DANS LE PARC DE NEUVILLE
Papillon avait réussi au-delà de ses désirs.
11 avait rencontré 3Lirtial, qui lui avait annoncé l'arrivée prochaine de Germain et qui l'accablait de questions.
— Plus tard, disait le brigadier... quand nous serons tous réunis... Apprenezmoi d'abord ce que vous savez vous-même.
Le comte s'exécuta.
Ce qu'il avait recueilli était peu de chose. Ou lui avait dit que le carrosse, dont il avait donné le signalement, s'était dirigé vers Neuville. En entrant dans le village, il avait interrogé de nouveau un de ses habitants. On lui avait répondu que cette voiture était celle du mar^^uis de Bellaire, et que ce genlilhomme habitait, depuis deux jours, la splendide propriété qu'il avait sur les bords de l'Oise.
C'était beaucoup sans doute, mais ce n'était rien en comparaison de ce que Papillon se réservait de lui apprendre.
Au moment où Martial achevait ses confidences, Germain arriva.
Lui aussi apportait des renseignements identiques. Sans s'attarder à les lui faire répéter, Papillon le chargea de gagner immédiatement l'autre rive de l'Oise et d'y guetter le passage de son maître.
MONSEIGN-EUR 815
Germain se dirigea vers la rivière. Sept heures venaient à peine de sonner; il faisait grand jour encore.
Il aperçut un pêcheur, qui était en train d'amarrer sa barque à un pieu, et qui renirait, après avoir achevé sa journée.
— Ejj ! l'ami ! lui dit Germain, la pèche a-t-elle été bonne?
— Hélas ! non, monsieur! Le poisson n'a i)as donné aujourd'hui.
— Alors vous ne seriez pas fâché de gagner un pelit écu?
— Certes, non.
— Eh bien, conduisez-moi sur l'autre bord et attendez-moi. Avant une heure, je l'espèie, je reviendrai.
— Allons! fit joyeusement le pécheur, en détachant son bachot,
Germain y sauta et atteignit la rive droite au bout de (jnelques coups d'aviron.
11 n'y avait pas un quart d'heure qu'il était en sentinelle, lorscju'il reconnut son maître, à la rencontre duquel il courut.
Lucien, qui ne s'était mis en. quête qu'un jour plus tard, n'avait pas perdu son temps à s'enquérir du carrosse à livrée bleue. Il avait tout bonnement suivi la piste de Papillon, qu'il n'avait j)as eu de peine à retrouver.
11 arrivait donc deux, heures plus lard que le brigadier.
— Comment se fait-il que je te trouve ici? denaanda-t-il à Germain.
— C'est Pajiillon qai m'envoie.
— Où donc est-il ?
— A Neuville, répondit Germain en montrant l'autre côté de l'eau.
— C'est à n'y rien comprendre., fit le duc. Vous avez donc changé de bord?
— Du tout. Nous sommes à l'auberge avec M. le comte.
— Alors il y a du nouveau?
— Je le crois, répondit à voix basse l'ancien soldat.
Pendant qu'ils échangeaient ces quelques mots, ils avaient atteint l'endroit oîi la barque du pêcheur avait abordé. Us y entrèrent et revinrent à Neuville aj)rès avoir généreusement récompensé le passeur.
Quelques minutes après, ils étaient réunis tous les quatre dans une petite salle, où Pa|)illon avait fait dresser le couvert, et s'asseyaient devant le souper qui les attendait.
Le brigadier leur fit part de la découverte qu'il avait faite et des observations qui en avaient élé le résultat.
Assis sur le banc de pierre qui se trouvait à l'entrée de l'auberge, il avait remarqué que le jiarc de M. de Bellaiie était défendu tout le long de la rouie par un mur élevé, qu'il aurait été impossible d'escalader sans échelle.
Or, comme la pro|)riélé était piolégéesur le cheuiin qui conduisait à la rivière par un fossé infranchissable, il était impossible d'y pénétrer autrement (jue |)ar le bord de l'eau, ou par la prairie qui se trouvait à l'autre e.virémiié des jardins.
En effet, de ces deux côtés-là seulement une simple haie servait de clôture, et il est bien rare qu'une haie soit assez fournie pour qu'un homme ne puisse pas se frayer un passage.
Maintenant fallait-il attendre et prendre des renseignements précis? Fallait-il attaquer résolument et recourir à la force? Voilà ce que demandait Paidllon.
Marlial était d'avis de tenter l'assaut à l'iiislant même. Lucien, grave et réfléchi, ne se prononçait pas.
— Fais venir l'hôte de céans, ordonna-t-il à Germain.
Celui-ci obéit el revint bientôt, ramenant l'aubergiste, fort embarrassé en présence de cette brillante compagnie.
— Mon ami, lui dit Lucien, en exhibant le parchemin ciue lui avait remis Sa Majesté et qui était revêtu des sceaux de l'État, au nom du roi, répondez!
L'hôte s'in lina plus bas que terre, devant cette sommation redoutée.
— Le marquis de Bellaire habite la propriété qui est située en face de votre
aubeige.
— Oui, monseigneur.
— Depuis ( ombien de temps?
— Depuis trois jours.
— Quelle compagnie s'y trouve avec lui!
— Je l'ignore, monseigneur. Cependant les laquais du marquis, qui viennent se rafraîchir chez moi de temps à autre, ont parlé d'un baron et de sa fille.
— Ont-ils prononcé le nom de ce baron?
— Non, pas devant moi, monseigneur.
— Et celui de la jeune fille?
— 11 me semble bien les avoir entendus parler d'une demoiselle Marcelle, dont ils vantaient la beauté.
— L'avez- vous vue?
— Je l'ai à peine aperçue, lorsqu'il y a trois jours elle est venue au château dans le carrosse de M. le marquis.
— Comment est-elle ?
— C'est une jeune fille brune, au teint mat, le visage éclairé par des yeux noirs magnifiques, un peu pâle et qui m'a semblé fort triste. Je crois môme, mais je ne saurais l'affirmer, qu'elle a essuyé une larme au moment où la voilure attendait qu'on lui ouvrît les deux battants de la porte d'entrée.
— Est-ce tout ce que vous savez?
— Absolument tout, oui, monseigneur.
— Prenez garde! Le moindre mensonge serait considéré comme un acte de rébellion envers l'autorité royale, et vous n'ignorez pas ce qu'il vous en coûterait!
— Sur mon âme ! monseigneur, protesta l'aubergiste avec vivacité, c'est tout ce que je puis vous dire relativement à ces deux étrangers.
— Il suffit, dit Lucien. Laissez-nous et gardez-vous bien de révéler à qui que ce soit notre présence !
L'aubergiste s'inclina profondément et sortit. Tout à coup le duc se leva.
— Où allez-vous ? lui demanda MartiaL
— Je vais parler au marquis de Bellaire.
M. de Pierre-Lisse chancela étendit les bras et roula dans la poussière (Page S33.)
— C'est une imprudence exliônie ! s'écria le c^mle. Comment vous voulez...
— Je veux réclamer Marcelle au nonulii choit, avant de recourir ù la violence, interrompit le duc. i
— Mais vous savez bien que !e baron n'y consentira jamais ! C'est une démarche inulile et dangereuse, protesta Martial. — Inutile parce qu'elle n'al'ontira pas, dangereuse parce que M. de Pierre-Lisse, mis en garde contre nos projets, aura le temps d'organiser la résistance.
110»" Liv. 110
— Qui ? F.iii ? fil dédaigneusement le duc.
-^ Lui. le marquis, leurs laquais... ajouta le comte.
Leurs laquais? ditM.de La Tournaye en haussant les épaules. Allons donc !
vous perdez la lôle, mon cher ami. D'ailleurs, repril-il, ce n'est |)as à M. de i'ierre-Lisse que je m'adresse. 11 n'est pas chez lui, je n'ai donc pas à m'occuper de sa personne. Je vais chez le marquis de Bellaire et je le somme, au nom du roi, de remettre entre mes mains la jeune fille qu'il délient, bien certainement à son in.su, contre la volonté royale. Je ne doute pas qu'un gentilhomme Irançais ne se rende à une si juste réclamation,
— En effet, approuva Papillon, ce n'est pas probable.
— A moins qu'il n'ait du goût pour la Bastille, ajouta Germain.
— Vous le voyez, mon pauvre Martial, fit le duc en se tournant vers lui, vous êtes le seul de votre avis, inclinez-vous.
— Je m'incline, répondit le jeune comte, mais je crains fort que les événements ne me donnent raison.
— Nous le verrons, dit Lucien avec un sourire confiant. Aussitôt il sortit et se dirigea vers le château.
Il était près de neuf heures. La nuit élaità peu près venue, mais l'obscurité n'était pas complète et conservait cette transparence lumineuse qui caractérise les nuits d'été.
Le duc alla sonner à la porte du château et demanda à parler à M. de Bellaire.
Les domestiques, qui avaient déjà reçu l'oixire d'exercer une surveillance rigoureuse, répondirent que leur maître n'y était pas.
-Allons, drôles! fit Lucien d'une voix, irritée, annoncez au marquis que le duc de La Toui naye désire lui parler de la part du roi.
En entendant le nom si connu du gentilhomme, accouplé avec celui du roi, les laquais perdiient contenance.
— Cependant, monseigneur, répondii l'un d'eux, je ne saurais vous introduire sans avoir pris les ordres du marquis.
— Dépêchez- vous ! dit le duc.
Et il se mil à arpenter la cour d'entrée, en attendant que le valet fût de retour.
M. de Bellaire, très étonné de recevoir à pareille heure une visite de ce genre, donna néanmoins l'ordre de l'introduire.
Il était sans défiance. Le baron avait cru devoir lui cacher le nom de ceux à qui il disputait sa fille. Le marquis ne pouvait donc pas supposer que M. de La Tournaye connût Marcelle, môme de nom.
Il est vrai que le marquis ne l'ignora pas longtemps, carie duc, aussitôt qu'il parut, alla droit au fait.
— Monsieur le marquis, dit-il, vous avez ici le baron de Pierre-Lisse et sa fille. N'essayez pas de le nier, je le sais, je les ai vus. Or, le baron a osé, malgré lavolonté royale, arracher de ma maison M"« Marcelle, qui y avait cherché un refuge. Je viens donc, au nom du roi, dont voici l'ordre formel, vous sommer de remettre cette jeune fille entre mes mains.
En même temps, il lui montrait le parchemin dont il était porteur.
Le marquis demeura un instant confondu.
— Fort bien, monsieur, répondit-il, je vais consulter le baron...
— Pernietlcz, fit Lucien en le retenant, nous n'avons que faire du baron. C'est chez vous, et non chez lui, que se trouve Marcelle, c'est donc à vous seul que je* puis la réclamer,
— Mais, monsieur... essaya de répliquer le vieux gentilhomme.
— Je n'admets pas, inlenompit fièrement le duc, que vous discutiez un ordre du roi. Oui ou non, vous y soumellez-vous ?
— Je ne refuse pas de m'y soumettre, répondit évasivement M. de Bellaire, mais j'enlends en confùrer avec le baron. Il m'a demandé asile pour lui et pour sa fille ; je le lui ai accordé ; ce serait bien mal connaître les lois de l'hospitalité que de livrer M'" Marcelle, sans savoir si elle consent à vous suivre et si son père veut bien la laisser partir.
— Ce qui revient à dire que vous ne vous soumettez pas au jugement de Sa Majesté.
— Du tout, monsieur, cela signifie...
— Encore une fois, toute discussion est inutile, fit le duc en lui coupant la parole. Je prends acte de votre refus, monsieur le marquis, et je vous rends responsable de tout ce qui pourra en résulter.
— Vous menacez, je crois? dit le maïquisen essayant de se donner du courage.
— Formelleuient, monsieur. Je suis décidé au nom du roi, dontjesuisie mandataire, à j)rendre i)ar la for^;e ce que je n'ai pu obtenir juir la \ ei'suasion.
Sur ces paroles menaçantes, M. de La Tournaye se relira.
Le mar(piis fit un geste pour le retenir, mais il se ravisa presque aussitôt et le laissa s'éloigner.
Malgré l'assurance (ju'il avait montrée, il n'était pas sans imjuiélude. Résister à un ordre du roi coulait cher en ce temps-là!
— Aussi je ne résisterai j)as, se disait M. de Bellaire. Puis, consultant sa montre :
— Neuf heures et demie... murmura-t-il. Le duc, s'il va chercher main-forte, comme il l'a promis, no jjcut pas revenir ce soir. J'ai donc jusqu'à demain matin... — Eh bien! ajoula-t-il avec un vilain .sourire, demain malin... il sera trop tard...
Et il revint dans la salle à manger, où il était seul avec le baron lorsque son domestique lui avait annoncé la visite du duc de La Tournaye.
Quanta Marcelle, elle élait remontée dans sa chambre immédiatement après le souper, laissant les deux gentilshomme en tôle à tête.
Son père avait assez bien joué son rôle. Pas un mot du départ n'avait été prononcé par lui pendant le repas.
Il n'attendait |)lus qu'une chose pour quitter définitivement le château : c'était le bon de trois cent mille livres que le marquis lui avait promis.
Ce fut au moment où il se croyait sur lo point de réidiser cette fortune que le laquais de M. de Bellaire vint jeter dans la salle à manger le nom du uuc de La Tournaye.
Le baron devint blême.
II eut bien plus peur encore, lorsqu'il vit le manjuis se lever de table pour aller recevoir le gentilhomme.
Il ne se faisait pas illusion sur les motifs qni conduisaient le duc à Neuville à pareille heure. Evidemment, il venait réclamer Marcelle.
Qu'allait faire le marquis? Céderait-il aux obsessions de Lucien? Lui livrerait-il la jeune fille? Mais alors le prix du honteux marché que M. de Pierre-Lisse avait conclu lui échapperait! Il aurait été gratuitement lâche et infâme !
On conçoit quelles angoisses déchiraient le cœur de ce misérable pendant la courte conversation que le marquis eut avec M. de LaTournaye.
La sombre préoccupation qui se lisait sur les Iraiis du vieillard, quand il rentra n'était pas faite pour dissiper les alarmes que le baron avait conçues.
Néanmoins il était écrit que tout réussirait jusqu'au bouta M. de Pierre-Lisse.
Depuis i)lus de deux jours «lue Marcelle était au château, le vieux gentilhomme avait été, en eflet, de plus en plus touché des grâces naïves et de la beauté de la pauvre enfant. Ce qui n'était d'abord chez lui qu'un caprice devenait une passion, — passion d'autant plus vive qu'il n'avait d'autres ressources pour l'assouvir que la violence et la corruption.
Il savait bien qu'il ne pouvait plus plaire. Les filles, en la compagnie desquelles il avait vécu pendant vingt ans, ne s'étaient gênées ni pour le lui faire entendre ni pour le lui dire.
Le sentiment de sa vieillesse, loin de calmer ses désirs, les irritait au contraire en lui démonlrant son impuissance. Plus l'obstacle était difficile, plus il s'arharà le surmonter.
Assurément, s'il avait été moins épris, il n'aurait fait aucune résistance aux très légitimes réclamations de M. de La Tournaye. Maintenant il cherchait le moyen de satisfaire à la fois sa passion et de ne pas désobéir au roi.
Il crut avoir atteint ce double résultat en ne cédant pas immédiatement. Il avait douze heures à lui, pensa-t-il. C'était plus qu'il n'en fallait pour devenir le plus heureux des hommes.
Seulement, il en voulait au baron de ce contre-temps. Il ne chercha point à le lui cacher.
— Eh bien ! vous m'avez mis dans une jolie situation, dit-il avec humeur, en entrant dans la salle à manger.
— Comment? balbutia M. de Pierre-Lisse.
— En me laissant ignorer que c'était M. de La Tournaye à qui vous disputiez Marcelle.
— Mais je ne le croyais pas nécessaire, répliqua le baron. Je ne supposais pas que leduc... c'est-à-dire que je me demande encore commentil a découvert notre retraite.
— De quelque façon que ce soit, dit sèchement le vieux gentilhomme, il n'en est pas moins certain qu'il est résolu à reprendre Marcelle, fût-ce par la force. Or, si j'ai résisté ce soir, je ne résisterai pas demain, quand il se présentera, es-
corté peut-être de tout un corps d'armée. Donc il n'y a pas un moment à perdre. Vous allez partir, partir à l'instant,
— Eh! je ne demande que cela! s'écria le baron. Avez- vous préparé le bon...
— Ali! c'est juste, fit M. deBellaire avec un mépris insultant. Il sonna.
— Apportez-moi ce qu'il faut pour écrire, dit-ii au laquais qui se présenta. Une minute après, ses ordres éiaient exécutés.
Aussitôt il prit la plume, écrivit quelques mots à la hâte, data et signa.
Puis il lendit le papier au baron.
Celui-ci le prit, l'examina avec une scrupuleuse attention, et lut à demi-voix :
« Bon pour la somme de trois cent mille livres, payable.s à vue entre les mains du porteur.
« Neuville, 1" juillet i 776.
• Marquis de Bellaiue. •
Il plia soigneusement le bon et le glissa dans sa poche.
— Maintenant, lit le marquis, bon voyage !
— Soyez tranquille, dit M. de Pierre-Lisse, je serai loin d'ici dans une heure; mais, pour la forme, il laut que j'aille dire adieu à ma fille.
— Allez, fil le vieux gentilhomme avec un geste de profond dégoût.
— Où vous retrouverai -je? demanda le baron ; car il faut que vous me fournissiez un cheval... que vous donniez vos ordres en conséquence...
— Vous me retrouverez devant le perron du château, dans l'allée des orangers, répondit le marquis en prenant son chapeau.
M. de Pierre-Lisse monta dans la chambre de sa fille, qu'il trouva debout et tout habillée.
— Comment I tu ne te couches pas? s'écria-t-il.
— Non, répondit-elle avec un peu d'embarras. Je ne suis pas fatiguée... je prends l'air à la fenêtre....
— Soit, mais ne veille pas trop tard, car je vais me mettre en route dans une demi-heure, afin d'être revenu demain dans la matinée,
— A quelle heure comptez-vous ôlre ici? interrogea Marcelle.
— A neuf heures au plus lard.
— Alors je ne comprends pas bien, fit-elle observer. Il faut au moins deux heures pour aller à Paris, n'est-ce pas?
— C'est vrai.
-— Et c'est de minuit à sept heures du matin, en pleine nuit, que vous allez traiter une affaire aussi importante que celle dont vous m'avez parlé?
— Précisément, répliqua vivemeat le baron. On m'a prévenu que je trouverais mon homme cette nuit chez un de nos amis communs.
— Ah! fi i Marcelle, dontces défaites invraisemblables redoublaient les angoisses.
— Ainsi dors en j)aix, conclut le baron. Je vais endosser mon costume de voyage et je pars. Adieu.
Il fit de la rnain un geste amical et passa dans sa chambre, qui était située à. côlè de celle qu'occujiait la jeune fille.
— Il ne m'a pas embrassée, pensait-elle. Elle écouta.
Pendant un quart d'heure, elle entendit remuer dans la chambre de son père. Probablement il shabillait.
Enfin il sortit, referma sa porte, et s'en alla; puis le bruit de ses pas retentit dans le corridor .. se perdit dans l'escalier et... tout rentra dans le silence.
Le baron était descendu. Il alla rejoindre le vieux, gentilhomme, qui l'attendait avec impatience.
— Vous n'y .songez pas! dil-il. Il est près de dix heures et demie. Allons, suivez-moi ; je vais vous accompagner aux écuries et vous faire donner un cheval.
A ces mots, il l'enlraina.
Déjà ils avaient fait quelques pas, lorsqu'un coup de feu retentit, puis un second, puis un troisième.
— Oh ! oh ! fit le marquis en s'arrôtant subitement, qu'est-ce que cela signifie? Il prêta l'oreille.
— Par ici ! Ils sont là ! criait une voix.
— C'est la voix de mon jardinier... On a tiré du côté de l'Oise... dit le vieux gentilhomme, est-ce que ce serait le duc?... Ah! par exemple, malheur à lui s'il ose s'introduire chez moi la nuit, en franchissant mes clôtures ! Cette fois, je suis dans mon droit. Venez, baron, nous allons rire.
De nouveau, il prit le bras de M. de Pierre-Lisse et ils se dirigèrent à travers les allées sombres du parc, vers le bord de la rivière.
— Quy a-t-il? demanda-t-il d'une voix sonore.
— Monseigneur, répondit le jardinier, deux hommes se sont faufilés dans le paie à travers la haie. Suivant vos ordres, nous avons fait feu.
— Vous avez bien fait. Les avez- vous touchés?
— Je n'en sais rien.
— Cherchez, cherchez, dit M. de Bellaire on prêchant d'exemple. Le baron s'était joint à lui.
— Ah ! s'ils pouvaient tuer ce duc maudit ! murmurait-il. Saisi d'une rage subite, il s'élança.
Soudain il s'arrêta et se dissimula derrière un arbre. Il venait d'apercevoir deux ombres humaines qui s'avançaient avec précaution.
— Les voilà ! cria-t-il. Par ici ! Feu ! Feu partout ! Sus aux voleurs !
A ses cris, les domestiques, qui venaient de recharger leurs armes, se précipitèrent dans la direction qu'il leur indiquait.
Se voyant assaillis de toules paris, croyant vraisemblablement que le marquis et le baron étaient aimés, supposant peut-être que toute la maison allait leur prêter main-forte, les deux ombres se dirigèrent en courant vers la haie.
Ils se dispos:iient à l'escalader, quand le baron, ivre de colère et craignant qu'ils ne lui écliappassent, sorlil de sa retraite et bondit en avant.
— Tirez ! mais lirez donc ! criait-il aux laquais du marquis.
Obéissant à cet ordre impérieux, le jardinier et ses aides firent feu presque en même temps.
Un des deux hommes tomba, à l'instant môme où il venait de sauter par-dessus la haie.
— Nous le tenons ! hurla le baron.
Emporté par une fureur sauvage, il voulut se jeter sur eux ; mais celui des deux fugitifs qui avait été atteint se releva, l'ajusta lentement et fit feu à son tour.
M. de Pierre-Lisse chancela, étendit les bras et roula sur le gazon.
Le marquis, qui l'avait suivi, poussa un juron terrible et appelki aussitôt ses gens.
— Antoine ! Jacques ! Alphonse ! cria-t-il. Au secours ! au secours ! A la voix de leur maitre, les laquais s'empressèrent d'accourir.
Le baron avait essayé déjà de se relever, mais il n'avait pas pu y parvenir. Cependant sa blessure n'avait pas calmé l'ivresse de sang et la soif de vengeance qui s'étaient emparées de lui.
A demi soulevé, une main appuyée sur l'herbe, et se soutenant avec peine, il désignait de l'autre les deux fugitifs.
— Ne vous occupez pas de moi! criait-il. Rechargez vos fusils, tirez sur eux; ils vont vous échapj)er...
Tout à coup, la voix lui manqua, les forces lui firent défaut et il retomba lourdement en arrière.
— Malédiction ! fit le marquis. Il ne manquait plus que cela !
Il fit un geste, et les jardiniers emportèrent le corps inanimé de M. de Pierre Lisse.
Le vieux gentilhomme précéda le funèbre cortège, qui se dirigea vers le cliâteau.
Le baron fut hissé dans la chambre qu'il occupait, puis on le déshabilla et on le coucha, tandis que, sur l'ordre de M. deBellaire, un laquais courait à Confians pour y chercher un médecin.
Le blessé n'avait pas perdu connaissance, mais il souffrait évidemment beaucoup. Pendant qu'on le transportait etqu'on le mettait au lit, il n'avait pas cesse de pousser de sourds gémissements.
Le marquis demeurait immobile sur un fauteuil, assistant d'un air distrait à tous ces préparatifs, et certainement très conlrarlé de ce désagréable incident.
Il ne pouvait pas, dans un pareil moment, mettre à exécution les projets qu'il avait conçus.
La chambre de Marcelle était en effet, immédiatement contiguë à celle de son père. Or, en l'état où se trouvait le baron, le laisser seul eût été d'une cruauté dont le vieux gentilhomme se garda bien d'alTronter les conséquences.
Si doncîl essayait de pénétrer chez la jeune fille, il est certain qu'elle ferait
résistance, qu'elle appellerait à son secours, et que ces cris attireraient l'attention du blessé, ou tout au moins du laquais qui veillait auprès de lui.
Quand il vil M. de Pierre-Lisse mollement étendu dans son lit, il se leva, foit eionné que Marcelle n'eût pas paru.
Sans doute elle était couchée et elle dormait ; mais il était vraiment surprenant que le piétinement des laquais et les gémissements du blessé ne l'eussent
pas réveillée.
M. de Bellaire fut d'abord tenté de la prévenir du malheur qui venait de la
frapper.
11 quitta le baron, s'engagea dans le corridor, et s'arrêta devant la porte de la
chambre occupée par la jeune fille.
l.a porte était fermée et la clef n'élait pas dans la serrure.
— Tiens ! murmura le vieillard, elle s'est enfermée ! Est-ce qu'elle se
doutait?
Il frappa légèrement, rien ne bougea. Il frappa plus fort... personne ne
répondit,
— Elle dort, ou elle a peur et ne veut pas ouvrir, pensa-t-il. Il allait frapper de nouveau, il s'arrêta.
Au fait, dit-il, laissons-la dormir. Elle apprendra toujours assez ôtce qui
est arrivé.
Il s'éloigna, lentement et comme à regret, et regagna ses appartements.
Il hésita longtemps à faire sa toilette de nuit, mais il n'osa pas se coucher avant que le médecin fût arrivé et l'eût renseigné sur l'état du blessé.
Il n'attendit pas longtemps. Le docteur, qu'on avait prévenu, sauta à cheval dès qu'on lui apprit qu'il était mandé au château du marquis de Bellaire et lança sa monture au galop. En vingt minutes il franchit la distance qui sépare Conflans de Neuville.
Pendant qu'on l'introduisait auprès du baron, on avertit le vieux gentilhomme de son arrivée, et celui-ci remonta dans la chambre de M. de Pierre-Lisse. Il remarqua même, en passant, que la porte de Marcelle restait inexorablement close.
En effet, eHfe n'était pas auprès de son père. Il n'avait pas fait un mouvement ; sa respiration devenait de plus en plus difficile et ressemblait maintenant à un ronfiemenl.
Le docteur l'examina d'un œil impassible et sonda la blessure. Elle était placée au-dessous du sein gauche et n'avait rendu que très peu de sang. Après l'avoir sondée, il se tourna vers le marquis.
— Le cas est grave, dit-il, si grave qu'il ne me serait pas possible aujourd'hui d'extraire la balle. Elle doit avoir peiforé le poumon et s'être logée tout près de la colonne vertébrale.
— La blessure est-elle donc mortelle?
— Je ne saurais vous l'affirmer sûrement, mais il n'est pas douteux qu'elle ne soit très dangei3use. Je vais procéder au premier pansement et, demain matin, si le malade va mieux j'essaierai d'extraire la balle.
Aucun bruit aanivait jusqu'à eux. (Page ^ 12.)
Aussitôt il se mit à l'œuvre avec une légèreté de main qui dénotait à la fois beaucoup de sang-froid et d'habileté.
Comme il arrive toujours en pareil cas, le baron éprouva un soulagement momentané. Ses yeux éteints se ranimèrent. Il ouvrit la bouche pour parler, quand le docteur l'arrôla.
— Ah ! non, dit-il vivement, pas un mot, pas un effort, ou je ne réponds do rien !
\\\mt Liy^
M. de Pierre-Lisse se résigna au silence et à l'immobilité. L'amélioration passagère que la sensation de l'eau froide avait amenée ne fut du reste pas de longue durée. Ses j)aupières retombèrent peu à peu et voilèrent presque entièrement ses regards atones.
Le médecin se retira.
— Sil survenait quelque complication fâcheuse, dit-il, veuillez m'en faire prévenir sur-le-champ.
Le vieux gentilhomme était de plus en plus mécontent. Non-seulement son plan de séduci ion était irréalisable, mais encore il se voyait obligé de garder dans sa maison un homme pour lequel il ne ressentait ni estime, ni amitié, el qui se trouvait en danger de mort
Il reconduisit le docteur j usqu'à la porte de Tantichambre el rentra chez lui.
Son valet de chambre ralteudait et se mettait en devoir de le déshabiliar, quand on frappa plusieurs coups secs à iu porte de sa chambre.
— Qui est là? demanda le marquis
— C'est moi, André, répondit une voix tremblante.
— Eh bien ! entre, fil M. de Bellaire avec humeur. Le laquais entia, la mine effarée.
— Qu'y a-t-il? Que me veux-tu? interrogea le vieiliard surpris.
— Monseigneur, c'est M. le duc de La Tournaye...
— Encore ! interrompit le marquis. Qu'il aille au diable !
— C'est qu'il insiste tellement...
— Réponds-lui que je suis au lit et que je dors.
— Je le veux bien, monseigneur; mais c'est que M. le duc menace, si vous ne le recevez pas, d'envahir le château...
— Et vous avez la patience de l'écouler? s'écria M. de Bellaire emporté par la colère. Meltez-Ie à la porte, s'il le faut. Que diable! je ne suis pas tenu de le recevoir à pareille heure !
— Sans doute, monseigneur, mais le duc est accompagné d'une dizaine de soldais commandés par un sergent,
— Plait-il? fit le vieux gentilhomme, en se redressant. Des soldats! un sergent!
— Oui, monseigneur.
Le marquis donna sur la table devant laquelle il était assis un formidable coup de jjoing et se leva.
— Introduisez M. de La Tournaye, ordonna-t-il. Nous verrons s'il osera... Il fit un geste et le valet s'éloigna.
U étouffait de rage, mais il voulait avant tout éviter un scandale. Il passa dans 'e salon, où son valet de chambre le précéda, portant un candélabre allumé.
Quelques instants après, le duc entra.
— Monsieur, lui dit le marquis, si j'ai lieu de m'étonner de l'opiniâtreté avec laquelle vous persistez à pénétrer chez moi contre mon gré, j'ai bien le droit de vous demander une explication.
— Je m'élonne de mon côté que vous le preniez de si haut, monsieur répliqua Lucien. Si \ous aviez répondu, comme c'était voti'e devoir, aux justes réclamations que je venais vous adresser de la part du roi, vous nous auriez évité à l'un et à l'autre les désa^Téments auxquels votre altilude lioslile nous expose tous les deux.
— Ainsi, ce que m'a dit mon laquais est vrai! Vous avez amené chez moi des soldats !...
— Qui ont reçu Tordre de faire dans votre chàleau, que vous le vouliez ou non, une peniuisition minutieuse, jusqu'à ce que M"^ de Pierre-Lisse soit rendue à la liberté, ajouta li'oideiiient le duc.
— Suit, monsieur, mais je proteste...
— Si vous prolestez, interrompit Lucien, je serai dans la pénible nécessité de vous arrêter, monsieur.
— Moi ! se récria le marquis.
— Vous le premier, oui, monsieur.
Le vieux geati, homme sentit que toute résistance était inutile et demeura coiilondu.
— Tenez, monsieur, reprit M. de La Tournaye d'une voix persuasive, vous feriez plus sagement de ne pas épouser la querelle d'un homme que vous ne connaissez assurément pas, car il ne mérite, je vous le jure, ni tant de dévouement ni...
— Oh ! je le connais mieux que vous ! interrompit le marquis avec un geste de mépris.
— Alors, je comprends encore moins votre obstination, riposta le duc.
— Comment ! fit M. de Bellaire, vous ne comprenez pas combien il en humiliant pour moi de voir mon chàleau envahi ei, pour ainsi dire, pris d'assaut !
— Je le conçois, répondit doucement Lucien, mais il vous était facile, il vous est facile encore de vous épargner cet affront. Conduisez-moi tout simplement h "appartement qu'habite M"« de Pierre-Lisse. Je me nomme, elle me suit, et tout est dit.-
— Venez donc, monsieur, dit M. de Bellaire, voyant qu'il ne i)ouvait pas se tirer |ilus honorablemeut de la fausse position dans laquelle il s'était mis. Vous serez sans doute plus heureux que moi...
— Que voulez-vous dire? demanda Lucien.
— J'ai irai)pé, il y a trois quarts d'heure, à la porte de M"« de Pierre-Lisse, sans ohleiiii' une réponse.
— Peut-être avait-elle pour rester enfermée des raisons...
— Ne le croyez pa<, monsieur! protesta énergi(iuement le vieux gentilhomme. Je voulais seulement lui annoncer que son père venait d'être dangeureusement blessé, — el vraLsemblablement par l'un des vôtres.
— Comment, par l'un des miens! s'écria le duc.
Le manpiis lui raconta en peu de mois que deux inconnus avaient j»énétré dans le parc, que ses jardiiiieis avaient tiré s:ir eux et en avaient touché im, mais que l'autre avait riposté et que sa balle avait atteint le baron de Pierre-Lisse.
— Je supposais même, ajoula-t-il, que c'était vous ou l'une des personnes qui vous ont accompagné.
— J'espère que vous vous tiompez, monsieur, lit Lucien très- ému. Il est vrai que je suis venu ici en compagnie de quelques amis; mais je les ai laissés à l'auberge, n'emmenant à Conllans, avec moi, pour y chercher main-forle, que Papillon, et je ne puis pas croire qu'ils auraient été assez imprudents... Je vais, du reste, m'en informer tout à l'heure, et nous saurons, vous et moi, à quoi nous en tenir. Pour l'instant, occupons-nous du plus pressé. Veuillez m'indiquer l'appartement de iM"« de Pierre-Lisse.
Le marquis s'inclina.
— Je vais vous montrer le chemin, dit-il.
Si sa mauvaise humeur ne s'était pas complètement dissipée, il s'était résigné du moins à faire contre fortune bon cœur, plutôt que d'encourir la colère du roi, ou de déplaire au duc de La Tournaye, dont il connaissait et redoutait l'influence.
En quelques secondes, ils franchirent l'escalier et s'engagèrent dans le corridor sur lequel ouvrait la chambre de Marcelle.
Lucien frappa à plusieurs reprises, se nomma... la jeune fille ne lui répondait pas!
Inquiet et surpris, il se tourna vers M. de Bellâtre pour lui demander l'explicalion de ce mystère.
Celui-ci devina quels soupçons germaient dans l'esprit du gentilhomme.
— Sur mon honneur! monsieur je n'y comprends absolument rien, dit-il. 11 essaya d'ébranler la porte; mais elle résista à tous ses efforts.
— Nous allons la faire enfoncer, dit-il.
Aussitôt il appela et donna l'ordre au laquais qui se présenta d'aller chercher du renfort.
Quelques instants après, trois solides gaillards arrivèrent, munis d'une pince, et n'eurent pas de peine à faire sauter la serrure.
Le duc se précipita dans la chambre... Elle était vide?
Le marquis y avait pénétré sur ses pas, moins inquiet peut-être, quoique non moins étonné.
Les deux gentilshommes se regardèrent stupéfaits ; mais, dans les ytux de Lucien, il y avait à la fois un reproche et une menace. - M. de Belldire ne s'y trompa point.
— Je vous ai donné déjà ma parole de gentilhomme que je n'y comprenais rien, dit-il avec vivacité, je vous la donne encore. Et comme je ne veux pas que vous [missiez conserver un soupçon, je vais à l'instant diriger, de concert avec vous, vos soldats et mes laquais, les recherches les plus minutieuses.
Aussitôt, avec une vigueur qu'on ne lui aurait pas supposée, il entraîna iM. de La Tournaye.
Le duc se laissa faire. Les paroles du vieillard étaient empreintes d'un tel accent de sincérité, qu'il n'était pas possible de mettre en doute sa bonne foi.
Mais alors qu'était devenue Marcelle?
A peine étaient-ils au rez-de chaussée que le valet de chambre du marquis se présenta.
Devant Lucien, il lui donna l'ordre de réunir ses laquais et ses jardiniers, ainsi que les soldats de M. de La Tournaye, de les munir de torches et de les faire ranger en ligne au bas du perron.
Pendant qu'on mettait ses ordres à exécution, il saisit le candélabre qui brûlait sur la table du salon. Lui-môme servit de guide à Lucien à travers les chambres et les corridors du château, fouillant avidement de l'œil les moindres réduits.
En arrivant devant la chambre du baron, le duc hésita à entrer; mais le mcirquis le prit par le bras et le contraignit à le suivre.
Fort heureusement pour Lucien, qui redoutait une scène violente, M. de Pierre- Lisse était tellement affaibli qu'il ne s'aperçut môme pas que son plus mortel ennemi se trouvait auprès de lui.
Les deux gentilshommes poursuivirent jusque dans les combles leurs inutiles investigations. Enfin, lorsqu'il fut bien avéré pour eux que Marcelle n'était pas au châleau, ils redescendirent précij)itamment.
En arrivant dans le vestibule, ils le virent éclairé par une lueur aussi vive que si un incendie s'était déclaré.
C'étaient les laquais et les soldats qui les attendaient, munis des torches qu'on leur avaient distribuées.
Le marquis organisa promptement la battue et disposa ses hommes sur un rang, à vingt-cinq pas de distance l'un de l'autre ; puis, prenant les devants avec M. de La Tournaye, il explora le parc dans toute sa largeur.
La battue parlait de l'extrémité des jardins qui longeait le chemin de Neuville et se dirigeait, en suivant le cours de l'Oise, vers la haie qui leur servait de clôture à l'autre extrémité.
Valets et soldats avaient été si habilement espacés que rien ne pouvait leur échapper.
C'était vraiment un magnifique spectacle que cette sorte de chasse aux flambeaux, dans laquelle plus de vingt hommes traversaient, en s'appelant de la voix, les pelouses et les massifs. La lumière des torches éclairait de lueurs rougeàtres et intermittentes la verdure sombre des grands arbres et projetait sur l'herbe noire des ombres gigantesques, qui se perdaient un peu plus loin dans les profondeurs de la nuit,
Le rang lumineux des rabatteurs s'avançait lentement, portant haut la main, fouillant les ténèbres bien au-delà de la ligne éclatante que j)rojelaient les llambeaux, dont les armes de l'uniforme des soldats reflétaient bizarrement les rayons.
Le marquis et le duc les encourageaient du geste et de la voix, mais, hélas! on ne découviaitrien !
Au bout de vingt minutes, on atteignit la limite extrême du parc immense. Marcelle n'y était pas.
890 LE StCRirr D'OR
Se rappelant soudain la tentative de suicide que la jeune ûlle avait exécuiée à AulHuil et voyant que la rivière coulait à quelques pas, Lucien que la terreur commençait à envaliir, enlraina les rabatteurs dans cette direction.
En vain ils interrogeaient du regard les iiioiiidres touiïes d'heroe qui croissaient sur les bords sinueux de l'Oise ; rien n'indiquait que Marcelle eût passé j)ar là.
Ils avaient remonté le courant jusqu'au pavillon, quand M. de Beilaire s'arrêta.
— Est-ce qu'elle aurait pris la fuite avec les deux hommes qui se sont introduits ii? dit-il. Non, je l'aurais aperçue... Cherchons pourtant... La piste doi'être facile à suivie... Un de ces deux homme a été blessé... nous devons retrouver les traces de sang...
— - C'est juste, fit Lucien, qui se reprit à espérer.
Aussitôt on appela les rabatteurs et on se mit en quête de cette piste nouvelle.
En effet, à l'endroit que le marquis indiquait, on aperçut quelques goûtes de sang. On en retrouva d'autres, de distance en dislance, jusqu'à deux cents pas^ en amont du parc et du chemin qui conduisait à Neuville.
Là, on ne distingua plus rien. Il n'était pas possible cependant que ces deux hommes, dont l'un devait être assez grièvement blessé, se fussent je'és à la nage pour gagner la rive droite de TOise.
Le duc voulut s'en assurer malgré tout. On chercha de tous côtés un bateau. Ce ne fut qu'au bout de vingt minutes qu'on parvint à en trouver.
Lucien y monta, explora pendant un bon quart d'heure la rive opposée... lUen ! Toujours rien !
Là, une fois encore, bien qu'on n'en espérât aucun résultat, on se livra pour la forme à une seconde perquisition. Elle fut aussi infnictueuse que la première
M. de La Tournaye était consterné.
Marcelle s'était-elle jetée à l'eau? Malgré les promesses solennelles qu'elle avait faites à Papillon, n'aurait-elle pas préféré la mort, à la captivité ou au déshonneur? Tout semblait l'indiquer.
Lucien ne s'était pas trompé un instant sur les causes qui avaient rapproché M. de Beilaire du baron. Il connaissait la réputation déplorable de ce vieux débauché et savait avec quelle prodigalité il jetait l'or pour^taler le luxe insolent de ses maîtresses.
— Qui sait, se disait-il, si M. de Pierre-Lisse n'avait pas vendu sa fille à ce lis ertin?... Qui sait si ce n'est pas pour leur échapper...
Tout à coup, une idée subite se présenta à son esprit.
— Mais au fait, pensa-l-il, si les deux hommes sur lesquels ont tiré les laquais de M. de Beilaire sont Martial et Germain, et si Marcelle s'est enfuie avec eux, je vais les retrouver à l'auberge...
Il quitta précipitamment le marquis, congédia les soldats, auquels il j eta scl bouisf, et frappa à la porte de l'hôtellerie.
MONSEIGNEUP» 89J
Papillon l'y attendait et venait lui ouvrir la porte.
— Eh bien ! lui demanda le duc. Martial et Germain sont là?...
— Martial et Germain sont sorlis une demi-heure après voas et ne sont pas rentrés, répondit le brigadier en mâchonnant sa moustache.
Accablé par cette foudroyante nouvelle, Lucien se laissa tomber sur un
siège.
Décidément, le ciel est contre nous ! murmura-t-il.
CE QUI s'était passé EN L*ABSENCE DE LUCIEN
Le duc et Martial, on s'en souvient, étaient en désaccord complet sur les moyens à employer pour arracher Marcelle des mains de M. Pierre-Lisse.
Le jiremier prétendait la réclamer au nom du droit et seulement par les voies légales ; le second, emporté par sa passion, trouvait plus expéditif et plus sûr de recouiir à la force et de la conquérir à main armée.
Cependant, comme Papillon et Germain partageaient l'avis de leur mailre, Martial avait été obligé de se rendre.
En conséquence, il avait été décidé que le duc et le brigadier iraient chercher main-forte à Conflans, où séjourn;iit une compagnie de gardes-françaises, tandis que le comte et Germain les attendraient à .Neuville et surveilleraient les abords du château.
Lucien et Papillon se mirent en route. Martial et Germain s'installèrent sur le banc de pierre qui se trouvait à la porte de l'auberge.
Pendant le premier quart d'heme, le jeune comte lit preuve d'une assez grande patience, mais, pendant le second, il se leva à plusieurs reprises, flt ■quelques pas sur la route et donna les signes de la plus vive agitation.
Fidèle à sa consigne, Germain n'avait pas fait un mouvement.
La porte du château demeurait fermée. Aucun bruit ne troublait le silence de cette nuit splendide.
— Parbleu ! lit tout à coup Martial, ils se sont barricadés là-dedans et il faudra un régiment pour les déloger ou bien ils prendront la fuite...
Il s'airéta brusquement.
— La fuite... repiit-il au bout de quelques instants. Oui, c'est possible, c'est probable môme... mais ils se garderont bien de fuir par cette porte, sachant
quenousia gardons... C'est par le bord de leau qu'ils s'en iront, si ce n'est déjà fait...
H ces mots, se tournant vers l'ancien carabinier :
— N'est-ce pas ton avis? demanda-l-il.
— Ma foi!... ça se pourrait bien... répondit Germain, qui ne voulait passe compromettre,
— Et moi, j'en suis sûr, poursuivit Martial. Aussi est-il absurde à nous de demeurer ici. C'est sur la berge que nous devrions être.
Germain ne sourcilla pas.
— Viens-tu? fit le comte
— Non, monseigneur, dit Germain. M. le duc m'a ordonné de rester ici, je reste ici.
— Corbleu ! tu es prudent ! continua le jeune gentilhomme d'un ton railleur. Tu tiens à vivre vieux, mon garçon? Et bien ! bonsoir. Je n'aime pas les polirons, moi.
Le soldat se leva d'un bond.
— Poltron, moi ! dit-il d'une voix tremblante. Monseigneur ne le pense pas?
— Eh ! que veux-tu que je pense ? Je le prouve clair comme le jour que nous jouons un rôle de dupe en restant ici, et tu persistes à y demeurer. Dès lois il n'y a pas de milieu : ou tu es un imbécile ou tu es un poltron.
— Encore ! fit Germain. Eh bien ! je suis un imbécile, j'aime mieux cela.
— Pas du tout ! répliqua le gentilhomme en ricanant. Tu as soin de ta petite santé.
— Oh ! monseigneur, dit Germain, que la colère étranglait, ce n'est pas généreux à vous de me traiter ain>i !
— Eh ! s'écria le comte, en lui secouant le bras avec force, si tu veux que je te croie, suis-moi donc!
— Soit! jo vous prouve.ai que je ne suis pas un lâche, fit le pauvre garçon, les larmes aux yeux, et les poings crispés ; mais je vous rends responsable vis-àvis de mon maître de ce qui arrivera.
-— Oui, dix fois oui, morbleu i Je prends tout sur moi, mais viens, viens doncl Germain se décida.
— Es-lu armé ? demanda Marliaî.
— J'ai un poignard et un pistolet...
— Comme moi, dit le gentilhomme. C'est plus qu'il n'en faut pour une armée de laquais. Allons !
Il entraîna Germain, qui se laissa faire bien à contre-cœur, et ils se dirigèrent vers l'Oise.
Ils s'avançaient prudemment, sondant les ténèbres, car la lune était à son déclin et ne les éclairait pas de ses rayons argentés. Ils parcoururent ainsi dans toute sa longueur la haie qui bordait la propriété du marquis.
Ils avaient beau regarder, prêter l'oreille, ils ne voyaient rien, aucun bruit n'arrivait jusqu'à eux.
Ils étaient en ce moment à deux cents pas de Conflans. ^Page 89a.)
— Mais que se passe-t-il donc dans ce chàleaa de malheur? s'écria Martial, que dévoraient l'amour et l'impalience... Si nous allions voir... proposa-t-il.
— Allons ! fil docilement Germain.
— Attention ! arme ton pistolet, et en avant ! dit le gentilhomme à demivoix.
Ce n'est pas à lui qu'on aurait pu reprocher de manquer de courage. Dès qu'il eut trouvé dans la haie un passage, il s'élança.
112"" Liv. 112
894 LE SECRET D'QK
Germain le suivit.
Mais à peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils furent assaillis par trois coups de feu. Ils entendirent siffler les balles; ni l'un ni l'autre n'avait été touché.
Ils allaient s'avancer encore, quand ils entendirent la voix du marquis el du baron.
Croyant qu'ils étaient armés et que toute la valetaille l'était également, ils voulurent battre en retraite; mais une seconde décharge retentit, — Malheui-eusement mieux dirigée que la première !...
C'était Germain qui avait été frappé. La balle l'avait atteint à la cuisse droite au moment où, sur les pas de Martial, il avait franchi la haie.
Il tomba.
— Fuyez ! fuyez ! cria-t-il au gentilhomme.
— Fuir! dit Martial en relevant la tête. Allons donc !
Il resta debout auprès de lui pour le défendre; mais Germain n'avait pas perdu connaissance. Voyant accourir le marquis et le baron, et désireux de se venger, il fit un eff"ort, ajusta lentement celui des deux genlilhommes qui se trouvait à sa portée et fît feu.
Le baron fut mortellement atteint.
Cette chute décida certainement du salut du comte et de Germain.
Pendant que M. de Bellaire et ses valeis s'empressaient autour de M. de PierrelÀsse, Martial, qui était d'une force herculéenne, saisit Germain dans ses bras et remporta.
Sa première pensée fut de regagner l'auberge de Neuville.
— Mais s'ils nous attaquent?... peusa-t-il. Evidemmeat ils vont revenir sur leurs pas... nous suivre à la piste... Le sang que perd ce pauvre garçon les conduira diiectement à l'auberge, dont l'hôte doit-être entièrement à la dévotion du marquis et de ses gens... Ils l'achèveront peut-être... Comment faire ?
Ces phrases décousues, ils les avaient prononcées assez haut pour que Germain les entendit.
— Là-bas... un bateau..., dit-il à voix basse.
Il venait de se rappeler qu'en le ramenant à terre avec le ducle pêcheur, aux services duquel il avait eu recours, avait amarré son bachot à deux cents pas de là.
Suivant la direction que lui indiquait Germain, le jeune comte aperçut en effet, au bord de Feau, un bateau dans lequel il entra.
Après avoir déposé son fardeau sur la levée de l'arrière, il détacha le bachot, borda les avirons et gagna l'autre rive; lé long de laquelle il se mit à ramer sileneieusement.
— Allons réjoindre le duc à Couflans, dit-il.
Ils descendaient le courant. Le bateau marchait vite et invisible, confondu dans l'ombre que la berge jM-ojelait sur la rivière.
Germain n'avait pas poussé une plainte. Il avait mis à nu sa blessure, qu'il baignait^ d'eau froide, en trempant dans l'Oise son mouchoir ensanglanté.
La balle lui avait traversé les chairs, mais n'avait pas touché l'os. La plaie avait, en outre, beaucoup saigné ; elle ne présentait donc aucun danger sérieux, Quand
il eut bien élanché le sang et arrêté l'hémorrhagie, il banda fortement son mouchoir autour de !a cuisse et poussa un^soupir de soulagement.
Pendant ce temps, le bateau, conduit par Martial, avait fait du chemin et était arrivé à l'embouchure de l'Oise.
Cette fois, il s'agissait de remonter la Seine jusqu'à Conflans. Le trajet n'était pas long, mais il fallait lutter contre le courant. Le bachot était lourd à mener, et le jeune comte n'avait pas une grande habitude/le ce genre d'exercice.
Il était ennage et soufflaitbruyamment. Germain souffrait, mais ne disait mot.
— Eh bien? lui dit Martial entre deux coups d'avirons, et ta blessure?
— Ma blessure ne va pas mal, monseigneur, mais si vous m'aviez écouté...
— Eh ! pouvais-je prévoir que nous allions avoir une armée à combattre? se récria le gentiliioinme. C'est la faute de Lucien et non la mienne. Sa visite les menaces qu'il a proférées, ont mis le marquis et le baron surleurs gardes tandis que s'il m'avait écouté et si nous avions attaqué résolument tout d'abord..
— Nous nous serions peut-être fait tuer tous les quatre, ajouta Germain Et comme Martial laissait échapper un mouvement d'humeur:
— Oh 1 ce n'est pas pour le pruneau que j'ai reçu que je dis cela, reprit-il. D'autant plus que je crois avoir rendu la pareille à celui qui me l'a envoyé... Mais que va penser M. le duc quand il ne nous retrouvera plus à Neuville?,..
— Tranquillise-toi, répliqua Martial ; j'y retournerai dès que je l'aurai mis en sûreté.
Us étaient en ce moment à deux cents pas de Conflans, dont on commençait à distinguer les premières maisons.
Martial n'en pouvait plus. Il y avait au moins une heure et demie qu'il ramait • ses mains étaient couvertes d'ampoules.
Il s'arrêta un instant pour reprendre haleine et aborda un peu au-dessus des péniches qui stationnent continuellement en cet endroit.
— Oîi aller? demanda-t-il.
— Bah ! nous trouverons bien une auberge sur le quai, dit Germain.
— Oui, mais pour la trouver, il faut chercher. Es-tu en état démarcher?
— Certainement.
— Alors, je vais remonter de quelques pas encore, et nous nous mettrons ea quête...
Il allait reprendre le large, quand il entendit le trot d'un cheval.
— Ah 1 dit-il, voici à point nommé un voyageur qui va peut-être nous rensei» gner...
Aussitôt, il sauta sur la berge, qu'il gravit, et mon ta sur le chemin qui côtoyait la Seiue.
Au môme instant, le cavalier passait devant lui.
— Pardon, monsieur, lit le comte, êtes- vous du pays?
— Oui, monsieur.
— Voulez-vous alors me donner deux indications dont j'ai besoin ?
— Très volontiers, monsieur.
— Où trouverai-je une auberge et un médecin?
— Si c'est là ce qu'il vous faut, vous ne pouviez pas mieux vous adresser, répondit le cavalier. Je suis médecin.
— Alors veuillez m'accompagner jusqu'à la première auberge, dit Martial. J'ai là, dans mon bateau, un ami qui s'est blessé en nettoyant son pistolet...
— Suivez-moi, fît le docteur avec empressement. Je vais prendre les devants et vous faire ouvrir la porte de la première auberge venue.
— Est-ce loin.
— Deux cent cinquante pas à peine. Dans dix minutes vous y serez. En effet, le médecin partit au grand trot.
Martial remonta dansson bateau, fit un nouvel effort et réussit, au bout d'un petit quart d'heure, à atteindre Tenrlroit que le docteur lui avait désigné.
Celui-ci avait mis pied à terre et l'encourageait de la voix. La porte de l'hôtellerie était ouverte.
Appuyé sur le bras robuste du jeune comte, Germain put gagner l'auberge et monter dans la chambre qu'on lui donna.
En arrivant, il était à bout de forces !
En un clin d'œil, il fut déshabillé, mis au lit, pendant que le médecin préparait ses instruments.
— Ce n'est rien, dit-il, après avoir examiné la blessure. Aucun organe essentiel n'a été lésé. Un repos de quelques jours suftira... C'est singulier ! reprit-il en procédant au pansement, voilà la seconde blessure d'arme a feu que je soigne dans la soirée!
— Vraiment ? fit Martial, qui prêta l'oreille
— Oui. Figurez-vous que j'arrive du château de Neuville, où le marquis de Bellaire m'a fait appeler il y a une heure...
— Ah! dit le comte, en échangeant avec Germain un regard d'intelligence, il est donc blessé ?
— Non pas lui, mais un de ses amis.
— Qui se nomme ? interrogea curieusement le gentilhomme.
— Je ne sais pas sou nom, répondit le docteur. Je l'ai seulement entendu appeler M. le baron.
— Et sa blessure est dangereuse?
— Si dangereuse que je n'ai pu procéder sur le champ à l'extraction du projectile.
— Croyez-vous qu'il en mourra ?
— I! me serait impossible de me prononcer encore, mais je n'ai pas confiance, dit le médecin.
Il accompagna ces derniers mots d'une grimace significative.
— Voilà qui est fait ! dit-il aussitôt. Je ne reviendrai pas avant demain. Rien ne presse. Je souhaiterais à mon autre blessé de ne pas être plus gravement malade que celui-ci.
Martial le remercia chaleureusement et l'accompagna jusqu'à la porte delà chambre.
Dès que le docteur se fut éloigné, M. de Lally revint auprès de Germain. Il
n'avait plus cet air consterné qui se lisait sur son visage quelques minute>; auparavant.
— Eh bien, monseigneur, qu'en pensez vous ?hii dit Germain. Il me semble que nous n'avons tout de même pas perdu notre temps... Si le baron est aussi mal que le prétend ce docteur... je vous aurai tiré une fameuse épine du pied!...
Martial ne disait mot. Evidemment pourtant il était de cet avis.
— Aussi, ajouta Gemini ii, je vous jure que je ne regrette pas ce que j'ai rendu en échange de ce que j'ai reçu !
— Oui, dit enfin le jeune comte pensif, tout est peut-êire pour le mieux ainsi, mais ce marquis... Pourquoi s'est-il ligué contre nous avec M. de Pierre-Lisse !. Est-ce que...
Il n'osa pas achever sa pensée.
— Ah ! liens, conlinua-t-il, c'est plus fort que moi, je ne puis pas tenir en place! Il faut que je retourne à Neuville.
— Certes, approuva Germain. Quand ce ne serait que pour rassurer M. le duc.
— Ainsi lu ne m'en voudras pas de te laisser seul?
— Au contraire. Je vous en voudrais de rester plus longtemps.
— Eh bien ! je pars, fil le jeune comte. D'ailleurs, tu vas à merveille, ,. Tu n'as besoin de rien avant demain...
— Non, non, dit coup sur coup Germain. Hâtez-vous de retourner auprès de mon maître.
— En ce cas, à demain ! promit Martial. Et il s'éloigna.
En dépit des fatigues qu'il avait endurées pendant cette interminable journée, il francliii, d'un pas agile la petite lieue qui le séparait de Neuville.
Il était plus d'une heure du matin, quand il frappa à la porte de l'auberge.
Lucien et Papillon étaient très inquiets. Ils ne doutaient plus que les deux hommes sur lesquels avaient tiré les gens du marquis ne fussent Martial el Germain
Qu'élaient-ils devenus ? Lequel des deux avait été blessé? Lequel avait tiré ce fameux coup de pistolet, qui menaçait de précipiter le dénoùinent?
L'arrivée de Martial répondait aux deux premières questions. Il était seul, donc c'élail Germain qui avait été frappé.
Les explications qu'il fournit achevèrent de dissiper en partie les alarmes de Lucien. S'il était rassuré sur le sort de Germain, s'il nes'atlrislaitpas outre mesure de l'accident dont M. de Pierre-Lisse avait été victime, il ne pouvait s'expliquer comment Marcelle avait disparu.
Papillon était convaincu qu'elle n'avait pas renouvelé sa tentative de suicide.
— Elle m'a juré avec trop de sincérité qu'elle ne recommencerait plus, disait-il.
Il avait fini par faire partager ses convictions à M. de La Tournaye; mais alors Marcelle avait pris la fuite. Dans quelle direction? Ce mystère seulement présentait maintenant quelque intérêt.
Il fallut bien apprendre à Martial cette terrible nouvelle. Rien ne saurait peindre la douleur qui s'empara du jeune gentilhomme en recevant ce coup
gg3 LE SECRET D^OR
înaltendii. Deux grosses larmes coulèrent de ses yeux, tandis qu'il laissait tomber ses bras avec découragement et que son cœur se déchirait.
— Ah ! c'en est trop ! murraura-t-il.
Lucien lui prit la main.
Allons, morbleu ! soyons hommes ! lui dit- il. Ce n'est plus à pareille heure
que nous pouvons nous livrer à de nouvelles recherches; il est donc urgent de prendre un peu de repos, afin d'être sur pied demain malin à la première
heure.
Mais que ferons-nous demain ? demanda Martial d'une voix attristée.
Bah ! on prétend que la nuit porte conseil, fil le duc en souriant. Nous
verrons bien...
Martial s'imaginait que dormir lui serait impossible, que les déceptions qu'il venait successivement d'éprouver ne lui laisseraient aucun repos. Aussi résistaitil encore à la décision que Lucien venait de prendre, tout en reconnaissant qu'il avait raison.
Il fallut que le duc le conduisît à la porte de sa chambre et le quittât pour gagner celle qui lui était destinée.
Quand il fut seul, ïe jeune comle se jeta sur son lit. Il ne voulait pas se déshabiller, afin d'être prêt à la première alerte.
Malgré les disposilioMsd''esprit dans lesquelles il se trouvait, les fatigues excessives qu'il avait endurées ùepiiis deux jours l'emportèrent. A peine avait-il posé la tèle sur l'oreille^- qu'il s'endormit d'un profond sommeil.
Quant à Lucien, qui ne s'éluiL mis en route que le matin et qui n'avait fait que descendre tranquillement la rive droite de l'Oise, il était plus dispos. En cuire, il apportait dans cette expédition moins de passion et naturellement plus de sagesse.
Il eut donc tout le temps de réfléchir mûrement à ce qu'il, convenait de faire.
Marcelle avait pris la fuite, c'e n'était pas oouteux, et les raisons qui l'avaient réduite à cette extrémité n'étaient que irop faciles à deviner. Où était-elle allée? La ([uestion paraissait tout d'abord difficile à résoudre.
Cependant elle était de plus en plus simple, à mesure qu'on l'envisageait froidement.
En effet, la pauvre enfant, ne connaissait absolument à Paris que le duc et sa femme, ainsi que trois ou quatre de leurs amis intimes. Or, il n'êlait pas probable que Marcelle irait demander asile à leui's amis plutôt qu'à eux. Au contraire, c'était auprès de Raymonde que son premier mouvement avait dû Ja conduire.
Comment avait-elle fait le trajet ? Celait moins explicable, mais ce détail importait peu pour le moment.
Lucien résolut donc d'envoyer Martial ou Papillon à Paris le lendemain matin, dès la première heure. Plus tranquille alors, il s'endormit à son tour.
A cinq heures il pénétrait dans la chambre de Martial, qui dormait à poings fermés. Le duc fut obligé de l'appeler à trois reprises pour l'éveiller.
Le jeune comte sauta en bas du lit, tout honteux d'être pris en flagrant délit de sommeil, et fit une toilelle sommaire, pendant que M. de La Tournaye allait frapper à la porte de Papillon.
Celui-ci était déjà levé.
Il revint dans la chambre de Martial avec Lucien, qui leur fit part des réflexions auxquelles il s'était livré et des conclusions qu'il en avait tirées.
M. de Lally fut le premier à raj)prouver et proposa de se rendre lui-môme à Paris. Le duc accepta.
La diniculté consistait à se procurer un cheval.
On appela l'aubergiste pour lui demander oîi il convenait de s'adresser.
— Je ne connais personne à Neuville qui puisse fournir un cheval, répondit-il. Ceux des cultivateurs ne feraient pas votre affaire; ils ont la force, mais ils n'ont pas la vitesse...
— Mais alors où aller? interrogea Martial.
— Attendez, monseigneur, fit l'hôle. Si vous êtes venu quelquefois dans le pays, vous avez dû remarquer sur la rive gauche de l'Oi-ie un groupe de maisons qui ne brillent pas précisément par l'élégance...
— Non, dit Lucien, mais cela ne fait non. Quelles sont ces maisons ?
— Ce sont à la fois des auberges de rouliers et des relais, bans les écuries, vous trtjuverez des chevaux un peu lourds, mais vigoureux et bien nourris.
— C'est donc un relais de poste ? demanda Martial.
— Non, monseigneur ; mais c'est là que stationnent les chevaux de hàlage, c'est-à-dire ceux qui remorquent les chalands qui font le service de l'Oise.
— Ah ! fort bien, s'éciia Lucien. Envoyez donc à l'instant quelqu'un chez ces braves gens, et (luïl nous ramène un cheval lout bridé et tout sellé. Quant au prix, dites à votre homme de ne reculer devant aucun sacrifice, fallùt-il acheter le cheval et les harnais.
— Dans trois quarts d'heure mon garçon sera de retour, j)romit riiùle. Il se relii'a j)0ur faire iinuiédiatemenl exécuter l'ordre qu'il avait reçu.
— Mais vous, demanda Martial en se tournant vei's Lucien, où vous retrouvera i-je ?
— Ici, répondit le duc. J'ai toutes sortes de raisons pour ne pas m'éloigner. D'abord, je ne veux pas «juitter des yeux le château de M. de Bellaire; ensuite, je n'oublie pas que jai donné rendez- vous, demain matin, à Pontoise, à un certain Landiy, dont je compte obtenir de très curieuses révélations sur les antécédents de M. de Pierre-Lisse. Or, mon plus vif désii* serait, si ce gentilhomme d'aventure recouvre la sauté, de le réduire à l'impuissance au point qu'il n'espère son salut ijue dans la fuite.
— ■ Ah ! puissiez-vous dire vrai ! s'écria Martial. Ainsi, c'est à Neuville que je reviendrai ?
— Dès que vous aurez vu Raymonde, fit Lucien.
En attendant le reiour de l'exprès que l'aubergiste avait dépêché, ils se firent servir une légère col lai ion.
Au moment où ils se levaient de table, ils entendirent le trol d'un cheyal. Celait celui qu'on leur amenait, une fort belle bête, un peu massive, mais jeune et robuste. La selle et la bride laissaient beaucoup à désirer ; mais Marcel n'y regarda pas de si près. Sa monture avait à peine fait halte devant la porte qu'il sauta en selle.
Puis, faisant de la main un geste d'adieu, il s'élança sur la roule de
Paiis.
Papillon et Lucien restèrent seuls et se regardèrent, un peu désœuvrés.
— Qu'allons-nous faire pendant celle longue journée? fit Lucien.
Le brigadier ne répondit que par un mouvement d'épaules qui signifiait : » je n'en sais rien, i
En effet, la perspective de demeurer vingt-quatre heures encore en faction devant la porte du château n'élail pas gaie.
— Encore, disait Papillon, si la porte donnait sur le bord de l'eau, on prendrait patience, une ligne à la main.
— Sans doute, fit le duc, mais il me semble que l'un de nous devrait bien aller voir ce pauvre Germain.
— Vas y toi, monseigneur, dit le brigadier. Ce sera toujours moins ennuyeux que de rester ici.
— Je le veux bien ; mais vous me prometlez de ne pas bouger de place ?
— Sois tranquille, mon fils. Si tu me trouves coupé en morceaux, je te jure que ce sera sur ce ban de pierre !
A ces mots, il s'assit aussi résolument que s'il se fût agi de marcher à l'ennemi.
Lucien se dirigea aussitôt vers Conflans.
Grâce aux indications que lui avaient données Martial, il trouva sans diflicuitô l'auberge dans laquelle il avait installé son ancien soldat.
Précisément le docteur se trouvait auprès du blessé. La nuit avait été aussi bonne que poss'ble ; nul désordre ne s'était produit; la guérison serait prompte et certaine.
Au bout d'une demi-heure, le duc se leva. Avant de partir, il recommanda à l'aubergiste de ne rien épargner pour hâter le rélablissement de Germain, et lui promit une large récompense.
Deux heures après son départ, il revenait à Neuville. De loin, il aperçut Papillon fidèle au poste, toujours assis sur son banc de pierre et en parfait état de conservation. Seulement Papillon n'était pas seul.
A côlé de lui était assis un autre individu que Lucien reconnut bientôt. C'était Landry, celui-là môme à qui il avaii donné rendez-vous poiu" le lendemain. Cela le surprit un peu. Comment cet homme se trouvait-il à Neuville? M. de La Tournaye pressa le pas.
Landry l'avait reconnu également, car il se leva à son approche.
— Ainsi je ne me trompais pas? fît le duc. C'est bien vous.
— Oui, monseigneur.
— Vous saviez donc que j'étais ici?
La monture de M. do Lescarre s'abattait au milieu de la route dans la poussière. (Page &06.)
P;is le moins du monde.
Aloi s conimenl y éles-voiis venu?
C'est M. de IMeire-Lisse qui m'a prié d'y revenir.
Vous l'avez dune vu?
Oui, monseigneur.
Quand ?
Hier, vers trois heures.
U3""Liv.
— Toul s'explique, mais je doute que le baron soit en état de vous recevoir.
— C'est ce que m'a dil Papillon.
— Ah! vous savez...
— Je .«ais que le baron a été grièvement blessé, qu'il n'a pcs pu par conséquent aller à Paris, ainsi qu'il s'y était engagé, et que je ne 'i^eux plus compter sur la parole qu'il m'avait donnée.
— Alors qu'allez-vous faire?
— Je vais me présenter au château et demander à lui parler. Si l'on refuse de m'inlroduire et si M. de Pierre-Lisse est réellement hors d'état de me donner audience, j'aurai l'honneur de solliciter de vous un moment d'entretien.
— Soit, fit négligemment Lucien. Aujourd'liui ou demain peu m'importe.
— Alors, monseigneur, dans un instant, j'aurai l'honneur de vous rejoindre. En disant ces mots, Landry traversa la route et alla frapper à la porte du château, qui s'ouvrit et se referma derrière lui.
— Rien de nouveau? demanda le duc à Papillon.
— Non. Deux ou trois laquais sont vends boire ici. J'ai écouté : le baron ne va pas mieux. Marcelle n'a pas reparu. Un homme à cheval est entré teut à l'heure... il paraît que c'est un médecin... il y est encore. A part cela, rien n'a bougé.
Ltcien prit place à côté de lui et attendit.
Pendant ce temps, Landry s'était présenté et avait demandé à être introduit auprès du baron.
Il n'est pas visible, lui avait-on répondu ; mais il avait insisté avec tant de force, que le laquais auquel il s'était adressé alla en référer au marquis.
Celui-ci fit venir Landry et voulut lui raconter ce qui s'était passé.
■ — Je le sais, intei rompit-il, mais il est bien convenu avec le baron que je reviendiai aujourd'hui et je suis persuadé qu'il suffira de lui donner .mon nom pour qu'il consente à me recevoir.
— Venez donc, fit le marquis. Peut-être, quand vous l'aurez vu, serez-vous convaincu qu'il n'est pas en état de vous écouter.
Il conduisit Landry f^ans la chambre du baron.
Le docteur était auprès de lui. Malgré la faiblesse du malade, il avait de nouveau sondé la plaie pour en extraire laballe, mais il avait dû y renoncer, de peur que le gentilhomme ne mourût pendant l'oj)èration.
Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva Landry.
Le baron était dans un état de prostration tel, que l'ancien valet de chambre eut beau l'appeler, se placer en pleine lumière, son maitre, loin de faire un mouvement, ne le reconnut même pas.
Il avait renouvelé trois fois celle tentative, lorsque le médecin s'interposa et déclara formellement qu'il interdisait l'accès de la chambre à tout autre qu'à la personne qui soignait le blessé.
Landry fut donc obligé de se retirer, sans qu'il eût même été question des vingt mille hvres sur lesquelles il avait compté. Bien plus, il s'en alla, persuadé que le baron était perdu et que cette somme lui échappait à jamais
Il regagna, fort désappointé, l'auberge où l'attendait le duc de La Tournaye Lucien n'eut ()as besoin de l'interroger pour être certain que sa démarche n'avait pas abouti.
— Ainsi le baron n'est pas mieux? demanda-t-il.
— Penh!. . répondit Landry, qui avait son idée, il ne va ni mieux, ni plus mal.. Je l'ai vu,., j'ai vu le mcdecm... on ne désespère pas de le sauver, mais je crois qu'il en aura pour longtemps à se rétablir.
— Et alors?... lit le duc.
— Alors, j'ai l'honneur de vous prier de m'accorder quelques instants, dit Landry.
M. de La Tournaye fit un pas pour entrer dans l'auberge; mais il se ravisa, brusquement et se tourna vers Landiy.
— Peut-être ne vous souciez-vous pas que l'on puisse nous entendre? dit-il à demi voix.
— En efïét, monseigneur, et même si je n'avais en vous une confiance aveugle...
— Alors, suivez-moi, interrompit Lucien.
Il fit signe à Papillon de rester à son poste et descendit le chemin ombragé qui conduisait à la rivière.
— De celte façon, pensait-il, cet entretien sera double profit pour moi. Non-seulement je m'instruirai, mais je serai à proximité du parc de M. de Bellaire...
Arrivé à l'exlrémilé du chemin, il tourna sur sa gauche et, d'un geste, invita Landry à se placer à côté de lui.
La matinée était splendide. En face d'eux se déroulait la nappe argentée de l'Oise, dont ils suivaient le cours et que le soleil faisait miroiter de feux élincelants ; à leur gauche, s'étendaient les pelouses verdoyantes du p.irc que les arbres et les massifs couvraient de leur ombre tulélaire.
L'air était imprégné d'une fraîcheur délicieuse, les corbeilles de Heurs iL'j)an daient autour d'elles des parfums exquis.
Toutes ces beautés de la nature les intéressaient peu pour le moment. Aussi dès qu'ils purent marcher de front sur la berge, M. de La Tournaye prii la parole.
— Vous disiez donc, comraença-t-il, que vous aviez vu hier à trois heures If» baron de Pierre-Lisse.
— Oui, monseigneur, répondit Landry, mais avant d'entrer dans les doliils de l'histoire que je vais vous raconter,- j'ai quelques conditions préliminaiies à vous poser^ si vous voulez bien le permettre...
— Voyons, fit négligemment le duc.
— Et tout d'abord, monseigneur, je dois vous avouez que je me garderais bien de réveiller ces désagréables souvenirs, si je ne croyais pas (]ne vous êtes désireux de les connaître, si vous ne m'aviez pas secouru avec tant de .ijrénémsilé, et enfin si je n'étais pas dans une situation tellement misérable que je suis forcé de faire argent de tout. — môme de mon honneur.
•—Je vous crois, dit Lucien ; mais passons tout de suite aux conditions...
— J'y arrive, monseigneur, répondit Landry avec embarras. C'est un gros secret que je vais vous confier, un secret auquel la vie et l'honneur de deux hommes sont attachés! Vous ne trouverez donc pas étonnant que je réclame de vous une discrétion absolue, ni que je récrimine contre le prix que vous daignez mettre à ces révélations.
— Je vous ai promis cinquante louis, vous les aurez, ajouta M. de La Tournaye.
— Je ferai observer à monseigneur que c'est bien peu, objecta Landry. M. le baron m'a offert vingt mille livres hier si je consentais à me taire.
— C'est qu'il avait pour cela, sans doute, des raisons que je n'ai pas, répliqua Lucien.
— Assurément; cependant vous en avez de non moins bonnes pour obtenir un résultat contraire.
— Non pas les mêmes ! se récria le duc.
— Personne ne le sait mieux que moi, monseigneur.
— Bref, où voulez-vous en venir ?
— A ce point : que, malgré la reconnaissance que vos bontés m'ont inspirée, je ne me déciderai jamais, pour cinquante louis, à rompre le silence.
-~ Soit, je vous en donnerai cent, mais dépêchons. Landry fi«: un geste de dénégation.
— Écoutez, reprit le duc, je ne voudrais pas que vous me prissiez pour dupe, car je lis clairement dans votre jeu, mon ami. Voyant que les vingt mille livres snr lesquelles vous comptiez vous échappent, et désespérant de les obtenir jamais, puisque le baron est à peu près perdu, vous vous adressez à moi afin de tirer quelque chose, d'un côté ou de l'autre, de ce gros secret dont vous vantez l'importance. Bien, je consens à me laisser fairo dans des proportions honnêtes; mais je vous ferai remar(iuer qie si je voulais attendre tout simplement que le baron fût mort, je pourrais me passer de vos confidences et garder les deux cents louis que je vous offre.
— Deux cents louis ! fit Landry dont l'œil brilla de convoitise. Vous avez dit deux cents louis, monseigneur?
— L'ai-je dit ? demanda Lucien Eh bien ! je ne m'en dédis pas, mon garçon ; mais je vous préviens que je n'y ajouterai pas une obole. Donc il est inutile d'aller plus loin. Est-ce oui ? Est-ce non ?
Landry hésita quelques secondes,
— Hélas ! ce sera oui, monseigneur, dit-il enfin; mais j'ai votre parole...
— Rien, se défendit vivement le duc. Je ne m'engage à rien. Userait vraiment stupide de ma part de payer si cher un secret dont je ne pourrais pas faire usage.
— C'est juste, mais le moins que j'exige de votre bienveillance, c'est que je ne serai pas victime de ma confiance et qu'il ne me sera fait aucun mal.
— Quant à cela, je vous le promets, fit M. de la Tournaye.
— Alors je m'exécute, dit Landry.
Nous allons remonter, s'il vous plaît, à l'année 175T à peu près à pareille
AïoîNbiiia-NEUK yjj
époque. Le baron de Pierre-Lisse, au service duquel j'étais alors, et qui n'avait absolument que des dettes, songeait à refaire sa fortune. Le peu que lui avait laissé son père, il l'avait dépensé en orgies ou perdu dans les tiipols.
Sa réputation était déplorable. Or, un mariage seul pouvait le refaire. Mais à qui s'adresser? Quel père consentirait à lui donner sa fille? Il sentait combien ce projet était difficile à réaliser, mais il n'y renoixait pas.
Il jeta les yeux sur la fllle d'un vieil officier, que ses blessures condamnaient à un repos absolu, et qui vivait dans un isolement presque complet.
Supposant que le bruit de ses folies n'était pas venu aux oreilles de ce gentilhomme, il alla lui faire visite et se montra si fin diplomate, qu'il parvint à devenir un des familiers de la maison.
— Ce gentilhomme se nommait M. de Lescarre, n'est-ce pas? dit le duc.
— Oui... balbutia Landry stupéfait. Comment savez- vous...
— Je sais bien d'autres choses que vous ignorez vous-même, interrompit Lu cien en souriant ; continuez.
Landry était un peu déconcerté ; cependant il poursuivit en ces termes :
— Le baron profita de cette intimité pour faire sa cour à M"*^ de Lescarre et pour lui demander sa main. Un obstacle qu'il n'avait pas prévu se dressa devant lui. La main de Marguerite avait été piomise à un autre !
M. de Pierre-Lisse aurait été très désappointé, s'il n'avait appris en même temps que le vieux gentilhomme allait réaliser sa fortune et parlir pour Paris, où il avait été nommé à un poste important.
Loin de témoigner le moindre dépit du refus qu'il essuyait, il protesta de son amitié, s'excusa de l'inconséquence qu'il avait commise, fit preuve d'une retenue qui lui valut la confiance, non-seulement de M. de Lescarre, mais de sa fille ellemême.
Il demeura donc l'hôte assidu et presque unique de la maison et devint le confident de tous les châteaux en Espagne que Marguerite et son père avaient bâtis.
Ce fut ainsi qu'il apprit que le vieux gentilhomme avait vendu son domaine, qu'il sut à quel chiiïre s'élevait la vente, quel jour le contrat devait être signé et le prix d'acquisition payé.
Ce jour-là, le baron me fit endosser un costume de paysan, m'afiubla d'une perruque de longs cheveux rouges et d'un large chapeau, qui me rendaient méconnaissable. Enîin, il sortit de la remise un vieux carrosse, qui n'avait pas vu le jour depuis vingt ans, y attela son cheval et le mien ; puis il me donna l'ordre de le conduire à Rouen, où nous descendimes dans le même hôtel qu'avait choisi M. de Lescarre.
Je ne comprenais rien à ce déguisement et je ne m'expliquais pas la singulière idée qu'avait eue mon maître de sortir dans cet horrible carrosse, dont personne, dans le pays, ne soupçonnait l'existence.
J'eus bientôt la clef de ce mystère.
Nous nous tenions soigneusement enfermés dans la chambre que le baron
avait demandée, et dont la fenôlre donmiit sur la cour, quand, vers six heures du soir, nous vîmes revenir M. de Lescarre.
Il ordoiinii au ijarçon d'écurie de faire manger l'avoine à sa monture etdispanit dans l'hôtellerie.
Aussitôt, je vis mon maître tirer de sa poche un petit flacon |ilein d'un liquide rougeâlre. Il dj^scendit à pas de loup, traversa la cour, entra dans l'écurie et en sortit, presque immédiatement, tenant encore à la main le flacon '[ui avait attiré mes regards. 11 était vide.
A travers les carreaux de la croisée, j'avais assisté à celle scène qui m'intriguait fort. Une minute après, M. de Pierre-Lisse renira dans la chambre. Il avait sur les lèvres un souiire, dont le cynisme et la cruauté me (irent frissoDuer.
Au bout d'un quart d'heure, M. de Lescarre reparut. On lui amena son cheval, sur lequel il s'élança, et il disparut.
— Et vite ! Kn route, à notre tour ! s'écria le baron.
Nous redescendîmes et nous attelâmes nous-mêmes nos chevaux au carrosse, puis nous partîmes.
— Rondemeat! me cria mon maître, et tâche de ne pas perdie do vue le cavaier qui vient de sortir.
Je fouettai mon attelage, qui prit le grand trot, et nous atteignîmes promplement la grande route. Déjà M. de Lescarre avait sur nous une av;ince considérable. Je l'apercevais, à cinq cents pa-, comme un point noir sur la pou>sière du chemin. Je me ligurais qu'il allait bientôt disparaître âmes regards, quand, au bout d'une demi-heure, il me sembla que l'allure de son cheval se raleiitissail.
Je ne me trompais pas. Cela devenait si sensible, que je fus moi-même obli^^é de retenir mon attelage, pour conserver la distance que le baron m'avait dit de garder.
C'était élrange ! Plus la monture du vieux gentilhomme avançait, moins elle allait vite. J'avais toutes les i)eines du monde à tenir me.'^ chevaux en main.
Agenouillé sur la banquetie du devant, le baron se jjenchait avidement el observait ce qui se passait. Bientôt sa tète tout entière sortit de l'ouveriure, et je l'entendis s'écrier : Enfin !
Au même instant, la monture de M. de Lescare s'abattait au milieu de la roule et roulait dans la poussière.
— En avant ! en avant! me cria mon maître.
J'obéis. En moins de dix minutes, nous étions auprès du vie;ix gentilhomme. Nous mîmes pied h terre pour le relever. Son front avait sans doute porté sur une pierre, car on y voyait une large blessure d'où le sang commençait à couler. La violence de la chule l'avait étourdi ; il était resté sur la place.
— Vite ! porlons-le dans la voiture el renirons au galop, me dit le baron.
En efl^et, nous hissâmes dans le carrosse le corps inanimé du vieux gentilhomme ; je remonlai sur mon siège et nous revînmes à Saint-Aubin.
Dès que la porte du château solitaire qu'habitait mon maître se fut refermée derrièie nous, il me lit signe de lui venir en aide.
Celte fois nous étions seuls, bien seuls. Nul regard indiscret ne pouvait nous
surprendre. Nous transportâmes dans une pièce du rez-de-chaussée le corps de M. de Lescarre, sur lequel le baron se jeta avidement.
Il prit dans les poches du blessé une liasse de papiers. C'étaient des trailes payables à vue sur un banquier de Paris. M. de Pierre-Lisse les examina avec attention, pendant que je les regardais aussi par-dessus son épaule, puis il s'en empara et les glissa dans son habit.
Continuant à dépouiller le vieux gentilhomme, il saisit un trousseau de clefs, qu'il trouva dans la poche de sa veste et dont il s'empara également.
Alors seulement il s'aperçut que j'étais auj)rés de lui.
— Que fais-tu là? me dit-il sévèrement. Va dételer les chevaux et ne reviens pas avant que t'appelle.
Je m'éloignai lentement. Je commençais à comprendre. Evidemment M. do Pierre-Lisse avait jeté dans l'avoine du cheval de M. de Lescarre le contenu du flacon que j'avais aperçu et ce flacon renfermait un poison quelconque... Alais que comptait-il faire du vieux gentilhomme à présent qu'il l'avait volé ?...
Landry fit une pause.
— Vous voyez, dit-il, depuis combien de temps, avec quelle patience et quelle habileté le baron avait combiné le plan qu'il venait de mettre à exécution ! Mais le plus didicile restait à faire, et j'étais curieux de voir comuieutil eu sortirait; aussi je résolus de ne pas le perdre de vue.
Après avoiimis mes chevaux à Técurie et remisé sous son hangar le lourd carrosse, qui y est peut-être encore, je revins au cliâteau.
LapiecedanslaquellenousavionsdeposeM.de Lescarre, toujours évanoui, communiquait par un corridor avec une autre pièce ; mais elle en était séparée par un cabinet noir, garni de porte-manteaux et éclairée seulement par deux œilsde-bœuf, qui prenaient jour sur la chambre où j'avais laissé le baron en tète-àtôte avec sa victime.
Je lis le tour des bâtiments, j'entrai dans l'autre pièce, j'y pris une chaise, puis jD^ènétrai sans bruit dans le cabinet noir, je montai sur ma chaise, et, par l'un des deux œils-de-bœuf, j'observai ce qui se j)assait.
M. de Lescarre gisait étendu sans connaissance dans un vieux et large fauteuil. Le s-mg qui avait coulé de sa blessure formait sur son visage unecroûte noirâtre ; sa chemise et ses habits en étaient imprégnés.
Sans y prendre garde, mon maître se promenait de long en large et jetait de temps en temps sur le gentilhomme un regard oblique. Quant à lui porter le moindre secours, il n'y songeait pas. Probablement il espérait que M. de Lescarre allait trépasser tout simplement de sa belle mort.
Il se trompait. Déjà, depuis quelques instants, la respiration était plus régulière ; de légers tressaillemenls avalent agité les membres. Enlin le blessé ouvrit les yeux qu'il promena autour de lui avec étonnement.
— Oùsuis-je donc? murmura-t-il.
Il passa la main sur son front et la retira couverte de sang.
— Ah ! je me souviens ! dit-il... Mon cheval a manqué des quatre pieds à la fois... je suis tombé... mais où m'a-t-on transporté ? qui m'est venu en aide?...
A force de chercher, il finit par apercevoir le baron, qui s'était arrêté pour l'écouter et se tenait à quelques pas en arrière,
— Vous! s'écria-t-il. Par quel hasard?... Depuis combien de temps suis- je ici ?
— Depuis une demi-heure à peine, répondit M. de Pierre-Lisse.
— Mais comment vous ôtes-vous trouvé là juste à point ?
— Je revenais de faire visite à un ami, quand je vous ai rencontré sur la route en ce pitoyable état.
— Mais où m'avez-vous conduit ?
— Chez moi.
— A la bonne heure ! Ainsi je suis à quelques minutes de mon petit domaine ! Tant mieux! Marguerite doit commencer à s'inquiéter... je vais rentrer. Faitesmoi seulement donner de l'eau pour laver le sang dont je suis inondé et je pars.
— En aurez-ygus réellement la force? demanda le baron.
— Parbleu ! fit le vieux geniilhomme en se levant. J'ai bien la tête un peu lourde, maiç dés que je l'aurai trempée dans l'eau...
Il s'arrêta, voyant que M. de Pierre-Lisse ne faisait pas un mouvement,
— N'avez-vous pas entendu? reprit-il. Je vous prie de me faire donner...
Mais le baron dardait sur lui des yeux si pleins de menace qu'il n'acheva point sa phrase, \ :ti ^v:' û L ,:'
— Vous n'êtes plus le même ! dit-il , Qu'avez-vous donc ?
Il parcourut du regard la pièce froide et nue, à peine meublée et depuis long emps abandonnée, dans laquelle il se trouvait.
— Et dans quelle singulière pièce vous m'avez mené ? poursuivil-il." Ah çà ! je rêve... de quel air vous me considérez... pourquoi ce silence?... Voyons, suis-je chez En. ami ou chez un ennenj^?\
Lé baron laissa échapper un sourire méchant.
M. de Lescarreeut aft>rs sans doute un pressentiment de la vérité. Il voulut se diriger vers la porte, mais mon maître lui barra résolument le pas3ag||«t dé masqua un pistolet, que jusqu'alors il avait dissimulé sous sesvètemenls.
Instinctivement le vieux gentilhomme recula de quelques pas.
Il demeura quelques instants immobile, essayant de rassembler ses idées. Toul à coup, il porta la main sous ses vêtements et s'aperçut que son portefeuille avait disparu.
— Ah ! misérable ! cria-t-il, tu m'as volé ! Le baron demeura impassible.
Comme si le vieux gentilhomme ne pouvait pas croire à la découverte qu'il ve nait de faire, il fouilla successivement dans toutes ses poches.
— Mon or! mes clefs aussi! murmura-t-il. Ah ! je commence à comprendre.. Mais oui! Qui sait môme si mon pauvre cheval n'est pas la première victime?. Ces défaillances que je ne m'expliquais pas... cette chute soudaine... Ah! je devine à présent ! Ainsi, c'est dans ce but ignoble que tu t'es introduit chez moi., que tu as surpris tous mes secrets !... Voleur !
Je traversai une passerelle qui ployait légèrement sous ce double fardeau (Page 016.)
Il jela ce dernier mol à la face de M. de Pierre-Lisse ave: un mépris insuUaiil.
• — Mais qu'e.s|ières lu donc? repril-il. Qu3 je le laisserai jouir en paix de la foiUiiie dont lu viens de me dépouiller? Non, oc n'esl |)as possible. Tu n'y comples pas. Allons, drôle, rends-moi cei argenl, où sinon...
Il lit un pas en avant; mais le baron l'ajusta froidement.
— Si vous bougez, vous èles mort! dil-il.
114""' Liv. 114
^i»' LE SECRET D'OR
Ah ! c'est ainsi? fil le vieux gentilhomme, qui tira son épée du fourreau.
Eh bien ! soit. Je vais voir si lu es aussi bon assassin que bon voletu-...
A ces mois, il se précipita sur M. de Pierre-Lisse ; mais celui-ci n'avai'. pas cessé de le tenir en joue. Le vieux genlilhomme n'avait pas fait deux pas qu'il tomba foudroyé.
Le baron l'avait tué presqu'à bout portant.
— C'est lui qui l'a voulu, murmura-t-il.
Il s'agenouilla auprès du cadavre et reconnut que le cœur ne bal tait plus.
— Ce n'est pas lui qui parlera, reprit-il à demi-voix; maintenant occuponsnous de Landry.
Ce que je venais de voir, continua Landry, m'avait fort épouvanté. Les paroles menaçantes que mon maître avaient prononcées redoublèrent ma frayeur. Je ne songeai qu'à m'esquiver,
Malheureusement, je lis un tel hvuil en sautant de la chaise sur laquelle j'étais juché, que M. de Pierie-Lisse ouvrit la jjorle de communication et m'ariêta juste au moment où je surtais du cabinet.
— Ah ! tu étais là, drôJe ! dit-il avec \m ricanement que je crois entendre encore. Alors, tu as vu te qui s'est pas^é?
— Oui, monseigneur, réponclis-je en baissant les yeux.
— Eh bien ! lu es témoin que M. de Lescarre s'est jeté sur moi l'épée à la main et que j'élais dans le cas de légitime défense.
J'étais si confondu d'une telle audace, que je gardais le silence ; mais il continuait à me regarder de telle façon, que je compris qu'il fallait dire comme lui si je tenais à vivre.
— Oui, monseigneur, répétai-je machinalement.
— Allons, rei)rit-il plus doucement, lu es un bon serviteur, Landry, ii est juste que je le récompense. Tu m'as prêté dans cette affaire un utile concours... j'aurai besoin encore de tes services... qu'exiges-tu de moi? Parle, je t'écoule.
J'oubliai le drame auquel je venais d'assister. Je ne songeai qu'à une chose : c'est que, du coup, je pouvais gagner une fortune. Cela me rendit un peu de courage.
Justement le baron avait déposé sur la table dix rouleaux d'or, qu'il avait trouvés dans une des poches de M. de Lescarre. J'estimai que ces longs rouleaux, soigneusement enveIopj»és de pajjier, devaient contenir deux mille livres chacun. J'entrepris de me les approprier.
— Oh ! riis-je au baron, je ne serai pas exigeant, moi, et pom"vu que vous me donniez les (juelques louis qui sont sur la table...
— Quelques louis ! se défendit-il. Tu es fou ! Tu ne sais donc pas qu'il y a là au moins...
— Je le sais, monseigneur, répondis-je résolument; mais il me les faut. Il hésita longiemps; puis il me les montra du doigt.
— Prends-les, dit-il, je te les donne.
Je m'en emparai avidement et je les glissai dans mon habit. ^ Maintenant, soupons ! fit M. de Pierre-Lisse.
J'admirais le sang-froid de cet homme. J'en avais même un peu peur, je ne le cache pas. Je quittai précipitamment cette salle ; la vue du sang dont le corps du vieux gentilhomme était couvert me faisait horreur.
La nuit commençait à tomber. Nous passâmes dans la salle à manger, où je dressai le couvert. Le baron se mit à table, but et mangea comme à l'ordinaire, et même un peu plus qu'à l'ordinaire. A la fin du repas, il se renversa sur son fauteuil, avecla même béatitude qu'il l'aurait fait aux jours les plus calmes de sa vie,
— Ce n'est pas tout, me dit-il. Il va falloir nous débarrasser de ce cadavre.
— Oh ! répondis-je en tressaillant légèrement; rien n'est plus facile. En creusant un bon trou dans le jardin ..
— Imbécile ! fit-il en haussant les épaules, Dans le jurdin !... pour qu'un beau jour le jardinier déterre le corps et ameute contre nous le pays entier...
Mes cheveux se dressèrent sur ma têle. Je n'avais pas prévu ce nouveau danger!
Il s'aperçut que je tremblais.
— Allons, rassure-toi, dit-il en souriant. Le bateau est-il toujours amarré au bord de la prairie ?
— Oui, monseigneur.
— Eh bien ! descends-y une corde soliSe, très-solide; je te le recommande, insista-l-il, et dans une heure...
Poui' bien vous faire comprendre ce qui va se passer, continua Landry en se tournant vers le duc, je dois vous diie que les jardins du château descendaient jus(iue sur la live droite du petit bras de la Seine qui coule au pied du coteau. En bas du jardin, se trouvait un espace aisez restreint, qu'on décorail du nom de prairie et dans lequel on mettait tous les instruments de pêche. Un bateau y était attaché, lequel servait à jeter ou à relever les verveux et les lignes de fond- Il servait quelquefois même à la promenade, bien qu'il ne fût pas très-élégant.
Je pris une pierre énorme, que je plaçai sur la levée, non sans de grandes difficultés, et une corde toute neuve que je nouai solidement autour de la pierre, et je vins retrouver mon maître.
— C'est fait? dit-il en m'apercevant.
— Oui, monseigneur,
Il se leva de table et me fit signe de le suivre.
Nous pénétrâmes dans la pièce où gisait le corps de M. de Lescarre. Après aroir quitté nos habits et retroussé nos manches, nous prîmes le cadavre par la tête et par les pieds, et nous le descendîmes dans la prairie.
Quand nous l'eûmes étendu au fond du bateau, le baron détacha le bateau et me fit signe de prendre le large. Nous fîmes le tour de la petite île qui nous séparait du grand bras de la Seine, et nous nous trouvâmes bientôt en ])lein courant.
Alor* M de Pierre-Lisse passa la corde à laquelle était attachée la pierre autour du cou du vieux gentilhomme, le jela par-dessus bord ; puis, à nous deux, BOUS jetâmes ensuite la pierre... et tout fut dit.
Un temps admirable nous avait favorisés. La nuit était profonde. Nous n'avions pas rencontré âme qui vive.
Quelques minutes apiès, nous étions an château. Je remontai dans ma ciiarabre en toute hâte et je me mis au lit, après avoir fermé ma poi'te au verrou. Ce fut en vain que je cherchai le sommeil. Le cadavre de M. de Lescarre se dressait sans cesse devant moi.
Vers deux heures du malin, j'entendis marcher dans le couloir qui conduisait à ma chambre.,, on essayait d'ouvrir ma porte!...
Qui? Ce ne pouvait être que mon mailre. Lui seul habitait le château avec moi. Je feignis de ne rien entendre; mais j'étais plus mort que vif.
— Qui sait? me disais-je, Il veut peut-être m'assassiner aussi, pour êlre seul maître de ce terrible secret et pour reprendre les vingt milles livres qu'il m'a données...
Voyant que rien ne l)0ugeait, il s'éloigna. Il se promettait sans doute d'attendre une occasion meilleure. .
Je ne lui en laissai pas le temps. Le lendemain matin, sans dire un mot, sans emporter autre chose que mon trésor, si chèrement acquis ! je pris la fuite... Vous savez le reste, monseigneur,
LA nELLlC i;r, NESTINE
Avant de commencer ce chapitre, il est absolument indispensable de bien préciser le jour et l'heure auxquels se sont accomplis les événements que nous venons de racontei el ceux que nous allons raconter encore.
C'était le lundi :23 juin que le baron avait emmené sa fille à Neuville et que le duc et Marlial étaient arrivés derrière eux à Pontoise. C'était le mardi iô que les deux gentilshommes, Papillon et Germain, s'étaient mis en quête, et c'était le mercredi 26, à cinq heures du soir, que le brigadier avait recunnu Marcelle. Enfin, c'était dans la soirée de ce même jour que Germain avait élé blessé, que le duc s'était présenté pour réclamer Marcelle et qu'on avait constaté la disparition de la jeune fille.
Le jeudi 27, rien n'était donc changé dans la situation respective des acteurs de ce drame étrange, si ce n'est ({ue Landry s'était décidé à livrer au duc le secret de ses anciennes relations avec M. de Pierre-Lisse.
C'était une arme teirible qu'il venait de fournir à Lucien ! arme dont celui-ci
comprenait toute la valeuretdontil comptait bien se servir pour se débarrasser à jamais du baron.
Le duc revint avec Landry à l'auberge, où Papillon les attendait, et lui donna les deux cents louis qu'il lui avait promis.
Ainsi, les bruits que la comtesse de Libessac avait recueillis et divulgués étaient fondés ! M. de Pierre-Lisse avait tué et volé M. de Lescarre, déshonoré Marguerite, et il était probablement en train de vendre sa fille au marquis, lorsque Lucien et ses amis étaient survenus !
Comment ce misérable pouvait-il supporter le poids de tant de crimes amoncelés? Quelle serait sa fin? Germain était-il l'instniment inconscient que la Providence avait choisi pour rayer ce monstre de la liste des vivants? Le duc était effrayé lui-môme de ce qu'il venait d'apprendre. — Maintenant, du moins, se disait-il, je suis certain (lue Marcelle n'aura |)lus aucun scrupule à se séparer de cet assassin... Il s'arrêta court. Marcelle!... La reverrait-il jamais ? Qu'était-elle devenue? 11 consulta sa montre : elle marquait midi.
Midi! et Martial était parti à sept heures ! Donc, il avait eu le temps d'aller à Paris et d'en revenir. Comment n'était-il pas encore là ?
M. de La ïournaye ne pouvait tenir en place. Il quitta sa chambre et alla rejoindre Pa])illon,
Quant à Landry, il était parti sur-le-champ avec les deux cents louis qu'il va nait d'encaisser; mais il se promettait bien de surveiller la convalescence de son ancien maître.
Le brigadier, tout en faisant sentinelle, n'était ni si préoccupé, ni si détaché des choses de la terre, qu'il ne pensât pas aux besoins essentiels de la vie.
Il avait lait dresser le couvert du duc et le sien, dans une petite salle éclairée par une fenêtre qui donnait sur la roule. De cette façon, il ne perdait ])as de vue la poile du château.
Lorsqu'il vit j)araîlre Lucien, il lui prit le bras et le conduisit, sans mot dire, devant la table, après avoir fait signe à l'aubergiste de les servir.
— Nous n'attendons pas Martial ? demanda M. de La Tournaye.
— Bah ! fit le brigadier, M. de Lally trouvera toujours de quoi ne pas mourir de faim quand il reviendra. Pour nous, qui n'avons rien à faire (^l'à observer, employons notre temps le mieux possible, mille caronades ! Mourir de faim n'est pas le moyen d'avoir de l'esprit.
En disant ces mots, il trempait la cuiller dans une soupe appétissante, dont le parfum exquis, bien qu'un peu vulgaire, triompha des hésitations de Lucien.
Il prit place en face du brigadier, mais sans quitter des yeux la route sur laquelle il espérait, à cha(iue instant, voir paraître Martial.
En elVet, le jeune comte était parti, dévoré par la fièvre de rimjialience, avait gaillai'dement parcouru les six lieues qui le séparaient de la capitale.
Neuf heures n'avaient pas encore sonné, quand il arriva à l'hôtel de La Tournaye. Il mit pied à terre et jeta au valet d'écurie la bride de son cheval l'uisse' lant de sueur, blanc d'écume, ù moitié fourbu.
La pauvre bêle n'avait peut-être jamais tant galopé que ce jour-là dans toute
son existence!
Martial monta droit à rappartement de la duchesse. Ce fut M'"^ de Libessac
qui vint au-devant de lui.
— Eh bien, demanda-t-elle, avez- vous du nouveau?
— Hélas ! oui, madame.
— Comment hélas?
Certainement, puisque la nouvelle que je Tais vous annoncer est pire que
les autres.
■— Quelle est-elle donc?
Marcelle, que nous avions retrouvée hier dans la journée chez le marquis
de Bellaire, n'y était plus le soir lorsque nous sommes allés l'y chercher !
Il raconta successivement à la comtesse tous les événements qui avaient signalé cette mémorable soirée. Or, il y en avait tant que, malgré son désir d'être bref, et grâce aux innombrables questions que lui adressait M"" de Libessac, ce récit ne dura pas moins d'une demi-heure.
Pendant ce temps, Ludivine avait mis un peu d'ordre dans la chambre de Ravmonde, qui avait fait sommairement sa toilette de nouvelle accouchée.
Martial fut introduit auprès d'elle. Il lui fallut recommencer, pour ainsi dire en entier, le récit qu'il venait de faire à la comtesse.
A dix heures, le jeune comte était encore là et s'efforçait de rassurer Raymonde que cette multiplicité de faits et cette lutte passionnée avait grandement
alarmée.
Elle se calma, pourtant, quand il eut démontré que tout danger avait dispani, que le baron était hors d'état de nuire et que le marquis avait renoncé à défendre une cause perdue d'avance.
— Un seul point demeure obscur et nous inquiète, dit-il en terminant ; c'est la dispaiition de Marcelle. M. le duc avait pensé que son premier mouvement aurait été de se réfugier ici; j'avais partagé cet avis. C'est aGn de confirmer nos soupçons que je suis venu. Je- m'aperçois, malheureusement, que nous nous sommes trompés...
A peine avait-il achevé ces paroles que Ludivine entra dans la chambre.
— Madame, dit-elle à la duchesse, il y a là un homme qui désn-e vous
parler.
— Quel homme ! demanda Ravmonde.
— Je ne pourrais pas vous dire au juste ce qu'il est, car il porte un costume qui n'est celui ni d'un paysan, ni d'un bourgeois, et encore moins celui d'un gentilhomme.
— Mais, que me veut-il ?
— J'ai eu beau l'interroger, il m'a répondu qu'il ne parlerait devant personne autre que la duchesse de La Tournaye.
— Vous a-t-il décliné son nom au moins?
— Non, madame. Il dit seulement qu'il es! le patron de la Belle-Emestine r
— Qu'est-ce que la Belle Ernestinef
— Je n'en sais rien, madame ; en dehors de ces renseignements, je n'ai pas pu lui aiTivclier un mot,
Raymoiidc se tourna vers la comtesse et Martial pour leur demander avis,
— Faut-il le faire entrer? signifiait le regard qu'elle leur adressa.
— Certainement, répondit Martial : la /?(j//e-£'rrte5/ine est certainement le nom ÛR bateau qu'il commande,
— C'est juste ! s'écria M""* de Libessac.
— Or, il passe beaucoup deiiateaux le long de l'Oise, continua le comte. Peutêtre est-ce de la paît de Marcelle.,.
— Faites entrer, ordoiinaUayraonde, sans laisser au gentilhomme le temp^d'achever sa phrase.
Ludivine retourna dans l'antichambre,
— Vous, dit la duchesse à M'"" de Libessac et à Martial, passez dans la i)ièce voisine, laissez-en la porte ouverte et n'en bougez pas que je ne vous ai)pollo.
La pièce voisine était le cabinet de toilette de Raymonde, dans le luel on avait ■dressé un lit pour Ludivine, depuis que la duchesse était devenue mère.
Au moment où la comtesse et Martial venaient d'y entrer, la i)orle qui donnait sur le petit salon s'ouvrit et Ludivine parut, précédant de quelques pas le palron de la Belle Ernestine.
C'était un homme de quarante ans, vigoureux, à la physionomie farouche et ouverte, aux manières brusques, au teint bronzé par le soleil, dont les oreilles étaient ornées d un large anneau d'or.
Il avait mis ses plusbeaix hahits, ce qui lui donnait un air gauche et embairasséqui jurait avec lei'cgard clair de ses grands yeux et le large sourire qui drridait sa l>ouche et laissait voir ses dents blanches.
— Que me voulez-vous, mon ami? lui demanda Uaymoude,
— Est-ce bien à la duchesse de La Tournaye que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il d'un air défiant,
— A elle-même, oui, mon ami.
— Alors, mailame, voilà ce que c'est, commença-t-il.
Figurez-vous que j'arrive de Condé avec ma péniche, la Belle-Ernestine, chargée de grain à destination de Paris.
Hier malin, mercredi, vers sept heures, nous sommes arrivés à l'embouchure de l'Oise, où nous .ivons rencontré cinq ou six autres péniches du paysj à bord des quelles se irouvaientune dizaine de nos compatriotes.
Au lieu de continuer le jour môme à remonter la Seine, je cédai auxsollicitations de mes amis et je con.senlis à passer la journée avec eux à CouQans, où j'amarrai la B elle- Er ne s Une.
Le soir, je quittai mon bord pour aller souper à terre avec eux. Vous savez ce que c'est, madame... quand on est avec des camarades, ou mange bien, on boit sec, on cause, enchante, on s'amuse... Si bien qu'il était près de dix heures quand je me séparai d'eux pour rentrera bord.
J'allais mettre le pied sur la planche qui me sert de communication entre la
ber^e et la péniche, lorsque je distinguai à quelque pas de moi une silhouette de femme, vêtue de couleurs claires, qui suivait en courant le bord de l'eau.
Elle venait de contourner l'embouchure de l'Oise et remontait la Seine.
Je Pobservai et je m'aperçus qu'elle s'arrêtait de temps à autre. Etait-ce pour s'orienter? Etait-ce pour reprendre haleine? Je n'en savais rien ; mais cela m'iniriguail de voir sur la berge, à pareille heure, une femme si bien mise en apparence.
— Est-ce qu'elle voudrait se périr? me demandai-je.
Bientôt elle arriva si près de moi que j'entendais le bruit de sa respiration haletante.
Elle m'aperçut à son tour. Je lui fis peur sans doute, car elle se reprit à courir de plus belle dans la direction de Conflans; mais elle était à bout de forces. A peine avait-elle fait quelques pas, qu'elle fut obligée de s'arrôler encore.
Si obscure que fût la nuit, j'avais remarqué que cette femme était vêtue de riches habits.
Je m'approchai d'elle.
— Ne craignez rien, madame, lui dis-je, je ne suis pas un voleur. Je suis le patron de la péniche que voici, et il me semble que vous êtes bien fatiguée. Si vous voulez vous reposer un instant à bord de la Belle-Ernestine, ma femme se fera un plaisir de vous y donner l'hospitalité.
Elle s"en défendit du geste, mais ce fut en vain qu'elle essaya de me répondre. Pas un mot ne s'échappa de sa poitrine oppressée. Aussitôt je hélai ma femme.
— Eh ! Caro ! criai-je, car il faut vous v.uc que ma femnae s'appelle Caroline et que, c'est trop long à prononcer, je l'appelle toujours Çaro.
Elle accourut, très inquiète de ce que je n'étais pas encore rentré.
— Arrive ici, lui dis-je. Je crois que voilà une jeunesse qui aurait bien besoin de tes b(ms offices.
En effet, Caro arriva juste à temps pour la recevoir dans ses bras.
La jeune femme n'avait pas perdu connaissance, mais elle était épuisée.
Aussi, comme il aurait était impossible de lui donner sur la berge les soins nécessaires, je la saisis dans mes bras, je traversai une passerelle qui ployait légèrement sous ce double fardeau, et je rentrai à bord de la Belle-Ernestine.
Après avoir déposé l'inconnue dans notre cabine, je me retirai, en ordonnant à Caro de la mettre au lit. Pendant ce temps, prévoyant bien que cette malheureuse femme ne serait pas en état de continuer sa route à une heure si avancée. je posai l'un sur l'autre deux matelas dans mon entrepont, juste contre la cloison qui nous séparait d'elle, de façon que ma femme ou moi nous puissions accourir au moindre appel.
L'inconnue se laissa faire docilement; mais à peine était-elle couchée qu'une crise nerveuse se déclara. Un déluge de larmes s'échappa de ses beaux yeux, tandis qu'elle pressait les mains de Caro en lui disant :
=- Ne me trahissez pas, madame ! Jurez-moi que vous ne me trahirez pas ! Jurez-le-moi !
Marcelle épousa enfin celui qu'elle aimait (Page 923.)
— Ne craignez rien, répondit Caro, vous êtes ici chez de braves gens, qai n'ont jamais (ait de mai à une mouche.
Et tout en l'encourageant delà voix, elle préparait une infusion de tilleul coupé d'eau de fleur d'oranger, qu'elle lui fit boire au bout de (jnelques instants.
Enfin la suiexcitalion qui s'était emparée de la jeune leuime se calma et lut suivie d'un abailement profond, mais de courte durée.
H5"'* Liv. 115
Etendusur mon matelas, j'entendais à travers la cloison tout ce qui ?e passait.
— Est-ce que vous pouvez me donner asile pour cette nuit? demanda tout à coup la jeune femme.
— Certes, répondit Caro, pour cette nuit et pour d'autres encore, si vous le désirez.
— J'espère ne pas vous imposer longtemps ma présence, madame, et j'espère aussi que vous n'aurez pas à la regretter.
— J'en suis convaincue, dit Caro.
— Et maintenant que je vais tout à fait bien, reprit l'inconnue, je voudrais remercier votre mari de la bonté avec laquelle il m'a secom^ue^ en môme temps que réclamer de lui un léger service...
— Qu'à cela ne tienne ! je vais l'appeler, proposa ma femme. Aussitôt elle frappa contre la cloison.
— Holà! Pierre, ciia-t-elle, arrive ici!
J'accourus et j'examinai celle à qui j'avais donné l'hospitalité. Je m'aperçus que c'était une enfant de dix-huit à dix-neuf ans au plus. Dès qu'elle me vit paraître, elle me tendit la main.
— Monsieur Pierre, me dit-elle, je tenais à vous témoigner ma reconnaissance de ce que vous avez fait pour moi. Vous m'avez positivement sauvé la vie, car, en l'étal de trouble et d'épuisement où je me trouvais, je ne puis dire ce qui
fierait advenu de moi, si je ne vous avais pas rencontré sur mon chemin.
Je pressai respectueusement la main blanche qu'elle me tendait et qui disi)araissait dans les miennes, et je l'assurai que nous étions entièrement à sa dis-jiosilion.
Je ne mentais pas. La vue de celte frêle et IremWante jeune fille, les émotions dont son visage avait conservé l'empreinte, m'avaient attendri. J'étais persuadé qu'elle venait d'être témoin de quelque scène horrii>Ie, ou d'échapper à un grand danger.
En effet, elle nous raconta qu'elle avaii été ravie par la violence à la tutelle de ses parents d'adoption ei que, pour sauver son honneur menacé, elle avait été obligée de prendre la fuite, sans savoir où elle allail.
En terminant ce court récit, qu'elle enl recoupa de sanglots déchirants, elle nous conjura de ne pas lui retirer la protection que nous lui avions accordée.
Tout enjoignant ses petites mains, elle prêtait l'oreille, comme pour s'assurer que rien ne troublait le silence de la nuit. Je compris (ju'elle avait peur d'être pom'suivie et de retomber entre les mains de ses persécuteurs.
— Tranquillisez-vous, mademoiselle, lui dis-je en souriant. Un oiseau seul pourrait se poser à notre insu sur le pont de la Belle-Ernestine, une fois que la passerelle est retirée. Nul n'entrera donc à bord malgré nous.
Je la vis frissonner de plaisir en entendant ces paroles.
— Ce n'est pas tout, continua-elle. Non-seulement je ne veux pas abuser de
voire complaisance, mais encore il me tanle de relourner a'iprôs de mes ami.% que mon inexplicable absence plonge, j'en suis corlaine, dans une inquiétude moi-lelle.
— Parlez, mademoiselle, lui dis-je, je suis à vos ordres .Je comptais ])artir pour Paris demain matin, mais s'il faut retarder mon voyage d'un jour...
— Ali ! c'est à Paris que vous allez? me demanda-t-elle.
— Oui, mademoiselle.
— Et combien de temps mettez-vous pour aller à Paris ?
— Deux ou trois jours, à moins que la baisse des eaux ne nous force à nous arrêter en roule.
— Je ne puis pas attendre si longtemps, et je le regrette à cause du déran* gementque je vais vous causer, dit-elle; mais vous serez largement récompensé du tort (jne je vous aurai causé. C'est à Paris que je vous prierai d'aller. Avezvous ici près un moyen de inins[)ort (juelconque ?
— J'ai mes deux jambes, répondis-je en souiiant,
— Quoi! pas d'autre?
— Non, mademoiselle, mais je me charge, en quatre bonnes heures, de faire le trajet.
— A quelle heure pourriez-vous paitir ?
— Au petit jour, si vous le désirez.
— Je veux que vous vous reposiez d'abord, me dit-elle avec bonté. Dormez donc jusqu'à cinq heures, et je vous donnerai mes dernières instructions.
— Ueposez-vous également, lui conseilla ma femme. Demain matin je viendrai vous réveiller. Et surtout, soyez sans crainte, ajouta-t-elle. Nulle part vous n'avez jamais été plus en sûreté qu'ici.
A ces mots, nous quilttàmes la jeune fille et nous regagnâmes l'entrepont. La nuit lut tranquille. A l'heure dile, nous étions debout et nous entrions dans la cabine.
La jeune fille avait bien dormi. Son visage avait perdu cetle expression de iVayeur que je lui avais vue la veille. Elle nous remeicia de nouveau avec effusion, i)uis, s'adressanlà moi :
— Monsieur Pierre, me dit-elle, partez à l'instant pour Paris, allez place Royale etdemandez l'hôtel de la Tournaye. Une fois que vous y serez' vous solliciterez la faveur de i)arler à la duchesse, à elle seule, et vous lui direz que .Marcelle la supplie de venir à sôn secours.
La comtesse et Martial, qui étaient dans la pièce voisiih', n'avaient pas perdu jn mot de celte entretien. Ils avaient deviné déjà que la jeune tiille qui s'»; ni léfugiée à bord de la Ddie-Ernestine n'élait autre que Maicelle. Le Lo:r. ; .j Ja uiaiinier venait de prononcer dissipa tous leurs doutes.
Us pénétrèrent bruyamment dans la chambre.
— Vile ' courons la chen'hrr, ilil .M""' dt; Liliessac.
Aussitôt on fit venir Ludivine et on la pria de transmettre au cocher l'ordre d'atteler immédiatement au carrosse les deux meilleurs chevaux 'de l'écuiie.
Martial était si impatient qu'il voulut surveiller lui-même les "préparatifs du départ.
Un quart d'heure après, le carrosse était rangé au bas du grand escalier.
Le jeune comte était remonté chez la duchesse. On y agitait la question de savoir s'il fallait délivrer immédiatement Marcelle, ou pousser avec la voilure jusqu'à Neuville, pour raconter à Lucien l'heureux dénouement par lequel se terminait cette crise suprême.
Ce fut à ce dernier avis qu'on se rangea, afin d'être en force pour livrer bataille, s'il y avait bataille.
Le patron de la Belle-Ernestine monta sur le siège, à côté du cocher, pour Jui indiquer le chemin. La comtesse et Martial montèrent en voiture.
Quelque diligence qu'on eût fait, il était près de onze heures quand le carrosse quitta l'hôlel.
Le duc venait d'achever son dîner lorsque, à sa grande stupéfaction, il vit son carrosse et sa livrée s'arrêter devant la porte de l'hôtellerie.
En quelques mots Martial le mit au courant.
Sans hésiter, Lucien sauta dans la voiture avec Papillon; le cocher tourna bride, gagna Conflans, d'où il se dirigea, en suivant le bord de la Seine, vers l'extrême embouchure de l'Oise, où stationnait la Belle-Emestine^ en compagnie de huit ou dix autres péniches.
Caro, la femme de Pierre, se tenait sur le pont et tricotait sous une tente, tout en surveillant la rive.
Lorsqu'elle vit arriver ce magnifique équipage, elle eut un éblouissement. Bientôt cependant ses yeux perçants reconnurent son mari, qui, debout sur le siège, agitait triomphalement son chapeau.
— Ah ! mademoiselle, les voilà! cria la pauvre femme en bondissant de joie.
Marcelle était levée depuis longtemps. Elle risqua son joli visage à la fenêtre de la cabine et reconnut à son tour le carrosse et la livrée des La Tournaye.
La pauvre enfant, que son indomptable énergie avait soutenue jusqu'alors, faillit perdre connaissance, lorsqu'elle vit à travers les portières de la voiture, ces visages qui lui .souriaient et ces mains amies qui, de loin, se tendaient vers elle.
La femme de Pierre jeta de la péniche à la berge la passerelle qu'elle avait prudemment retirée.
Cinq minutes après, Marcelle s'évanouissait de bonheur, et sérieusement cette fois, dans les bras de la comtesse de Libessac.
Il fallut plus d'un quart d'heure pour la rappeler à la vie. Quand elle ouvrit les yeux, Martial était à ses genoux et couvrait de baisers sa main, qu'elle ne songea pas à retirer.
MONSEIGNEUR 92l
Auprès d'elle se tenaient, avidement penchés sur son visage, la comtesse et le duc de la Tournaye. Dans un coin de la cabine. Papillon tortillait furieusement son épaisse moustache grise pour ne pas pleurer.
Jamais félicité pareille n'avait inondé le cœur de Marcelle. L'amitié, l'amour, l'entouraient à la fois de leurs soins vigilants et s'épanchaient bruyamment sans prendre garde à la présence du marinier et de sa femme, que l'émotion générale avait fini par gagner.
Il fut décidé, séance tenante, qu'on rebrousserait chemin jusqu'à Ponloise, oii Martial et Lucien avaient laissé leurs chevaux, (ju'on y ferait une halte de quelques instants et que l'on retournerait immédiatement à Paris.
On fit monter Marcelle en voiture, pendant que le duc de la Tournaye glissait dans la main du patron de la Belle-Ernesline un rouleau de cinquante louis.
Bientôt le carrosse s'éloigna. La jeune fille était si heureuse que la joie paraly- .sait tout autre sentiment. Pendant le court trajet de Conflans ù Ponloise, il lui fut impossible d articuler une parole. Mais ses yeux parlaient pour elle. Elle les reposait sur celui qu'elle aimait avec un abandon touchant. Du regard elle se donnait à lui, comme si elle voulait le récompenser par avance des prouesses qu'il avait accomplies pour la conquérir.
En arrivant à Pontoise, elle avait cependant repris possession de toutes ses facultés. Ce bonheur, auquel elle n'avait pas osé croire tout d'abord, elle le tenait désormais entre ses mains. Pourtant ce fut avec un reste de frayeur, mêlé, il est vrai, de beaucoup de plaisir, qu'elle fit le voyage de Paris, bien qu'elle eût la plus brillante escorte que Ton puisse imaginer.
A la droite du carrosse, qu'occupait la comtesse, se tenait le duc de la Tournaye; à la gauche, où se trouvait Marcelle, caracolait Martial, l'œil étincelant, la bouche souriante, qui se penchait de temps en temps sur l'encolure de son cheval pour demander à la jeune fille si on n'allait pas trop vite, si elle n'était pas fatiguée. Par derrière chevauchait le brigadier.
Ah ! le souvenir de ce voyage se grava profondément dans l'esprit de Marcelle! La monture du jeune comte, qui était restée trois jours sans sortir de l'écurie dévorait son frein avec une impatieuce que son maître contenait difficilement. Sous le mors qui la retenait, la bête s'encapuchonnait gracieusement, faisait des bonds de côté, se cabiait sous l'éperon et, dans chacun de ses mouvements, faisait ressortir la grâce flexible et la hardiesse du cavalier qui la montait.
Jamais Martial ne s'était révélé plus beau, plus hardi, plus noble que ce jourlà. Il respirait si bien la force, la puissance, l'amour, et ses regards brillaient d'une telle ivresse, qu'il était transfiguré.
Quand Marcelle atteignit Paris, toute crainte superstitieuse était bannie de sa pensée. Sous la protection d'un tel homme, elle sentait de taille à affronter tous les dangers. Lorstiu'elle posa sa main dans la sienne pour descendre de carrosse. Il lui sembla qu'elle renaissait à la vie.
Sans donner à la jeune fille le loisir de reprendre haleine, la comtesse de
Libessac que la joie avait également rajeunie de dix ans, la prit par la main et la conduisil dans lu chambre de Riymon le.
Marcelle se jela dans ses bras el la tint longuement embrassée.
De même que la natare offie aux. arlisles des tableaux, dune telle magnificence que leur pinceau est impuissant à les reproduire, de môme il n'y a dans lu vie humaine des scènes qu-a lu plume la plus expérimentée ne saurait dépeindre.
11 semblait que le soleil fût rentré avec Alaroelle dans celte maison que si di.sparilion avait plongé© dans le deuil ( t les ténèbres.
Dans ce tableau, i empli de lumière et d'allégresse, il n'y avait pas une ombre ! Pas une... C'est beaucoup dire. Parmi les cœurs dévoués qui entouraient la jeune fille el la félicitaienl à l'envi elle cherchait inutilement celui qui, le premier, avait tendu \evs, elle sa ma:n conipaiissanle.
Qu'était devenu BrissoL? Poarquoi ne l'avait-elle pas vu au premier rang parmi ses plus ardenls défenseurs? Pourquoi n'était-i! pas là pour fêler son retour. ?
Martial dont les regards ne pouvaient se détacher d'elle vil glisser un léger nuage sur L- front de sa fiancée.
- Qu'avez-vou-;? lui cîemanda-t-il. On dirait qu'il manque encore quel luechose à votre bonheur.
i — C'est vrai, répondit-eHe naïvement; j'aurais été heureuse de serrer la ' main de M. de Vai vill.>,
— Voulez-vous iue j'aille le chercher?
— Volontiers, répondit-elle avec vivacité.
Il comjii-enait trop bien le sentiment auquel obéissait Marcelle pour ce que ce juste regret soulevât en lui le moindre grain de jalousie.
Il partit comme un trait, se rendit à l'élude de M' Thiercelin et demanda Brissor.
— il n'est pas à Paris, lui répondit-on.
Au moment où il allait se retirer, Martial vit l'un des clers de ''étude lever les yeux vei's lui avec embarras.
11 reconnut Robespierre.
Ausslôt il courut à lui et lui serra la main.
— Qu'est-ce que je viens d'ap|)rendre! s'écria-t-il, Brissol n'est plUÀ à Pari^ '
— Non, lit Ilobespierre en secouant tristement la tôle. Puis, se releveal brusiuement, il lui prit le bras.
— Venez, dit-il nous ne pouvons causer ici.
Martial le suivit, très éionnéde la tristesse qu'il avait lue sur le visage de Robespierre et du mystère dont il j)araissail vouloir s'entourer. Quand ils lurent dans la rue, Robes|)ierie s'airéla.
OKShitilslîUR 923
— Vous qui êles un des amis de M. de La Tournaye, n'avez-vous rien remarqué depuis quei(ju6 temps dans la conduite de Brissol? demanda-t-iU
— Je ne sais... balbutia le jeune comte.
— Il y a pourtant là une adorable jeune (ille, à qui notre ami eut un jour l'occasion de rendre un signalé service.
— Ah! Marcelle?
— Oui. Eh bien ! n'avez-vous pas remarqué que Bri>sol en était très épris?
— Non-seulement je l'ai remarqué, dit Martial, mais il m'en a fait l'aveu.
— Alors comprenez-vous pourquoi il a quitté Paris?
^- Comment! vous croyez... mais sous quel prélex.to?.,.
— Oh ! le prétexte n'était que trop plausible, dit Robespierre. Son père était malade... Brissot avait consulté plusieurs médecins... il éla t inquiet... il a voulu le revoir... voilà les prétextes qu il a invoqués. Pour M" Thiercelin, pour les badauds, ils étaient suffisants; mais pour nous... nous n'en avons pas été du|)es. ■Ce n'est pas pour guérir son pèie qu'il nous a quiltés, c'est pour se guérir luimôme d'un amour sans espoir. Respectant le secret qu'il a voulu garder, laissons croire aux indidéients que c'est la piété filiale qui l'a conduit à Angers, el souhaitons que le temps lui apporle ce baume de toutes les douleurs : l'oubli.
A ces mots, Robespierre serra une dernière fois la main du comte et s'éloigna.
Martial s'en revini, trisle et affligé à l'hôtel de La Tournaye. Mieux que personne, lui qui avait été le confident el le rival de Brissot, il savait que Robespierre ne s'était pas trompé.
Cependant, il se garda bien d'en rien dire. Le léger nuage qui avait assombri le front de la jeune fille se dissipa promiitement. L'amour de celui (|ui élait là lui fit oublier l'amour de celui qui n'y était j)as. Elle avait assez longtemps souffert pour se réjouir sans remords.
Elle n'eut guère, du reste, le temps de songer à Brissot. A l'instant môme, il fut décidé qu'elle épouserait le comte deLally dans les huit jours, sauf à acheter 'toutes les dispenses imaginables.
Ces huit jours eurent la durée d'un éclair. A peine la jeune fille put-elle s'occuper d'autre chose que des couturières, lingères, orfèvres et bijoutiers, qui xissiégeaient l'hôtel de la Tournaye.
Enfin, le 6 juillet 1776, Marcelle épousa celui qu'elle aimait.
Pendant le court espace qui avait précédé ce mariage, Papillon était allé s'installer auprès de Germain, dont la convalescence marchait à grand pas.
Quant au baron de Pierre-Lisse, on n'en avait pas eu de nouvelles. Le surlendemain du mariage un reçut enfin, de M. de Bellaire, une lettre dans laquelle il annonçait au duc que le gentilhomme avait rendu l'àme sans avoir, pour ainsi dire, repris connaissance depuis le jour où il avait été frappé.
Seule, Marcelle eut }e courage de verser une larme sur sa tombe, devant laquelle nulle autre qu'elle ne vint s'agenouiller.
Martial, eût été le plus heureux des hommes s'il avait pu mettre dans sa corbeille de noces le jugement de réhabilitation qu'il sollicitait depuis si longtemps.
Hélas! ce ne fut que sept ans après, le 23 août 1783, qu'il atteignit le but auquel il avait consacré sa vie.
Ce jour-là, le comte et Marcelle n'étaient plus seuls à supporler le poids du bonheur dont leur cœur étaient inondé. Deux enfants partageaient leur ivre-se et leur rendaient les caresses dont ils couvraient les boucles soyeuses de leurs cheveux, blonds.