‹ MonseigneurChapitre 3 sur 48 · LE CONVALESCENT · texte numérisé non relu

LE CONVALESCENT

Vingt et un ans se sont écoulés entre les événements que nous avons racontés et ceux qui vont faire Tobjet de ce récit véridique— vingt et un ans pendant lesquels les choses ont bien changé de face !

Louis XV n'est plus ce monarque modèle d'autrefois, ni ce mari tidèle et consciencieux que l'on admirait jadis.

Sous la funeste influence des jésuites, dont la puissance est à son apogée, et qui rêvent de gouverner en maîtres notre beau pays de France, Marie Leczinska, par une froideur calculée, a éloigné de la couche nuptiale son royal époux.

Naturellement, Louis XV est allé goûter ailleurs ces joies du mariage, dont la reine prétendait le sevrer.

Les occasions ne lui ont pas manqué. Le nombre de ses bonnes fortunes a acquis un chiffre incalculable.

En vain les jésuites ont voulu lui donner une maîtresse de leur choix. Sa Majesté, qui se soucie fort peu de la politique et de la religion quand il s'agit de ses plaisirs, ne s'est pas prêtée à ces perfides calculs.

Après avoir jeté le mouchoir à toutes les beautés complaisantes qui briguaient la faveur d'être déshonorées par lui, son choix s'est fixé sur M'" Jeanne-Antoinette Poisson, fille adultérine de M"' Poisson et d'un fermier général nommé Le Normand de Tourneheim, dont elle avait épousé le neveu, M. Le Normand d'Etiolés.

Pour l'élever jusqu'à lui, le roi l'a créée marquise de Pompadouretla foule des courtisans s'est inclinée devant elle.

Plus que jamais la licence et le libertinage sont à l'ordre du jour. Parti de haut, l'exemple a trouvé de nombreux imitatem's dans la noblesse. La bourgeoisie elle-même, qui jusqu'alors avait vaillamment tenu tête à la corruption, s'est laissé gagner par le poison subtil.

Le désordre est parlout : dans les finances, dans Tarmée, dans la marine, dans la magisLi-aiLU'e, dans le clergé.

La France croule de toutes parts. Le traité de Forbach, conclu en 1757 par l'abbé de Bernis, n'est que le prélude des affronts que l'Europe va ncus infliger.

La légèreté du roi, ses dépenses exagérées, l'impéritie de ses ministres, nous po*"=«;ent vers une ruine prochaine. Comme nous avons perdu l'Inde malgré le dévouement du comté de Lally-ToUendal, nous allons perdre le Canada malgré le courage du marquis de Montcalm.

Vaincu sur terre, vaincu sur mer principalement, notre pays désemparé s'acheminait vers le traité honteux qui devait être signé deux ans plus tard, à Paris, le 10 février 1763, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal.

Par ce traité, nous allions perdre l'Acadie, la Nouvelle-Ecosse, le Canada et ses dépendances, l'île du cap Breton et toutes les îles situées dans le golfe et sur le fleuve de Saint-Laurent. Nous perdions encore nos établissements aux îles caraïbes de Saint-Vincent, de la Dominique, de Tabago, etc.

Dunkerque devait être démantelé sous la surveillance d'un commissaire anglais, «■hargé de présider au comblement du port et à la démolition de ses murailles.

"os possessions sur les côtes du Coromandel, de Malabar, du Bengale et de toutes les Indes orientales étaient rendues à ceux qui les possédaient avant la fuerre, et et aux Français seulement il était interdit d'y envoyer des troupes.

Nous rendions Tile de Minorque et le fort Saint-Philippe à l'Angleterre, l'élec- *orat de Hanovre au roi, à l'Allemagne tout ce que nous lui avions pris.

Notre or, notre sang étaient dépensés en pure perte ; nos plus belles et nos plus anciennes colonies étaient à jamais perdues.

On ne paraissait guère se douter de cela à la cour du roi Bien-Aimé. Fêtes coûteuses, soupers fins, ballets luxueux, comédies montées à grands frais, se succédaient tous les jours à Versailles et dans les résidences royales, voire même dans les nombreux châteaux ou hôtels que le roi avait libéralement octroyés à la favorite.

Ce n'était rien pourtant. La famine ne nous avait pas atteints jusqu'à présent. Sa Majesté ne spéculait pas encore su es farines.

Au dedans nous n'avions même plus le respect de nous-mêmes; au dehors, nous étions sans prestige, malgré les prodiges de valeur que nos troupes accomplissaient inutilement en Allemagne.

Jeunes ou vieux, nos pauvres soldats se battaient bien, pourtant. De temps en temps il en revena-*, à Pans, qui, après avoir été blessés ou mutilés dans cette guerre inutile que nous soutenions encore, venaient au sein de leur famille passer leur convalescence ou se condamner à une stérile oisiveté.

Certainement c'était à cette catégorie de blessés qu'appartenait un jeune lieutenant <.es carabiniers, qui se promenait au soleil, le long des quais, par une belle journée du mois de mars.

C'était un tout jeune homme de vingt-deux ans, brun, avec de grands yeux bleus sous des sourcils noirs parfaitement arqués. Son nez droit, aux narines mobiles et accentuées surmontait une bouche petite et bien dessinée. La moustache naissante

ne recouvrait pas entièrement la lèvre rebondie, mais un peu pâle, qu'elle ombrageait de son léger duvet.

Le menton légèrement saillant, les pommettes quelque peu proéminentes, le feu du regard dénotaient chez le jeune officier un grand courage joint à beaucoup d'énergie.

Sous l'uniforme rouge à parements bleus qu'il portait, le torse s'effaçait gracieusement, développant une large poitrine, bien plantée sur une taille souple et gracieuse.

La jambe, emprisonnée dans une culotte bleu de roi, était nerveuse et élégante, et se terminait par un pied bien cambré, qui disparaissait au fond de la botte luisante de cuir souple dans laquelle il était enfermé.

Les mains étaient longues et effilées, blanches, trop blanches même pour un homme et pour un soldat.

Le visage, du reste, était pâle ; les traits, un peu fatigués, portaient la trace de souffrances récentes.

Sans aucun doute, le jeune officier relevait de maladie. Probablement il avait reçu quelque terrible blessure et était entré depuis peu de temps dans la période de la convalescence.

Il marchait à pas lents, sans but, uniquement pour se promener et pour se réchauffer aux rayons du soleil printanier qui commençait à percer les nuages.

De temps en temps, il s'arrêtait pour aspirer à pleins poumons les bouffées d'air tiède et déjci parfumé que la brise lui apportait. Il contemplait la Seine, suivait de l'œil le sillage lumineux des barques qui la parcouraient en tous sens ; puis il reprenait sa promenade, souriant à tous ces objets familiers qu'il revoyait, au soleil bienfaisant qui l'inondait de sa clarté, aux jolies filles qui admiraient en passant son riche uniforme, heureux de renaître à la vie, d'assister à ce mouvement qui se faisait autour de lui. •

Peut-être avait-il vu la mort de bien prés, le pauvre lieutenant !

Tout en errant le long des quais, il avait atteint le quai de la Mégisserie, quand il aperçut un grand rassemblement, et, au-dessus de toutes ces têtes amoncelées, une épaisse fumée qui obscurcissait l'atmosphère.

Au même instant retentit ce cri sinistre :

— Au feu ! au feu !

Pressant brusquement sa marche indolente, il se dirigea vers l'endroit d'où partaient ces cris terribles.

Il arriva devant une étroite maison, qui n'avait pas plus de deux fenêtres de façade, et dans laquelle on ne pouvait pénétrer que par une porte étroite et basse.

A côte de cette porte, il y avait une mesquine boutique de vannier.

C'était dans cette boutique que le feu avait pris en l'absence du locataire

On ne s'était donc aperçu de l'incendie qu'au moment où, trouvant une issue, il s'était déclaré avec violence et avait envahi déjà tout le rez-de-chaussée, c'est-àdire le magasin et l'unique porte qui donnait accès dans la maison.

Aux cris poussés par la foule, deux locataires d'un des étages supérieures s'étaient précipités à la fenêtre.

Comprenant quel danger les menaçait, ils avaient essayé de fuir par l'escalier et par la porte ; mais la flamme et la fumée leur avaient barré le passage et lee avaient forcés de rentrer chez eux.

Le péril n'en était que plus imminent. Puisque fuir par la porte était impossible, il fallait fuir par la fenêtre avant que le feu eût atteint leur appartement.

Là était la difficulté.

Fort heureusement, ces deux locataires étaient les seuls qui eussent été surpris par l'incendie ; ceux qui habitaient les deux autres logements dont se composait la maison étaient absents pour le moment.

A la fenêtre du second étage, Je jeune officier aperçut un homme d'une cinquantaine d'années, très-pâle, mais assez calme pourtant en présence du danger qui le .menaçait.

A côté de lui, une jeune fille de dix-huit ans au plus se tordait les bras de désespoir et plongeait dans la rue un regard effaré, tandis que d'une voix éplorée elld^ appelait à son secours.

De toutes parts arrivaient des échelles que les voisins étaient allés chercher; mais on les dressait inutilement contre la maison. Pas une d'elles n'était assez longue pour atteindre le second étage.

Pendant ce temps, l'incendie faisait des progrès rapides. Le premier étage était envahi par les flammes, dont la violence forçait parfois les habitants du second à se retffer.

Dix minutes encore, et c'en était fait des deux malheureux autour desquels l'incendie resserrait à tout instant son cercle de feu.

Al.rs on courut chercher des matelas et on les entassa pêle-même sur le quai.

— Sautez ! sautez ! cria-t-on.

Il n'y avait pas à hésiter. Tout autre moyen de salut était impraticable.

Déjà le père de la jeune fille a\ait enjambé l'appui de la croisée et se disposait à prendre dans ses bras son enfant pcor la précipiter lui-même, quand une fenêtre s'ouvrit au second étage de la maison voisine.

— Ne sautez pas ! cria une voix sonore. ^

Tous les regards se portèrent aussitôt vers cette fenêtre, à laquelle venait d'apparaître un tout jeune homme, portant l'uniforme rouge à parements bleus des carabiniers du roi.

C'était le jeune officier que nous venons de signaler à l'attention du lecteur, et qui était accouru sur le théâtre de l'incendie.

D'un coup d'œil rapide il avait deviné l'imminence du péril et mesuré du regard la hauteur du second étage.

Alors, sans recourir ainsi que la foule à des expédients inutiles, comme le« échelles trop courtes, ou à l'amoncellement des matelas, qui constituait un danger presque aussi grand que celui auquel on voulait soustraire les victimes, il avait avisé à vingt pas la boutique d'un cordier.

Là, choisissant une corde solide, d'une longueur de vingt mètres environ, il y avait fait, aidé par le marchand, un nœud de distance en distance; puis, emportant son appareil, il s'était précipité dans la maison voisine.

Arrivé au second étage, il oavrit la fenêtre la plus proche de celle où la malheureuse jeune fille se tordait dans les convulsions du désespoir.

Une distance de huit ou neuf pieds au plus le séparait de cette fenêtre.

Il arriva juste au moment où le père, se préparant à une chute mortelle, allait faire sauter sa fille de cette hauteur effrayante sur les matelas que les voisin* avaient étendus.

— Ne sautez pas! cria-t-il.

Au son de cette voix, l'homme se retourna, aperçut le lieutenant et comprit qu'un secours inespéré lui venait du ciel. L'officier lui jeta le bout de la corde qu'il avait préparée.

— Attachez-la solidement au balcon de votre croisée, dit-il.

L'homme se mit en devoir d'exécuter cet ordre, mais il était si troublé qa'il ne parvenait pas à accomplir cette besogne.

— Ne vous pressez pas, lui dit le lieutenant avec calme, nous avons le temps. Attachez bien la corde, songez qu'il y va de la vie de votre fille, de la vôtre, de la mienne.

Ces paroles sensées rendirent la présence d'esprit à l'infortuné père. Après avoir fait successivement cinq ou six nœuds, bien serrés, sous le re;çard vigilant de l'officier, il se releva.

— Je suis prêt, dit-il.

D'en bas la foule assistait, 9vide et impatiente, aux péripéties de ce sauvetage aventureux.

Le lieutenant venait d'enjamber le balcon de la fenêtre voisine, avait saisi la ■corâe et s'était élancé dans l'espace...

Un cri de terreur s'échappa de toutes ces poitrines entassées, auquel succéda aussitôt un silence profond, que troublaient seuls le bruissement des flammes et le crépitement des poudres embrassées.

Après avoir oscillé pendant quelques secondes à droite et à gauche, comme le balancier d'une pendule, le lieutenant gravit les cinq ou six pieds qui le séparaient de ceux qu'il voulait sauver et posa le pied sur l'appui de la croisée.

— Bravo! cria la foule à cette prouesse exécutée sous ses yeux avec autant de force que d'agili lé.

Le jeune officier montra la corde au père de la pauvre enfant, que les fliimmes avaient fait reculer d'épouvante- et qui avait presque perdu connaissance.

— Non, dit résolument cet homme. Sauvez ma fille d'abord. iMoi, j'ai le temps.

— Comme li vous plaira, fix le lieutenant; mais liâloiis-iious ! Il n'y a pas un instant à perdre maintenant.

Il courut vers la.jeune fille.

— Allons, mademoiselle, du courage, dit-il. Venez, passez vos bras autour de mon cou et tenez ferme. Il y va devotre salut !

Elle ne l'entendit pas. Ej)erdiifr de frayeur, elle promenait sur son père et sur le brillant officier un regard inconscieni.

— Vite! fit le lieutenant. Attachez le corps de cette pauvre petile autour de mes épaules et de ma taille, je réponds d'elle.

Le père déchira les draps du lit, dont il fit des liens, et remplit les recommandations de l'officier.

— Aidez-moi à monter sur la fenêtre, dit-il, car je relève de maladie et mes forces pourraient trahir mon courage.

L'homme souleva dans ses bras le corps de sa fille, pendant que le lieutenaui enjambait l'appui de la fenêtre.

Les flammes montaient toujours et commençaient à leur lécher les pied*. L'officier saisit la corde à deux mains.

— Vous autres, cria-t-il aux voisins et aux curieux, tirez ferme sur la corde vers le milieu de la chaussée pour que nous He soyons pas asph}Ttiés par la fumée ou dévorés par les flammes.

Vingt bras s'emparèrent à la fois de l'extrémité de la corde, qui se raidit sous cet effort intelligent.

— Attention ! cria l'officier. Tenez bon ! gare à la secousse !

Et il s'élança de nouveau, chargé du précieux fardeau qu'il emportait.

Le poids de ces deux corps fit d'abord ployer la corde ; mais la foule redoubla de vigueur pour lui rendre sa position oblique.

La jeune fille n'avait plus le sentiment du danger qu'elle courait. Au moment où elle perdait pied, elle avait fermé les yeux et s'était évanouie.

Sa jolie tête blonde se renversait en arrière et ses bras inertes se balançaient dans l'espace.

Quant à l'officier, se cramponnant des pieds et des mains aux nœuds qu'il avait espacés, il descendait lentement.

Tout d'abord il se crut perdu. Les flammes l'environnaient de toutes parts, la chaleur le suffoquait, la fumée l'éloufifait.

Fort heureusement, à mesure qu'il se rapprochait du sol, la corde, maintenue par des bras vigoureux, s'écartait des parois de la maison.

Tous les yeux étaient braqués sur ce courageux héros.

Soudain on le vit aff'reusement pâlir, tandis qu'une vire douleur contractait son visage. On crut qu'il allait tomber.

Un immense cri d'efl'roi s'échappa de la foule palpitante; mais il se raidit contre la douleur et réussit à atteindre, sans lâcher prise, les matelas que l'on avait disposés.

On délia le corps de la jeune fille que l'on transporta de l'autre côté du quai.

— Maintenant, au père! dit le jeune lieutenant.

Il saisit la corde ; mais, au moment où il essayait de remonter, il retomba lourdement sur les matelas.

On le releva et on le transporta à son tour à côté de celle qu'il venait de sauver 'une mort certaine.

Croyant qu'il n'était incommodé que par la fumée, on dénoua sa cravate, on déboutonna son uniforme pour le faire respirer, et l'on fut tout étonné de voir sa poitrine inondée de sang.

— Ah! le malheureux était blessé! s'éciia-t-on. Sa blessure mal fermée s'est rouverte... Brave cœm! Vite un médecin 1

... Il lava avec soin sa blessure et la pansa. (Page 49.)

On était déjà allé en chercher un pour donner des soins à la jeune fille.

Quand il arriva, on lui montra les corps inanimés des deux jeunes gens.

Jugeant que l'état du lieutenant était plus grave, il lava avec soin la blessure «t la pansa sur-le-champ.

— Ce n'est rien, dit-il. En effet, c'est une blessure toute récente qui vieal d* se rouviir. Cinq ou six jours de repos, et il n'y paraîtra plus.

Le lieutenant venait d'ouvrir les yeux.

7"" Liv. t

fiO MONSEIGNEUR

Honteux de cet instant de faible?'^ % il se releva et rassura du geste ceux qui s'empressaient autour de lui.

— Et celte jeune fille? demanda-t-il.

On la lui montra du doigt. Le médecin lui faisait respirer des sels et lui bassinait les tempes.

— Et son père? est-il sauvé

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un homme, noir de fumée, les habits' en feu, les cheveux roussis, vint se jeter à ses genoux.

— Ah ! lieutenant, s'écria-t-il, je vous dois tout... ma vie... celle de ma pauvre Raymonde... tout mon bonheur ici-bas.

— Ce n'est pas le moment de me remercier , dit Tofficier. Courez auprès de votre fille. Votre voix la rappellera plus sûrement à la vie que tous les médecins de la création.

— Vous avez raison, fli le pauwe homme, qui se sentait également partagé entre l'amour paternel et la reconnaissance.

Le lieutenant n'était pas fâché d'échapper à ces protestations. Il voulut même se soustraire à la curiosité dont il était l'objet; mais il était si faible qu'il fut obligé de s'appuyer contre le parapet du quai pour ne pas tomber.

— Voulez-vous que nous vous accompagnions, mon officier? propc^èrent à l'instant dix voix différentes.

— Merci, mes amis, répondit-il, dans quelques secondes il n'y paraîtra plus. Toujours appuyé sur le parapet du quai, il se rapprocha du cercle qui s'était

fermé autour de cen\ qu'il avait sauvés

Raymonde n'avait pas encore repris ses sens.

On parlait de la transporter chez une voisine — ce qu'on aurait dû faire^dès le principe — lorsqu'enfin elle ouvrit les yeux.

En voyant son nère à ses côtés, elle lui passa les bras autour du coi et l'embrassa.

Puis, levant involontairement les yeux, elle se détourna avec un nouveau ^este d'épouvante.

En effet, malgré les secours qui étaient arrivés de toutes parts, le terrible fléau avait fait des progrès effrayants, et les flammes avaient fini par gagner le second étage.

— Perdus ! murmura-t-eîle. Nous sommes perdus ! Nous n'avons plus rien ! Elle se releva, prit le bras de son père et, le regardant avec un morne

désespoir :

— Où irons-nous? lui demanda-t-elle.

Le jeune officier avait tout entendu.

— Pardon, mademoiselle, dit-il ; mais d'après les quelques paroles que je viens de surprendre, vous seriez momentanément sans asiie.

— C'est la vérité, monsieur, répondit le père de Raymonde. Sans asile et sans vêtements, car, à l'exception de mes papiers, que j'ai pu sauver, l'incendie a tout dévoré.

— Eh bien, si veos voulez bien me suivre jusqu'à la rue Sainl-Honoré, je vous

conduirai chez mon père, proposa le lieutenant. II y a précisément un logement à louer dans sa maison... et, quoiqu'il soit assez pauvrement meublé, vous pourrez toujours y rester jusqu'à ce que vous ayez trouvé mieux.

— Décidément, vous êtes notre providence, monsieur; nons acceptons, dit l'inconnu

Le jeune officier leur fit signe de le suivre. Il lui tardait de se soustraire à la curiosité de cette foule avide. Raymonde prit le bras de son père et ils s'éloignèrent. ,

Le pauvre lieutenant avait trop présumé de ses forces. A peine avait-il fait cinquante pas qu'il fut obligé de s'arrêter.

— Je vous demande pardon, dit-il ; mais cette blessure qui vient de se rouvrir.., j'ai perdu un peu de sang et... comme je n'en avais pas trop, je me sens un peu faible...

— Appuyez-vous sur nous, monsieur, proposa vivement Raymonde, qui lui offrit aussitôt son bras.

Le lieutenant ne pouvait guère se dispenser de i accepter.

Appuyé d'un côté sur le bras de la jeune fille, de l'autre sur celui de son père, il arriva lentement rue Saint-Honoré, devant une maison fort propre, tout nouvellement badigeonnée, qui n'avait pas moins de cinq fenêtres de façade sur la rue et qui perlait le n" 36.

Elle était située juste en face de la rue de l'Arbre-Sec, et, par conséquent, beaucoup mieux éclairée que les maisons voisines.

— C'est là, dit l'officier d'une voix éteinte.

— Comment se nomme monsieur votre père? demanda l'inconnu.

— Louis Debrau, répondit le lieutenant.

— Et il demem-e à quel étage ?

— Au premier.

Le père et la fille, avec beaucoup de peine, parvinrent à hisser le blessé jusqu'au premier étage et frappèrent à la porte qu'il leur désigna. Un homme vint ouvrir.

— Mille millions de citadelles! s'écria-t-il en apercevant le jeune ofijcier. Qu'est-ce qu'il t'est encore arrivé, mon pauvre Lucien ?

— Ce n'est rien, père, répondit le lieutenant. Je me .suis cru plus vaillant que je ne l'étais, j'ai fait un petit effort, et ma blessure...

— S'est rouverte, je parie. Par le dieu Mars, mon petit ami, je ne te laisserai plus sortir seul, si cela continue !

Et, tout en sacrant, il disposait une bergère, dans laquelle il étendit Lucie avec plus de précautions que ne l'aurait fait une nourrice pour son enfant. Alors, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient :

— Voyons, qu'est-ce qu'il a encore fait, ce garnement-là? demanda-l-il.

Le père de Raymonde ouvrait la bouche pour répondre, quand Lucien hii coupa la parole.

— Allons, père, dit-il doucement, soyez raisonnable et ne jurez pas ainsi devant une dîmoiselle.

Debrau se calma subitement.

— Oh ! pardon, fît-il. Certainement, je sais tout le respect que Ton doit à la te<iuté. Ce n'est pas à un enfant de Bellone qu'il faut apprendre ces choses-là, mais... sur le moment, vous savez, mademoiselle... quand j'ai vu mon pauvre enfant dans cet état... ça a été plus fort que moi... Vous comprenez...

— C'est à moi dem'excuser, monsieur, fit Raymonde, car je suis la cause involontaire de cet accident.

— Vous, mademoiselle ! Et comment?

Sous l'inspiration du sentiment de profonde reconnaissance dont elle était pénétrée, la jeune fille raconta en peu de mots à quel péril Lucien venait de l'arracher et quels dangers il avait courus.

— Ah ! je le reconnais bien là, fit Debrau, très-ému, en tortillant sa grosse moustache grisonnante ; ce satané gamin ne fera jamais que des bêtises

Lucien ne fut pas maître d'un sourire.

— C'est assez parlé de cet événement insignifiant, dit-il. Je n'aurais même pas souffert que mademoiselle le racontât, si ce récit ne lui avait pour ainsi dire servi d'introduction auprès de vous, mon père.

— Que veux-tu dire? demanda Debrau avec surprise.

— Eh ! ne devinez-vous pas que cet incendie a dévoré à la fois le logement et la ^rde-robe de ces malheureux ?

— Oui. Eh bien?

— Eh bien ! vous avez au troisième étage un logement tout meublé ; je le leur -ai proposé, ils l'ont accepté, je vous les amène.

— A la bonne heure ! s'écria joyeusement Debmu. Il fallait donc le dire tout de «uite !

Alors, s'adressant au père de Raymonde :

— A qui ai-je l'honneur de parler? interrogea-t-il.

— André Lionnay, répondit l'inconnu.

— Monsieur habite Paris ?

— Depuis un an seulement.

— Il n'y exerce aucun état?

— Aucun. J'ai quitté le commerce il y a deux ans et demi.

— Et où demeuriez-vous, sans indiscrétion ?

— A Marseille.

— Et mademoiselle est votre fille?

— Oui, monsieur.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur. Je ne crois pas que depuis Vénus on ait vu de beauté plus accomplie.

— Vous avez donc connu Vénus, père? demanda Lucien en souriant.

— Non pas personnellement, mon garçon ; mais je me suis laissé dire par lei anciens qu'elle était blonde comme mademoiselle et que c'était une très-belle femme.

— En ce cas, appelez M"* Debrau, dites-lui de conduire M. et M"« Lionnay "àans leur appartement, et revenez auprès de moi dès qu'ils y seron-t installés.

MOî^SEIGNEUR 53

Au grand étonnement de Raymonde et de son père, Debrau sortit sur-le-champ pour exécuter l'ordre qu'il avait reçu.

Cela les surprenait un peu.

En examinant cet homme avec attention, ils avaient remarqué son épaisse moustache, les allures militaires qu'il conservait sous ses habits bourgeois, et avaient deviné qu'ils avaient sous les yeux un ancien soldat.

A son langage, à ses manières, ils avaient deviné en outre que Debrau n'avait reçu aucune éducation, et que le jargon mythologique donl il parsemait ses discours constituait à peu près tout son bagage littéraire.

Aussi avaient-ils été très-étonnés que ce soldat fût le père d'un officier si élégant et si distingué — d'autant plus étonnés que Lucien ne lui ressemblait pas du tout.

— Il ressemble sans doute à sa mère, pensèrent-ils d'un commun accord. Aussi ce fut avec une curiosité toute particulière qu'ils dévisagèrent M"' Debrau,

quand elle vint les chercher pour leur montrer le logement qui leur était destiné.

C'était une femme de quarante-deux ans environ, courte et grosse, aux traits irréguliers, dont les petits yeux gris disparaissaient presque sous l'épaissem" de deux joues jougeaudes, que la couperose zébrait de ses lignes violettes.

Elle avait une taille informe et sans élégance, des mains communes et boursouflées ; en un mot, elle n'avait pas le moindre point de ressemblance avec le brillant carabiniel

Prolonger cet examen eût été plus qu'indiscret. M. Lionnay et Raymonce se retirèrent, après avoir protesté une dernière fois auprès de Lucien de la reconnuirsance dont ils étaient pénétrés et exprimé les regrets que leur inspirait l'état du blessé.

Lucien eut à peine la force de les saluer.

Dès qu'ils eurent disparu, son père s'empres.sa de venir à son secours.

Il le déshabilla de la tète aux pieds, le conduisit dans sa chambre et le mit an lit.

En efTet, malgré le pansement qu'on avait fait subir à Lucien, la blessure coulait encore, le sang avait traversé l'appareil.

— Ventre-mahom ! s'écria Debrau. Nous voilà encore dans les médecins et les apothicaires! Nous n'en finirons donc pas avec cette satanée blessure?

Il se pencha sur le corps de son fils, enleva délicatement l'appareil et bassina la plaie avec une lotion qu'il alla chercher sur la commode.

— Heureusement que cela me connaît ! murmura-t-il ; mais, sacrebleu ! que Toilà donc une balle qui me cause du tracas ! J'aurais mieux aimé la recevoir dans la cuisse et me ti-aîner sur une jambe de bois, que voir le corps de ce pauvre enfant traversé comme une cible par ces Hanovriens maudits !

Lucien ne put s'empêcher de rire.

— Eh ! sans doute, continua son père. Te voilà pour six mois hors d'état de retourner au régiment, et, tu le sais aussf bien que moi, en temps de guerre, ceux qui n'y sont pas quand il y a ud( ^paulette i donner... on les oublie, mon Ki^rçea.

— Rassurez-vous, père, mon colonel m'a bien promis...

— Ah ! je t'en fiche, ton colonel ! Le mien aussi m'a promis bien souvent qvt» j'échangerais les galons de laine du brigadier contre les sardines d'argent du sefpgent... il ne me les a jamais données! Ce n'est pas faute d'avoir trimé dans î&a& les pays pourtant — d'avoir fait des victimes de l'un et l'autre sexe, ajouta-t-K avec un certain orgueil. Eh bien ! non. Je suis resté brigadier; on m'a mis à ia porte il y a deux ans, comme brigadier. Et aujourd'hui je ne suis même pla». brigadier. Je suis un bourgeois, comme mon voisin Patouillot; j'ai deux maisons sur le pavé de Paris; on m'appelle môssieur Debrau gros comme le bras. Est voilà un nom ! si ce n'était pas celui de mon père, je l'enverrais à tous les diablesf

— Pauvre Papillon ! dit Lucien.

— A la bonne heure ! fit le vieux soldat, dont le visage s'épanouit. Tu m'appelles encore de temps en temps du nom que j'ai porté pendant plus de vlngS. ans. Papillon ! ça signifie quelque chose au moms. C'est élégant, léger, coquet, brillant, volage — comme je l'étais autrefois... Ah! ventrebleu! en ai-je croqirê de ces petites femmes de toutes les couleurs...

— Eh bien. Papillon ! dit Lucien d'un ton de reproche.

— Oui, ce temps-là est passé. Je sais bien ; mais ça me semble si drôle d'être devenu môssieur Debrau. C'est que c'est vrai! A force de m'entendre appelés- Papillon, j'avais presque fini par oublier mon premier nom... Enfin, c'est commeça... il n'y a pas à y revenir.

Et, tout en récapitulant ses souvenirs ; il avait pris de la charpie, des bandes d» toile et les avait étendues sur la plaie avec une grande dextérité.

— Bah ! dans une huitaine de jours tu seras sur pied, dit-il ; mais ne va pas recommencer au moins ! Si tu te mets à sauver tous tes amis, tu n'en finiras pas. Au fait, il est donc de tes amis, ce M. Lionnay? Je ne t'en ai jamais entende parler.

— Je le crois bien, fit Lucien, que le pansement avait soulagé : je ne Fai jamais vu.

— Comment! s'écria Papillon. C'est doiic sa fille alors que tu...

— Je ne la connaissais pas même de nom il y a une heure. Papillon n'en revenait pas.

— Comment ! s'écria-t-il, tu ne connais ni le père ni la fille?

— Pas du^tout.

— Et c'est pour des inconnus que tu as risqué ta vie !

— Faut-il donc demander leur nom et leur état à ceux que l'on veut sauver? ^ Non, balbutia l'ancien brigadier, mais quand tu lésas amenés ici, j'ai cub

qu'ils étaient de tes amis.

— Pourquoi ?

— Dame... puisque tu me les présentais comme locataires...

— Eh bien?

— Je pensais que tu pouvais répondre de leur solvabilité.

— Ah! par exemple, s'écria Lucien, voilà une phrase digne du bonrgeeis Debrau, mais indigne du brigadier Papillon.

— Ce n'est pas pour moi que je dis ça, se défendit vivement le vieux soldat. Jloi, je m'en moque comme d'une guigne! Mais ma femme... tu la connais... si «lie n'est pas payée rubis sur l'ongle, elle va faire une vie...

— Vous la laisserez dire. D'ailleurs, vous ignorez aussi bien que moi quel est î*état de fortune de M. Lionnay et de sa fille...

r— Sans doute, mais, à en juger par la simplicité de leur mise, il ne doit pas -ïêtre bien brillant.

— On a vu les gens les plus riches avoir des goûts excessivement modestes.

— Sans doute, mais sous leur extrême simplicité j'ai cru deviner... l*apillon s'arrêta et hocha la tête,

— Deviner qubi? Allons, achevez.

— Un peu de pauvreté.

— Ah! vous croyez...

— Je sais bien, s'empressa d'ajouter Papillon, que des gens qui ont traversé un ^àacendie ne peuvent pas soi't de là comme d'une boite, mais je les ai bien attentivement observés tous les deux, et j'aflirme que les habits qu'ils portaient aon-seulement n'étaient pas neufs, mais encore étaient rapiécés à plus de dix ««droits.

— Vraiment? fit Lucien.

Il avait fait la même remarque, mais il n'en dit rien.

— Et ce qui ne manquera pas d'indisposer contre eux M™* Debrau, c'est qu'ils n'apportent ici ni meubles, ni linge, ni babils, rien enfin qui réponde pour eux «Sans le cas où ils ne paieraient pas leur loyer.

— Bah ! dit Lucien avec une feinte légèreté, pourquoi se tourmenter à l'avance? Ces gens-là sont peut-être de très-honnêtes gens et peut-être vous paieront-ils mieux que le jeune marquis à qui votre femme a donné congé l'autre semaine.

— Ah ! le fait est que celui-là s'est bien moqué de nous, car ce n'était pas Forgent qui lui manquait lorsqu'il est arrivé ici.

— Non, mais il l'a croqué sans vous en laisser voir une pistole ; si bien qu'au bout d'un an...

— M™* Debrau l'a mis à la porte.

— Et pendant cette année, demanda Lucien, avez-vous moins bien dormi, moins bien bu, moins bien mangé ?

— Assnrcment non.

— Alors ne vous préoccupez donc pas à l'avance de ce qu'est ou n'est pas M. Lionnay, sans cela je finirais par croire...

— Quoi?

— Que vous êtes un bourgeois, comme Patouillot, ce dont vous vous défendez comme un diable d'un bénitier.

— Ah ! triple millions de cartouches ! ne me dis pas ça, mon petit Lucien ! 'lu aie ferais éclater comme une grenade ! s'écria l'ancien brigadier.

Le jeune officier fut pris soudain d'une extrême faiblesse.

— Imbécile que je suis, fit Papillon. Et moi qui oublie que ce pauvre garçon...

56 MONSEIGNEUK

Vite, courons chez le médecin d'abord... ensuite nous verrons ce que c'est que ce* gens-là.

Et il sortit en toute hâte pour aller prévenir le docteur.

Pendant ce temps, M"" Debrau, née Marie-Ludivine Trouillard, élait descendue et s'était installée au chevet de Lucien.

Elle avait bonne envie, elle aussi, de lui demander des renseignements ; mais en le voyant si faible et si pâle, elle n'osa pas l'interroger.

Quand son mari revint, il la trouva entrain de tricoter auprès du blessé.

— Ah ! te voilà, dit-il. Tu as déjà installé tes locataires?

— Ah ! parbleu! ça n'a pas été long, répondit-elle; ils n'avaient rien. Aussi je les ai priés de me donner le premier mois d'avance.

— Et ils t'ont payée? ■*

— Ah ! bien oui ! Quand je lui ui réclamé vingt-cinq livres, dit Ludivine, ce monsiem' est devenu plus rouge qu'un champ de coquelicots.

— Mon Dieu, madame, m'a-t-il répondu, ce serait avec le plus grand plaisir; mais l'incendie nous a surpris si vite et a l'ait de tels progrès en un instant, que je n'ai pas eu le temps de prendre le peu d'argent que j'avais laissé dans le tiroir de ma commode.

— Ainsi, vous êtes sans ressources? Vous n'avez ni argent, ni linge, ni vêtements? lui ai-je demandé.

— Pour le moment, non, madame; mais dans quelques jours j'espère avoir réparé le désastre dont nous avons été victimes.

Je ne croyais qu'à moitié à cette fable d'argent oublié, reprit M'"*' Debrau, car l'avais remarqué qu'aussitôt en arrivant dans la chambre, ce monsieur avait tiré de sa poche une liasse volumineuse de papiers, les avait placés dans le secrétaire et en avait pris la clef.

— Pourtant, lui fis-je observer, il est bien étonnant qu'ayant songé à sauver ces papiers vous n'ayez pas pensé à sauver également votre argent.

— Vous avez raison, madame; mais qu'est-ce que les misérables louis qui rao restaient, à côté de la somme que représentent ces papiers?

— Ils ont donc pour vous une grande importance?

— Ils sont toute ma fortune, madame, me répondit M. Lionnay. Cette réponse ne m'inspirait pas grande confiance.

— A la recommandation de Lucien qui vous a conduits ici, et en raison de la perte que vous venez de faire, lui dis-je, je ne me montrerai pas trop exigeante. Je vous accorde huit jours pour vous retourner. J'espère que vous serez alors en mesure de me satisfaire.

— Je l'espère, aussi, madame, dit-il en poussant un gros soupir.

Pendant ce court entretien, sa fille s'était laissée tomber sur un fauteuil et Savait pas prononcé une parole. Elle avait un air triste et malheureux qui faisait peine à voir.

Aussi, pour ne pas me laisser attendrir, je m'en suis allée et je suis descendue près de Lucien.

-Mz^

Portant militairement la main à son tricorne : — Les chevaux du lieutenant, dit-ii

(Page 61.)

Je voulais obtenir de lai quelques renseignements, mais je l'ai trouvé si abatto que j'ai craint de le fatiguer,

— Et tu as bien fait, morbleu! Le pauvre diable n'est guère en élat de le répondre. D'ailleurs, cela ne t'aurait pas avancée à grand-chose. Je l'ai questionné, moi. Il ne sait rien... et, tu le vois, il n'a même pas TaTr de nous entendre. Ma foi! j'avais peur d'une rechute, je n'ai pas insisté et je suis allé chercher le laedecin.

8'»« Liv. î'

58 MONSEIGNEUB

En effet, le jeune officier n'avait pas fait un mouvement. Papillon et sa femme étaient très-inquiets lorsque le docteur arriva. Il se fit rendre compte de ce qui s'était passé, et ne put réprimer un §este de dépit.

— C'est une grave imprudence, dit-il ; mais si votre fils consent à rester tranquille pendant quelques jours, s'il n'éprouve aucune émotion violente, j'espère que cela ne sera rien. Laissez-le reposer pour aujourd'hui, ne le faites pas trop parler, et la blessure se refermera d'elle-même.

— Ainsi, il n'y a rien à faire? demanda Papillon.

— Rien de plus que ce que vous avez fait déjà : le panser matin et soir, tan^ que la plaie ne sera pas fermé©. Après quoi, s'il pouvait changer d'air, passer quelques jours à la campagne, il se rétablirait promptement.

Le médecin promit de revenir -tous les jours et se retira.

Il ne se trompait pas. Les soins dont le jeune officier était l'objet et le repos absolu qu'on le forçait de garder hâtèrent son rétablissement.

Au bout de trois jours, la blessure s'était de nouveau cicatrisée. On put lui permettre de se lever et de faire quelques pas dans la chambre.

A la fin de la semame, grâce au régime réconfortant qui lui avait été ordonné, il était entièrement rétabli, ou du moins sa convalescence en était au même point que le jour où, ne consultant que son courage, il avait commis l'imprudence dont il était victime.

— Maintenant, dit le docteur, avez-vous aux environs de Paris une maisonnette quelconque dans laquelle votre fils pourrait passer une huitaine de jours?

— Non, répondit Papillon ; mais nous pouvons en louer une.

— Certainement, fit Ludivine en se redressant, nous sommes assez riches... Et puis Lucien lui-même dispose annuellement d'une somme assez importante pom' se permettre cette fantaisie peu coûteuse.

— Bah ! fit Papillon, laisse donc Lucien dépenser son argent comme il l'entendra. Il est jeune, il en a besoin. Nous, au contraire, nous sommes dans l'âge où l'on n'a plus de dents ; nous ne pouvons plus, comme autrefois, mordre dans les pommes vertes...

11 s'interrompit pour pousser un grand cri. Ludivine venait de le pincer jusqu'au sang.

— Ça vous apprendra, dit-elle, à parler toujours de vos fredaines ! ?

— Mais, ma bonne amie...

— En voilà assez, reprit-elle. Avec ça que vous êtes bien à plaindre ! Vous la regrettez peut-être, votre solde de brigadier... qui sait? Alors il ne fallait pas m'épouser, monsieur. Maintenant, il est trop tard pour s'en dédire. Il faut avaler la pilule, car je ne vous laisserai pas croquer avec d'autres le magot que je vous ai apporté...

Un coup . ec, frappé à la porte d'entrée, coupa court aux récriminations dô Ludivine.

Elle alla ouvrir et se trouva en présence d'un gentilhomme, mis avec una

suprême élégance, âgé de vingt-cinq ans au plus, à la figure ouverte et intelligente.

— Comment va Lucien? demanda-t-il.

— Mieux, beaucoup mieux, monsieur le comte, répondit Papillon. Et je suis sûr qu'il sera enchanté de vous voir.

— Moi aussi, car je viens lui proposer une affaire magnifique, dit le gentilhomme.

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