T.iv
malheur de vous déplaire, ])Ourquoi faire remonter jusqu'à une personne, qui est digne de tous nos respects, le courroux que vous en ressentez? Accusez-moi, maudissez-moi, mais ne supposez pas que M"'= Laurence soit pour rien dans la détermination que j'ai prise,
— Ah ! vous avez beau nier, monsieur, l'instinct d'une femme ne se trompe jamais en pareil cas. Vous l'aimez, vous dis-je. J'en suis sûre, je le sens.
— Je l'aime, mais non pas comme vous l'entendez. J'ai pour elle le même respect que j'ai pour son père, la mêm^ reconnaissance, le même dévouement. Pour eux, sans hésiter, je donnerais ma vie, mon honneur môme, s'ils me le demandaient. N'est-ce pas eux qui m'ont sauvé de la misère, qui m'ont donné le pain du corps et de l'esprit? Ne leui- ôais-je pas obligé ceïlt fois plus que si j'étais réellement leur fils ou leur frère? Aucun lien du sang ne les attachait à moi, ne les forçait à me recueillir, à me faire élever. Aussi je serais le plus ingrat des hommes, si je ne leur avais pas voué une amitié sans bornes. Malheureusement, il est peu probable que je puisse jamais leur en donner des preuves ni leur rendre la plus minime partie du bien qu'ils m'ont fait. Et je le regrette amèrement, je vous le jure ! car on a toujours le droit de douter d'une affection qui ne se traduit que par des mots, quand son désir le plus ardent seraitdes'afiirmer par des faits. Si vous ne comprenez pas les sentiments qui m'animentj je vous plains, mademoiselle. C'est que vous avez bien peu d'estime pour celui que vous prétendez aimer.
— Oh ! je ne discuterai pas avec vous, fit Antoinette. Vous êtes plus habile que moi dans l'art de présenter les choses sous leur jour le plus favorable. Tout ce que vous venez de me dire, je le crois. Je suis persuadée même que vous le ressentez; mais je suis persuadée aussi qu'il y a au fond de votre cœur un autre sentiment que celui que vous y voyez vous-même. Si vous n'aviez pour Laurence que du respect, pourquoi repousseriez- vous mon amour? Ne sais-je pas riche, ne suis-je pas belle? N'ai-je pas tout ce qui peut flatter l'amour-propre d'un homme tel que vous ?
— Dieu m'est témoin, mademoiselle, qu'aucune parole n'est tombée de mes lèvres qui puisse vous faire douter de ma gratitude. Je suis indigne de votre bienveillance, mais je ne l'ai pab méconnue.
— Auisi rien ne p-rut vous ébranler? dit la jeune fîile, les narines diîatéeset
les yeux allumés d'une colère farouche, i^ 'amour que'L'aurence vous inspire l'emporte sur toute autre considération?
— Encore une fois, mademoiselle, je n'ai pas d'amour pour...
— Mais vous ne comprenez donc pas qu'il n'y a qu'un moyen de me convaincre? interrompit Antoinette frémissante. L'n seul, vous dis-je, c'est d'accepter les propositions que je vous ai faites. Eh bien ! oui ou non, les acceptez- vous?
— A mon grand regret, mademoiselle, fit Roger, il m'est impossible...
Elle arrêta d'un geste la jihrase qu'il avait commencée et se leva d'un bond saccadé. Son visage devint horriblement pâle, ses traits se contractèrent douloureusement. Alors, appuyant son poing crispé sur son cœur, comme pour en
étouffer les battements, fière et hautaine, elle l'écrasa d'un regard à la fois empreint de colère et de haine.
— Il suffit, monsieur, lui dil-elle d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir. Je n'étais pas méchante, je vous l'assure; mais, si je le deviens un jour, rappelezvous ce que vous avez fait...
Sur cette phrase énigmatique et menaçante, elle prit son chàle, s'en enveloppa et se dirigea vers la porte.
— Du moins, mademoiselle, balbutia Roger, permettez-moi de vous accompagner...
— Je vous défends de faire un pas, dit-elle en joignant impérieusement le geste à la parole.
Roger s'inclina. Elle sortit, dédaigneuse, calme en apparence, ferma la porte et descendit lentement l'escalier. Bientôt le bruit de son pas léger se perdit au milieu des rafales de vent et de pluie qui continuaient à souffler au dehors. Au moment oîi elle franchissait le seuil de la maison, un homme fermait la porte d'un cabaret voisin. Il s'approcha vivement et vit que les fenêtres de Roger étaient éclairées.
— Voyez-vous ce sournois de Monlmaury avec ses grands airs vertueux ! min-mura-t-il. Il leçoit des visites de femme ! A pareille heure ! Qui donc peut venir chez lui par un temps semblable? Je le saurai, pardieu! Oui, malgré le vent et la pluie, je veux...
En disant ces mots, il s'élança sur les traces de la jeune femme, qu'il n'avait fait qu'entrevoir. Quoiqu'elle marchât très vite, il n'eut pas de peine à la rejoindre et la vit, coquettement retroussée, raser les maisons, franchir les (laques d'eau, glisser rapidement devant les éclaircies lumineuses que deux ou trois boutiques projetaient encore sur la cliaussée, à de rares intervalles.
— Bien sûr, elle est jeune, se disait-il en pressant'le pas, pour ne pas la perdre de vue.
Au bout de dix minutes, il était à l'extrémité de la ville.
— Ah çà! où vli-t-elle me conduire? pensait-il.
Elle gagna enfin une rue étroite et sombre, entièrement dépourvue de maisons, et sur laquelle donnaient de vastes jardins. Elle continuait à marcher avec la même légèreté, sans se retourner, ne se doutant pas qu'elle était suivie. Elle aurait probablement fini par échapper à la curiosité de celui qui s'était élancé sur ses traces, si son cori)s, enveloppé de vêtements sombres, n'avait profilé nettement, sa silhouette sur les murs, fiaîchement recrepis, le long desquels elle se glissait. Au bout de quelques secondes, elle atteignit l'extrémité delà ruelle et tourna sur sa droite.
— Mais c'est à l'usine de M. Voisin qu'elle va! s'écria son acharné pei-séculeur.
Il courut à toutes jambes jusqu'au bout de la ruelle et cbserva. De l'endroit où il s'était |)Osté, il pouvait tout voir sans être ai)erçu, car il venait de .-^e blottir dans les herbes ([ui ])oussaient au bas de la muraille. Eu face de lui se trouvait l'usine, ou plutôt la maison dhabilation de M. Voibin et le jardin qui eu dépen-
dail. Au fond de ce jardin se trouvait une petite porte verte, qui donnait sur la ruelle dans laquelle Antoinette venait de s'engager. Une minute après, elle inliodui'-ait la clef dans la serrure et refermait la porte derrière elle. L'homme qui Tuvait suivie se dresod soudain sur ses pieds, et poussa un cri «^ui ressemblaità un rugissement.
— Elle! s'écria-il. Ce n'est pas possible! Cependant, il n'y a qu'elle ou Rose... Oui, c'est Rose... Ah! quelle peur j'ai eue!
Il s'éloigna, mais lentement, insensible à la pluie qui lui fouettait le visage. Des doutes terribles l'avaient assailli. Ils se dissipèrent certainement, car il rentra chez lui d'un pas agile et dégagé.
Le lendemain, toutes choses avaient lepris à l'usine leur ordre accoutumé. Vers dix. heures, au moment où Rose traversait la tour, Germain, qui semblait la guetter au passage, l'arrêta biusquement.
— Ah! je vous y |)rends, mademoiselle ! lui dit-il en rjant. Que faisiez-vous hier soir dans les rues de Meulan?
— Moi? fit naïvement la femme de chambre. Je ne suis pas sortie de la maison.
— Vraiment? Fai;es-moi donc le plaisir de me dire alors qui donc est entré j)ar la petite porte du jardin vers dix. heures?
Rose devina que sa maîtresse avait été suivie par Germain.
— Qu'est-ce que cela vous fait? répondit-elle.
— Et qui donc était un quart d'heure plus tôt chez le vertueux Montmaury? continua Germain.
Sans trop comi)rendre ce que signifiaient ces paroles, Rose n'hésita pas à se sacrifier pour Antoinette.
— Ah! vous savez tout cela? fit elle en riant. Je vous eu fais mon compliment !
— Puis, affectant aussitôt un air mystéiieux, elle lui prit la main et se pencha vers lui.
— Ecoutez, lui dit-elle confidentiellement, vous avez manqué votre vocation, monsieur Germain. Croyez-moi, plantez-là l'usine et courez rue de Jérusalem, à Paris. Je me suis laissé dire que les places de mouchard n'étaient pas très demandées, vous avez des chances pom' en obtenir une, et tout ce qu'il faut pour mériter un riii)ide avancement.
A ces mots, laissant Germain stupéfait, elle s'enfuit, en riant aux éclats et en lui jetant un regard moqueur. Elle n'eut rien de plus pressé que d'aller conter la chose à Antoinette.
— Qu'est-ce que cela me fait? dit la jeune Aile en haussant les épaules. Cependant elle ne fut pas fâchée d'apprendre que Rose ne s'était pas trop défendue de la légèreté dont Germain l'accusait, et qu'elle en avait à peu près
assumé toute la responsabilité.
^e buir, v-rs huu heurts, Geimaiii, tout de neuf habillé, se p. ésenta chez
M. Voisin poui- lui demander la réponse qu'il attendait.
— C'est juste! fit M. Voisin, je l'avais oublié. Atierulez un moment, je vais consulter ma fille.
Il laissa Germain dans la salle à manger et se rendit auprès d'Antoinette, qui était dans le salon.
— Fais entrer M. Cassut, répondit-elle
Germain fut introduit par M. Voisin, 'e moment était solennel. Son cœur ballait bien fort et son embarras était extrême. C'était la piemière fois de sa vie que son pied foulait un tapis et qu'il j)énétrait dans un intéiieur relativement luxueux. Aus.si avait-il un air gauche et emprunté qui fit détourner la tête à Anloinette.
— Mademoiselle, dit-il, je viens... vous m'avez fait l'honneur de...
— Asseyez-vous, fit-elle brusiiuement.
Il obéit et prit place sur le bord d'une chaise.
— Vous avez demandé ma main à mon père, reprit-elle, et vous avez manifesté l'intention de lui succéder.
— C'est la vérité, mademoiselle.
— Depuis celte époque, continua lu jeune fille d'un Ion sec, vous avez parcouru l'usine de la cave au grenier.
— Oh ! mademoiselle, c'est beaucoup dire...
— On me l'a dit, ne m'interrompez pas. A quel chiffre évaluez-vous les réparations indispensable?
— iMaisje ne sais si je dois...
— Vous devez répondre, puisque je vous inlerroge.
— Eh bien! mademoiselle, je pense qu'avec une trentaine de mille francs....
— Alors enlendez-vous avec mon père à ce sujet. Quant à moi, je ne deviendrai votre femme que si la fabrique est en étal de répondre à loiis les besoins. Je ne veux pas, si j'entre en ménage, me condamner à de nouvelles privations. Vous me fournirez donc un relevé complet des frais généraux et des recettes, afin que je puisse dès à présent régler mon budget en conséquence. Je vous laisse, messieurs. Voyez si vous pouvez traiter sur les bases que je viens de vous indiquer.
Elle sortit, sans adresser un salut ni un regard à Germain. Combien ce langage était dilïérenl de celui tenu la veille à Roger ! Pour celui-là elle était déterminée à tous les sacrifices ; pour Germain elle se montrait inexorable.
Pendant plus de deux heures, le contre-maître et son patron discutèrent sur le chiffre des réparations; mais, Ion de l'ajjpui ([ue lui prêtait Antoinette, Germain ne diminua pas un centime de la somme qu'il avait fi.xée, de sorte que M. Voisin, fasciné par le chiffre de cent soixante-dix iniile francs, qu'on faisait miroiter à ses yeux, finit par céder, et le mariage d'Antoinette fut décidé.
Le reste n'était plus qu'une question de formalités, pui.scjue Antoinette avait dicté ses conditions et qu'elles avaient été acceptées. Le lendemain, Cassut, qui ne parlait plus à Roger, depuis le jour où il avait louché le legs du pendu, alla trouver le jeune commis dans son cabinet. Il avait un j)elit air protecteur et
ironique que Montmaury ne s'expliqua pa§ et auquel, du reste, il dédaigna de faire attenlion.
— Mademoiselle Antoinette, dit Germain, désire avoir l'état des frais généraux et des recettes de la fabrique depuis dix ans. Veuillez en faire le relevé sur vos livres.
— Fort bien, dit Roger. C'est elle-même qui vous a manifesté ce désir?
— Elle-même, oui monsieur.
— Il suffit. J'aurai l'honneur de le lui faire parvenir.
— Et pourquoi ne me le remettriez- vons pas? demanda Germain avec hauteur.
— Parce que cela n'a rien de commun avec vos fonctions de contre-maître, et, à moins que M: Voisin lui-même ne m'en donne l'ordre...
Germain ne put réprimer un geste de colère, mais il se contint.
— Comme il vous plaira, fit-il, les dents serrées. Ah! j'oubliais... il est inutile de relever ces chiffres par le menu, cela demanderait trop de temps. Contentezvous de mettre en regard les deux totaux de chaque année.
Roger fit un geste d'assentiment, mais ne répondit pas. Il devina qu'un événement important allait arrivêi\ En effet, Germain Cassut, qui ne lui parlait jamais, venait presque de lui donner un ordre.
— Est-ce qu'elle épouserait cette brute? pensa Roger.
Il ne pouvait pas le croire. Cependant la journée n'était pas finie qu'il en avait acquis la certitude. Germain surveillait, mais ne travaillait plus. Sa mise était plus soignée. Il avait la parole brève et le geste impérieux. Chaque fois qu'il passait devant le bureau de Roger, il jetait sur l'employé un regard oblique et haineux.
— Rien certainement, se dit Montmaury, M. Cassut va acheter l'usine. Epousera-t-il Antoinette ? J'en ai bien peur, car alors je ne ferai pas un long séjour dans cette maison.
Il avait dressé le relevé que lui avait demandé Germain et l'avait fait parvenir sous enveloppe à la jeune fille.
Tous les jours, les allures de M. Cassut affectaient plus d'im})ortauce et d'autorité. Enfin, on eut,à la fin de la semaine, l'explication de cet énigme. Le samedi, les bans furent publiés à la mairie, et le dimanche, le curé annonça du haut de la chaire le mariage de Germain Cassuf avec Antoinette Voisin. Le cœur de Roger fut soulagé d'un grand poids. Il se reprochait la dureté dont il avait fait preuve envers une jeune fille dont le seul ciime était de l'aimer. Il se sentait ému d'une tendre pitié et regrettait presque de n'avoir pu céder à ces démonstrations éloquentes d'un amour sincère. Voilà qui changeait bien la face des choses ! Cette femme, qui prétendait l'aimer, se jetait quelques jours après dans les bras d'un autre. Etdequel autre ! Germain Cassut! !
Or, Roger savait mieux que personne, lai qui avait repoussé les offres d'Antoinette, combien on garde pieusement au fond du cœur le culte de la personne aimée. Eh bien! oui, il aimait Laurence. Oui, c'était pour cela qu'il n'avait pas accepté les propositions de la jeune fille. C'est aussi pour rester fidèle à sou
amour qu'il saurait mourir au besoin, plulôL que de le trahir. A la pitié qu'il ressenlail pour Antoinette succéda le mépris, presque le dégoût.
— Décidément, pensa4-il, il est heureux pour moi que mon cœur n'ait pas été libre et que je n'aie pas épousé cette femme-là.
Pour détourner sa pensée de cette vilaine allaii-e et pour se retremper dans un milieu plus élevé, il alla faire visite a M. Dalbrègue et à sa fille. Le bruit du mariage d'Antoinetie s'était répandu dans tout le nays. Naturellement, la conversation commença par aborder ce sujet délicat. Roger fournit tous les renseignements désirables, il fil de Germain un portrait parfaitement re.-^semblant, peu avantageux., par conséquent, et raconta à M. Dalbrègue quelle animosilé existait entre eux, ainsi que la façon dont elle avait brusquement éclaté dans le bois de Verneuil, un an plus tôt.
— Aussi, dit-il en terminant son récit, je ne sais pas trop si j'attendrai que ce mariage soit accompli pour quitter l'usine.
— Tu aurais tort, mon ami, fit observer M. Dalbrègue. Il est fort possible que M. Cassut te déteste cordialement, mais rende justice à Ion mérite. Tu es intelligent, exact, honnête; ce sont de trop précieuses qualités pour que l'on s'en prive quand on les a sous la main. Si M. Cassut te congédie, il fera une soltise, car je tiens xie M. Voisin lui-môme qu'il ne voit un peu clair dans ses alTaires que depuis le jour où tu es entré chez lui. Dans tous les cas, fais ton devoir jusqu'au bout : c'est le seul moyen de n'avoir rien à te reprocher.
Roger promit de se conformer slrictement à ces sages conseils et se retira. Bien entendu, il n'avait pas dit un mot des propositions brillantes qu'il avait reçues.
Trois semaines se passèrent, puis vint le jour solennel du mariage d'Antoinette avec Germain. M. Voisin était très connu et très aimé. Une foule considérable remplissait l'église. M. Dalbrègue et sa fille étaient au nombre des invités. Laurence eut pendant la messe des distractions bien excusables. On sait, en effet, que, pour les femmes, une messe de mariage n'est pas autre chose qu'ime occasion d'exhiber la dernière toilette. Pourtant Laurence ne prêta qu'une attention médiocre aux richesses qu'elle avait sous les yeux. C'était moins parmi les femmes que dans les rangs des hommes qu'elle semblait chercher un visage ami.
Bientôt il lui fut impossible d'en douter : Roger n'était pas là! Pourquoi? L'usine était certainement fermée, puisque tous les ouvriers assistaient, en habits de fête, à la cérémonie. Laurence pensa qu'il était en retard. Tant que dura la messe, elle n'osa pass'en assurer; mais lorsque la procession des invités alla dans la sacristie |)résenter à la mariée les compliments d'usage, elle s'aperçut que Roger n'était décidément pas là. Elle le fit remarquer à son père.
— C'est étonnant ! fît M. Dalbrègue. Il est malade, très probablement, car, je ne puis pas croire qu'on l'oit oublié. M. Vois n sait quelle affection j'ai pour lui... il n'oserait pas me désobliger... Nous allons passer chez lui avec noire voilure.
Après avoir quitté l'église, M. Dalbrègue se rendit chez Roger, accompagné de Lam-ence. Au moment où il allait mettre j»ied à terre, il entendit s'ouvrir une des fcjiêtres de Ro;,'er.
— Ne vous dérangez pas ! lui cria le jeune employé. Je descends.
Moins de dix secondes après, en trois ou quatre bonds, il était debout auprès de la Victoria.
— Qu'est-ce que cela veut dire? interrogea M. Dalbrègue. Tu n'es pas malade, et je ne t'ai pas vu à la messe d'Antoinette !
Roger sourit avec un peu d'amertume.
— .fe n'y ai pas été invité, répondit-il.
— Allons donc! ce n'est pas possible !
— Et non-seulement je n'y ai pas été invité, mais voici la lettre chargée que j"ai reçue ce matin par la poste.
— A ces mots, il tendit à M. Dalbrègue une large enveloppe grise, revêtue de cinq gros cachets de cire rouge.
Celui-ci la prit, en tira la lettre qui y était enfermée et lut à denii^voix :
« Monsieur, I A présentque je suis définitivement propriétaire de la fabrique^ vous d&\ais comprendre que je n'y saurais toléré plus longtemps votre présence-. J'ai donc l'honneur de vous adresser sous ce pli le montant du mois courant, s'éleya.nt à la somme.de trois cent francs, et j'ai celui «ie vous annoncer que vous n'êtes plus à mon servisse.
f Votre serviteur, *
.1 Germain Çassut i
M. Dalbrègue eut un léger mouvementde dépit et ne daignamême pas s'étonner des fautes d'orthographe dont la lettre était émaillée.
— Viens, dit-il à Roger. Tu déjeuneras avec nous et nous causerons.
Roger prit place en face de Laurence sur la banquette du devant, et la voiture s'éloigna. Au moment où elle traveisail la grande rue de Meulan, elle se croisa avec une calèche découverte, assez élégante, qu'on avait louée à Saint-Germain, et dans laquelle se trouvaient M. et .M'"' Cassut. La calèche fut obligée même de s'arrêter brusquement pour laisser passer la Victoria.
Germain et Antoinette virent donc parfaitement Roger. Le regard du nouveau marié brilla d'une éclair de haine satisfaite. Quant à l'œil de sa jeune femme, il sdlluma d'Hin feu sombre, en même temps qu'un rictus menaçant crispait ses lèvies. M. Dalbrègue était si méconlenl qu'il n'ôta même pas son chapeau, et, comme Laurence s'inclinait gracieusement pour saluer Antoinette.
— Je te défends de saluer ces gens-là ! lui dit son père.
Laurence ne se fit pas prier. Au lieu d'acheverle salut qu'elle avait commencé, elle se délourna. Enfin ils arrivèrent. Le déjeuner était prêt. La femme de chambre ciiessa prompiement le couvert de Roger, et l'on se mit à table. En prenant
Qu'est-ce que cela signille? deiuauda vivement le père de Laurence. 'Page 9S2.)
sa place, M. Dalb ègiie aiierçnlune letlre (jue ia doniesli(|ue avail posée sur son assiette.
— Tiens! fil-il. Une lettre de Meulan! Je n'en reçois jamais! Il !a décacliela, la parcourut, el son visage s'assoaibrit.
— El une lelire qui ne t.' fait pas i)lai>:r, dit Laurence Qui donc l'écrit?
— Oli! ce n'est rien, (il M. Dalbrègue, qui essaya de faire bonne contenance.
ISS""' Liv. 1-23
Mais il eut beau s'efforcer d'être gai, se battre les flancs, rire bruyamment à propos (le tout, ou pIulôL à propos de rien, il ne parvint pas à tromper sa fille. Quand le déjeuner fut terminé, ils se rendirent au jardin.
— Va donc me chercher mer oorte-cigares, que j'ai laissé dans ma chambre, dit M. Dalbrègue à Laurence.
Elle disparut en courant. Aussitôt M. Dalbrègue sortit de sa poche la lettre qu'il y avait glissée.
— Tiens, lis, dit-il à Roger. »
Celui-ci, un peu sni-pris de cette brusque entrée en matière, prit la lettre et y jeta rapidement les yeux.. Voici ce qu'elle contenait :
1 Monsieur,
» Roger de Montmaury aime votre fille. Si vous en doutiez, sachez qu'il a refusé d'acheter l'usine de M. Voisin et d'époaser Antoinette, bien qu'on lui ait facililé tous les moyens d'arriver à ce résultat.
• Je livre cette confidence à votre loyauté et à votre discrétion. »
La lettre n'était pas signée. Quand Roger en ent achevé la lecture, il la rendit à M. Dalbrègue.
— Je n'ai pas besoin de te dire, fit le vieillard, que je ne crois pas un mot de cette calomnie. Cependant j'y trouve un fait précis, sur lequel je me vois forcé d'attirer ton attention.
Oh! la lettre anonyme! quelle souveraine lâcheté ! mais aussi quel infaillible moyen! On se dit esprit fort. On commence par professer le plus souverain mépris contre celte arme misérable ; puis le trait qu'elle a lancé s'enfonce dans la plaie, le poison qu'il dislille s'insinue peu à peu dans le cerveau, dans le cœur, et quand on se dit : — N'y pensons plus ! on est tout étonné de sentir la douleur de la blessure survivre malgré tout à la volonté. Basile a bien raison de dire : i Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose. »
M. Dalbrègue avait fait tous ses efforts pour dédaigner cette insinuation évidemment malveillante, et pourtant il avait fini par demandera Roger des explications. Celui-ci était pâle, mais calme et fort, fort surtout de son irréprochable probité.
— 11 y a du vrai et du faux dans cette lettre, mon cher monsieur, répondit-il. Aussi, quoiqu'elle ne soit pas signée, je puis vous donner dès à présent le nom de la personne qui vous l'a adressée. C'est M"« Antoinette Voisin, femme Cassut.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda sévèrement le père de Laurence.