COMMENT LE BARON SE DÉCIDA A FAIHE FORTUNB
Les circonstnnces semblaient s'être conjurées pour servir à miracle le baron de Pierre-Lisse dans rœuvre de viulence à laquelle il s'était impudemment appliqué,
Le jour même où il avait rencontré le chevalier de Vandrùme, c'esl-à-dire la veille du jour où il devait mettre à exécution le plan d'enlèvement qu'il avait déjà formé, le hasard l'avait mis en présence du marquis de Bellaire.
Il connaissait le marquis depuis de longues années et Lavait retrouvé à l'Opéra, où le vieux et riche gentilhomme avait ses grandes entrées, puisqu'd était toujours le protecteur avéré de la danseuse ou de la cantatrice en renom.
Le baron n'y allait qu'en simple curieux. Sa fortune ne s'élevait pas, comme celle de M. de Bellaire, à plus de douze cent mille livres de revenus !
Désireux de se mettre à la remorque d'un aussi puissant seigneur, le baron s'était montré fort aimable envers le marquis, qui avait accueilli assez froidement les avances de M. de Pierre-Lisse ; mais il était écrit que tôt ou lard cet homme d"intrigues et cet homme de plaisir devaient se rencontrer.
Le marquis était, en effet, le type de ces avares prodigues qui sont moins rares qu'on ne le pense. Il aimait l'argent par-dessus tout; mais dès que son amourpropre était en jeu, il le dépensait avec une ostentation sans pareille.. C'est ainsi qu'il avait expulsé le père Brahma pour une misérable somme de soixante livres et qu'il faisait ferrer d'argent les chevaux de sa maîtresse.
Immoral, dissolu, vicieux, n'ayant que peu ou point rencontré de rebelles, grâce à l'énorme fortune dont il disposait, il avait jusqu'ici satisfait tout ses caprices avec une facilité dont il commençait à se blaser.
Il avait épousé une femme adorable, appartenant à l'une des premières maisons de France, spirituelle, belle et méritante à tous égards, et l'avait odieusement trompée avec des créatures indignes.
Elle avait pris son mal en patience. Depuis longues années déjà elle n'était plus qu'en effigie la femme de ce débauché; mais elle portait fièrement son nom et tenait sa maison avec une autorité, contre laquelle le marquis lui-même ne songea pas une fois à s'insurger.
Comme si ce n'était pas assez des humiliations et des souffrances que le maiiage lui avaient apportées, elle fut prise à l'âge de quarante ans d'une maladie qui la réduisit pour le reste de ses jours à une inaction presque complète.
Un jour d'été qu'elle revenait delà promenade par une chaleur accablante, elle
s'assil devant une fenêtre ouverte, but un verre d'eau glacée et s'aperçut un peu lard que Je froid commençait à la saisir.
Elle se leva, en proie à un malaise qui la força de se mettre au lit. La fièvre se déclara, elle en guérit, mais elle conserva dans les extrémités un tremblement perpétuel.
A la fin de la saison, ses jambes lui refusèrent leur service : la paralysie s'en était emparée. Les consultations des plus savants docteurs, l'application des remèdes les plus énergiques ne parvinrent pas à triompher du mal.
Désormais, la malheureuse femme était condamnée à vivre dans un fauteuil. Fort heureusement, elle avait conservé toute sa tête, si bien que, grâce à un ingénieux système de locomotion qu elle avait organisé, elle put continuer à surveiller sa maison et à recevoir ses amis.
Quant au marquis, il se considéra comme veuf, du jour où sa femme fut irrévocablement atteinte de cette infirmité. Il ne se gênait déjà pas beaucoup avant cet accident; il ne s'occupa pas plus d'elle que si elle n'existait pas.
Ce fui ainsi qu'il se jeta plus en avant que jamais dans ces plaisirs et ces amours faciles dont labus avait fini par amener la satiété.
Quand le baron forma le projet d'enlever de nouveau Marcelle, il régla promptement les dispositions qu'il voulait prendre. Un seul point l'embarrassait. Où conduire sa fille?
Il ne pouvait j)as la ramener à Auteuil. Sa retraite était connue ; dès le lendemain, Marcelle lui aurait échappé. 11 était donc indispensable de trouver, le jour môme, un autre asile, aussi sûr et aussi inviolable que possible.
Où s'adresser? Le baron était fort en peine. Pour se dislraiie, il se rendit à l'Opéra. Là, il aperçut le marquis de Bellaire. . Il connaissait de réputation ce vieux coureur de ruelles.
— Bien cortaincmen:, se dit-il, cet homme doit avoir quelque part un petit coin ignoré, dans lequel il reçoit ses intimes et ses maîtresses.
El il marcha droit à lui, suis aucun sojci de la dignité de sa propre fille.
— Eh bien! marquis, lui dil-il, loujours fidèle à cet Opéra? Quelle est la beauté pour laquelle vous brûlez aujourd'hui votre encens ?
— Ah ! ne m'en parlez pas, réj)ondil M. de Bellaire sur un ton de profonde lassitude; ces dames sont si complaisaules que je ne sais plus à qui m'adresser pour éprouver un refus.
— Ainsi vous n'en aimez aucune?
— Aucune, je 1 ai juré, jusqu'à ce que je rencontre enfin une personne honnête et vertueuse, qui ne m'ouvre pas la porte de sa chambre quand je ne lui demande que d'entrer dans son salon.
-^ Bien vrai ? fit M. de Pierre-Lisse.
— Je vous en donne ma parole. >
— Tant mieux ! Cela me met plus à l'aise pour réclamer de votre obligeance un léger service.
En entendant ce dernier mot, le mar juis fronça les sourcils.
— Oh ! rassurez-vous, dit M. de Pierre-Lisse en souriant, il ne s'agit pas d'argent.
— De quoi s'agil-il?
N'avez-vous pas, aux environs de Paris, une maison dans laquelle vous me
permettriez de passer quelques jours avec ma fille?
— Vous avez donc une fille?
— Oui, marquis.
— Jeune?
— Dix-huit ans.
— El jolie? ,
— Comme une madone de Murillo.
— Ah ! fit le mariiuis pensif.
— Allons, ça mord, se dit le baron.
— Mais je croyais que vous n'étiez pas marié? fit M. de Bellaire.
— Non, je ne le suis pas. Celte enfant est une erreur de jeunesse...
— Que vous voulez cacher.
— Pas précisément; mais elle a été élevée par des gens qui n'ont avec elle aucun lien de parenté, qui voudraient qu'elle reslâl près d'eux... de sorte que celle fausse situation provoque des tiraillements auxquels j'ai décidé de mettre un te:me.
— Vous avez bien fait, mais je ne vois pas en quoi je peux vous être utile.
— J'y arrive, dit M. de Pierre -Lisse. Parbleu ! je sais bien que rien ne serait plus simple que de la garder chez moi, mais ces gens savent où je demeure, ils viennent m'assaillir tous les jours de réclamations et de prières. Je ne peux pas leur fermer ma porte, jjuisque je suis leur obligé; faire dire que je n'y suis pas ne m'avancerait à rien, puisqu'ils demanderaient à voir ma fille. Les tiraillemeiits que je vous signale se produiront donc à l'infini si je ne réussis pas, pendant quelques jours au moins, à me débarrasser d'eux, c'esl-à-dire à enlever
Marcelle.
— Ah! elle se nomme Marcelle? interrogea le marquis. C'est un joli nom!
— J'avais donc espéré, continua M. de Pierre-Lisse, que vous pourriez me prêter... ou me louer pour un certain temps...
Vous louer, baron ! Y pensez-vous ? se défendit le vieillard. Non pas. Je
possède jusiement, à quelque lieues de Paris, une maison d'été, dans laquelle la marquise n'a pas mis les pieds depuis dix ans... C'est là que je vais, de temps en lemps, faire mes folies.
— Très bien. J'emmènerai ma gouvernante.
— C'est inutile, interrompit le marquis. Vous trouverez là des serviteurs dévoués.
— Alors, il faudra que vous me donniez un mot pour l'intendant...
— Je ferai mieux, baron, je vous accompagnerai.
M. de Pierre-Lisse réprima difficilement un g3ste de satisfaction.
— Ce sera pour moi beaucoup d'honneur, répondil-il. Mais, où est située au juste celle propriété?
— A Neuville.
— Où prenez-vous Neuville ?
— A une petite lieue de Conflans et à une lieue et demie de Ponloise.
— Bon ! je vois..., fit le baron, qui songea immédiatement à tirer parti de cette disposition des lieux.
— Eh bien ! à quelle heure fraudra-t-il aller vous prendre ? demanda M. do Bell aire.
— Si cela ne vous fait rien, marquis, j'aimerai mieu.v une autre combinaison....
— Laquelle ?
— Je vais vous le dire, propo.sa M. de Pierre-Lisse. Votre carrosse, arrivant à ma porte, ne manquerait pas d'exciter l'admiration des voisins; il serait donc remai'qué, on verrait dans quelle direction il s'éloigne, on pourrait le suivre à la piste (oui le long du chemin qu'il aurait parcouru.
— C'est vrai, dit naïvement le marquis.
— Est-il connu à Ponloise, votre carrosse? demanda le baron.
— Il y a dix ans que je n'y ai pas mis les pieds et j'ai changé ma livrée depuis cette époque.
— Alors tout est pour le mieux, dit joyeusement M. de Pierre-Lisse.
— Comment ? interrogea le marquis.
— Parce que je voudrais dépister les gens qui ont élevé Marcelle, dans le cas où ils tenteraient de se mettre sur mes traces, exj)liqua le baron. Donc je |)ars de chez moi dans une simple chaise de poste, je pousse jusqu'à Pontoise, vous m'attendez avec votre voiture à l'entrée de la ville, je monte dedans ainsi que ma fille, nous faisons un détour avant de rentrer chez vous, et, de cette façon, nous échappons à toutes les recherches. Cela vous convient-il ?
— A merveille. Dès demain malin je |)ars pour Neuville afin de tout disposer Et vous, à quelle heure comi)tez-vous vous mettre en route ?
— A deux heures.
— Donc, si vous avez de bons chevaux, vous serez à Pontoise vers quatre heures et demie, dit le marquis. Eh bien! soit. Je vous attendrai eu voiture à l'entrée du pont.
— C'est bien convenu ? interrogea M. de Pierre-Lisse.
— Soyez tranquille, promit le vieux gentilhomme, ce n'est pas moi ijui serais le dernier au rendez-vous.
A ces mots, ils se sé])arèrent.
Tous deux, ils rayonnaient d'espérance.
Le baron n'avait pourtant pas été dupe de la complaisance avec laquelle le marquis s'était mis à sa disposition. Il savait bien que les dix-huit ans et la beauté de Marcelle avaient seuls décidé du Luccès de sa démarche.
Loin de reculer devant les scrupules que la notoriété du vieux dôNauché aurait dû lui inspirer, il se demandait s'il n y aurait pas moyen d'en tirer parti.
Tout se passa ainsi ({u'il l'avait réglé. A quatre heures, M. de Bdiaire était à
8on poste, à quatre heures et demie, le baron arrivait et s'installait avec Marcelle dans la voilure du marquis.
Le cocher avait reçu de son maître l'ordre de partir aussitôt et de ne revenir sur ses pas qu'après avoir traversé la ville dans son entier. Il se conforma rigoureusement à ces instructions.
Le baron se croyait donc, cette fois, à l'abri de t:)ute poursuite.
Quant au marquis, pendant le court trajet de Pontoise à Neuville, il n'avait cessé de considérer Marcelle, dont la pâleur et la prostration momentanée ne faisaient aucun tort à la beauté.
Il soupçonnait bien que les explications données par M. de Pierre-Lisse n'étaient pas l'expression de l'exacte vérilé ; mais que lui importait ? Au contraire, plus le 1 aron avait de choses à cacher, plus il était à la merci du vieux gentilhomme.
Quant à Marcelle, elle était encore dans un étal de stupeur et d'anéantissement voisin de la calalejisie, quand le carrosse entra dans la cour du château.
L'altaqtfe dont elle avait élé victime avait été si imprévue et si rapide, qu'elle n'avait pas eu le temps de pousser un cri. Quand on la hissa dans la voilure, elle n'avait pas perdu connaissance; mais elle sentait peser sur elle le regard terrible de son père, elle ne fit plus un mouvement.
En effet le baron ne la perdait pas de vue un seul instant. ■Vo)'ant qu'elle ne bougeait pas, il s'empressa d'abord d'arracher le bâillon qui l'étoufîait.
Elle aspira avidement quelques bouffées d'air, sans adresser à son père le moindre mot de remercîment,
— Tu le vois, mon enfant, lui dit-il, c'est en vain que tu tenteras de te soustraire à mon autorité ; sache bien, dès à présent, que, de mon vivant, je ne renoncerai jamais à l'exercer. C'est ainsi que nous étions élevés jadis nar nos parents, et je m'étonne que des gens qui se vantent de pratiquer toutes les vertus aient imbu ton esprit de ces idées de révolte. Je ne m'étonne pas moins de te les voir pai tager.
Marcelle baissa la tête. On se souvient qu'elle avait hésité longtemps à s'affranchir de toute tutelle. Les reproclies de M. Pierre-Lisse, qu'elle retrouvait toujours armé des droits sacrés du père, produisaient donc sur elle une si grande impression qu'ils n'étaient pas loin d'éveiller ses remords.
— Si je consens à oublier cette tentative de rébellion, poursuivit le baron, c'est que je n'ignore pas à quelles pressions tu as cédé; c'est que je sais également que tu n'as pas sollicité du roi cet acte prétendu d'émancipation, à l'aide duquel on s'efforce de l'arracher à mon amour. Donc, qu'il n'en soit plus question. Cet acte n'est rien, si tu ne lui reconnais aucune valeur. Il t'autorise, mais il ne te contraint pas à fuir la légitime protection que mon devoir est d'étendre sur toi.
La jeune fille se tenait immobile, ne protestant ni par un mot ni par un geste.
— Ainsi, reprit son père, tu me promets de ne plus te révolter contre mon utorité?
— Je vous le promets, répondit Marcelle, sans oser lever les yeux.
— Ah çà! que viens-tu faire ici? demanda le baron d'un ton bourru. (PageSCL.)
Le baron la baisa au front et délia les cordes qui maintenaient les pieds ri les mains de la pauNre eiifani, mais il ne cessa pas pour cela de la surveiller.
Elle ne songeait guère à lui échapper. Depuis qu'elle était leiombée en si a pouvoir, il lui causait une sorte du terreur supeislilieusédont elle ne pouvait te défendre.
Ce singulier père s'en aperçut, mais loin d'essayer de ramener sa fille à lui par la tendresse, il aima aiieu\ la laisser dans ces anxieuses disposilionsd'esprit,
ICS-n'' Liv. 108
Pourtant, bien qu'elle fût retombée sous le joug, elle ne pouvait s'empêcher de songer à Martial. L'amour qu'elle éprouvait pour lui croissait à mesure que la chaise de poste l'en éloignait.
Qu'allait-il dire? Qu'allait-il faire lorsqu'il apprendrait que Marcelle avait de nouveau disj)aru ? Etait-elle séparée de lui pour toujours ? Ah ! combien elle regi'ellait à jjrésent d'avoir arrêté la veille sur les lèvres du jeune comte l'aveu qui allait s'en échapper ! Ces paroles d'amour, qu'elle avait refusé d'écouter, comme elle aurait été heureuse maintenant de les entendre !
Peut-être, hélas! ce bonheur, devant lequel elle avait reculé, lui était à jamai interdit...
Où. l'emmenait son père? Vers quel pays inconnu se dirigeait-il ? Quelle nou velle prison lui destinait-il ? A quelles obsessions allait-elle être en butte ?
Toutes ces questions se présenlaient à elle, comme autant d'obstacles qui la séparaient de j)lus en plus de celui qu'elle aimait.
Quand la chaise de poste s'arrêta à Pontoise, elle respira. Elle croyait être arrivée au terme de son voyage.
— Or, se disait-elle, Pontoise n'est pas introuvable. Martial me rejoindra. Son désappointement fut grand, quand le baron la fit monter dans le carrasse
du marquis. Cependant elle était à cent lieues de se douter qu'entie son père et ce vieillard existait déjà un accord tacite, qui l'exposait à de nouveaux dangers. M. de Bellaire, en effet, n'avait pas été dupe de la feinte naïveté avec laquelle le baron avait accepté l'asile qui lui était offert.
— Le coquin veut se débarrasser de celte enfant, pensait-il, et ya vouloir me la vendre le plus cher possible... Tenons-nous bien !...
Mais la vue de Marcelle fit évanouir promptemBûl la prudence dont le vieux Céladon avait résolu de se cuirasser.
11 la trouva si belle, qu'il devint à première vue éperdûment amoureux d'elle.
Pendant le .souj)er, et bien qu'elle gardât une immobilité et un silence désespérants, la passion dont il se sentait féru ne fit que s'accroître. La grâce, la beauté, l'innocence craintive de la jeune fille principalement, excitèrent l'admiration du marquis et firent naître en lui les plus coupables désirs.
Aussi, bien décidé à mener rondement celte campagne, il commença l'attaque, dés que Marcelle se fut retirée dans la chambie qui lui était destinée.
Le baron, qui, de son côlé, savait à quoi s'en tenir sur la moralité de M de Bellaire, avait exigé que la* chambre de sa fille lut immédiatement contiguë à celle qu'il occupait.
Quand ces deux renards se trouvèrent seuls, ce fut pendant quelques instants à qui des deux ne prendrait pas la parole. Ils s'observaient et se mesuraient de l'œil, comme deux lutteurs avant d'en venir aux prises.
Le marquis se décida enfin.
— Savez-vous que votre fille est bien jolie ! dit-ii.
— Je le sais.
— Vous l'aimiez donc bien pour la ravir ainsi aux soins jaloux de ceux qui Tont élevée?
— Je ralme... oui, répondit négligemment le baron, mais non pas au point de tout sacrifier au sentiment de celle tardive paternité.
— Oui... je comprends, fit le marquis. Vos intérêts avant tout, n'est-ce pas?
— C'est d'autant plus naturel que ceux, qui ont élevé Marcelle et qui désireraient si vivement la garder auprès d'eux sont riches, très riches, plus riches que vous encore. S'ils y avaient tenu beaucoup, je n'aurais pas insisté, mais il aurait fallu tout au moins me le prouver...
— Et vous dédommager du sacrifice que vous faisiez, ajouta le marquis avec un sourire quelque peu méprisant.
— Pourquoi pas? demanda vivement M. de Pierre-Lisse, N'est-il pas logique, nécessaire même, que le père d'une jeune fille placée par le sort dans cette situation brillante jouisse lui-môme d'une position honorable et n'en soit pas réduit, comme je le suis, à ne vivre que d'éternelles et pénibles économies ?
— Je ne dis pas le contraire, répondit M. de Bellaire du môme ton moqueur. D'autan! plus que vos prétentions ne sont probablement pas trop exagérées...
— Certainement non.
— A quel chiffre se montent-elles?
— Diable ! vous me mettez au pied du mur ! s'écria le baron, j'avoue que jamais... personne ne m'a demandé...
— On ne vous l'a peut-être pas demandé, interrompit le vieux gentilhomme, mais vous n'ôtes assurément pas sans avoir prévu le cas où l'on vous le demanderait.
— l'eu t-ô Ire...
— Allons! parlez hardiment, fit le marquis. En échange de quelle somme auriez-vous fait violence à la tendresse que celte enfant vous inspire?
— Je ne le sais pas au juste, mais il aurait été aussi facile à la personne dont je parle de donner trois ou quatre cent mille francs que d'avaler un verre d'eaj. Elle n'ignorait pas que j'étais pauvre et que je resterais sans force contre de telles propo.^itions. C'est par pur èn'ôtement qu'elle ne l'a pas fait, c'est par pur entêtement, de mon côté, que je ne veux j)as lui laisser Marcelle.
— Ainsi, dit le vieux gentilhomme d'un ton grave, vous auriez cédé votre fille pour trois cent mille livres. Je conçois cela. C'est un joli denier ! iM.iis alors, qui que ce soit, qui vous donnerait une somme semblable, obtiendrait-il le même privilège?
— Y pensez-vous ! se récria le baron.
— Allons, pas d'enfantillage! interrompit M. de Bellaire. Nous sommes ici pour traiter une affaire, discutons sur des faits et non sur des mott». Je prétends vous prouver que je puis, comme la personne dont vous me parliez tout à l'heure, faire, quand il me plaît, un sacrifice de trois cent mille livres. Donc, répondez: l'acceptez- vous ?
Le baron hésitait. Il ne s'attendait pas h ce que le vieux gentilhomme lui mit si nettement et d'emblée le mar.hé à la main.
— Décidez-vous, fit le marquis avec impatience.
— C'est fort délicat, répondit M. de Pierre-Lisse. Alors même que j'acceplerais le marché, je ne vois pas comment rexéculer...
— Ah ! mon cher, ceci vous regarde, se défendit M. de Bellaire. Substituezmoi, par un procédé quelconque, à l'autorité que vous exercez sur votre fille, et je vous compte les trois cent mille livres...
— Mais il n'y aurait qu'un moyen, objecta le baron.
— Lequel?
— Ce serait de l'épouser.
— Vous savez bien que cela ne se peut pas.
— Pourquoi?
— Parce que la marquise vit encore.
— Sans doute, fit M. de Pierre-Lisse ; mais il y a si longtemps qu'elle souffre, qu3 ce serait un véritable service...
Il s'arrêta, voyant que le vieux gentilhomme le regardait en face et ne riait plus.
— Halte-là, mon cher! dit-il enfin. La marquise m'a fait souvent passer des moments agréables et ne m'a jamais causé la moindre peine. S'il ne dépend que de moi, elle vivra encore longtemps. Quand ce ne serait, ajouta-l-il avec un geste de pitié, que pour m'empôcher de faire la sottise que vous me proposiez à l'instant même.
— Cependant, marquis, fit observer le père de Marcelle, je ne vois guère à celte affaire d'autre conclusion honorable.
— Honorable ou non, peu m'importe, interrompit le vieux gentilhomme. Qui veut la fin veut les moyens. Ne jouez donc pas avec moi l'indignation et la susceptibilité, ce serait peine perdue. Ce que je vous ai promis esL à vous, dès à présent, pourvu que vous me livriez ce qui fait l'objet de notre contrat.
A ces mots, le marquis jugeant inutile d'insister davantage,- laissa son interlocuteur, fort penaud et fort embarras^.
Sans doute le baron n'aurait pas mieux demandé que de toucher la somme que M. de Bellaire était prêt à lui compter ; mais pouvait-il lui-même jeter sa fille dans les bras de ce sénile amant ? Non. Si bas qu'il fût tombé, il n'en était pas encore descendu à ce degré de cynisme. Il devait y arriver pourtant.
Le lendemain, il essaya de toutes les façons d'aborder ce sujet délicat; mais Marcelle ne comprenait rien aux phrases alambiquées qu'il lui débitait, et il n'eut pas le courage de lui mettre les points sur les i.
Ce qui devenait d'heure en heure plus clair pour la jeune fille, c'est que le marquis lui faisait ostensiblement la cour, même devant son père, pour lequel il affectai t un souverain mépris.
Le surlendemain, ce fut bien pis encore! Le baron imaginatous les prétextes imaginables pour ne pas se trouver en tiers avec Marcelle et le vieux gentilhomme se montrait de plus en plus entreprenant. Comme s'il se conjurait avec lui, le hasard fournit à M. de Pierre-Lisse une occasion de rester dans sa chambre, dont, même ce jour-là, il aurait bien mieux aimé ne pas profiter.
Vers trois heures et demie, au moment où il faisait un tour de parc avec le
marquis et sa fille, un laquais vint lui annoncer qu'un homme, disant se nommer Landry, désirait lui parler à l'instant.
— Je ne voulais pas le recevoir, fit le laquais ; mais il a tellement insisté...
— C'est bien, j'y vais, dit le baron qui devint très-pâle.
— Quel est ce Landry? demanda M. de Beliaire avec une nuance d'inquiétude. Est-ce un serviteur ou un ami des personnes dont nous parlions avant-hier ?
— Il n'a rien de commun avec elles, répondit M. de Pierre-Lisse. Il y a près de vingt ans que je ne l'ai pas vu... et je ne puis môme pas m'expliquer comment il a su que j'éiais ici.
— Allez donc vous en informer, dit le marquis. Vous nous retrouverez dans le petit pavillon du bord de l'eau.
Marcelle voulait retourner au château avec son père; mais il lui fit signe de continuer sa promenade avec le vieux gentilhomme, qui lui prit la main et l'entraîna.
Quant au baron, il revint précipitamment sur ses pas.
A l'entrée de la cour, il trouva Landiy, qui l'attendait.
Grâce aux libéralités de M. de La Tournaye,il n'avait plus cet air misérable que la fatigue et la misère lui avaient donné.
Se rappelant l'endroit précis où il avait rencontré le carrosse du marquis, il n'avait pas peidu de temps, comme Papillon, Martial et Germain, à s'enquérir aux environs de Pontoise. Il s'était dirigé droit vers Eragny oii il s'était renseigné.
Là, on n'avait pu lui dire à qui appartenait ce superbe équipage, mais on lui avait indiqué la direction qu'il avait suivie. Ce fut ainsi que Landry arriva par la route de NeuviUe, une heure avant que Papillon n'y arrivât parle bord de l'Oise.
Lorsqu'il se présenta au château du marquis, les domestiques, qui avaient des ordres précis, refusèrent de le laisser entrer.
— J'ai été domestique comme vous, repondit Landry, je sais donc ce que c'est qu'une consigne ; mais je vous jure que vous rendez au baron un détestable service en me fermant la porte au nez. Veuillez lui porter mon nom seulement, et vous verrez avec quel empressement il viendra à ma rencontre.
Moitié par camaraderie, moite par persuasion, un des laquais se hasarda et revint raconter à l'antichambre étonnée avec quelle mauvaise grâce, mais avec quelle précipitation M. de Pierre-Lisse s'était rendu aux désirs de Landry.
Quand ces deux hommes se trouvèrent en présence, il y avait dix-neuf ans qu'ils ne s'étaient pas vus. Le regard qu'ils échangèrent mutuellement fut presque indéfinissable. Défiance, colère, menace, astuce et cupidité: il y avait de eut dans ce regard.
— Ah cà! que viens-tu faire ici ? demanda le baron d'un ton bourru.
— Voulez-vous que je vous raconte cela tout haut, au beau milieu de la cour ? dit Landry avec un sourire gouailleur. Ce sera comme il vous plaira.
— Allons, suis-moi, fit le gentilhomme avec humeur.
Il gravit l'escalier, introduisit dans sa chambre le malencontreux visiteur et,
après s'être assuré que personne ne pouvait les entendre, il se croisa les bra? et le regarda fixement.
— Eh bien ! parle. Que veux-lu ?
— Je viens de nouveau recourir à votre bonté, monsieur, répondit Landr>'. Le malheur s'est abattu sur moi. Depuis que je vous ai quitté, j'ai perdu ma femme, ma lille, ma ferme et les vingt mille livres que je tenais de votre libéralité,
— Tant pis pour toi !
— Il aurait mieux valu les garder, sans doute; mais je vous ferai ob.server que l'indifférence que vous témoignez pour mes revers ne me tire pas d'embaiTas.
— Eh ! que veux-tu que j'y fasse ?
— Je veux que vous me rendiez intégralement les vingt mille livres que j'ai perdues.
— Tu es fou !
— Au contraire, je suis très sensé.
— Mais de quel droit prétnds-tu me dépouiller encore d'une somme semblable ?
— Du droit que vous m'avez donné le jour où je suis devenu votre complice, de revendiquer une partie de la forlune que nous avions volée à M...
— Tais-toi! interrompit le baron en jetant, autour de lui un regard inquiet.
— A la bonne heure ! Voilà que vous devenez raisonnable, fit Landry. J'étnis bien jeune à celte époque ! Je ne savais pour ainsi dire pas quelle valeur avait l'argent, vous avez donc eu facilement raison de mes scrupules en m'offrant cette somme de vingt mille livres pour prix du concours et du silence que vous réclamiez de moi.
— N'ai-je pas tenu les engagements que j'avais pris?
— Je ne dis pas non, mais j'ai réfléchi depuis que j'avais été un niais. Eu comptant mieux, j'ai calculé que nous avions trouvé sur notre victime une somme de deux cent mille livres, que, grâce aux clefs dont il était porteur, et dont vous vous êtes emparé, vous avez pu dérober dans sa propre maison une autre somme de cent mille livres pour le moins, ce qui représente un total de...
— Qu'importe lechiffre? interrompit le gentilhomme avec impatience.
— Il importe beaucoup, monsieur, car si nous avons commis à nous deux un crime qui a produit trois cent mille livres et si je n'en ai touché que vingt mille pour ma part, j'ai été dupé. Rigoureusement, j'étais en droit de partager avec