‹ MonseigneurChapitre 34 sur 48 · LE LEGS DU PENDU · texte numérisé non relu

LE LEGS DU PENDU

Il est d'usage, parmi les romanciers, d'écrire le mot t fin • au bas de leurs ouvrages, aussitôt qu'ils sont arrivés au dénoùmenl du drame dout ils se sont fait les interprètes.

Roger s'était couché tout de son long sur la branche et coupait la corde. (Page 931.)

C'est ainsi que nous aurions agi nous-même, si, pendant un séjour que nous limes à Bleulan en 187.,., le liasard ne nous avait rendu témoin d'une histoire poignante, dont le héros était un jeune homme de vingt-cinq ans environ.

Il se nommait le barou Roger de Monlmaury, mais, en raison de l'obscure simplicité dans laquelle il virait, on l'appelait plas communément Roger, ou Monlmaury tout court.

L'intérêt que cette histoire nous avait inspiré, nous engagea à nous informer plus soigneusement de celui qui y avait joué le principal rôle, et nous ne fûmes

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pas médiocrement étonnés d'apprendre que Roger de Montmaury descendait de ces mômes Lally-Tolendul, dont nous venons d'écrire les aventures émouvantes.

Comme nous paraissions mettre en doute cette origine illustre, l'ami qui nous fournissait ces renseignements s'engagea à nous apporter dans les trois jours une preuve authentique de ce qu'il avançait.

Il revint, en effet, le surlendemain, muni de la généalogie suivante, que lui avait confiée le jeune lai on de Monimaury et que nous transcrivons fidèlement :

Du mariage contracté, le 25 juillet 1776, entre le comte Martial de Lally-To • lendal et noble demoiselle Marcelle de Pierre-Lisse, naquirent deux enfants : Raoul de Lally Tolendal et Jeanne-Andrée de Lally-Tolendal.

Jeanne-Andrée de Lally-Tolendal épousa, le 17 février 1779, le baron Frédéric Réginald de Montmaury.

De ce mariage est issu un fils, Louis-Robert de Montmaury, né le 16 uo- T«BîbJ-- 1809-

Lou,.< Hobert, baron de Montmaury, épousa, le 14 mars 184b, Marie-Rose d'Esler.jlle.

De ce mariage est issu un fils, Roger de Monlmaury, né le 6 septembre 1851, lequel, à la mort de son père, en 185i, hérita du titre de baron.

La descendance était clairement établie, Marcelle de Pierre-Lisse était bien la bisaïeule du jeune Roger de Monlmaury!

Il nous parut alors curieux, et original de raconter son histoire et de suivre, à cent ans de dislance, le dernier rejeton de la branché féminine des Lally- Tol lendal.

C'est ce récit que nous allons entreprendre et qui formera la troisième partie de cet ouvrage.

tX>&c, el sans plus tarder, nous ènlrons en matière.

LE PENDO

Tout le monde connaît le ravissml coteau qui domine la rive gauche de la Seine et la roule pittoresque qui va de Poissy à Meulan. Celte roule serpente au fond de la vallée et longe les rives du fleuve parallè-

iement au chemin de fer de lOuesl. Bordée d'admirables propriétés, ombragée par des noyers centenaires, elle s'étend a travers mille accidents de terrain au milieu d'un véritable verger, qui la couvre tour à tour d'un opulent bouquet de fleurs, de feuilles et de fruits.

Pendant l'été, elle est pour ainsi dire impénétrable au\ rayons du soleil Presque toujours rafraîchie par une brise légère, elle permet au voyageur de se reposer à lombre des massifs qui la- couvrent, et de contempler à l'aise le délicieux panorama qui s'olfre à ses yeux.

A droite, se détache dans un horizon déjà lointain la silhouette du Mont-Valérien, puis les hauteurs de Marly, de la Frette et de Conflans ; en face, la côte de l'Hautil et d'Andresy, dans un repli de laquelle se cache à moitié le village de Chanteloup ; à gauche, on aperçoit Triel, les Mureaux, et l'on devine Meulan, dont les maisons disparaissent dans la verdure qui les entoure. Enfin, au dessus de ces villages, s'étendent à perte de vue les bois qui, depuis l'embouchure de roise, forment, jusqu'à Mantes, un immense rideau vert, capricieusement découpé par les sinuosités innombrables du coteau.

Enfin, après avoir traversé successivement les villages de Vilenne et de Vernouillet, cette route passe à Verneuil avant d'arriver à Meulan.

Veineuil est situé à mi-côte et prudemment assis, à l'abri des inondations, au-dessus de la plaine, que les eaux limoneuses de la Seine viennent trop souvent envahir.

Derrière le village s'étend un petit bois, bien soigné, bien peigné, que la route traverse et dans lequel les habitants du pays vont faire de fréquentes excursions, mais pendant la belle saison seulement, car ce bois, qui appartient à M. le comte de T... est loué pendant l'hiver à une société de chasseurs dont le voisinage serait un danger sérieux pour les amoureux ou les rêveurs.

Vers le commencement du mois de mai de l'année 187., deux jeunes gens, âgés à peu près de vingt-cinq ans chacun, cheminaient en sens inverse dans les allées de ce bois.

L'un était blond, d'un blond tirant sur le rouge. Il avait des yeux gris, le nez gros et arrondi, une bouche large, aux lèvies pleines et coloiées, et des traits fort irréguliers. 11 était d'une taille moyenne. Ses membres trai)us étaient dépourvus d'élégance, et ses mains, noircies par le travail, prouvaient qu'il appartenait à la classe aisée des ouvriers.

11 était vêtu d'un pantalon de cnutil gris, d'un gilet de cachemire bleu et d'une sorte de vareuse noire, sur le collet de laquelle retombaient les deux bouts d'une cravate de soie rouge. Celtia toilette de mauvais goût, mais qui n'était pas exempte d'une certaine préteu'.ion, se complétait par une casquette de soie noire, placée sur le soniiLet de la tête et rabattue sur les yeux.

L'autre était brun, grand et élancé. Il avait de magnifiques yeux bleus, frangés de longs cils recourbés, le nez droit, aux narines mobiles et finement dessinées ; la bouche bien l'aile, était ombragée d'une soyeuse moustache, qu'une main blanche et allongée retroussait de temps à autre. L'ovale de la figure était

aweE pur ; le menton, iégèreinent saillant, donnait à la physionomie un cachet indiscutable d'énergie et de virilité.

Coiffé d'un de ces chapeaux ronds que l'usage autorise actuellement à la campagne, il portait un costume complet de drap gris foncé, dont la veste, boutonnée sur deux rangs et bien ajustée, dessinait merveilleusement sa taille souple et bien cambrée.

Certes, sous ce costume fort simple, ce jeune homme n'avait pas l'élégance affectée de nos oisifs. Rien d'extraordinaire dans la coupe des vêlements, du faux-col ou des manchettes, ne provoquait le sourire du passant; mais, à la façon dont il était porté, on devinait sans peine une véritable distinction native, et ce cachet particulier de bonne compagnie que donne presque toujours une éducation soignée.

Chacun d'eux suivait un chemin difTérent, qui aboutissait à un carrefour, au milieu duquel s'étendaient les vastes rameaux d'un châtaignier trois fois séculaire. L'un entrait dans Je bois, l'autre en- sortait.

Ils marchaient lentement, la tête baissée, tous les deux assurément préoccupés, songeant peut-être aux obstacles qui se dressaient devant eux au début de la carrière.

Non-seulement il ne se voyaient pas, mais ils ne pouvaient pas se voir, car les deux allées qu'ils suivaient étaient perpendiculaires l'une à l'autre, et les jeunes feuilles dont les arbres commençaient à se couvrir formaient entre eux une masse compacte, que l'œil d'un braconnier même n'aurait pas pu pénétrer.

Cependant ils étaient forcés de se rejoindre à l'endroit où les deux routes se croisaient, et dont ils n'étaient guère éloignés que de cinquante pas au plus.

En effet, continuant chacun de leur côté leur promenade silencieuse et mélancolique, ils atteignirent au bout d'une minute le carrefour vers lequel ils se dirigeaient et se rencontrèrent face à face.

Subitement, et par un mouvement simultané, ils levèrent les yeux.

— Monsieur Roger ! s'écria le premier de ces deux promeneurs.

— Tiens ! c'est vous Germain ! s'écria le second.

Mais, dans la façon dont ces deux exclamations avaient été prononcées, il y avait deux intonations bien difîérentes.

Et d'abord, qu'on le remarque bien, l'un avait dit Monsieur Roger; l'autre avait dit Germain tort court, — ce qui indiquait chez le premier une supériorilé quelconque sur le second.

Le blond, Germain, n'avait pourtant pas mis dans ces deux mots : t Monsieu." Roger, • tout le respect qu'ils comportent à première vue. Au contraire, il y avait dans sa voix quelque chose de haineux. L'organe, rauque et tremblant, dénotait une colère mal contenue.

Le brun, Roger, loin de manifester le moindre sentiment hostile, avait franchement salué Germain. S'il avait laissé percer un peu d'étonnement, c'était parce qu'il ne s'attendait pas à rencontrer, en pareil lieu et à une heure si matinale, une connaissance de ce genre.

Tous deux, en effet, ils habitaient Meuiari.

Le hasard étrange qui leur avait inspiré, le môme jour et à la même heure, l'idée de faire la même promenade, motivait donc parfaitement la surprise qu'a. vait montrée Roger.

— Eh ! que faites-vous ici ? ajouta-t-il avec enjouement, bien que le ton et l'attitude de Germain ne pussent lui laisser aucun doute sur les sentiments dont ce- 'ui-ci était animé.

-— Vous le voyez bien, répondit Germain d'un ton bourru, je me promène. Et vous?

— Moi aussi.

— Ah ! vous vous promenez? fit Germain avec un sourire incrédule. Est-ce bien vrai ?

— Comment ! Est-ce bien vrai ? Que supposez-vous donc que je fasse dans ce bois, à sept heures du matin.

— Qui sait... dit Germain. Vous m'avez peut-être vu y venir.

— Je vous jure que non ; mais, quand cela serait... Quel mal y aurait-il à ce que je vous eusse suivi ?

— Ainsi vous l'avouez. C'est pour m'espionner que vous êtes venu !

— Pour vous espionner ! s'écria Roger. Voilà un bien vilain mot, que rien ne justifie.

— Avec cela que vous vous en privez ! fît Germain sur le môme ton de sourde colère. Hier encore, ne m'avez-vous pas fait sévèrement admonester par M. Voisin?

— A qui la faute ? se défendit Roger. Pourquoi ne m'aviez- vous pas donné le nombre des heures supplémentaires de la semaine ?

«— Parce que je n'avais pas eu le temps.

— Donc, il m'était impossible de dresser l'état que me demandait M. Voisin pour faire sa paye.

— Eh bien ! ne pouviez-vous pas dire que vous n'aviez pas entièrement terminé votre besogne et me faire prévenir aussitôt ?

— C'est ainsi que j'aurais agi, en effet, si M. Voisin n'avait pas insisté pour l'avoir immédiatement ; mais ma charité chrétiaine ne va pas jusqu'à assumer les fautes dont les autres se rendent coupables.

— Une faute, dites- vous! fît Germain dont les poings se crispèrent.

— Un oubli, si vous voulez, reprit Roger. Le mol importe peu. Ce qu'il y a de vrai et ce que vous devriez savoir, mon ami, c'est que je ne suis pas plus riche que vous, que j'ai besoin comme vous de gagner ma vie, et que, par consécjuent, je ne puis pas me donner le luxe d'endosser une négligence dont un autre est responsable.

— Ah! vous voilà encore avec vos grands mots et vos grandes phrases ! dit Germain avec un mauvais sourire. Vous croyez peut-être m'imposer avec vos grands airs. Vous vous trompez, monsieur le commis aux écritures. Vous ne valez pas plus que moi. La preuve, c'est que vous ne gagnez pas davantaije. Ce n'est

pas parce que vous grnttez du papier toute la journée qu'il faut vous croiie supérieur aux autres. Encoie s'il n'y avait que cela...

— II y a donc encore autre cho?e? demanda Roger qui se mil à rire.

— Parbleu! je vous conseille de faire l'ignorant, fit Germain doni les sourcils se froncèrent. Vous le savez bien.

— Sur mon honneur, je l'ignore! répondit Roger. Parlez, que voulez-vous dire ?

— Eh bien! oui, je le dirai, fit résolument Germain, car cela commence ;i m'irriter. Pouniuoi, quand par hasard M""" Antoinette vient dans les alelieis el m'adresse la parole, éles-vous toujours à nous épier?

— Vous êtes fou, mon cher ! Est-ce que vous m'avez jamais vu bouger de mon bureau ?

— Oh! parbleu! ce serait trop fort! s'écria Germain; mais vous n'avez pas besoin de bouger non plus. Le bureau vitré dans lequel vous vous tenez est i'i l'entrée de l'atelier; rien ne vous est plus facile que de voir ce qui se passe à travers les carreaux.

— Et vous vous êtes aperçu que je vous épiais? fit Roger que l'impatience finissait par gagner.

— Oh! il n'y a pas que moi, répliqua Germain. M"« Anloinelle s'en est bien aperçue aussi.

Roger haussa les épaules et se détourna.

— Oui, poursuivit Germain d'une voix aigre, elle s'en est aperçue. Sans cela pourquoi, pendant qu'elle me parle, ?e tournerait elle toujours de votre côté? C'est parce qu'elle se délie devons, parce qu'elle sait que vous êtes toujours prêt à relever votre mérile des fautes, des oublis, des négligence;! (jue les aulies commettent ; parce qu'elle voit, comme tout le monde, que vous n'êtes pas franc du collier, et qu'elle a peur en un mol que, pour vous fiiire Itien venir de lui, vous ne répétiez à son père ce qu'elle a dit ou ce qu'elle a fait.

— Elle s'est donc plainte à vous de ma manière d'agir à son égard ?

— Je ne dis pas cela, mais qu'avait-elle besoin de le faire? Est-ce que cela ne CTève pas les yeux?

— Allons, mon cher monsieur Germain, vous êtes bien décidément un méchant drôle, ainsi que je le pensais. Aussi, je vous défends de m'adresser désormais hi parole pour autre chose que pour les nécessités du service.

Et Roger fit un pas pour s'éloigner.

— Ah! c'est comme cela que vous le prenez! fit Germain, qui se' jeta au-devant de lui, en retroussant les manches de sa vareuse. Eh bien ! nous allons nous expliquer une bonne fois...

— Qu'est-ce à dire? fil dédaigneusement Roger, qui voulut continuer son chemin.

— Cela veut dire, riposta Germain en le repoussant, que j'aurai votre peau ou que vous aurez la mienne, mais qu'il faut en finir à l'instant.

— Soit! dit Roger poussé à bout. Aussi bien vos impertinences ont fini par m'échaufler les oreilles.

Pour se meltre sur la défensive, il i ecula vivemenl de Irois ou quatre pas dans la direclion de rénorme ciiâlaignier qui se Uouvail au milieu du rond point.

Au .même instant, il ressentit à la lôte une assez vive douleur. Pensant qu'il s'était heurté contre une des basses branches du vieux géant, il se retourna, el recula tout à coup épouvanté.

C'était contre les jambes d'un pendu quV/ venait de se cogner. L'impulsion que ce choc lui avait donnée balançaii au bout de la corde le corps inerte et la figure violacée du pendu...

Kn môme temps qu'il avait ressenti à la tête cetta secousse violente, lloger Cavait poussé du talon un paquet assez volumineux, mais léger et peu résistant, sur lequel il jeta un regard distrait.

C'était une large enveloppe grise, dans laquelle étaient probablement renfermés des papiers.

Sans s'arrôler à ce détail, qui, croyait-il, no pouvait avoir la moindre importance, Roger jeta son chapeau, ôta son gilet, sa veste, et grimpa lestement dans le châtaignier, sur la maîtresse branche duquel il s'avança.

Alors tirant de sa poche son couteau, il aj)pela Germain.

— Mon cher monsieur, lui "dit-il, nous reprendrons quand il vous plnira la conversation que cette avenlurea si tristement interrompue; mais, pour aujourd'hui, je vous prie de venir i;i mon aide. Le voulez-vous?

— Parbleu! fit Germain assez rondement, quoique avec un reste de mauvaise humeur.

— Alors, attention ! reprit Roger. Je vais couper la corde d'une main, landl.s que je la maintiendrai de l'autre; vous, pendant ce temps, soulevez le peinlu parles pieds; ensuite nous le ferons glisser tout doucement jusqu'à terie. Y êtes- vous ?

Germain avait suivi mot pour mot les inslructions que lui donnait Rogci-.

— Allez! cria-t-il en soulevant le cadavre avec ses deux. bras.

Il avait un certain courage, ce Germain. Il était évident que celte Im^^n ^.^ \n\ déplaisait et lui causait môme une secrète frayeur; mais il ne voulait pas avoir l'air de trembler devant son ennemi, il ne voulnit pas moins laire que lui surtout!

Roger s'était couché tout de son long sur la branche el coupait la corde.

— Prenez bien garde ! recommanda-t-il. La corde va céder...

En effet, un dernier coup de couteau détermina la rupture du chanvre. Lu secousse faillit faire tomber Roger; mais il se cramponna vigoureusement de la main droite, et parvint à glisser le corps assez bas pour que Germain pût le saisir enfin par la ceinture et le déposer sur l'herbe.

Cela fait, il recula involontairement, et se baissa pour ramasser la lar':e et épaisse enveloppe que lui aussi avait aperçue.

A peine y eux-il jeté les yeux, que, sans mot dire, il la glissa précipitamment dans la poche de sa vareuse.

Quant à Roger, il descendit vivement et vint s'agenouiller auprès du cadavre.

— Vite! s'écria-t-il. Allez chercher du secours ;\ Verneuil. Le corps est e.ncoie

chaud . Ayec des soins immédiats, on pourrait peut-être le rappeler à la vie. Courez !

En prononçant ces i)aroles, il faisait glisser le nœud coulant dans lequel était pris le cou du pendu, et, sans prendre le temps de se rhabiller, quoique la matinée fût excessivement fraîche, il se mettait en devoir de lui donner les premiers soins.

Quant à Germain, il ne demandait certainement pas mieux que de quitter le théâtre de cette scène lugubre, car il s'éloigna dans la direction du village avec une docilité et une rapidité qui ne laissèrent pas que de surprendre Roger.

Celui-ci se trouva donc seul en présence du cadavre.

Malheureusement, il ne possédait aucune notion de médecine, ou plutôt il ne savait guère que ce que tout le monde a plus ou moins appris. Cependant il avait entendu dire qu'en cas de congestion on pouvait sans inconvénient fendre le gras de l'oreille, pour lâcher d'en faire couler le sang.

Il prit son couteau, coupa l'oreille de l'inconnu. Trois ou quatre gouttes de sang en sortirent lentement, mais ce fut tout.

Alors il se pencha sur lui, le massa, le frictionna, lui souffla longuement dans la bouche pour tâcher de rendre aux poumons leur fonction normale... rien n'y flt.

Au bout d'une demi-henre de ces eliorts inutiles, il était en nage. L'eau ruisselait sur son visage ; la sueur commençait à tacher sa chemise blanche de larges plaques humides.

— Et Germain qui n'arrive pas! murmurait-il.

Sans perdre courage, il recommençait ses massages, ses frictions, ses insufflations. Toujours sans résultat. Non-seulement l'inconnu ne revenait pas à lui, mais le corps se refroidissait de plus en plus.

Au bout d'une heure de ce labeur méritant, il était exténué ! Il était dans un état de transpiration tel que sa chemise était littéralement collée sur son dos.

— Mais que fait donc Germain? disait-il. Est-ce qu'il ne serait pas allé à V^rneuil? Il devrait être de retour depuis une demi-heure au moins ! Ah ! c'e-t dcrmmage! Je suis sûr que si l'on avait eu un médecin sous la main ce malhc •■ ';*^ aurait échappé à la mort.

Maintenant, il était trop tard ! Non-seulement le corps étai! fi-'-^ld, '^ membres prenaient graduellement la rigidité cadavérique.

lloger renonça à toute autre tentative. Alors seulement il s'aperçut - iX

trempé. Il alla chercher ses vêlements, les endossa et les boutoir!" menton. Puis, afin de ne pas se refroidir, il se promena de lo»^ ta I ? la claiiière, les yeux toujours fixés sur le pendu.

Il eut le temps de l'examiner à l'aise.

L'inconnu était un homme de cinquante-huit ans environ, ^r * !; ^igc^y osseux et très fortement charpenté. Il avait des cheveux gris coupés court, mais très abondants, et des favoris un peu plus noirs que les cheveux.

yi!>

Le jujîc crinstruction devina ccitainemeiu t^a pcnsoe. ^l'age h:!'?.)

Ses grands yeux qui, d'abord, soilaieiil démesurément de Porbile, reprenaient peu à peu leur place. Sous les épa;s sourcils nui. s ijui les recouNraienl, ils semblaieui môme conserver un reslanl de vie. Le nez, aquilin et assez fort, relombail sur une bouche moyenne, donl les lèvres violelies étaient légèremeni lumôflées. Le menion, poinlu et (juelque peu fuyant, semidail d'autant pluseflilé que les ])ommeties étaient plus saillantes.

HT"* Liv, ^t'ï

Par le costume qu'il |)oit!iit cet homme appartenait évidemment à la classe aisée. Ses habits étaient excessivement propres, et son linge était bien soigné.

— Quels motifs ont pu pousser ce malheureux, à se donner la mort? se demandait Roger.

Rlalgré lui, ses regards se fixaient obstinément sur ce cadavre, dont l'œil gris semblait le suivre et brillait encore d'un cei'lain éclat. Ne pouvant en supporter la vue, il s'approcha, se |)encha et fei-ma les paupières de l'inconnu.

Germain ne revenait toujours pas!

— Qu'esl-ce que'cela signilie? se demandait Roger.

Si, moins absoibé i)ar les soins que lui impùsail l'humanité, il avait été un peu plus curieux, il aurait compris sans doute pourquoi Germain ne se pressait pas.

Le paquet voluniin«^ux, qu'il avait poussé du i)ied et qu'il avait dédaigné, était, en eflet,. une large enyeloppe,qiie le pendu avait déposée sur l'herbe, à l'endroit même où il aviiit résolu de se donner la mort.

Pendaiii que Ro,^er grimpait sur l'arbre, Germain avait ramassé l'enveloppe et y avilit jeté un regai-d rapide.

Or, voici ce tju'il avait lu:

« Tout ce qui est contenu dans cette enveloppe appartient à celui qui le trouvera. »

Aussiiôl il avait i,di.seé le paipiet dans sa poche. Voilà pourquoi aussi il avait obéi avec tant d'empressement aux ordres de Roger.

Il aviiii liàie de s'éloigner pour savoir ce que contenait cette envelo|)pe.

Il disparut promptement aux yeux de Roger, ijui, du reste, était trop occupé pour le siu-veiller du regard, et se dirigea en courant vers le village.

Sa première idée — et c'élivit la bonne, ou du moins la seule honnête — avait été de se rendre chez le maire, de Ini communiquer la découvej'te «[u'il venaii de faire et de remettre entre ses mains le paquet qu'il avait trouvé; mais, au moment où il allait sorlir du liois, il s'ariêta brusi|uemenl.

Un invincible curiosité le retenait. Que contenait cette enveloppe?

11 la tira de sa jjoche. Elle était hermélKjuemenl collée, mais ne portait ni cachet de cire, ni lettres iniliaies, ni armoiiies. Il hésita.

On a heau dire, une lettre feiniee inspire toujours un cei'lain respect. Il fit deux ou trois p. *s encore, puis il s arrêta de nouveau. La curiosité l'emportait sur l'honnêtelé.

Il était sur la lisière du bois, à dix pas de la route de "Verneuil,

— Bah! pensa-l-il, je dnaique c'est Roger qui a déchiré l'enveloppe en marchant dessus...

Résolument il l'ouvrit, et dans un papier qui les recouvrait, il aperçut une liasse <'e billets de banque. .

Il devint livide. Livide de joie et de surprise à la fois! L'enveloppe ne disaitelle pas que cette lorluue appartiendrait à celui qui la trouverait?...

MOKSETGNEUR 935

Mais, an fuit, c'élaii Roi,'er qui l'iivail ti-nnvée bien philôl que lui! Rocher n'eu récliimeiail il pas le liéiiélice? Assnrem.-iil il en éL:iil bien ciipubl^. Kl iiloi-s il fau(baii céiler à \\oi;ev celle forlune! Il lau«lrail luul au inoia.s la i)ai lai,'^- avec ui! Oh non ! Janiais!

— Que faire, poni'iaiit? conjectiiraii Germiin .. Ma foi! Le plu- simple esl de n'en pas p;ii-|er. Ce qui esl éciil sur Teiivelope me ilé,^'ige de loiil scrupule... Oui, c'esl cela... je n'en dirai rien... Roger élailsi occupe qu'il ne se souviendra pas..., peul-êti-e même n'a-l-il rien vu...

Un sourire dérida ses grosses lèvres, tandis qu un fiisson de plaisir parcourail son corps.

— Coinben l'eul-il y avoir là-dedans? reprii-il en pal[)anl délicieusement du doigt la précieuse envelopj)e.

Il ne se ligurait pas ce (|u'elie pouvnit renfermer. De sa vie, il n'avait vu une somme si importante représentée par du papier.

— Si loiil esl en billets de banque, poursuivii-ii, il va au moins... vingl mille francs... peul-êlre plus, ajoula-i-il. Voyons...

Il allait les tirer de reiivelo|»pe pour les compter, qi and un grand bruit se fit sur la roule, accompagné de retenli^aanls éclats de rire.

C'étaieiil des jeunes i^^ens de Verneuil,qiii proliiaienldu dimanche et du beau lem|)S pour faii-e une |)romenade dans le buis.

lU élaieni dix au moins, ils entièieni iJans le taillis par toutes les issues :-les uns choisissant la rouie, les autres franchissant le fossé pour monlrer leur agilité.

Germain n'eut que le temps d'enfouir au fond de sa poche la bienheureuse enveloppe. En moins d'une demi-miiiute il était entouré.

— Tiens! Germain ! s'écria l'un des jeunes gens. Que faiies-vousdonc là?

— Je vais chez le maire..., balbutia Germain surpris.

— Chez le maire! Par ce chemin-là! en plein bois! Vous vous moquez de nous!

— Il est vrai que j'ai un peu perdu la tôle, dit Germain; mais on la perdrait b moins. Si vous saviez ce «pii vient de m'arriver...

— Eh bien! que vous est-il arrivé?

— Oh ! je n'ai pas le temps de vous le raconter. Vous l'apprendrez assez tôt. J)uant à moi, je n'ai pas une miniile .. je me sauve... au revoir!

A ces mois, et pour éviter toute explication, Germain les quitta précipitamment.

Aussitôt qu'il eut perdu de vue le groupe de jeunes gens, il ralentit son allure.

— Diable! se dit-il, mais il ne faut pas non plu.<î que je me pre«se trop d'aller chercher des secours ! Si ce pendu revenait à lui, il rentrerait en po.'session de cet argent et je n'aurais plus rien. Alors je ne pourrais plus épou.'^er Anioineite... je n'aurais plus la joie d'écraser ce misérable Roger... Oh ! non. Ne nous pressons pas!

Cependant il élait en pleine route, et la route était sillonnée de promeneurs. Il allait atteindre le village, dont les habitants étaient sur leurs portes, en beaux liabi s du dimanche, attendant l'heure de la grand'messe. Il n'y avait plus moyen d'ouvrir l'tnveloppe, de vérifier le nombre de billets qu'elle renfermait,

Germain se résigna et se mit le plus lentement possible à la recherche du maire. Aj)rès s'être informé dix. fois, il se prés.mta enfin devant la maison qu'habitait le repiésentant de l'autorité. Par malheur, le maire était à Paris! Il fallut aller chez l'adjoint, lui raconter ce qui se passait. L'adjoint envoya chercher le garde-chamj)étre, en même temps qu'il faisait prévenir la gendarmerie et le commissaire de police de Meulan.

Enfin, vers huit heures et demie, l'adjoint et le garde champêtre, suivis d'une fouie compacte, a; rivèrent sur le théâtre de cet horrible accident, et vers neuf heures seulemeiU, on vit paraître les gendarmes et le commissaire.

Sur-le-champ, on procéda a la levée du cadavre. Le commissaire donna l'ordre qu'on le transportât momentanément dans une des salles de la mairie de Meulan. Puis il demanda quelles étaient les personnes qui avaient découvert le pendu?

Roger se présenta hardiment.

Quant à Geimain, il essayait de se dissimuler dans les groupes quand Roger, qui le cherchait du regard, l'aperçut et lui cria :

— Venez donc, Germain !

Germain fut bien forcé d'avancer.

— Veuillez me suivre, messieurs, leur dit le commissaire. Je regrette infiniment de vous déranger, mais il faut que je dresse mon procès-verbal et j'ai besoin de votre concours.

Roger s'inclina et sempressa de le suivre. Germain eut un mouvement d'hésitation ; mais tous les regards étaient braq-ués sur lui, il fut obligé de s'execuier.

Le cortège funèbre se mit en marche, escorté d'une foule compacte et silencieuse, (]u'entraînait un mouvement de curiosité mal.saine.

Lors(iue le cadavre eut été déposé dans la «aile, le comnaissaire ferma la porte à clef, plaça un gendarme en faction et lit télégraphier au parquet de Vei'sailles l'événement qui mettait en émoi toute la population si calme d'ordinaire, des pays environnants.

En effet la nouvelle de cet accident s'étaii rénandue avec la rapidité de la foudre. De toutes parts affluaient les paysans avides de saisir au passage un détail quelconque de ce drame émouvant.

Le commissaire passa dans son cabinet, prit une feuille de papier, sa plume, de l'encre, et se mit à rédiger son procès- verbal.

Après avoir fait une description minutieuse de l'endroit où cette scène lugubre s'était accomplie, il interrogea successivement Roger et Germain, et prit note de leur déposition.

— Est-ce tout ce que vous avez à dire? demanda-t il enfin à Roger.

— Et vous? reprit-il en s'adressant à Germain.

— Moi aussi, monsieur.

— Ainsi vous ne pouvez plus fournir à la justice aucun renseignement? Roger ne répondit pas. 11 se tourna vei's Germain, paraissant attendre que

celui-ci prît la parole.

— Aucun, dit Germain avec effort.

— Alors, vous pouvez vous retirer, messieurs.

Germain se dirigeait déjà vers la porte, quand Roger l'arrêta.

— Pardon, lui dit-il. Quavez-vous donc fait de l'enveloppe?

— Quelle enveloppe? interrogea vivement le commissaire, dont la défiance fut mise à l'instant en éveil.

— Je veux parler, continua Roger, d'un paquet assez volumineux, recouvert d'une large enveloppe grise, que j'ai poussé du pied en môme temps que je me heurtais aux jambes du pendu.

— Eh bien ! Qu'est-elle devenue? fit le commissaire.

— Je l'ignore, monsieur. J'ai négligé de la ramasser afin de voler plus tôt au secours de ce malheureux; mais, quand la corde a été coupée, et pendant que je descendais du châtaignier, j'ai vu M. Germain s'en emparer et la glisser dans sa poche.

Le commissaire se tourna du côté de Germain.

— Cela est-il vrai, monsieur? deuianda-t-il d'une voix sévère,

— Oui, monsieur le commissaire... oui... s'empressa de dire Germain avec un sourire foi ce Je me souviens à |)résent,.. Excusez-moi, monsieur, mais ce suicide m'a tellement troublé... que je ne sais en vérité... la voilà... elle n'est pas perdue.

En balbutiant avec un embarras manifeste ces jihrases entrecoupées, il avait, en effet, tiré de sa poche la précieuse envelojjpe et la tendait au commissaire.

Sans l'ouvrir, mais après y avow jeté un coup d'œil rapide, le commissaire la serra dans le tiroir de son bureau.

— Ah ! je comprends... murmura-t-il.

Pendant ce temps, Germ.àn, pâle comme un soleil de pluie, adressait à Roger un regard haineux et chargé de terribles menaces.

— C'est bien, messieurs, dit enfin le commissaire. Vous pouvez vous retirer; mais je vous engage à ne pas quitter Meulan d'aujourd'hui, afin de vous tenir à la disposition du juge d'instruction, qui ne manquera pas d'arriver dans l'aprèsmidi.

Lesdeux jeunes gens s'éloignèrent. Après avoir traversé la foule, qui se livrait au dehors à toutes sortes de commentaires, ils regagnèrent chacun leur logis, sans avoir échangé môme un salut.

Vers deux heures, le juge d'instruction arriva, accompagné d'un greffier. Il commença par prendre connaissance du procès verbal dressé par le commissaire, procéda à un long examen, se lit remettre l'enveloppe, en vérifia très attentivement tour à tûui- l'état, la forme, la susi.riplion, le contenu ; puis il donna l'ordre qu'on introduisit les deux témoins.

Rnjïer, qui se tenait aux acriiels, avait appiis l\irrivée du magistrat et s'était jé.j;'i pK'sorité. Quiiril à Geimain, il falliii Penvover chercher par un gendarme. Il rnanilesla un empressement et une obséquiosité que le magisiiut arrêta d un este.

— Un instant! fit-il. Procédons paronlre. Où est le premier témoin, Roger de Monlmau'v, celui qui a coupé la corde...

— i\le voici, monsieur, répondit Roger

— Veuillez déposer des faits à votre connaissance et n'omettez aucun détail, je vous prie.

De iMonlmaniy renouvela dans toute son étendue, en un langage choisi, avec beaucoup (le précision et de claité, la déposition qu'il avait déjà faite dans la matinée.

A son tour, Germain dut faire un récit à peu près semblable ; mais il le fit avec embarras, d'une voix hésitante et ma! assurée.

— Bien, dit le juge im|)assible, veuillez, messieurs, signer le procès- vei'bal, don le grel'lier va vous donner lecture.

Cette formalité acconi|)lie, le magistrat se tourna vers Roger.

— Permetiez-moi, repiit-il, de vous adresser encore quelques questions, relativement à cette enveloppe, dont nous n'avons que fort peu jiarlé jus(|u'à présent. Vous l'avez vue, Montmauiy, puisque c'est vous qui l'avez signalée au commissaire.

— Certainement, monsieur.

— Avez-vous vu sur cette enveloppe trace d'une écriture quelconque?

— Non, monsieur, je ne m'en suis pas môme occupé. J'ai couru au secours de ce désespéré, je me suis aperçu que le cadavre était encore chaud J'étais persuadé, et je le suis encore, que si l'on avait pu donner des soins immédiats à ce malheureux, on Tauiait sauvé ; mais plus d'une heure et demie s'est écoulée, et malgré ma bonne volonté...

— Oui, vous avez fait noblement votre devoir, monsieur de Montraaury. La justice vous en sait gré, et l'humanité vous en remercie par ma bouche; mais revenons à celte enveloppé. Vous n'avez pas vu la suscription qu'elle portail?

< — Non, monsieur.

• — Eh bien ! je vais vous la communiquer, moi.

■ — El le magistrat lut d'une voix grave et lente les deux lignes suivantes : • Tout ce qui est contenu dans cette enveloppe appartient à celui qui le trouvera. »

— Ah ! fit Roger surpris.

Il n'ajouta pas une parole, mais il regarda Germain avec un étonnement mêlé d'un écrasant mépris. Il avait compris pourquoi Germain avait tant hésité à se défaire de cette enveloppe et pourquoi, peut-être, il avait mis si longtemps à chercher des secours.

Le Juge d'instruction devina certainement sa pensée. Certainetnent aussi sa conviction était déjà formée à cet égard, car ce fut avec une certaine rudesse qu'il s adressa à Germain.

MONSEIGNEUR ^g

— Germain Cassut, approchez! dit-il.

Celui-ci sentit quelle humiliante différence il y avait entre le ton de parfaite urbanité sur lequel le magistrat avait [lailé à de Moiitmaury 'et la sévérité avec laquelle il Tinterrogeait. Il en ressentit une telle colère que son visage s'empourpra.

— l'ourquoi vous êtes-vous emparé de rette enveloppe sans la montrer à M. de Montraaury? demanda Je juge.

— C'était ()0ui" la remettre au commissaire, monsieur.

— Si c'était dans ce but, |)ai-t'aiiement louable et auquel le devoir vous ordonnait impérieusement de ne p.is vous soustraire, pourquoi après les constatations préalables, (juittiez-vous le bureau du comini^suire sans lui remettre ces papiers!

— .le l'ai déjà dit, monsieur-. J'étais si troublé que j'avais ouhliô...

— Je connais votre version, interrompit le magistiat. Maintenajit répondez : Qui a lacéré cette enveloppe?

— Je ne sais, monsieur.

— Avez-vous lu les deux lignes qui y sont tracées?

— Non, Monsieur. Je ne l'ai pas pu... j'ai couru tout de suite au village... '— Ainsi vous ignorez ce qu'elle contient?

— Oui, monsieur.

— El comuient expliquez-vous que cette enveloppe soit déchirée?

— OIj! dune façon bien sinijde, monsieur. C'est évidemment de Montmaury qui, en mettant le pied dessus...

— Ce n'est pas possible. Si cet accident s'était produit Je la façon que vous le prétende^, l'enveloppe porterait de cette violence une empreinie «pielcunque. Or, elle est immaculée, et de Montmaury afiirme l'avoir seulement j)uussée du pied...

— Que voulez-vous que je réponde? lit Germain tout décontenancé. Cela ne peut ce|»endant être arrivé que comme cela...

— Kncoie une lois, <'est impossible. Si le pied de M. de Montmaury avait brisé celte enveloppe, il y aurait foulure, souillure, cassure, si vous le voulez, mais, si habile tju'ii fût, ce pied n'aurait pas pu déchirer l'enveloppe dans toute sa longueur, sans dévier, pour ainsi dire, du jili roriné j»ar l'arête supérieure du papier.

— Que voulez-vous que je vous dise, moi ? lit Cassut poussé dans ses dei-niers retranchements. Vous avez l'air de croire que c'est moi qui l'ait déchirée celte enveloppe...

— Je ne vous le cache pas.

— Diins quel but l'aurais-je fait cependant?

— Pour voir ce qu'il y avait dedans, tout simplement.

— Mais comment aurais-je su (ju'il y avait des billets de b...

Germain n'acheva point sa phrase. Il venait de s'apercevoir qu'il avait commis une impiiid nce.

Il aurait bien voulu la rattraper ; malheureuseuienl il élait irop lard.

Le juge d'instriiclion ne se déparliL point du calme imfieiluraab-u''.ia'il aOeo tait; mais son regard fin se fixa sur Roger, tandis que ses lèvres closes ébauchaient Ui. ïOUiire de pitié.

— Je savais bien que je finirais par le prendre... avaient l'air de dire ce regard et ce sourire.

Cassu' comprit que toute dénégaiion devenait dangereuse

— Eh bien ! oui, lepiit-ilbrus^iuemeni. J'ai lu ce qu'il y avait d'écrit sur l'enveloppe et jai eu la curiosité de voir ce qu'il y avait dedans. C'est vrai aussi. Vous êtes là à m'emberlificoter dans un tas de questions... On dirait, à vous entendre, que je .>u1s un criminel et que c'est moi qui ai pendu ce pauvre diable Je ne suis ni un assassin, ni un voleur, pourtant. Quel mal ai-je fait après tout? Puisque ce qu'il y a là dedans appartient à celui qui le trouvera, et puisque c'est moi qui l'ai trouvé...

— Pardon, c'est vous qui l'avez ramassé, mais c'est de Montmaury qui l'a trouvé, interrompit le juge d'instruction, puisque, vous l'avouez vous-même, c'est lui qui, le premier, l'a poussé du pied.

— Oh ! je ne réclame pas, monsieui", s'empressa de dire Roger.

— C'est fort bien à vous, fit le magistrat, mais vous ne savez pas ce quil y a dans cette enveloppe ! Demandez-le à Cassut.

— Quanta cela, monsieur le juge, réj)ondit vivement Cassut, sur les cendres de mes père et mère, sur mon salut, devant Dieu qui m'entend, je vous jure que j'ignore combien il y a d'argent dans ce chiffon de papier ! Je n'ai pas eu le temps de compter, j'en conviens...

Cette sorte d'objurgation avait été faite avec tant de franchise et de conviction, que le magistrat ne douta pas, celte fois, de la véracité du témoin,

— Eh bien, messieurs, prononça-t-il en scandant chacmie de ses paroles. H y a là deux cent mille francs !

Le cadavre de l'inconnu avait été minutieusement fouillé. On n'avait décou vert sur lui aucun papier de nature à révéler son identiié. Pas un doute ne subsista irième sur sa résolution bien arrêtée de se donner la mort, car les chiffres que devaient porter sa chemise, ses chaussettes et son mouchoir avaient été soignedM luent cou])és,afin que la jusiice ne pût se livrer à aucune recherche. Le nom du chapelier, qui se trouvait au fond de la coiffe du chapeau, avait même été gratté avec un canif, pour qu'il fût impossible de le déchdlrer.

Après avoir fait part aux deux témoins de ces circonstances, le juge d'instruction sortit de l'enveloppe un papier.

— A présent, messieurs, dit-il, je doJ% vous donner lecture de ce document. Veuillez l'écouter avec la plus grande attention.

Aces mots, assurant sa voix; il commença :

• Si vigoureux que je paraisse, je suis atteint d'une maladie incurable et qui me cause les plus atioces souffiances. J'ai donc résolu d'en finir avec la vie. J'emporte avec moi une corde et j'ai choisi l'endroit où je veux me pendre.

Comme il vous plaira, fit le juge un peu désarçonné. (Page 642 )

« J'ai pris, je crois, toutes les précautions imnginables pour que mon identité ne puisse pas être constatée. Si cej)endanl j'avais oublié queiiine cijose, et, si, par un moyen quelcon(iue, on parvenait à retrouver mon nom et ma l'amille, j'entends qu'il ne soit absolument rien changé aux conditions qui suivent :

t Remarquant combien la destinée est injuste, ayant eu sous les yeux mille exemples du peu de cas que certains héritiers font de la succession qui leur

li8.n« 1,1 V. IIS

échoU, ne voulant snrlout pas que ma fortune, si pénihiement gagnée, soit gaspillée en folle>; prodigalités, ou compromise clans des enirepiises liasiirdeuses, je m'en remets à Dieu du soin d'en disposer usa guise, bien persuadé qu'il ne permettra pas, dans sa haute sagesse, que cette foi tune tomljt entre des mains indignes.

• En conséquence, j'ai réalisé le peu qutj je possède, se montant à deax. cent mille francs neis, que j'ai glissés, ci-in«-.lus, en billets de la Banque de France, pour, cette somme, être remise de plein dioit et sans contestation possible à la personne qui tiouvera le pli qui la renferme.

I Déclarant :igir en parfait étal de santé et en tcile connaissance, et affirmant que telle est mon immuable et dernière volonté. •

Naturellement, ce testament, écrit d'une main ferme et d'ane écriture correcte n'était pas signé, ne portait aucune date, et n'indiquait pas l'endroit où il avait été rédigé, il éiait, du reste, paifaitement clair et ne pouvait donner lieu à aucune inierpréiaiion, en dehors de ce qu'd voulait dire.

Quand il eut entendu la lecture de ce document, Germain respira plus librement.

Le juge d'instruction, après avoir remis dans l'envePoppe le tesliament elles billets, se tourna vers Roger.

— Vous le voyez, monsieur, reprit-il, quand vous disiez tout à l'heure que vous ne réclamiez rien , j'avais raison de vous laire observer que vous vous en^'agiez un peu légèrement.

— Mais non, monsieur, dit Roger.

-. Comment ! n'est-ce pas vous qui, réellement, avez trouvère papier? N'êtes vous pas en di oil d'en réclamer le contenu ?

— Peut-être, monsieur, mais je ne le ferai certainement pas.

— Quoi! vous vous contenterez de la moitié! Vous voulez partager avec Cassut ?

— Pas -davantage, monsieur.

— Mais alors que comptez-vous donc faire?

— Rien, monsieur. Je renonce tout simplement aux. droits qne je pourrais faire valoir.

— Mais vous reconnaissez implicitement dans ce cas que c'est Germain Cassut qui a trouvé ce trésor !

- Je ne dis pas non.

- Et vous lui en abandonnez la totalité ! s'écria le magistrat, qui n'en pouvait r Jire ses oreilles.

^ Oui, monsieur.

— Comme il vous plaira, fit le juge un peu désarçonné: mais il était de mon devoir de vous éclairer...

— Et je vous en remercie sincèrement^ monsieur, interrompit Roger; mais, à tort ou à raison, je serais l'o t enibarras>é, je ne vuus le cache |)as, d une fortune acquise dans des conditions semblables. Ne croyez pas que ce soit par lierlé. Je

ne suis rien que le fils d'un pauv.ie honnête homme, qui est mort dans un éta' voisin de la misère. Je ne possède rien, je suis simple commis dan.- une fabricjuB et je gav'ne assez péniblement ma vie, PourUiai, si obscur que je sois, je prétends ne devoir qu'à moi la fortune dont je Jouirai un jour, si jamais j'arrive à la fortune. C'est un scrupule un peu exagéré, je ne m'en défends pas; mais il me semble <|uo ce legs du pendu me pèserait comme un remords et que cet argent, acquis sans travail, fniit de la mort, résultat du suicide, ne me porterait pas bonheur. Vodà pour(]Uoi je ne réclame rien, monsieur.

A ces mots, Roger s'inclina et lit mine de se retirer.

Le magistrat se leva vivement de son siège et lui coupa la retraite, pour lui lendie su main toute grande ouverte.

— Touchez-là, monsieur, lui :lit-il, vous êtes un honnête homme. Puis il se tourna vers Germain, dont le visage rayonnait.

— Ainsi, monsieur, continuat-il, c'est bien vous, et vous seul, maintenant, qui prétendez être Thôi-itier du |iendu?

— D.ime !... puis<iue M. Roger y renonce; il me semble que...

— Et, sans doute, vous n'avez pas les ni-îmes scrupules que lui.

— Oh ! pas si bête!

— Fort bien. En ce cas, monsieur Germain Cassut, si dans un an et un jour on n'a pas retrouvé la famille de ce désespéré, si aucune réclamation ne s'est élevée et si M. Roger ne se ravise pas, les deu\ cent mille francs vous seront remis. .Iusf[ue-là vous pouvez vous retirer, je n'ai plus besoin de vous.

Il est impossible de se figurer le désappointement profond (pii se peignit sur le visage de Germain. Probablem lit il s'imaginait que, séance tenante, on allait lui donner cet argent. Quelle déce|)tion ! Que de «i, que de mais le séparaient encore de ce moiient fortuné!

Qiioil si l'on retrouvait la famille, si des réclamations s'élevaient, il pouvait être dépossédé! Quoi ! malgré sa déclaiation Ibniielle, Roger avait encore le droit de sr raviser ! Rien sûr. il se raviserait ! Ou [)eut dans ce moment d'orgueil refuser la loriune, mais, (juand on a toute une annéo p ur se repentir, il n'est pas admissible qu'on ne regrette pas ce moment d'aberration ! Germain s'en alla, tout déconlit.

— Afirès fout, il m'en restera toujours la moitié, se dit-il pour se consoler. Mais ailendre un an... c'est dur!

Quand à Roger, après avoir serré une fois de plus la miin du juge d'instruo l.o.., il rei;i>giia la modeste chambre qu'il occup iit au burd de la beiue. Pendant Ce leniis. le magistrat cuniiiunii ses invesiigalions.

Après avoir pris le signalemLntminutieu,v du pendu, rel véch ique partie de 80 1 \êlemeiil, en avoirdecril la forme et la couleur, il lii venir un plioiogr.iphe, qui lira sous ses yeu.x le portrait du malheureu.x, et reçut l'ordied en envoyer cent exemplaires au parquet de Ver-uilles.

Le re.<te de l'instruction ne révéla tjue des déiails insignifiants. Ou apprit que le pendu était arrivé a la sial on de iMeul.m, vers huit heures trois qu.irls, pir le train puni de Paris à sept heuies et demie. Seulement son bdiei avait ete môlô

941 LE SECRKT b'OR

avec les au' tes, de sorle ou'il ne fut pas possible de savoir s'il arrivait directement de Paris, nu s'il était monlé en wagon à l'une des stations intermédiaires.

L'incoiinii avait été vu, V(ms neuf heures et demie, dans l'un des cafés delà ville, où il s'était fait servir un verie de vin chaud, mais dans aucune des auberges de Meulan il n'avait arrêté de chambre pour y passer la nuit. On en fut donc réduit à sup|iOser qu'à partir de di^ heures et demie, heure à laquelle il était surti du café, il avait erré dans les environs ou dans le bois de Verneuil, et que, veis six lieures du matin seulement, il avait pris le |)arti de se pendre.

Le soir même de ce lugubre événement, Roger, légèrement attristé, rentrait presque immédiatement apiés dîner dan- ^ia chambre. Il faisait un temps admirable. Une légère brise soufflait du Nord-F^st, le ciel pur et sans nuage était d'un bleu iiTéprocliable. Appuyé sur le ba'con de sa fenêtre, M nlmaury regardait distraitement la Seine, à travers les arbres qui la dérobaient çà et là à ses regards. Au-dessous de lui passaient sur le bord de l'eau des groupes bruyants ou des couples tendiement enlacés. A la vérité, il ne voyait rien de tout cela. Il songeait.:.

Peu à peu la nuit vint, le ciel bleu s'assombrit et se constella d'étoiles, don', la lune fil lieiitôl j)àlir la claité. Roger n'avait pas bougé. Certes le paysage était splendide, plus merveilleux encore à la pâle lueur de la lune qu'aux rayons dorés du soleil couchan!, et pourtani Roger, toujours immobile, dédaignait ses magniticence-:. Vers dix heures, il leiermasa fenêtre.

— Oui, murmura-t-il, ce juge d'instruction avait raison. C'était peut-être un moyen de me rapprocher d'elle...

A la même heure, Germain était au bal de Meulan, où il dansait un joyeux rigodon avec les couturières du pays. Le bruit de son aventure s'était répandu dans la plus obscure des maisons. Les jeunes lilles le regardaient déjà d'un œil complaisant et provocateur; les jeunes gens se le montraient du doigt et le considéraient avec envie.

— A-t-il de la chance ce Germain ! s'écriaienl-ils. Dire que j'aurais pu passer par la à la même heure ! Ah ! si j'avais su...

Et chacun lui souriait, lui tendait la main, lui offrait un verre de vin.

En revanche, si Germain était bien accueilli, Roger était fort mal traité. Tout le monde savait qu'il avait refusé sa part des deux cent mille francs laissés par le ]>endu.

— (iuel imbécile ! qui 1 créiin ! quelle huître que ce M. Roger!

Telles furent à peu prés les seules exclamations que |)rovoqua, ce soir-là, au bal de Meulan, le désitéressement de Montmaury.

Le lendemain, tout ce bruit s'était apaisé. Les paysans étaient retournés à la charrue ; Roger et Germain avaient repris à la fabrique leurs occupations quotidiennes.

Fidèle à sa promesse, Roger n'adressait la pai'ole à Germain que pour les nécessités du service. Celui-ci, loin de manifester, cependant, contre le jeune commis aucun sentiment hostile, semblait avoir pris à tâche de lui faire oublier les violences aux(juelles il s'était laissé emporter. Non-seulement il ne parlait plus

de reprendre la conversilion au point où il l'avait laissée; mais encore il se montrait aimable, obséquieux, presijue servile envers M. de Montmaury.

Roger ne fut nullement sensible à ces platitudes. Il comprenait bien quel but poursuivait Germain. A cela il n'avait pas grand mérite, car rien n'était plus facile que de pénétrer la pensée du jeune contre-maître.

Tous les malins, il achetait un journaî, pour voir s'il y était question du pendu et du singulier testament qu'il avait fait. Tous les soirs, il se rendait au café, dévorant avec la même fièvre, toutes les feuilles qui lui tombaient sous la main.

Pendant une dizaine de jours, en effet, les||journaux s'étaient occupés de cette étrange aventure. Quelques-uns Pavaient interprétée de telle façon que Germain en avait la chair de poule. Puisçurvint une autre aventure, plus bizarre ou plus dramatique : on ne parla plus de celle du pendu.

Les semaines, les mois s'écoulèrent, sans qu'il lut question de rien. Germain commençait à se rassurer et se montrait déplus en plus prévenant envers Roger. Il ne voulait lui donner aucun prétexte de vengeance, de peur (jue de Montmaury ne se ravisât !

Enfin huit jours à peine séparaient Cassut du bienheureux moment où le legs du pendu allait définitivement lui appartenir, qtiand, un beau jour, Roger reçut de M. Voisin, son patron, une invitation à dîner. Il en fut un peu surpris. C'était 1 première fois que pareil fait se présentait-

r.A TENTATION DE ROGER

M. Voisin était un vieil industriel, âgé de soixante ans passés, qui s'était donné dix fois plus (le mal pour manger sa foi tune que d'autres n'en prenuenl pour Taugmenier. Il appartenait à cette classe de chercheurs et de théoiuiens, <iui ne savent jamais se contenter de ce qu'ils ont entre les mains. Sans cesse son imagination rêvait de nouvelles chimères et son esprit inquiet formait les plus audacieux projets. 11 avait pris dans sa vie plus de trente brevets et avait dépensé chaque fois, pour lancer l'invention récente, tout l'argent que lui rapportait son usine de produits chimiques. Jus(iu'ici, pas une de ces inventions n'avait réussi, et pourtant il ne se décourageait pas encore. Il venait de trouver autre chose!

Malheureusement, tout se ressentait autour de lui de tetie exiième versatilité d'esprit. Son usine, moins surveillée qu'elle n'aurait dû l'ôire, ne rajiportait déjà

Oif, LE SECRET D'OR

plus les mêmes bénéfices que par le passé. Eu outre, comme ces bénéfices fc.aieiii dépensés régulièrement, et souvent dépussés par le chiffre coûi eux de tes combinaisons illusoires, il en résultiiit (jue les bàiimenLs étaient en mauvais état, (jne les machines ne marchaient pas, et qu'il devenait uryenl d'y faire les réparations indispensables.

M. Voisin ne s'en apercevait pns. Depuis si longtemps il vivait au milieu de ces murs noircis, le bruJt plus on moins ré.uulier des m;icliines lui èlaii si familier, qu'il ne «'"était pas aperçu que tous ces objets vieillissaient, pas plus qu'il ne s'apercevait (|u'il avait vieilli lui-même. Tout entier au nouveau plan iju'il élaborait, il avait'résolu de vendre son usine et de consacrer à cei te dernière invention la somme qu'il en letirerait. C'était une folie assurément ; c;ir noaseulement il n'avait pas mis de côté un roucre liard pour ses vieux jours, mais il avait une fille de dix-huitanset demi, en âge d'être mariée, par conséquent, et à laquelle il n'avait pas la plus petite dot à donner. Or, M. Voisin ne s'élait pas fait illusion à cet égard.

— Ce qu'il me faudrait, s*était-il dit, ce serait un gendre connnissant à fond la fabrication de mes produits, qui m'apporleiait une somme de deux ou trois cent nulle francs, et h qui j'abaiidonneiais la | lus- value en guise de dot, ce qui constituerai! <à Antoinette un avoir fort respectable.

En ell'et, l'usine valait encore au bas mot quatre cent mille francs.

— De cette façon, poursuivait M. Voisin, j'aurais trois cent mille francs à moi, bien iKinides, à l'aide desquels je lancerais une nouvelle affaire, — san^ compter une lonle d'autres, que je rumine déjà et qui me feront dix fois millionnaire en deux ans.

Cependant, il faut bien le dire, cette combinaison l'absorbait moins encore que les cliimères qu'il poursuivait, et, (|Uoiqu'il en eût parfois touché deux mots à Antoinette, il ne s'occupait pas du tout de trouver le gendre qu'il avait jôvé.

Antoinette y songeait, elle; mais où trouver un mari qui réunit idutes les qualités voulues? Elle avait perdu sa mère à l'âge de trois ans. Depuis cette époque, elle avait été abandonnée par son pèie aux soins des domestiques. Elle n'avait jamais quitté la maison paternelle, c'est vrai. M. Voisin, dont elle était la fille unicpie, n'avait voulu à aucun prix se séparer d'elle pour la mettre en pension.

— Je lui donnerai tous les iDaîtres qu'elle demandera, avait-il dit; mais je ne veux pas qu'elle me qulte. J'entends me réserver le droit de la su veiller.

Sans doute il y était fermement résolu; mais (|uelle belle surveillance exerçait sur .son enfant cet homme, que réclamaient à toute heure, non seulement les exigences de son industrie, mais encore les caprices sans cesse renouvelés d'une imagination maladive!

Antoinette eut tous les maîtres désirables, mais ne travailla jamais.

— A quoi ça sert-il de se fourrer tout plein de choses comme ça dans la tête? lui disaient les domestiques. Allez donc dans le jardin, courez au grand air, nian,i^ez bien, buvez sec, dormez la grasse matinée, puisque vos moyens vous le peimettent, vous oe vous en porterez que mieux.

Et Aniolnetie suivait à la lettre les recommandalions des domesti(|ues, qui lui plaisait'nl inliiiimenl mieux que les réprimandes aigres-douces de ses professeurs.

De temps en temps, ({uand ses loisirs le lui permettaient, M. Voisin essayait de riiji'iiowr et s'apercevait bien que.f;a lille ne faisait aucuns pw^éa; mais elle él;iil si jeune... El p'Jis elle éiail si câline, si rusée... Elle savait si liabilemeni (léloiniier la conversalion ! Qiian-^ son père lui parlait enseij,^neinenl, ell3 lui répondait inveniion. ElJe lui demandait ce qu'était devenue ^a deniièra inveniioii. Une fois lancé sur ce terrain, le cher utopiste s'en doonaii à rœur joie. Il uid)li;iil bieniôl les sévérités aux(ii;ellesil venait de se décider pour piijiir res[)iè,i,de peiilo lille. Et il allail... il allait .. jusqu'à ce que, vo\anl Auiuinitte bâiller à se décrocher la mâchoire, il la renvoyait avec une petite tape sur la joue, en lui disant :

— Allons, en voilà as«;ez pour aujourd'hui, va l'amuser

La madrée enfant ne demandait que cela. Elle s'envolait, comme l'oispau à qui l'on vient d'ouvrir la porte de sa cage. Elle allait dans le jardin, bâtissait des mai.soiis, lai.sail des trancliées dans les allées, rognait, taillait, coupait à tort et à travers, si bien <|ue le Jardinier se dé.solait et venait se plaindre à ^on maitre, les larmes aux yeuK, des ravages qu'exerçait l'enfant terrible.

— B.di ! cela se passer.i, di>ail M. Voisin. Console-toi, mon vieil André. Ce qui nous manquera, nous l'aclièterons. 11 faut bien que les enfants s'amusent.

Il est lacile de concevoir en (juel éiai renlrait Antomette à la suite de ces escapades. La femme de chambre lui cliangeaii de véleraenls et lui disait :

— Allez toujours, mademoiselle, vous n'oserez jamais tout le savon de la blanchisseuse.

Elevée dans de pareils principes, habituée, encouragée même à ne faire qne ses volontés, ou voit d'ici comment Antoinelle grandit. A quinze ans, elle ne savait rien. Notions de morale ou de piété, tout lui était inconnu. Le peu de catéchisme (|u'elle iivaitappiis, pour fa ire sa première communion, n'avait lai-sé en elle aucun vestige. Rien ne la modérait, ne la retenait, que son caprice et ses goûts.

Ne pouvant plus se traîner dans le jardin, elle acheta, pour se distraire, un pistolet de s;ilon d abord, puis une carabine, et fît une guerre impiloyahle aux oiseaux, aux mulots surtout. Cette Ibis le jardinier se j)àmail d'ai.se. Grâce i l'adresse (rAnloinelte, les plus beaux fruits se prélassaient sur les espaliers, piolégés des rongeurs par le coup d'œiJ sûr de la jeune Lille.

Celle pasvioii ne l'ut pas de longue durée. Il lui prit alors des fantaisies de littérature. Comme elle n'avait i ien appris, elle ne pouvait lire, sans dormir, um ouvrage sérieux. Un jour tju'elle sommeii'ait doucement, tenantencore à la ma n le livre (|iii l'avait maynéti^jée. Rose entra. Rose, c'était sa femme dd cliambre. Au biiiit qu'elle lit, Antoinette .se réveilla.

— Ah ! c'est loi, dit-elle. Tant mieux ! ce maudit livre m'avait endormie.

— Aii-cii, lit Rose, pourquoi li^ez vous des livres semblables? Ceux qi c j'ai sont bien plus amusants. Je vous réponds qu'ils ne vous sudûrmiraiiiut pas.

y48 LE SECRET D'OR

— Vraiment? Eh bien ! prête-les moi.

Ah! non, par exemple! Si monsieur vous les voyait dans les mains, il serait capable de me renvoyer.

— C'est donc bien vilain?

— Paul de Kock! C'est très amusant, au contraire; seulement c'est un peu... un peu... croustilleux. Mais, ajoula-t elle vivement, ne croyez pas que ce soient de mauvais livres, mademoiselle! Tout le monde les lit.

— Alors, si tout le monde les lit, pourquoi ne les lirais-je pas?

— Pour ma part, je n'y vois pas d'inconvénient, mademoiselle ; mais votre père...

— Eh ! mon père n'en saura rien, n'aie paspeur. Si par hasard il les trouve, je lui dirai que j'ai acheté ces livres au hasard... sans savoir pourquoi ni comment.

— Vous me le promettez?...

— Sur mon honneur !

— Alors, ce soir, avant de vous mettre au lit, je vous en apporterai un.

Le soir même. Rose remit à sa jeune maîtresse un roman intitulé : La Pucelle de Belleville.

— Tiens ! c'est gentil ce titre-là, fît Antoinette qui avait entendu parler de la Pucelle d'Orléan?. Est-ce que ça ressemble à l'histoire de Jeanne d'Arc?

— Pas tout à fait, répondit Rose en souriant,

Antoinette prit le livre dès qu'elle fut couchée, et ne s'endormit pas.

Après ce volume-là elle en dévora un second, puis un troisième ; puis toute la série y pissa. Son innocence fit comme la série.

Depuis ce moment, elle s'adonna presque exclusivement à la lecture des romans, choisissant de préférence ceux dont le titre promettait à si curiosité des révélations malsaines.

A dix-huit ans, elle en était arrivée à éteindre presque entièrement Pesprit au profit de la chair. Elle était gourmande, sensuelle, avides d émotions, piquée par une tarentule inexplicable, qui allumait parfois dans ses yeux des lueurs soudaines, qui lui donnait le frisson de la tête aux pieds, et la faisait bnîler d'ardeurs inconnues.

Elle cachait habilement cette bibliothèque de choix dans un meuble dont elle seule avait la clef, de sorte que son père, toujours préoccupé, ne découvrit jamais cette contrebande effrénée.

Qu'on ajoute à ces dispositions d'esprit celles d'un tempérament robuste, d'une constitution vigoureuse, et l'on se figurera quelle femme promettait d'être Antoinette.

Elle n'était pas belle dans la pure acception du mot. Elle était belle fille seulement. Des cheveux noirs, épais, un peu crépus et ondulant naturellement, surmontaient un large front, que terminaient deux sourcils nettement arqués. Au-dessus d'un petit nez rond, aux narines un peu trop larges, mais d une excesclve mobilité, se dessinait une jolie bouche, bien fraîche, bien rose, aux lèvres bien pleines, et qui faisait voir en riant deux rangées de petites dénis irrépro diablement alignées.

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Celui qui prendrait l'usine de M. Voisin serait obligé de prendre sa fille par dessus

le marché. (Page 954 j

Au milieu d'un menton gracieusement arrondi, on apercevait une fosse ne assez profonde. Knliii ses grands yeux noirs, légèrement voilés par de longs cds, mais expressifs, langoureux ou passionnés tour à tour, achevaient de donner à sa physionomie un cacliet de sensualité qui ne pouvait éciiapperà l'œil du moins clairvoyant observateur.

Le col était fort, bien planté sur de larges épaules, qui s'eiïaçaionl pourmieuï

IIO™» L:v. ' »'•'

laisser voir les contours d'une gorge ferme et ronde. La taille, flexible et hardiment cambrée, faisait ressortir vol upUieusement les formes accusées qui la dessin iiien t.

Les mains n'étaient pas laides. C'étaient celles d'une désœuvrée, qui avait tout l6 temps de les soigner, mais elles n'avaient pas l'élégance aristocratique d'une femme de race. De même, le pied, m trop petit ni trop grand, était un peu plal, et ne se cambraii pas, comme la taille sous le corset, dans la bottine de chevreau qui l'emprisonnait étroitement.

Antoinette était donc une nature robu.Ue, un peu commune, mal élevée, volontaire, jjervertie déjà par des lectures toujours dangereuses à un âge aussi tendre. Seulement elle avait de la jeunesse, de l'éclat, de la malice, de la gaieté, et le sourire qui errait presque toujours sur ses jolies lèvres avait une gTâce qui empêchait de s'arrêter liop longuement sur ies petites imperfections que no s avons signalées.

Le jour où, pour déférer à l'inviiation qu'il avait reçue, Roger se f)résenla vers six heures à la porte de la maison particulière qu'habilait M. Voisin, celui-ci n'était j)as encore de retour. Rose le fit entrer, lui ouvrit la porte du jardin, en lui disant que M"* Antoinette s'y trouvait et se ferait un plaisir de le recevoir.

Rogers'aventura donc dans le jardin et distingua bientôt, en effet, la jeune fille, habillée, comrie une ingénue, d'une robe de mousseline blanche, mais d'une mousseline si transparente qu'elle permettait d'admirer à loisir tout ce qu'elle avait la prétention de vouloir cacher.

Dès la première page de ce récit, Antoinette entre en scène. Si peu question qu'il soit d'elle dans la dispute qui s'élève entre Roger et Germain, on devine qu'elle est entre eux un sujet de discorde.

En effet, si l'on s'en souvient, Germain se plaignait avec une certaine amertume quAnloinette, chaque fois qu'elle venait à l'atelier, regardait avec trop de peisistauce le cabinet vitré dans lequel, entouré de ses livres, se tenait Roger. C'était pai- défiance, croyait Gennain. Le croyait-il réellement, ou cherchail-il à «'abuser lui môme sur la véritable signilicatijn de ces regards? Peut-élre.

Dans tous les cas, les oi vriers ne partageaient pas son avis.

Antoinette, en effet, avait voulu faire de la popularité t!ans la petite République que prébiilait son père. Un beau jour, la fantaisie lui avait pris de parcourir les ateliers, chose qu'elle n'avait jamais faite qu'une fois, alors qu'elle était toute petite et que son père la conduisait par la main. Si jeune qu'elle lût à cette époque, il lui était resié de celte première visite une impression profonde.

Dans son jeune ceiTeau, une comparaison effrayante s'était déjà établie entre sa petite taille, son extrême faiblesse et le volume gigantesque des machines, la profondeur et la largeur des cuves au fond des(juelles fermentaient les acides, et la dimension des cornues où se condensaient les cristaux. Il lui était donc resté dans la mémoire une impression assez semblable à celle que dut ressentir Gulliver, quand H débarqua à Brobdingnag, dans le pays des Géants.

En refaisant, à douze ou treize ans de distance, celte visite, qui était restée

gravée si profondément dans son esprit, elle se figurait sans doute ressentir Im mêmes élonnements.

Ce fut presque une déception qu'elle éprouva. Elle ne s'expliqua pas du premier coup par quel phénomène bizarre toutes choses avaieni repris à ses yeux leurs véiilables proportions. Comme elle se retirait, profondément désappointée, elle se trouva face à face avec Roger, qui regagnai! la pièce qui lui é lait affectée, et qu'elle avait vu dix ou douze fois déjà, alors qu'il traversait les cours ou qu'il venait prendre les ordres de M Voisin.

— Mademoiselle, lui dit-il en rianl» l'entrée des ateliers est sévèrement inter^ dite au public; vous avez enfreint la consigne, vous êtes à l'amende.

— A l'amende de quoi? demanda-i-elle.

— D'une dizaine de bouteilles de vin, que vous ferez vider par les ouvriers, si vous lo voulez, mademoiselle, ce qui leur permettra de boire pour la première fois à votre santé.

Antoinette trouva l'idée originale, et comme Germain, qui lui avait servi de guide, se trouvait encore à ses côtés, elle lui donna l'ordre d'aller chercher les dix bouteilles de vin à la maison. Germain ne pouvait guère se .soustraire à cette prière, faite de la voix la plus gracieuse du monde; mais il sortit en jetant un regard furieux sur Roger qui, le premi-r, avait eu cette excellente idée. Un quart d'Iieuie après, les irente^ouvrier Je l'usine étaient réunis autour d'une cuve renversée, dont ils avaient fait une table, et buvaient à la santé de la patronne.

— Ce n'est pas à ma santé qu'il faut boiie, mes amis, répoiidii-elle, car je. n'avais itas songé à vous faire celle surprise : c'est à celle de M. Roger, qui m'en a suggéré la |)ensée.

— A la santé de M. Roger! crièrent docilement les ouvriers.

El ils le lirent d'autant plus volontiers (ju'ils aimaient beaucoup ce jeune homme. Si |)eu de relations qu'ils eusseni avec lui, ils avaient éié maintes fois à môme d'apprécier son extrême douceur et son ex«iuise urbanilé, — ce à quoi l'ouvrier est plus particulièrement sensible qu'on ne le rroit.

Le mouvement que celle scène avait occasionné avait été une distraction pour Antoinette Elle était revenue plusieurs fois Si à chacune de ses visites, elle ne se faisait j)as accompagner par un panier de dix bouteilles, elle s'exécutait de temps à autre avec troj) de grâce j)our que sa pi'ésence ne fùl pas désirée.

Chaque fois qu'elle était venue, elle avait trouvé Roger dans son cabinet. U s'était levé à son arrivée el à sa soi tie pour la saluer, puis ij avait repris sa place et s'était remis au travail. Ce manège durait de])uis deux mois environ, au moment où survint l'aventure du pendu.

■ Les ouvriers n'avaient pas été sans fairede ''ommenlaires à propos de ces visites fréquentes et soudaines. Comme Germain, ils avaieni leniuniué qu'Antoinette regardait beaucoup le cabinet viuv, dev. m lequel elle iivuii soin de passer et de repasser plusieurs fois. Loin de s'iiBaL;iner, CGmmeGmmaJn, que ce fût par défianceque la jeune tille ag;s-ail <le la sorte» ils avaieni «•ru au contraire que M Roger ne lui déplaisait pa^, el ils en avaient été ravis, cir ils ii'av.ient pas manqué de remarquer aussi que Germain Cassot faisait beaucoup de frai»

LE SECr.LT DOK

pour recevoir Anloinelte et déployait envers elle toutes les ressources de son amabilité.

Or, ils aimaient beaucoup Roger, et ils détestaient cordialement Germain. Plusieurs raisons militaient en faveur de ces deux sentiments. D'abord Roger s'était toujours montré très affable avec les ouvriers, tandis que Germain, le contre maître, avait sur eux la haute main, leur distribuait l'ouvrage, leur infligeait des amendes, etc.

Cependant tout cela n'aurait rien été, si Germain avait usé de ses droits dans une sage mesure, car, dans toutes les usines du monde, il y a des contre-maîtres jouissant exactement de privilèges identiques; mais Cassui était autoritaire, tyrannique, souvent injuste, ce que l'ouvrier ne pardonne pas. Sentant instinctivement la préférence que Roger avait conquise, Germain en avait conçu une jalousie farouche. Il ne pouvait pisse venge'- de ce rival, qui, 'oin d'être sous ses ordres, échappait au contraire à sa taquine surveillance, et occupait dans l'usine un poste plus considérable et plus considéré que le sien.

De cette jalousie était née un a sombre colère, qui n'attendait que l'occasion d'éclater, et dont le bois de Verneuil avait été le premier témoin.

Depuis ce moment, il est vrai, les manières de Germain s'étaient inflniment radoucies. S'il avait pour Antoinette les mêmes prévenances que par le passé, au point de montrer ostensiblement l'inclination qu'il avait pour elle, il avait témoigné envers Roger beaucoup de déférence et voilé sa jalousie d'un masque d'hypocrisie assez habile.

Personne pourtant n'en avait été dupe : pas plus Roger que les ouvriers, m qu'Antoinette. Aussi, peu à peu, ne pouvant pas tolérer publiquement les assiduités ridicules de Germain, la jeune fille avait renoncé a venir dans l'atelier. Elle avait alors adopté une autre tactique. De temps en temps elle prenait son père à partie et lui adressait des questions dans le genre de celles-ci :

— Es-tu content de l'employé que M. Dalbrègue t'a recommandé? Fait-il bien son service? Est-il toujours exact? A-l-il de l'intelligence? Esl-il bien élevé?

— Oui, répondait invariablement M. Voisin.

— Alors, pourqnoi ne pas l'encourager et lui montrer que tu es satisfait? dit enfin Antoinette, après avoir pendant quinze jours préparé l'assaut.

— Je ne demanderais pas mieux, fit M. Voisin; mais que veux-tu queje fasse? que je l'augmente? J'y ai bien songé, mais je ne suis pas assez riche...

— Oh! il y a bien d'autres moyens, dit négligemment la jeune fille, — moyens auxquels ce jeune homme serait peut-être plus sensible que celui-là.

— Lesquels?

— Que sais-je, moi? Lui montrer un peu plus de bienveillance, l'inviter à dîner de temps en temps, le traiter en ami plus qu'en employé ..

— Tu as raison, fît vivement son père. Comment n'en ai-je pas eu la pensée! En effet, cela ferait plaisir à M. Dalbrègue.

— Eh bien ! afin de ne pas le déranger de ses occupations, invite-le à dîner pour un jour où l'on ne sait que faire... un dimanche, par exemple...

— C'est juste el je vais de ce pas...

— Bien, mais ne va pas lui dire que c'est moi qui t'en ai donné l'idée.

— Il n'y a pas de danger!

Sur-le-champ, en effet, M. Voisin était allé trouver Roger, et, après l'avoir félicité du zèle et de la ponctualité dont il faisait preuve, l'avait prié de venir dîner avec lui le dimanche suivant. Roger avait accepté avec empressement.

Anloinelte avait raison. Rien ne pouvait flalter plus agréablement l'amourpropre du jeune employé que cette marque de courtoise sympathie. Depuis trois ans qu'il était dans la maison, c'était à peu prés la première fois que M. Voisin lui lémoigiiail osiensihieinent sa salisficlion. Oi', on a beau ne remplir son devoir <iue pour obéir à si conscience, on n'oit pas fâché que les autres s'en aperçoivent et vous en soient recouiiaiss. mis.

Roger avaient été invité pour six heures et demie précises. II crut faire acte de poliiesse en n'arrivani pas uniquement au moment de se mettre à table.

Mais il n'y avait pas de dimanches pour l'infatigable M. Voisin. Tout occupé de son invention nouvelle, il était toujours par monts et par vaux, à la recherche d'applications imprévues, de procédés inconnus, d'instruments perfectionnés, de sorte qu'il n'avait pas un instant de repos.

Il était parti pour Paris après déjeuner, en disant qu'il reviendrait par le train de cinq heures vingt-cinq, ou de cinq heures cinquante, et, comme il faut plus d'une heure pour faire le trajet de Paris à Meulan, il ne pouvait pas être de retour avant sept heures au plus tôt.

En voyant arriver Roger, Antoinette se leva et se chargea d'excuser son père. Ensuite elle lit parcourir le jardin à son invité, lui montra ses richesses, et fut fort étonnée de voir qu'en matière de lleuis et de fruits Roger s'y connaissait beaucoup mieux qu'elle. Elle ne put s'empêcher d'en manifester son étonnement.

— Cela n'a rien de surprenant, mademoiselle, dit Roger. J'ai toujours habité la com|)agne. Ue|)uis mon enfance j'ai eu à ma disposition, hiver comme été, le jardin de M. Dalbiégue, si bien qu'à moins d'être absolument indiffèrent à ce que j'avais sous les yeux, il m'était impossible de ne pas suivre avec intérêt les mille et une transformations de la nature.

— Je vous fais mon compliment, monsieur, car j'ai eu les mêmes facilités que vous et je ne vous cache pas que je n'en ai pas tiré grand prolit.

— Ah! c'est que notre situation est bien difféiente, mademoiselle. J'étais pauvre et j'avais besoin d'apprendre pour gagner ma vie plus tard, tandis que vous...

— Je suis riche, allez-vous dire, interrompit Antoinette. Eh bien ! non, monsieur, déirompez-vous, je ûe la suis pas. Savez-vous en quoi consiste la fortune de mon pèie?

— Jamais, madenaolselle, je ne me serais permis de jiousser l'indiscrétion jusqu'à...

— Il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur. Tout le monde sait que si mon pauvre père n'éiaU pas possédé de la monomanie de l'invention quand même, nous

erioûs riches, en effet; maison n'ignore pas davantage qu'il ne possède rien que

cette usine. Encore est-elle fort délabrée et aurait-elle besoin de réparations urgentes.

— C'est vrai, mademoiselle ; mais, dans l'état où elle est, elle n'en représente pas moins une fortune.

— A combien l'estimez- vous donc?

— Mais, mademoiselle... balbutia Roger hésitant.

— Oli ! parlez sans crainte, monsieur. Vous voyez que je ne me prive pas de dire la vérité.

— Eli bien! je crois qu'elle vaut au moins quatre cent mille francs.

— Ah ! c'est votre avis? fit .\nloinelte avec une visible satisfaction.

— Oui, mademoiselle. Elle en vaudrait cinq ou six cent mille si elle était en bon état...

— Je sai--, je sais... dit vivement la jeune fine, mais elle ne Test pas. Eh bien! monsieur, telle qu'elle est, mon père donnerait celte usine pour deux cent mille francô !

En (lisant ce^ mots, elle regarda hardiment en face Roger, qui demeurait littéralement j)élrilié de surprise.

— Vous paraissez très étonné de ce que je vous dis là, reprit Antoinette, et pourtant c'est l'exacte véiité, c'est mon père lui-môme, qui, plusieurs fois, m'en a fait l'aveu.

— Alors, je n'y co»Tiprends rien, mademoiselle.

— Il est vrai que je ne vous ai ji-as tout dit, continua la jeune fîlie, un peu troublée, si résolue qu'elle fût à aller jusqu'au bout.

— A la bonne heure! fit naïvement Roger.

Ils étaient as-^is sous une tonnelle que la vigne vierge, le jasmin et la clématite recouvraient d'une épaisse couche de verdure Quoiqu'il fît gi\and jour encore, ie soleil baissait à l'horizon; ses rayons avaient diminué d'intensité, de surte que la tonnelle éiait plongée maintenant dans une demi-obscurité, qui semblait provoquer les confidences.

Assis sur un de ces bancs renversés qui ornent actuellement tous les squares de Paris, Roger pouvait contempler de près la magnifique créature qui se trouvait à ses côtes. Sousla mousseline indiscrète qui recouvrait ses bras et ses épaules il apercevait mic peau fine, mate, satinée et la naissance d'une gorge blanche et ferme, dont la pose renversée d'Antoinette faisait saillir les splendeurs.

Si calme (jue fût Roger, d'ordinairOj il n'avait pas d'yeux pour ne pas voir: Il ne pouvait donc pas s'emj)êcher d'admirer la beauté de cette carnation, la voluptueuse richesse de cette nature plantmeuse, qui étalait devant lui avec une feinte naïveté tant d'inappréciables trésors! Antoineîte devinait tout ce qui se passait en lui, en vertu de ce don spécial que possèdent les femmes de tout voir sans rien regarder.

— Ah ! fit-elle en riant, toutes les médailles ont leur revers.

— Comment? demanda Roger.

— Oui. Celui qui prendrait l'usine de M. Voisin, pour deux cent mille francs, serait obligé de i)rendre sa fille par-dessus le marché.

— Ah ! je comprends ! fit Roger. En effet, la combinaison serait avantageuse à tous les titres pour l'acquéreur.

II croyait ne faire qu'un de ces compliments banals, tels qu'on en débite chaque jour à une jeune filie.

•— Vous trouvez? dit Antoinette en baissant les yeux.

— Assurément, mademoiselle. Il ne s'agit que d'avoir les deux cent mille francs.

— Oh ! ce n'est pas si difficile que vous paraissez le croire.

Roger la regarda. Que siguifiaient ces paroles? Klait-ce lui qu'elles concernaient?

— Il est toujours difficile à quelqu'un qui n'a rien de se procurer une somme de cette importiince, répliqua-t-il.

— Cela dépend, fit Antoinette.

— Sans doute. Il est certain qu'un homme dont les parents jouissent d'une assez belle fortune, et qui piésente par conséquent une <«rtaine surface, |)eut ù la rigueur, escompter l'avenir et se piocurer le- capital nécessaire; mais jiour celui qui n'a ni fortune, ni famille...

— Pour celui-là môme, insista la jeune fille, il y a le chapitre des ressom-ces imprévues.

Roger la regarda de nouveau. Décidément c'était bien à lui que s'adressaient ces propositions indirectes, puisque Antoinette semblait vouloir détruire une à une les objections qu'il soulevait.

— Mais, fii-il observer, qu'en tendez-vons par ressources imprévues?

— Oh! c'est à l'infini, répondit-elle; mais, si vous le permettez, prenons un exemple entre mille...

— Voyons..., dit curieusement Roger.

— Et tenez, parlons de l'aventure qui vous est arrivée il y a bientôt un an.

— Ah! celle du pendu...

— Précisément. Eh bien ! n'est-ce pas, dans la véritable acception du mot, ce que l'on peut appeler le chapitre des ressources imprévues?

— Oh ! tout à fait imprévues, c'est vrai.

— Vous voyez donc bien (jue ce n'est pas si difficile que vous le prétendiez tout à l'heure, car, si vous l'aviez voulu, vous aviez là deux cent mille francs qui vous tombaient du ciel.

— Oui, mais vous savez bien, mademoiselle, que j'ai repoussé celte fortune avec hoiieur.

— Pas définitivement, monsieur,

— Sans rémission, mademoiselle.

— Vous vous trom|)ez, monsieur Je connais à fond cette histoire et jtj sais quel a été son dénoûmenià celte é|)oque. Or, l'argent est encore entre jlcs mains du pjuquet; il ne doit s'en dessaisir (jue dans neuf jours, et d'ici-là vo-«; avez le temps de vous raviser. Le juge d'instruction vous l'a dit, souvenez- vousen bien.

— Je me le rappelle parfaitement, mademoiselle, mais rien ne me fera changer de résolulion.

Elle eut un mouvement de dépit imperceptible, assez prononcé pourtant pour que Roger s'en aperçût. Il n'avait au.:une raison pour se montrer brutal et grossier. Il essaya de la convaincre par d'autres arguments.

— D'ailleurs, reprit-il, alors même que je me raviserais, je ne pourrais prétendre qu'à la moitié de cette somme. Il est certain que Germain y a les mêmes droits que moi.

— Il y aurait matière à discussion, fit Antoinette. Je l'admets cependant ; mais je ne considère pas ce partage comme un obstable insurmontable. Cent mille francs, en beaux billets de banque, sont un chiffre bien capable de tenter un homme qui, comme mon père, est toujours à court d'argent. S'il se montrait trop rebelle, rien ne serait plus facile alors que de se procurer sur hypothèque le reste de la somme à laquelle il réduirait définitivement ses prétentions. Kn peu d'années, avec du travail et de l'économie, on rembourserait cet emprunt.

L'usine, vous le savez mieux que moi, rapporte tous les ans, si mal dirigée qu'elle soit et si incomplètement qu'elle fonctionne, une trentaine de mille francs nets; que serait-ce donc si elle tombait entre les mains d'un homme actif; laborieux, prudent, et qui ne s'occuperait absolument que de cette affaire?

A ces mots, elle s'arrêta, confuse et rougissante.

— Mais pardon, fit-elle. L'exemple que j'avais choisi au hasard m'a entraînée plus loin que je ne me le figurais moi-même.

Elle se leva et fit jouer son éventail.

— C'est que je m'étais animée ! dit-ello en se tournant vers Roger avec un sourire.

. Il est certain qu'elle était charmante ainsi. Ses joues s'étaient colorées, ses yeux brillaient du plus vif éclat et ïe corail de ses jolies lèvres tranchait sur le pur émail de ses dents blanches.

Roger lui-même était un peu troublé. Il ne pouvait plus douter de la vérité. Antoinette lui avait nettement proposé d'acheter l'usine et de devenir son mari. La situation devenait embarrassante. Sans doute la jeune fille ne jugea pas nécessaire de pousser plus avant ses séductions, et ne voulut pas exiger une réponse immédiate, car, pour rompre la conversation, elle s'écria :

— Si nous allions au devant de mon père ! Roger accepta la proposition avec empressement.

— Je suis à vos ordres, mademoiselle, dit-il.

Ils quittèrent la verte tonnelle, traversèrent le jardin et entrèrent dans la maison. Déjà Antoinette avait posé sur sa tête un coquet chapeau de paille d'Italie, garni de fleurs des champs, quand la porte s'ouvrit et M. Voisin arriva, tout essoufflé.

— Tiens ! nous allions au-devant de toi, lui dit sa fille.

— Pardonnez -moi, monsieur Roger, de vous avoir fait attendre si longtemps, balbutia M. Voisin, mais j'ai été retenu à Paris par des aff'aires importantes...

Donaei-iez-vous voire fille à un Uouimo tnrichi de cet argent? (Page 903.)

— Allons '' t:i!>le! inlerrompil Anloinclle. Ta l'excuseras plus lard Ksl-ce que loul le uiuthle ne te conuait pas bien ? 11 esl sept heures passées, M. Uoger doit mourir do laiiu...

Tout en .lisant ces mois, elle défaisait sou diapeiu et ouvrait la |torte de la salle à manger. Uoyer lui olliil sou biaS et prit place à ses côtés, eu face de M. Voisin.

1^2 me Liv. *^^

— A propos! dit le père d'Antoinette, j'ai rencontré dans le train M. Dalbrègue qui revenaii de Paris. Il paraît qu'il est définilivenisnt installé dans sa maison de campagne depuis une huitaine de jours. Le saviez-vous?

— Oui, M. Dalbrègue ma fait parvenir un mol il y a trois jours. Je suis même allé lui l'aire une visite aujourd'hui.

■^ Et vous ne l'avez pas trouvé, bien entendu? i^ Non, je n'ai vu i\ue iM"= Laurence.

^=- Sa fille, oui. Je ne l'ai pas vue depuis depuis dix-huit mois. Il paraît que c'est une fort jolie personne.

— En effet, monsit^ur. Elle est non-seulement une fort jolie personne, mais une jeune tille sage, réservée, digne en tous points de l'esiime et du respect de tous.

— Oh ! mais... fit Antoinette, vous en parlez avec «ne chaleur... Roger rougit légèrement.

— Je ne m'en cache pas, mademoiselle, j'ai pour elle une ambition sans bor- Bes, tout comme je suis dévoué, corps et âme, à. M. Dalbrègue. Je serais le plus ingrat des hommes, si je n'étais pas penéiré d'une profonde reconnaissance envers eeux qui m'ont comblé de leurs bienfaits.

— El vous parlez d'or, mon cher ami, dit M. Voisin, car si vous êtes aujourd'hui à même de gagner voire vie, c'est bien certainement à eux que vous le devez.

— Je ne saurais jamais le proclamer assez haut, continua Roger d'une voix forte.

*^ Et M"« Laurence vous a reçu? demanda Antoinette.

— Sans '^1 ou le, réjiondit Roger. Ne suis-je pas, après son père, je ne dirai pas son plus vieil ami, mais sa plus vieille connaissance? Ne l'ai-je pas vue naiire?

Antoinette ne répliqua pas, mais elle jeta sur le jeune commis un regard qui semiilail vouloir fouiller au fond de sa pensée.

Roger n'était pas homme k baisser les yeux pour si peu, <iuand il s'agissait de ses bienfaiteurs. Il sontinlce regard avec une si noble franchi.^e qu'Antoinette se déloui-na.

Le léger nnage^ qui avait obscurci son front, se dissipa du reste assez promptemenl. Elle se montra aimable, enjouée, prévenante envers son hôte autant qu'il est possible de l'être.

. Or, elle était charmante quand elle le voulait. Ses lectures lui avaient donné une expérience précoce, qu'elle savait dissimuler sous les apparences de la plus candide ingénuité.

Après le dîner, on revint vers la tonnelle, où le café était servi à côté d'une caisse d'excellents cigares.

M. Voisin, de son côLé, fut excessivement aimable envers son commis. De nouveau, il le félicita de son zèle et de son exactitude.

— Si ma nouvelle invention réassit, dit-il eu finissant, j'augmente vos appointements d'un tiers, mon cher monsieur, car jamais la place queje vous ai confiée n'a été si bien remplie.

Roger ne put réprimer un sourire. Il savait à quel résuJlot aboutissaient en général les inventions du vieux chercheur. Enfin, presque nécessairement, la conversation retomba sur l'aventure du pendu.

— Persisiez-voiis à refuser celte fortune ? demanda M. Voisin.

— Jusfju'à présent, oui, monsieur.

— Je conçois très bien le sentiment qui vous guide, répliqua son patron, mais je ne sais pas trop jusqu'à quel point, dans la situation où vous êtes, vou« ivez le droit de la refuser.

— Comment? fit Roger, tandis qu'Antoinette se penchait vivement en avant. En effet, elle n'espérait pas trouver à point nommé, auj)rès de son père, mi

auxiliaire si puissant.

— Oh ! je vous le dis comme je le pense, reprit M. Voisin. Vous ne savez pas ce que c'est que cent mille francs, mon pauvre ami ! Vous ne vous figurez pas ce qu'une pareille somme représente de travail, de luttes, de déboires ! Vous ne vous imaginez pas quel levier puissant un capital semblable représente dans l'industrie ! Or, vous n'avez rien. Vous êtes, pour ainsi dire, condamné à vivre éternellement dans la position subalterne que vous occupez. Tant que vous êtes garçon, ce n'est rien ; mais, si vous vous mariez, si vo-is avez de la famille, voyez quel tort immense vous faites à vos enfants ! Combien vous regretterez alors le scrupule qui vous arrête aujourd'hui ! En principe, il est très honorable, je ne dis pas non : mais il est puéril, croyez-moi, en raison des immenses satisfactions dont il vous prive. Aussi, sij'étaisà votie place, je vous avoue que j'hésiterais longtemps avant de sacrifier mon avenir à un sentiment un peu exagéré peut-être de probité.

— Lui aussi ! pensa Roger. Est-ce qu'il s'en'endrait avec sa fille? un homme comme lui ! Non. ce n'est pas possible !

Roger pouvait à bon droit s'étonner d'entendre tomber de telles paroles de la bouche de M. Voisin. La réputation du vieux manufa. turier était en efTel bien établie. Depuis trente ans qu'il habitait le pays et qu'il était à la tôle de son usine, tout le monde avait été à môme d'apprécier ses défauts et ses qualités. Or, on savait (jue le vieux chimiste était un rêveur, mais on savait aussi que c'était un parfait honnête homme. Ce qu'on lui reprochait le plus sévèrement dans son entourage, ce n'était pas précisément l'extrême versatilité de son esprit, ni même l'imprévoyance naïve avec la.iuelle il avait dissipé tout ce qu'il avait gagné, c'était la faiblesse impardonnable quil avait montrée envers sa fille.

L'ignorance d'Antoinette était un fait avéré pourtous ceux qui l'avaient approchée. Paimi f-eux-là se trouvaient nécessairement des observateurs qui, ne s'arrôlant pas à la superficie et ne se fiant pas aux apparences, l'avaient étudiée de près et avaient été effrayés des instincts qui se révélaient en elle. Sans parler de sa légèreté, de sa coquetterie, elle était avec les hommes en général d'une familiarité souvent embariassaiile, et laissait échapper des mois si étian^es (ju'on se demandait s'ils étaient le résultat d'une perversité précoce ou d'une candeur poussée à la limite de l'invraisemblable. Il est vrai qu'elle avait perdu sa mère

dès sa jilus tendre enfance et que rien au monde ne peut remplacer une mère; mais combien d'autres jeunes filles avaient élé dans la même situation qu'elle et, grâce à la vigilance paternelle, au choix des maîtres qu'elles avaient eus, étaient restées de sim|)les et gracieuses personnes !

— Et tenez, disait-on à ce sujet, voyez la fille de M. Dalbrègue. N'a-t-elle pas été élevée absolument dans les mêmes conditions? Comme Anioinelte, n'a-telle pas perdu sa mère à l'âge de trois ou quatre ans? Y a-t-il cependant une jeune lille plus modeste et plus accomplie?

L'exemple était concluant. Aussi foutes les riches familles d'alentour recherchaient Laurence; aucune ne recevait Antoinette.

M. Voisin s'en était bien aperçu. Muis le mal était sans remède. Qu'y faire d'abord? Un père n'a-t-il pas pour son unique enfant toutes les indulgences? Ne s'aveugle-t-il pas sur ses imperfections tout autant que sur ses qualités? Plus que personne, le vieux chimiste devait former les yeux. Toujours perdu dans les nuages, il voyait à peine ce qui choquait les autres et ne s'inquiétait pas de la solitude au sein de laquelle vivait sa fille. C'était avec les yeux de la foi qu'il admirait Antoinette, et l'on sait que la foi exclut le raisonnement et la discussion. Comment en vouloir à ce malheureux père d'une faute dont il n'avait pas conscience? 11 était distrait, crédule, faible, sans doute, mais tenait-il scrupuleusement les engagements qu'il avait pris? Oui. L'avait-on jamais entendu dire du mal de qui que ce fût? Non. La fable de Lafonlaine, qui fait tomber l'astrologue au fond d'un puits, ne dit pas qu'il fût un malhonnête homme.

Aussi Roger hésitait. Si les projiositions d'Antoinette ne l'avaient pas ébranlé, les paroles de M. Voisin lui donnaient fort à penser. Vers dix heures du soir, il se retira. Antoinette l'accompagna jusqu'à la porte.

— Vous voyez que je ne suis pas seule de mon avis, lui dit-elle à demi-voix. Rogerne répondit pas. Il s'inclina profondément et s'éloigna.

— Parbleu ! je le sais bien qu'elle n'est pas seule de son avis, se disait-il en regagnant son logement. Assez d'autres pet sonnes m'ont répété la même chose, depuis bientôt un an, sans parler de ceux qui m'ont traité d'imbécile, de crétin et d'idiot. Auquel croire ? Est-ce que décidément je ferais une sottise?

11 fit quelques pas avant de répondre au point d'interrogation qui teiiainait son monologue ; puis, s'arrêtant brusquement :

— Non, non, mille fois non! s'écria-t-il. Tout mon être se révolte à la pensée de réclamer cette fortune. Je ne le ferai pa

Il rentra chez lui, un peu plus calme. Pourtant, en dépit de la résolution dans laquelle il venait de s'affermir, les propositions singulières d'Antoinette se représentaient à sa pensée.

— Quels mot'fs la font agir? se demandait-il. Est-ce qu'elle a du goût pour moi? N'obéit-elle qu'à un simple calcul, et me juge-t-elle seulement, plus qu'un autre, capable de lui donner la fortune? Que m'importe après tout? Je ne l'aime pas, je ne l'aimerai jamais. D'aucune façon ce mariage ne peut donc s'accomplir. Ah! si c'était...

Il n'osa pas achever sa phrase.

— Je SUIS fou! murmura-t-il en haussint les épaules. N'y pensons plus.

Le lendemain, il avait repris ses occupations. La semaine se passa sans incident. Le samedi soir, une heure avant qu'il quittât son bureau, il vit entrer M. Dalhrôgue. Il se leva précipitamment pour lui offrir un siège.

— Ne te déranges pas, lui dit M. Dalbrègue, je ne m'arrête pas. En passant avec ma fille devant Tusime, je me suis rappelé que c'était demain dimanche et que tu étais libre ce jour-là. J'ai pensé que, si tu n'avais rien de mieux à faire, tu ne serais pas fâché devenir passer la journée à la maison...

— Comment ! s'écria vivement Roger. Pouvez-vous croire, monsieur, que je ne déclinerais pas toute autre invitation, pour accepter celle que vous me faites l'honneur de m'adresser !

— C'est précisément ce que je n'entends pas. Es-tu libre ou non?

— Libre comme l'air, monsieur.

-— Alors, c'est dit, fit Dalbrègue en lui tendant la main. A demain. Et souviens-toi que nous déjeunons à onze heures.

Quoi qu'il fît pour s'opposer à ce que Roger quittât son bureau, celui-ci voulut absolument l'accompagner jusqu'à sa voiture.

Laurence y était.

— Venez-vous demain ? lui cria-t-elle, dès qu'elle l'aperçut.

— Oui, mademoiselle.

— A la bonne heure ! fit-elle en lui envoyant de sa main finement gantée un petit salut amical. Pas trop tard, surtout I

M. Dalbrègue avait repris sa place et la voiture était déjà loin, que Roger la suivait encore du regard. Enfin disparut, derrière un rideau d'arbres, le long voile de gaze blanche qui flottait sur le chapeau de Laurence. Roger poussa un long soupir et rentra.

Le lendemain, à dix heures et demie, il se présentait chez M. Dalbrègue. Laurence était seule dans le salon, quand le domesti(|ue introduisit Roger.

Ce salon était une idée de Laurence. Il formait une vaste rotonde, percée de cinq lirges fenêtres, devant chacune desquelles se trouvait une jardinière garnie de fleurs, qu'on renouvelait toutes les semaines.

De cette vaste pièce, que Laurence avait fait construire perpendiculairement à la maison, on apercevait le jardin tout entier, jardin qui ne mesurait pas moins d'un hectare, et dont, par suite de l'habile disposition des massifs qui le compo* Baient, on n'apercevait pas la fin. Grâce à ce trompe-l'œil, on pouvait se croire au milieu d'une immense propnéié et jouir de tous le» côtés à la fois des fleurs et de la verdure qui servaient de cadre à la rotonde.

Cette pièce, entièrement tendue de perse blanche à grands ramages, et toute remplie du parfum des fleurs, était d'une fraîcheur exquise. C'était celle qu'affectionnait Laurence. C'était là qu'elle recevait ses amis, de préférence à l'autre salon, beaucoup plus richement meublé, mais infiniment moins coquet et moins gai que ce petit jardin d'hiver. En voyant entrer Roger, elle lui tendit franchement la main.

— Tiens ! M. Dalbrègue n'est p: s là ? fit Ro^er.

— Non, il a été un peu indisposé celte nuit, mais je l'ai vu tout à l'heure ; il Ta un peu mii-iix, je l'atlends.

— Qu'a-t-il donc ?

— Je ne sais, mais cet hiver, je vous l'ai dit, il a eu presque constamment des pesanteurs, des somnolences, dont rien ne pouvait triompher. J'ai fait venir le docteur, je l'ai interrogé ; il ne m'a pas répondu, mais j'ai lu sur son visage une inquié'ude qui ne me présage rien de bon.

— Que dites-vous ! s'écria Roger très agité.

— Je dis que j'ai peur.

— De quoi ?

— Je n'en sais rien, mais j'ai peur.

— Espérons que vos craintes ne se réaliseront pas, mademoiselle... Et tenez... U preuve, c'est que voici M. Dalbrègue en personne.

En effet, la porte du salon s'ouvrit et M. Dalbrègue parut ; mais Roger remarqua immédiatement combien la démarche du vieillard otait lente et son pas pesant.

— Ah ! te voilà, mon garçon, dit-il a Roger, qui s'avançait lestement à sa rencontre. Tu es arrivé à propos, ma foi ! Donne-moi ton bias. Je veux prendre un peu l'air avant le déjeuner, et je ne sais comment cela so fait, je n'ai pas de jambes.

Roger s'empara de son bras et lui servit de guide.

— A la bonne heure ! fit M. Dalbrègue qui pesa de tout son poids sur ce robuste point d'appui, voilà un bras comme il m'en faudrait un !

— Mais il est tout à votre service, monsieur, dit Roger.

— Tu plaisantes, sans doute ? Et tes occupations ?

— Je les quitterai.

— Ne l'en avise pas ou je te donne ma malédiction, riposta gaiement le vieillard. Ne faut-il pas que tu gagnes ta vie ?

— Et croyez-vous que ce ne serait pas la gagner que de la consacrer à mon bienfaiteur ?

— Ton bienfaiteur ! Voilà un bien gros mot pour an peu de latin et de français que je t'ai fait apprendre...

— Sans compter vingt années de ionicitude paternelle, ajouta Roger.

— Nïmporle. Je te défends de quitter M. Voisin, dit M. Dalbrègue. Il se tourna vers Laurence.

— C'est que ce maudit garnement-là serait capable de le faire comme il le dit, vois-tu, reprit-il. Il a une volonté... lu ne t'en fais fais pas une idée. Ainsi, cette histoire de pendu... je gagerais qu'il est toujours aussi entêté et qu'il ne veut pas...

— Et vous gagneriez, monsieur Dalbrègue, fit Roger.

— C'est donc vrai ? tu persistes à repousser celte fortune ?

— Tu as tort, mon garçon, tu as tort

— Quoi? vous aussi ! s'écria Roger.

— Comment, moi aussi ! On t'a donc déjà dit que tu avais tort ?

— Ceal fois, monsieur. Dimanche dernier encore, M. Voisin, chez qui je dînais....

— Eh bien ! pourquoi ne Técoutes-tu pas ? Il est de bon conseil, M. Voisin ; non pas pour lui, mais pour les autres. Il est certain qu'avec cette fortune, tu pourrais l'établir. Le marier...

— Voyons, séiieusemeut, interrompit Roger en le regardant en face, est-c« votre avis ?

— Ceruiiiiement.

— Suit ! J'agirai comme vous me le conseillerez, jo vous le jure ! si vous me promettez de répondre franchement à la question que je vais vous poser...

— Je t'en donne ma parole.

— Je ne suis plus Roger de Montmaury, et vous n'êtes plus M. Dalbrègue, dit le jeune commis Je suis M. X... et vous ôies M. Z... Eh bien ! répondez, monsieur Z.. Si M. X .. vous demandait la main de votre fille, la donnenez-vous à un homme enrichi de cet argent, si laciiement gagné, que vous m'engagez à revendiquer?

— Oli ! non, se défendit vivement M. Dalbrègue ; mais il ne s'agit pas de moi...

— Et puuiquoi voudriez-vous qu'un autre lut moins scrupuleux que vous, ou que je prisse la liiledu premier venu? Non. Vous avez prononcé, cher et vénéré bienfaiteur. N'en parlons plus, je vous en conjure.

— Mais, mon ami...

— Allons, pèie, interrompit Laurence en lui coupant la parole avec un baiser, tu as passé ton hiver à me dire ijuc Rogei' se oonduisailen honnête homme. Pourquoi veux-tu lui persuader le contraire maintenant ?

M. Dalbrègue se mit à rire.

— Décidément, fit-il, on a toujours toit de pailer devant les petites filles. Roger adressa a Laurence un regard de profonde reconnaissance.

LE MARlÂiiB

Depuis ce mompnt, jusqu'au jour indiqué par le juge d'Instruction pour la délivrance détiiiiiivi- (lu legs du pendu, Roger n'eut plus un instant de faiblesse ou d'hésitation. Malgré les plus actives démarches, malgré la publicité que les journaux avaient donnée à ce suicide le |)aiqiiel n'avaii pu découvrir le nom de ce malheureux, et personne ne s'était présenté pour revendiquer sa succession.

Conformément au testament qu'il avait fait, on délivra donc les deux ceni mille francs qu'il avait laissés à celui qui les avait trouvés, c'est-à-dire à Germain Cassut. Roger, qui avait été mandé à Versailles par lettre spéciale du magislrot, persista dans la résolution qu'il avait prise dès le premier jour. Et, comme sa jirésence était nécessaire pour l'accomplissement de certaines formalités, il assista à la délivrance du legs, signa le procès-verbal qui fut rédigé à celte occasion ei vit Germain emporter triomphalement la somme qu'il convoitait depuis si longtemps.

Quand il eut en sa possession cette 'volumineuse liasse de billets de banque, il s'en alla, sans adresser un mot ni un regard à Roger, qui pourtant méritait bien un remerciement. Et non-seulement il ne le remercia pas, mais le lendemain il changea complètement de manières à son égard. C'est tout simple, il n'avait plus rien à obtenir de lui.

Si, pendant le cours de cette interminable année, il s'était montré doux, poli, presque prévenant envers Monlmaury, c'était dans la crainte que celui-ci ne se ravisât. Aujourd'hui qu'il n'avait plus à redouter ce terrible dénoûment, il redevenait tel qu'on l'a vu dès les premières pages de ce récit : jaloux, haineux, vindicatif, irritable au dernier degré En efifel, depuis que Germain avait touclié cette somme inespérée, un revirement subit s'était fait dans l'opinion publicpie. Si quelques rares esprits pratiques conlinuaienl à donner tort à Roger, le plus grand nombre, les femmes principalement, exaltaient au contraire le désintéressement dont il avait fait preuve et la délicatesse avec laquelle il avait agi. '

A son tour, Germain, du jour oîi il était devenu riche, avait fait des jaloux et des envieux de ceux-là mêmes qui se disaient autrefois ses amis. On s'attendait à ce qu'il quittât l'usine, à ce qu'il dissipât en orgies une bonne partie de la somme qu'il avait touchée. Aussi ful-ou très étonné d'apprendre qu'après avoir versé à la Banque les deux cent mille francs qu il venait de toucher, Germain avait repris chez M. Voisin son poste de simple contre-maître et continuait à en remplir les fonctions.

On eut bientôt l'explication de cet incompréhensible phénomène. Germain qui, pendant toute l'année, n'avait pas caché l'admiration profonde que lui inspirait Antoinette, alla demander à M. Voisin la main de sa fllle. Le vieux chimiste fui un peu surpris, un peu froissé même d'une telle hardiesse. Cependant, il ne s'en ormalisd pas trop ouvertement. 11 se contenta de répondre qu'il en parlerait à sa fille et que, suivant ce qu'elle déciderait, il verrait ce qu'il aurait à faire. Kieo. n'était plus évasif qu'une réponse seinl)lable. Pourtant ce n'était pas un rems catégorique. Germain n'espérait pas de sa première démarche un si heureux résultat. Aussi ne perdil-il pas courage. Plus que jamais assidu à l'usine, il commença à s'occuper d'une foule de menus détails qu'il négligeait autrefois. D'ores et déjà on aurait dit que l'usine lui appartenait. Jamais surveillance plus active n'avait été exercée, depuis trente ans que M. Voisin était propriétaire de la fabrique.

Enfermé dans le cabinet vitré qui lui avait été assigné, Roger assistait en àourianlau développement, chaque jour croissant, de cette vaniteuse importanc

Vous ne m'avez donc pas comprise? (Page 068.)

Ils ne se parlaient plus du tout. Quand Germain avait quelque chose à transmettre à Roger, c'était maiulenanl par l'intermédiaire d'un de ses ouvriers qu'il le faisait.

Huit jours se passèrent. Cassut n'avait pas reçu de M. Voisin la réponse qu'il attendait. Il revint à la charge, très nettement cette fois.

— J'ai vingt-sept ans, dil-il à son patron, il est temps de m'établir et de nio

h2>«Liv. . r'I

marier. Si donc vous ne voulez pas faire droit ù ma requête dans un délai de huit jours, je vous prierai de pourvoir à mon remplacement, afin que je puisse chercher ailleurs.

Il n'y avait plus moyen de reculer.

M. Voisin, qui n'avait pas dit un mot h. sa fille des prétentions de Cassut, les lui soumit le jour même.

Antoinette l'avait certainement prévu, car elle ne sourcilla pas.

Son père, qui s'attendait à des indignations superbes, fut un peu étonné da calme avec lequel elle accueillit ces ouvertures.

Antoinette eut un petit sourire de pitié.

— Il y a près d'un an, dit-elle, que M. Cassut y a songé. -• Comment le sais-tu? Il te l'a donc dit?

— Par exemple! dit fièrement la jeune fille. Non, reprit-elle d'un ton débonnaire, mais, à la façon dont il me dévorait des yeux, ce n'était pas difficile à deviner.

— Comment, il s'est permis... Et tu ne m'en as pas ouvert la bouche !

— A quoi bon? M. Cassut était un excellent contre-maître, disais-tu. Pourquoi donc t'aurais-je privé de ses utiles services? Je ne suis plus retournée à l'atelier, Yoilà tout.

— En efifet, c'était le plus sage; mais aujourd'hui, que com])tes-tu faire?

— Ma foi ! je n'en sais trop rien. Et loi?

— Moi ! je t'avoue que je suis très embarrassé et que je ne déciderai rien que de ton consentement.

— Je l'espère bien, mais enfin qu'en penses-tu? demanda la jeune fille.

— Dame!... que veux-tu? c'est assez délicat... balbutia M. Voisin. Il est certain que, daiis la position où je me trouve, je ne mettrai pas facilement la main sur un gendre possédant deux cent mille francs comptant.

— En effet, c'est un oiseau rare, n'est-ce pas?

— Très rare, mon enfant. Réfléchis ausssi que ce Germain, pour s'élever jusqu*à toi, est probablement disposé d'avance à tous les sacrifices, que si je lui donne ta main et si je lui cède mon usine, il abandonnera vraisemblablement la totalité de cette somme...

— A tes yeux, un tel mariage serait donc une bonne affiiire?

— Oui, s'il n'y avait pas comme contre-partie l'indignité et la naissance obscure de ce Cassut...

— Mais, en dehors de cela, le juges-tu capable de bien diriger la fabrique, d'arriver rapidement à la fortune?

— Sous ce rapport-là, je dois lui rendre justice : il connaît admirablement la manipulation de tous les produits. A présent, ferait-il fortune? C'est une autre question. Je suis persuadé qu'il y parviendrait rapidement s'il continuait à bien s'occuper de son affaire. Dans tous les cas, tu n'as rien à craindre. Si j'avais à ma disposition le capital qu'il est prêta verser, je te ferais millionnaire en moins^ d'im au...

— Ouï,' je sais, interrompit Antoinette, qui avait écouté un peu tiislraitement ■ces dernières' explications. C'est ce capital qui te séduit surtout, conviens-en.

— Je ne m'en cache pas.

— Et n'y a-til pas d'autre moyen de te le procurer?

— Je n'en connais pas.

— Cependant, lorsque nous avons causé dernièrement de tes affaires, tu m'asiMrais que ta fabrique n'était giévée d'aucune hypothèque.

— C'est la vérité.

— Eh bien! ne pourrais-tu pas emprunter deux cent mille francs sur ton usine?

— Oui, maïs je ne !e veux pas.

— Pourquoi?

— Parce que si j'ai été malheureux jusqu'ici dans les spéculations que j'ai tentées en dehors de mon industrie, j'ai tenu du moins h te conserver intacte cette plus grosse part de ma fortune.

— Et je t'en remercie, mon bon père.

— Or, poursuivit M. Voisin, ce n'est pas à mon âge que j'irais emprunter une somme semblable. Tu ne sais donc pas qu'en nous réduisant au strict nécessaire, c'est-à-dire en ne dépensant pas plus de douze ou quinze mille par an, il me faudrait près de vingt ans pour rembourser le capital et en servir les intérêts! Et j'ai soixante ans passés, ma chère enfant!

— Bon, mais si tu avais vingt-cinq ans, si l'avenir t'appartenait encore, hésileras-tu, dans un cas urgent, à hypothéquer ta fabrique?

— J'hésiterais toujours; mais enfin, s'il y avait urgence...

— Tu le ferais?

— A vingt-cinq ans que ne ferait-on pas!

— Bien, dit Antoinette pensive, c'est tout ce que je voulais savoir.

— Mais dans quel but...

— Je te le dirai plus tard. C'est une idée à moi, que je poursuis, que je mûris,

— Ilàte-toi, .alors, rar Germain ne m'a donné que huit jours...

— Oh! d'ici-là, je saurai à quoi m'en tenir, fit Antoinette.

— A la bonne heure! sans cela Câssut serait capable de nous brûler la politesse...

— Qu'il fasse ce que bon lui semblera!

— Et de nous quitter, ajouta M. Voisin.

— Qu'il nous quitte! dit la jeune fille avec humeur, en se retirant.

M. Voisin la regarde disparaître, un peu déconcerté par cette brusque sortie.

— Il est certain, murmura-t-il, que ce M. Cassut n'est pas le gendre que j'aurais rêvé; mais deux cent mille francs! Que de choses je ferais si j'avais deux cent mille francs!...

Du jour où Antoinette avait eu avec son père cette conversation, elle était devenue presque invisible. A peine traversait-elle cinq ou six fois le jardin, aprô» déjeuner, pour prendre un peu d'exercice. Encore élail-elle rêveuse et préoccupée. Puis elle remontait dans sa chambre, s'asseyait devant sa table et alignait

968 l'E SECRET D'OR

des chiffres sur le papier, en consultant de temps à autre un livre qu'elle avail ouvert devant elle.

Un tel changement dans les habitudes turbulentes de sa maîtresse avait fort étonné Rose. Elle eut la curiosité de voir quel était le livre qui absorbait si fort l'attention de la jeune fille. C'était un traité d'arithmétique, et les chapitres traitant de la multiplication et de la division étaient tachés d'encre toute fraîche. Que pouvait donc bien multiplier ou diviser Antoinette? D'où lui venait cette passion subite pour une science qu'elle avait jusqu'alors si dédaigneusement traitée?

Rose n'était pas au bout de ses étonnements. Un matin, sa maîtresse lui donna: l'ordre de lui acheter un bonnet de linge excessivement simple. Le temps était sombre et couvert de nuages menaçants. En effet, vers une heure de l'aprèsmidi, commença à tomber une de ces petites pluies fines et drues qui durent quelquefois vingt-quatre heures.

Le soir, à neuf heures, il faisait un temps abominable. De gros nuages, poussés par un vent du Sud-Ouest, couraient au-dessus des arbres, dont les branches se balançaient bruyamment. D'immenses flaques cTeau, dans lesquelles crépitait la pluie, couvraient le chemin et reflétaient çà et là les pâles lumières des boutiques et des maisons voisines. Roger était rentré après son dîner et lisail. Vers neuf heures du soir, au momentoù il allait fermer le livre qu'il parcourait, il entendit du bruit dans le petit escalier qui conduisait à sa chambre. Il prètfi l'oreille. C était un pas léger, un pas de femme assurément, car le long des murs il entendait le frôlement des jupons. Au même instant on frappa discrètement à sa porte.

— Qui est-là? demanda-t-il.

— C'est moi, répondit timidement une voix de femme. Roger ne reconnut pas le timbre de cette voix.

— Qui diable peut venir chez moi par un temps pareil? se dem^andait-il?

Il ouvrit et aperçut une femme, coiffée d'un bonnet de linge, la tête enveloppée d'un châle épais, qui lui cachait tout Je bas du visage.. Dès que la porte se fut refermée, cette femme laissa tomber son châle, ôta son bonnet, et Roger reconnut... Antoinette !...

Elle jeta ces objets au hasard, sur le premier meuble qui se trouva à sa portée, et, se croisant les bras devant Roger, sans lui donner le temps de se remettre de la surprime qu'il épror.vait :

— Vous ne m"avez donc pas comprise? lui dit-elle.

— Non... mademoiselle... balbutia le jeune commis stupéfait. Assurément, de ces deux, personnages qui selrcuv;iienten présence, à pareille

heure et dans un endroit semblable, celui qui aurait dû être le plus embarrassé était Antoinette. Il n'en était rien pourlant. Elle regardait Roger en face, avec une hardiesse effrayante, tandis qu'il baissait les yeux et ne savait quelle contenance garder.

Ce n'était pas sans une certaine hésilalion, cependant, qu'elle s'étuil résolue à celte démarche décisive; mais le temps pressait. Demain, il faudrait rendre réponse il Germain, et Roger n'avait pas donné signe de vie! Repoussai(-il défini-

tiveraentiesproposilions d'Antoinette? N'avait-il pas compris ce qu^elle lui avait offert? Ce fut à cette dei-nière hypolhèse qu'elle s'arrêta, ne pouvant s'imaginer qu'un pauvre diable comme Monlmauiy repoussai des offres si brillantes et refusât d'éjjouser une femme si universellement admirée.

Voulant avoir avec lui une explication définitive, elle s'informa de son adresse et entreprit d'aller le trouver. Seulement, elle ne voulait pns être reconnue. Le ciel sembla favoriser ses projets. Le te'mps, qui avait été splendide depuis trois semaines, changea tout à coup ; la lune, les étoiles, disparurent derrière une couche épaisse de nuages floconneux, et la pîuie se mit à tomber avec un acharnement capable de désarçonner les plus intrépides promeneurs. Loin d'effrayer Anloinelle, ces circonstances servaient trop bien ses projets pour qu'elle ne s'empressât pas de les mettre à profU. Jetant sur ses magnifiques cheveux noirs un petit bonnet de linge, retroussant jusqu'à la ceinlure sa robe de soie, elle enveloppa sa tête d'un châle, dont elle croisa les ^ans sur le bas de son visage, et plaça Rose en faction à la porte de sa chambre

— Si par hasard mon père me faisait demander, ecommanda-t-elie, tu lui diras que je suis couchée, malade, et que j'ai formellement défendu l'entrée de ma chambre.

— Et s'il insiste? fit Rose.

— Prends la clef dans ta poche, et dis-lui que je me suis enfermée à double tour.

— Mais il me demandera ce que je fais là.

— Tu répondras que je t'ai donné l'ordre d'attendre jusqu'à minuil, pour le cas où j'aurais besoin de toi.

Elle avait réponse à tout. Au besoin, elle aurait inventé, pour se disculper, de bien autres mensonges ! Elle pailit donc, sinon complètement tranquille, bien décidée du moins à ne reculei' devant aucun obstacle. Fort heureusement, elle connaissait chacune des maisons de ce pays, où elle avait été élevée ; sans cela, par cette nuit sombre et humide, elle n'aurait jamais pu trouver le logement qu'habitait Rogei-.

Tout lui était propice. Elle ne rencontra pas âme qui vive et pénétra sans encombre dans la ciiambre de Montmaury Quand elle le vit si ti'oublé par cette visite inattendue, elle en eut pitié. Il n'avait pas compris ! C'était bien ce qu'elle espérait.

— Voyons, repril-elle, remettez-vous et expliquons-nous. J'admets jusqu'à un certain point, bien que je ne partage pas vos scrupules, que vous ayez refusé une fortune qui, à mou sens, vous appartenait très légitimement; mais ce n'était pas une raison pour disparaître ainsi que vous l'avez fait. Vous auriez dû me dire, au moins dès le principe, (jue voire résolution était inébranlable.

— Mais je vous l'ai dit, mademoiselle, ré|)ondii Roger.

— Sans doute. Seulement je m'étais imaginé qu'en raison des motifs que j'avais fait valoir — et parmi lesquels j'occui)ais une large place, ajouta-t-elle en rougissant légèrement, — vous reviendriez sur cette décision. Je le croyais d'au-

tant plus que mon père, lui-même, vous avait engagé devant moi à accepter celle fortune.

— C'est ce qui m'a fait hésiter un instant, mademoiselle, je ne vous le cache

pas,

— Ah ! que n'avez-vous cédé jusqu'au bout, monsieur ! fit Antoinette avec un soupir; car vous ne savez pas ce qui arrive...

— Non, mademoiselle.

— Vous pensez bien que je ne'serais pas chez vous, à pareille heure, si je n'y avais pas été poussée par la force des événements. Je n'ignore pas que ce n'est guère la place d'une jeune fille comme moi. Je ne me dissimule pas davantage que beaucoup d'autres auraient reculé devant une semblable démarche, mais je suis de celles qui ont tous les courages.

— Je vous en sais un gré infini, mademoiselle, répondit Roger; mais quels sont les événement; auxquels vous faites allusion?

— M. Germain Cassut m'a demandée deux fois en mariage depuis quinze jours monsieur !

— Je m'en doutais, fit Roger. Depuis qu'il est à la tête de ses deux cent mille francs, il affecte des airs de supériorité tout à fait comiques. 11 parcourt la fabrique en tous sens, examine les machines, fait sonner les cuves, sonde les murs, interroge à gauche, à droite, fait en un mot tout ce qu'il peut pour laisser croire aux ouvriers qu'il va acheter l'usine de M. Voisin.

— Et i! a raison, monsieur, car mon père, ébloui par ce chiffre magique, est tout disposé à la lui céder. Je n'ai qu'un mot à dire et la chose est faite.

— Et vous ne voulez pas le dire ?

— Pas encore. C'est pour cela que je suis venue vous trouver. Il est certain que Germain est en ce moment, el grâce à vous, dans une très enviable situation, pécuniairement parlant, mais il n'a que cela pour lui, le malheureux! Il est laid, commun, brutal... Et puis, s'appeler madame Cassut ! franchement, ce n'est pas tentant. J'aimerais mieux un autre nom... le vôtre par exemple.

— Le mien ! fil Roger étonné.

— Oui, il sonne mieux à l'oreille. En outre, sans vous flatter, vous êtes infiniment mieux que lui sous tous les rapports Non-seulement vous êtes doué -d'un physique agréable, mais vous avez reçu une éducation soignée, vous avez de la tenue, vous représentez un tout autre personnage que celui que vous êtes réellement, et je suis convaincue que si vous achetiez l'usine de mon père...

— Mais avec quoi l'achèterais-je, interrompit Roger, puisque je n'ai rien?

— S'il n'y avait pas moyen de le faire, je ne serais pas là, répliqua vivement Antoinette. Vous pensez bien qu'à la suite de la demande formée par Germain j'ai longuement interrogé mon père. Or, il convient qu'à son âge il n'emprunterait pas deux cent mille francs, mais il avoue que s'il avait vingt-cinq ans, il n"hésiterait pas à le faire dans un cas urgent. Or, vous avez vingt-cinq ans, le cas est urgent, décidez-vous.

Roger, trè* embaj-rassô, ne répondait pas.

— Remarquez, poursuivit Antoinètle, que je ne viens pas ici, à la légère, vous proposer une' affaire onéreuse ou un mariage désavantageux. Je n'ai pas à me faire valoir, moi, vous savez qui je suis ; mais, au i)Oint de vue de l'affaire ellemême, je suis prête à détruire, cliiffres en main, toutes les objections que vous pouiriez élever. Vous ne vous figurez pas ce que j'ai travaillé depuis six jours pour réaliser de tels prodiges! Aussi, permetLez-moi de vous soumellre le résultat de mes calculs.

— Mais, mademoiselle..., répliqua timidement Roger.

— Laissez-moi aller jusqu'au bout, interrompit la jeune fille, et vous verrez. Il est évident que l'usine de mon père, en y faisant les réparations indispensables, dirigée comme elle le sei'ail par vous, peut rjpporler aisément tous les ans dix mille francs de plus qu'elle ne donne actuellement. Je ne vous parle pas du déveloj)pement considérable qu'elle peut prendre plus tard sous rimi)ulsion de votre intelligence, c'est incalculable. Ces dix mille francs de plus-value paieront et au delà les intérêts des deux cent mille francs que vous empiunterez. Reste alors trente mille francs. Affectez-en vingt mille au reinbouisemont annuel de la créance, il en restera dix mille poui' se nourrir, s'habiller, se cliauffer et s'éclairer, puisque le logement de son propriétaire fait partie de l'usiue ellemême. Or, avec dix mille francs par an, ne peut-on ()as vivre convenablement? D'autant plus convenablement qu'en amortissant tous les ans le chiffre de l'hypothètpre, vous diminuez en proportion égale la somme des intérêts à servir, et que vous pouvez appliquer le bénéfice qui en résulte, soit à nos besoins personnels, soit à l'amélioralion de la fabrique. Est-ce vrai?

— C'est parlai temo'nt exact, répondit-il.

— Eh bien ! sur les deux cent mille francs que vous emprunterez, consacrezen trente, quarante mille, s'il le faut, aux réparations, et je me chai'ge d'obtenir le consentement de mon père, moyennant cent cinquante mille francs nets. Et non-seulement vous airrez une position indéj)endaiite, un avenir assuré, une femme qui vous sera aveuglément dévouée; mais vous aurez la satisfaction d'humilier ce Germain Cassut, qiïi se croit iiTésistible, depuis qu'il a quelques écus dans sa poche. Répondez : le voulez-vous?

— Mademoiselle, fit gravement Roger, je suis réellement confus des bontés que vous me témoignez et de la peine que vous avez prise, mais il m'est impossible d'accepter.

~ Pouiquoi? demanda Antoinette interdite.

— Parce que je ne me sens pas le courage d'entrei)rendre une affaire aussi lourde que celle-là.

— Ce n'est pas sérieux, dit la jeune fille dont les joues pâlissaient. Comment ! je vous ap])orte quatre cent mille francs, et vous les refusez ! Oui, sur ces quatre cent mille fi-ancs, il y a un em|)runt considérable à fair-e, mais il n'en reste pas moins la moitié, bien liquide. Deux cent mille francs!

— Oh ! je ne discute pas les chiffres, mademoiselle. Je reconnais qu'ils soal parfaitement exacts; mais, je vous le répète, je ne me sens pas de taille à braver les évenlualitésd'uue telle iiosition.

— Vous! avec voire intelligence et vos vingt-six ans?

— Eli! mademoiselle, on a beau être intelligent, on peut se tromper. On a beau être jeune, on n'est pas immortel. Voyez M. Voisin, il est certainement intelligent. Eh bien ! après trente ans d'un labeur surhumain, le voilà pour ainsi dire aussi pauvre qu'il l'était quand il a commencé.

Mais vous savez bien que mon père n'a malheureusement pas toute sa

raison. Sa folie est douce, certainement. Je ne l'en aime et ne l'en respecte pas moins, quoiqu'il ait gaspillé cinq ou six cent mille francs depuis trente ans ; mais il n'est pas douteux qu'il soit fou. Sa folie a un nom : la monomanie. Il a la monomanie de l'invention. 6i^

— Je l'admets avec vous, mademoiselle; mais qui sait si je n'aurai pas iin autre travers? Enfin, si j'ai le bonheur d'échapper à ce fléau, qui sait si je vivrai assez longtemps i)Our payer la dette que j'aurai contractée?

- — Non, fit Antoinette avec force, ce ne sont pas des objections que vous soulevez. Vous avez d'autres raisons pour refuser mes propositions, des raisons que vous ne voulez pas dire...

— Je vous assure, mademoiselle...

- — C'est impossible, monsieur, vous ne me convaincrez pas. Bien certainemeni, vous avez une ariière-pensée. Laquelle? Je ne |)uis me le figurer. J'ai beau être jeune, manquer d'expérience, vous ne me ferez jamais croire qu'un jeune homme, dans votre siluation, refuse dépouser une femme comme moi, quand suitout cette femme lui apporte une fortune.

Antoinette sétail animée en prononçant ces dernières paroles. Le dépit et la colère commençaient à la gagner.

— Encore une fois, mademoiselle... es5<àya de protester Roger.

— Non, cent fois non ! vépéta-t-elle d'une voix tremblante, tandis qu'une grosse larme perlait dans ses yeux. Vous ne m'aimez pas, monsieur, ou plutôt vous en aimez une autre.

— Taisez-vous! lit Roger avec l'accent de la plus profonde terreur.

— J'en étais sûre ! s'écria Antoinette avec un éclat de voix terrible. C'est une raison cela, ajouta-t-elle avec un rire nerveux. Ah ! reprit-elle avec une sorte de rage, prenez garde, monsieur! Malheur à cette femme, si je la découvre!

Elle fit quelques pas dans la chambre, en proie à un véritable égarement.

— Une rivale, murmurait-elle, j ai une rivale... mais qui donc?.. Il ne connail absolument que nous et...

Soudain, elle s'arrêta.

— Ah! je devine... s'écria-t-elle en étendant le bras avec un geste prophétique. C'est Laurence!

Roger devint livide:

— Je vous en conjure, mademoiselle, calmez-vous! supplia-t-il.

— Mais, vous ne devinez donc pas que je vous aime! s'écria Antoinette. Comment, je viens à vous, la tête bourrée de chiffies — ce que je hais le ])lus au monde! — Je vous sacrifie mon honneur, ma fortune; je me jette dans vos bras et vous me répondez : Je ne veux: pas de vous !

Germain et Antoinette virent dnno parfaitem^Mit Roger. (Page 980.)

— De grâce, mademoiselle, ne vous exagérez rien de ce qui s'est passé! nt Roger avec douceur. Il est vrai, et je vous eu remercie du plus profond de mon cœur, que vous avez été pour moi bonne et indulgente à Tevtréme ; mais il ne laut pas me calomnier si je ne me sens pas les reins assez forts pour supporter le poids (les engagements auxquels vous voudriez m'enii-ainer. Il ne faut, surtout, tlieiclier à ma timidité aucune autre cause que ma timidité niém'\ Si j'ai le

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