ROUTE DE BRIE
Charles-Camille-Edouard Ducret, comte de Montclavel, était l'âïûi, et Ton peurrait ajouter le seul ami de Lucien.
Edouard était le fils du colonel qui commandait le régiment de gardes fraaçaises dans lequel Papillon avait été brigadier.
Dès l'enfance, il avait un caractère léger, frivole et insouciant, qui ne lui permettait pas d'arrêter longtemps son esprit sur le même objet.
Dans le principe, son père n'y fit pas grande attention, persuadé que ce caractère se modifierait avec l'âge. Edouard avait, du reste, beaucoup d'esprit et était doué surtout d'une constitution robuste.
Il avait de grandes dispositions pour tous les exercices violents, un couragô et une hardiesse qui ne le faisaient reculer devant aucun obstacle, et une souplesse qui lui permettait d'accomplir sans effort les tours de force les plus invraisemblables.
Lorsque son père voulut appliquer à l'étude ces merveilleuses dispositions, i s'aperçut des difficultés que cette branche de l'éducation allait lui créer.
En effet, Edouard ne pouvait supporter la \'Tie d'un livre. L'aspect de son précepteur le faisait fuir. Pour les éviter, il devenait invisible pendant des heures entières et ne reparaissait qu'à l'instant où, las de l'attendre, le précepteur s'en était allé, après l'avoir fait inutilement chercher par les domestiques dans tous les coins de l'hôtel qu'il habitait.
Pour ne pas subir le supplice de l'enseignement, Edouard s'esquivait de la maison quand il en avait l'occasion, ou bien il avait le singulier courage de rester pendant des heures blotti dans une armoire, d'oîi il sortait à moitié asphyxié.
Son père voulut user de sévérité. Il enferma sous clef le jeune récalcitrant, eu4 recours au pain sec et à l'eau... rien n'y fit. Edouard dormait dans sa prison, à côté du livre qu'on avait ouvert devant lui, et mordait à belles dents dans le pain sec qu'on lui servait ironiquement sur un plat d'argent.
Le précepteur eut alors une idée lumineuse. Maintes fois iJ l'ayait vu mettre tû pratique et avait remarqué qu'elle réussissait souvent.
Cette idée consistait â donner pour compngnon d'études à l'enfaiit rebel'e un auti-e enfant, mieux disposé à recevoir les bienfaits de l'éducation.
Il soumit au colonel ce moyen éventuel de vaincre les résistances d'Edouard. Le colonel résolut d'en essayer.
Précisément il n'était bniit au régiment que des merveilleuses dispositions d'un enfant, qui avait quatre ans de moins qu'Edouard et qui retenait avec une étonnante facilité tout ce qu'on lui apprenait.
C'était le fils du brigadier |>apillon, ou plutôt c'était l'enfant du régiment.
Il se nommait Lucien. ^-'■
Depuis dix ans qu'il avait été recueilli par le brigadier, adopté et baptisé par le régiment, cet enfant avait été élevé par la charité de ses douze cents pères.
Depuis le colonel et les officiers jusqu'au plus humble soldat, tout le monde, dans une proportion relative, avait contribué aux frais que l'éducation du jeune abandonné avait nécessités.
Et le régiment en était fier, car son fils était un prodige. Dans tout ce qu'on voulait bien lui apprendre, il excellait en peu de temps, qu'il s'agit des exercices du corps ou de l'esprit.
Ce fut sur lui que, sur la foi de la renommée, le colonel jeta les yeux.
En conséquence, Lucien fut admis aussitôt dans l'intimité d'Edouard.
Afin de leur laisser le temps de se bien connaître et de s'attacher l'un à l'autre, on renonça pendant un mois à toute tentative d'enseignement.
Le mois expiré, on les mit ensemble à la môme table, en face du même livre.
Edouard avait été jusqu'ici tellement rebelle aux leçons qu'on lui avait données, quil était pour ainsi dire moins avancé que Lucien, quoique celui-ci eût quatre ans de moins que le fils du colonel.
Le précepteur avait été bien inspiré à tous les points de vue. Non-seulement Pamour-propre d'Edouard s'éveilla, mais l'esprit d'émulation lui fit accomplir des miracles, et Lucien mit à profit de son côté les leçons que recevait son camarade.
Ils ne se quittaient plus.
Si Edouard avait sur son jeune ami la supériorité physique, Lucien avait sur lui la supériorité de Tintelligence, ou plutôt de la mémoire, et retenait avec une incroyable facilité tout ce que son professeur lui enseignait.
Bien plus, à mesure qu'il grandit en âge et en vigueur, il en arriva à égaler, sinon à surpasser son camarade dans tous les exercices violents qui demandaient plus d'adresse que de force purement matérielle, —- c'est-à-dire dans l'escrime et l'équitation.
Edouard était beaucoup plus grand et beaucoup plus robuste que Lucien, mais Lucieo était beaucoup plus adroit.
Tout leur était devenu commun : les jeux, l'étude, les promenades. Edouard ne pouvait plus se passer de Lucien.
Cependant l'heure de la séparation sonna fatalement pour eux.
Edouard était riche, Lucien ne l'était pas, quoique sa position se fût bien améliorée depuis quelques années. — Nous dirons plus tard par suite de quelles circonstances.
Le colonel de Monclavel aurait bien désiré que son fils embrassât le carrière
MONSEIGNEUR Cl
<les armes; mais, connaissant le caractère indépendant et insoumis du jeune gentilhomme, il redouta pour lui les sévérités de la discipline.
II le fit donc attacher à la maison du roi, en qualité d'officier de vénerie, tandis que, sur les conseils du colonel, Lucien s'engageait dans les carabiniers et j^e préparait à partir pour l'Allemagne, où se trouvait son nouveau régiment.
Le jour oîi Lucien devait quitter Paris, le comte de Monclavel lui remit un brevet de sous-lieutenant.
Ce fut une telle surprise pour lui et pour le régiment dont il était le fils, que cette faveur inattendue souleva une imposante manifestation.
Tous les sous-officiers et soldats se cotisèrent pour offrir au colonel un punch gigantesque, que l'on fit flamber dans la cour de la caserne, et auquel le corp» des officiers tout entier fut convié.
Pas un d'eux n'y manqua. On y but naturellement à la santé du colonel, puis à celle de Lucien.
Comme c'était une fête de famille, Edouard y assistait.
Au moment où les libations allaient cesser, on vit entrer dans la cour de la caserne un carabinier tenant en main deux chevaux magnifiquement harnaché».
Il alla droit à Lucien, et, portant militairement la main à son tricorne, :
— Les chevaux du lieutenant, dit-il.
Lucien n'en revenait pas.
Pour lui ces admirables bêtes, si richement équipées ! D'où venaient-elles ? Qui les lui avait envoyées ?
— Mon cher ami, (^it Edouard, mon père t'a donné le brevet, ses officiers ont offert ton équipement, il est bien juste que je fournisse les chevaux. J'espère que tu ne m'en voudras pas de t'avoir ménagé cette surprise.
Pour toute réponse, Lucien, profondément ému, se jeta dans les bras de son camarade et l'embrassa.
Pendant cette vigoureuse accolade, Edouard sentit qu'on lui prenait la main et qu'on la lui baisait.
Il se dégagea et vit le brigadier Papillon, tête nue, agenouillé devant lui, les yeux remplis de grosses larmes qu'il s'efforçait en vain de retenir.
Edouard le releva, presque humilié de ce témoignage de reconnaissance, et lui tendit vivement la main en présence de tout le régiment.
Des bravos frénétiques accueillirent cette démonstration cordiale. Précisément, il restait un verre de punch à boire, on le vida à la santé d'Edouard.
Ce fut ainsi que les deux amis se séparèrent.
Ils ne s'étaient pas revus depuis trois ans, quand Lucien revint à Paris en congé de convalescence, à la suite de la terrible blessure qu'il avait reçue à la bataille de Minden.
Tant que le jeune officier demeura confiné dans sa chambre, Edouard ne m mqua pas de venir passer tous les jours deux longues heures auprès de lui.
Les devoirs de sa charge l'avaient éloigné à son tour, la veille même du jour où Lucien commit l'imprudence qu'il expiait si cruellement aujourd'hui.
Le comte s'attendait donc k le trouver complètement rétabli et ne fut pas
médiocrement surpris, lorsque Papillon lui raconta comment Lucien avait été de nouveau obligé de garder la chambre.
Edouard courut auprès de son camarade et se jeta dans ses bras.
— Comment! dit-il, tu en es encore là! Ah ! si j'avais été près de toi, je t'aurais bien empêché...
— Si tu avais été près de moi, interrompit Lucien, tu aurais fait ee que j'ai fait.
— Certes, fit le gentilhomme, mais je ne te l'aurais pas laissé faire. A ces mots, il s'étendit dans un fauteuil.
— Et maintenant, comment es-tu? lui demanda-t-il.
— Bien, très-bien, répondit Lucien. Je mange comme un ogre et j'ai des impatiences dans les jambes.
— Tu as envie de prendre l'air, n'est-ce pas? Je conçois cela. Eh bien! veux-tu venir à la campagne avec moi ?
— Assurément. Le médecin me l'a recommandée.
— Vraiment?
— Il prétend que cela me ferait le plus grand bien.
— Je suis de son avis, mais te sens-tu de force à supporter un voyage de quelques lieues?
— Oui, pourvu que nous n'allions pas trop vite.
— Nous nous arrêterons quand tu voudras. C'est si bon de faire l'école buissonnière !
— Où donc veux-tu me mener? demanda le jeune officier,
— Chez mon oncle, à deux lieues de Meaux.
— Mais que ferons-nous chez ton oncle?
— Nous nous promènerons, nous chasserons, nous ferons la cour aux jolies filles, répondit gaiement Edouard.
— Il y en a donc par là?
— S'il y en a!... Une surtout que je veux te présenter et dont fu me diras des nouvelles.
Lucien ne fut pas maître d'un mouvement de surprise.
— Comment! dit-il, tu veux me présenter une jeune fille?
— Oui.
— Eh bien ! que dira Biondetta ?
— Qui? ta petite actrice de la Comédie-Italienne?
— Sans doute.
—Elle dira ce qu'elle voudra. Je ne veux pas la supplanter, moi. Il s'agit d'une affaire bien autrement sérieuse, fit Edouard avec une dignité comique.
— Tu viens me proposer une affaire sérieuse, toi ! s'écria Lucien,
— Oui, moi. C'est invraisemblable, mais c'est comme cela.
— Eh bien ! de quoi s'agit-il doiic, voyons ?
— D'un mariage.
— Pour moi ?
— Pour toi.
— Oh ! oh ! fit Lucien en riant. Rien n'est plus sérieux, en effet.
— Tu plaisantes, mon cher, et tu as tort, dit Edouard — à moins que tu n'admettes pas que je puisse parler raison pendant un instant.
— De toi j'admets tout.
— Alors écoute-moi donc, maudit incrédule.
— Je t'écoute.
— El d'abord, commença le gentilhomme, ma jeune fille porte un nom adorable, un nom que tu n'as peut-être pas entendu prononcer une fois en ta vie, tant il est rare.
— Quel est-il?
— Lina.
— En effet, le nom est joli, avoua Lucien, et la jeune personne...
— Brune, des cheveux noirs plus abondants que la forêt la plus touffue...
— Oh ! mais tu es tout à la poésie, ce matin ! fit le jeune officier. A quoi bon ? Tu sais que je n'aime que les blonde.
— Sans doute... Quand on prend une maîtresse, on la choisit; mais quand il S'agit de prendre femme...
— C'est encore pis, puisqu'on la prend pour la vie, objecta Lucien.
— C'est précisément parce qu'on prend femme pour la vie qu'il ne faut pas s'arrêter à la nuance des cheveux, répliqua Edouard sans se déconcerter. Avant tout, ce qu'il faut demander à sa femme, c'est une bonne éducation, une position bien assise et une honnêteté à l'abri de tout soupçon.
— C'est vrai, mais...
— Attends. Je n'ai pas fini, interrompit le gentilhomme ; quand, à tous ces biens précieux, il se joint un peu de beauté, je conviens quel'cela ne gâte rien.
— A la bonne heure ! dit Lucien.
— Eh bien ! mon cher, poursuivit Edouard, ar'^Lina d'Estourbel...
— Ah! elle est noble *?
— Comme toi et mc;
— Oh ! comme moi... fit le jeune officier en hochant la tête.
— Oui, comme toi, répartit Edouard. Ce qui résulte de l'enquête qui a été dressée le lendemain de ta naissance ne prouve-t-il pas que tu es gentilhomme */
— On le suppose, oui, mais les preuves... où sont-elles?
— Je n'en sais rien. Cela ne me regarde pas, et je m'en soucie comme d'une croquignole, dit Edouard. Pour moi, qui te connais depuis bientôt douze ans, qui ai été mieux que personne à même de te juger, je te tiens pour aussi bon gentilhomme que le roi ou que le comte de Montclavel, mon noble père.
— Mais je n'ai pas de nom! fil observer le lieutenant
— Pas de nom! Ne te nommes-tu pas Lucien de Saint-Germain?
— Oui, du nom du quartier dans lequel on m'a trouvé
— Qu'importe? du moment qu'un arrêté royal t'autorise à le porter, ton roui est bien à toi ; nul n'a le droit de te le contester
— Bien, passons, fit le lieutenant
— Et revenons à M"» d'Estourbel, poursuivit le gentilhomme.
rw| MONSEIGNEUR
— Tu y tiens?
— Essentiellement. Brune, avec de magnifiques cheveux noirs et des yeux bleus admirables, elle a. un petit nez rose comme le museau d'un jeune chat et une bouche qu'on cueillerait dans un baiser, tant elle ressemble à une cerise. Une oreille microscopique, un petit menton rond, creusé d'une fossette provocante, et un ovale d'une régularité irréprochable.
• Avec cela une carnation éblouissante, une peau fine et satinée, d'autant plus blanche que ses cheveux et ses sourcils noirs en font ressortir la blancheur, un cou gracieux et bien attaché sur des épaules qui s'effacent pour mieux développer les splendeurs du corsage...
— Ah ça, dit Lucien, tu en parles avec une chaleur... tu en fais un portrait si flatteur et si vivant qu'en vérité...
Il s'arrêta et regarda Edouard en face.
— Quoi donc? demanda le gentilhomme tout étonné.
— On croirait que tu en es amoureux, dit franchement Lucien.
— Tu es fou I Si j'en étais amoureux, crois-tu que je te la proposerais pour femme?
— C'est juste, dit le jeune officier.
— Je la trouve fort jolie, j'en conviens, continua Edouard ; et c'est précisément pour cela que je voudrais te la voir épouser.
— Je te remeicie de ce bon sentiment; mais permets moi de l'adresser une question...
— Deux, si tu veux.
— Puisqu'elle est si fort à ton goût, pourquoi ne l'épouserais-tu pas?
— Tu deviens de plus en plus fou, dit naïvement Montclavel. Comment! avec le caractère que tu me connais, tu voudrais que je me mariasse, moi !
— Pourquoi pas?
— Mais, malheureux, je ne pourrais pas rester huit jours auprès de ma femme ! Quoi ! moi, qui n'aime que l'indépendance, la liberté, le vagabondage, tu voudrais... Non, ce n'est pas possible. Ce serait faire à la fois le malheur de celle que j'épouserais et le mien.
— Ainsi, tu ne veux pas te marier ?
— Moi ! que le ciel m'en préserve, mon ami ! Je veux rester garçon, vivre garçon, mourir dans la peau d'un vieux garçon.
— C'est une idée fixe, alors ?
— Tu l'as dit
— De sorte que, toi qui prétends ne pouvoir te fixer à rien, tu es irrévocablement fixé à cet égard ?
— Oui. Cela t'étonne ?
— Un peu.
— Admettons que ce soit beaucoup, et qu'il n'en soit plus question. Me marier! s'écria Edouard en frissonnant. Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule.
Lucien laissa échapper un grand éclat de lire.
— Tu es gai aujourd'hui, fit Edouard, Tant mieux ! Alors je poursuis, car tout
Je vais me plaindre à Monseigneur, hurla-t-il, et nous venons! (l'âge 70.)
ce que je t'ai dit, mon ami, n'est rien à côté de ce qu'il me reste à rapprendre.
— Sur iM"" d'Estourbel ?
— Nécessairement. Je ne te dirai pas qu'elle n'a droit qu'à la couronne de baron, quoiqu'elle ait des pieds et des mains de duchesse, ni qu'elle a une taille que lu tiendrais facilement dans tes deux mains; mais je te parlerai de sa position de fortune.
Elle a d'abord sur toutes les autres jeunes filles un avantage immense : eiî;» 9°* Liv. 9
est orpheline. Tu vois cela d'ici: pas de beau-père qui veuille vous imposer ses habitudes; pas de belle-mère qui vienne fourrer son nez partout où elle n'a que faire.
Ajoute à cela une quarantaine de mille livres de revenus, en belles et bonnes terres situées dans la Brie, et dis-moi si le parti que je te propose n'est pas avantageux à tous les titre ?
— C'est-à-dire que c'est véritablement la pie au nid ! s'écria Lucien.
— Je savais bien que tu deviendrais raisonnable, dit Edouard. Et pourtant je ne t'ai pas tout dit encore.
— Quoi ! il y a encore autre chose ?
— Il y a, mon cher, que, malgré tous ces éléments de bien-être, la pauvro petite Lina est la plus malheureuse des femmes.
Edouard avait prononcé ces paroles avec un sentiment de tristesse si réel, qu'il fallait bien que Lucien prît au sérieux cette singulière proposition.
— Pourquoi donc? interrogea-t-il avec un intérêt marqué.
— Parce que la petite orpheline est entre les mains d'un certain M. de Graffigny, lequel est son tuteur et l'exploite ignoblement.
— De quelle façon?
— De toutes les façons, mon ami. Ah ! si le baron d'Estourbel, en le nommant tuteur de sa fille avant de mourir, n'a songé qu'à empêcheria dilapidation de la fortune qu'il laissait à Lina, il peut se flatter d'avoir réussi ! Cet homme trouverait le moyen de tondre un œuf, mon cher. Ce n'est pas seulement un avare, c'est l'avarice en personne.
Tu conçois, dès lors, quel trésor inépuisable est la pauvre Lina dans les serres de cet Harpagon. Il administre pour elle depuis six ans, il touche ses revenus, qu'il empoche et grâce auxquels il arrondit tous les jours le mince domaine qu'il possédait autrefois.
Aujourd'hui, il est presque aussi riche qu'elle, au détriment de Lina, bien entendu. Tu comprends donc qu'il la surveille d'un œil jaloux. Ce n'est pas lui qui la pressera de se marier! Au contraire, il a soin d'éloigner tous les jeunes hobereaux, que la fortune de Lina met en appétit, et qui ne demanderaient pas mieux que de brûler leurs ailes au feu de ses magnifiques yeux bleus.
— Mais alors la pauvre enfant est en prison !
— Littéralement, mon cher : tu l'as dit. Or, elle ne ne doit pas demander mieux que d'en sortir. Eh bien! je m'imagine qu'un bel officier des carabiniers du roi aurait quelques chances de la toucher, et, comme mon oncle a sur ce M. de Graffigny une certaine influence, je suis persuadé...
— Mon Dieu... fit Lucien avec hésitation, je veux bien essayer... Nous verrons... Que je respire d'abord l'air de la campagne... Le reste... au petit hasard!
— Ainsi tu acceptes? demanda joyeusement Edouard.
— Oui j'accepte la promenade à Meaux, répondit vivement le jeune lieutenant.
— ^ C'est tout ce que je demande. Tes chevaux sont à l'écurie?
— ^ Fais-les seller demain pour neuf heures du matin. Je viendrai te prendre ici.
— C'est convenu, dit Lucien. A neuf heures, mon soldat et moi nous serons à tes ordres.
Le lendemain matin, à neuf heures, Lucien était sur pied.
Dans la cour de la maison, les chevaux, tout sellés et tenus en main par le soldat que le jeune officier avait attaché à son service, n'attendaient que le signal du départ.
Papillon et Ludivine étaient aux petits soins pour Lucien et ne tarissaient pas de recommandations.
— Sois prudent ! N'allez pas trop vite ! Ne te fatigue pas ! S'il t'arrivait quelque chose, envoie-moi Germain...
Toutes ces phrases se croisaient et s'échappaient en môme temps des lèvres de Ludivine et de son mari.
Moniclavel arriva précisément à l'instant où le dernier coup de neuf heures venait de sonner.
Ce fut Papillon qui mit son fils en selle, et les chevaux s'éloignèrent au pas.
Les deux gentil hommes marchaient côte à côte. Derrière eux suivait Germain, le soldat de Lucien, qui avait déjà fait trois années de campagne sous les ordres du jeune lieutenant.
Le comte avait véritablement bien choisi le jour et l'heure. Les matinées d'avril sont généralement un peu froides; mais le soleil avait fini par dissiper Ls brumes du matin et inondait de ses rayons la campagne verdoyante.
L'atmosphère était tiède et parfumée, des senteurs de printemps se répandaient dans Tair, la terre elle-même exhalait des odeurs pénétrantes.
Lucien respirait avec délices ces émanations insaisissables et renaissait à la vie.
Le comte était enchanté. Rien ne lui plaisait comme ces promenades. Errer à l'aventure, sans savoir où il allait, manger ou dormir sans souci d'aucune éilquette ou d'aucun devoir, était pour lui le comble de la jouissance.
Tous les deux devisaient gaiement et cheminaient au pas, afin de ménager les forces du convalescent.
A dix heures et demie, ils avaient traversé le petit village de Bondy et s'engageaient dans la forêt, trop célèbre en ce temps-là par les exploits de hardis coquins dont la maréchaussée parvenait rarement à s'emparer. Montclavel sondait les profondeurs de la forêt avec une sorte de curiosité impatiente. Une aventure de brigands ne lui aurait pas déplu.
Malheureusement il dut en rabattre. Pas le plus petit voleur de grand chemin n'essaya de lui barrer le passage.
Il arriva sans encombre à Livry, au moment où midi sonnait à la petite église du village.
Livry avait à cette époque une certaine importance, non-seulement à cause de l'abbaye de moines qui s'y trouvait, mais encore parce qu'il était la dernière éUipe des voyageurs qui se dirigeaient vers Paris, la première de ceux qui en sortaient.
Il n'y avait pourtant qu'une seule auberge convenable, celle du Cheml-Blanc.
Nos deux amis, que cette excursion matinale avait mis en appétit, s'y arrêtèrent.
Il paraissait y avoir un grand mouvement dans l'auberge ; des fumets exqui» s'échappaient de la cuisine.
— Je crois que nous arrivons bien, dit le comte en riant. Il y a dans cette maison un vague parfum de haulte graisse et de franche lippée.
Ils pénétrèrent sous la porte d'entrée, mirent pied à terre et jetèrent à Germain lu bride de leurs montures.
Au môme instant, l'aubergiste, en grande tenue de cuisine, les joues embrasées, le front ruisselant, parut sur le seuil de la porte,
— Pierre, criait-il, remisez le carrosse de monseigneur ! Jean, pansez les chev.'.ux de monseigneur !
Puis il rentra dans la cuisine.
— Et vous, cria-t-il à ses aides, soignez le dîner de monseigneur !
— Morbleu! fit Montclavel, nous arrivons bien. On traite ici un grand personnage. C'est bien le diable si l'on ne nous donne pas quelques miettes de sa table !
lis entrèrent dans la cuisine sur les pas de l'aubergiste pour commander leur dîner; mais le service de monseigneur absorbait tellement le personnel tout entier, qu'ils attendirent au moins cinq minutes avant de trouver à qui parler,
La femme de l'aubergiste daigna enfin s'occuper d'eux. Ils commandèrent leur repas et sortirent, pendant que l'on dressait leur couvert dans la salle basse.
Eu ce temps-là, les auberges étaient loin d'avoir atteint le degré de coiilortable que la civilisation leur a donné aujourd'hui.
Une salle immense de dix à douze mètres carrés, qui servait à la fois de cuisine et de salle ù manger : telle était à peu près la seule pièce dans laquelle, gentilshommes ou manants, les voyageurs trouvassent asile.
Les délicats se faisaient servir dans leur chambre, mais ils étaient peu nombreux.
Ni Montclavel ni Lucien n'étaient des délicats. Le premier adorait le bruit et le mouvement ; le second était né soldat, avait vécu en soldat et venait de faire la guerre pendant trois ans.
Pendant qu'on préparait leur dîner, ils sortirent et se promenèrent de long en large devant l'hôtellerie.
Sur la route, quelques paysans curieux s'étaient rassemblés pour admirer les équipages de monseigneur, dont l'arrivée avait fait du bruit dans le village.
Lucien et 31ontclavel étaient fort intrigués. Quel était donc le personnage qui mettait en émoi, non-seulement l'aubergiste et ses valets, mais encore les populations ?
Ils avaient grande envie de se renseigner, lorsque sortit de l'hôtellerie un personnage tout de noir habillé, gros, gras, frais et bien portant.
Il se laissa tomber sur le banc de pierre qui se trouvait à côté de la porte, essuya la sueur qui lui coulait du front ; puis, se renversant en arrière, s'éventa avec son mouchoir et se mit à respirer bruyamment.
Montclavel et Lucien l'observaient attentivement.
C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, à la mine doucereuse et papelarde, au visage fleuri, imberbe, et sentant d'une lieue la sacristie.
Bouffi d'importance et de vanité, non moins que de bonne nourriture, il se donnait en spectacle aux manants, qui le considéraient avec un respect mêlé de rainte et de superstition.
Montclavel s'approcha de lui.
— Pardon, monsieur, lui dit-il, pourriez-vous me dire quel est le seigneur dont l'arrivée met tout le pays en émoi?
Le gros homme noir toisa de la tête aux pieds le gentilhomme et l'officier avec ce dédain particulier que professent les hommes d'église pour les hommes d'épée-
— C'est Mgr l'évêque de Silistrie, répondit-il avec emphase.
— Silistrie! fit Montclavel... mais, si j'ai bonne mémoire... Silistrie est un nom païen!... quelque chose comme une forteresse turque...
Le gros homme noir fronça ses épais sourcils. Cette observation n'était pas de son goût.
— Monseigneur arrive de Rome et se rend à Paris, dit-il en se levant et en tournant le dos aux deux gentilshommes.
— Faquin ! murmura Lucien en haussant les épaules.
Le gros homme noir entendit probablement cette épithète malsonnante, car il se retourna et jeta sur le jeune officier un regard courroucé.
Les deux jeunes gens partirent à la fois d'un grand éclat de rire.
Quelques instants après, ils pénétrèrent dans la salle basse et se mirent à table.
Ce ne fut pas sans peine qu'ils parvinrent à se faire servir. Cependant on leur avait déjà donné le potage et fait goûter certaine terrine de lièvre, à laquelle leur robuste appélil avait fait une brèche formidable, quand on posa sur la table un magnifique coq faisan, bien paré, bien doré, bien fumant, auquel ils se ) réparèrent à faire honneur.
Déjà Montclavel, en sa qualité d'officier de vénerie, se disposait à découper l'animal, lorsqu'un bras noir s'allongea sur la table, et s'empara du plat.
— Pardon, dit-il, mais ce faisan est pour monseigneur.
Lucien, qui se trouvait près de lui, se retourna et reconnut le gros homme noir. Il se leva et lui prit le bras.
— Voulez-vous remettre ce plat sur la table? ordonna-t-il.
— Par exemple ! fit l'homme ; il ferait beau voir qu'un petit officier se régalât aux. dépens de monseigneur!
Et il voulut emporter le plat qu'il tenait à la main. Lucien devint pâle de colère.
— Une dernière fois, je vous ordonne de défwser ce plat sur la table, dit-il, ou sinon...
— Sinon quoi? demanda l'homme noir d'un ton d'arrogant défi.
— Sinon je vous châtierai comme on châtie les drôles de votre espèce, dit l'officier.
— Je voudrais bien voir cela.
Il avàit à peine prononcé ces paroles que Lucien, saisissant un rouleau à pâte
qui se trouvait sur la table voisine, lui en asséna sur Téchine trois ou quatre coups bien appliqués.
L'homme noir lâcha le plat qu'il tenait à la main. Le rôli tomba sur la table à portée de Montclavel qui le rattrapa au vol, pendant que le drôle s'en allait en poussant des cris terribles.
— Je vais me plaindre à monseigneur, hurla-t-il, et nous verrons... Montclavel et Lucien lui rirent au nez, et l'homme noir disparut en leur montrant le poing.
Nos deux amis, sans s'émouvoir, attaquèrent résolument le rôti. Ils en avaient eu facilement raison avec leur appétit de vingt ans et entamaient leur dessert, quand la porte de la salle basse s'ouvrit avec fracas.
Ils se retournèrent et aperçurent un homme de quarante-cinq ans au plus, de taille moyenne, jeufte encore de visage et d'allures, portant un costume de cavalier, tout de velours et de satin violet.
De magnifiques dentelles de Venise s'étalaient sur sa poitrine et retombaient sur ses mains blanches. Au médius de la main droite brillait une énorme bague, violette également, composée d'une magnifique améthyste entourée de brillants.
Il n'y avait pas à s'y tromper : ce cavalier si richement habillé, c'était Monseigneur.
L'hôte et ses valets s'inclinèrent devant Sa Grandeur.
Monclavel et Lucien ne se dérangèrent pas. Ce n'était pas la première fois qu'ils voyaient un évoque.
Celui-ci promena dans la salle basse un regard observateur et, ne voyant attablés que le comte et le jeune officier, il se dirigea vers eux.
— Ce que mon intendant vient de me raconter est-il vrai, messieurs? demandat il d'une voix sévère.
— Quoi donc? fît Lucien.
— Il prétend que l'un de vous, un officier, m'a-t-il dit, s'est permis de lever la main sur lui.
En disant ces mots, il fixait d'un œil courroucé le jeune lieutenant de carabiniers qui, seul des gentilshommes, était en uniforme.
— C'est vrai, monseigneur, répondit franchement Lucien.
— Permettez-moi, lieutenant, de m'élonner d'un semblable procédé. Mon intendant n'agit ici que d'après mes ordres c'est donc à moi, par le fait, que vous avez fait injure.
— Je n'accepte pas ce reproche, monseigneur, répliqua Lucien avec vivacité. Vous ne vous seriez jamais permis d'agir d'agir et de parler comme l'a fait ce malotru.
— Peut-être, monsieur l'officier.
Commencé sur ce ton aigre, la discussion pouvait prendre des proportions dangereuses. Montclavel jugea à propos d'intervenir.
— Pardon, monseigneur, dit-il, mais votre intendant vous a-t-il raconté bien exactement ce qui s'est passé?
— Oui, monsieur. Il m'a dit que vous vous étiez emparé d'un plat qui m'était
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destiné, qu'il vous en avait fait l'observation, et que, non contents de ne pas en tenir compte, vous l'aviez chassé d'ici à coups de bâton.
— Bien, mais vous a-t-il dit qu'il avait osé s'emparer de ce plat, alors qu'il était sur noire table et sans en avoir, tout d'abord, revendiqué la possession? repartit le comte. Vous a-t-il dit que, nous aussi, nous avions commandé pour notre dîner le coq faisan dont il a voulu s'emparer?
— Non, monsieur. Il l'ignorait probablement.
— J'en suis désolé pour lui ; il n'avait qu'à s'en informer auprès de l'aubergiste. La leçon qu'il a reçue et si bien méritée par son impertinence, le rendra peutêtre plus circonspect à l'avenir.
— Mais, à vous entendre, dit l'évoque avec hauteur, c'est vous qui auriez à vous plaindre de lui.
— Assurément, monseigneur, fît Montclavel. Pour peu que vous vouliez en acquérir la certitude, je vais vous raconter à mon tour comment ce faquin s'est conduit à notre égard.
— Soit, fit Sa Grandeur avec un geste d'impatience ; je vous écoute, monsieur. Sans se laisser intimider par ces grands airs, le comte décrivit la scène, telle
qu'elle s'était passée réellement, et répéta textuellement au prélat les paroles injurieuses que son intendant avait osé prononcer. Monseigneur se tourna alors vers son intendant, qui se tenait derrière lui.
— Approciie, Bazile, lui dit-il. Ce que ces gentilshommes affirment est-il vrai?
— Mon Dieu... monseigneur, fit humblement l'intendant. Il est possible que dans un moment de vivacité... il me soit échappé un mot un peu leste...
•—Alors tu n'as que ce que tu mérites, drôle! dit Sa Grandeur. Il lui montra la porte d'un geste dominateur.
— Va-t-en, ordonna-t-il.
Et, pendant que Bazile, furieux et profondément humilié, s'éloignait, monseigneur se retourna vers les gentilshommes.
— Il ne me reste, messieurs, qu'à m'excuser auprès de vous de la maladresse que mon valet a commise. J'espère que vous ne m'en garderez pas rancune.
— A Dieu ne plaise, monseigneur! répondit Lucien en riant. Le jeu n'en vaut pas la chandelle, comme dit le proverbe.
Pendant le cours de cette discussion, Sa Grandeur avait examiné les deux jeunes gens avec beaucoup de soin; mais c'était principalement sur Lucien que son attention s'était concentrée.
Dans le regard qu'il jetait sur lui, il yit^ait comme un vague sentiment de terreur et d'avide curiosité.
— Alors, reprit-il, et pour me prouver que vous ne m'en voulez pas, veuillez me dire votre nom, messieurs, afin que je répare de mon mieux, à l'occasion, la faute dont je suis coupable.
— ïrès-volon tiers, monseigneur, dit Lucien en désignant son ami. J'ai l'honneur de vous présenter le comte Edouard de Montclavel, officier de vénerie de Sa Majesté. ■
— Et vous, monsieur? demanda Sa Grandeur avec une sorte d'imuaiioncG.
T2 MONSElGNEtiR
— Monseigneur, dit Montclavel, permettez-moi de vous présenter mon ajui Lucien de Saint-Germain, lieutenant dans les carabiniers du roi — un des héros du combat de Minden.
Sa Grandeur parut respirer plus librement.
— Messieurs, dit-il gracieusement, soyez certains que je n'oublierai jamais les noms que je viens d'entendre, bien qu'il ne soit pas probable que nous ayons souvent l'occasion de nous rencontrer — car, ajouta-t-il en souriant, les hommes d'église et les hommes d'épée ne font pas leur salut par le môme chemin.
A ces mots, il s'inclina.
— Quant à moi, messieurs, poursuivit-il, je suisévêque in pariibus de Silistrie par bref de notre souverain pontife. Je suis envoyé de Rome à Paris pour connaître d'une affaire religieuse qui concerne la religion et dont la direction m'est particulièrement confiée.
Les deux jeunes gentilshommes s'inclinèrent à lem' tour et reconduisirent le l)îélat jusqu'au seuil de la salle basse.
Au moment de s'éloigner, Sa Grandeur jeta sur Lucien un dernier regard, un j)eu plus long que ne l'autorisaient les convenances, et disparut.
Montclavel et Lucien achevèrent leur repas et assistèrent au départ de monseigneur, lequel mit en révolution l'auberge entière, comme l'avait fait son arrivée.
Un quart d'heure après, ils se mettaient en route, tournant le dos à la direction que Sa Grandeur avait suivie.
Chemin faisant, comme ils devisaient de cet incident :
— As-tu remarqué, dit Montclavel à Lucien, avec quelle singulière persistance monseigneur te regardait.
— Oui. Je m'en suis même étonné.
— Il y avait bien de quoi. Lorsque je lui ai dit qui tu étais, on aurait juré qu'il ne le croyait pas. Il te dévisageait comme un homme que l'on a déjà rencontré, que l'on connaît même, et qui cherche à vous échapper en usurpant une individualité qui ne lui appartient pas. Est-ce la première fois que tu te trouves en face de ce personnage?
— Assurément, répondit Lucien. Il a une de ces figm'es qu'on n'oublie pas.
— Tu trouves ? fît Montclavel avec la plus grande indifférence.
— C'est du moins l'effet qu'il a produit sur moi, dit le jeune officier. Ce visage imberbe et patelin, ce sourire doucereux... je ne puis pas expliquer ce que je ressens, mais j'ai frissonné en le voyam, comme si j'avais marché sur un serpent.
— Quelle folie! dit le comte en riant.
— Je ne m'en défends pas, confessa Lucien.
— Heureusement il l'a dit : nous ne faisons pas notre salut par le môme chemin, reprit xMontclavel. Adieu donc, et bon débarras !
Il ne fut plus question entre eux du prélat ni de son intendant.
Ils continuèrent la route au pas. Certes ils auraient vivement désiré l'un et l'autre aller jusqu'à Meaux d'une seule traite, mais les forces de Lucien ne la lui permirent pas.
TS
En moins d'une minute, il avait rejoint la massive voiture. (Page 74.)
A Esbly, il fut forcé de s'an-éter. Il avait déjà fait neuf lieues, et il y en avait encore quatre avant d'arriver chez l'oncle d'Edouard. Celle courte et dernière étape fut remise au lendemain.
Nos deux amis soupèrent tranquillement celle fois, et dormirent d'un prolond sommeil.
Le lendemain à huit heures ils se remirent en roule, afin de se trouver pour l'heure du dîner chez le vicomte de Montclavel, l'oncle d'Edouard.
10"" Liv. ^0
74 MONSKIGNEUR
Avant d'arriver chez ce gentilhomme, Lucien demanda sur lui qnpMmoç renseignements.
Le vicûmîe de Montclavel était le frère cadet du père d'Edouard. Il avait épousé une demoiselle de bonne -maison, fort riche, qu'il aimait à l'adoration, et qu'il avait perdue depuis deux ans.
Amateur passionné de chasse, essenlicllement indépendant, il n'avait jamais voulu venir à Paris pour faire figure à la cour et se confondre inutilement parmi la foule des courtisans qui encombraient l'anlichambre de l'OEil-de-I^œuf. . Cependant, il avait rendu parfois visite à son frère; mais c'était plutôt pour voir son neveu qu'il avait dérogé à ses habitudes sédentaires.
Comme il n'avait pas d'enfants, il s'était épris pour Edouard d'une folle tendresse. Entre le caraclère du jeune genlilhomme et le sien, il y avait, en effet, tant d'analogie que cette faiblesse était natui-elle.
. Aussi, Edouard aimait-il beaucoup aller chez son oncle, oîi il faisait la pluie et ie beau temps.
Quant au vicomte, la mort de sa femme l'avait beaucoup affecté. Il ne venait plus autant à Paris. C'était à la chasse qu'il, passait à peu près tout son temps." Et il avait de quoi s'occuper, puisqu'il était propriétaire d'une étendue de huit lieues de bois et de plaiôe et qu'on évaluait sa fortune à plus de quinze cent mille livres.
— El c'est à loi que cette fortune reviendra un jour! s'écria Lucien émerveillé.
— Oui, mais je souhaite que ce soit le plus tard possible, fit Montclavel, car le vicomte est le meilleur des hommes et sa bourse est toujours ouverte à mes caprices.
Tout en causant, ils étaient arrivés à cent pas de l'avenue qui conduisait au ehâleau du vicomte.
Sur la route, en face d'eux, arrivait un lourd carrosse traîné par deux chevaux éîiques, qui tourna brusquement à gauche et s'engagea dans l'avenue
— Le carrosse de M. de Graffigny ! s'écria MontclaveL Lina doit y être. Hâtonsnous !
Sans s'inquiéter si Lucien le suivait ou non, Edouard piqua des deux et s'élança en avant.
En moins d'une minute, il avait rejoint la massive voiture.
Lucien, qui l'observait du regard, et qui continuait la route au pas, le vit s'arrêter à la portière du carrosse et se découvrir cérémonieusement.
Donc l\r''= d'Estourbel devait s'y trouyer.
Pressant légèrement l'allure de son cheval, Lucien rejoignit à son tour le carrosse, derrière lequel il se tint discrètement, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la. cour du château.
Là, il mit pied à terre et alla se placer à côté du comte, qui ouvrait déjà la portière et tendait la main à M"* d'Estourbel.
Au bruit inusité de ce nombreux équipage, le vicomte accourut.
C'était un homme de cinquante-cinq ans au plus , grand et robuste,
en dépit de ses cheveux blancs, et qui avait en effet, même physiquement, plus d'un point de ressemblance avec Edouard.
Il embrassa son neveu et s'empara de la main de Lina, pendant qu'Edouard lui présentait Lucien,
— Un ami d'Edouard! s'écria joyeusement le vicomte. Monsieur, ajouta-t-il en s*adressant au lieutenant,. vous êtes ici chez lui, c'est-à-dire chez vous.
— 'Je n'en attendais pas moins de votre hospitalité, monsieur, répondit Lucien. C'est pourquoi je me suis permis d'en user si librement avec vous.
— A la bonne heure! fit le vicomte. Alors, messieurs, et vous mademoiselle, entrons, si vous le voulez bien. Je ne vous demande que le temps de dresser le couvert pour que l'on se mette à tablai
En efïet, il était près de midi et les deux jeunes gens avaient un appétit féroce.
Pend-ant ces présentations, personne ne s'était occupé de M. de GralTigny, qui avait fmi par descendre péniblement du carrosse et qui suivait caRin-caha les hôtes du vicomte.
Ce l'ut Edouard qui courut auprès de lui et s'infonna le premier de ses nouvelles, avec autant d'urbanilé que s'il s'y était réellement intéressé.
Lucien en profita pour e^caminer ce type d'avare, dont le comte l'avait entretenu deux jours auparavant.
Ce personnage singulier était, ou paraissait âgé de plus de soixante-cinq ans, tant il était usé, ridé, flétri et courbé.
11 était vêtu d'un costume complet d'étoffe à grands ramages, de couleur grenat foncé, qui certainement avait -servi de rideaux avant de se transformer en habit, en veste et en culotte.
Le dessin de cette étoffe était en velours, broché sur un fond de satin uni ; mais elle était décolorée par un long usage et fanée à ce point qu'aux genoux, aux coudes et aux parements de l'habit, le velours, complètement usé, permettait de voir la trame grossière qu'il recouvrait jadis.
11 était chaussé de bas de laine noire, si patiemment reprisés de toutes parts que le bas lui-même n'était plus qu'une longue reprise, dans laquelle une jambe grêle et maigre était enfermée. Sur le mollet absent, la laine plissait et grimaçait dans tous les sens.
Sur la tête, il avait un chapeau galonné de noir, si vieux, si cabossé, si abîmé par le vent et par la pluie, qu'il était devenu absolument rouge et ressemblait à tout ce qu'on voulait — excej)té à un chapeau.
Ses souliers éculés étaient rapiécés sur le bout et sur les côtés, la boucle de cuivre qui les retenait était couverte de vert-de-gris. Comme l'ardillon de la boucle gauche était cassé, M. de Graffigny l'avait remplacé par une ficelle.
Quant à son linge, il n'était pas absolument sale, mais il était fait d'une toile bise et grossière dont un manant endimanché n'aurait pas voulu.
31ontclavel n'avait pas besoin de prévenir Lucien. Du premier coup d'œil celui-ci aurait bien deviné à qui il avait affaire.
Cet œil défiant et profondément enfoncé sous l'orbite, le regard oblique qui s'en échappait, le rictus amer qui faisait grimacer ces lèvres minces, les doigts courts
'^ MONSEIuNEUR
et carrés de celte main osseuse, et enfin le costume étrange dont il était revêtu, ne pouvaient laisser aucun doute sur le caractère et les penchants de ce personnage.
Le vicomte n'avait évidemment pour M. de Graffigny qu'une déférence trèssecondaire, car il ne s'était même pas occupé de lui, tandis qu'il avait saisi avec empressement la main de Lina, dont son neveu s'était emparé tout d'abord.
Il conduisit ses invités dans un salon qui, à vrai dire, était plutôt un cabinet d'histoire naturelle qu'un salon.
Sur les panneaux, les uns au-dessus des autres, étaient accrochés des bois de cerfs, de brocards, des têtes de loup et de renards, des hures de sangliers, des oiseaux rares de toute espèce — toutes les plus magnifiques bêles en un mot qui fussent tombées sous la balle ou le couteau de l'intrépide chasseur, depuis plus de trente ans qu'il faisait retentir la contrée de ses exploits cynégétiques.
Tous ces trophées étaient disposés du reste avec beaucoup d'art, et donnaient à cette pièce, élevée et tendue de di^aperies sombres, un cachet de grande originalité.
Lucien fut saisi d'un certain respect à la vue de ces richesses d'un nouveau genre, quand il réfléchit que ces innombrables victimes n'étaient qu'une faible parcelle de celles que le vicomte avait immolées.
Edouard, lui, connaissait trop bien les êtres du château pour s'extasier comme son ami devant ces magnificences. Aussi demeurait-il debout, à côté du fauteuil dans lequel M"'' d'Eslourbel avait pris place.
Il fut obligé d'arracher Lucien à sa contemplation pour le présenter à Lina.
— Mademoiselle, dit-il , en l'amenant par la main, permettez-moi de vous présenter mon meilleur, mon unique ami.
La jeune fille salua gracieusemen!;.
— Tel que vous le voyez, mademoiselle, poursuivit le comte, Lucien de Saint- Germain est le héros de la bataille de iMinden. C'est lui qui, à la tête de sa compagnie, dont le capitaine avait été tué, a tenu pendant une demi-heure les Hanovriens en respect, a permis au reste de son régiment d'arriver à son secours, et à l'infanterie dispersée de se reformer. Il a sauvé son détachement d'une déroute désastreuse ; mais il y a gagné une maudite blessure que, depuis près de trois mois que nous le soignons, nous ne sommes pas encore parvenus à guérir.
Tout déconcerté des éloges que Montclavel lui adressait à. brûie-pourpoint, Lucien gardait un silence embarrassé et osait à peine lever les yeux sur la jeune fille.
— Je vous fais mon compliment, monsieur, lui dit-elle avec son plus charman sourire. On peut s'enorgueillir à plus juste titre d'avoir sauvé un de ses semblables que d'en avoir massacré mille.
Celte réponse, pleine de bon sens et d'à-propos, fit relever la tête à Lucien.
Le comte ne l'avait pas trompé : Lina était une très-fraîche et très-jolie personne. Sa voix était douce et bien timbrée, ses regards francs, quoique un peu mélancoliques ; sa contenance modeste et digne, bien qu'elle ne ressentît aucun embarras en présence du jeune lieutenant.
MONSEIGNEUR ri
Lucien fut un peu surpris. D'après ce que lui avait dit Montclavel, il s'attendait à se trouver en présence d'une jeune fille timide, un peu gauche môme, n'ayant aucune habitude du monde et rougissant au moindre mot. Au contraire, il avait sous les yeux, une femme accomplie, vêtue sans luxe, mais avec beaucoup de goût, timide juste autant qu'il convenait à sa position, et plus à l'aise vis-à-vis de Lucien qu'il ne l'était vis-à-vis d'elle.
Il la salua avec beaucoup de grâce, ne voulant pas répondre par des banalités usées jusqu'à la corde au compliment qu'elle lui avait fait.
Fort heureusement pour lui, du reste, le vicomte s'avança à sa rencontre.
— Mais asseyez-vous donc, lieutenant, dit-il; vous devez être horriblement fatigué d'avoir fait à cheval une si longue traite en l'état où vous vous trouvez.
— En effet, monsieur, dit Lucien ; ma blessure me fait encore un peu souffrir ; mais je compte bien abuser de votre cordiale hospitalité pour me rétablir.
— Et moi aussi, fit chaleureusement le gentilhomme. Oh! soyez tranquille, nous trouverons bien un moyen de vous distraire. Je vous ferai conduire en voiture au bois le plus voisin ; je vous placerai avec un fusil au meilleur endroit, et je vous promets que vous ne vous ennuierez pas — car vous aimez la chasse, je suppose? ajouta-t-il-
— Beaucoup, monsieur, bien que je l'aie fort peu pratiquée.
— Pourquoi? Les terres de vos parents étaient-elles donc peu fournies en gibier ou ravagées par les braconniers?
— Je n'ai pas de parents, monsieur, répondit tristement Lucien. Je suis orphelin.
— Oh! pardon, mon ami, fit le vicomte en lui prenant les deux mains. J'ai maladroitement réveillé en vous des souvenirs pénibles et que je m'efforcerai de vous faire oublier. C'est la faute de mon étourneau de neveu, qui ne m'avait pas prévenu... mais soyez tranquille. Vous n'aurez ici, je l'espère, ni le temps de vous rappeler ni celui de vous ennuyer.
— Auprès de vous, monsieur, j'en suis persuadé, fit Lucien Et tout bas il ajouta :
— Ah ! le brave homme!
Au même instant, le domestique entra pour annoncer que le dîner était servi.
On se mit à table. En salmis, en rôtis, en terrines, en pâtés, le dîner se composait presque exclusivement de gibier.
Lucien y fit honneur, comme Edouard, comme le vicomte; mais celui qui se montra le plus redoutable convive, ce fut M. de Graffigny.
Bien certainement il avait jeûné depuis deux ou trois jours, pour faire meilleure contenance en face de ce repas plantureux. Ce qu'engloutissait ce vieillard sec et cassé était effrayant. Non-seulement il se rattrapait du jeûne qu'il s'était imposé, mais il faisait des provisions pour la semaine.
Quand lediner fut terminé, Edouard prit le bras de Lucien, qu'il entraîna dans l'embrasure d'une croisée.
— Eh bien! comment trouves-tu Lina? lui demanda-t-il. Lucien regarda Edouard en face
"a MONSEIGNEUR
— Tu tiens toujours à ton projet? demancla-t-il.
— Plus que, jamais. Ainsi, réponds, comment trouves-tu Lina?
— Charmante, dit Lucien. , ; ,■ .Urf.v.:
— Alors, mon cher, cela ira tout seul, car elle te trouve très-bien de son côté.
— Klle te Ta.dîîtâ 'Mm^ .«- ;;
— Parbleu ! puisque je le lui ai demandé aussi, fit le comte.
— C'est différent. ■•.'■•; :,
— Eh bien! poursuivit le gentilhomme, veux tu que dès aujourd'hui je parle à mon oncle pour qu'il commence l'attaque auprès de M. de Gr;affigny?
— Oh! pas si vite! s'écria Lucien. Ce n'est pas en deux heures de temps qu'on peut se décider à aborder si résolument une question de ce genre.
—^ Gomme il te plaira.
— Est-ce que M; de Graffigny est ici pour quelques jours?
— Je ne le crois pas, mais je n'ai qu'à dire un mot pour que mon oncle le retienne pendant le temps que tu voudras.
■'••^i-iMerei. Ne dis rien. Il restera ou il ne restera pas... nous verrons... fit ôvasivcment Lucien. • ^ -->• -' • > . ■ u
— Soil! A la gTcâce de Dieu! dit le gentilhomme. '
Mais il avait sans doute une arrière-pensée, car, en quittant le jeune officier^ i! se rapprocha de M. de Graffigny.
— Aurons-nous le plaisir de vous avoir ici pendant quelques jours? lui domanda-t-il. ■u.-^tMa
— Je ne le crois pas, monsieur le comte, répondit le vieil avare. M. de Montclavel m'avait donné rendez-vous pour aujourd'hui, afin de renouveler le bail de deux fermes qui sont enclavées dans mes propriétés et que je suis à même d'exploiter plus facilement que lui, puisqu'elles sont à ma portée.
— Et ce bail n'est pas signé? -
— Pas encore, nous ne faisons que d'arriver au château.
— C'est juste.
— EL puisqu'il est question de cette affaire, reprit M. de Graffigny, permettezmoi, monsieur, de solliciter votre protection.
— Ma protection! se récria le comte. A quel sujet?
— Au sujet de ces deux fermes.
— Bien, mais en quoi pourrais-je vous être utile?
— Je vais vous le dire, monsieur. Les fermes dont je parle sont situées à l'extrémité des terres que possède le vicomte, et par conséquent hors de sa surveillance immédiate. Au contraire, elles touchent les miennes à ce point qu'elles en sont entourées de toutes parts, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire.
— Et alors... fit Edouard, qui écoutait avec beaucoup d'attention.
— Alors, repriti'avare, j'ai proposé plusieurs fois déjà à M. de Montclavel de les lui acheler, — ^^ce à quoi il n'a jamais voulu consentir. Or, votre oncle vous a:me beaucoup, monsieur, il a pour vous un faible qu'il ne cherche pas à dissiniuierv Vous êtes l'enfant de la maison, presque son fils... Je suis donc persuadé q ;j si vous vouliez plaider ma cause auprèsde lui, elle seraitgagnée d'avance.
— Quelle valeur ont ces deux'ferraes, à vos yeux? dit le comte.
— Je ne pourrais pas vous le dii'e nu juste, balbutia Tavare, qui se tenait sur la défensive dès qu'il était question d argent. ' ''J*^'' ■ •
— Pourtant, il faut bien que je sache à quoi je m'engage, "a viit rh^ traiter avec m^n oncle une question de cette importance,
— Eh bien!... lit M. de Graffigny avec un énonne soupir, je crois qu'elles valent bien cent mille livres.
— Chacune.
— Non, non, les deux, corrigea précipitamment l'avare.
— Ce qui veut dire qu'elles en valent cent cinquante ou deux cents, pensa Edouard.
li examina le tuteur de Lina.
Celui-ci ne le quittait pas du regard. Il semblait suspendu aux lèvres du comte et attendait sa réponse avec une avidité (|ui n'échappait pas au jtune géntilhonime.
— Eh bien, monsieur, répondit-il enfin, je vous promets d'en parler à mon oncle; mais ])eut-être ne se décidera-t-il pas sur-le-champ.
— Il n'y a pas de péril en la demeure, dit M. de Graffigny, Le bail que je venais renouveler n'expire qu'à la Saint-.leaii.
— De sorte que nous avons près de trois mois devant nous?
— Pas tout à fait, mais enfin...
— Soyez tranquille, promit Edouard, vous aurez sa réj)onse avant la fin de la semaine.
Le jour même, en eflet, il causa de cette atTaire avec le vicomte.
— i\e promets rien pour le. moment à M. de Graffigny, lui dit-il, ni bail ni vente. Demande quelques jours de réllexion et gajrde-le au château jusqu'à ce que tu aies pris une décision.
— Comment! fit le vieux gentilhomme un peu désappointé. Tu veux que je garde M. de Graffigny.
— Pendant quelques jours seulement.
— Mais dans (juel but?
— Je te le dirai plus tard.
Le vicomte n'y comprenait rien, mais il fit ce que lui demandait Edouard. Le soir, au moment où M. de Graffigny allait prendre congé et s'informait si le gentilhomme avait signé le. bail qu'il lui avait apporté.
— Pas encore, répondit le vicomte. Donnez-moi cinq ou six jours de réllexion et restez ici jusqu'à ce que j'aie pris un parti.
Le vieil avare fut transpoité de joie. Non-seulement cette invitation lui faisait grand honneur, mais il calcula que son séjour au château lui permettrait de vivre grassement et d'économiser vingt ou vingt-cinq livres.
Il accepta.
Les chambres étaient préparées. M. de Graffigny resta, et Lina resta avec lui.
Les combinaisons d'Edouard avaient réussi au-delà de ses désirs.
Huit jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le vicomte offrit à Lucien toutes les distractions imaginables.
Chasses, promenades, bon lit, bonne table, vins authentiques, chère exquise, il prodigua généreusement tout ce dont il pouvait disposer.
Tous les soirs, au moment où les deux amis regagnaient leur chambre, Edouard demandait à Lucien :
— Eh bien ! que penses-tu de M'" d'Estourbel ?
— Tout le bien possible, répondait Lucien.
Le huitième jour, enfin, la veille de leur départ pour Paris, où les devoirs de sa charge le forçaient de revenir, Montclavel adressa à son ami son éternelle question :
— Comment trouves-tu Lina?
— Fort bien, dit le jeune officier.
Mais dans cette réponse, pas plus que dans celles quTl avait faites précédemment, il n'y avait le moindre enthousiasme. Edouard s'en aperçut.
— De quel ton tu me dis cela! fit-il. Cependant, au bout de huit jours, tu es à même de la juger, de l'apprécier, de savoir si elle te convient, si tu veux l'épouser, en un mot.
— Sans doute; mais avoue que tu es bien pressant. Tu me mets pour ainsi dire le couteau sous la gorge !
— Eh! je le crois bien, morbleu! C'est pour toi que j'ai fait res'er ici pendant ces huit jours M. Graffigny et sa pupille,
— Pour moi! Comment?
Edouard lui raconta alors à quel subterfuge il avait eu recours pour garder au château le vieil avare.
— Tu comprends, poursuivit-il, que je ne veux pas avoir fait en pure perte de tels prodiges de diplomatie. C*est pourquoi, avant de nous en aller, je sollicite une réponse catégorique.
— Et franche, n'est-ce pas? ajouta Lucien.
— Franche surtout, dit Montclavel.
— Eh bien ! mon ami, je te remercie d'abord de tout le mal que tu t'es donné pour me ménager cette longue entrevue. Je suis absolument de ton avis: M"' d'Eslourbel est une très-jolie et très-aimable personne. Elle a largement tout ce qu'il faut, non-seulement pour plaire, mais encore pour séduire : de la beauté, de la grâce, de l'esprit, de l'instruction, de la modestie... que sais-je encore?.... bien d'autres qualités qui ont peut-être passé inaperçues à mes yeux. Pourtant... te le dirai-je?...
— Dis-le, fît Edouard en voyant que le lieutenant hésitait.
— M"^ d'Estourbel me plaît infiniment, mais elle ne m'émeut pas.
— Qu'entends-tu par ces paroles?
— J'entends que je ne trouve pas en elle ce que je voudrais trouver chez îa femme à qui je donnerai mon amour. Mon cœur ne bat pas quand je la vois; mes regards ne cherchent pas les siens; nulle voix secrète ne m'avertit qu'elle va venir; son absence ne me laisse pas rêveur. Je l'admire comme on doit admirer les belles œuvres de la nature, mais je ne l'aime pas.
effet, c'était bien le corps d'une femme qui gisait à travers X'escalier. (Page 8d.)
— Au Niable soient tes préciosités ! dit Montclavel avec humeur. Oui ou non ^ veuK-tu l'épouser? Voilà ce que je te demande.
— Non, répondit Lucien. Je ne dis pas que plus tard, si j'avais occasion de la revoir, ne jaillirait pas l'étincelle qui déciderait de mon avenir, mais... pour l'instant...
— N'en parlons plus, interrompit Edouard. Je vais dire à mon oncle qu'il peut traiter comme bon lui semblera avec M. de Graffigny.
Il"»* Liv. **
aa MONSEIGNEUR
A ces mots, il quitta Lucien él se rendit auprès de son oncle.
— Signe-lui le bail qu'il sollicite, lui conseilla-t-il ; mais ne lui vends pas tes fermes. S'il en a réellement autant d'envie que je le suppose, je veux me réserver ce moyen de le décider plus tard...
— A quoi? interrogea le vicomte.
— Je te le dirai, mon oncle. Je te l'ai promis, je n'ai qu'une parole. Le soir même, M. de GrafOgny quitta le château avec Lina.
Le lendemain, les deux jeunes gentilshommes partirent pour Paris.
Ces huit jours de grand air avaient fait beaucoup de bien à Lucien. Il était presque complètement rétabli. Aussi put-il faire d'une seule traite, et sans aucune difficulté, les douze lieues qui le séparaient de la capitale.
Le soir même, il arrivait chez Papillon, où les événements lui ménageaient de bien autres surprises.