‹ MonseigneurChapitre 5 sur 48 · LES NOUVEAUX LOCATAIRES · texte numérisé non relu

LES NOUVEAUX LOCATAIRES

Au moment où les deux jeunes gentilshommes avaient quitté le château du vicomte de Montclavel, Edouard était sombre et taciturne.

Il ne pardonnait pas à Lucien de lui avoir donné tant de mal pour n'aboutir à aucun résultat.

Cependant, à mesure qu'ils s'éloignaient, sa bonne humeur reprit le dessus et il devint plus communicatif.

A la première halte, il n'y put tenir.

— Tiens, dit-il à Lucien, pardonne-moi, je suis un sot. Je te boude parce que tu n'as pas voulu de Lina. C'est stupide. Tu étais bien libre, après tout, de la prendre ou de la refuser, et je ne sais pas pourquoi je voudrais t'imposer un mariage qui ne te plaît pas. Qu'il n'en soit plus question.

Et il lui tendit cordialement la main.

— Au contraire, parlons-en, maintenant que tu le prends sur ce ton-là, fît le jeune lieutenant, qui répondit avec empressement à Tétreintede Montclavel. Il est évident (jue je n'ai pas le droit de me montrer difficile, et que M"'' d'Estourbel, sous le rapport de la beauté comme de la fortune, est une jeune fille réellement désirable. Tu avais songé à me faire profiter de ces biens si précieux, je t'en remercie. C'est un sentiment d'amitié sincère et désintéressée qui t'a fait agir; j'en suis heureux, parce qu'il me prouve quelle affection tu as pour moi. Si je n'y ai pas répondu comme tu le désirais, comme je l'aurais voulu moi-même...

— C'est que tu aimes ailleurs, dit Montclavel. J'aurais dû le deviner plus tôt.

— Tu le tromjjes, mon ami.

— Quoi ! ce n'est pas Biondetta qui te tient au cœur?

— Biondetta est une adorable fille, mais tu sais bien qu'il est impossible do l'aimer.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle est un peu trop éclectique en matière de sentiment.

— C'est vrai, fit Edouard, que le mot fit sourire. Alors, c'est donc une aulre femme...

- Aucune, ne cherche pas. Je te jure que j'ai le cœur absolument libre!

— C'est bien ce que je croyais, et c'e?t précisément pour cela que j'avais pensé...

— .le sais bien, interrompit Lucien. Aussi je me demande presque à présent pourquoi je n'ai pas accepté ta proposition. Il est évident que je ne trouverai pas mieux que Lina. Il est très-probable môme que je choisirai plus mal ; mais ces choses-là ne se raisonnent pas.

t Quand j'étais seul, là-bas, au fond du pays de Hanovre, oii je guerroyais, mille pensées plus étranges les unes que les autres traversaient mon esprit inactif. Ma position me paraissait si singulière, qu'il me semblait que je ne pouvais pas viM-e comme les autres, aimer comme les autres, me marier comme les autres.

« Je suis un peu sauvage, tu le sais. Je ne m'accommoderais pas de l'existence de la plupart de nos gentilshommes. Avoir une femme pour la planter là, se commettre avec des filles, ne sera jamais mon idéal. Permettre à ma femme d'avoir des amants, fermer les yeux sur son inconduite afin de vivre à ma guise de mon côté, c'est, à mes yeux, une telle monstruosité, que je ne puis m'expliquer que cela soit passé dans nos mœurs.

« Avec ces idées saugrenues, tu comprends donc bien que je ne veuille pas prendre une femme les yeux fermés, uniquement parce qu'elle est riche et qu'elle est jolie. D'ailleurs loin de tout devoir à celle que j'épouserai, il ne me déplairait pas, au contraire, que ce fût elle qui me dût son bonheur.

i Folie ! diras-tu. Tq as raison, car quelle apparence qu'un petit officier de fortune comme moi, sans biens, sans parents, presque sans nom, puisse jamais réaliser cette utopie? Voilà pom-quoi il est fort probable que je ne me marierai pas. Ce ne sont pas les mêmes raisons qui me condamnent au célibat, mais je veux rester garçon, comme toi — mourir dans la peau d'un vieux garçon, ainsi que tu me le disais l'autre jour.

« Eh bien ! tant mieux. Notre amitié n'en sera que plus solide et plus durable. Nous nous consolerons ensemble de notre isolement, et quand nous aurons assez de cette vie égoïste et inutile, nous prendrons un grand parti : nous nous rangerons.

— Va pour la vie de garçon ! s'écria Montclavel en riant. La route s'acheva gaiement.

Quand ils se séparèrent, aucun nuage ne subsistait plus entre ces deux vaillantes amitiés.

A peine arrivé, Lucien fut mis à la question par Papillon et Ludivine.

— Et quelle bonne mine tu as! Et qu'avcz-vous fail pendant ce temps-là? T'es-tu bien amusé? Ètes-vous bien rétabli?

Lucien fut obligé de raconter, pour ainsi dire heure par heure, tout ce qu'il avait fail pendant son absence.

Lorsqu'il eut enfin satisfait à toutes ces demandes, il s'informa à son tour.

Rien de nouveau n'était survenu. Papillon et sa femme se disputaient toujours de temps en temps; mais c'était devenu une des conditions de leur existence. On n'en parla même pas.

— A propos, dit tout à coup Lucien, et vos nouveaux locataires ? Le front de Ludivine se rembrunit aussitôt.

— Ils vont bien, dit légèrement Papillon.

— Du tout, ils ne vont pas bien, répliqua sa femme.

— Comment? demanda Lucien.

— Vous savez bien qu'ils sont venus sans linge, sans habits, sans argent...

— Oui. Eh bien ?

— Eh bien, ils n'en ont pas plus que le jour où ils sont entrés ici, dit Ludivine. J'avais prié M. Lionnay de me payer un mois d'avance. Il m'avait demandé du temps... je lui avais accordé huit jours... Les huit jours sont passés et... j'attends encore mes vingt-cinq livres.

— Vraiment !

— Aussi, reprit-elle, je voulais, dès hier, les mettre à la porte ; mais môssieu Debrau s'y est opposé. Il a prétendu que c'était vous qui aviez amené ici ces locataires et que nous ne pouvions pas les renvoyer sans vous avoir consulté. J'ai eu beau lui faire observer que vous ne les connaissiez pas...

— Il a bien fait, dit Lucien.

Ludivine ne protesta pas. Elle demeura la bouche ouverte. Lucien s'était prononcé : toute discussion était finie.

Papillon caressa sa moustache et jeta sur sa femme un regard triomphant

— Voyons, ma bonne madame Debrau, dit doucement le jeune officier, il est bon d'être propriétaire, mais il ne faut pas être inhumain. Vous êtes-vous informée de ces pauvres gens?

— Oui, monseigneur.

— Ne m'appelez donc pas toujours monseigneur, fit Lucien avec impatience. Vous savez bien que je ne suis pas...

— Vous êtes gentilhomme, monseigneur. Cela ne fait l'ombre d'un doute pour personne. Or, je sais trop quels égards on doit à une personne de votre rang...

— Soit, mais alors ne parlons pas de mon rang ni de ma naissance. Vous êtes la femme de Papillon, qui m'a recueilli, qui m'a élevé, que j'aime, qui m'aime, vous m'aimez aussi, je le crois...

— Si je vous aime ! Seigneur de Dieu !

— Alors appelez-moi Lucien, comme lui, ou je ne vous parle de ma vie.

— Eh bien, oui, monseig... monsieur Lucien, dit Ludivine avec soumission. Je vous disais donc que je m'étais enquise de ce M. Lionnay et de sa fille

— Où? qu'avez-vous appris?

— Je suis allée à l'ancien logement qu'ils occupaient, j'ai interrogé les voisins... personne ne les connaît.

— Voilà qui est curieux, par exemple !

— On sait, reprit M""* Debrau, quMl est arrivé à Paris avec sa fille au commencement de l'année dernière, et on croit qu'il venai tdu midi de la France,

Le père a toujours ses poches bourrées de paperasses et court toute la journée, on ne sait trop pourquoi. La fille ne bouge pas 'de l'appartement, si ce n'est pour aller aux provisions ou faire des courses insignifiantes. Cependant, je dois l'avouer, ils ne doivent rien à personne.

— Donc ce sont des honnêtes gens, conclut Lucien. Maintenant, depuis qu'ils demeurent ici, les avez-vous observés?

— Je n'ai fait que cela,monseign... monsieur Lucien. Ce qu'on m'a dit est vi'ai : le père est toujours dehors. Quant à la fille, elle coud ou brode constamment.

— C'est peut-être pour vivre... hasarda le jeune officier.

— Je le crois, car à deux reprises je l'ai vue sortir d'ici, tenant un petit paquet sous son bras, et revenir les mains vides.

— Eh bien ! mais il me semble que voilà des gens dignes d'intérêt, ma bonne dame. Ils travaillent et ils ne doivent rien à personne. Qu'avez-vous à craindre? Aurez-vous la cruauté de les chasser parce qu'ils sont en retard de quelques livres avec vous? Où iront-ils? Ne craignez-vous pas, en leur refusant un asile, de les pousser au désespoir ?

— Sans doute... j'ai bien pensé à tout cela... balbutia Ludivineun peu confuse; mais s'il fallait en agir ahisi avec tous ses locataires, de quoi vivrait-on?

— Vous avez raison. Aussi je ne vous demanderai que de prendre patience pendant quelques jours encore. D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas que M. Lionnay ne fasse honneur à ses engagements aussitôt que cela lui sera possible.

— Il suffit que vous le désiriez, mon... cher... Lucien (ces trois mots eurent bien de la peine à sortir de la bouche de Ludivine), pour que je les garde éternellement.

Pour la récompenser, le lieutenant l'embrassa sur les deux joues.

La journée s'acheva tranquillement. Le soir, après souper, Lucien sortit et alla faire un tour de promenade.

Vers neuf heures, il rentra.

Il avait franchi déjà huit ou dix marches de l'escalier, quand il heurta du pied un objet informe et volumineux.

L'escalier était plongé dans une obscurité complète. Il se pencha, étendit les mains en avant et sentit, à travers des vêtements flottants, une chaleur moite... C'était une femme !

— Papillon! Ludivine! s'écria-t-il, vite, apportez de la lumière !

Aux cris d'alarme poussés par Lucien, Papillon et sa femme accoururent, tenant une lumière à la main.

En elTet, c'était bien le corps d'une femme qui gisait en travers de l'escalier.

Le jeune officier prit la lumière des mains de Ludivine, pour examiner le visage de cette femme. Quel ne fut pas son saisissement quand il reconnut Raymonde — la fille de M. Lionnay!

— Allez à l'instant quérir un médecin, dit-il à Papillon; moi, je me charge de transporter cette jeune fille dans son appartement.

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— Du tout, ce sera moi, voulut prolester le vieux soldat. Je ne veux pas que tu commettes une nouvelle imprudence...

— Laissez donc, répondit le lieutenant. Je me sens de force à soulever des montagnes.

Joignant le geste à la parole, il prit dans ses bras le corps de Raymonde et gravit lestement l'escalier, suivi de Ludivine, qui lui recommandait à son tour de ne pas tant se presser.

En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, Raymonde était dans sa chambre.

Pendant que Lucien se tenait discrètement cà l'écart, M™« Debrau déshabillait la jeune fille et la mettait au lit.

Papillon était sorti en courant pour aller chercher le médecin.

Quelques minutes après, il arriva.

Grâce aux soins que lui avait prodigués Ludivine, Raymonde commençait à ouvrir les yeux quand le docteur s'approcha d'elle.

Après l'avoir examinée avec beaucoup d'attention, il se redressa, saisi d'un étonnement profond.

— Non... ce n'est pas possible, murmura-t-il.

— Quoi donc? demanda Lucien, qui se tenait caché derrière les rideaux du lit.

— Cette petite meurt de faim, répondit le médecin à voix basse. Ce fut une révélation pour le jeune gentilhomme.

— Pas un mot à M"^ Debrau! recommanda-t-il sur le même ton. Prescrivez ce qui est nécessaire, comme s'il s'agissait d'une simple maladie.

Le docteur comprit,

— Ne pourriez-vous pas m'apporter une tasse de bouillon et un verre de vin? demanda-t-il à Ludivine.

— Si vraiment, répondit-elle avec empressement. Depuistrois mois, nous avons toujours un consommé prêt pour notre cher Lucien.

— Alors, hâtez-vous, fit le docteur.

Elle descendit précipitamment.

— Drôle de maladie! se disait-elle en chemin. Il paraît que ce n'est pas par la diète qu'elle se guérit...

Elle était surprise, mais elle ne cherchait rien au delà de ce qui lui avait été ordonné.

Au bout de trois minutes elle était de retour.

Le médecin prit le bol de bouillon et le fit boire lui-même à la jeune fille. Après quoi il saisit le verre de vin et lui en fit avaler le contenu par petites gorgées.

Comme par enchantement, le visage pâle de Raymonde se colora, ses yeux éteints se ranimèrent.

— Ah! que vous êtes bons et que je vous remercie! dit-elle au doctem^ et à Ludivine.

Celui-là mit un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence.

— Le cas n'est pas grave, dit-il. C'est une simple pâmoison. Que M"* Lionaay

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prenne à l'avenir une nourriture un peu plus substantielle, et ces faiblesses ne se renouvelleront plus.

En disant ces mots, il regardait Lucien en face, comme pour le rendre complice du mensonge qu'il venait de faire.

Au même instant, M. Lionnay rentra. Il fut très-étonné de voir tant de monde autour de sa fille et s'informa de ce qui lui était arrivé.

Lucien, après avoir remercié le docteur, le congédia.

— Je me charge du reste, dit-il tout bas en le recondhisant.

Puis il renvoya Ludivine, sous prétexte qu'il voulait interroger lui-môme le nouveau locataire.

— C'est cela, fît M""" Debrau. Vous notts répéterez ce que vous aurez appris. De cette façon, nous saurons au juste à quoi nous en tenir.

Et elle se retira.

Pendant ces pourparlers, M. Lionnay s'était laissé tomber sur une chaise, en proie au plus violent accablement.

Dès qu'ils furent seuls, Lucien se tourna vers lui.

— Vous savez pourquoi votre fille s'est évanouie? lui demanda-t-il.

— Oui, monsieur... je m'en doute... elle est très-sujette à ces sortes de faiblesses... balbutia le pauvre père.

— Ne cherchez pas à m'abuser, monsieur, le médecin m'a tout avoué.

— Que vous a-t-il donc... dit?

— Il m'a dit que votre fille mourait de faim.

M. Lionnay prit son visage dans ses deux: mains pour cacher sa honte et sa douleur.

— C'est une maladie urgente, à laquelle il faut sans retard apporter remède, continua Lucien.

— Hélas ! gémit le malheureux père.

— Voici de l'argent. Vite, courez à l'auberge la plus proche et faites-vous remplir un panier de provisions.

M. Lionnay repoussa vivement la main qui se tendait vers lui.

— Oh! pas de fausse honte, monsieur, dit le lieutenant; sinon vous condamnez cette enfant à une mort certaine. Allez, je vous attends. Il faut que j'aie avec vous une longue explication.

Tout en prononçant ces paroles, il glissa deux louis dans la main de M. Lionnay, le força de se lever et le poussa par les épaules jusqu'à la porte du logement.

En présence du danger que courait sa fille, l'infortuné n'essaya plus de résister.

Lucien l'attendit dans la pièce conliguë à celle où reposait Raymonde.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé, quand M. Lionnay revint, suivi d'un garçon d'auberge qui portait un panier amplement garni.

— Maintenant, dit le jeune officier, soupez tranquillement avec votre fille. Prenez votre temps, ne vous pressez pas. Dans une heure je serai ici

Il redescendit.

Ludivine l'attendait au passage.

— Eh bien? interrogea-t-ello.

— Eh bien, je ne sais rien encore, dit Lucien. Au moment où j'allais demandeià ce monsieur quelques explications, il m'a avoué qu'il n'avait pas encore soupe et m'a prié de lui accorder quelques instants. Je ne pouvais pas insister, puisque, au moment où il achevait cette phrase, je voyais entrer un homme chargé de victuailles. Je me suis en allé et j'ai promis de revenir toutà l'heure.

— Des victuailles, s'écria M""* Debrau. C'est la première fois que pareille chose arrive. Il a donc de l'argent? Il va donc me payer?

— C'est probable, fit Lucien. Donc, allez vous mettre au lit et dormez sur vos deux oreilles.

Ludivine se retira dans sa chambre et Lucien pénétra dans la sienne. A peine entré, il poussa le verrou de la porte, courut à son secrétaire, dont il ouvrit un des tiroirs.

Le tiroir rendit un son métallique.

— Voyons où en sont mes économies, murmura-t-il.

Et il ramassa par poignéesles louis qui s'y trouvaient éparpillés, les compta, les empila, et se renversa sur sa chaise avec un soupir de satisfaction.

— Dix-huit cents livres! s'écria-t-il. Voyons... Je n'ai besoin de rien... J'ai renouvelé mon équipement quand je suis arrivé à Paris... Je puis donc disposer sans me priver... Oui, c'est cela.

Il prit cinquante louis, qu'il roula dans un morceau de papier et qu'il glissa dans sa poche.

— Cela permettra à ces pauvres gens d'attendre des jours meilleurs, dit-il à demi-voix.

Il ouvrit un livre, qu'il parcourut distraitement. Malgré lui, sa pensée se reportait sur les malheureux que la Providence lui permettait de secourir une fois encore.

Cette infortune l'intéressait. Les renseignements que M"^ Debrau avait recueillis ne permettaient pas, en effet, de suspecter la bonne foi de M. Lionnay ni de sa fille. Des gens qui aiment mieux mourir de faim que faire des dettes ne peuvent pas être de malhonnêtes gens.

Comment en étaient-ils réduits à ce degré de misère? Lucien ne pouvait pas se l'expliquer. A peine avait-il vu Raymonde. Il n'avait échangé avec son père que quelques mots insignifiants, et pourtant il était certain qu'ils appartenaient à un certain monde, qu'ils avaient reçu de l'éducation et qu'un malheur quelconque les avait fait décheoù* du rang qu'ils occupaient.

Que faisaient-ils autrefois? Quelle catastrophe les avait précipités dans cet abîme ?

Lucien était très-intrigué — si intrigué qu'il n'attendit même pas que l'heure fût écoulée pour remonter chez M. Lionnay.

Celui-ci l'attendait. Raymonde elle-même s'était levée pour le recevoir.

Dès qu'il parut, elle courut à lui et lui prit la main.

— Ah! s'écria-t-elle, les joues couvertes d'un tendre incarnat, je vous dois deux fois la vie.

— Vous ne me devez rien, mademoiselle, s'empressa de répondre le jeune

Et je la vis brodant à la lueur d'une simple chandelle. (Page 94.)

officier. C'est le hasard, ou plutôt Dieu qu'il faut remercier de m'avoir jeté sur votie chemin.

— Oh! vous avez beau vous en défendre, monsieur, dit M. Lionnay. Le souvenir de vos bienfaits demeurera gravé dans notre cœur en caractères impérissables.

— Alors, interrompit Lucien, et puisque vous vous croyez à ce point mes obligés, permettez-moi de vous adresser une question : Comment compiez-ioufc sortir de cette position?

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— Ah ! soupira M. Lionnay, chaque jour je me flatte de voir sonner enfin cette keure si désirée...

— Vous avez donc quelque espoir de vaincre la mauvaise fortune? Eh bien! parlez : Si je puis vous y aider...

Le malheureux laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec découragement.

— Je vous remercie, lieutenant, dit-il enfin; mais nos ennemis sont tellement puissants, que c'est une audace sans pareille que de s'attaquer à eux.

— Pourquoi? Si vous avez pour vous le bon droit et la justice...

— Certes ! fit M. Lionnay en relevant la tête.

— Eh bien! vous triompherez à coup sûr, dit Lucien. En attendant, vous ne pouvez pas rester dans l'horrible situation oîi vous êtes. Jusqu'à présent personne ne la connaît que le docteur et moi. Par scrupule de métier, le médecin ne dira rien, et je n'ai pas besoin de vous assurer que je vous garderai le secret. Donc, pour aujourd'hui, tout est sauvé. Votre amour-propre n'a à rougir que devant moi, si toutefois on doit rougir d'une pauvreté fièrement supportée. Mais demain... qu'arrivera-t-il ?

— Hélas! je n'ose pas vous répondre, monsieur.

— Supposez, reprit Lucien, qu'au lieu de succomber à sa faiblesse dans notre propre maison, votre fille fût tombée dans la rue... votre misère devenait publique ; l'infortune que vous cachez avec tant de soin, que vous subissez avec tant de courage, était connue de tous. Or, vous ne le voulez pas, n'est-ce-pas? En outre, un homme comme vous ne doit pas se laisser aller au désespoir. Donc, il laut que vous ayez momenlanément recours à d'autres ressources. Ces ressom'ces, oii pensez-vous les puiser?

— Je ne sais monsieur. A la suite de l'incendie qui a dévoré le peu que nous possédions, je me suis adressé à mon frèr§...

— Et que vous a-t-il réi)ondu?

— Rien encore. Il demeure si loin! i — • Où donc?

— Il habite Marseille.

— Comptez-vous du moins sur une réponse favorable?

— Non, monsieur. Mon frère est ruiné comme moi.

— En ce cas, fit Lucien en tirant de sa poche le rouleau qu'il avait préparé, permettez-moi, monsieur, de compléter l'œuvre que j'ai commencée. Vous me devez la vie, me disiez-vous tout à l'heure. Eh bien, que pouvez-vous me devoir de plus? Quelques misérables louis ne vous engageront pas davantage envers moi. Acceptez donc une partie des économies que la maladie m'a forcé de réaliser. Acceptez-les sans remords, car elles me sont inutiles et je me demandais hier ce que je pourrais bien faire de tant de richesses. Croyez surtout que je ne me dépouille pas pour vous. Mon tu'oir m'en garde au moins autant que je vous en offre. Faites face aux besoins les plus pressants — payez M'"" Debrau avant tout, ajouta-t-il en souriant. C'est la meilleure femme du monde, mais elle lient à son argent. Si celte petite provision éluit épuisée avant que vous boyez sorti d'em-

barras, ne craignez pas de me l'avouer. Il me sera facile, sans me gêner, de vousaider encore.

— Mais, monsieur, je ne puis pas accepter! dit M. Lionnay en repoussant lerouleau que lui tendait Lucien.

— Que voulez-vous donc faire? Condamner sans appel votre pauvre enfant? Et, vous-même, n'avez-vous pas besoin de toutes vos forces pour lutter avec avantage contre les ennemis que vous me signaliez tout à Theure?

— Vous avez raison, monsieur, dit Raymonde. J'accepte, moi. Car si vous saviez tout ce que mon pauvre père a enduré de privations...

Elle saisit la main de Lucien, qu'elle baigna de larmes abondantes.

Il ne savait plus quelle contenance garder. Ce flux de reconnaissance lui pénétrait le cœur. Il se sentait gagner lui-même par l'attendrissement qu'il avait provoqué.

M. Lionnay, vaincu par tant de générosité, avait baissé la tête et se détournait pour essuyer une larme.

— Allons, voilà qui est convenu, fît le jeune officier, en se levant pour surmonter cette émotion. Je vous prête ces cinquante louis; vous me les rendrez quand vous le pourrez, n'en parlons plus. 3Iaintenant, répondez. Croyez-vous que je puisse vous être utile?

— Ce n'est pas probable, hélas ! soupira M. Lionnay.

— Oui, je conviens qu'un petit lieutenant des carabiniers du roi n'a pas grande influence en ce monde; mais j'ai des amis à la cour : le comte de Montclavel, par exemple... l'ancien colonel des gardes françaises... son fils, qui est officier de vénerie de Sa Majesté...

M. Lionnay secoua négativement la tête.

— Ce n'est pas encore assez? fit Lucien désappointé. Mais quels ennemis avezvous donc à combattre?

— Des ennemis plus puissants que les plus grands de la terre, que les ministres, que les rois eux-mêmes.

— Que les rois ! s'écria le jeune officier confondu. Quels sont donc ces ennemis?

— Les Jésuites, répondit M. Lionnay.

Lucien tressaillit.

— "Vous le voyez, continua le père de Raymonde, le nom seul de cette redoutable compagnie suffit à vous confondre. Voilà pourtant plus de cinq ans que je lutte, moi, contre sa puissance ! Il est vrai que sans vous, monsieur, j'allais mourir à la peine.

— Mais dans quelles circonstances avez-vous eu maille à partir avec ces terribles adversaires ?

— Ah ! c'est une longue et douloureuse histoire que celle-là ! fit M. Lionnay d'un air allrislé.

— Je ne vous demande pas vos secrets, dit Lucien avec vivacité. Pardonnezmoi si rinléièt que je vous porte m'a fait commettre mie indiscrétion.

— Il n'y a i)as d'indiscrétion, monsieur. Tout le monde peut savoir ce que je vais

VOUS apprendre, puisque je poursuis contre les Jésuites un procès, sur lequel le Parlement de Paris va être incessamment appelé à se prononcer,

— Il s'agit donc d'intérêts importants?

— Il s'agit de plus de deux, millions, monsieur.

— Deux millions ! répéta le jeune lieutenant stupéfait.

— Écoutez, monsieur, reprit le père de Raymonde. Il est juste que je réponde par une confiance aveugle au dévouement dont vous avez fait preuve à notre fegard, au désintéressement que vous venez de nous témoigner.

Mon histoire vous apprendra d'abord qui je suis et vous démontrera que vos bienfaits ne se sont pas égarés sur des gens indignes d'mtérêt et de commisération.

Aussi bien, il me semble que cela me soulagera de verser dans le sein d'un être compatissant le récit des malheurs qjui nous ont atteints, des déboires cruels que nous avons éprouvés.

Mon frère et moi, nous habitions Marseille, commença-t-il. Associés avec M. Gouffre, nous tenions une maison de banque, qui avait pris en peu de temps une importance considérable, — d'autant plus considérable que, depuis quelques années, les Pères Jésuites de la 3iarliniti:ie nous avaient choisis pour les représenter en France.

Nous faisions avec eux des affaires qui s'élevaient à un chiffre colossal.

A la tête de l'établissement des Jésuites se trouvait le Père La Vallette, visiteur général et préfet apostolique des missions établies à la Martinique.

Nous fûmes avisés par lui, vers le mois de septembre de l'année 1755, que plusieurs navires, contenant pour deux millions de marchandises, nous étaient adressés et arriveraient à Marseille dans les premiers jours de novembre.

En conséquence, le Père La Vallette nous priait d'accepter les quinze cent mille livres de traites qui nous seraient présentées en son nom.

Nous conformant aux ordres que nous avions reçus, nous acceptâmes et nous payâmes les lettres de change, comptant, pour nous rembourser, sur les marchandises qu'on nous avait annoncées.

Le mois de novembre s'écoula... rien ne nous était parvenu. Nous nous informâmes et nous apprîmes que les navires si impatiemment attendus avaient été attaqués et pris par les Anglais.

Le bruit de cette capture se répandit aussitôt dans Marseille. Tous ceux qui nous avaient confié leur argent se présentèrent à la fois pour le réclamer. Nous étions à découvert déjà de plus d'un million et demi ; il nous fut impossible de satisfaire à toutes les demandes

Ce fut dans tout Marseille un cri de colère et d'épouvante. Notre maison fut entourée d'une foule menaçante. Elle allait sans doute mettre notre maison au pillage, quand l'autorité s'émut et dispersa les grou])CS qui l'assaillaient.

Sans perdre un instant, nous nous étions adressés cependant au Père de Sacy, procureur général des Missions, qui tenait à Paris la correspondance de La Vallette.

Celui-ci ne pouvait malheureusement prendre aucun parti sans consulter ses supérieurs. A son tour, il fut donc forcé de s'adresser à Rome.

Mais il était dit 'que tous les événements se ligueraient contre nous dans cette maudite affaire.

Lorsqu'arriva la lettre du Père de Sacy, le général des Jésuites venait de mourir. Il était donc matériellement impossible d'avoir une réponse avant que le nouveau général fût nommé. Par malheur, cette élection demanda beaucoup de temps.

A peine fut-il investi de sa dignité, que, faisant droit tout d'abord à nos justes réclamations, il nous envoya un courrier chargé de donner l'ordre qu'on nous fournil les fonds dont nous avions besoin.

Pendant près de deux mois et demi, nous avions essayé de tenir tête àl'orage; mais nous étions sans nouvelles et nous étions hors d'état de résister au flot de remboursement qui nous débordait.

Enfin, ne pouvant pas lutter plus longtemps, nous prîmes le parti de fermer notre maison de banque.

Or, écoulez bien ceci, lieutenant, et jugez de quel poids terrible la fatalité a pesé sur nous dans cette circonstance! C'était le 19 février 1756 que nous avions déposé noli-e bilan; ce fut le 22 février que le courrier arriva à Marseille. Trois jours plus tôt, nous étions sauvés!

Maintenant, notre faillite avait eu un retentissement funeste. Nous étions perdus sans ressources.

Vous croyez peut-être qu'émus de notre chute imméritée, les Pères Jésuites nous dédommagèrent du tort incalculable qu'ils nous avaient causé. Pas du tout. Voyant que nous n'avions pas pu échapper au désastre, ils jugèrent inulile de nous venir en aide et nous ne pûmes pas même toucher les fonds que leur général les avait autorisés à nous donner.

C'était notre ruine définitive !

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