LUNE DE MIEL
La veille du jour où le contrat devait être signé, Antoinette avait fait demander Germain.
— Monsieur, lui avait-elle dit, j'ai reçu les étals que M. de Monlmaury a bien voulu relever pour mon compte, et je me suis aperçu que les bénéfices de l'usine, bien qu'ils aillent en s'amoindrissant depuis cin^i ans, ont dépassé quelque peu le chiffre rond de trente mille francs pendant le dernier exercice. Ce chiffi-e vous était-il connu?
— Approximalivement, oui, mademoiselle; mais M. Roger n'avait pas cru devoir me le communiquer.
— C'était son devoir. Cela importe peu, du reste, au point de vue du résultat, reprit Antoinette. Par le fait, à raison de cinq pour cent par an, taux, de l'intérêt ordinaire , je vous apporterais donc en dot quelque chose comme quatre cent mille francs, c'est-à-dire le double de ce que vous possédez.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, mais le taux de cinq pour cent n'est pas celui d'un capital engagé dans le commeice ou dans l'industrie, répliqua Geimain C'est dix, quinze, vingt pour cent même que doit rapporter ordinairement l'argent placé dans de pareilles conditions. Dans c" cas, vous le voyez, le plus riche de nous deux ce serait moi.
— Monsieur, riposta Antoinette assez sèchement, rien n'est encore signé; je vous rends votre parole, si vous le désirez.
— A Dieu ne plaise, mademoiselle! J'ai répondu seulement à l'observation que vous me faisiez par une autre observation. Si vous jugez que j'aie exagéré les choses, interrogez à cet égard qui bon vous semblera, el vous verrez ce qu'on vous répondra.
— Soit, ne discutons pas sur la valeur plus ou moins considérable de notre apport mutuel. Egalisons-le, si vous le voulez, ainsi que cela sera fait dans notre contrat, et ne raisonnons que sur le chiffre des bénéfices
— Je vous écoute, mademoiselle.
— Vous êtes depuis assez longtemps dans la fabrique pour savoir commeni j'ai vécu jusqu'à présent, reprit Antoinette. L'escargot dans sa coquille est un vagabond à côté de moi. Mon père, toujours à la recherche de ses chimères, ne s'est jamais aperçu que je grandissais, et m'a laisiée végéter, depuis ma naissance, entre les quatre murs de cette maison et de ce jardin. J'ai bien entendu dire qu'il y avait à Paris des théâtres, des bals, des concerts ; mais je n'ai jamais franchi le seuil de ces établissements. Quand je dis jamais, je me trompe. Une seule fois ^ je suis allée à rOjiéra-Comique; on y jouait la Dame blanche. C'était anodin, comme vous voyez. Il est vrai que mon pauvre père était toujours à court dargent, et que, s'il trouvait le moyen de consacrer vingt mille francs à une invention nouvelle, il avait rarement un louis dans sa poche pour me mener au théâtre.
Vous comprendrez sans peine qu'en prenant un mari je n'entends pas me claquemurer encore dans ma prison, ni vivre de privations comme je l'ai fait jus. qu'à présent. Nous avons trente mille francs à dépenser par an, nous les dépenserons. Tous ces plaisirs que j'ignore, je veux les connaître; toutes ces toilettes que j'ai admirées sur le dos des autres, je veux les porter ; toutes les joies dont j'ai été sevrée, je veux les goûter. Donc, pas de surprises entre nous. Vous êtes prévenu. Si ce programme ne vous convient pas, vous êtes libre de le repousser.
— Je vous parlerai avecla même franchise, mademoiselle, répondit Germain. Moins que vous encore je connais les jouissances que procure la richesse. Toute ma vie je me suis levé matin, je me suis couché tard, j'ai travaillé comme un cheval. Les yeux fixés sur le cadran qui règle nos destinées, j'ai patiemment
La couturière arriva et procéda elle-même à la toilette de la mariée. (Page 1026.)
attendu que sonnât Pheure où je pourrais échapper à la misère. Elle est venue enfin' Assez longtemp-s j'ai traîné le boulet du forçat. Puisqu'un heur.ux hasard me permet cniin de briser ma chaîne, je veux, comme vous, approcher mes lèvres de cette coupe enivrante que vident les privilégiés de la fortune. A pari la surveillance que, dans votre intérêt même, j ■ ser^i forcé d'exercer autour de
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moi, vous ne trouverez jamais de mari plus docile ni plus avide que moi de partager vos plaisirs.
— A la bonne heure! fit Anloinelte, désormais édifiée sur le compte de Cassut. Donc, que ceci soit bien convenu entre nous et que je n'aie plus à y revenir.
— Je vous le rappellerais plutôt, dit Germain avec feu.
Alors fui agitée cette grave question de la corbeille. Germain avoua qu'il n'y entendait rien.
— Eh bien ! donnez-moi six mille francs, proposa Antoinette, et je me charge de tout.
— Mais, fît observer Cassut, je ne les ai pas, mademoiselle ! En dehors des treille mille francs que je consacre aux réparations et qui sont déjà en partie absorbés, vous savez bien que je dois verser intégralement entre les mains de votre père le reliquat des deux cent mille francs que j'ai touchés.
— Eh bien ! consacrez six mille francs de moins aux réparations.
— Je ne demande pas mieux, mais nos revenus diminueront d'autant.
— Bah ! il nous en restera toujours assei. Et puis, six nulle francs de plus ou de moins dans le chiffre des réparations, c* n'est rien. Voyez mon père, il n'en a pas fait pour un sou depuis trente ans. ^'.ela a-t-il empêché l'usine de fonctionner ?
Germain trouva le raisonnement concluatl. Le lendemain, il apporta les six,
mille francs.
Cela ne suffisait pas à Antoinette, Elle alla trouver M. Voisin.
— Vraiment, père, tu n'a pas été raisonnable, lui dit-elle ; tu as étranglé ce pauvre Germain !
— Comment! se récria M. Voisin.
— Sans doute. Tu as exigé de lui qu'il te donna!, tout l'argent qu'il ne consacrerait pas aux réj)arations...
— Et je lui conseille de se plaindre, en vérité! Ne lui ai-je pas laissé ma fabrique à un prix ridicule? Que demande-t-il encore, ton M. Cassut?
— Il ne demande rien, père. C'est moi qui lui demande quelque chose
— Quoi?
■»— L'argent nécessaire à l'achat de ma corbeille, et il ne l'a pas.
— Bah ' vous êl2s jeunes tous les deux. Avec ce que vous rapportera l'usine, TOUS pouvez, en deux ou trois ans, faire la plus magnifique corbeille du monde.
— Et en attendant, le jour où je me marierai, je n'aurai pas un bijou à mettre.
— Le grand malheur, parbleu!
— Ce sera, sinon un grand malheur, du moins une grande humiliation, répliqua Antoinette. Tout le monde le remarquera, on accusera mon mari ou loi de lésinerie...
— Eh ! que m'importe? fit M. Voisin ayec humeur.
— Mais il m'imporle beaucoup, à moi. Je ne veux pas me marier dans
MONSEIGNEUR lO^S
<J'aiitres condilions que toules les demoiselles que nous connaissons. Plutôt que d'en passer par là, j'aimerais mieux rester fille.
Ceci ne rentrait pas dans les projets de M. Voisin. Déjà il avait pris des engagements qui absorbaient en partie la somme qu'il devait toucher.
Antoinette s'apeiçut qu'il chancelait,
— Voyons, père, dit-elle, tu ne seras pas plus impitoyable que Germain. Déjà j'ai obtenu de lui qu'il m'abandonnât une parcelle du ehiffre qu'il destine aux réparations ; n'obtiendrai-je rien de toi? Tiens, je ne te demande qu'une chose.
— Laquelle? fit M. Voisin.
— Une paire de boucles d'oreilles.
— En effet, s'il ne s'agit que d'une paire de... je te la donnerai...
— Ah! que tues gentil! s'écria-t-elle en l'embrassant. Une paire de beaux diamants, n'est-ce-pas?
— Des diamants ! se défendit M. Voisin. Mais sais-tu que cela coûte les yeux de la tête ?
— Oh ! je ne veux pas te ruiner. Des diamants de trois mille francs seulement.
— Seulement ! Comme tu y vas! Et c'est ce que tu appelles être raisonnable?
— Voyons, père, tu ne m'as jamais rien donné, lu peux bien, un jour comme celui-là, me faire un cadeau qui durera éternellement, qui me raj)pellera toute ma vie combien tu es bon et combien tu m'aimes.
Elle avait prononcé ces mots de sa voix la i)liis câline, en môme temps qu'elle le caressait comme aux plus beaux jours de son enfance. L'heureux père se laissa vaincre.
— Allons, je le les donnerai, promiL-il.
— La veille de mon mariage au plus tard.
— Oui, méchante.
— Et tu payeras ma toilette de mariée,
— Encore !
— C'est de droit, répliqua la jeune fille. Tu ne voudrais pas que ce fût Germain qui me fournit la fleur d'oranger.
— Soit, je payerai la toilette, mais ce sera tout.
— C'est tout ce dont j'ai besoin, lit Antoinette. Tu verras comme je serai belle! ajouta-t-elle en l'embrassant une dernière fois.
Le jour môme, emportant les six mille que Germain lui avait donnés, elle partit pour Paris, commanda sa toilette de mariée à sa couturière, qui promit de venir l'habiller elle-même; puis, accompagnée de Rose, elle parcourut, les uns après les antres, tous les magasins. Cela dura trois jours.
Cachemire, robes de soie, dentelles, bijoux, elle acheta tout ce qui lui plut, jusqu'à ce que les six mille francs lussent épuisés. Elle devait même quatorze cents francs au bijoutier, parce qu'elle avait choisi, pour accompagner les bou tons d'oreilles, un médaillon en diamants de la plus belle eau.
Le contrat fui signé. Elle étala aux yeux do ses invités les magnificences qui lui étaient destinées. Chacun s'extasia sur le bon goût et la générosiiô da M. Cas>ul, qui fui accablé de complinienls.
Antoinetle se garda bien de dire que tout était de son choix, et que Germain lui-môme contemplait pour la première fois les richesses dont on lui faisait honneur.
AI. Voisin était émerveillé.
— Mais combien donc t'a donné Germain? demanJa-t-il.
— Six mille francs, pas davantage.
— Six mille francs ! se récria l'heureux père. Ah ! petite rusée... si j'avais su, 11 était trop tard, car, en disant ces mots, il tirait de sa poche un écrin mi-
ci'oscopique qu'il tendit à sa fille.
— C'est à mon lourde m'exécuter, dit-il avec un soupir.
Antoinette ouvrit l'écrin et fut éblouie. Elle ne s'attendait pas elle-même à ce que son père fît si magnifiquement les choses. De l'avis unanime, les boutons d'oreilles furent estimés à quatre mille francs, au bas mot. Relativement, c'était splendide. Grâce à son habileté, Antoinette avait une corbeille qu'auraient pu lui envier des jeunes filles beaucoup mieux partagées qu'elle sous le rapport de la fortune.
Son amour-propre fut délicieusement flatté. Ce mariage, qu'elle avait d'abord hésité à faire, qu'elle n'avait contracté pour ainsi dire qu'afin de se venger des dédains de Roger, commençait à lui donner des salisfaclions sur lesquelles elle n'avait pas osé compter. Elle ferma les yeux, s'imaginant, de bonne foi, qu'elle serait heureuse avec ce mari qui se soumettait si docilement à ses caprices. La pâle figure de Roger s'effaça momentanément de sa mémoire. Le dépit qu'elle ressentait contre lui était moins violent, lorsqu'une circonstance imprévue vint le ranimer. La veille de son mariage, Germain, qui était resté seul avec elle, prit tout à coup un air grave.
— Antoinette, dit il, j'ai à vous parler de choses sérieuses.
Elle fut un peu surprise de ce début solennel.
— Je vous écoute, dit-elle. De quoi s'agit-il donc?
— D'un fait dont j'ai été témoin, il y a trois semaines, et que je ne peux pas taire plus longtemps.
— Voyons? fit curieusement Antoinette.
— Quelques jours après la demande que j'avais adressée à votre père, vers neuf heures et demie du soir, et par un temps épouvantable, je quittais un cabaret oîi m'avaient entraîné qrelques amis, situé à deux cents pas environ du logement qu'habite M. Roger...
La jeune fille devint pâle. Cassut avait-il donc découvert que Rose n'était pas la vraie coupable ?
— Eh bien ? dit-elle en contraignant ses lèvres à sourire.
— Eh bien ! continua Germain, je vis sortir de chez M. Roger une femme, si parfaitement enveloppée dans son châle, qu'il me fut impossible de distinguer ses traits.
— Une femme! fit Antoinette, que cette désignation vague rassura aussiiôt Quelle femme?
— Je vous ai dit que je n'avais pu voir son visage. La nuit était tellement noire, du reste, que je ne l'aurais pas reconnue alors même qu'elle n'eût pas pris tant de précautions pour se cacher. Cependant, poussé par une invincible curiosité, je résolus de la suivre.
— Ah ! fît Antoinette, que de nouvelles terreurs vinrent assaillir, vous l'avez suivie?
— Oui.
— Jusqu'au bout?
— Assurément.
— Alors, vous savez décidément qui elle est î
— Bien entendu.
— El c'est...
— Attendez, mademoiselle. Vous ne serez guère moins étonnée que moi de ce que je vais vous apprendre, dit Germain. Après m'avoir fait traverser toute la ▼ille, cette femme s'engagea dans le petit chemin qui aboutit à la fabri(iue. Je me blottis derrière la muraille et je la vis distinctement disparaître par la petite porte qui s'ouvre sur le fond de votre jardin.
— De notre jardin ! s'écria Antoinette, dont l'agitation était à son comble.
— Or, il n'y a chez M. Voisin, (jue deux femmes : vous et Rose, car je ne fais pas entrer en ligne les cinquante-six ou sept ans de votre cuisinière. Donc, comme il n'était pas possible que vous vous fussiez aventurée à pnreille heureet par un temps semblable dans les rues de Meulan, pour aller chez M. Roger surtout, j'en conclus que c'était Rose.
— Ah ! lit Antoinette, définitivement lassurée, vous croyez que c'était...
— J'en ai acquis la certitude le lendemain, dit confidentiellement Germain.
— La certitude .. fit ironiquement Aiitoinette. De quelle façon ?
— J'ai rencontré Rose dans la cour de la fabrique et je lui ai demandé ce qu'elle faisait la veille au soir dans les rues de Meulan...
— Et... qu'a-t-elle répondu?
— Elle a d'abord essayé de s'en défendre, mais quand je lui ai dit que je l'avais vue sortir de chez Montmaury et rentrer par la petite porte du jardin...
— Elle est restée confondue sans doute ?
— Elle a eu l'audace de me rire au nez ! répondit Germain avec colère. Comme si la fin de cette histoire devait se terminer infailliblement de la
môme manière, Antoinette se mit à rire aussi, mais d'un rire nerveux qu'une oreille plus clairvoyante que celle de Germain n'aurait peut-être pas pris pour un accès de gaieté.
— Vous riez..., vous riez..., fit Germain d'un air vexé. Il ne m'est cependant pas possible de tolérer auprès de vous une fille qui se conduit de la sorte et se permet de se moijuerde moi !
— Que voulez-vous donc faire?
— La renvoyer.
— Renvoyer Rose, qui est entrée à mon service à l'âge de douze ans et -jui, depuis, ne l'a pas quitté! Vous plaisantez?
lOrj LE SECRET D'OR
— Je ne plaisante pas. PermeLlez-raoi, ma chère Antoinette...
— Je vous permets de vous taire, interrompit-elle. Je suis très contente du service de Rose ; je ne voudrais pas m'en séparer pour tout l'or du monde.
Elle avait prononcé ces paroles avec d'autant plus ds fermeté que, à part les détails que venait de lui fournir Germain sur celte rencontre, elle n'ignorait rien (le ce qui s'était passé, puisque Rose le lui avait raconté. Oi-, elle ne pouvait pas méconnaître, en ce moment surtout, le service que lui avait rendu sa femme de chambre.
— Cependant, mademoiselle, insista Germain, nous ne pouvons pas souffrir un scandale pareil dans notre maison. Si vous ne voulez pas congédier Rose, il n'y a qu'un moyen...
— C'est...
— De congédier M. de Montmaury.
Le cœur d'Antoinette se mit à battre et son visage s'empourpra.
— Vous savez, du reste, continua Germain, que je suis depuis longtemps en fort mauvais termes avec M. Roger. Tôt ou tard, je le sens, je ne serais pas maître de moi. Déjà, s'il vous en souvient, nous nous sommes pris de querelle un jour dans le bois de Verneuil. Il me paraît donc impossible que cette situation fâcheuse puisse se prolonger.
La jeune fille hésitait. Sacrifier Roger c'était commettre une lâcheté, puisqu'il n'était pas coujiable. Pourtant, au souvenir de l'affront qu'elle avait reçu, tout son être se révolta. Le renvoyer, c'était non-seulement se venger de ses dédains, mais encore c'était donner à la version de Germain une vraisemblance de plus.
— Eh bien! dit-elle résolument, congédiez M. de Montmaury. L'œil de Germain brilla d'une joie farouche.
— C'était mon intention, dit-il ; mais je n'aurais pas voulu le faire sans vous demander votre avis.
— Je vous en sais gré, fit Antoinette, mais puisque vous êtes depuis si longtemps en hostilité, je ne crois pas, en efTet, qu'il soit possible...
— Aussi, dès ce soir, je vais lui écrire.
— Bien, mais conduisez-vous convenablement envers lui.
— Oh ! soyez tranquille, ma chère amie, je lui remettrai la totalité de ses appointements.
Ainsi fut comploté et exécuté le renvoi de Roger. Le lendemain il ne fut plus question de lui. C'était jour de fête. A neuf heures, selon sa promesse, la couturière arriva et procéda elle-même à la toilette de la mariée, puis on se rendit à la mairie et ensuite à l'église.
Par égard pour M. Voisin, il y eut beaucoup de monde à la messe. Antoinette y fut beaucoup admirée dans la magnifique toilette qu'elle portait. Quant à Germain, il eut moins de succès. Il était fort mal à l'aise sous l'habit noir et ne savait que faire de ses mains épaisses, fort heureusement gantées de frais.
Le déjeuner fut simple et court. On se réservait pour le diner. On avait compté sur un couvert de quarante personnes; mai:î, dans les deux jours qui avaiout précédé le mariage, une quinzaine dïnviiés s'ciluieut exrusés.
En revenant de l'église, M. Voisin trouve encore une dizaine de lettres qui, sous des prétextes difïerents, réduisirent à quinze le nombre des convives. Au moment de se mettre à table, on s'aperçut que deux des invités sur lesquels on avait compté n'étaient pas venus. Treize à table! Un jour de mariage ! C'était une calamité.
Germain dut se mettre en qu^te d'un quatorzième, et finit j)ar mettre la main sur le nouveau contre-maître qu'il avait riiOisi, lequel avait fait dans la journée de copieuses libations et se tenait à peine debout. On le fit asseoir à l'extrémité de la table, et le dîner commença. 11 ne fut pas gai. Si M. Voisin était mécontent de voir ses amis l'abandonner ainsi, Antoinette l'était bien plus encore. Son amour-propre souffrait cruellement de cette humiliation. En effei, elle ne voyait guère auprès d'elle que les parents de Cassut et ses témoins,' tous gens grossiers et communs, dont les plaisanteries, peu gazées, l'irritèrent au dernier point.
Elle ne put alors s'empêcher de songer à Roger. S'il avait voulu épouser Antoinette, M. Dalbiègue lui aurait servi de père, et avec M. Dalbrègue serait accourue la fine fleur des propriétaires de Meulan. Au lieu de cela des gens avinés, d'une tenue déplorable, dont'la conversation ne roulait absolument que sur les anas ressassés jusqu'à la corde dans toutes les noces de barrière... Ah! comme il tardait à Antoinette que cet horrible repas lut terminé!
Elle-même donna le signal de la retraite, alors qu'on finissait à peine de servir le dessert. Il est vrai que ses convives ne la suivirent pas et demeurèrent vaillamment à table. De sa chambre, Antoinette entendait sauter les bouchons de Champagne, et retentir les éclats de leur gaieté tapageuse. Elle eut un mouvement d'impatience et appela Rose pour procéder à sa toilette de bal. Elle s'était expliquée la veille avec sa femme de chambre, aj)rès le départ de Germain, et l'avait chaleureusement remerciée du service que Rose lui avait rendu.
— Bah ! cela n'en vaut ])as la peine, avait répondu Rose sur un ton dédaigneux. J'en ferais voir bien d autres à M. Cassut, si je voulais.
La jeune fille fut un peu de cet avis. La facilité avec laquelle Gei-niain avait cru à la culpabilité de Rose ne prouvait pas en faveur de son intelligence. De ces explications, entre Antoinette et sa femme de chambre, était résultée une familiarité plus grande encore que par le passé. Antoinette avait presque été forcée d'avouer qu'elle était allée chez Roger, pour lui proposer d'acheter l'usine, ît de convenir qu'elle aurait beaucoup mieux aimé être la femme de Montmaury que celle de Cassut.
— Pour ma part, dit Rose, je regrette presque que M. Germain se soil trompé.
— Veux-tu te taire! fit Antoinette en rougissant légèrement.
Pendant que Rose remplaçait par un corsage décolleté le corsage montant de fctt maltresse, il fut de nouveau question de Roger.
— Ah! si j'étais à votre place... murmura Rose, en lui mettant ses boucles d'oreille, son médaillon et ses bijoux.
— Quoi donc ? demanda Antoinette, tout entière au plaisir de se voir si richement jiarée.
— C'est dans trois ou quatre heures que je regretterais surtout de ne pas être : madame la baronne de Montmaury —
— Je te défends de me reparler de lui, dit la jeune femme avec colère.
Elle sortit, furieuse, et pénétra dans le salon. Dix heures venaient de sonner. A peine sept ou huit petites bourgeoises, qu'on n'avait invitées que par condescendance, faisaient-elles tapisserie dans le salon désert. Une dizaine de cavaliers, dont quelques uns n'étaient pas même en habit, les avait accompagnées. Les parents et amis de Germain étaient toujours à table et de plus en plus bruyants.
En vain le pianiste exécutait les premières mesures d'un quadrille, l'introduction d'une valse ou d'une polka, pas un groupe de danseurs n'osait ouvrir le bal. A onze heures personne n'était venu gros^-ir le nombre par trop clair-semé des invités. Le, dépit d'Antoinette était à son comble. Elle-même alla prendre son mari par la main, et organisa le premier quadrille. Elle eut beau faire, un froid glacial pesait sur les épaules de chacun. On sentait que le vide se faisait autour des Cassut, et qu'on s'était fourvoyé en répondant à leur invitation.
Aussi, vers minuit et demi, la plus hardie des dames se leva pour prendre congé, mouvement qui fut suivi d'une débâcle générale. Les yeux gonflés de larmes, que la rage faisait couler, Antoinette regagna sa chambre. Et Cassut qui allait venir......
A ce moment décisif, Antoinette eut le premier regret de la sottise qu'elle avait faite. En voulant se venger de Roger, c'était elle-même qu'elle avait offerte en holocauste à sa vengeance. Rose vint l'aider à se déshabiller, et remarqua que sa maîtresse y mettait une lenteur évidemment calculée.
— Dépêchez-vous donc, madame, lui dit-elle. Votre mai'i va ariiver.
— Eh!. ne vois-tu pas que c'est ce qui m'épouvante le plus? dit Antoinette. - Elle défaisait à regret sa riche toilette, remettait, chacun à son tour, ses
bijoux dans leurs écrins. De temps en temps, quand elle entendait du bruit, elle s'arrêtait, devenait pâle et prêtait avidement l'oreille; pais, rassurée par le silence qui régnait à nouveau dans la maison, elle plaçait les écrins dans son armoire, reculant le plus qu'il lui était possible le moment où elle serait forcée de dire à Rose :
— Je n'ai plus besoin de toi.
Pendant ce temps, Cassut s'occupait d'une besogne qui n'était guère de sou goût. Ses parents et ses témoins n'avaient pas quitté la table de la soirée et n'avaient pas cessé de boire. Et jjIus ils buvaient, plus ils avaient soif. A deux ou trois reprises, M. Voisin était venu leur dire qu'on les attendait au salon.
— Oui, papa beau-père, avaient-ils répondu, nous y allons.
Mais le Champagne et les liqueurs avaient bien d'autres charmes à leure yeur. que les ritournelles du piano, les enlacements de la valse et du quadrille, ou les excentricités de la polka.
Un hoiimi',, qu- élail ass>;is sur u.i Uaiic, se lova on chancelant et tendit la ir.<w^
(l'agi; Ui.'.i).;
M. Voisin y avait renoncé. Lui aussi il avait remarqué le vnie qui s'était la autour de lui à Toccasion de ce mariage. Certainement, le gendre 'qu'il avait choisi pour sa liUe n'était pas du goût de ses amis. Il se rcpenlail de la faiblesse qu'il avait montrée; de gros nuages commençaienl à obscurcir son Iront. Aussi, ce fut avec une véritable colère, (juand lu danse eut Uni, faute de combattants, qu'il montra à son gendre la porte de la salle à manger. liO"» Liv.
— Débarrassez-vous de ces ivrognes-là, si vous le pouvez, lui dit-il. Quant à ■ttoi, je vais me coucher.
Germain ne s'offensa pas de celte épilhète un peu vive. Il trouva môme que •on beau-père était dans le vrai, car il aurait bien mieu^ aimi aller rejoindre •a femme que de perdre un temps précieux à parler raison avec des gens aux trois quarts ivres. Cependant, il se résigna et alla les prier de quilter la place.
— Ah! farceur, lui répondirent-ils, voi:? êtes pressé, vois... cola se conçoit. Eh bien! encore un dernier coup à la santé de la mariée!
Gassut fut obligé, non-seulement de les laisser boire, mais de trinquer avec «ux.
-^ Et maintenant, bonsoir! dit-il.
— Ah ! va-t'en si lu veux. Nous sommes bien là, nous y restons. Ce n'est pas liDus les jours fête.
Germain eut r», cours aux grards moyens. Il prit les bonleilles pleines qui reslaieût sur la table, les seira dans le bulTet, qu'il ^rma à »'ouble tour, et dont il rail la clef dans sa poche. Les convives ne s'en aperçurent i^as tout d'abord al MMûtinuèrenl la série d'histoires plus on moins coiniq les qu'il avaient enta- Biée dèsîe commencement du diner. Naturellemeaty plus ils allaient, plus ces iistoires devenaient difiiciles à entendre.
Germain, àbouldepalionce, prit ses témoins par les épaules, les mit à la porte e^, malgré les protestations qu'il souleva dut agir de la même manière iirévérenciewse avec ses parents. Enfin, quand ce métier de sergent de ville lui eut ionné l'uel jue répit, il se dii'igea vers la chambre de sa femme, qui étail située au premier étage. ,
Déjà M. Voisin était monté pour donner à sa fille le dernier baiser et lui avait txpliqué pourquoi Germain n'avait pas escdre paru. Anloinette s'attendait donc i voir entrer son mari d'un moment à l'autre. Celle appréhension pudique de la Tertu aux abois, qui amène en général sur la joue des jeunes filles une rougeur tdorable, faisait blêmir et trembler Antoinette. Elle ne l'avait pas prévu cet instant terrible, lorsque cédant à un moment de dépit, elle avait accepté Germain ! Combien elle le regrettait à i)résent! Ah! s'il en avait été temps encore, comme tlle auriit repris sa parole, sa liberté, plutôt que de se livrer aux souillures de ce Germain !
Quand elle entendit monter l'escalier, après avoir souhaité la bonne nuit à. II. Voisin, Antoinette porta la main à son cœur et se laissa tomber sur un fauteuil. Rose crut qu'elle allait se trouver mal,
— Eh bien! qu'avez-vous? lui demanda-l-elle.
— Pousse le verrou, dit vivement Antoinette.
— Comment, le verrou... mf»is c'est votre mari qui monte. La jeune femme se leva, éperdue.
— Ah! malheureuse, qu'ai-je fait? gérait-elle, en se voilant le visage. Au même instant, Causai frappa discrètement à la porte,
— Encore un moment! ciia Antoinette d'une voix étranglée. Je n'ai pas fini. Gassut n'entra pas. Il se mit à marcher impatiemment dans la pièce voisine.
ÎÎONSEIGNEUR 1031
C'était un petit boiifloir, dôpendnnt de Tappartement d'Antoinette, dins lequel elle se tenait peu lanl riiivei- cl, les jours do j)luie, pen lant rélé. A travers la porte close, elle cnieiidail ce pas saccadé, insupporl;ible.
Auboutdei-.ini r.iiinles, C;iss;il vint dj nouveau frr.pper. Anîoiaette eat U pensée de fuir. Mais fuir par où ? Sauter du premitT éiage da:)s le jardin, i demi nue!
Elle promena autour d'elle un regard épouvanté. Rose eut peir.
— Voyons, madame, lui <Iil-el.'e doucement, il faut vous faire une raison... . Anloinelte la je.;ai-d,i en fice.
— Je voudrais bien t'y voir, Sl-elle avec un geste d'horreur. Cassut frappait loiijou s.
— Eii bien ! est-ce liiii? (lemindail-il a* .»a voix, la plus caressante.-
— Mon Dieu ! je sais pcrilue ! s'écria la jeune femme atterrée.
Elle laissa tomber le deniiei' jupon qu'elle eût gaidé, souffla précipitammenl les deux bou;-;ies qui réclairaient et se jela dans le lit, tout au fond, le long du mur, se faisant aussi petite que possible.
— Va-l-en, dil-elle à llose avec un fanglot.
La femme de clia iibre obéit, ouvrit la porte, et Cassut entr.i.
— Maison n'y voit rien s'écria-l-il, tout désapj)oinlû. Je vais allaiaer lei bougies.
— Je vous le défonds! je ne le vcui pr«5! fit Antoinette d'une voix rauqu».
— Mai?, ma cliére peliie fjmme...
— Je vous le défends, répôta-l-clle, ou je vais me réfugier dans la cliambr» de Rose et je n'en sors plus.
Germain n'insisla- pas.
— Drôle d'idée! miirmnra-l-il. Enfin...
Il poussa le verrou de l.i porte, se déshabilla dans l'obscurilô et se dirigea à tâtons vers le lit.
— Oh ! si je pouvais moii'ir! fit Antoinette.
Le lendemain, elle n'élaii pas morte, mais elle était plus blanche que le lingt blanc dont elle venait de s'envelopper, quand Ro.^e pénétra dans sa chambi"e.
Rose l'aimait réellement. Elle lavait vu grand r, elle l'avait pour ainsi dirft /ilevée. Elle fut efi'rayée da la p;\lcur Je sa mahre-se, de la contraction de se« traits, de rabattement profond auquel eliy élaii en proie. Elle regarda lajeuuâ femme en face avec une terreur secrète. AnLoinelt'î »leviuasa peasée.
— Ah ! c'est horrible ! fit-cl;e. Dieu te préserve, maj>auvre fille, d'un sapplicâ pareil !
Rose réussit à la calmer un peu. Elle lui |)arla de ses bijou.x, de se* toilette»,
des plaisirs de loulc soric iju'elle allait goûter.
— Oui, lu as laison, dit Antoinette, donne moi mes bijoux, ma plas LoUt robe, je veux aller à Paris aujourd'hui.
— Mais vous avez du monde aujourd'hui encore, fit observer Ro3e.
— Du monde? Qui? Lci paieals et amis de M. Cassai? J« m'en mo>i\ia uisim. Qa'ils s'arrangent I
— Quoi! vous voulez...
— Va prévenir M. Cassut à l'instant, je te l'ordonne.
Germain accourut. En vain il essaya de lui persuader qu'elle se devait à ses invités.
— Bah ! ils se griseront bien sans nous, répliqua-t-elle.
— Cependant, les convenances... M. Voisin...
— Si vous ne venez pas à Paris avec moi, j'y vais seule, dit nettement Antoinette.
Germain s'exécuta. A peine avait-il eu le temps de parcourir la fabrique et de s'assurer que tous les ouvriers étaient à leur poste.
A dix heures, Anloinet'e était habillée. Rose l'avait deviné : le plaisir de se \oir si belle, opéra chez la jeune femme une heureuse diversion. Cependant, au moment de descendre, elle prit à part sa femme de chambre.
— A l'instant même, lui recommanda-t-elle, tu vas courir chez le tapissier; tu y achèteras un lit complet pour une personne, que tu feras monter et dresser aussitôt dans mon boudoir. Je veux, ce soir en rentrant, trouver les draps mis et la couverture faite. Tu m'entends?
— Quoi ! madame, vous voulez. .
— Si tu ne m'obéis pas, je te chasse, afin d'aller coucher dans ta chambre, dit impérieusement Antoinette.
— Ce sera fait, madame, promit Rose.
Mais tout bas, elle ajouta :
— Déjà !
Antoinette entendit le mot, mais ne daigna pas le relever. Elle sortit, nerveuse, irritée. Elle avait besoin de mouvement et de distraction. A l'heure où ses convives devaient arriver, elle partit pour Paris.
M. \oisin fut 1res surpris en apprenant ce départ précipité. Comme il ne se souciait pas de tenir tête à la famille Cassut, il ordonna à Rose de les servir et s'éloigna de son côté.
Antoinette, en arrivant h Paris, courut droit à la Maison d'Or et y commanda un déjeuner succulent. Après quoi elle prit une voiture, se fit conduire au bois de Boulogne ; puis elle dîna au café Anglais et termina sa soirée aux Variétés, où elle se délecta iranchement des cascades de la Belle Hélène. A minuit et demi, elle reprit le train et arriva chez elle vers deux heures du matin. Son premier soin fut de s'assurer si Rose avait exécuté ses ordres. Elle ne put s'empêcher de jourireen voyant la stupéfaction de son mari. Ce lit tout neuf, tout fait, tout prêt, Tintriguail fort.
— C'est le vôtre, lui dit-elle.
— Comment, ma chère amie, tu veux que...
— Bonsoir ! fit Antoinelte. Je tombe de sommeil.
En même temps, elle ouvrit lestement la porte de sa chambre, qu'elle referma avec vivacité, se déshabilla tranquillement et se coucha. En vain, pendant une bonne heure, Ca.^sut, à travers la porte, la supplia avecles inflexions de voix les plus tendres de se montrer moins cruelle.,.
MONSEIGNEUR (3i
— Ah ! que c'est bon d'être seule ! dit-elle avec un soapir.
Et elle s'endormit. De guerre lasse, Germain regagna son lit solitaire et finit par fermer les yeux à son tour. Le lendemain, Antoinette était toute rayonnante. Quant à Cassut, il n'était pas content. Il reçut donc fort mal M. Voisin quand celui-ci, tenant à la main la lettre que Roger lui avait écrite, vint lui demander des explications sur le renvoi de son premier commis.
— Eh bien ! dit brutalement Cassut, suis-je le maître, oui ou non? Il y a assez longtemps que je subissais ce gratte-papier. Il est parti... bon débarras!
Par respect pour sa propre dignité, M. Voisin ne voulut pas discuter contre de pareils arguments. Il tourna le dos à Germain. Celui-ci comprit sans doute qu'il venait de commettre une grossièreté, car il cherclia aussitôt à l'excuser.
— Du reste, dit-il à son beau-père, le renvoi de M. Roger a été décidé entre Antoinette et moi, la veille de notre mariage.
M. Voisin l'entendit, mais ne l'écouta pas, et se retira sans môme le saluer. Le cœur plein d'une juste colère, il monta aussitôt chez sa fille.
— Je n'ai pas pu obtenir de la brutalité de ton mari l'explication que j'allais lui demander, dit-il, je viens la chercher auprès de toi.
— Comment ! mon mari a été brutal envers toi, s'écria la jeune femme indignée. A propos de quoi ?
— A propos de Monlmaury.
— Que s'est-il passé? interrogea Antoinette sur un tout autre ton.
— Ceci : J'ai reçu de Roger une lettre dans laquelle il me prie d'attester (ju'il est resté chez moi pendant trois ans. Je ne puis ni ne veux le lui refuser ; mais, comme j'ignorais môme qu'il eût quitté la fabrique, je suis allé trouver Cassut, je lui ai montré la lettre, et je lui ai demandé ce que cela signifiait...
— Eh bien? fit Antoinette avec embarras.
— Cassut m'a répondu qu'il était le maître et que cela ne me regardait jias. Comme je me retirais, profondément blessé, il a ajouté que le renvoi de Roger avait été décidé par vous d'un commun accord. J'avoue que j'ai de la peine à le croire. Est-ce vrai ?
— C'est vrai, répondit Antoinette en baissant les yeux.
— Comment! toi qui me faisais sans cesse l'éloge de Roger, tu as comploté avec ton mari la perte de ce pauvre garçon !
— Que veux-tu, père... baibutia-t-elle, puisqu'ils ne pouvaient pas s'entendre...
— Eh! sacrebleu ! fil M. Voisin exaspéré, si tu avais (!éj)ensé, pour garder Roger, le quart de l'énergie que lu os mise à prendre les intéréls de ton Germain contre moi, de Montmaury serait encore ici, et tes aflaires n'en iraient tjue mieux.
— Cependant, père, je ne pouvais pas. . contre la volonté de mon mari...
— Tu pouvais ce que tu voulais, interrompit le vieillard avec humour. Ce que tu as fait est une lâcheté...
— Oh ! pèie, lu vas peut-ôtre un peu loin...
— Oui, une lâcheté, répéta M. Voisin avec véhémence, car tu n'avais loi, au-
cun motif de haine ni de basse jalousie contre Roger; ton devoir d'honnête femme était de le protéger contre Germuin. Si aveugle que je sois, je n'ignore rien de Tanimcsilé que ressentait Cassul contre de Mcnlmaury, et je sais qu'elle prenait sa source dans les senlimenîs de la rivalité la plus vulgaii-e. Tu as pu défendie le meilleur des hommes et des employés contre la sluj)ide jalousie de ton mari, tu ne l'as jias lait, tu as eu tort,
— Ah ! c'est comme cela? fit Antoinelte, d'autant plus farieuse qu'elle sentait que son père avait raison. Tu ne veux rien entendre? Eh Lien ! tant pis. Ce qui est fait est fait.
— Fort Lien, dit M. Voisin. Je vois que je suis traité ici comme un Cassandre; mais je ne jouerai i)as plus longtemjis le rôle scupido que vous m'avez distriLué.
Et, s'inclinant dérisoireraent devant sa fdle :
— Madame Ca.ssut, dil-il, j'ai l'honneur de vous saluer.
Une heure après, il avait empilé, dans trois ou quatre caisses, ce qui lui appa;lenail et avait quille la fabrique. Ce fut le lendemain de cet éclat qu'il alla rendre visite à Roge;-. Il lui avait raconté cette scène et donné sa nouvelle adresse à Paris II était, natu.ellement, très monté contre sa hlle et son gendre. Roger le remercia chalenrcr.sement. Il élail désolé qu'à cause de lui une rupture eût éclaté entre M. Voisin et sa fille. I! m.anifesta hautement les regrets qu'il en éprouvait.
— Oh! consolez-vous, lui dit tristement le vieillard. Au train dont vont les choses, cette rupture était inévitaLle un jour ou l'autre. J'ai été faible et inconséquent, en laissant contracter à Antoinette un mariage qui n'était pas de mon goût; je m'en rej)ens déjà; puissé-je ne pas m'en repentir plus amèrement encore.
A ces mots il s'éloigna, triste et agité de sinistres pressentiments.
— Pauvre liomme! lit Roger quand il fut parti. Que deviendra-t-il le jour où il n'aura plus lien?
Ni Germain ni Antoinette ne se montrèrent très affectés du départ de M. Voisin. Cassut élail liien iléllnilivement le maître, et Antoinelte pouvait, sans contrôle, satisfaire ses moindres capiices. Le lendemain, le surlendemain, pendant huit jours de suite, elle ne cessa d'aller à Paris, de dîner au caLaret, de passer sa soirée au théàlie.
Le huitième jour elle eut assez du théâtre et eut la curiosité de voir un bal. Germain la conduisil à Mabille, qu'il avait visité une seule fuis en sa vie, un jour de gogueile. Elle ]>rit un grand pLiiëir à celte distraction, sa montra grande admiratrice des t cavalier-seul » de certains danseurs et ne se scandalisa pas trop des contorsions échevelées des femmes qui leur faisaient vis-à-vis. Au bout de ces huit jours, Germain lui lit observer qu'il avait par Irop négligé l'usine et qu'il serait temps d'y donner le coup d'œil du maîlre.
— Je vous accorde trois jours, lui dit-elle, car je n'en peux plus!
Pourtant, en demeurant chez elle, elle ne se condamna j)as au calme absolu. Afin de montrer dans Meulan ses magnifiques toilettes, elle alla reûdi'«
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visite aux rares personnes qui avaient répondu à Pinvilalion qu'elles avaient reçue.
Enfin, pour atténuer les longueurs de la soirée et des lête-à-tête avec Germain, elle fit venir sa cuisinière et combina les menus les plus délicals. La cuisine des restaurants à la mode Tavait mise en appélil de gourmandise el avait développé l'extrême sensualité qui constituait le fond de son tempérament. A ces menus délicats elle adjoignit quelques bouleilles de bon vin.
Le premier repas qu'elle fit chez elle se termina par mi'i bouleille de Champagne. C'était la première fois de* si vie, non pas qu'elle buvait du Champagne, mais qu'elle en bavait à di^crétion. Vingt fois elle en avait trouvé le goùl délicieux, el avait regretté (jue la prudence paternelle rariôlât dès le serond verre. Cette fois, personne n'était là pour lui mesurer les gorgées. Elle vida presque entièrement la bouteille, si bien qu'en sorluiit de table elle était complètement grise. Cerm.iin la trouva charmante ainsi, d'autant plus chaimaute (jumelle oublia, ce soir-là, de fermer au verrou la porte de communication, ouMi qu'il s'empressa de mettre à profit. Le lendemain, à diner, il ne négligea pas de lui verser à boire. Elle s'en défendait mollement, confv^ssant que la veille elle avait un peu perdu la tôte.
— Bah! lui dit Germain. Quand tu prendrais un pclii pi urne l., où serait lo mal? Nous sommes chez nous, personne ne nous voit, va donc tonjouis.
Antoinette allait, elle allait même très bien. Ce moyen de s'otourdir sur .ses chagiins, sur ses regrets, lui parai>sail le plus simple en même temps que le plus agréable. Cassut ne comptait pas laisser dégénérer ces petits evcùs en habitude.
— Chez une jeune fille qui n'a jamais rien vu ni connu, cela n'a rien d'étonnant, se disait-il.
La vériié est qu'il y trouvait son compte et que, ces jours-là, il triomphait bien plus aisément des résistances de sa femme, car, lorsiiu'elle était de sang-froid, elle demeurait inexorable.
Il est inutile d'insister longuement sur la conduite étrange de ce mari et sur les funestes conséquences qu'elle pouvait avoir dans l'avenir; mais il ne faut pas oublier non plus qu'avant d'hériter du pendu, Cassut était ouvrier, fils d'ouvrier, qu'il n'avait reçu aucune éducation, et qu'il avait grandi dans un milieu où riiabitude de prendre nn plumet — c'était son mot — n'est pas considérée comme une honte, mais au contraire comme un complément obligé de toute bombance.
Aussi, pendant six semaines qui suivirent son mariage, se livra-t-il franchement, de son côté, à des iilaisirs qu'il n'avait fait qu'tirieurer jadis et qui lui étaient presque inconnus. Loin de retenir Antoinette sur la pente où elle s'engageait, il l'y poussait au contraire et l'y suivait de tout son cœur. C'est tout simple : il y trouvait un double plaisir : celui de boire et celui d'exercer ses privilèges de mari.
Un jour, en revenant du bois de Boulogne, ils décidèrent d'aller au théâtre du Châlelet, où l'on jouait alors une féerie très à la mode. Afin de ne pus trop s'é
loigner, ils résolurent de dîner au café d'Orsay. C'était, si l'on s'en souvient, un restaurant de premier ordre, tel, du reste, qu'ils les choisissaient d'oMinaire.
Fidèle à sa lactique habituelle, Cassut se fit servir les meilleurs vins et ne manqua pas de remplir fréquemment le verre de sa femme. Ils s'oublièrent longuement aux délices de la table, de sorte qu'il était plus de. neuf heures quand ils sortirent du restaurant. C'était un peu tard pour aller au théâtre; cependant, comme ils avaient leur coupon dans la poche, ils,n'avaient pas envie de le laisser perdre. ■
Antoinette voulait prendre une voiture pour arriver plus tôt; mais Germain désiia faire la route à pied, pour faciliter la digestion, disait-il, ou plutôt pour avoir le temps d'achever son cigare.
Antoinette, un peu troublée par les vins capiteux qu'elle avait bus, y consentit sans difficulté. Bias dessus, bras dessous, parlant à haute voix, riant, chantant presque, ils suivaient donc le quai Voltaire, quand, à la hauteur du pont Royal, un homme, qui était assis sur un banc, se leva en chancelant et tendit la main. Antoinette eut peur. Elle crut qu'il s'agissait d'un ivrogne et en fît la remarque à haute voix. Au même instant, elle reconnut Roger. Mais quel Roger, grand Dieui Ro"-er pâle, amaigri, se soutenant à peine et demandant l'aumône!
Certes, si elle avait eu toute sa présence d'esprit, elle lui aurait donné sa bourse; mais elle ressentit une commotion telle que, perdant complètement la tête, elle entraîna son mari et se prit à courir, honteuse, presque afîolée, sans oser se retourner. Ar ivée au pont Neuf, elle n'en pouvait plus, elle suffoquait. Elle fut obligée de se reposer sur un banc pour reprendre haleine.
— Lui! ne cessait-elle de murmurer. Lui! mourant de faim.., implorant la charité des passants... Et par ma faute!
Germain était aussi très tioublô. Ce fut d'une voix timide qu'il rappela à Antoinette que l'heure s'avançait et que la féerie était à moitié jouée. ,
— La féerie! s'écria-t-elle, avec un rire nerveux. Ah! je me moque bien de
c«Ia!
Elle fil avancer une voiture et y monta, sans même avoir consulté son ma-^i, qui s'élança près d'elle.
— Chemin de fer de Rouen! dit elle au cocher.
Germain s'efforça de la calmer. Il voulut lui prendre la taille.
— Ne me louchez pas ! s'écria-t-elle avec un geste d'horreur.
Elle n'avait jamais pu se décidera le lutoyer. Vingt minutes après, elle aiTivnit au chemin de fer et parlait pour iMeulan. A onze heui-es moins un quart elle était chez elle. Pendant le trajet elle n'avait pas dit un mot et n'avait pas même daigné répondre à Cassut, qui ne cessait de lui demander :
— Mais enfin, qu'est-ce que tu as?
Ce qu'elle avait ! Un remords cruel, cuisant, inguérissable... une large plaie au cœur. En arrivant, elle courut dans sa chambre et n'oublia pas, ce soir-là, de fei-mer sa porte au verrou 1
Ainsi, vous redoutez une catastrophe? (Page 1033.)
COMMENT CHACUN AVAIT E.NfPLOYÉ SON TEMPS
Après avoir causé quelque temps avec le jeune commi-; que lui présentait lo docteur Valnet, M. Ua\ inond était à peu près édifié sur son compte. Roger lut
ayail morili'é la lettre de re,:?rels que M. Voisin lui avail adi-essée. San> lui donner les causes vériiable.s du coii,ué bn.Ld qu'il avirt reçu, Il lui avail l'iiit entendre que sou renvoi élaii i re.-que une eouséqneiice inf.iillible du uiari:ii,'e de Germain =ivec Auloiuelle, en raison de la niesinlciii^jcnce qui, depuii lou^-^leraits, avait ecialé eiilre Cassut ei iui.
A liiiveis ces explicallons, quelquefois embarrassées, M. Raymond n'avait pas e;: de peine à démêler une partie de la vérité. Un autre motif, que lîoger ne voulut pas donner, avait évidemment concouru à ce résultat. Roger le taisait, il avait raison. Cela piouvait en favc!:i- de su dis. rélion.
Aj)rés avoir ensuite amené la conve;sa:ion sur le leri'ain purement commercial, M. Rayuicnd avail acquis la ceililude que de Monlmaury p-ossédail un fonds do solide éducation el des idées saines, libérales, en même temps que souverainement [iraiiiiues. Il lui donna son adresse, eu le priant de venir ielendeniain, à jieul heures du matin.
Roger le laissa partir, remercia clialeurjusemenl le docteur et le supplia une fois eiicoi-e de lui garder le seciet envei-s .M. I) ilbiégue.
— Oli ! sous ce rap|)orl-là, \ous jouvez éiie iran.iuiile, dit M. Valnet. Ce serait peut-être bàler le dénoutnienl «jue je |);évois depuis près d'une année.
— Quel dénouement? demanda Roger.