‹ MonseigneurChapitre 36 sur 48 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

Roger allait ])rendre la parole, quand Laurence revint, tout essoufflée.

—- J'ai eu beau Touiller partout, dit-elle, je n'ai pu mettre la main sur ton porte-cigares.

M. DalbrègTie savait bien quelle ne pouvait pas le lui rapporter, |)uisqu'il l'avait dans sa poche. Il avait choisi ce prétexte |)Our éloigner sa tille, espérant sans doute que Laurence ne reviendrait pas si lût. 11 fit donc semblant de chercher lui-même, tiila les unes après les autres toutes les poches où n'était pas le porte-cigares, finit par le tirer à grand'peine de celle où il se trouvait, et le montra victorieusement.

— Le voici, dit-il à sa fille.

— Ce n'était pas difficile, fit observer Laurence. C'est toujours dans cette poche-là que tu le mets.

Elle eut alors un vague soupçon que son père s'était moqué d'elle. Ce soupçon se changea en certitude, quand M. Dalbrègue, apiès avoir offert un cigare ài Roger et avoir allume le sien :

— Laisse i;ous seuls un moment, je le prie : nous avons à causer.

Elle eut une vague intuition que la lettre reçue par son pèi e dans la matinée contenait quelque grosse nouvelle. Elle regarda tour à toi-r son père et Roger.- M. Dalbrègue était très agité, malgré les efforts qu'il faisait pour être calme Roger était un peu pâle, mais il avait le regard fier et résolu. Que signifiaient ces attitudes étranges chez deux hommes qu'unissait deux heures plus lôt la plus étroite amitié? Laurence ne pouvait pas se l'expliquer. Elle s'éluigua très intriguée, et disparut bientôt au tournant d'une allée voisine.

— Voyons, explique-toi, dit M. Dalbrègue. A quoi rime celle calomnie?

— Je n'ai plus aucune raison de vous cacher la vérité, répondit Roger, vou» saurez tout.

-- Ah ! il y a donc quelque chose? fit le vieillard avec vivacité.

— Oui, monsieur. Par discrétion j'avais cru devoir me taire jusqu'ici, et vous

allez comprendre pourquoi : il est vrai qu on m'a offert d'acheter l'usine de M. Voisin el d'épouser sa fille.

— Qui te l'a offert?

— iM"*^ Anloinette en personne.

— Par exemple ! s'écria M, Dalbrègue interdit. Elle a osé... où... quand... comment... le jour oîi tu as dîné chez son père?

— Vous l'avez deviné. C'est du moins ce jour-là qu'elle m'a fait les premières ouvertures, en m'engageanl à réclamer :aa part dans le legs du pendu.

— Et elle t'a demandé de l'épouser?

— Pas nettement, cette fois; mais ciJe m'a laissé comprendre que cela dépendait de moi.

— Et elle ne s'est pas contentée de cela? fit le vieillard qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— Non, monsieur. Onze jours après que Germain eut été mis en possession de sa foriune, un soir, vers neuf heures et demie, par une pluie battante, elle est venue chez moi.

— Dans ton appartement?

— Oui.

-Seule!

— Absolument seule.

M. Dalbrègue hocha la tête et fit, des lèvres, une grimace dédaigneuse.

— Dès ce jour-là, elle me le déclara formellement, Cassut avait demandé sa main. Comme elle ne se souciait pas de s'appeler M™* Cassut, elle prétendit qu'elle m'aimait et se fit forte d'obtenir le consentement de M. Voisin à notre mariage, si je voulais faire, en mon nom, sur la fabrique, un emprunt hypothécaire de deux cent mille francs.

— Mais, si c'était hardi de sa part, c'était magnifique pour toi! s'écria M. Dalbrègue.

— C'était trop beau, répliqua Roger avec un sourire méprisant. Aussi, j'ai refusé.

— Pouiquoi?

— Vous me le demandez! vrous! fit noblement Montmaury. Il faut alors qi:e vous ayez oublié les leçons d'honneur et de probité que vous m'avez données. Quoi! celte femme que je connnais à peine et qui vient se livrer à moi, vous voulez que je la prenne pour épouse!

— Je conviens que la démarche était un peu hasardée, mais, puisqu'elle t'aimait...

— Croyez-vous, si elle m'aimait réellement, qu'elle aurait épousé Cassut ? Non, c'était chez elle une simple question d'amour-prcpre. Elle me trouvait mieux fait et mieux élevé; elle aurait mieux aimé s'appeler M""* la baronne de Montmaury que M™* Cassut, voilà la vérité.

— Bien, mais qu'est-ce que Laurence vient faire dans tout cela ? demanda M. Dulbiègue.

— J'y arrive, fit Roger-. Voyant que je me retranchais derrière Timpossibilité (le contracler des engagements si onéreux, ne pouvant pas sMmaginerque je repoussais sa main à cause de son indignité même, Antoinette attribua mon refus à un autre sentiment, crut que j'aimais une autre femme et comme je ne connais à Meulan que vous et M. Voisin, osa prononcer le nom de M""^ Laurence. J'eus beau protester de l'estime et du respect que vous m'inspiriez également tous les deux, elle persista dans celte idée comme je persistais dans mes refus, et sortit en me menaçant de sa vengeance. Je la plaignais, je ne vous le cache pas, car j'avais eu la naïveté de croire qu'elle était sérieusement éprise de moi. J'ai donc pensé devoir garder le silence sur la démarche compromettante à laquelle elle s'était résolue. Aujourd'hui tout a bien changé. Non-seulement j'ai acquis la certitude qu'elle mentait impudemment ; mais encore, puisqu'elle réalise les menaces qu'elle m'avait adressées, je me considère comme dégagé envers elle de toute discrétion.

— Oui... fit M. Dalbrègue hésitant... je reconnais que c'est par excès de délicatesse que tu as agi, mais je regrette que tu ne sois pas venu me demander conseil.

— A propos de quoi? Ne savais-je pas d'avance que vous m'auriez engagé à me conduire comme je l'ai fait?

— Peut-être, mon ami. Antoinette t'aime, pour moi ce n'est pas douteux. Si elle s'est mariée avec Cassut, c'est dansun mouvement de dépit, crois-le bien; mais, tôt ou taid, son amour pour toi se réveillera. Or, à la façon dont elle procède, je m'aperçois qu'elle est femme à ne reculer devant rien pour assouvir ses passions. Prends garde à toi! de grands malheurs peuvent en résulter!

— Oh ! je ne la crains pas, fit énergiquement Roger.

— Au contraire, poursuivit M. Ualbrôgue. Si tu avais épousé Antoinette, tu aurais pu la sauver de l'abîme au fond duquel elle va peut-être tomber. Par amour pour loi, elle aurait consenti à des sacrifices (ju'elle ne fera certainement pas au mari qu'elle a pris pour se venger de tes dédains. En la jetant dans les bras d'un homme qu'elle n'aime pas, lu l'as vouée pour ainsi dire au désordre et il 'incoiiduite, tandis que lu pouvais la ramener au bien, en acceptant la main qu'elle t'offrait. Tu n'as pas envisagé la que.-^tion à ce j ojnt de vue, j'en suis st»; sans cela lu aurais leut-êlie été moins puritain.

— Ah! fit Roger, je ne tiens pas à être le terre-neuve des lemmes qui se noient.

— Tu vois, répli(iua vivement iM. Dalbrègue. Avec tes principes de haute droiture, tu viens de prononcer une infamie.

— Moi ! s'écria de Montmaury.

— Oui, toi. Il n'y a que l'égoïste qui puisse parler comme tu viens de le faire. L'homme véritablement honnête, sache-le bien, est, au contraire, Thomme «lui se dévoue pour ses semblables, le lerre-neuve des gens qui se noient aussi bien que de ceux qui souffrent et qui se tordent sous les étreintes de la misère et du desespoir. Se laisser vivre! La belle affaire, parbleu ! Tout le monde en est l-,. Mais faire vivre les autres, les encourager, les secourir, les ramener au bien, à

98«l LE SECRET D'OR

la force, à la vie, voiJà, le devoir de l'homme en qai bat un cœur réellement généreux, réellement chrétien. Oui, réellement chrétien, car le Christ au)-ait beau ne pas être Dieu, il n'en serait pas moins le philosophe le plus élevé, le moralisateur le plus profond qui (ut sorti des rangs de l'humanité. • Aidez-vous les uns les autres, • a-l-ildit. Souviens-toi que ces paroles sont à elles seules toute une religion !

Roger courbait la têle et ne répondait pas.

— Maintenant que j'ai assez humilié ton orgueil de vingt-cinq ans, poursuivit M. Dalbrègue, je ne me sens pas le courage de t'en vouloir de ce que tu as fait. Je crains fort qu''Antoinette, en dépit de toutes les tentatives, ne devienne plus tard une femme légère, coupable, car je ne veux pas dire criminelle. Il y a des natuies que rien ne saurait dompter. Elle est de celles-là, j'en ai peur! C'est à cause des disjjositions qu'on a cru remarquer en elle, que, depuis deux, ans, le vide s'est fait insensiblement autour de ce pauvre M. Voisin, ou plutôt autour de sa fille.

— Ah ! dit Roger en poussant un profond soupir, vous me rendez la vie, monsieur. Je finissais par craindre d'avoir commis une mauvaise action.

-^ Je ne dis pas qu'elle soit bonne, je conviens seulement qu'elle est excusable; mais, tu Je vois, Antoinelle est vindicative. Son tempérament la dispose à toutes les violences. 11 ne faut surtout pas que le nom de ma fille soit mêlé à toutes ces intrigues.

— Mais, monsieur, je vous jure...

— Tu n'as besoin de ne me rien jurer. Je ne crois pas un mot de cette lâche délation. Je suis persuadé que tu as pour nous tro]) d'estime et de respect pour avoir levé les yeux sur Laurence. Ce serait de ta part de l'mgratilude, car tu ne dois vouloir, comine moi, que le bonheur de ma fille, et ce ne serait pas le prouver que d'aspirer à sa main. Non pas que je prétende lui donner pour maii un duc et pair, mais au moins puis-je espérer qu'elle aimera un digne et honnèle garçon, possesseur d'une modeste aisance, (^omme honneur, comme dignité, je ne Irouveiai pas mieux que toi, je le reconnais; mais, sous le rapport de la fortune, avoue que tu laisses trop à désirer. Je n'entends donc pas qu'un bruit du genre de celui que voudrait faire courir Antoinette ait la moindre raison de se propager. Or, il y a un moyen bien simple d'y couper court...

— Lequel? demanda de Monlmaury en levant timidement les yeux.

— Te voilà sans place, et tu n'as pas, je pense, la prétention de vivre sans rien faire ?

— Assurément.

— Eh bien, il faut aller en chercher une à Paris. Tu as fait un apprentissage assez sérieux pour aspirer maintenant à tous les emplois que le commerce peut donner. En outre, lu ne tiouveras nulle part, mieux qu'à Paris, le moyen de grandir et de devenir quelque chose. Là, j'en suis convaincu, est désormais ton avenir. Tu vas passex avec mous la joamée d'aujourd'hui et demain ta partiias. Est-ce convenu'?

— Vos désirs sont des ordres pour moi, dit Roger avec effort; je partirai.

— Oli ! mais de quel ton. tu me dis cela! fit M. Dalbrègue, dont les sourcils so froncèrent. On dirait que je t'envoie au supplice.

— C'e-t un peu vrai, monsieur, répondit Roger. N'est-ce pas dans celte maison que j ai grandi? N'ai-je pas toujours habité cet adorable pays? Tous mes souvenirs ne me rallachent-ils pas à vous? Est-ce que je n'y trouve pointa chaque pas une marque de vos bontés?

— Sans doule, mon nmi, mais il faut se faire une raison. Ici tu resteras toujours ce que tu es : uii brave gai cm sans fortune. A Paris, tu peux, aspirer à tout.

— Oui, si j'étais ambitieux., mais...

— Tu dois l'être. L'homme (|ui ne cherche pas à s'élever est un oisif ou un impuissant. Allons, que cela soit bien décidé, voici Liurence qui revient...

En eiïet, la jeune fille apparaissait à l'autre extrémité de l'allée.

— Est-ce fini ? demanda-l-elle.

— Oui, mon enfant, viens, dit M. Dalbrègue en l'attirant auprès de lui. Je n'ai pas jm faire changer d'idée cet entêté de Roger.

— Quelle idée a-t-il donc?

— Il veut absolument aller à Paris pour y trouver un emploi.

— Tu essayais donc de l'en détourner?

— Oui, je lui proposais de rester avec nous, jusqu'à ce qu'une occasion se présentât...

— Et il a refusé ! fit Laurence avec une moue charmante. Attends, je me charge de le décider, moi.

— C'est inutile, naademoiselle, dit Roger, dont le cœur se brisait, vous n'y parviendrez pas.

— Tu vois, fit M. Dalbrègue. Oh ! il y a longtemps que ce projet lui trotte dans la tôle. Il a raison dii reste, car s'il veut arriver à (]uel(iuc chose...

— Ah! si tu lui donnes raison, ma cause est perdue d'avance, interrompit Laurence. Après toui, il n'y aura pas grand'chose dechangé. Nous ne le voyions pas si souvent, ce pauvre Roger! defiuis qu'il éUiit chez >L Voisin. Et puis, il n'y a pas si loin de Paris àMeulau... II viep.dra nous voir tous les dimanches.

Aloi's se tournant vers de Wonlraaury :

— N'est-ce pas, Roger, que vous viendrez? dit-elle.

— Oui, répondit M. Dalbrègue, <iuand ses occupations le lui permettront.

La phrase, grosse de réticences, que venait de prononcer son père, fit comprendre à Laurence que décivlément un événement d'une certaine gravité venait de s'accomplir. Cette phrase &gnifiait clairement : Roger reviendra rarement, s'il revient.

Laurence comprenait donc de moins en moins. Tout ce qu'elle voyait, c'est que son père n'était pas content et que Ro,,'er était triste. Le pauvre garçon baissait la tète avec une sorte d'accablement. Il n'avait monte pas j)roteslé du geste contre l'espèce d'exil que M. Ualbiègue lui imposait.

Or, il n'y avait moyen jiour le moment d'obtenir aucun éclaircissement. Il était deux heures de ra])rès-midi. Depuis près d'une heure, le moment de la sieste

avait sonné pour M. Dalbrégue. Il avait lutté jusqu'alors contre l'invincible sommeil qui s'emparait de lui ; mais, à présent qu'aucune préoccupation ne le tenait en éveil, ses yeux se fermaient malgré lui, et des tremblements convulsifs parcouraient ses membres.

— Allons père, lui dit Laurence, voici l'heure de ta sieste arrivée, et tu sais que le docteur Valnet ne veut pas que tu dormes au grand air. Viens, je vais le mener dans ta chambre.

Et, se tournant gracieusement vers Roger :

— Vous peiinettez?

Sans attendre la permission qu'elle sollicitait pour la forme, elle saisit le bras de son père et le contraignit à la suivTe.

Le vieillard, n'opposa, du reste, aucune résistance. Sa fille le conduisit dans sa chambre, préparâmes coussins du divan sur lequel M. Dalbrégue avait coutume de s'étendre, puis, lui ôtantson gilet et sa redingoie, elle l'enveloppa de sa robe de chambre et le coucha comme un enfant. Presque aussitôt il ferma les yeux et s'endormit,

En femme habituée à ces soins presque maternels, h jeune fille plia les babils de son père et les déposa sur le pied du lit. Dans ce mouvement, un pai^ier s'échappa de la poche et tomba par terre. Elle le ramassa. Elle allait le remettre à sa place, lorsqu'elle y jeta un legard distrait. Brusquement, elle s'arrôla et l'examina avec attention. C'était la lettre portant le timbre de Meulan, que son père avait reçue dans la matinée, la lettre qui l'avait si fort troublée. 0»', c'était depuis l'arrivée de cette missive que le départ de Roger pour Paris avait été décidé. Qu'y avait-il donc dans cette lettré? quelle laison impérieuse exigeait. le bannissement immédiat du plus intime ami (le la maison?

Laurence hésita. Dans cette enveloppe se trouvait certainement la solution du problème qu'elle cherchait. Devait-elle ouvrir cette lettre ou la respecter? Elle devait la respecter, assurément, si la lettre était cachetée; mais elle né l'était pas La lire, ce n'était plus commettre un abus de confiance, ce n'élait que commettre une indiscrétion, satisfaire une légitime curiosité. La jeune fille se décida. Non pas tout d'un coup. Elle sentait bien que ce qu'elle faisait n'était pas très régulier. Aussi elle commença par jeter les yeux sur l'enveloppe, pour voir .««i elle connaissait l'écriture... Non.l'écrilure lui était inconnue.

Alors elle tira le papier de l'enveloppe, le déplia, et courut à la signature... II n'y en avait pas! Comment! Il s'agissait d'une lettre anonyme! El c'était à de pareilles vilenies que son père s'arrêtait! El c'était à la suile de cette inqualifiable lâcheté que Roger allait s'éloigner! Que pouvaient donc contenir ces quelques lignes? Une pareille découverte n'élait pas de nature à détourner la curiosité de Laurence. Au contraire, elle lui ôlait tout scrupule. Après avoir jeté sur son père un regard, défiant, pour s'assurer qu'il dormait réellement, elle parcourut l'épître d'Antoinette et rougit jusqu'aux oreilles.

— Lui! murmura-t-elle. Il m'aimerait... et c'est pour rester fidèle à cet amour qu'il aurait lefusé.... Roger! ce n'est pas possible !

11 marcha devant lui au hasard. (Page 9'J3.)

Elle remit vivement le papier dans son enveloppe, glissa le tout dans la poche de la redingote et sortit sur la pointe du pied. Elle revint au jaidin et trouva Roger evacleuieutdans la même position qu'il occupait au moment où elle l'avait quitlé. Au lieu de Tabordev avec la franchise qu'elle déployait autrefois, elle s'avança, timide, embarrassée, presque gauche. Sur elle aussi la lettre anonyme avail produit son clîuL

— Vous ne vous promenez donc pas, monsieur Roger? dit-elle.

11 releva vivement la lêle. Depuis le jour où Laurence avait bégayé son nom, c'était la première fois qu'elle l'appelait monsieur.

— Non, mademoiselle, répondit-il, tout étonné de la voir si rouge et si mal ik Taise; je regardais ces arbres et ces fleurs, avec lesquels j'ai vécu si longtemps, et je leur faisais mes adieux.

— Vos adieux ! Vous ne comptez donc pas les revoir?

— Ce serait ma plus chère espérance, mademoiselle; mais, dans la vie nouvelle où je vais entrer, qui sait si ce bonheur me sera permis aussi souvent que je ne désirerais? qui sait même s'il me sera jamais permis?...

— Que dites-vous là, monsieur Roger? A quelque occupation que vous soyez astreint, il n'est pas admisssible que vous n'ajez pas un instant à nous consacrer.

— En eliet... mademoiselle... c'est peu probable... Cependant, cela pourrait arriver...

— Mais qui vous force de partir si subitement? car enfin, hier soir, vous ignoriez que vous alliez quitter l'usine ; ce malin encore, avant déjeuner, ni vous ni mon père n'aviez dit un mot de ce départ précipité.

— il est vrai, mademoiselle. C'est après déjeuner, en votre absence, que nous avons agile cette question, et M. Dalbrègue m'a donné tant et de si bonnes raisons, que je me suis rangé de son avis.

— Cela ne m'étonne pas, monsieur Roger, mon père est la la lumière même. Alors, il n'a pas manqué de s'étonner que vous quittiez si brusquement la fabriiiue de M. Voisin?

— Oui, mademoiselle, mais je lui ai expliqué comment Germain Cassut, depuis mua entrée à l'usine, était devenu mon ennemi.

— je me souviens, en elïét, que vous nous en avez louché quelques mois lors de votre aventure du bois de Verneuil ; mais ne croyez-vous pas qu'il y ait au congé brutal qu'il vous a si^»\ilié une autre raison plus... comment dirai-je? plus... mi-itante?

— 11 me paraît diflicile de vous répondre, mademoiselle. Ce n'est pas moi qui chercherai jamais à sonder les abimes du cœur de M. Cassut.

— Ni moi, croyez-le bien. Pourtant, ce mariage est si étrange qu'il est presque uue révolution. Vous savez que tout lo pays en a parlé et qu'on a fort maltraité celte pauvre Antoine ite.

— J'en ai entendu parlei également, fit Roger; mais j'ignorais que le bruit de ce maiiage eût pris de telles proportions.

— 11 a été pendant quinze jours le sujet de toutes les conversations, monsieur. Ici même il en a été question plus de dix fois, et je me rappelle que mon pure...

— Ah! M. Dalbrègue s'en est occujié? demanda curieusement Roger.

— Comme les autres.

— El peut-être a t-il émis devant vous son opinion à ce sujet.,,

— 11 n'y a pas manqué.

— Qu'en pense-t-il?

— II est très indulgent, vous le savez. Il a commencé par s'apitoyer beaucoup sur Antoinette et sur l'isolement dans lequel elle vivait, un peu par la faute d'^ M. Voisin et beaucoup par la sienne. Après avoir cherché à excuser ainsi le parti qu'elle avait pris, il a fini cependant par trouver que ce choix était indigne d'elle.

— Et, sans aller bien loin, a-t-il ajouté, je connais un garçon qui aurait hier mieux fait son affaiie. Il n'est pas riche, c'est vrai, mais il a des amis qui le sont pour lui et qui lui seraient certainement venus en aide.

En disant ces mots, Laurence toussa légèrement.

— Je ne sais pas trop de qui il voulait parler, reprit-elle ; mais, vous le voyez, il est loin d'approuver une union si disparate.

— M. Dalbrèguearésumé, je crois, l'opinion générale.

— Ainsi, c'est aussi votre avis? demanda la jeune fille.

— Oh ! moi, mademoiselle, je n'ai pas d'opinion en pareille matière.

— Mais croyez- vous qu'Antoinette avait... du soût pour ce Cassut? reprit-elle avec une certaine hésitation.

— J'ai bien de la peine à l'admettre.

— Pourquoi? Avait-elle donc du goût pour un autre? fil Laurence avec volubilité.

Roger, surpris, la regarda bien en face. Elle rougit de nouvean, baissa les yeux, et, du bout de son petit soulier, fouilla le sable de l'allée.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda de Montmaury. Est-ce qu'elle aurait reçu aussi une lettre. d'Antoinette?

— Je ne saurais vous dire, répondit-il d'une voix ferme, quelles peuvent être les inclinations de M"* Voisin.

— Sans doute, mais vous avez vécu près de trois ans à côté d'elle. Il vous aurait été plus facile qu'à un autre de connaître la vérité.

— Je suis resté trois ans à la fabrique de iM. Voisin, dit Roger, mais je n'ai pas vécu auprès de sa fille. Je n'ai eu qu'une fois Phonneur d'être admis à leur table, et je n'avais pas vu plus de dix fois .M"* Antoinette, alors qu'elle s'aventorait par curiosité dans les ateliers.

— Ainsi, vous ne savez rien à. cet égard ? insista la jeune fille.

— Absolument rien, mademoiselle.

— Et vous n'avez pas d'oi)inion form.'^e à l'endroit de ce mariage? Et vous trouvez tout naturel qu'Antoinette épouse un homme qu'elle ne... qu'elle n'estime pas?

— Elle a peut-être de l'estime pour Germain.

— Eh! ce n'est pns là ce que je veux dire, fît Laurence en frappant du pied. Vous me compicnez bien.

— Je vous comprends, en effet, mademoiselle; mais je m'élonu'.' que vous teniez tant ù connaître mon sentiment à c.^ sujet.

— Qu'y Ijouvez-vous donc d'étonnant? N'avez-vous pas le cœur ferme ej 'esprit droit? Ne pouvez-vous pas vous prononcer ;\ votre tour?

— Je le ferai, puisque vous l'exigez, mademoiselle, répondit Roger.

Celte fois, il ne douta plus. Laurence avait également reçu une lettre anonyme.

— Il se peut, commença-t-il, que M"* Antoinette aime celui qu'elle a épousé. Dans son intérêt même, je le crois, je le désire, car je ne puis admettre qu'on se marie avec quelqu'un qu'on n'aime pas.

— A la bonne heure! voilà qui est parler franc! s'écria Laurence. Pourtant, corrigea-l-elle aussitôt, la question d'intérêt occupe aujourd'hui une si large place dans ces sortes de liaisons, que ces mariages d'inclination sont rares, assure- t-on.

— Ils sont rares, c'est vrai, ou du moins on me l'a dit comme à vous, mademoiselle ; mais, au nombre des moutons de Panurge dont se compose l'espèce humaine, soyez sûre qu'il se trouvera toujours un entêté qui ne voudra pas sauter. Eh bien, je suis un entêté, moi. Je ne sauterai pas. Je ne conçois pas, je ne concevrai jamais qu'une question d'avenir se transfonne en une question d'argent. Remplacer le cœur par un sac d'écas sera toujours à mes yeux une monstruosité. Tout le monde me donnera tort, me rira au nez, j'en suis convaincu d'avance, — voilà pourquoi je refusais de m'expliquer devant vous, mademoiselle.

— Vous me prenez pour un mouton, alors...

— A Dieu ne plaise! Mais il est si hête de penser autrement que tout \& monde...

— Pouvez-vous dire une chose pareille? interrompit Laurence, qui l'écoutaii avidement.

— Oui, c'est bête, car en voyant les exemples se multiplier tous les jours, on finit par douter de soi et par se demander si l'on n'est pas un maniaque. Et tout en restant de mon avis, je suis tenté de me donner tort, quand je vois les gens les plus riches, c'est-à-dire ceux qui ont le moins besoin d'argent, sacrifier plus que toutes les autres classes à la question d'intérêt; la débattre avec un acharnement que Gobseck leur envierait, et chercher à arrondir sans cesse la j^elote de neige qu'ils roulent de génération en génération, jusqu'à ce que la boule de neige finisse par les écraser ou qu'une catastrophe imprévue, mais fatale, les dépouille de biens si mal acquis.

— Ce n'est donc pas ainsi que vous agiriez, si vous aviez de la fortune? demanda Laurence dont les regards brillaient d'une joie secrète.

— Ah ! si j'avais de la fortune!... s'écria Roger avec feu.

— Que feriez-vous? dit la jeune fille.

— Je serais fort embarrassé de vous répondre, fit Roger, qui reprit aussitôl son sang-froid; mais ce que je puis affirmer, c'est que la question de dot serait pour moi tellement insignifiante, que je ne voudrais même pas la traiter.

— Vous avez raison de le dire, monsieur Roger, soupira tristement Laurence^ vous êtes un entêté.

— Je le suis à ce point, poursuivit de iMonlmaury, que, dans la position pré

Caire OÙ je me trouve, je ne voudrais pas, m'oiîrît-elle d'incalculables trésors, d'une femme pour laquelle je n'aurais ni estime nt afTeclion.

— Ce cas 80 serait-il présenté ? demanda la jeune fille.

— Jamais, dit effrontément Roger.

— Et n'avez-vous [)Our personne de l'estime et de raiïeclion?

— Dans le sens que vous entendez, je n'en ai pour personne, ré|)ondil de Monlmaury avec elîort.

En disant ces mois, il .se leva, comme poir mettre fin à celte conversation embarrassante.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, dit-il ; mais la détermination que je viens de prendre exige certains préparatifs... Veuillez me permettre, pendant que M. Dalbrègiie repose, de retourner chez moi. J'aurai l'honneur de revenir ce soir vous faire mes adieux.

— Allez, monsieur Roger, répondit Laurence d'un ton boudeur, je n'ai pas le droit de vous retenir.

Il la regarda d'un air surpris. Jamais il ne l'avait vue si nerveuse, si fantasque. Il fut sur le point de répliquer, mais il ne se sentait pas de force à lutter plus longtemps contre l'amour dont il était possédé. Tôt ou tard, il aurait fini par se trahir. II aima mieux se laire, s'inclina respectueusement et' s'éloigna. Il n'alla pas chez lui, comme il l'avait annoncé. Dieu merci! ses préparatifs de départ ne demandaient pas grand temps. Empiler son linge et ses habits dans une malle, c'était l'afTaire d'une heure, pas davantage.

Il marcha devant lui, au hasard, uniquement pour calmer Tagitalion à laquelle il était en proie. Celte longue converr^-^tion l'avait ex.cité au dernier degré. Partagé entre l'amour et le respect que lui inspirait Laurence, il avait eu loules les peines du monde à n'écouler que son respect et à étouffer son amour. Il était content d'être sorti victorieux de cette lutte, dans laquelle Laurence semblait avoir pris à tâche de le pousser jusqu'à ses derniers retranchements. C'était son tribut de reconnaissance qu'il venait de payer h M. Dalbrèguc 31ais la joie qu'il ressentait de s'être vaincu lui-même n"timpôchail pas son cœur de battre avec force, en songeant au sujet délicat que Laurence n'avait pas craint de traiter avec lui. Quel était .son but? Quels motifs l'avaient déterminée à affronter ces questions brûlantes? Ce n'était certainement pas par hasard que la jeune fille avait abordé ce leirain glissant.

— Ou elle a reçu une lettre d'Antoinette, se disait-il, ou elle a lu celle que M. Dalbrègue m'a montrée tout à l'heure.

Tout à cûuj), il se fiappa le front :

— Mais oui ! s'écria-t-il. Elle vient de conduire son jière dans ^a chambre.. . elle l'a couché... elle a trouvé la lettre d ms sa poche, et la curiosité... elle a voulu savoir ce qu'il y avait de vrai dans celle lellre... Pourquoi?

Il se rappela alors, les unes après les autres, toutes les jihiases qu'ils avaient échangées, l'attitude tour à tour attentive, imj)aiienle et embarrassée de Laurence. Elle l'avait écoulé religieusement. Bien plus, elle avait donné raison à ses théories absUai les sur le mariage en général. Avait-elle donc les mêmes idées

OOt LE SlLGRET D'OR

que lui à cet égaid? N était-ce que pour le conti'aindre à les exposer qu'ell l'avait pressé de questions? Voulait-elle s'assurer qu'elle était aimée et espéraitelle obtenir un aveu?

A celte seule pensée, le cœur de Roger se reprit à battre violemment. Il ne lui serait l'onc pas indifférent? La com|)laisnnce qu'elle avait montrée n'était donc qu'un encouragement déguis j? Il s'arrêta. L'agitation qu'il éprouvait était plus vive encore, niais?es foices le Iraliis-aient, ses jambes se liérobiiient sous lui et refusaient de le porter. Cependant il n'osa pas croire à la po^^sibilité d'un tel bonheur. ,

— Non, reprit-il, c'est à une simple curiosité de jeune fille qu'elle a obéi.

Peut-être n'ajoulait-il qu'une foi médiocre à cette hypothèse, mais il l'adopta avec une sorte de frénésie, comme le noyé se cramponne à la branche salutaire. Il avait besoin de s'affermir dans celte idée, pour ne pas oublier les paroles que M. Dalbrègue avait prononcées et les bienfails qu'il en avait reçus depuis l'enfance. En effet, Roger était le fils d'un ancien ami de M. Dalbrègue.

C'était au moment où la rage des démolitions commençait à .s'emparer de la capitale. M. de Montmaury, le père de Roger, était architecte. Il descendait de l'illustre famille des barons de Monfmaury, que la révolution avait si complètement ruinée, que son père. Frédéric-Réginald de Montmaury, avait dû s'engager pour ne pas mourir de faim. Il ne tarda pas, du reste, à faire son chemin, car il était général de brigade à l'époque où il perdit sa femme, Jeanne-Andrée de Lally-Tolendal, fille de Marcelle de Pierre-Lisse et de Martial de Lally-Tolendal, morte en 18H, et dont la fortune avait sombré avec la sienne.

Le général avait quelque chance d'en recouvrer une partie et de la transmettre àson fils, lorsque la mort le surprit, en 1815, trois jours avant la restauration des Bourbons.

Louis-Robert de Montmaury, son fils, était né en 1809. Il n'avait donc que six ans quand son père mourut. Il fut recueilli par un architecte, qui l'éleva et lui enseigna son métier.

Dès qu'il fut sorti de son obscurité, à ! rente-neuf ans, il se maria avec Marie- Rose d'Esterelle, et devint père, en 18-51, d'un superbe garçon qu'il nomma Roger. Il conçut aussitôt pour cet enfant les plus hautes ambitions et résolut de l'enrichir, afin qu'il pût faire briller d'un lustre nouveau l'éclat du nom que ses ancêtres avaient si vaillamment porté.

Il était en bon chemin. Il avait déjà une fortune de trois cent mille francs, laborieusement acquise. Malheureusement il avait perdu sa femme trois mois après la naissance de son fils.

Soit que cet événement douloureux eût ébranlé sa raison, soit que la fièvre de la spéculation lui eût inspiré le désir de s'enrichir plus vite, il entreprit de bâtir avec ces ressources insuffisantes une rue tout entière, rue très courte, d est ?rai, et qui ne comptait pas plus de quatre maisons sur chacun de ses côtés.

Si courte qu'elle fût pourtant, il ne pouvait pas la construire avec le modique capital dont il disposait. Il fut obligé de solliciter le (Oncours des divers enlrepreneurs, avec lesquels d était en. relation. Il prit des engagements, poussa les

travaux avec une grande activité et réussit, en quatorze mois, à terminer les huit maisons qu'il avait commencées.

Il s'était imaginé qu'il allait les revendre aussitôt avec un bénéfice considérable, ou, du moins, qu'il les louerait à un prix avantageux.

Malheureusement, les constructions qu'il élevait étaienlmagniliques, très coûteuses par conséquent ; le public ne s'était pas encore habitué à celle lourde augmentation des loyers, qu'il subit aujourd'hui avec tant de résignation. Les maisons ne se vendirent pas, se louèrent peu, si bien qu'à l'échéance M. de Montmaury ne fut i)as en mesure de tenir les engagenienls qu'il avait pris.

L'argent était trop précieux à ce moment-là pour qu'on s'attardât à accéder des délais ruineux. M. de Montmaury fut poursuivi, ses maisons furent vendues aux enchères avec un déficit de dix pour cent sur le prix qu'elles avaient coûté, de sorte que M. de Montmaury, non-seulement perdil les trois cent mille francs qu'il avait aventurés, mais encore, pour désintéresser les créanciers, fut obligé d'abandonner les cent quatre-vingt mille francs de loyers qu'il avait déjà perçus.

Il ne devait rien à personne, mais il était complètement miné!

Il ressentit de cet insuccès un chagrin si violent, qu'une fièvre cérébi-ale s; déclara et l'emporta en cinq jours.

Son fils, Roger, avait trois ans. Pendant la maladie de son père, on l'avait conduit chez l'ami Dalbrègue, lequel était marié depuis cinq ans et n'avait pas d'enfants. Par suite de celte mort loudroyanle, l'orphelin se trouvait sans fortune et sans aisile. M. Dalbrègue le j)rit en pitié et le garda pi es de lui.

Roger avait atteint l'âge de sept ans. M. Dalbrègue se félicitaii chaque jour d'avoir adopté cet enfant, dont la gentillesse et l'intelligence se développaient à miracle, lorsque sa femme, qui depuis douze ans était stérile, acquit la certitude qu'elle allait devenir mère.

Ce fut une grande joie dans la maison. M. Dalbrègue avait déjà quaianle-trois ans, sa femme en avait trente-deux, ils n'osaient plus compter ni l'un ni l'autre sur ce bonheur inespéré. On de\inesila grossesse de la chère dame fut entouiée de toutes les précautions imaginables! En effet, elle mil au monde une fille aux ordres de laquelle toute la maison fut soumise, du moment où elle poussa son premier cri.

Roger vit donc naître Laurence et resla deux années encore auprès d'elle. Ce fut lui, pour ainsi dire, qu' guida ses premiers pas et qui fut victime de ses j)remiers caprices. Aussitôt qu'il revenait de l'école, Laurence s'attachait à lui el ne voulait plus le quitter. Dès qu'il s'éloignait, elle se mettait à pleurer et demandait à grands ci is • Rozer. i

C'était charmant, mais cela ne pouvait pas durer. D'ailleurs, M. Dalbrègue voulait mener jusqu'au bout l'œuvre qu'il avait entreprise, et faire donner au fils de son ancien ami l'éducation à laquelle sa naissance lui donnait droit. Roger fut donc mis au collège. Ce fui pour tout le monde un grand crôve-cœur, car l'enfant avait su se faire aimer, même des domesliquesimais ce fut Laurence

qui, sans comprendre de quoi il s'agissait, montra le plus profond désespoir quand elle apprit qu'elle ne verrait plus • Rozer tous les zours. •

Il est vrai que ce grand désespoir se calma promplement, lorsqu'on lu^ apporia des jouets nouveaux. Elle ne vil donc plus son ami, comme elle l'appela depuis lors, que tous les dimanches et pendant la période des vacances. Néanmoins, l'intimité la plus grande ne cessa de régner entre eux, jusqu'au moment où Laurence atteignit sa quatorzième année.

M. Dalbrègue avait à Rouen une sœur ainée, qui lui avait demandé vingt fois de lui envoyer sa nièce. Il ne put refuser plus longtemps d'accéder à ce désir bien légitime. Dans l'intérêt même de sa fille, il finit par céder. En effet, M'"' Denouvel était veuve et n'avait pas d'enfants ; elle avait une fortune de plu? de deux cent mille francs; il importait donc de ne pas l'indisposer contre celle à qui cette fortune devait revenir un jour.

Or, comme Laurence travaillait toute l'année avec les professeurs que lui avait donnés son père, ce fut l'époque des vacances qu'il choisit pour l'envoyer chez sa lante. Cela se renouvela deux fois, pas davantage, car, lorsque M"'' Denouvel mourut, Laurence venait d'atteindre sa seizième année.

Cette courte absence produisit pourtant un grand changement dans les relations de Roger avec sa sœur d'adoption. Jamais il n'était resté si longtemps éloigné d'elle. Quand il la revit, elle n'était plus la môme.

Au lieu de la petite fille rhétive et mdigre qu'il avait quittée, il retrouva une femme faite, aux formes nettement accusées, au maintien pudique, au langage réservé. Adieu l'abandon naïf d'autrefois ! Plus d'ébals enfantins, d'espiègleries malignes, de jeux bruyants! La chrysalide était devenue papillon. Elle en avait revêtu les couleurs éclatantes et diaprées, sans en prendre l'éphémère légèreté. Quand il la revit si belle, si grande, si autre qu'elle n'était jadis, il fut saisi d'admiration et de respect. Au lieu de l'appeler Laurence, il l'appela mademoisefie.

En vain elle se moqua de cette vénération tardive, en vain elle l'appela Roger tout court, comme autrefois, il n'osa plus franchir la ligne de démarcation que l'âge venait d'établir tout à coup.

Depuis cette époque, il n'avait cessé de la traiter avec les mêmes égards. Il s'était aperçu, du reste, que M. Dalbrègue avait vu avec plaisir ce changement soudain, survenu dans les familiarités du jeune âge.

iMais cette retenue, que lui inspirait la vue de Laurence, le força elle-même à admirer le développement hâtif qui s'était opéré chez la jeune fille, et cette admiration, de jour en jour plus prononcée, grandit, dans l'isolement au sein du quel il vivait, jusqu'à prendre, sans qu'il s'en aperçût, les proportions d'un amour ardent, — d'autant plus ardent qu'il ne pouvait s'épancher, et que le silence dans lequel il s'enveloppait lui produisait le môme effei que s'il se fût drapé dans la tunique de Nessus.

Pourtant, au sentiment profond que lui inspirait Laurence, survivait, plus impérieux encore, celui de la reconnaissance dont il était pénétré pour les bontés dèiM. Dalbrègue.

Aloi's, qu'est-ce que vous venez f aire ici? (Page 1004.)

Il était donc fermement résolu à lui sacrifier son amour même, quand il revint vers cinq heures chez son bienfaiteur, pour lui faire ses adieuK; mais ce nV-lai pas impunément qu'il était sorti vainqueur de ce rude combat. Aussi Laurence, prévenue comme elle Tétait, découvrit sans peine à ses yeux rougis, à ses traits bouleversés, combien il avait souffert.

En se réveillant, M. Dalbrègue avait i épris les vêlements que sa fille avxt

LE SECBET D'OR

posés sur le pied du lit. Au moment de les endosser, il sentit un froissement de papier, qui lui rappela aussitôt ce qui venait de se passer. Il tira la lettre de sa poche et la tordit entre ses doigts.

— Quelle imprudence j'ai commise! murmura-t-il. Si par hasard ce billet était tombé entre les mains de Laurence... Quelle terrible révélation c'eût été pour la pauvre enfant !

Il alluma une bougie, mit le feu au papier, le jeta dans la cheminée et ne le quitta pas des yeux jusqu'à ce que la flamme en eût consumé le dernier débris. Plus tranquille alors, il descendit et trouva se £ile seule, une broderie à la main.

~ Tiens ! Roger n'est pas là? demanda-t-il.

— Non. Il est parti sous prétexte qu'il avait de grands préparatifs à faire pour son départ, mais il a promis de revenir à l'heure du diner.

M. Dalbrègue fut on ne peut plus satisfait de cette réponse.

— Brave garçon ! se dit-il. Il n'a même pas voulu me laisser l'ombre d'un soupçon. Il a mieux aimé quitter la place. Ah ! il est certain que comme honnêteté...

— Oui, continua Laurence. J'ai même trouvé assez extraordinaire qu'il s'éloignât si bmsquement, après avoir promis de passer la journée avec nous.

— Ah! que veux-tu... on n'est pas toujours maître de son temps. Il est certain que .s'il part demain, ainsi qu'il me l*a annoncé, il n'a pas une minute à perdre.

— Mais pourquoi part-il demain? U a donc une place toute prête qui l'attend?

— Je ne le crois pas, ou du moins il ne me l'a pas dit.

— Cela me semblerait bien extraordinaire, en effet, puisque, ce matin encore, il ignorait qu'il allait quitter la fabrique de M. Voisin.

— Oh ! ne t'inquiète pas de lui. S'il n'a pas d'emploi, il ne tardera pas à en trouver un.

— Il connaît donc du monde à Paris?

— Personne, à l'exception du docteur Valnet, qu'il a pu voir trois ou quatre fois à la maison.

— Alors, tu vas lui donner des lettres de recommandation?

— Ce serait avec grand plaisir; malheureusement je n'ai aucune relal^ion dans le monde industriel.

— Alors, comment fera-t-il?

— Bah! je ne suis pas en peine. Actif et intelligent comme il l'est, ilsaura bien se tirer d'affaire.

— Oh ! ce n'est pas si facile que tu te l'imagines.

— Qu'en sais-tu ?

— Rien , personnellement, mais on me l'a dit.

— Qui?

— Tout le monde. Les journaux eux-mêmes ne sont-ils pas remplis d'accidents terribles, survenus à des malheureux qu'avait vaincus la misère?

— Oh ! il n'en est pas là, rassure-toi. D'ailleurs, s'il en était réduit à cette ex- ^trémité, ne suis-je pas là, moi?

— Et' comment le sauras-tu? Crois-tu donc qu'il l'avouera, qu'il s'adressera à toi ? Tu ne le connais guère !

— Je l'espère bien, quoi que tu en dises.

— Et moi, je suis sûre du contraire.

M. Dalbrègue jeta sur sa fille un regard soupçonneux.

— Ah çà! qu'est-ce que cela signifie? dit-il. On croirait que son départie contrarie.

— Pourquoi le cacherais-je? répondit Laurence, qui soutint hardiment ce regard. Roger n'est-il pas le plds intime ami que nous ayons? Il est presque mon frère.

— Sans doute, mais il ne faut pas non plus que l'amitié dont tu es animée envers lui t'aveugle au point de te rendre injuste. Roger n'a aucune fortune, ta le sais aussi bien que moi, et ce n'est pas son nom ni son titre de baron qui lui en feront trouver une.

Quand il est sorti du collège, il m'a demandé conseil. Devait-il entrer dans les écoles spéciales militaires, se faire avocat ou médecin ? Il hésitait. C'est tont simple ; il ignorait quels obstacles se dressaient devant lui au début do ces diverses carrières.

Parmi celles qui se trouvaient devant lui, je lui ai permis d'en choisir une à son gré ; je lui ai offert de payer sa pension à l'école, ou ses examens à la faculté de droit ou de médecine; mais qu'aurait-il fait de son épaulette, lui qni n'avait pas de quoi soutenir son rang? Il aurait végété, pauvre et obscur, dans son coin, sans pouvoir frayer avec aucun de ses camarades d'école. De même, que serait-il devenu avec son diplôme d'':vocat ou de docteur, en attendant la clientèle? Il serait mort de faim.

C'est alors que je lui ai conseillé de se lancer dans l'industrie. Là, du moins, il pouvait immédiatement gagner sa vie. Ce qui te prouve combien j'étais dans le vrai, c'est que Roger gngnait trois cents francs par mois chez M. Voisin, et qu'il y a un mois environ son patron m'avait promis d'augmenter ses appointements. Il allait donc gagner quatre cents francs par mois, c'est-à-dire la solde d'un chef de bataillon. Et il n'a que vingt-six ans, tandis qu'il ne serait pas arrivé avant quarante ans au grade de commandant!

Eh bien! je t'en fais juge. L'ai-je poussé dans une mauvaise voie? Mais ce n'est pas tout. Je ne compte pa? m'arrôter là. Quand Roger aura pris pied dans la maison où il va entrer, je me réserve, si cela lui plait, de l'intéresser dant cette maison, de verser alors d'un seul coup le capital que j'aurais dépensé pour lui en menus frais, s'il avait choisi une des carrières que je lui laissais la faculté d'embrasser, Tu vois bien que je ne l'abandonne pas.

— Oh! je sais combien tu es bon, père! fit Laurence en l'embrassant; mais, c'est égal... Ah! c'est dommage que cette Antoinette soit venue se jeter en trivers (le si beaux projets !

— Pourquoi ?

— Parce que tu aurais pu, sans envoyer Roger à Paris, l'intéresser dans l« fabrique de M. Voisin,

— C'est vrai. J'en ai eu l'idée, si tu l'en souviens. Je n'aurais jamais cru cette fille assez sotie pour épouser un Cassut, et je m'étais imaginé... il est trop lard, n'y pensons plus. J'en aurais eu quelque regret pour Roger, si Antoinette avait pris un mari de son monde; mais, en présence de ce qu'elle a fait, j'avoue que je suis presque enchanté de ne pas m'être compromis dans des démarches hasardeuses.

— Je le crois bien ! fît Laurence.

— Enfin, qui vivra verra... dit en terminant M. Dalbrègue, Roger n'est pas encore d'âge à désespérer de son avenir, que diable ! Tu verras que nous finirons par le caser.

A ces mots, il prit le bras de sa fille et fit avec elle un tour de jardin. Il venait à peine de s'asseoir quand Roger rentra. Lui aussi, il devina ce que le pauvre garçon souffrait à l'idée de s'éloigner. 11 lui serra cordialement la main.

— Merci, lui dit-il à voix basse. Tu es un homme.

Laurence, qui les épiait, surprit non pas la phrase que son père venait de prononcer, mais le mouvement de ses lèvres. Elle devina que c'était lui qui imposait à Roger cet exil précipité.

La soirée fut longue. Chacun de ces trois personnages s'observait et gardait une contenance embarrassée. M. Dalbrègue le sentit si bien que, vers huit heures et demie, il rompit brusquement ce silence pénible.

— Allons, dil-il à Roger, nous ne voulons pas te retenir plus longtemps, mon ami. Va mettre ordre à tes affaires et n'oublie pas, dès que tu seras arrivé a Paris, de nous envoyer ton adresse.

Le pauvre garçon se leva. Il avait le cœur gros et ',es yeux gonflés de larmes. Il embrassa iM. Dalbrègue avec effusion, puis il tendii les bras à Laurence, qui s'y jela sans aucun souci de l'étiquette. En déposant sur les joues veloutées de la charmante enfant les deux chastes baisers de l'adieu, une larme s'échappa de sa paupière et coula lentement sur le visage empourpré de la jeune fille. Elle tressaillit et s'erra vivement la main de Roger, qu'elle tenait dans la sienne.

Fort heureusement la nuit commençait à tomber. iM. Dalbrègue ne vit pas celle larme brûlante, et lui-même se sentit un peu ému, quand il vit le pauvre garçon courir éperdu vers la grille et disparaître, sans se retourner, derrière le mur du jardin.

A ce moment-là, seulement, il s'aperçut que sa fille était retombée sur sa* chaise, et qu'elle était sur le point de se trouver mal. Il se précipita à son secours, lui prit les mains et les secoua avec force.

— Eh bien ! qu'as-tu? lui demanda-t-il.

Ce fut plus fort qu'elle. Les larmes qu'elle avait contenues à grand'peine, pendant le cours de cette interminable journée, se firent jour à travers ses longs cils.

— Ah ! tu es cruel, père ! dit-elle au milieu d'un sanglot.

— Rah ! ce ne sera rien, dit M. Dalbrègue en la prenant dans ses bras. A l'entendre, on croirait que j'envoie Roger à la mort Tu le reverras, sois tranquille.

Mais, en lui-même, il se disait :

— J'ai bien fait. II était temps !

Le lendemain, vers trois heures, ils reçurent de Paris une lettre, dans laquelle Roger leur annonçait qu'il était parti de Meulan à sept heures et demie et qu'il demeurait, momentanément, rue Saint-Nicolas-d'Antin, n» 76.

En effet, Roger avait quitté Meulan le cœur douloureusement oppressé, il avait laissé ses bagages au chemin de fer et s'était mis à la recherche d'un logement. Après avoir reculé longtemps devant les prix exagérés qu'on lui demandait, il avait fini par trouver, rue Saint-Nicolas, un petit hôtel meublé dans lequel on lui avait donné, pour trente francs par mois, une chambre étroite et nue, qu'il se décida à prendre et dont il paya d'avance la première quinzaine. Puis il envoya chercher ses bagages et s'installa. Son premier soin fut d'écrire à iM. Voisin la lettre suivante :

• Monsieur,

« On m'a signifié si brusquement mon congé, et la lettre qui le contenait était conçue en termes tels, que je n'ai pas cru de ma dignité de me présenter chez vous avant de m'éloigner. Cependant il faut que je cherche un autre emploi et je ne puis guère me recommander que de vous. Est-ce trop ])résumer de votre justice que de vous prier d'attester dans une lettre combien de temj)sje suis resté chez vous et de quelle façon j'ai occupé la place que vous m'aviez fait l'honneur de me confier? J'espère queje ne suis pas indiscret et je vous prie de me répondre le plus tôt possible. »

M. Voisin reçut cette lettre à peu près à la même heure que M. Dalbrègue avait reçu la sienne. H ne savait pus ce que cela voulait dire. Il courut auprès de son gendre, lui montra la lettre de Roger et lui demanda des explications.

Cassut lui répondit brutalement qu'il était le maître chez lui; que d'ailleurs, le renvoi de Montmaury avait été décidé entre Antoinette et lui, et qu'il n'y avait pas à y revenir.

M. Voisin alla trouver sa fille. Elle lui répondit avec un peu plus de respect, mais dans des termes tellement nets que le malheureux père se retira, profondément blessé, et annonça que le lendemain il quitterait la fabrique. En attendant, il prit la plume el uépondit aussitôt :

• Cher monsieur de Montmaury.

• Vous me voyez tout aussi étonné que vous du coup d'État dont ma fille et mon gendre vous ont rendu victime. Croyez que je n'y suis pour rien. Non-seulement j'atteste de tout cœur que vous avez rempli chez moi les fonctions de commis principal, mais je me |)Iais à reconnaître que vous vous êtes acquitté de cette tâche avec un zèle et une intelligence qui vous ont à jamais mériié mon estime et ma reconnaissance.

• J'ajoute que si j'avais besoin de vos services, c'est à vous, et à nul autre, que

je recourrais encore — et je ne tarderai, je l'espère, à vous en donner la preuve.

f Recevez, avec mes regrets les plus sincères, l'assurance de ma bien vive sympathie, t

Roger ressentit une vive salisfaclion. Cette lettre était celle d'un franc et honnête homme. Il n'en demandait pas davantage. Muni de cette précieuse recommandation, il se mit en quête.

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