‹ MonseigneurChapitre 37 sur 48 · LE DÉSESPÉRÉ · texte numérisé non relu

LE DÉSESPÉRÉ

Non content d'avoir écrit à Roger, M. Voisin vint lui rendre visite deux jours après dans la matinée. De nouveau, il l'assura de son estime et lui affirma qu'il était complètement étranger à l'acte grossier qu'Antoinette et Germain avaient commis.

11 chercha même à obtenir des ex|:licalions, que Roger se garda bien de lui donner. Puis il se retira, en annonçant qu'il venait de placer ses capitaux dans une invention nouvelle, qui devait donner des résultats magnifiques.

— Dès qu'elle sera en train, je viendrai vous chercher, promit-il. Donc, si vous trouviez quelque chose d'i^i-là, ne vous engagez pas trop, car je veux vous faire, dans cette affaire, une situation exceptionnelle.

Roger le remercia chaleureusement. C'était de tout cœur et avec la plus ardente conviction que M. Voisin avait pris cet engagement, mais Roger le connaissait trop bien pour se fier à ces belles espérances.

Aussi, à dater de ce moment, il ne cessa de parcourir la quatrième page des journaux. De son côté, il avait fait insérer dans le journal les Petites affiches, l'avis suivant :

f Un jeune homme, âgé de vingt- six ans, et ayant rempli dans une fabrique de produits chimiques l'emploi de commis principal, désire occuper une place analogue. Très bonnes références. S'adresser à M. R... M..., rue Saint-Nicolas d'Anlin, 76. i

Il reçut cinq ou six lettres, signées des noms les plus honorables ; mais les uns ne donnaient que des appointements dérisoires, les autres exigeaient un cautionnementé

Or, Roger n'avait pour toute fortune qu'une modique somme de trois cent cinquante francs, qu'il économisait chaque jour davantage, à mesure que »es incessantes démarches se heurtaient à de nouvelles difficultés.

Quinze jours s'étaient passés sans lui avoir donné le moindre résultat. Ce n'était pas faute de courir, pourtant ! A Ivry, à Saint-Denis, à Stains, à Argenteuil, à Colombes, partout où il y a des usines, il était allé.

Cependant il voyait ses ressources diminuer d'heure en heure. Avec quelque sage économie qu'il administrât son fonds de léserve, le loyer, la nourriture, les frais d'annonces et de déplacement auxquels il était contraint presque tous les jours, avaient singulièrement écorné son petit capital.

Quand arriva la fin du mois, il lui restait cinquante francs à peine, sur lesquels il lui fallut prélever tout d'abord le loyer de la quinzaine. Qu'allait-il faire avec trente-cinq francs ? Combien de lem])S pourrait-il les faire diu-er ? Et s'il n'avait pas trouvé d'emploi au moment où ces dernières ressources seraient épuisées, que deviendrait-il ?

Il rabattit de ses prétentions. Ce n'était plus un emploi analogue à celui qu'il avait occupé qu'il cherchait, c'était une place quelconque qui lui peraiit de vivre, ou plutôt de ne pas mourir de faim.

Il semble étonnant, impossible, à beaucoup do personnes qu'un iiomme jeune, bien portant, capable, ayant reçu une excellente éducation, ne trouve pas immédiatement un emploi à Paris. Pourtant combien de cruels exemples sont venus démontrer la véracité de celte invraisemblance.

Les quinze jours s'écoulèrent et Roger cherchait toujours. Pendant ces dernières semaines, il avait littéralement vécu de pain et d'eau. Il était devenu maigre et pâle.

Le matin de la seconde quinzaine, k maître de l'hôtel meublé vint, comme à l'ordinaire, lui présenter sa quittance. Roger fut obligé d'avouer qu'il n'avait plus d'ai'gent.

— Mais vous comptez en recevoir ? lui dit son hôte. -;- Non, monsieur.

— Cependant votre famille...

— Je n'en ai pas.

— Ainsi vous êtes sans ressources?

— Aucune.

— Eh bien ! qu'allez-vous faire?

— Je l'ignore, monsieur. Depuis quarante-six jours que je suis à Paris, j'ai fait plus de deux cents lieues pour trouver un emploi, je n'ai pas réussi.

— Et vous n'avez rien en vue ?

— Hélas, non !

— Alors j'en suis désolé, monsieur, mais je ne puis pas vous garder plus longtemj)s. Vous le comprenez, monsieur, nous autres maîtres d'hôtel, nous avons été tellement re/'ai/s, qu'il nous est impossible d'accorder aucun crédit. Cependant je ne veux pas vous prendre à la gorge ; je vous laisse encore toute la journée d'aujourd'hui. Si demain matin vous n'avez pas trouvé ce que vous cherchez,

vous me remettrez un franc pom- le loyer de la journée, et vous emporterez vos bagages.

— C'est convenu, monsieur, dit Roger.

Il regarda tristement s'éloigner ce vautour, aussi poli qu'inexorable. Comment ferait-il ? II n'avait même plus ce franc unique de crédit que son logeur venait de lui accorder. Il lui restait vingt centimes. Il sortit, acheta un petit pain, qu'il dévora dans la rue, et se présenta dans tous les bureaux de placement qu'il rencontra.

— Que savez- vous faire ? lui demanda-t-on?

— Tenir les écritures, surveiller les ouvriers, répondit-il.

— iMais c'est un métier de fainéant que celai-là, mon cher! Nous n'avons à vous donner que des places de cuisinier, de valet de chambre ou de garçon de magasin.

Roger se retira ; quelque envie qu'il eût de se placer, il ne pouvait pas se faire domestique. Vers trois heures, il avait tant marché qu'il n'en pouvait plus. Il était place de la Bourse. Il alla s'asseoir sur un des bancs qui se trouvent autour du monument et y mangea un second petit pain.

C'était fini ! ses vingt centimes y avaient passé.

— Eh bien ! je me ferai garçon de magasin, dit-il en se levant résolument.

Il retourna rue Yivienne, au dernier bureau de placement qu'il avait quitté,

— Ah ! c'est encore vous? lui dit-on.

— Oui, je me su's décidé à accepter la place de garçon que vous m'avez proposée tout à l'heure.

— Bien, montrez-moi vos papiers

Roger exhiba la lettre de M. Voisin.

— Le certificat est bon, fit le placeur. Donnez-moi vos noms et prénoms ? Roger les déclina et le placeur les inscrivit sur son livre.

— Maintenant, je vais vous indiquer l'adresse du magasin. Je dois vous rappeler que, si vous restez huit jours en place, vous me devez cinq pour cent sur le total de ce que vous allez gagner par an.

Roger trouva c<s prélèvement exorbitant; mais il ne pouvait pas faire autrement, il accepta.

— En attendant, dit le placeur en tendant la main, donnez-moi cinq francs.

— Comment! cinq francs... balbutia Roger.

— Eh ! sans doute. Croyez-vous que je vais vous donner cette adresse pour rien ? Pas si bête ! Vous me feriez joliment voir le tour après, n'est-ce pas ?

— Mais je n'ai pas d'argent, monsieur, dit timidement Roger.

— Alors qu'est-ce que vous venez f...aire ici? F. ..chez-moi le camp, et plus vite que ça ! A-t-on jamais vu une brute pareille? fît le placeur en rayant sur son registre le nom qu'il venait d'inscrire.

Roger s'en alla. Il suivit la rue Neuve, puis la rue Croix- des-Pelits-Champs, entra dans trois ou quatre autres bureaux, y trouva l'emploi qu'il cherchait, mais ne put pas déposer les cinq francs qu'on exigea de lui, et se relira, poursuivi

Du pont des Saints-Pèr«s, il se précipita dans la Seine, (Page 1006.)

par les malédictions des hommes ou femmes anxqne's î! s'était inutilement adressé.

A six heures du soii', il était exténué. Machinalement, il se dirigea vers les quais et se laissa tomber sur un banc, vaincu de fatigue, découragé, écœuré ! Combien de temps demeura-t-il absorbé dans cet anéantissement absolu? Il ne s'en rendit pas compte. Quand il releva la tôle, îa nuit commençait à tomber.

-.1 'i.v)î!Tf- i-^.t

Il ressentait une faiblesse extrême. Son estomac, depuis longtemps habitué au jeûne et aux privations de toute sorte, commençait à se révolter ouvertement conta-e le régime barbare auquel il était soumis et manifestait ses exigences par des tiraillements douloureux.

En même temps, une sueur froide mouillait ses tempes, auxquelles le sang affluait en sourds bourdonnements. Sa vue se troublait, ses yeux hagards erraient autour de lui et voyaient confusément s'agiter, comme à travers un nuage, les passants affairés ouïes promeneurs indifférents.

Dans l'état de somnolence et d'engourdissement où il était, Roger n'avait ])lus conscience de ce qu'il faisait, de l'heure qu'il était, ni de l'endroit où il se trouvait.

La seule souffrance qu'il ressentit réellement, impérieuse, dominante, c'était la faim. La faim! Et il n'avait plus un centime !

En ce moment vint à passer un groupe bruyant de deux personnages, riant aux éclats, titubant un peu même. Evidemment cet homme et cette femme sortaient de table et avaient copieusement dîné. Par un mouvement inexplicable, auquel il n'aurait assurément pas obéi s'il avait eu sa raison, Roger se leva et tendit la main. L'homme et la femme s'arrêtèrent.

— Tu ferais bien mieux de travailler que de mendier à ton âge, dit brutalement l'homme.

— Tu ne vois donc pas qu'il est ivre? dit la femme en se reculant avec dégoût. Regarde il ne peut pas se tenir debout.

Tout à coup, l'homme se pencha en avant et examina attentivement le mendiant.

— Mais c'est Roger! s'écria-t-il. Ah ! c'est bien fait !

Au son de cette voix, bien connue, iMontmaury revint à lui et faillit tomber à la renverse, quand il reconnut Antoinette et Germain. Fou de honte et de désespoir, il courut éperdu vers le pont des Saints-Pères et se précipita dans la Seine.

Un de nos sportmen les plus connus, le vicomte de T..., qui était jeune encore à cette époque, puisqu'il vit toujours et se porte comme un chêne, joignait à la passion du cheval, celle, infiniment moins périlleuse, de la pêche à la ligne.

Il avait, près du pont des Saints-Pères, un bateau tout spécialement affecté à cet usage. Le long du plat-bord de gauche se trouvait une longue boite dans laquelle il enfermait ses cannes à pêche, tandis qu'il serrait, sous les levées de lîavant et de l'arrière, le matériel, encore plus encombrant qu'on ne se l'imagiiie^ dont se composait le reste de ses accessoires.

Presque tous les soirs, vers quatre heures, le vicomte, très élégamment habillé î^ftjrçndati à son bateau, passait sur ses vêtemenis, afin de les protéger, un long ^t^ljci^e.tablier de jardiner qui l'enveloppeit comme un sarreau, et se livrait j^jSqjU'f, la'nUit tombante à cet exercice paisible, quoique palpitant d'émotions incQ^rj^elljej. profanes.

Il était devenu la terreur des barbillons. Ses incroyables succès volaient de bouche ëir bouche, et les infortunés pêcheurs d'ablettes, qui stationnent chaque

jour le long des quais de Paris, se racontaient ses hauts faits avec une curieuse admiration.

Ce soir-là, il avait fait une pêche magnifique. Cinq barbillons, dont un de si\ livres et demie; gonflaient à les crever les mailles de son filet II venait de rentrer tous ses agrès et se disposait à amarrer son bateau, quand il entendit dai»> l'eau le bruit produit par la cliul.e de Roger.

Un grand rassemblement s'était déjà fait sur le pout, sur les quais; les sergents de ville étaient accourus. Le di-ame promettait d'avoir de nombreux témoins. Bordant aussitôt ses avirons, le vicomte se dirigea à foice de rames vers l'endroit où le corps était tombé et dont il n'était guère éloigné que de irentij mètres au plus,

Il arriva juste au moment où Roger reparaissait à la surface de l'eau et le saisit par les cheveux; mais le noyé se débattit si fort, qu'il lui échappa et disparut de nouveau.

Le vicomte laissa aller tranquillement son bateau à la dérive, de sorte que, quand Roger remonta sur l'eau pour la seconde fois, M. de T... le saisit, non plus par les cheveux et d'une seule main, mais par le collet de son habit et des deux mains à la fois.

Ainsi maintenu par deux bras vigoureux, le noyé ne pouvait plus lui échapper. Le malheureux ne l'essaya même pas. Il avait déjà perdu connaissance. Le vicomte put donc le hisser dans son bateau et .se diriger vers la rive. Là, il déposa Roger entre les mains des sergents de ville et s'éloigna sans vouloir donner son nom ; mais il était si connu des mariniers qui avaient été témoins de ce sauvetage, que, le surlendemain, tous les journaux le racontaient. Bien qu'ils n'eussent donné que ses initiales, ils l'avaient désigné assez clairement j)Our que tout le monde le reconnût.

Pendant (ju'il s'éloignait, les sergents de ville iransporlaienl au j)osle de secours le plus voisin le corps inanimé du noyé.

— Un médecin! un méilecin ! criait la foule.

— Un homme de cinijuante c\w\ ans environ, décoré de la Légion d'honneur, descendit précipitamment sur la berge et entra dans le poste avec les agents pour donner ses soins a la victime.

Il tressaillit en apercevant le noyé.

— C'est singulier! dit-il, ce garçon ressemble, à s'y méprendre, au fils adoplif de mon ami... Non, c'est impossible, ajouta-t-il aussitôt, ce n'esi par, lui.

Sans tenir compte de l'observation (lu'il venait de lare, il pro ligui des soins immédiats à Roger et n'eut pas de peine à lui (ahe reprendre ses sens, car le noyé n'était pas resté sous l'eau pendant plus dj trois minutes, et ce n'était pas les aliments dont son estomac était chargé qui pouvaient s'opi)Oser à si prompte résurrection.

Au bout de quelques frictions énergiques qui rétablirent la circulation du .sang. Roger recouvra donc la vie, mais il demeura dans un état le i)rostialion dont le docteur, après un examen minutieux, n'eût pas de peine à découvrir les causes.

— OÙ demeurez-vous? lui demanda-t-il .

— Rue Sainl-Nicolas-d'Anlin, n» 76, répondit Roger d'une voix faible.

— Bien, fit le docteur, je vais vous reconduire chez vous. Alors, se tournant vers les agents :

— Messieurs, leur dit-il, je réponds de l'homme que voici. Je ne vous demanderai qu'une chose : c'est d'aller me chercher une voiture.

En disant ces mots, il tendit sa carte au brigadier, qui la lut à haute voix : t Le docteur Valnet i, dit-il.

— C'est bien, monsieur, ajouta-t-il. Je consignerai le fait dans mon procèsveibal.

Et il donna l'ordre à un de ses agents de lui amener un coupé.

Deux minutes après, la voiture se mettait en route. A neuf heures et demie, elle arrivait rue Saint-Nicolas. Pendant le trajet, Rogern'avait pas donné signe de vie, tant il était à bout de forces!

Au bruit' du coupé qui s'arrêtait, le logeur accourut, le sourire aux lèvres, croyant qu'il s'agissait d'un riche et nouveau client. Il fit une grimace de désappointement eu reconnaissant de Monlmaury.

— Allons, lui dit le docteur, aidez-moi donc à transporter ce jeune homme dans sa chambre.

Le logeur s'aperçut alors que Roger était tout mouillé. 11 ne crut pas à un suicide, mais seulement à un accident,

— Allons, bon! murmura-t-il. Il ne me manquait plus que cela! Il va tout salir là-haut

— Dépêchez-vous donc ! fit M. Valnet, impatienté.

L'âge du docteur, la décoration qu'il portait à la boutonnière, triomphèrent de la mauvaise volonté du logeur.

Roger fut hissé au troisième étage, dépouillé de ses vêtements, changé de linge et couché dans son lit.

~ Y a-t-il un restaurant près d'ici? demanda M. Valnet.

— Sans doute, monsieur. Nous avons à deux pas le fournisseur de la maison, qui...

— Bien Dites-lui d'apporter sur-le-champ un bouillon, une aile de volaille et une demi bouteille de bordeaux.

— Mais, monsieur, lit observer le logeur, ce que vous prescrivez est un peu chei'... je ne sais si je dois...

Le docteur comprit tout. Il lui fit signe de se taire, le prit par le bras et l'entraîna sur le carré.

— Ce jeune homme vou3 doit de l'argent? demanda-t-il.

— Tas i)récisément, monsieur; mais M, de Montmaury devait me payer ce matin, suivant l'usage, sa quinzaine d'avance, je la lui ai réclamée et il m'a avoué qu'il était sans ressources, sans famille...

— De Monlmauiy! pensa le docteur. Décidément je ne m'étais pas trompé. Qu'est ce que cela veut dire?

Puis il reprit à haute voix ;

— Sans famille, c'est vrai; sans argent, c'est possible momentanémenl, mais il n'est pas sans amis.

— Aurait-il l'honneur d'être des vôtres? fit respectueusement le logeur.

— Sans doute, répondit M. Valnet.

En môme temps, il avait pris dans son portefeuille un billet de banque qu'il tendit au logeur.

— Tenez, payez-vous, dit-il sèchement.

Celui-ci déplia le billet.

— Cinq oents francs ! s'écria-t-il en se découvrant avec une politesse obséquieuse. Monsieur peut être tranquille, il sera servi à la minute.

Il s'éloigna aussitôt, pendant que M. Valnet rentrait dans la chambre de Roger.

— Eh bien ! mon ami, comment vous sentoz-vous? interrogea-t-il.

— Mieux, monsieur, beaucoup mieux, grâce à vos bons soins, répondit Roger d'une voix à peine intelligible.

— Il est fort heureux pour vous que cet accident ne vous soit pas arrivé après dîner, poursuivit M. Valnet; sans cela vous seriez un homme mort.

— Ah ! vous vous êtes aperçu que je n'avais pas...

— Rien ne nous échappe, monsieur, répondit le dooLeur en affectant un .lir enjoué. Aussi, pour achever de vous remettre, je me suis permis de dire au maître de cet hôtel de vous apporter à dîner.

— Et il a consenti?

— Certainement. Poiiifiuoi aui-ail-il refusé de faire une chose si naturelle? Roger ne l'épond'it pas. Presque au môme instant, on entendit dans l'escalier

un cliquetis d'assiettes.

— Tenez, dit M. Valnet, voici votre dîner qui arrive. Voulez-vous me j)crmettre de rester auprès de vous, jusqu'à ce que vous soyez un |)eu reconforté?

— Je n'ose vraiment pas abuser à ce point de vos bontés, monsieur.. .

— Bah ! laissez donc. J'en ai \u bien d'autres depuis trente ans que je suis médecin !

Le garçon de restaurant entra, dressa le couvert sur une table, tout contre le lit du malade et se retira.

Rien ne saurait dépeindre l'expression d'avidité navrante que refléta le visage de Roger, quand le docteur ôta le couvercle de la soupière, d'où s'e\haia le fumet du bouillon, et découvrit l'assiette sur laquelle reposait une aile de poulet entourée de cresson. Il faut avoir passé par ces rudes épreuves pour comprendre ce qu'il ressentit.

M. Valnet, qui ne perdait pas un des mouvements de son mal-'jde, versa lentement dans l'assiette deux cuillerées de bouillon et les lendit à Koger, qui les avala gloutonnement.

— Vous avez une mauvaise habitude, monsieur, fit le docteur en souriant, vous mangez trop vite. C'est très mauvais pour la digestion. Ne vous pressez pas tant, croyez-moi ; nous avons le temps.

Moitié par pudeur, moitié par la réaction que la chaleur du bouillon venait

subilement d'opérer en lui, Roger, rougit comme une jeune fille. Le docteur lui versa ce qui restait dans la soupière et lui mesura un doigt de vin pur.

— Doucement, doucement, disait-il.

Roger s'eflorçaiL de suivre ses conseils, mais, malgré tout, il dévorait. L'aile de poulet disparut en un clin-d'œil.

Il regardait avec une soite de désappointement les assiettes vides. Un poulet tout entier ne lui aurait pas fait peur.

— Je crois, dit M. Valnet, que vous ferez bien pour aujourd'hui d'en rester là. Demain, vous vous dédommagerez tant qu'il vous plaira du jeûne que je vous impose.

Roger ne dit pas un mot. Littéralement, il se sentait revivre et reprenait insensiblement possession de toutes ses facuîtés.

— Quel est ce docteur? se demandaii,-il. Croit-il réellement à un simple accident? Sais-il, oui ou non, que je mourais de faim? Ce repas que je viens de faire, à qui le dois-je?

En même temps, il examinait attentivement le docteur, à la lueur de l'unique bougie qui éclairait l'étroite chambre.

Tout à coup il tressaillit. Ses yeux, démesurément agrandis, se fixèrent sur le médecin avec une véritable stupeur.

— Le docteur Yalnet ! s'écria-l-il.

— Ah ! vous me reconnaissez, enfin ! dit le docteur.

— Vous savez donc aussi qui je suis?

>— Je le sais, répondit M. Valnet.

Roger se voila la face de ses deux mains.

— Oh ! vous n'avez pas à rougir devant moi, fit le médecin, qui changea brusquement de ton. Je suis l'ami de M. Dalbrègue, vous ne l'ignorez pas. A ce titre, continua-til sévèrement, il m'est permis, M Roger de Monimaury, de vous demander comment il se fait que je vous retrouve mourant de faim et désespéré, vous à qui la bonté paternelle de M. Dalbiègiie n'a jamais fait défaut depuis vingt-trois ans? Que dois-je croire? Avez-vous démérité de sa bienveillance': Vous a-l-il cha>sé de chez lui? Répondez. En son nom, j'ai droit à une explication ; je l'exige.

— Hélas! monsieur, vous avez raison, fit tristement Roger. C'est mon sol orgueil qui m'a réduit à celte extrémité. M. Dalbrègue est toujours le meilleui des hommes. Seulement, après ce qui s'est passé entre nous, je me faisais ul scrupule de m'adiesser à sa bonté.

— Comment! Que s't'st-il passé? demanda M. Valnet avec vivacité.

— Soit ! dit bmsquement Roger. Vous serez mon juge, monsieur. Je vais tout vous dire. .

Au même instant, on frappa discrètement à la porte de la chambre.

C'était le logeur qui rapportait la monnaie du billet qu'il avait reçu et sur lequel il n'avait pas oublié de prélever »a quinzaine. Il avait entr'ouvert la porte et faisait au docteur des gestes mystérieux, en lui montrant les billets et les pièces d'or et d'argent qu'il tenait dans la main.

Roger, enveloppé dans les rideaux, de son lit, loarnait le dos à la porte et ne pouvait pas le voir. Le docteur se leva, prit la monnaie et la déposa doucement sur le marbre de la commode.

— C'est bien, dit-il, afin de donner le change à Roger, vous desservirez cette table quand je serai parti. Jnsque-là, larssez-nous et que personne ne vienne nous déranger.

A ces mots, il revint prendre place auprès de Roger.

— Je vous écoule, lui dit-il. Surtout parlez franchement et ne me cachez rien. Montmaury lui raconta alors à la suite de quelles circonstances il avait quitté

la fabrique de M. Voisin, et comment Antoinette, pour se venger de ses dédiiins, avait adressé à M. Dalbrègue une lettre anonyme, dans laquelle elle accusait Roger daimer Laurence.

— C'est à cause de cette lettre, et sous prétexte de couper court à tout propos malveillant, dit-il en terminant, qne M. Dalbrègue m'a envoyé à Paris.

— Bien, fit le docteur, mais cela ne m'explique pas encore l'inconcevable tentative de suicide que vous avez accomplie.

— M'y voici, monsieur. En arrivant à Paris, je croyais trouver facilement un emploi. Je ne pouvais pas me figurer que, dans cette immense capitale de l'industrie, un homme robuste et courageux, doué de quelque intelligence et animé d'une ferme volonté, en fût réduit ii mourir de faim, si les modiques ressources dont il dispose venaient à lui man'iuer.

— C'est rare, en effet, dit M. Valnet, mais cela s'est vu, malheureusement.

— Et cela se voit encore, monsieur. J'en suis un douloureux exemple. Depuis six semaines, en dépit des plus infatigables démarches, j'erre à l'aventure dans Paris et dans la banlieue. Dieu sait pourtant si, depuis quinze jours surtout, j'ai économisé lë^ derniers francs qui me restaient !

— Je ne m'en suis que tiop aperçu, mon ami. Vous avez l'estomac dans un état déplorable. Fort heureusement pour vous, vous êtes jeune et vous vous remettrez promptement de celte secousse. Ainsi, c'est la faim qui vous a conduit au suicide.

— Pas tout à fait, monsieur, c'est plutôt la honte.

— Comment?

— Je ne saurais trop vous l'expliquer, car j'étais dans un état de faiblesse tel que je n'avais plus conscience de ce que je faisai-. Et vous me croirez sans peine, docteur, quand je vous avouerai que j'ai tendu la main I Oui, moi, qui mourais de faim par fierté, j'ai imploré la pitié des passants! Et savez-vous à qui je me suis adressé ? A Germain et à Antoinette! Oh! quand je les ai entendus prononcer mon nom, quand je me suis vu repous^sé pur eux avec mépri.'=!, j'ai perdu la tête... Je me suis enfui, sans but, éperdu, attiré sans doute par le bruit du fleuve qui mugissait à mes pieds, et je me suis élancé... Que s'est-it passé? Je l'ignore. Qnand j'ai ouvert les yeux, vous étiez auprès de moi. Je me souviens vaguement qu'une foule avide m'entourait et me dévorait du regard... Le supplice était audessus de mes forces, j'ai fermé les yeux... Ce n'est que dans cette chambre, grâce à vos soins éclairés, que j'ai réellement repris connaissance. Un instant

IQ^,j LE SECRET D'OR

j*ai cru que vous ne soupçonniez pas un suicide; que vous ignoriez la cause immédiale de mon extrême abattement. Je vois, hélas! qu8 vous avez tout deviné et que vous avez agi envers moi, moins comme médecin que comme ami. Je vous en remercie du fond du cœur, monsieur, et je prolesterais plus vivement de ma reconnaissance, sijenesavais combien southeureux ceux qui trouvent l'occasion de faire une bonne action.

— Disons un simple acte d?humanilé, corrigea modestement le docteur, et permettez-moi maintenant de vous dire franchement ce que je pense. Si nous

pétions étrangers l'un ii l'autre, je me. serais retiré depuis une heure, sans vous avoir demandé la moindre explication ; mais vous êtes l'ami de Dalbrègue, pres-

.que son fils, ma sollicitude ne doit pas se restreindre aux banalités d'une charité insignifiante, que j'exercerais envers le premier venu. Et d'abord, si vous ne

^vouliez pas vous adresser à Dalbrègue, pourquoi ne vous ôtes-vous pas présejiié chez moi? , , , • . -, . , .

c, — Mais j'avais à peine l'honneur devons connaître, monsieur.

— N'im])orte! vous saviez que j'étais un des plu.s inliaies amis de votre père ,adoplif.

.. — J'ignorais oii vous demeuriez, docteur, balbutia Roger, confus, .,' —Encore une mauvaise raison, mon ami. Vous n'aviez qu'à ouvrir i'Almanach des Adresses pour apprendre que j'habite quai. Voltaire, n».15, à deux pas du pont des Sain Is-Pères.

-r Quoi! j'élaii si près de vous... ,. • , .

.-—Oui. C'est même en sortantdechezmoi qu'ayant aperçu un rassemblement Je me suis approché. On demandait un médecin, je me suis présenté et je vous ai reconnu. Ce])endanl, je ne pouvais pas en croire mes yeux. Je m'imaginais être dupe d'une ressemblance, tant je trouvais absurde de sui)poser qu'un homme .tel que vous eût tenté d& se noyer! C'est pour éclaircir mes doutes que je vous ai accompagné jusqu'ici. Et, je ne vous le cache pas, à présent que j'ai découvert l'horrible vérité, je me demande encore comment vous avez pu commettre cet acte de désespoir...

Iloger ouvrit la bouche pour lui répondre. M. Valnet l'arrêta d'un geste.

— Oui, conlinua-t-il, je sais mieux que vous que la faim donne des hallucinations étranges et que vous avez agi inconsciemment ; mais je ne trouve aucune excuse il votre conduite. Tout en me rendant parfaitement compte du mouveuient iriéiléchi auquel vous avez cédé, je ne comprends pas que vous vous soyez laissé tomber si bas, sans recourir à l'inépuisable bonté do Dalbrègue. Qu'avezvous à lui repi-ocher ? D'aimer trop sa fille ? De vous avoir momentanément éloigné pour sauvegarder son honneur? Où est le mal ? Quel père n'aurait pas agi comme lui ? En quoi votre fierté a-t-elle été atteinte ?

— Vous avez raison, docteur, et pourlani il me semble que, si c'était à recommencer, je préférerais tout à l'humiliation d'avouer mon impuissance.

— Pourquoi ? Avez- vous à rougir devant lui d'avouer que vous n'avez pas encore tiouvé d'emploi ? Ne vous eslime-t-il pas assez pour être certain que vous n'avez gaspillé ni votre temps ni voire argent ?

Vous comprendrez qu'en prenant un mari je n'ontoiuls pjs mo claquemurer. (Page 1020.)

— Oh ! lui, je suis bien sûr...

— Si ce n'esl pas devant lui, c'est donc devant Laurence que vo'is craignet it rougir? Cependant, de deux choses l'une : ou vous aimez Laurence ou vous ne l'aimez pas. Si vous ne l'aimez pas, que vous importe ? Croyez- vous qu'elle vous retirera son amitié, parce que vous êtes malheureux ? Au contraire, elle Mra la première à vous venir en aide. Si vous l'aimez, c'est différent...

127 m* Liv. m

— Docteur ! docteur ! interrompit Roger, effrayé des conséquences de cette logique.

— Eh ! c'est votre faute, mon cher, si j'en arrive là, s'écria le docteur. Je suis en présence d'un fait inexplicable, en apparence, il faut bien que j'en recherche les causes. Et savez-vous où me conduit, non pas mon simple raisonnement, mais votre manière d'agir, votre silence, votre embarras, votre interruotion même?

— A quoi ? demanda Roger.

— A CI oire qu'Antoinette avait raison et que vous aimez Laurence.

— Je vous en conjure, monsieur! fît Roger, qui se redressa subitement et promena autour de lui un regard épouvanté.

— Tenez, vous le voyez, dit le docteur, vous avez peur qu'on nous entende !

— Sans doute, répliqua Roger. J'ai peur qu'une telle calomnie se propage. Dans la bouche de W"" Cassut, elle peut n'avoir aucune valeur; mais dans la vôtre elle deviendrait une véritable accusation contre moi. Oui, j'aime Laurence, comme un frère aime une sœur, car je l'aime surtout pour tous les bienfaits dont son père m'a comblé et auxquels elle a pris une si large part. Est-ce un crime cela? Alors il faut en accuser la laçon dont nous avons été élevés, la familiarité dans laquelle nous avons vécu.

— Oh! si vous ne l'aimiez que comme cela, je n'aurais rien à dire, 6t M. Valnet.

— Hélas ! me serait-il permis de l'aimer autrement? N'y a-t-il pas entre nous l'abîme infranchissable de la fortune?

— Certes, mais cet abîme n'est infranchissable ni pour les yeux ni pour le cœur. Bien d'autres que vous, mon cher ami, sans tenir compte du précipice ouvert sous leurs pas, se sont oubliésjusqu'àconcevoir des espérances chimériques. Je ne me sens pas le courage de leur en faire un crime, ainsi que vous le disiez tout à riieure, mais je les plains de tout mou cœur ; car, s'ils sont honnêtes, ils refoulent au fond de leur âme le rêve irréalisable qu'ils ont conçu et ils meurent, comme vous avez tenté de le faire, non plus de faim ni de désespoir, mais d'amour.

Et, comme Roger allait protester encore :

— Je ne vous interroge pas, mon ami, reprit le docteur. Je me repentirais presque d'avoir abordé ce sujet délicat si je ne savais pertinemment que je m'adresse cà un cœur loyal, incapable de mensonge ou de trahison. Je vous ai fait entrevoir le danger, c'était tout ce qu'il m'était permis de faire. Encore ne suisje pas sûr de n'avoir pas franchi vis-à-vis de vous les bornes de la discrétion. Ce n'est pas ma curiosité qu'il faut en accuser, c'est l'intérêt qne je porte à Dalbrègue, à Laurence et à vous-même. Il me serait facile de vous dire : Jurez-moi que vous n'aimez pas Laurence. Sur votre réponse ou sur votre silence j'établirais facilement mes convictions, car vous n'êtes pas homme à vous parjurer. Je ne vous poserai pas cet;e question teirible. Je ne suis pas encore assez votre ami pour me permettre d'aller jusque-là. Soyez prudent, voilà tout ce que je puis vous dire. Ayez surtout plus de confiance dans les autres et dans vous-même.

— Je vous le promets, monsieur, lit Roger, visiblement soulagé.

— Ce n'est point assez, mon cher. A titre de médecin j'ai, jusqu'à un certain point, le droit d'exiger de vous un serment, celui de ne renouveler sous aucune forme^la tenuilivc à laquelle vous avez failli succomber aujourd'hui. Voulez-vous vous y engager solennellement ?

— Sur mon honneur, je vous le jure ! dit Roger en étendant la main.

— Je vous crois, poursuivit *fi docteur. Je suis convaincu m<}me que la leçon vous profitera, car c'est bien une leçon que la Providence a voulu vous donnner.

— Il est vrai, monsieur. C'est elle qui a permis que vous vinssiez à mon secours.

— Ah ! si elle n'avait fait que ce miracle-là, je n'en parlerais pas, répliqua M. Valnet. Elle se manifeste bien plus lumineusement encore.

— De quelle façon ?

— Je vous disais tout à l'heure : pourquoi n'ôles-vous pas venu me trouver ?

— Je me souviens.

— Et j'avais quelque raison de le regretter, puisque, depuis trois jours, je cherche, pour le compte d'un de mes clients, un homme de confiance, ayant rempli le môme emploi que vous avez occupé, et queje n'ai pas encore pu mettre la mîiin sur ce phénix.

— Il serait possible ! s'écria Roger, radieux.

— Rien n'est plus vrai, mon ciier ami. Cette place est à votre disposition dis à présent.

— Ah ! docteur, que de remercîments !

— Ainsi, plus d'inquiétudes, fit M. Valnet. Reposez-vous jusqu'à demain, déjeunez à votre aj)péiil et venez me trouver à une heure. Je ferai prévenir demain matin M. Raymond, par mon domestique, et je lui donnerai rendez- vous à la môme heure. Donc, à demain, et souvenez-vous de ce que vous m'avez juré!

— Je ne l'oublierai pas, docteur; mais j'ai une grâce à vous demander... Le docteur s'était déjà levé et se disposait à prendre congé.

— Quelle grâce? demanda-t-il, en s'aiTÔtant subitement.

— C'est de n'instruire ni M. Dalbrègue ni sa fille de l'acte que j'ai commis aujourd'hui, répondit Roger.

— Je consens à vous le promettre, fit M. Valnet; mais j'espère que vous ne me ferez jamais repentir de cette complaisance.

— Je l'espère plus que vous encore, docteur, dit Roger, car vous m'avez rendu deux fois la vie, et ces sortes de services-là ne s'oublient pas.

— Bien, bien, se hâta d'interrompre M. Valnet.

A ces mots, il tendit la main à Montmaury et se retira.

Roger était comi)lôtement remis. Tout entier aux espérances nouvelles que 1« docteur avait fait germer en lui, il se sentait revivre avec un bonheur ineffable. Il songeait à Laurence, à Laurence qu'il avait failli perdre à jamais dans un accès de désespoir !

— Ainsi, se disait-il, j'ai beau faire, tout le monde lit au fond de mon cœur l'amour insensé dont je suis possédé. Et pourtant personne n'a reçu mes confi-

dences, pas un mot ne s'est échappé de mes lèvres. Au contraire, j'ai renfermé ce secret avec le soin jaloux d'un «vare. Comment se fait-il qu'Antoinette l'ait deviné et que le docteur lui-môme... Laurence Ta-t-elle aussi lu dans mes yeux? Sait-elle également...

Il n'osa pas achever, car il se rappelait en ce moment les derniers instants qu'il avait passés près d'elle, l'indulgence qu'elle lui avait témoignée, l'émotion qu'elle avait montrée au moment de se séparer de sou ami d'enfance. Or, elle avait certainement lu la lettre qu'Antoinette avait fait parvenir à son père; donc...

La conclusion qui découlait naturellement de cette phra:se lui rendit toute l'énergie qu'il avait perdue. Quand la faigue et le sommeil vinrent enfin fermer ses paupières, l'image de Laurence était encore présentera sa pensée. Cette longue nuit de bien-être fut peuplée des visions les plus enchanteresses.

Quand il ouxtH les yeux, le lendemain matin, il était huit heures II demeura pendant quelques secondes sous l'impression du sommeil accablant auquel il avait succombé. Il ne se rappelait plus très exactement ce qui s'était passé, la veille. Peu à peu, cependant, l'engourdissement dans lequel il était plongé se dissipa, et sa mémoire lui retraça fidèlement chacun des épisodes de cette soirée à jamais néfaste.

Comme pour mieux lui prouver qu'il était bien en vie et (lue ce long cauchemar n'était plus qu'un pénible souvenir, son estomac protesta impérieusement contre le jeûne auquel il avait été soumis depuis quinze jours. Le bouillon et l'aile de poulet n'avaient fait que le mettre en appétit.

— Et le docteur qui m'a recommandé de bien déjeuner! se dit Roger. II oublie donc que je n'ai pas un sou ! N'importe, reprit-il, je puis bien, pour aujourd'hui, vendre un lambeau de ma garde-robe...

Aussitôt il se leva et procéda a sa toilette. Il se dirigea vers sa commode pour y prendre le linge dont il avait besoin, et demeura littéralement stupéfait à la vue des billets, des pièces d'or et d'argent qui frappèrent ses regards. Qu'est-ce que cela signifiait? D'oîi venait cet argent? Il sonna. Le domestique parut.

— Priez votre maître de monter, lui dit Montmaury. Quelques minutes après, le logeur se présenta.

— Qu'est-ce que cela? lui demanda Roger, en étendant son bras vers la commode.

— C'est la monnaie du billet de cinq cents francs que votre ami m'a remis de votre part.

— Ah ! ce monsieur vous a remis... v

— Cinq cents francs, en me disant de prélever ce qui m'était dû. Ne le savie vous pas?

— Si fait, répondit Roger avec vivacité, bien qu'une vive rougeur colorât son front; mais j'étais si souffrant hier soir que je ne m'en souvenais plus.

— Voilà, monsieur, fit le logeur, en dépliant les billets et en étalant du bout des doigts les pièces d'or et d'argent II doit y avoir quatre cent quaire-vingt-

deux, francs. J'ai retenu les quinze francs de la quinz line, les trois francs de voire dînei-, reste...

— Il suffit, interrompit Roger. Veuillez me faire monter un bol de bouillon. Vous prendrez également ces habits mouillés, vous les ferez séctier, et tous prierez un tailleur du voisinage d'y donner un coup de fer.

— Monsieur est donc tombé dans l'eau ? demanda le logeur.

— Oui, balbutia Roger. En voulant monter en balouu liier... le pied m'a mamiué et..

— Oh ! je connais cela, fit le 'logeur avec un grand éclat de rire. Le môme accident esl arrivé à ma femme, Tannée dernière, à Bougival. Non, vous ne pouvez pas vous figurer, monsieur, la drôle di lête que faisait Eaphémie dans l'eau! Ses cheveux s'étaient dénoués, son crêpé flottait à la surface, ses quatres mèches pendaient tristement le long do son visage... elle ressemblait à une naïade. Je riais tellement que je ne soii;'\3ais pas à lui tendre la main pour l'aider à reprendre pied; c'est un de nos amis qui l'a tirée de là. Elle était furieuse, surtout à cause du fou rire qui s'était emparé de moi. Ce fut bien pis encore quand elle réussit ù gagner la berge ! Vous avez vu Euphémle, n'est ce pas? Elle est maigre comme un cent de clous. Eh bien ! monsieur, quand elle est sorti de l'eau, j'ai cru qu'elle avait fondu. Sa robe et son jupon s'étaient coilés le long de son corps... elle ressemblait à une arête de poisson. Ça, c'est vrai que je n'ai jamais tant ri. Euphémie m'en veut encore de cet accès de gaieté. Toutes les Ibis qu'elle laconte cette histoire, elle me lance des yeux furibonds et me reproche de n'avoir pas de cœur. Et toutes les fois qu'elle la raconte, c'est plus fort que moi, le fou rire me reprend, Euphémie se refàche, de sorte que cela n'en finit pas.

Le logeur ne mentait pas. Le récit qu'il venait de faire à Roger de l'accident survenu à Euphémie avait été interrompu par des éclats de rire et des contorsions si grotesques, que de Montmaury lui-môme avait fini par y prendre part. Il était enchanté d'ailleurs que cet homme crût à une simple maladresse et ne soupçonnât rien de Thorrible vérité.

Quand le logeur se retira, son hilarité n'était pas encore calmée. Roger entendit dans l'escalier les éclats de rire immodérés que ce souvenir avait provoqués chez le mari d'Euphémie. Il oublia promptementcet incident, quand ses regards s'arrêtèrent de nouveau sur les richesses qui miroitaient à ses yeux. Il compta. Il y a avait bien quatre cent quatre-vingt-deux francs.

— Bon docteur ! murmura-t-il. Il a tout prévu.

Un instant après, on lui monta le bol de bouillon qu'il avait demandé. Après l'avoir bu, il olail tout autre. Ses forces lui étaient revenues, il se sentait prêt à tout entreprendre.

Rendons-lui justice, du reste ; la perspective d'avoir immédiatement un emploi honorable était pour beaucoup dans les satisfactions tju'il éprouvait. Encore n'était-il pas tout à fait rassuré.

— Il y a trois jours, se disait-il, que ce M. Raymond s'est adressé au docteur

pour avoir cet emploi. Peut-être a-t-il cherché de son côté, peut-être a-l-il trouvé...

Malgré tout, il espérait. Après avoir terminé sa toilette, il sortit. Ce jour-là, tout lui semblait avoir pris un air de fête. Le soleil lui paraissiil plus brillant, les passants moins laids, les femmes plus attrayantes, les rues moins sombres,

Il se dirigea vers le Palais-Royal, y déjeuna de grand appétit, et, comme il était à peine onze heures et demie, il se donna le luxe d'une tasse de café. Après avoir longuement savouré cette gourmandise, il se rendit chez le docteur. Celui-ci l'attendait avec impatience. Il avait hâte de le revoir. Non pas qu'il doutât de la parole que lui avait donnée Roger, mais il lui tardait de s'assurer que l'infortuné avait réellement repris goût à la vie. En le vovant entrer, ses craintes se dissipèrent. Roger, quoique un peu pâle encore, avait le regard brillant et la lèvre souriante.

— Ah! docteur, fit-il en lui tendant la main, c'est à mon tour de vous gronder.

— Moi ! Et à propos de quoi? demanda M. Valnet avec une feinte naïveté.

— A propos des bontés dont vous me comblez, parbleu! Cet argent que j'ai trouvé ce matin sur ma commode...

— Ah ! oui, ma monnaie, que j'ai oublié de prendre.

— Aussi, je vous la rapporte, docteur.

— Gardez-la, fît vivement M. Valnet, vous en avez plus besoin que moi.

— Mais, monsieur.

— Oh ! pas de grands airs avec moi, où nous allons nous fâcher, interrompit le docteur. Je ne vous défends pas de me rendre celte somme insignifiante, si vous refusez absolument de l'accepter sous une autre forme qu'un prêt accidentel; mais plus tard, quand vous serez sorti d'embarras...

— Cependant, puisque vous m'avez fait espérer un emploi...

— Raison de plus. Vous n'allez pas demander à M. Raymond de vous payer un mois d'avance, comme le fait votre logeur, fit M, Valnet en souriant.

D'ailleurs, telle n'est pas son intention, je crois. Si je l'ai bien compris, il s'agit tout simplement d'une liquidation, qui durera peut-être quelques mois, et à la fin de laquelle il compte donner à celui qu'il en chargera une somme ronde de quelques mille francs.

— Ainsi, il est toujours dans les mômes intentions. ?

— Assurément,

— Il n'a encore trouvé personne?

— Ce n'est pas probable, puisque je l'ai fait prévenir ce matin et qu'il a promis de venir... Et tenez, je gage que c'est lui qui vient de sonner.

En effet, le timbre de l'antichambre venait d'être ébranlé.

— M. Raymond! annonça le domestique.

Après avoir fait les présentations d'usage, le docteur annonça à M. Raymond qu'il connaissait Roger depuis vingt-tro'is ans et qu'il en répondait comme de lui-même.

— Je suis enchanté de ce que vous me dites, répondit le négociant, car c'est tout à fait un homme de confiance qu'il me faut.

A ces mots, il se tourna vers Roger.

En deux mois, voici ce dont il s'agit, reprit-il.

Il y a un an et demi, à la suite de quelques spéculations heureuses sur les cafés et les cacaos, j'ai dû partir pour Caracas, afin d'y faire sur les lieux, et à des prix plus avantageux, les livraisons que j'avais consenties. L'opération est aujourd'hui terminée et m'a donné quatre cent mille francs de bénéfices, ce qui, joint à la fortune que j'ai déjà acquise, me constitue un revenu d'environ quarante mille livres. Ces rentes suffisent largement à mes besoins et à ceux de ma femme, puisque nous n'avons pas d'enfants Aussi, nous nous retirons des

affaires.

Malheureusement, en mon absence, ma femme n'a pu surveiller que très imparfaitement le commis que j'avais alors. Il n'a pas mis ses livres au courant, de sorte que, quand j'ai voulu les consulter, il ne m'a pas été possible de me rendre un compte exact de ma situation.

Ce commis a-t-il été infidèle? N'a-t-il été que négligent? C'est ce chaos qu'il s'agit de débrouiller. Quant aux marchandises qui me restent, elles sont peu nombreuses et d'une défaite facile, puisque les cafés et les cacaos ont un cours et sont cotés comme les actions de 'chemins de fer.

Je me charge donc de les vendre moi-même, vous n'aurez à vous occuper que des livres et des factures. Vous mettrez les livres au courant, vous payerez ce qui sera dû, vous encaisserez les rentrées et vous établirez la balance.

Comme ce travail demandera nécessairement trois ou quatre mois, comme il est délicat et compliqué, je vous alloue dès à présent dix pour cent sur le chilTi-e auquel s'élèvera le montant de la liquidation, sans parler des cinq cents francs par mois que vous toucherez à titre d'appointements. Cela vous couvient-il ?

— Si cela me convient! s'écria Roger qui croyait rêver.

Page 1