MAUVAISE NOUVELLE
M. Voisin n'avait pas dit un mot qui «e fût l'exacte vérité. A soixante-deux ans, il était ruiné et plus pauvre qu'au temps oîi il avait débuté, car il n'avait çlus la jeunesse, et la foi robuste qui l'avait soutenu jusqu'alors commençait à chanceler. Il n'avait plus d'enfant, car il lui était impossible de reconnaître dans la femme de Cassut la jeune fille qu'il avait tant aimée, pour qui il s'était montré si tendre, si bon, — et il faut bien ajouter si faible I
Certes, il aurait été bien coupable d'avoir gaspillé une si grande fortune et d'avoir si mal élevé Antoinette, s'il n'avait eu pour excuse celte foi aveugle qui faisait à la fois de lui le plus malheureux des pères cl des industriels.
En toute autre circonstance, sa fille l'aurait peut-être accueili avec plus de
douceur; mais depuis qu'elle avait rencontré, mourant de faim, ce Roger qu'elle avait chassé, son amour pour lui s'était réveillé plus ardent que jamais; d'autant plus ardent qu9 sa vengeance avait dépassé le but sans l'atteindre, et que ses remords incessants lui représentaient à toute heure cette figure souffrante, pâle, amaigrie, qu'elle s'efforçait en vain d'oublier.
Un instant, pendant les premiers jours de son mariage, elle avait réussi à s'étourdir. A force de plaisirs, de fatigues, d'ivresses de toute nature, elle avait pu imposer silence à son cœur, forcer ses ièvres à sourire, ses paupières à se fermer, mais elle n'avait pas oublié. Du jour où son amour se réveilla, elle prit son mari en haine, et sa haine grandit à mesure que les besoins impérieux de la vie commune lui firent comprendre que son supplice était éternel, ou que, du moins, la mort seule pouvait y mettre un terme.
De nouveau, avec une sorte de fureur, elle eut recours à la dissipation, elle s'enivra de vins capiteux, elle sema l'or à pleines mains pour satisfaire ses moindres caprices; elle ne parvint pas à effacer l'image qui se représentait sans cesse à sa pensée. Au sein de cette vie factice et vagabonde, elle n'eut pourtant pas un moment d'oubli. La porte de sa chambre demeura fermée sans pitié aux supplications et aux menaces de son mari.
En effet, Germain ne pouvait supporter l'existence singulière que lui faisait mener sa jeune femme. Il avait beau se coucher tard, il était obligé de se lever matin, pour s'assurer que ses ouvriers étaient à leur poste, pour leur distribuer la besogne, pour surveiller la fabrication des produits. S'il dormait quatre ou cinq heures par nuit, c'était tout. En outre, il ne s'était pas marié pour croquer le marmot dans une pièce voisine, tandis que sa femme se cloîtrait dans sa chambre et lui en interdisait inexorablement l'entrée. Cassut voulut donc faire quelques observations.
— Ma chère amie, dit-il à sa femme, cette vie-là ne peut pas durer. Quand j'abandonne la fabrique pour aller avec toi à Paris, mes ouvriers ne travaillent pas, les clients qui viennent de Paris pour me voir ne me trouvent jamais, perdent patience et s'en vont ailleurs. Que deviendrons-nous si nous n'avons plus de clientèle et si nous perdons, faute de surveillance, les bénéfices déjà restreints de notre fabrication ?
— Nous deviendrons ce que nous pourrons, répondit Antoinette. Avant de vous accorder ma main, je vous ai prévenu que je voulais goûter tous les plaisirs dont ma jeunesse avait été sevrée. Vous avez trouvé cela tout naturel, vous avez promis de ne me faire aucune observation, vous avez manifesté même le désir de partager avec moi des distractions que vous ignoriez également, rien n'est changé au programme que j'avais tracé, auquel vous avez souscrit; ne venez donc pas me rompre la tête de détails auxquels je prétends demeurer étrangère.
— Sans doute, dit Germain, mais je n'avais pas supposé un instant que cette fièvre de jilaisirs te prendrait tous les jours, à toute heure, et qu'elle nous laisjerait à peine le temps de fermer les yeux.
— Quand elle me prend, je lui obéis; cela ne regarde que moi.
— Pourtant, ma bonne amie, si nous continuons de ce train-là, nos bénéfices iront chaque jour en diminuant; nous n'aurons plus de débouchés, et alors il faudra fermer J'usine.
— Cela vous regarde. Quant à moi, je m'en lave les mains, fit Antoinette sans se départir un moment de son immuable sang-froid.
— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, je n'irai pas avec toi à Paris aujourd'hui, répliqua Germain piqué au vif.
— Comme il vous plaira, j'irai seule.
— C'est ce que nous verrons, dit Germain.
— Ah! vous voulez le voir? riposta Antoinette. Ce ne sera pas long. Je ne vous demande que dix minutes.
Elle entra dans sa chambre, passa une robe, mit son chapeau, prit ses gants, son ombrelle et s'en aPia. Germain eut une féroce envie de l'en empêcher; mais il aurait fallu faire preuve d'énergie, employer la force au besoin, il i-ecula devant cette extrémité. Antoinette ne rentra, comme à l'ordinaire, qu'à deux heures du malin.
— D'où viens-tu? Qu'as-tu fait ? lui demanda Germain confondu.
— J'ai lait quelques emplettes et je suis allé voir \Œeil crevé, répondit-elle en bâillant. Je me suis fort amusée.
— Seule ! fit Cassut, qui ne pouvait croire à tant de hardiesse.
— Crois-tu donc que j'aie lecruté un cavalier sur les boulevards ? répliquat-elle.
— Non, mais enfin est-ce bien une femme honnête qui va seule aux Folies- Dramatiques?
Au lieu de lui répondre, Antoinette haussa les épaules et lui tourna le dos.
— Bonsoir, dit-elle, je tombe de sommeil, je vais me coucher. Elle entra dans sa chambre, Cassut la suivit.
— Eh bien ! que faites- vous là? lui demanda-t-elle. Ne m'avez-vous pas entendue? Je tombe de sommeil...
— Et tu vas te coucher, fit Germain. Eh bien ! est-ce que ma place n'est pas dans ta chambre, auprès de toi?
II avait pris son inflexion de voix la plus caressante.
— Faites-moi le plaisir de vous en aller, dit-elle, et bonne nuit!
— Ah ! c'est comme cela? s'écria Cassut. Eh bien! non. Voilà assez longtemps que je chôme et que j'ai toutes les charges du mariage, sans en avoir les bénéfices. Je ne m'en irai pas, ajouta t-il résolument.
Elle le regardiî dans les yeux, hautaine, indignée, menaçante.
— Non, je ne m'en irai pas, répéta Germain.
Les sourcils de la jeune femmese contractèrent, son regard étincelade colère. Elle fut sur le point de se jeter sur lui ; mais elle comprit sans doute qu'elle n'était pas de force à lutter. Se dirigeant rapidement vers la porte qui communiquait avec le boudoir, elle la repoussa vivement, la ferma à double tour et laissa son mari prisonnier dans sa propre chambre, tandis qu'elle se couchait tranquillement dans le lit de Germain. Il employa inutilement toutes les prières,
épuisa les objurgations, fît entendre plus timidement de sourdes menaces, elle ne lui rendit la liberié que le lendemain matin, vers six heures.
Edifiée désormais sur les prétentions de Cassut, elle eut soin de ne plus se laisser surprendre. Elle réussit si complètement, que Germain, exaspéré du célibat par trop rigoureux qu'elle lai imposait, finit par se fâcher. Un soir qu'il avait, toujours sans succès, épuisé le vocabulaire des plus tendres instances, la colère le gagna.
— Si tu n'ouvres pas la porte, je l'enfonce ! cria-t-il d'une voix étranglée par le désir.
Elle ne daigna. pas lui répondre.
11 s 3 jeta sur la porte, comme une catapulte, et la fit craquer de toutes parts sous le choc de sa robuste épaule.
— Prenez bien garde, monsieur Cassut ! lui dit-elle. Vous n'ignorez pas que j'ai quelque expérience des armes à feu, et que mon revolver est toujours. près de moi. Je vous jure que si vous faites sauter cette porte, je vous reçois par un coup de pistolet !
Germain, soit qu'il n'eut pas entendu, soit que la passion l'emportât, fît subir un nouvel assaut à la porte, qui se fendit avec un bruit sec dans toute sa longueur. A travers la fente que cette rude secousse avait produite, il vit sa femme allumer sa bougie, sauter en bas de son lit et saisir le revolver qui se trouvait dans un écrin, sur sa table de nuit. Certain qu'Antoinette tiendrait parole, il eut jieur et se contenta de proférer les plus violentes imprécations. Le lende main, quand il se retrouva devant sa femme, il se croisa les bras d'un air décidé.
— Ah ça ! Est-ce que nous allons continuer longtemps sur ce pied-là? demanda-t-il.
— Cela durera tant qu'il me plaira, répondit-elle avec le plus grand flegme. Si vous essayez de pénétrer par la force dans ma chambre, je vous tue comme un chien, je vous en avertis.
— Comment! vous oseriez...
— Quoi? interrompit-elle avec un ricanement impitoyable. Je dors... un bruit épouvantable me réveille en sursaut... je me lève... J'entends qu'on enfonce ma porte... je saute sur mon revolver... Je crois qu'il s'agit d'un voleur... je le tue. Rien n'est plus simple et plus légitime que l'instinct de la défense.
Et comme Cassut demeurait pétrifié devant tant d'audace :
— Comme un chien, répéta- t-el le en s'éloignant.
A dater de ce moment, Germain, qui était lâche, ne songeait plus à s'iusurger. De nouveau, il essaya de giiser sa femme, de l'attendrir; il ne fui pas plus heureux. Elle éventait tous ces j)ièges grossiers avec un flair qui ne fut jamais en défaut. Un soir, après boire, Cassut se permit de la saisir dans ses bras et tenta de l'embrasser. Elle lui laboura le visage de dix coups d'ongle, si profondément marqués, que son visage fut inondé de sang et qu'il en garda la trace pendant plus de deux mois.
11 était muselé, mais il n'était pas dompté. Ce petit homme rouge, vindicatif
et méchant, dont les instincts haineux se sont révélés dès les premières pages de ce récit, rongeait sa colère et maudissait la sotte vanité qui l'avait jeté dans les lacs de cette femme. Il ressemblait aux tigres, enfermés dans leur cage, qui rampent sous le regard du dompteur, se font petits devant sa cravache et, se redressant aussitôt qu'il s'éloigne, le poursuivent de leui's rugissements impuissants.
S'il cédait devant les exigences d'Antoinette, c'est qu'il espérait, à force de soumission, la ramener à lui ; mais plus il cédait, plus il rivait solidement à son cou la chaîne qu'il y avait attachée.
Au bout des trois mois et demi qui venaient de s'écouler, il avait fuit à la caisse de si lourds emprunts qu'elle était absolument vide, et il avait laissé prendre à sa femme un tel empire, qu'il jouait dans la communauté le rôle des zéros que Ton peut aligner indéfiniment à la gauche d'un chiffre, sans en augmenter la valeur.
Quant à Antoinette, elle avait profité du jour où elle était allée seule à Paris pour faire une visite à son père et lui arracher l'adresse de Roger. Puis elle s'était rendue rue Saint-Nicolas, et, en glissant à propos deux louis dans la main du logeur, elle en avait obtenu tous les renseignements désirables. Elle avait donc appris que Roger, après six semaines d'une misère navrante, avait fini par trouverun emploi. Désormais rassurée sur le sort de ce jeune homme, elle s'était informée à Meulan, et avait acquis la certitude que de Montraaury ne s'était pas représenté chez M. Dalbrègue depuis le jour où. il était parti. Donc sa lettre avait porté ses fruits. Laurence et Rog^r ne s'étaient pas revus. Ce premier danger était conjuré.
Cependant, ainsi que l'avait dit Cassut, dans un langage plus expressif que choisi, cette vie-là ne pouvait pas durer. Entre la femme et le mari, les relations de chaque jour devenaient de plus en plus difficiles. Si Germain se fâchait de ne pas toucher tous les dividendes que le mariage lui avait promis, Antoinette se sentait prise d'une Horreur de plus en plus en profonde pour l'homme vulgaire et grossier auquel elle avait imprudemment enchaîné sa destinée.
A mesure que les semaines succédaient aux jours et les mois aux semaines, celte horrôUr allait grandissant. Vivre ainsi, ce n'était pas vivre, c'était mourir à petit feu. Désespérant d'oublier, elle renonça enfin à tous les plaisirs dont elle s'était saturée pendant près de cinq mois, s'intéressa pendant quelques jours à son intérieur, à son jardin, qu'elle avait abandonnés. Malheureusement, la bell^t saison était finie. Quelques danlias survivaient seuls, à côté des reines marguerites à demi-roussies par lés premières gelées blanches. Trois ou quatre tardifs boutons de rose se montraient encore sur leurs tiges persistantes, mais c'était tout.
Les pluies avaient suivi les vents d'équinoxe, le peu de soleil qu'on apercevait de temi)s à autre était pâle et voilé, la nuit tombait vers cinq heures. II était bien difficile de rester longtemps dans le jardin. La jeune femme fut donc obligé(^ de garder la maison. Pour s'occuper, elle essaya de l'aire un peu de tapisserie; mais le canevas demeurait sur ses genoux et l'aiguille dans sa main immobile.
tandis que ses regards s'élançaient à travers les carreaux dans la campagne. Kile voyait les feuilles jaunies se détacher des arbres et tomber en tournoyant, les oiseaux voler dans l'espace, en toute liberté, inquiets, eflarés, comme s'ils devinaient que l'hiver allait approcher. Ah! combien elle enviait le sort de ces oiseaux, dont l'aile les emportait au gré de leur caprice !
Cassut avait été ravi de ce brusque changement. Tout allait au mieux depuis qu'il ne s'absentait pas. Il en manifesta bruyamment sa joie, s'imaginant que sa femme était enfin devenue plus raisonnable. Il ne comprenait pas que la lassitude seule avait opéré cette métamorphose. Il ne supposait pas que le spectacle même de sa joie était pour Antoinette un nouveau supplice. Elle le voyait peu, c'est vrai, car il passait maintenant presque toute la iournée à l'usine ; mai.i deux fois par jour, à l'heure du déjeuner et du dîner, elle s'asseyait à la même table que Germain. Elle trouva que c'était trop. Sous prétexte qu'elle était souffrante, elle se fit servir son déjeuner dans sa chambre par Rose, tandis que la cuisinière servait celui de Cassut dans la salle à manger. Cela ne lui suffisait pas encore. Le dîner se prolongeait par trop au gré de ses désirs. Les longues soirées amenaient des tête-à-tôie insupportables. Alors elle imagina autre chose. Elle voulait habiter Paris pendant l'hiver, tandis que son mari resterait à Meulan pour surveiller et diriger la fabrique. Elle n'avait pas la prétention de lui fermer absolument sa porte, mais elle ne comptait pas le voir plus de deux ou trois fois par semaine. Ce serait toujours autant de gagné.
Elle embrassa cette idée avec enthousiasme. Déjà, sur le papier, elle avait dressé la liste de tout ce qui lui était nécessaire. Elle se mettrait en quêle d'un appartement, irait chez les tapissiers, choisirait les étoffes, ferait les achats indispensables, se donnerait du mouvement, fuirait surtout l'intolérable société de Cassut. Il ne lui restait plus qu'à communiquer à son mari le nouveau plan qu'elle avait imaginé, lorsqu'un événement impiévu rapprocha subitement d'elle ce Roger, vers lequel s'envolaient à nouveau toutes ses pensées.
De MonLmaury avait définitivement quitté M. Raymond et allait entrer dans la maison Delail et Giraud. Ces messxeurs lui avaient donné rendez-vous pour le lendemain, afin d'arrêter les bases de leur traité.
Avant de se rendre chez eux, Roger crut devoir faire une visite à M. Valnet. il voulait lui annoncer quel magnifique résultat il avait atteint, le remercier une fois encore et lui apprendre dans quelle maison il allait entrer. Il se présenta chez le docteur. Le domestique lui apprit que son maître avait été appelé la veille à Meulan par une dépêche, et qu'il n'en était pas encore revenu.
Roger frissonna. i\I.- Valnet avait-il à Meulan d'autres clients que son ami Dalbrègue? C'était possible. Cependant, de Moutmaury fut persuadé qu'il s'agissait de son bienfaiteur. Les craintes que lui avait exprimées Laurence, au commencement de la belle saison, lui revinrent à la mémoire. Que devait-il faire? Aller à Meulan sans plus tarder? Attendre le retour du docteur Valnet? Mais si M. Dalbrègue était bien portant, comment accueillerait-il Roger? Ne l'avait-il pus chassé? Ne lui avait-il défendu de se représenter? L''amour-j)ropre de Monlmaury ne put se faire à cette idée qu'on pouvait l'accuser d'user de subterfuge uoui
lOGl
Çlle quitta la chambre, suivie de Roger, qu'elle eutraina dans le salon. (Page 106S.)
enfreindre la consigne qu'on lui avait donnée. Il se décida donc, quoLiue avec beaucoup de peine, à attendre le retour du docteur.
Il se rendit chez ses nouveaux patrons, et la grave question des appoinl.> ments fut discutée. On lui proposa soit une somme fixe de"luiil mille franco p;ir an, soit une autre somme de quatre cents francs par mois, plus une part de six pour cent dans les bénéfices, qui vaiiaienl enire soi\aiile-di\ mille francs pa^ an, et qui ne pouvaient qu'augmenter, puisque M. Uaymond avait gracieuse-
^tt»
ment cédé sa clienlèle à ses amis. On espérait, grâce à ce surcroît de débouchés, atteindre le cliifire rond de cent mille francs par an.
En outre, on laissait à de Monimaury la lacullé de toucher sa part après Tinvenlaire ou de la laisser dans la maison, ce qui lui permetirait de se constitue! peu à peu un capital. Il était maître de le reprendre quand bon lui semblerait, ou de devenir rassocié de la maison, dans un délai de cinq ans, pour le chiffre que représenterait délinitivement ce capital, augmenté des intérêts composés.
Cette dernière proposition èiaii trop avantagause pour que Roger ne l'acceptât pas avec joie. 11 avait calculé, en effet, que, de celte façon, il serait, au bout de cinq ans, à la tête d'une somme do liente-cinq mille francs environ, laquelle, jointe à celle de vingt mille francs qu'il possédait déjà, lui permettrait de tout entreprendre.
Ces conditions préliminaires une fois arrêtées, Roger dut les sceller à table, en face d'un succulent déjeuner. Là encore, bien entendu, il fut de nouveau que-;tion d'affaires. Les circulaires que la maison Delail et Giraud avaient lancées immédiatement, pour annoncer aux clients de M. Raymond qu'elle était en mesure de répondre en son nom à toutes les commandes, avaient déjà produit le meilleur résultat. L'exercice suivant s'annonçait donc dès à présent, sous les meilleurs auspices.
— Du reste, dit très judicieusement M. D^iail à Roger, vous en jugerez mieux que nous encore, puisque vous aurez nos livres entre les mams.
Enfin, il fut décidé que les conventions qui venaient d'être stipulées seraient formulées régulièrement par un acte notarié, et que, dans trois ou quatre jours, on n'aurait plus qu'à les signer.
Cependant on ne peut pas éternellement causer 'd'affaires. A mesure que le déjeuner s'avançait, la conversation devenait plus animée et commençait à effleurer tous les sujets. Presque tout naturellement, il fut question de M. Raymond. Roger rendit un juste tribut d'hommages à la loyauté da négociant, ainsi qu'aux précieuses qualités de sa charmante femme.
— C'est vrai, dit M. Giraud. Quel dommage que l'on ne. puisse pas tout avoir !
— Tout quoi? demanda Roger. Que manque-t-il à M. Raymond? Il est vert comme un noisetier, il se porte comme le pont Neuf, il a quarante ou cinquante mille francs de rentes, une femme qui est la gaieté môme...
— Oui, mais son frère... fit observer Giraud. — r 11 ne l'a donc pas encore retrouvé?
— Et il ne le retrouvera jamais, probablement.
— Que voulez-vous dire?
— Nous avons également connu beaucoup André Raymond, le frère aîné de notte ami Charles, répondit Giraud. Or, de l'aveu de tous ceux qui l'ont approché, c'est un fantasque.
— Ce n'est pas fou qu'il faut comprendre? demanda Roger.
— Pas tout à fait. Cependant il le serait devenu, que cela ne m'étonnerail pas. Avant tout, il était hypocondriaque et misanthrooe. Jamais il n'a été con-
lent de rien: nî de sa famille, ni de ses amis, ni de ses employés, ni de ses achats, ni de lui-même II n'a pas voulu se marier, sous prétexte que la femme est une cause perpétuelle de discorde, non seulement dans un intérieur, mais encore auprès de ceux qui le fréquentent. Et il a sagement fait, car, s'il avait pris femme, et si surtout celte femme avait été jeune et jolie, il aurait vécu dans des transes perpétuelles et aurait soupçonné tout le monde de lui faire la cour,
— Est-il vrai, malgré cela, qu'il ait fait fortune?
— Fortune n'est pas le mot; mais il avait gagné, dit-on, une honnête aisance.
— M. Raymond m'a parlé de deux cent miilc francs environ, lit Roger.
— C'est également le chiffre iju'il m'a donné, et il doit être exact. André avait, comme son ; frère, une trentaine de mille francs quand il s'est établi à Vernon. Il devait mettie de côté sept ou huit mille francs par an, et il a vendu son fonds quarante mille francs au bout de vingt ans. Vous voyez que nous ne sommes pas loin de compte.
-M. Raymond ne m'avait jamais donné de détails si précis, dit Roger.
- C'est tout naturel, répondit M. Delail; il ne lient pas beaucoup à trailer ce sujet. Il a beau a'en rien dire, il doit certainement avoir les mômes soupçons que nous...
— Quels soupçons?
— Sans aucun doute, il est arrivé malheur à son frère.
— Vous croyez ?
— tout le monde en est persuadé. A-t-il été assassiné et dépouillé ? C'est possible. S'est-il tué? C'est possible encore.
— Ah ! lit Roger, vous croyez qu'il était homme à se tuer?
— Certes. De l'humeur qu'il élail, rien ne serait moins élonn.mt.
— Savez-vousà quelle époque précis3 remonte sa disparilion ?
— Je ne pourrais pas vous en donner la date exacte, mais je me souviens qu'elle remonte au commencement du mois de mai de l'année dernière.
Roger tressaillit. N'était-ce pas précisément dan> les premiers jours de mai de l'année précédente qui lui était arrivée cette aventure du pendu? Il ne crut pas •devoir communiquer ce détail àM. Delail nia M. Giraud, mais il se promit bien d'en parler à M. Raymond. Après déjeuner, il se retira. C'était le lendemain, 4 novembre, qu'il devait entrer en fonctions.
Il retourna chez M. Valnet. Le docteur était revenu à Paris vers dix heures, mais il était ressorti presque aussitôt en voilure pour aller faire ses visites et avait annoncé qu'il ne rentrerait pas avant cinq 0:1 .-^ix heures du soir. Roger regagna son hôtel. Une lettre l'y attendait. Elle portait le timbre de Meulan et avait été écrite par Laurence. Il en brisa le cachet d'une main fiévreuse et lut;
• Mon cher Roger, • Un grand malheur vient de nous frapper. Venez vile? •
— J'en étais sûr! s'écria-l-il en se précipitant au dehors.
Il n'avait plus besoin d'aller se renseigner chez le docteur. Ses craintes j'élaient que trop fondées ! Le malheur qu'il pressentait, Laurence venait de le lui apprendre. Il courut au chemin de fer et arriva à temps pour prendre le train de trois heures et demie. A cinq heures, il était chez M. Dalbrégue. Ce fut un réri table soulagement pour la femme de chambre et la cuisinière quand elles ra])erçurenl.
— Oh ! comme il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! s'écrièrent-elles à la fuis.
Quant au domestique, ce fut à peine s'il répondit au bonjour que lui adressa rapidement Roger. Celui-ci, sans y faire attention, s'élança dans l'escalier et ouvrit la porte des appartements de M. Dalbrégue. Au bruit qu'il fit en entrant, Laurence accourut et lui tendit la main.
— Ah ! j'étais bien sûre que vous viendriez, dit-elle.
Roger la regarda. Le visage de la jeune fille était fatigué; ses yeux étaient ro'jgis par la trace de larmes récentes; son teint, ordinairement si blanc, était légèrement enflammé. On devinait qu'elle avait passé la nuit.
— Au nom du ciel ! qu'est-il arrivé? demanda de Montmaury.
Au lieu de lui répondre, elle le prit par la main et le conduisit dans la chambre de son père. Un speclacle navrant s'oflrit à sa vue. M. Dalbrégue était couché sui' son lit, la face congestionnée, le corps immobile. Une odeur acre s'exhalait de la pièce et saisissait fortement l'odorat Quand Roger entra, le vieillard ne fit pas un mouvement. Tandis que Laurence reprenait sa place au pied du lit et versait à nouveau d'abondantes larmes, de Montmaury s'approcha.
— Je vous demande bien pardon, mon cher bienfaiteur, dit-il, si j'ai osé venir ici; mais j'ai appris qu'un malheur vous avait frappé, et j'ai cru devoir accourir sur le-champ.
Il s'arrêta stupéfait. M. Dalbrégue semblait ne pas l'avoir entendu. Seuls, ses yeux se fixèrent sur Roger et brillèrent d'un éclair de joie qui s'éteignit aussitôt. De 31ontmaury devina tout : le vieillard était atteint de paralysie ! A peine lui restait-il la force de reconnaitre ceux qui l'approchaient.
— Comment... balbutia Roger. Que s'est-il donc passé? Laurence essuya ses yeux et lui signe de s'asseoir.
— Hier, après déjeuner, diL-elie, au moment où mon père se levait de table pour aller faire un tour dans le jardin, je lui offris mon bras, comme à l'ordinaire, et nous nous dirigeâmes vers la terrasse, que le soleil éclairait de ses pâles layons. Nous n'avions pas encore lait dix oas au grand air que je sentis mon pèi e chanceler! Sa main se cramponna convulsivement à mon bras.
— J'étouffe, muimura-t-il.
Je m'aperçus qu'il allait tomber; j'essayai de le retenir; mais les forces me manquèrent, et il s'affaissa lourdement sur le sol. Tout ce que je pus faire, ce fut de lui éviter uiiO chute trop dangereuse. J'appelai Antoine, Marie, Elisa, qui poussèrent des cris de leireur en ra|)ercevant.
— Allons! leurdis-je. Anous quatre, nous le porterons bien sur son lit. Aidezmoi donc, au lieu de vous désoler inutilement.
En eflet, quoique ce ne fût pas sans difficulté, nous parvînmes à monter l'escalier avec notre précieux fardeau et à transporter mon pauvre père dans sa chambre. Antoine le mit au lit, pendant qu'Elisa allait chercher le médecin de Meulan et portait au chemin de fer le télégramme que j'avais adressé sur-lechamp à M. Valnet. Une demi-heure après, le médecin du pays arrivait et pratiquait une saignée qui ne produisit pas le résultat espéré, jiuisqu'il donna l'ordre d'env.elopper de sinapismes jusqu'aux genoux les jambes de mon malheureux père. M. Valnet arriva, deux heures après, et remercia son collègue des soins éclairés qu'il avait prodigués au malade.
— Malheureusement, dit-il, il n'y a rien de plus à tenter que ce qui a été fait. Depuis un an déjà j'avais prévu cette catastrophe.
— Comment! m'écriai-je, il n'y a rien à faire?
— Non, mon enfant. La saignée n'a, vous le voyez, amené aucun soulagement immédiat, et quant aux sinapismes, je ne crois pas qu'ils agissent avec l'efficacité nécessaire.
— Ainsi mon père est condamné? lui demandai-je avec anxiété.
— Pas encore, mon enfant. Nous le sauverons peut-être de la mort, mais non pas de la paralysie, j'en ai bien peur ! Que celte pai alysie soit parlielle, c'est tout ce que nous pouvons désirer.
Je demeurai consternée. Ce que me disait M. Valnet, le médecin de iMeuIan venait de me l'avouer un quart d'heure auparavant. Je fus plus pressante, cependant, quand le. docteur, après avoir congédié son collègue, demeura seul avec moi. 11 répondit paternellement à toutes mes questions; ilme démonliu comment cette aftreuse maladie était la conséquence presque infaillible de la vie sédentaire que mon père avait toujours menée. Malgré cela, bien (ju'il n'eùl aucune confiance dans les moyens qu'il employa successivement, M Valnel s'installa au chevet de son ami, passa la nuit auprès de lui et ne le quitta enfin qu'aujourd'hui, vers une heure, après avoir épuisé toutes les ressources de sa
science.
— Ecoulez, mon enfant, me dit-il en partant, j'aime mieux vous instruire dès à présent de la cruelle vérité : noire pauvre Dalbrègue ne se relèvera jamais. Il ne mourra pas, mais il sera dans une situaiion cent fois pire que la mort, car il lui sera désormais impossible de {a;re un mouvement. Sa santé est d'autant plus compromise qu'il vous est malériellement impossible de lui donner les soins dont il aura besoin. Je n'ai pas besoin d'insisler à cet égard, n'est-ce pas? Il est des détails intimes dans lesquels une jeune fille ne saurait entrer. Donc, répondez-moi : votre domesli(iue est-il un homme sur lequel vous puissiez
compter?
— Je le crois, lui répondis-je à travers mes sanglots. Antoine est ici depuk plus de six ans, et, bien qu'il soit un peu paresseux, je crois qu'il nous esl
dévoué. . , j , .
— Eh bien! il faut vous en assurer à l'instant Faites-le venir, demandez-lui
s'il veul s'attacher exclusivement au service de son m:iîlre; triplez ses gages, s'il le faut, et essayez de le décider. C'est une lâche ingrate, devant laquelle reculeraient bien des domestiques. S'il accepte, sachez-lui en gré, croyez- moi. Quant à vous, votre rôle se restreindra forcément à une surveillance que je crois inutile de vous recommander.
Je m'informai auprès du docteur s'il fallait faire transporter mon père à Paris ou demeurer à Meulan.
— Restez ici, me dit-il Vous y êies admirablement installés, et l'air de la campagne, si peu que votre malade puisse en jouir, sera vingt fois préférable à celui de Paris.
A ces mots, il me serra la main, me promit de revenir tous les deux jours et me recommanda, dans un cas extrême, d'envoyer chercher le médecin de Meulan, d'abord, et de lui adresser un télégramme ensuite, ainsi que je l'avais fait.
— Eh bien? fit Roger, avez-vous consulté Antoine?
— Pas encore.
— Allez-y sur-le-champ. Le docteur a raison. Malgré toute votre bonne volonté, il est impossible que vous restiez auprès de votre père. Si douloureux que vous paraisse ce sacrifice, il est inévitable. Allez. Moi, pendant ce temps, je vous remplacerai.
Laurence s'éloigna à regret. Cependant elle comprenait bien qu'il ne pouvait en être autrement. Roger demeura seul auprès de M. Dalbrègue. Il essaya de lui parler, s'excusa d'être accouru malgré ses ordres, lui raconta qu'il était riche, qu'il était sur le point de se créer enfin un avenir... Le malade l'entendait-il ? Peut-être oui, mais Roger ne put lui arracher une parole. Le regard lui-même, qui, seul, avait conservé un restani de vie, était redevenu morne et voilé.
Au bout de vingt minutes, Laurence rentra. Antoine avait été long à se décider ; mais, sa jeune maîtresse lui ayant offert cinq francs par jour pour se consacrer exclusivement au service du malade, il avait fini par accepter. Sur-le-champ, Laurence l'installa au chevet de son père et quitta la chambre, suivie de Roger, qu'elle entraîna dans le salon.
— Vous allez dîner avec moi, dit-elle, et nous causerons, car j'ai bien d'autres embarras à vous communiquer.
L'œil de Roger rayonna. Rester seul avec elle! S'il n'avait pas eu pour M. Dalbrègue une amitié profonde, il aurait presque béni le hasard qui lui procurait cette bonne fortune inattendue. Avant de se mettre à table, ils remontèrent dans la chambre du malade. Antoine l'avait changé de la tête aux pieds, le coiffeur lavait rasé de frais. Quoique toujours immobile. M, Dalbrègue avait déjà meilleui- visage. Laurence ei Roger redescendirent et se mirent à tablé. Ni Tun ni l'autre n'avaient faim, bien enienau. La table ne leur fut donc qu'un prétexte pour causer.
— Ce n'est pas tout, dit Laurence Antoine n'aura plus le temps de soigner «m cheval ni ses voitures. Que dois-je faire ?
— Enveloppez vos voitures, laissez-les dans la remise et vendez le cheval dès demain.
— OÙ? A qui?
— Rien n'est plus simple. Faites-le conduire au Tatleisall, à Paris.
— Mais je ne connais pas l'endi oit.
— Voulez-vous que m'en charge ? proposa Roger.
— Très volontiers.
— Demain cela sera fait, mademoiselle.
— Et noti-e appartement à Paris... faut-il le garder... donner congé?...
— Rien ne presse, mademoiselle. On peutespérei, quoi qu'eu dise la Faculté, que M. Dalbrègue se rélahlira. Le plus sage serait donc d'atiendre.
— Soit, mais les affaires de mon père, qui s'en occupera? Je n'en sais pas le premier mot, moi, fit Laurence, qui se perdait au milieu des complicalions subites que cette maladie occasionnait.
Je n'en sais pas \)\\is long que vous, mademoiselle, dit Roger; mais si vous
vouliez me permettre de consulter les pai)iers de votre pôie, il mo serait facile, je pense, de dresser un état régulier de ce qu'il possède. Cet état, dont vous gardei-iez un double, on le remettrait à votre notaire...
— Et les valeurs mobilières?
— S'il y en a, on pourrait les déposer à la Banque.
Et vous consentiriez à vous charger de cette besogne ingrate? dit Laurence.
— Il serait bien plus ingiat à moi de vous refuser ce léger service, mademoiselle. Disposez de moi, comme du plus dévoué de vos serviteurs.
— Mais, vos occupations...
— Je n'en ai plus, s'empressa de répondre Roger.
— Cependant^je ne puis raisonnablement pas vous faire ])erdre un temps précieux, ni sacrifier vos intérêts à mon ignorance absolue des affaires.
— N'ayez aucun scrupule, madeinoisalle. Dej)uis deux, jours, je suis riche et maître absolu de moi-même. D'ailleurs, n'esi-il pasju. tequ'àmon tour je me rende utile à ceux qui ont entouré ma jeunesse de tant de soins? N'est-ce pas pour moi une occasion inesj)éréede vous témoigner ma reconnaissance?
— J'accepte donc, mon cher Roger, dit Laurence, — quoique je n'aie pas bien comj)ris, repi it-elie vivement, les paroles que vous avez adressées à mon itère en entrant.
— Quelles paroles? demanda de Montmaury avec embarras.
— Oh! maigre le trouble extrême dans le^iuel m'a jeté ce cruel évèmment, je vous ai bien entendu, fil Laurence. Vous demandiez pardon à mon père d'avoir osé venir ici.
— Je ne me souviens plus, mademoiselle, balbutia Roger. J'élais tellement éprouvé moi-même par ce terrible accident...
— Vous manquez de franchise envers moi, Roger, dit la jeune fille. C'est mal.
— Mais, mademoiselle, je vous assure...
— Je vous as.>ure que vous me trompez, interrompit Laui-ence. A l'appui de ces paroles que vous avez prononcées, faut-il vous ra|»peler que depuis près de cinq mciis nous ne vous avons pas vu? Pourquoi? Avez-vous eu avec mon père queiquî.' altercation?
— Jamais ! s'cmj)ressa de pro lester Roger.
— Vous avail-il défendu sa porte?
— Non, mademoiselle, je vous le jure ! fit vivement de Montmaury.
— Allons, soyez franc, mon ami, roprii-elle. N'ayez recours à aucun subter- 'uge indigne de vous ou de moi.
— Eh bien ! mademoiselle, répondit Roger avec efifort, quoique jamais aucun nuage ne se fût élevé entre le cher homme auquel je me plais adonner le nom de père et moi, il est vrai que, sans me défendre absolument sa porte, il m'avait fait entendre que je ferais sagement de suspendre mes visites pendant quelque temps.
— Ah !jo le savais bien ! s'écria Laurence, sans essayer de cacher la joie que cet aveu lui causait.
— Comment, vous le saviez? fit Roger avec étonnemenl.
— Je veux dire : je m'en doutais, reprit la jeune fille en baissant les yeux, car, je vous l'avoue, je n'ai jamais accusé votre cœur. Je sais que vous n'êtes pa* homme à répondre par le silence et l'ingratitude a la bienveillance que vous a témoignée mon pauvre père, à l'étroite amitié qui nous unit depuis l'enfance.
— Ah! que vous êtes bonne et que je vous remercie de n'avoir pas douté de moi ! s'écria de Montmaury. Vous ave^raison, mademoiselle. Jamais le souvenir des bienfaits dont m'a comblé M. Dalbrègue, ne s'efTacera de ma mémoire, jamais je n'oublierai combien vous avez été bonne et indulgente pour moi !
— Alors, quels étaient les motifs qui poussaient mon père à vous imposer ce bannissement momentané?
— Il ne me les a pas donnés, mademoiselle.
— Et, sans les connaître, vous vous êtes soumis aveuglément à ce caprice? fit Laurence avec incrédulité.
— Les désirs de M. Dalbrègue étaient des ordres pour moi ; je n'avais pas à les discuter.
— Mais, du moins, vous pouviez en rechercher les causes.
— Je ne dis pas non.
— Eh bien ! l'avez-vous fait ?
— Je ne me le serais pas permis, mademoiselle.
— Ainsi, vous avez accepté bravement cette situation étrange ! fit Laurence. Vous avez mieux aimé laisser l'horrible doute geimer dans mon esprit pendant cinq mois! Que serait-il donc arrivé si j'avais été comme vous, si j'avais répondu démon côté par l'indifférence àl'inditTérence dont vous faisiez preuve? Je serais restée seule, sans appui, sans expérience, à supporter le malheur qui m'accable!
— Oh! non, Laurence, ne le croyez pas. J'étais allé ce matin chez M. Valnel; on m'avait appris qu'il était parti pour Meulan depuis hier et qu'il n'était pas de retour.
— Quoi! depuis ce matin vous saviez la nouvelle, et c'est ce soir que vous arrivez!
~ J'ignorais tout, sur mon honneur! Un secret pressentiment, les craintes
KIONSEIGNEUR