‹ MonseigneurChapitre 39 sur 48 · I.e docteur liocba la lêle ei ne i-épondit pas · texte numérisé non relu

I.e docteur liocba la lêle ei ne i-épondit pas

— En eflet, reprit de Moîitmaury, je me .souviens que Laurence m'a parlé do certaines somnolences, auxquelles son père e;.aii.Hijel, cl des ajijjréhensions que celte lorj^eur lui faisait concevoir. C'est donc vrai?

— Malheureusement, oui.

— Ainsi vous redoutez une catastrophe

. — lillle me semble inévitable.

— Ll vous n'avez pas voulu le dii'e à Laurence?

— A quoi bon? Pou. quoi aurais-je alarmé d'avance le cœur de celte pauvre ci»fani?

— (Jh ! vous avez eu beau faire, docieur, vos craintes n'ont pas échappé à sa perspicacité, puisqu'elle me les a communiquées.

— Tant pis! fil >ou(it*usemeni y], Nalnet.

— l'uui'juoi? Quelle catusliophe redoulez-vous donc?

— Une congestion.

— Mais c'est la mort !

— J'eut-ôtrc non, malheureusement.

— Malheureusement, dites-vous ! Y a-t-il donc quelque chose de plus terrible que la mort?

— H y a la paralysie.

— Vous avez raison, docteur. Ce serait plus afTrcux encore! Et il n'y a pas moyen de conjui'er ce dangri?

— Je n'en vois pas, mon cher ami. Songez que Dalbrôguc a soixante-trois ans ! Gela ne veut pas dii'e que son âge le condamne fatalement, car vous avez vu comme moi cent vieillards du même îi'^e aller el venir, aussi lestes, plus

inc^nmlies parfois que des hommes de trcnle ans. Ce qui condamne Diilbrègiic, c'esl la vie <nril :i menée depuis Ireulc uns. . — Comment?

— Sansdonie. Pendant ies vingl-cinq ans qu'il est resié banquier, qn'ii-l-ij fail? Il a i,'a,;,MJé de l'argent, beaucoup dargaiil, c'est vrai. i:i, comme s'il n'.Mi avait i)as assez gagné, voilà que sa scear, M"'" Uenouval, lui a laissé, il y a deux, ans liois cent mille francs, il s'esi consliliié une fortune raagnilique, mais il s'est fail une déploralde sanié. A uii âge où il Jiiirait eu besoin de .se donner du mouvement, de .-e livror à des exercices violents, il s'e.4 condamné à resier des journées et des nuits entières devunl son bureau. Quand il avait nue couise à faire, une voilure tout attelée lattendail,le Iranspoitdt et le ramenait— toujours devant son bureau. — il en résulte l'urcéinent que les membres sesoiil engoin-dis, que le sang s'estalourdi eiqu'aiijuur.riiiii D.doiè-'ne ne peut môme |>lus prendie rexercice qui lui serait néccssan-e. Ajoute/, à celle iivgiène déplorable )a banne chère, les dîners succulents, autant de circDiisI.ances aggr.t vantes, vous :e voyez, et jugez si sa consiilution idélixorique j)eut résister longtemps encore à un régime semblable !

— El le mal est sans remède! s'écria Uoger épouvanté.

— A peu près. Le régime sévère auquel j'ai soumis Dalbrôgue recule et reculera peut-être quelques mois encore lévéneinent que je prévois; mais les symptômes sont de plus en plus graves, de plus en plus alarmants.

— M.ds que deviendra Lau;euce, alors? lii tout à couj) Uoger.

— Ah ! ce sej a pour la chère enLnt une rude épreuve !

— Et elle restera seule en présence de eu jadav.e vivant, exposée sans défense, sans conseils, à toutes les cupidités que sa fortune e\.citera!

— A moins qu'elle ne se marie prûchaiuemenl. Roger se sentit froid au cœur.

— Est-ce qu'il en est question? demanda-t-il d'une voi.x qu'il s'efiorçait d'affermir.

— Non, pas que je sache, répondit le docteur. D'ailleurs, remarquez bien que je ne suis i»as infaillible, (jue la science peut s'égarer, que Dieu i)eui faire un miracle... A votre tour, n'allez pas répéter à Lnurcnce ce que je vous ai conlié.

— Ah ! il n'y a pas de danger! dit J'.ogjr avec l'eu.

— Je vous ai fait part de mes aiq)rôhensions, parce que je sais combien vous aimez Dalbrègue et Laurence.

— lui vous avez bien l'ail, docteur. Mon Dieu! s'il était en mon pouvoir de délourner un pareil malheur!... Pauvre |tère!Car il est presque mon père, monsieur, ce digne et vénéré bienfaiteur, l'auvre Laui'ence, sui'tout !

ftoger était en proie h une grande agitation.

— Allons, calmez-vous, rassurez-vous mémo, lit M. Valnet. Le danger n'est pas à craindre pour le moment. Tant que durera ia saison d'été, j'es])ére que Dalbrègue se soutiendra.

— Ali ! vous me rendez un peu d'espoir, dit de Montmaury.

— Du reste, ajouta le docteur, je veux m'en assurer par moi-même. Un de ces

dimanches, je mé payerai le luxe d'une promenade à Menlan. J*ai besoin de Toir Balbrègue, de savoir s'il a mis ordre à ses affaires...

— Alors vous me permettrez de venir vous voir, fit Roger, car je ne retournei-ai pas à Meulan sans un mot de lui. — Et, ajouta-t-il tristement, depuis six semaines que je suis parti...

— Ne l'accuspz pas, mon ami. Tôt ou tard, quand il aura acquis la preuve que TOUS êtes victime d'une calomnie... quand les circonstances le permettront... il vous rappellera, j'en suis sûr.

— Le ciel me préserve de l'accuserf docteur, dit tristement Roger. Mais ne plus les voir... qui sait s'il ne m'oublieront pas?...

— Qunnt à cela, je vous jure que non! Dussé-je leur rappeler moi-même que vous êtes encore de ce monde, je vous promets... Non, je ne puis vous en dire davantage ; mais un jour viendra, sans doute, où vous verrez que je me suis occupé de vous, de votre avenir... Car il ne faut pas que vous recommenciez... Brisons-là. Adieu, ou plutôt au revoir! Bon courage! Vous voilà le pied dans l'étrier. D'ici à deux ou trois mois, vous aurez gagné peut-être un commencement de fortune.- Marchez droit votre votre chemin, le reste ira de soi.

A ces mots. M. Valnet lui tendit la main et le congédia. Roger partit, un peu attristé, peut-être, mais plus tranquille. Il était sûr de la vie matérielle. Pour l'instant, c'était le point important. Le lendemain, il se rendit chez M. Raymond à l'heure dite.

— A la bonne heure! vous êtes exact, fit celui-ci en l'apercevant. Asseyezvous, et écoutez-moi. En deux mots, je vais vous résumer la situation.

Depuis vingt ans, je fais à Paris le commerce des cafés, des cacaos et des vanilles. J'y ai gagné une fortune. L'opération que je suis allé faire à Caracas l'a doublée en dix-huil mois. C'est une chance. D'autres la renouvelleraient, au risque d'être moins heureux; moi, je m'en tiens là. Je liquide. Déjà, tout ce que j'avais de vanille en magasin est vendu; le reste suivra quand je voudrai, et ce ne sera pas long.

Quand aux petites opérations qui se sont faites en mon absence dans ma maison, elles se montent approximativement à quatre cent mille francs, sur lesquels deux cent cinquante mille francs environ sont déjà rentrés. C'est donc sur une somme de cent cinquante mille francs seulement que roule la liquidation que je vous confie, et c'est sur cette somme que je vous abandonne dix pour cent, ce qui est presque mon bénéfice, afin de sortir plus tôt d'embarras.

Les chiffres que je vous donne sont loin d'être exacts. Je les ai relevés, à vue de nez, sur mes livres, qui étaient fort mal tenus, et que voici. Voici également les factures, les bordereaux, etc ..; tirez-vous de là comme vous pourrez, mais établissez-moi un compte définitif et que ma situation soit bien nettement .. jour.

Vous serez absolument seul ici. Si vous avez besoin de quelques renseignements, ma femme, que j'ai prévenue, vous les donnera. Quant à moi, je pars demain pour Vemon, où habite mon frère, que je n'ai pas encore eu le temps d'aller embrasser. Combien de temps resterai-je en Normandie? Je l'ignore. Deux

OU trois jours probablement, si mon frère n'in?:.stp pas trop pour me retenir. Donc, je vous laisse, et à bientôt ! Si vous avez besoin d'argent, adressez-vous à ma femme.

A ces mots, M. Raymond s'éloigna.

Huit jours se passèrent, il n'était pas de retour.

Pendant ce temps, Roger avait relevé les uns après les autres tous lesro.Tiitf.es, mis les livres au courant et établi la balance. Le chilTre total de la somme à liquider s'élevait à cent soixante-trois mille six cent quatre-vingt-dix-sept francs et des centimes, sur lequel il y avait cent mille francs net> ■ '•ecouvrer. Si les rentrées se faisaient régulièrement, l'actif excédait donc le pass: ^ trente-deux raille cinq cents francs environ.

Immédiatement, Roger se renseigna. Presque toutes les valeurs étaient hnpnes, quelques-unes arrivaient à échéance. Déjà môme il avait encaissé une vingtaine de mille fiancs, quand M. Raymond arriva, dix jours après.

Il se rendit immédiatement auprès de Montmaury, et fat émerveillé de la rapidité avec laquelle celui-ci avait dressé un compte si embrouillé. M. Raymond se montra enchanté du résultat. Il craignait un déficit de cinquante ou soixante mille francs, tandis qu'il trouvait au contraire de quoi payer deux fois les frais de sa liquidation. C'était trop beau.

Cependant, malgré la satisfaction qu'il éprouvait, il était préoccupé — si préoccupé que Roger le remarqua.

— Auriez-vous fait un voyage malheureux? deraanda-t-il.

— Oui et non, répondit M. Raymond. Mon pauvre frère, dont l'esprit était un peu dérangé, a réalisé sa fortune quelque peu après mon départ et est allé... jo oe sais où. Je me suis renseigné auprès de tous ses amis, personne n'a pu me donner la moindre indication sur l'endroit où il s'est retiré. Enlin, au moment •où je désespérais, j'ai Oni par trouver un négociant de Vernon qui s'est rencontré avec mon frère au chemin de fer et qui l'y a vu prendre un billet pour Paris.

— Y a-t-il longtemps de cela? fit Roger.

— Un peu plus d'un an, répondit M. Raymond. Je suis donc revenu en toute hâte à Paris, où je vais me mettre à sa recherche. Malhemeureusement, dans ce diable de Paris, il est bien difficile...

— Je puis vous aider, monsieur, proposa Roger. Les courses que nécessitent vos recouvrements me conduisent un peu partout. Si vous vouliez bien me donner les noms de voire frère, j'essaierais de mon côté...

— Il se nommait .\ndré Raymond.

— Quel âge?

— Cinquante-six ans.

— Était-il marié ou veuf?

— Célibataire entêté, monsieur.

— Bon ! à nous deux, nous finirons bien par le découvrir, dit Roger.

Trois mois s'écoulèrent, sans que les démarches de M. Raymond obtinssent la

1C42 LE SECRET D'Oîl

moindre succès. De son côlé, Roger, ainsi qu'il l'avait promis, se renseignait à droite et à gauche, chaque fois que l'occasion s'en présentait.

André Raymond, celui qui était Fobjet de ces rcherches infructueuses, avait été marchand de nouveautés à Vernon, où il avait acquis, disait-on, une assez belle foilune. Naturellement, c'était à Paris (ju'il venait faire ses achats. Il y était donc paifailement connu chez tous les négociants de gros qui achalandent d'ordinaire ces soiles d'établissements.

Ces renseignements avaient été fournis à Roger par son nouveau patron, M. Charles Raymond — très sommairement, il est vrai, car le commei-ç;int et le commis se voyaient fort peu. Tous les deux ou trois jours, M. Raymond venait le malin dans la pièce où se lenait de Monlmaury, s'informait de ce qu'il avait fait, encaissait l'argent que Roger avait recouvré et s'en allait.

Si incomplets que fussent ces renseignements, Roger avait pourtant, à deux, ou trois rejjrises, trouvé la i)isle d'Andi-é Raymond. Malheureusement, tout ce qu'on pouvait lui apprendre, c'est qu'André était venu pour la dernièi'e fois faire des achats en avril 187..., c'est-à-dire un mois avant qu'on apjtrîl qu'il venait de vendre son fonds. Or, il y avait de cela dix-huit mois. An delà de cotte date précise, on ne l'avait pas revu et on ignorait ce qu'il élait devenu.

Si Roger n'avait pas été sous ce rapj)Ort-Ià au jsi heureux qu'il l'aurait désiré, la liquidation qu'il poursuivait avait, en revanche, dépassé comme résultat toutes les prévisions de M. Raymond. Sur les cent dix mille francs qui lui éiaient du?, douze mille francs seulement restaient en souffrance entre les mains de l'iiuissier qui avait protesté les billets. Encore l'huissier connaissait-il les débiteurs et se faisait-il fort de verser les trois quarts de cette scmme dans un délai de quinze ou vingt jours. Quant aux effets sousciits par la maison Raymond, ils avaient tous été intégralement payés par Roger, de sorte qu a la Un d'octobre la liquidation était eniièrement terminée.

Pendant les trois mois que de Montmaury avait passes dans la maison, il avait été admirablement traité par M. Raymond^ et accueilli avec la plus grande bienveillance par la femme du négociant, auprès de qtii il avait élé souvent obligé de se renseigner, puisque, en l'absence de .•^on maii, c'était elle qui avait eu la signature de la maison et la diie; tion des aflaiies.

M. Raymond avait cinquantu-lrois ans. H élait grand et fortement chaipenté, quoique maigre en apparence. Il élait du bois <lont on fait les beaux vieillards. Il ne lui manquait pas ni un cheveu Jii une dent. Son activité ne lui permetk.it pas le moindre repos. Toujours en mouvement, il avait facilement écoulé le stock de marchandises qui lui reliait en magasin et poursuivi, suns se décourager un instant, les recherches qu'il faisait relativement ù la singulière disparition de son frère André.

Quanta M'"« Raymond, c'était une bonne et gracieuse femme de quarantecinq ans, bien rende, bien dodue, bien conservée, qui avait toujours le sourire sur les lèvres et qui possédait un fond de gaieté intarissable.

Roger avait été traité par eux en ami bien plus qu'en employé. La recommandation du docteur Valuet lui avait ouvert toutes grandes les portes de la maison.

Non-sej]!eTneiit on lui accordait une confiance aveugle, mais encore on le retenail souvent à diner. Jamais, en efTet, Uo-er n'avait voulu quitter son bureau sans mettre au net les opérations de la journée, et, comme il rentrait souvent fou liu-d (\e<i toiirnôos que nécessiluient les recouvrements, M. Raymond le trouvait souvent au travail à Tlieine où i! se mettait à table.

— Comment ! encore là! disait-il. Venez dîner avec nous, vous terminerez cela dans la soirée.

M'"" Ilavmond le recevait à br:is ouverts. Elle était si contente de ne plus s'occuper d'an'aircs, qu'elle témoignait sa joie et sa reconnaissance de toutes les façons imaginables. Sjjïrituelle, fine, bien élevée, elle causait parfois très longuement avec [loger, pendant que son raaii fumait son cigare, savourait son café ou parcourait le journal du soir. Elle n'avait donc pas eu de peine. à voir que M. de M )ritmai!ry était un homme de mérite et de beaucoup supérieur à l'emploi qu'd occi'pait. Vingt lois elle avait parié de lui à son mari, qui, de son côté, ne tai'issaii pas d'éloges sur l'intelligence et l'habileté de son employé.

Quand Roger annonça enfin à M. Raymond qu'il n'avait plus rien à faire, cehii-ci le fé cita chaleureusement.

— Venez dîner avec nous mardi, lui dit-il, et nous réglerons nos comptes. Roger le remercia et promit d'être exact.

Pendant ces l:ois mois, il avait touché régulièrement les cinq cents francs qui lui avaient éié alloués, ce qui lui avait permis de rembourser le docteur. Pour lo récomj)enser de son exactitude, celui-ci lui donna des nouvelles toutes fraîches de Laurence et de son père. Il les avait vus trois jours avant à Meulan, oii il était allé passer son dimaiiche,

ftl. Uallirègue n'allait pus mieux, et Laurence était un peu souffrante ; mais si les symptômes <|ue le docteur avait remarqués chez le père l'inquiétaient de plus en plus, la santé de la jille ne lui faisait concevoir aucune crainte. II avait été beaucoii|) (lui'slion du Roger ])endant cette longue journée. M. Valnet leur avait annoncé (jue M. de Muntmaury avait trouvé enlin une occupation lucrative.

— li ne la gai dura j)as longlemps, avait-il dit, mais elle lui rajjportera j>lus en trois mois qu'il n'a gagné en tiois ans chez M. Voisin.

A cet égard, il avuitdû fournir quelques explications. Il avait rencontré Roger, disait-il, dôsœuvié et foit en j>eine, et avait été assez heureux pour lui lairo obtenir cette j)lace.

— Mais ])ourquoi n'est-il pas venu nous voir une seule fois? demandait Laurence.

— Ah ! répondait M. Dalbrègue, on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est qu'une liiiuidation. On n'a pas un moment à soi.

En ellel, l.aurcnce ignorait complètement ce que c'était qu'une liquidation. Malgré cela, elle comprenait diflicilement que Roger n'eût pas trouvé le moyen de s'échapper pend.mt une demi-journée pour venir ù Rleulan.

Roger quilla le docteur, emportant du bonheur pour une année. Laurence avait parlé de lui. Elle avait demandé pour<iuoi il ne venait i)as. Donc elle lui accordait quelques regreis. 11 faut si peu de chose à un amouieux pour le ^alis-

faire, que le cœur de Roger battait d'aise quand il revint chez lui. Qu'aurait-il dit, qu'anrait-il fait, si le docteur lui avait appris tout ce qu'il avait cru découvrir, et dans quel but il était allé réellement chez Dalbrègue?

M. Valnet avait été très ému, très frappé de l'acte de désespoir auquel s'était abandonné de Montmaury.

— Il a presque raison, s'était-il dit. Je l'ai tiré de là pour le présent, c*esl bien ; mais pour l'avenir...

Il partit donc pour Meulan, où il trouva son ami de plus en plus affaissé, bien que jouissant encore de toutes ses facultés. Après s'être entretenu de choses insignifiantes, il amena la conversation sur Roger, pendant que Laurence surveillait les apprêts du déjeuner et cueillait l'énorme bouquet qu'elle voulait placer sur la table.

— Je ne le connaissais pas encore, ce Roger, dit-il, et sans le hasard qui me l'a fait rencontrer, j'ignorerais qu'avec son nom, son titre, son éducation, son intelligence, il est en état d'occuper toutes les positions.

— Et aussi bon, aussi courageux, aussi loyal qu'il est intelligent, ajouta l'ancien banquier.

— Ah ! c'est grand dommage qu'il n'ait pas de fortune ! flt le docteur ; sans cela, il arriverait promptement à une situation brillante.

— Il est vrai qu'il n'a pas de fortune, répondit M. Dalbrègue ; mais il sait qu'il peut compter sur moi en cas de besoin. Je lui ai fait entendre assez clairement que je serais disposé à l'aider, s'il trouvait une situation avantageuse.

— A la bonne heure! dit M. Valnet, car ce ne serait faire les choses qu'à moitié si, lui ayant donné l'éducation qu'il a reçue, vous ne le mettiez pas en état d'en profiter, vous qui n'avez qu'une fille à qui léguer vos quatre-vingt mille francs de rente.

— C'est mon avis.

— Alors vous comptez lui donner plus tard une certaine somme...

— Sans doute.

— Vous avez pris vos précautions en conséquence, je suppose...

— Quelles précautions? demanda M. Dalbrègue.

— Que sais-je, moi? Un papier quelconque... un testament... tout le monde a cela dans son tiroir.

— Non, fît naïvement l'ancien banquier.

— Comment ! Et si Laurence se mariait, s'il vous arrivait un accident, vous laisseriez ce pauvre diable sans aucune ressoui'ce !

— Par exemple! Laurence ne sait-elle pas bien de quelles intentions je suis animé envers lui ?

— Laurence, bien ; mais si elle a un mari et si ce mari s'oppose à de telles libéralités...

— Elle est encore libre, fort heureusement.

— Sans doute, mais elle est d'âge à se marier au premier jour. Et quand môme elle ne le serait pas... si elle se brouille avec Roger... si...

Mais, monsieur, vous mo comble?! s'écria Ro.ver. (Page \Q:>0.)

— Vous avez raison, docteur, dit M. Dalbrègue, je suis un étourdi. Ainsi vous me conseillez de faire...

— Votre testament, mon cher, pas autre chose. Sans me compler, je vous citerai cent de mes clients qui l'ont fait et qui ne s'en portent pas plus mal.

— Il est certain que c*csl élémentaire, dit M. Dalbrègue. Je m'étonne de ûô pas y avoir songé. Aussi, je veux un de ces jours...

i;U»« Uy. I.Ti

— Pourquoi pas demain? fit ledocteur. Dès l'instant que cette idée-là ne vous effraye pas plus que moi, autant vaut plus tôt que plus tard...

— C'est juste. Eh bien ! dès demain je ferai venir le notaire...

— Ne le faites pas venir, allez-y. La présence du notaire ici alarmerait inutilement Laurence.

— Vouï êtes ia sagesse même, docteur, j'irai, promit M. Dalbrègue. Au même moment, Laurence arriva, portant une brassée de fleurs.

— Venez vous mettre à table, dit-elle.

M, Valnet remarqua que son teint était de beaucoup plus animé, que ses yeux biillaient d'un plus vif éclat.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda le docteur, à la mémoire de qui se représentèrent aussitôt les confidences de de Montmaury. Est ce que le nom de Roger, que j'ai prononcé, les détails que j'ai fournis sur son compte, auraient eu le don d'opérer cette transfprmation subite ? S'agit-il réellement d'un amour partagé, d'un amour qui s'ignore lui-même?

A dater de ce moment, M. Valnet ne la quitta plus du regard. Plusieurs fois, et à dessein, pendant le cours du déjeuner, il laissa écha!>per le nom de Roger. Aussitôt il voyait se colorer les joues de la pau^Te enfant. Son regard s'animait, un léger tressaillement nerveux parcourait son corps. Il hochait soucieusement la tête.

— Diable ! diable! murmurait-il, si c'est bien de cette maladie-là qu'elle est atteinte, toute ma science ne l'en guérira pas. Comment m'en assurer?

Le déjeuner était fini, et le docteur n'avait pas trouvé le moyen qu'il cherchait. Vers une heure, M. Dalbrègue alla faire sa sieste, selon son habitude, et M. Valnet resta seul enfin avec Laurence.

— En avant les grand:, moyens, pensa-t-il.

— Eh bien ! mon enfant, dit aussitôt le docteur, comment vous trouvez-vous de votre séjour à la campagne?

•~- Très bien, docteur, je vous remercie.

— Il me semble pourtant que, cette année, vous vous portez moins bien que d'habitude.

— Mais non, je vous assure...

— Vous avez beau m'assurer du contraire, il est des indices auxquels l'œil d'un médecin ne peut se tromper. Et quand ce médecin est un ami, son devoir est d'aller'au-devant des confidences qu'on ne lui fait pas.

Laurence baissa les yeux et ne répondit pas.

— Ainsi vous n'avez rienà me dire ? reprit M. S'alnet.

— Non docteur, je me sens très bien, je n'ai rien, fît vivement la jeune tiiIe

— Vous me permettrez de ne pas vous croire, mon enfant. Nierez-vous que vous ayez maigri, que vous soyez pâle, que vous ayez les yeux fatigués, les paapières rougies comme si vous aviez pleuré?

— Je ne le nie pas, mais je serais bien embarrassée de vous en dire la cause.

— Moi aussi, si vous ne voulez pas m'aider à la trouver. Pourtant le fait que je constate est indiscutable. Si Roger, qui vous couuail encore mieux que moi,

vous voyait, il serait certainement frappé, lui aussi, du changement que je vous signale.

Au nom de Roger, Laurence releva subitement les yeux.

— Et pourquoi ne vient-il pas? demanda-t-elle avec une inflexion de voix triste et suppliante.

— Mais... répondit le docteur, probablement parce qu'il ne le peut pas. Elle haussa les épaules avec un geste de mutinerie charmante.

— Vous ne le croyez pas? lit le docteur.

— Non, dit-elle en secouant la tête.

— Que croyez- vous donc ?

En disant ces mois, il la regardait bien en face. Elle baissa les yeux avec un embarras manifeste.

— Je ne sais... balbutia-t-elle.

— Il est certain, poursuivit M. Valnet, que jamais, même au temps où il était au collège, Roger n'est resté si longtemps sans vous voir. Aussi, je ne doute pas que ses occupations ne le retiennent à Paris. Sans cela, commeni expliquer sa longue absence ?

— C'est vrai docteur, vous devez avoir raison.

— Alors, pourquoi me disiez-vous tout à l'heuie que vous ne le croyiez pas ? Est-ce que vous soupçonneriez chez lui un motif quelconque d'éloiguement? Aurait-il eu avec votre père ou avec vous la moindre difliculté ?

— Jamais, répondit vivement Laurence.

— Le contraire m'eût étonné, car Roger, toutes les fois que je l'ai vu, m'a parlé de vous dans des termes tels...

— De moi ? interrompit Laurence qui se rapprocha du docteur. Que vous a-l-ildit?

M. Valnet réprima le sourire que ce mouvement involontairi de la jeune fille avait amené sur ses lèvres.

— De vous et de votre père, continua-t-il. II n'a cessé de protester de son amitié, de sa reconnaissance, de son respect.

— Ali ! fit Laurence un peu désappointée.

— Voilà pourquoi, poursuivit M. Valnet, je suis certain à présent que le temps seul lui manque pour venir ici. Il a entrepris le tiavail que M. Raymond lui a confié avec d'autant plus d'ardeur qu'il était fort triste et très découragé quand je l'ai rencontré.

— Vraiment ! dit la jeune fille un peu émue,

— Oui. Depuis six semaines il était à Paris et n'avait pas trouvé le moyen de se placer. Or, il était ceriainement fort à court d'argent, puisqu'il allait entrer comme garçon de magasin chez un négodant de la rue du Mail i)our ne pas mourir de faim.

: — Mourir de faim ! lui ! s'écria Laurence toute bouleversée. Comment, vous croyez... Et il ne nous en a rien dit ! Il ne s'est pas adressé à nous !

— Je le lui ai sévèiement reproché, fit M. Valnet, car, si je ne me fusse pas t rouvé la fort à point pour lui venir en aide, qui sait ce qu'il serait advenu...

— Quoi donc? demanda la jeune fille haletante.

— On ne peut pas prévoir à quel point le désespoir égare souvent les esprits Tes plus sains, les cœurs les plus honnêtes. On a vu des pauvres honteux mourir de faim plutôt que de demander l'aumône, se tuer pour en finir avec la misère,

— Ah ! que me diles-vous là, docteur? fit Laurence en portant la main à son eœur. Est-il possible que Roger en ait été réduit à de pareilles extrémités ?

En disant ces mots, elle promenait autour d'elle un regard effaré.

— Il en a été bien près, je le crains, dit soucieusement M. ValneL Voilà pourquoi je vous demandais : connaissez-vous à son absence d'autres motifs que ceux résultant de l'impossibilité matérielle où il est de venir ici ?

— En véiité, docteur, répondit la jeune fille avec exaltation, vous m'épouvantez. Quoi! Roger, mon ami, mon frère, aurait pu... et nous aurions eu ce crime à nous reprocher ! Ah ! je l'avais pressenti. Je le disais à mon père le jour où son départ pour Paris a été décidé si brusquement, en mon absence... Mon Dieu ! pardonnez-moi, mais je n'aurais pas survécu à un remords semblable !

Elle avait joint les mains et levé vers le ciel ses grands yeux bleus, remplis de larmes.

— Rassurez-vous, mon enfant, fit le docteur, qui ne jugea pas à propos de pousser plus loin celte épreuve, aucun danger de ce genre n'est à redouter pour Roger. Il est acluellement dans une position magnifique et qui, si elle ne lui oiïre las d'avenir, lui permettra du moins d'attendre patiemment une bonne occasion.

— Ainsi, c'est vous qui l'avez sauvé, dit-elle en lui prenant les mains avec effusion.

— Sauvé est un bien grand mot pour exprimer une chose si simple. Je lui ai procuré un emploi, voilà tout, coirigea M. Valnet. Quant à vous, mon enfant, je remarque que vous êtes très impressionnable, que votre système nerveux est fort excité. A cela il y a certainement une cause. Voulez-vous me la confier.

— Mais, docteur, dit Laurence avec un secret effroi, vous vous trompez.

— Toutes vos protestations ne me convaincront pas, mon enfant. Il est bien vrai que je sui5 médecin du corps et non de l'âme, et que je n'ai aucun droit à vos confidences. Il ne m'est donc pas possible de vous conseiller un remède, qui serait inefficace, assurément, si c'est de l'âme que vous souffrez; mais prenez-y bien garde, Laurence! Les maladies que la science ne peut pas définir sont les plus dangereuses. On en meurt quelquefois, alors quil suffirait d'un mot...

— Encore une fois, docteur, vous vous alarmez à tort, répondit la jeune fille. Je ne puis que vous lemercier de l'amitié que vous me témoignez, mais je n'ai rien, je me porte bien, très bien.

— Je n'insiste pas, mon enfant. J'ai fait mon devoir, tout est dit.

A ces mots, M. Valnet se leva pour faire un tour de promenade dans lejardin Désormais, il était fixé sur la maladie de Laurence. Ses contradictions bizarres les hésitations qu'elle avait montrées, l'émotion qui s'était emparée (i'elle, les

transes par lesquelles elle avait passé, avaient permis au docteur délire dans son cœur comme dans un livre.

II n'en était pas à ses débuts dans la carrière. Il connaissait la maladie dont souffrent les jeunes filles qui répondent sans cesse : • Je n'ai lien. » Celles-là ont au cœur un amour qu'elles n'osent pas avouer, parce qu'il est condamné d'avance, soit par l'indignilé de celui qui en est l'objet, soit par la volonté formelle des parents. Donc Laurence aimait Roger, comme elle était aimée de lui, et ne voulait pas en convenir plus que lui. Donc M. Dalbrègue s'était déjà prononcé contre la possibilité d'une telle union, le jour où il avait forcé Roger à quitter Meulan.

— Et dire, s'écria le docteur, que tous les pères, les meilleurs môme, sont pétris de la même pâte !

11 hésita s'il devait ou non sonder son ami sur celte terrible question, essayer de lui ouvrir les yeux; il n'osa pas. Qui sait, en effet, si, à la suite de celte conversation, M. Dalbrègue, trouvant que Paris n'était pas assez loin, n'enverrait pas Roger en Amérique?

— Attendons, se dit le docteur. Il sera toujours temps, dans un cas extrême, de faire éclater la vérité.

Cependant il crut devoir éclairer son ami sur la santé de Laurence.

— Faites-y attention, lui dit-il. Votre tille est parfaitement constituée, mais elle est en proie à un malaise qui ne peut pas vous échapper. Ne la contrariez, pas, ne lui causez aucun chagrin. Son système nervenx est déjà un peu ébranlé le moindre choc pourrait déterminer une crise dangereuse.

M. Dalbrègue avoua qu il avait remarqué le changement survenu chez Laurence.

— Si .vous n'étiez pas venu, je vou5 aurais écrit, dit-il.

Et il promit d'user envers son enfant de tous les ménagements possibles, afin de détourner un accident dont il ne s'expliquait pas les causes.

— C'est toujours comme cela, pensa le docteur. Pères ou maris, ils sont les derniers à s'apercevoir de ce qui crève les yeux des autres.

Il revint donc à Paris, de plus en plus inijuiet sur le sort de cette intéressante famille, et ne crut i)as devoir cacher à Roger une partie des craintes (|u"il avait conçues. De Montmaury n'osait pas croire que Laurence l'aimât. Il attribua donc à une indispositipn passagère le malaise que le docteur lui avait signalé, tout heureux d'avoir entendu parler d'elle et d'emporter ce bien-aimé souvenir qui, seul, ensoleillait sa solitude.

Quant au docteur, il avait bien promis de retourner à Meulan, mais il était tellement accaparé par sa nombreuse clientèle, qu'il ne lui avait pas été possible de tenir sa parole. Or, on était à la lin d'octobre. M. Dalbrègue allait revenir à Paris dans une quinzaine de jours, .suivant la coutume. Donc, il lereverrail deux ou trois fois j)ar semaine, et il n'y avait pas urgence à faire le voyage de Meulan.

De son côté, Roger avait si biin enijdoyé son temps qu'il était libre. M. Raymond l'avait invité à diner i)Our le mardi 2 novembre, afin de régler son

compte. Roger se garda bien d'y manquer. A 1 heure dite, il arriva. Chère succulente, vins exquis, tout contribua à la gaieté de cette fête intime, à laquelle avaient été conviés seulement trois amis de M. Raymond. Après dîner, il prit Roger par le bras et l'entraîna dans son cabinet.

— Mon cher ami, lui dit-il, en lui tendant une liasse toute préparée de billets de banque, vous m'avez tiré une rude épine du pied! Je croyais à un déficit d'une cinquantaine de mille francs, vous m'avez fait retrouver cette somme dont j'avais fait le sacrifice, il est juste que je vous en témoigne ma satisfaction. Voici donc vingt mille francs. C'est un peu plus que les dix pour cent que je vous avais promis, mais ce n'est pas la moitié de ce que vous m'avez fait gagner. Cet aigent est donc à vous, bien à vous, et ne mérite pas de votre part un remerciement, puisque, d'avance, il vous appartenait en vertu de nos conventions.

— Mais, monsieur, vous me comblez! s'écria Roger; c'est trop, beaucoup

trop !

— Ce n'est pas assez, mon ami. Vous connaissez la maison Délai! et Gi-

raud...

— Certainement, c'est avec ces messieurs que j'ai dîné.

— Je suis chargé de vous offrir chez eux la place de premier commis, aux appointement de huit mille francs par an. Acceptez-vous?

— Si j'accepte! fit Roger qui rayonnait. C'est-à-dire que je ne sais en quels termes vous remercier, cher monsieur Raymond !

— Venez donc, je vais leur annoncer cette bonne nouvelle.

Après avoir pris rendez-vous pour le lendemain avec ces messieurs, Roger regagnait son logement, vers onze heuies du soir, quand, au moment de sonner, il aperçut M. Voisin devant la porte de son hôtel.

— Je vous attendais, lui dit M. Voisin avec agitation.

Bien que très surpris de recevoir une visite à pareilla heure, Roger engagea M. Voisin à le suivre et le fît entrer dans sa chambre.

— Qu'est-ce qui me procure le plaisir de vous voir? lui demanda-t-il.

— Vous ne le devinez pas? fit le vieillard en le regardant tristement.

— Si, dit Roger, vous avez réussi et vous venez savoir si je puis vous prêter mon concours.

M. Voisin fit de la tête un signe négatif.

— Ah ! ce n'est pas cela?

— Non.

— Vos affaires auraient-elles mal tourné?

— Aussi mal que possible.

— Et l'argent que vous avez touché lors du mariage d'Antoinette...

— Est englouti.

— Quoi! les cent soixante-dix mille francs qu'averses Germain...

— Il n'en reste plus rien.

— En quatre mois et demi!

— Et j'ai vingt mille francs à payer dans trois jours.

— Ainsi vous n'avez plus rien ?

— Ni fortune, ni enfant.

— Comment!

— Je poun ais ajouter ni amis, fît douloureusement M. Voisin, car depuis que j'ai eu la sottise de marier Antoinette avec Cassut, tous mes amis m'ont tourné le dos.

— Est-il possible? s'écria Roger, ému de cette détresse navrante. M. Voisin s'en aperçut.

— Vous êtes peut-ôtre le seul qui me témoignez un peu de sympathie. Voilà pourquoi je suis venu vous voir. Je suis si malheureux que j'éprouve le besoin de confier mes chagrins à quelqu'un. C'est vous que j'ai choisi, sachant combien votre cœur est bon, espérant vaguement que vous pourriez me donner un bon conseil.

— Parlez, monsieur, fit chaleureusement Roger, je suis à votre disposition.

— Et pourtant, dit M. Voisin en se levant subitement, l'idée était bonne. Vous allez en juger. Vous avez certainement remarqué que les verres et cristaux que l'industrie livre à la consommation, loin d'être parfaitement blancs, n'empruntent pas à la lumière l'éclat qu'ils devraient avoir.

— Certes, dit Roger. Ils sont plus ou moins verts, mais ils ne sont pas blancs.

— Eh bien! regardez-moi cela, fil M. Voisin.

En même temps, il lirait de la poche gauche de son pardessus un verre à boire, de la poche droite un autre verre, et les exposait à la clarté de la bougie qui brûlait sur la table.

— Trouvez-vous une différence? demanda-t-il.

— Assurément, répondit Roger. Celui que vous tenez dans la main droite est beaucoup plus blanc que l'autre, bien qu'il ait identiquement la môme forme et qu'il soit taillé de la môme manière.

— Vous voyez bien que mon idée est bonne! s'écria triomphalement le vieillard.

— Est-ce donc vous qui avez fabriqué ce verre?

— Ce n'est pas moi, mais c'est avec le nouveau produit que j'ai trouvé que J9 Tai fait fabriquer.

— Alors Texpérience est concluante, fit Roger. Il n'est pas un marchand qui, entre deux produits essentiellement différents:, hésitera à prendre le vôtre.

— N'est-ce pas? dit M. Voisin dont les regards s'étaient ranimés.

— Cela ne fait pas l'ombre d'un doute.

— Eh bien! mon ami, voilà quatre mois que je cherche la solution du problème.

— Quel problème?

— Fabriquer mon produit à meilleur marché que mes concurrents.

— Il vous revient donc plus cher?

— A plus du double jusqu'à présent.

— Et voilà quatre mois que vous fabriquez dans de pareillles conditions! s'écria Roger qui ne pouvait en croire ses oreilles.

— Hélas! oui, mon ami. J'ai loué à Belleville une magnifique usine, admirablement installée. Tous les jours, depuis cinq heures du malin jusqu'à huit heures du soir, je suis là, surveillant les ouvriers, les machines, les essoreuses, travaillant comme un cheval, prenant à peine le temps de manger, et c'est au moment d'atteindre le but que je vais être obligé de m'arrôter, faute d'argent. N'est-ce pas désolant ?

— Mais pourquoi ne pas vous êtes arrêté dès que vous avez constaté que votre produit vous coûtait deux fois plus cher qu'aux autres?

— Pourquoi? Parce que ce produit était infiniment plus pur et parce que je croyais arriver plus tôt à le livrer au-dessous des prix courants.

— Et ce but, vous ne l'avez pas atteint?

— Pas encore, mais j'y touche, fit l'industriel avec feu. Ah! si je n'avais pas obtenu dès la première expérience le résultat que je viens de vous soumettre, je me serais arrêté, ainsi que vous me le faisiez judicieusement observer; mais le résultat vous l'avez vu, vous l'avez touché du doigt, vous avez avoué vous-même qu'entre ces deux verres il y avait une différence qui saulerait aux yeux d'un aveugle !

— Je n'ai pas dit cela, fit Roger qui ne fut pas maître d'un sourire.

— Pas tout à fait, mais vous avez constaté la supériorité de ma fabrication Donc, l'idée est bonne.

— Je ne prétends pas qu'elle soit mauvaise, seulement elle n'est pas pratique.

— Pour le moment, vous avez raison ; mais elle le deviendra, et si j'avais seulement un mois de répit...

— Vous mangeriez encore une quarantaine de mille francs.

— Du tout, j'arriverais certainement à de^'enir maître du marché, dit M. Voisin. — Malheureusement, reprit-il avec tristesse, je suis à bout de ressources* l'échéance du 5 novembre arrive, et je n'ai pas les vingt mille francs nécessaires pour y faire face ! J'ai naturellement pensé à les demander à ma fille, et je sui« allé aujourd'hui à la fabrique.

— A Meulan ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Eh bien! mon cher, j'ai exposé mes embarras à AntcSneKe avec la mê^fi^ franchise dont j'ai usé envers vous. Elle a commencé par me répondre qu^'a n'avait pas d'argent. Comme je refusais de la croire, elle m'a fait apporter les livres et m'a prouvé que, depuis son mariage, c'est-à-dire en quatre mois et demi, elle avait dépensé vingt mille francs, - les deux tiers de ce que rapportait l'usine quand je l'ai quittée ! J'avoue que j'ai été stupéfait, presque indigné Je lui en ai fait de vifs reproches.

— Je te conseille de parier, m'a-t-elle dit. Tu as mangé plus de cent quatrevingt mille francs dans le même espace de temps, et tu viens me faire une scéna parce que j'en ai dépensé vingt mille !

J'ai essayé de placer une observation.

Il se jeta sur la porte comme un catapulte et la fit craquer. (Tage 1û:'S)

— En voilà assez, a-t-elle continué en m'interrompant. Je ne te reproche ni les six ou sept cent mille francs dont tu as nourri les songes creu\ pendant trente ans, ni ceux que tu viensde dévorer si lestement. Cet argenl-là était à toi, tu en as disposé comme lurentendais, n'en |)arlon5 plus. Eh bien !c est mon tour maintenant. L'usine est à moi, elle rapporte ce qu'elle peut, je dépense ce que je veux, celi ne regarde personne — que Cassul. Encore voudrai-je voir qu'il se permit la moindre observation !

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