Arrivé au bout du chemin, il aperçut, toujours sur sa droite, un vaste portail formant demi-lune, surmonté de vases richement sculptés, et dont une lourde porte interdisait l'accès. C'était évidemment l'entrée principale.
Presque en face de cette porte se trouvait une auberge. Fichée dans le mur.
une enseigne de tôle peinte représentait un soleil, légèrement dédoré par le
temps.
N'importe. Cette auberge semblait placée là tout exprès j)our observer ceux qui entraient au château ou ceux qui en sortaient.
Le brigadier s'assit sur le banc de pierre qu'on trouvait, en ce temps-là, nonseulement à la porte des hôtelleries, mais encore à ia porte de ju-esque toutes les maisons.
L'hôte accourut.
— Mon ami, lui dit Papillon, j'attends ici deux ou trois de mes amis; préparez-nous à souper.
— Avec plaisir, monsieur. Faudra-t-il aussi vous proparer des chambres?
— Je vous le dirai plus tard. Un mot seulement. Y a-t-il à Neuville d'autres auberges que la vôtre?
— Des cabarets, oui; mais d'autre auberge, non, répondit l'hôte.
— Bien, fit le brigadier en le congédiant du geste.
A partir de ce moment, il ne quitta pas des yeux la j)orte du château Malheureusement elle demeura rigoureusement close.
Depuis une heure, il était là, immobile et attentif, quand, au tournant de la route, il aperçut le comte de Lally.
Il se leva et lui fit signe d'avancer. Martial accourut.
— Vous ici! s'écria-t il. Vous avez donc quitté la rive gauche? Il y a donc du nouveau?
— Je le crois bien, fit Papillon à voix basse. Silence! ajouta-t-il plus bas encore.
Il prit la main du ieune gentilhomme et le fît asseoir à côtô de lui. . — Et Germain? demanda-t-il.
— J'ai cru l'apercevoir, causant avec un paysan, au moment où j'entrais dans ce village pour m'y rej)Oser.
— Parfait ! dit le brigadier. Alors il va venir.
— C'est probable.
— Attendons-le; nous l'enverrons au-devant de Lucien, et dès que nous seloiis réunis tous les quatre autour du souperque j'ai commandé, nous aviserons...
— A la bonne heui"e ! car j'ai du nouveau aussi, fit confidentiellement Martial.