RETOUR A MEULAN
En l'apercevant, Cassut s'arrêta net, et sa figure lougeaude exprima aussitôt an élonnement qu'il ne chercha pas à dissimuler.
Puis, baissant rapidement la tête, il s'éloigna sur-le-champ, sans saluer. Roger le regarda passer d'un air indifférent. Cependant, il ne put s'empêcher de muimurer :
— Pour le premier visage de connaissance que je rencontre ici, en voilà un ■^vii est de bien mauvais augure ! S'il fallait s'en rajjporter aux présages...
jîtun rire moqueur acheva la phrase qu'il avait commencée. Il sortit cl se -iendit chez le loueur de voitures de Meulan, auquel il donna l'ordre d'envoyer prendre le cheval de M. Dalbrègue pour le conduire au Tattersall, à Paris. Le loueur connaissait le cheval; il proposa de l'acheter, séance tenante, au prix que l'estimerait le vélérinaiie.
— Seulement, fit-il observer, cela vous aurait coûté quinze francs pour le
conduire à Paris, vous auriez eu vingt-cinq ou trente francs de frais au Taltersall, iailes-moi profiter de la petite dépense que je vous évite.
Koger trouva la proposition assez raisonnable. Il alla chez le vétérinaire, qui donna son prix d'estimation. Sur ce prix, qui fut accepté de part et d'autre, on déduisit une somme de quarante francs, montant des frais qu'on ne faisait pas, et le marché fut conclu. Le loueur voulait payer comptant entre les mains de Roger.
— Non pas, dit Roger. Venez dans une demi-heure chez M. Dalbrègue; c'est M"" Laurence en personne qui vous donnera quitlance.
Lui-môme alla aussitôt rendre compte à la jeune lille de ce qu'il avait fait. Il Id trouva plus calme. Antoine paraissait s'intéresser vivement au sort de son maît;e et témoignait beaucoup d'empressement à le servir.
— Tant mieux ! fit Roger. Je ne l'aurais pas espéré.
— Pourquoi? demanda Laurence.
— Je trouve que cet Antoine n'a pas l'air fianc, répondit Roger.
— Décidément vous lui en voulez, répondit la jeune fille; voilà trois ou quatre fois que vous me dites la môme chose.
— Et j)Ourquoi donc en voudrais-je à ce pauvre diable? fit Roger. Peisonnellemenl, je n'ai pas à me plaindre de lui, je me plais à le reconnaître. Quant à l'impression qu'il m'a laissée, je n'ai jamais cherché à la faire partager ni par vous, ni par votre père. J'ajouterai môme qu'aujourd'hui, plus que jamais, je .serais enchanté que sa conduite me donnât un éclatant démenti. Mais ne parlons plus décela, je vous en conjure. Je ne veux pas que vous attachiez à mon observation plus d'importance qu'elle n'en mérite. Comment va M. Dalbrègue?
— Toujours de môme, hélas! soupira la jeune fille.
— Ne puis-je pas le voir?
— Tant qu'il vous plaira, répondit Laurence. N'ôtes-vous pas son fils depuis plus longtemps que je ne suis sa (ille?
Rogei- monta auprès du malade. Il lui trouva le visage beaucoup moins congestionné. Malheureusement les remèdes prescrits par M. Valnet n'avaient amené aucun résultat. Le vieillard était encore entièrement paralysé. Son regard avait pouriant repris un peu plus de limpidité. De nouveau, il brilla d'un éclair de joie en reconnaissant Roger.
Laurence, qui surveillait d'un œil inquiet le moindre tressaillement de cette physionomie immobile, fut heureuse de voir que son père accueillait Roger avec plaisir. Antoine était assis dans un coin de la fenêtre. Personne ne faisait attention à lui. Il promenait à travers les carrtaux un regard ennuyé sur le jardin, puis se tournait de temps à autre pour jeter sur son maitre un couj) d'œil oblique.
Bientôt arriva M. Valnet. Après un minutieux examen, il laissa échapper un geste de découragement.
— Notre ami va aussi bien que possible, dit-il à Roger; mais ainsi que je l'ai annoncé, il demeurera probablement paralysé de la tôte au\ pieds. Si, lors de ma prochaine visite, aucun mieux ne s'est déclaré, il faudra lui faire jtrendre
1074 LE SECKET DOR
Tair. Je vous enverrai par le chemin de fer un fauteuil roulant dans lequel on retendra, et, tous les jours, quand le lem|.s le permettra, on lui fera faire dans le jaidin une promenade de deux, heures. A ces mots, il se tourna vers Laurence.
— Avez-vous trouvé quelqu un pour le soigner? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur. Notre domestique Antoine, que voici, a bien voulu s'en charger, répondit la jeune fille, en môme temps qu'elle faisait signe à Antoine de s'avancer.
Le docteur fixa sur lui un regard scruiateur.
— C'est une grande responsibilité que vous avez acceptée, mon ami, lui ditil, mais vous n'aurez point afiaire à des ingrats.
Le visage du domesti(iue demeura impassible. Après avoir causé quelque temps avec Laurence et Roger, le docresir se relira.
Roger s'en alla discrètement avec lui et. l'accompagna jusqu'au chemin de fer. Aux yeux de M. Valnet, son ami était comiilèiement perdu. Cet état pouvait se prolonger un an, deux ans peut-ôlre, mais devait infailliblement aboutir à une catastrophe.
— ftlalheureusement, ajouta t-il, la saison est bien mauvaise. A peine l'hiver est-il commencé. Je crains fort que noire malade ne puisse pas en supporter les rigueurs.
— Oh ! dit Roger, en maintenant v,n bon feu dans la chambre...
— Au contraire, fil vivement M. Valnet. Pas trop de feu! Seize degrés au plus. Et veillez à ce qu'il sorte le plus souvent possible dans le fauteuil que je vous enverrai. C'est la réclusion à laquelle le condamneront les mauvais temps que je crains le plus an monde, car s'il sui-venail une seconde attaque, Dalbrègue y succomberait inlailliblemenl. II quitta de Monlmaury, qui revint auprès de Laureiice et s'enin-ma dans le bui-eau du vieillard pour procéder à l'inventaire de tons les pr.piers qui s'y trouvaient.
Pendant ce temiis, Cassut élail rentré <à la fabrique. Depuis qu'Antoinette avait renoncé à ions les plaisiis et ^-'e cloîirail dans sa chambre, Germain déployait une infaiigable activité, afin de répaier, autant que possible, le lo;t immense que ces (juatre mois et demi d'abandon pn sque absolu lui avaient causé. II avait été obligé déjà de renvoyer une dizaine d'ouviers, faute de pouvoir leur donner du tiavail. En vain il était allé relancer les anciens clients de IS}. Voisin qui l'avaient abandonné. Ceux-ci aval ni promis pour la forme do faire de nouvelles commandes, mais il ne connaissaient pasCa.-sut, ne s'iniéressaienl aucunement à lui et n'étaient pas revenus.
Des bruits circulaient déjà dans le pays Les dépenses exagérées d '.Antoinette et de son mari avaient ôlé une souiCl; k\?. scandales. On les accusaient de manger eurblé en herbe, on leur leproclnii d'avoir renvoyé leur premier commis, qui, disait-on, éiait plus intelligent sans son petit doigt qu'eux dans toute leur persomie; on ne leur pardonnait pas d'avoir forcé le pauvre M. Voisin ii quitter l'usine dès le lendemain de leui- mariage.
Tout su '■ail dans un peiit pays. Rien n'échappe à la curiosité des uns, à la
malveillance des autres, à la jalousie de tous. Le môme vide qui s'était fait autour de la jeune Anloinelle continua autour de M"»* Cassut, dont on blâmait hautement la conduite et les excès. Rien de ce qui se passait chez elle n'était ignoré. On alla jusqu'à citer le nombre exact de bouteilles de Champagne qu'elle avait bues depuis son mariage.
L'usine de Cassut passa donc pour être le théâtre des plus folles orgies. Lors qu'Antoinette rompit avec celte vie fiévreuse, on prétendit tout bas qu'elle n'avait ])lus d'argent et que' personne ne voulait lui en prêter.
Dès que la déconsidération s'attache à des gens qui y prêtent le moins du monde, le thème varie à l'infini. Les absurdités les plus choquan'es trouvent toujours une oreille avide pour les écouter et une langue de vijujre pour les répéter.
Ni Antoinette, ni Germain, ne se doutaient assurément qu'ils étaient la fable de Meulan, et que tout le monde avait les yeux ouverts sur leurs actions. Plus que jamais poursuivie par l'idée fixe de fuir la présence de son mari, Antoinette continuait à péiir d'ennui dans sa chambre et à dresser la liste du mobilier qu'elle destinait à son appartement de Paris. Germain s'efforçait de relever la fabrique du coup teriible que sa négligence lui avait porté. Le soir, quand il se retrouva enfin, à l'heure du dîner, devant sa femme, qu'il n'avait j)as vue depuis la veille à pareille heure, il lui annonça qu'il avait aperçu Roger.
— Comment, Roger ! s'écria Autoinelle avec la plus grande agitation. Où l'avez-vous rencontré?
— A Meulan.
— Dans la rue ?
— Non, à sa fenêtre,
— Quelle fenêtre ?
-- Celle du logement qu'il habitait il y a cinq mois.
— Ce n'est pas possible !
— C'est pourtant vrai.
— Comment! il est ici ! fit Antoinette à demi-voix, avec une consternation qu'elle ne prit pas la j)eine de caclier.
Elle élait si troublée que Germain ne put s'empêcher de le leraar.juer.
— Ah ça ! qu'as-lu donc ? dit-il. Qu'est-ce que cela peut le taire que M. Roger soit ici ?
Elle ne lui repondit pas, mais elle Jui knça un regard de haine auquel il ne se méprit pas.
— Quel regard ! pensa-t-il. Que signifient ce trouble, cette agitation ?...
— Il ne pi-ononça plus un mot. A la dérobée, entre deux bouchées de pain, il se contenta d'observer sa femme. Elle avait repoussé sou assiette et s'était accoudée sur la table. Rêveuse, absorbée, les .^ourcils contractés, les yeux fixes, elle ne songeait plus à boire ni à manger. Elle élait là, comme foudroyée. Pendant toute la fin du dîner, elle demeura plongée dans celle médilation et dans cette iuimobililé, sans touchei-à aucun des mels qu'on lui servit.
— A quoi penses-lu donc ? lui demanda Cassut. Tu ne me pai-Ies pas de ton
appartement ce soir. La liste des meubles que lu devais acheter n'est donc pas
terminée?
— Quel appartement? Quels meubles? fit Anloinelte, qui tressaillit comme comme si on l'avait brusquement réveillée.
— I:li bien ! Ion appartement de Paris... , '
■' — De Paris! balbutia-t-elle, encore toute préoccupée Ah ! oui, je me souviens... Vous aviez donc pris cela au sérieux?
— Mais il me semble que tu as soutenu et que j'ai combattu ce projet pendant assez longtemps pour qu'il méritât mon attenlian.
— Lh bien ! j'ai changé d'idée, voilà tout, til aigrement la jeune femme.
— Quoi ! tû ne veux plus aller à Paris ?
— Non, répondit-elle en haussant les épaules avec humeur. Laissez-moi donc tranquille!
Germain n'insista pas. Il lui parut étrange que sa femme abandonnât tout a coup un projet qu'elle s'était jusqu'alors si fort acharnée à défendre. Etillui parut plus extraordinaire encore que cette renonciation subite coïncidât si directement avec le retour de Roger.
Chez lui, pourtant, ce n'était qu'un étonnement, mais non pas encore un soupçon. Dès que le dîner fut achevé, Antoinette se leva de labié et remonta dans sa chambre. Quand elle vint desservir. Rose fut 1res surprise de ne plus voir sa maîlreisse dans la salle à manger.
— Tiens! madame n'est pas là? s'écria-t-elle.
— Vous le voyez bien, dit Cassut d'un ton bourru. r ,,., ... ,.. .-
— Où donc est-elle? V' ' ''.' *''''-' ~
— Dans sa chambre, sans doute. Les femmes sont si capricieuses...
— Ce n'est pas pour moi que vous dites cela,. toujours, fit Rose, tout en continuant son service.
— C'est pour vous comme pour les autres.
— Oh ! monsieur voui plaisanter sans doute. Est-ce qu'une femme de chambre peut se permettre des caprices?
— Elle en a pourtant, vous le savez mieux qu'une autre.
— Moi! lit Rose, qui s'arrêta subitement. A propos de quoi monsieur me dit-i! cela?
— Oh ! faites donc l'ignorante, dit Cassut en haussant les épaules. Ailez-vou» essayer de me faire croire que vous ignorez le retour de M. Roger?
— M. Roger! répéta la femme de chambre interdite.
Elle était de très bonne foi. Elle avait complètement oublié l'aventure de sa maîtresse et n'avait vu Roger qu'une fois, le jour où il allait diner chez M Voisin
— Peste ! répliqua Germain, vous avez le cœur bien oublieux, ma chère Tant mieux, du reste, car, je vous en préviens, je ne serais pas d'humeur à supporter une liaison semblable. i^p^'ici
— Quelle liaison ? A qui en avez- vous?
-Comment! ne vous rappelez-vou.s plus que je vous ai vue certain soir d'orage, sortir de chez M. Roger et entrer ici par la porte du jard^?
Loin défaire à Rose la moindre confidence, elle la congédia dès qu'elle en eut obtenu les renseignements qui lui manquaient. (Pageioso)
— Ah ! c'est juslp, fil Rose, qui partit d'un éclat de rire.
— Encore! dit Germain en frappant du pied avec impatience. Est-ce toujours par ce ricanement insolent que vous répondrez à mes observations?
— Mais, monsieur...
— Assez, interrompit Germain, qui n'était pas fâché de passer sa colère sur quelqu'un qui ne pùl pas lui tenir lôte. Souvenez-vous de ce que je viens de vous
135»* Liv t3r»
dire. Si jamais je surprends, entre vous et ce Roger le moindre signe d'intelligence, je vous chasse.
— Bien obligé, monsieur*, mais s'il n'y a qne cela qui tous tourmente, vous pouvez dormir tranquille.
Et, sans vouloir en entendre davantage, elle sortit, A travers la porte fermée, Germain entendit encore retentir ce même éclat de rire qui lui portait sur les nerfs. 11 resta seul, très irrité de cette nouvelle impertinence. Quand son courroux se fut apaisé, il se rappela soudain l'air de candeur et de naïve innocence avec lequel Rose avait accueilli le nom de Roger.
— C'est singulier! pensa-t-il. On croirait réellement qu'elle connaît à peine w de Montmaury. Cependant, ce que j'ai vu, je l'ai parfaitement vu. Rose est bien rentrée ce soir-là par la petite porte du... il est vrai que je n'ai pas distingué son visage; que l'obscurité et le châle dont elle était enveloppée m'ont empêché de la reconnaître à sa tournure... Ce ne serait donc pas elle... mais si ce n'était pas elle, qui serait-ce?
Sur ce terrible point d'interrogation, il s'arrêta. Ainsi qu'il l'avait fait remarquer à Antoinette, il n'y avait que deux femmes dans la maison : la sienne et Rose. S'il avait accusé Rose, tout d'abord, c'est qu'il n'avait pas osé faire à la fille de M. Voisin l'injure de la soupçonner. A présent, il doutait sérieusement. Ce qui le faisait hésiter, c'était la conclusion à laquelle le conduisait fatalement rincertitude qui s'était emparée de lui ; car si ce n'était pas Rose, c'était Antoinette. Ce soupçon, qu'il avait repoussé dans le principe, qu'il s'efforçait même de combattre encore, prenait néanmoins une consistance de plus en plus grande, à mesure que se représentaient à sa pensée les phases cruelles par lesquelles il avait passé depuis son mariage. Il se rappelait avec quelle complaisance Antoinette regardait Roger du temps qu'elle venait à l'atelier. Etait-ce donc pour le voir qu'elle y venait? Trois semaines avant son mariage, elle avait fait inviter Roger à dîner par M. Voisin. Pourquoi l'avait-elle fait inviter? — lui seul !
C'était le lendemain du jour où Germain avait vu sortir une femme du logement de de Montmaury que sa demande avait été agréée. Pourquoi lui avait-on fait attendre cette réponse pendant quinze jours? Espérait-on décider Roger à épouser Antoinette? Etait-ce dans ce but qu'au risque de se perdre de réputation, la jeune fille avait tenté cette démarche compromettante?
El que d'autres mystères inexplicables se représentèrent alors à sa pensée ! Le goût effréné de sa jeune femme pour les plaisirs ; l'oubli qu'elle cherchait dans celte vie agitée, qu'elle avait cherché parfois jusque dans l'ivresse; le lit que, le lendemain môme de son mariage, elle avait fait installer dans son boudoir; l'obstination avec laquelle elle avait repoussé depuis cette époque les caresses de son inari*..
Tout cela avait-il la même cause? Mais oui! C'était depuis le jour où elle avait rencontré Roger, mourant de faim, qu'elle avait plus strictement que jamais condamné sa porte, que .«on humeur fastasque s'était le plus donné carrière, qu'elle avait conçu le projet d'avoir un appartement à Paris, où se trouvait précisément Roger. Et elle renonçait à cette idée, quand?... le jour où Roger éUiit
de retour à Meulan! Elle l'aimait donc? Qui sait?... d3s relations coupables existaient peut-ôtre entre eux avant le mariage... A cette seule pensée, la jalousie V. la haine que Cassut nourrissait depuis si longtemps contre de Montmaury, et ^u'il avait un instant oubliées, se réveillèrent, plus ardentes que jamais. La colère bouillonna en lui; un nuage de sang passa devant ses yeux. ■ — Ah ! s'écria-t-il, que ne l'ai- je tué dans ce bois de Verneuil où je le tenais si bien !
Il sortit, le visage enflammé, l'œil hagard, caressant le couteau qu'il portait toujours dans sa poche. S'il avait rencontre Roger en ce moment,. il l'aurait tué. Le grand air et la marche le soulagèrent. Il unit par se calmer.
— Après tout, se dit-il, je suis bien bon de me monter ainsi la tête. Il n'y a peut-élre pas un mot de vrai dans tout ce que mon imagination m'a fait entrevoir.
Il allait rentrer, quand il se ravisa.
— Mais au fait, pensa-t-il, pourquoi de Montmaury est-il revenu à Meulan ? Au lieu de legagner la fabrique, il alla au café. Il y mettait rarement les pieds
depuis qu'il était marié. S'il y entrait aujourd'hui, c'était dans l'espoir d'apj)rendre quelque chose. Cet-espoir ne fut pas déçu. On n'y pariait que de la maladie de M. Dalbiègue.
En effet, la plupart des bourgeois qui habitent Meulan, en apprenant l'accident dont l'ancien banquier avait été victime, étaient allés lui faire visite ou avaient fait prendre de ses nouvelles. Tout le monde savait dans quelle situatioD se trouvait le pauvre paralytique.
— C'est le docteur Valnet qui le soigne, disait l'un.
— A la nouvelle de cet événement, racontait l'autre, Roger, son fils d'adoption, qui était à Paris, a quitté une position brillante pour se mettre aux ordres de M"^ Laurence et suiTeiller ses intérêts. Je l'ai rencontré aujourd'hui ; il a repris possession de son ancien logement.
— A la bonne heure ! fil observer un troisième, car il n'eut guère été conveble que ce jeune homme habitât sous le même toit que M"« Dalbrègue.
— Bah! ils .sont frère et sœur.
— Pas tout à fait.
— C'est tout comme.
— Oui, maisçà n'empêche pas les sentiments, répliqua un philosophe de l'endroit.
— Sentiment ou non, il fait son devoir, il a raison.
— Assurément, fit l'adjoint.
— C'est un grand cœur, dit le capitaine des pompiers.
— Un joli ijarçon, affirma le coiffeur.
— Une belle ame, pi étendit le bedeau.
— A qui i)ersonue n'a rien à reprocher, riposta le percepteur.
— Très bien élevé, ajouta le maître d'école.
— El bien né, vous pourriez dire. C'est un baron, un vrai baron, dit un entrepreneur.
Cassul ne j)Ul supporter plus longtemps cet éloge qui s'échappait de toutes les bouches à la fois. D'ailleurs il avait appris ce qu'il voulait savoir : pourquoi Roger était revenu à Meulan. Dans les idées plus calmes cù il se trouvait, cette nouvelle acheva de le rassurer. Non pas complètement, sans doute, mais elle lui démontrait du moins qu'Antoinette et Roger n'étaient pas de connivence.
Quand il rentra, sa femme n'était pas encore couchée. Si elle l'était, elle ne dormait pas, car il vit filtrer la lumière à travers les lames de ses persiennes. Il se coucha, éteignit sa bougie; puis, après avoir gardé pendant une demi-heure l'immobilité la plus absolue, il se releva. Pieds nus, à tâtons, il s'approcha de la porte de communication et colla son œil au trou de la serrure. La lumière brûlait toujours. Antoinette s'était mise au lit. Il ne la voyait pas, mais il l'entendait s'agiter et pousser de profonds soupirs. Après être resté un bon quart d'heure en observation, il était glacé. Il regagna sa couche solitaire, se blottit sous les couvertures pour se réchauffer et finit par s'endoimir. Il n'avait rien vu, c'est vrai; mais un vague soupçon lui était resté dans l'esprit.
— C'est égal, avait-il dit en fermant les yeux, bien sûr il y a quelque chose. De son côlé. Rose, après le départ de Cassut, était montée dans la chambre
de sa maîtresse et s'était plainte amèrement de la façon dont elle avait été traitée. En vain Antoinette l'avait assurée que la colère de son mari n'était pas redoutable, que ses menaces ne seraient jamais suivies d'exécution.
— C'est égal, madame, dit la femme de chambre, il est dur d'être accusée d'une faute qu'on n'a pas commise.
Antoinette était fort courroucée à son tour.
— De quoi va se mêler M. Cassut? disait-elle. S'imagine-t-il qu'il va nous faire la loi? C'est ce que nous veirons, ajouta-t-elle d'un ton de superbe défi.
Elle-même était fort intriguée du retour de Roger. Elle interrogea sa femme de chambre à ce sujet.
— Eh quoi ! fit Rose. Vous ne savez pas ce qui est arrivé chez M. Dalbrègue?
— Comment veux-tu que je le sache? Voilà plus de dix jours que je n'ai franchi la porte de cette maison.
Rose lui raconta alors de quel épouvantable accident M. Dalbrègue avait été victime. Ce fut un trait de lumière pour Antoinette. Jugeant toutes les femmes à son aune, elle crut que Laurence n'avait rappelé Roger qu'afin de se livrer sans crainte à l'amour qu'elle ressentait pour lui.
— Ouï, je devine, dit-elle. Le vieux père n'est plus là pour les en empêcher... fls vont sen donner à cœur joie...
Ses traits se contractèrent affreusement et ses regards étincelèrent.
— Heureusement que je suis là, murmura-t-elle.
Loin de faire à Rose la moindre confidence, elle la congédia, dès qu'elle en eut obtenu les renseignemenis qui lui manquaient. Il est vrai que Rose n'avait pas grana'chose à apprendre. Elle n'ignorait pas que sa maîtresse était allée chez R'iger; et devinait bien dans quel but. L'intérêt avec lequel Antoinette s'informait de lui était donc une nouvelle preuve de l'amour que de Montmaury lui avait inspiré.
Rose ne se trompait pas. Quand la femme de Cassul sentit si près d'elle l'homme qu'elle aimait, elle ne songea plus qu'à se rapprocher de Mil. Sa passion avait pris des développement? lels que nul ob-;l.acle ne devait i'arrô'.er. Son mari ne fut plus seulement pour elle un objet de haine, mais de profond dégoût et d'insurmontable aversion.
Dès le lendemain, elle ne tenait i»iu.« en place. La mai-on qu'habitait de Montmaury appartenait à une certaine M'"« Durand, qui vivait péniblement' de deux ou trois mille francs de rentes et qui, pour les accroilre, n'avait pas trouvé d'autre ressource que de louer les deux chambres du premier étage, tandis qu'elle habitait le rez-de-chaussée.
Précisément, cette M'"* Durand fi-Mirait iiarmi les cin«i ou six rares petites bourgeoises qui avaient honoié de leur j)iésence le bal de noces d'Anioinelle. La jeune femme se souvint fort à propos qu'elle n'avait pas rendu à M'"« Durand la visite d'usage. Elle y alla, parée de ses plus riches atours, et choisit de préférence le fauteuil qu'occupait ordinairement cette dame, à l'angle de la croisée. De celte façon, elle voyait tout ce qui se pass.iit au dehors. Si Roger entrait chez lui ou en soi tait, il ne pouvait pas échapper à son regard. Aatoinocte se montra très aimable envers M""" Durand, et s'excusa beaucoup de ne pas ôlre venue plus tôt.
—Je ne connaissais presquepas Paris, dit-elle, jen'étais jamais allée au théâtre, au bal, au concert; j'ai voulu prohter de mes premiers beau>L jo;us de liberté ])Our rompre le long ca;ême que j'avais fait au temps où j'étais démo solle. Aujourd'hui c'est fini. Je rentre dans la vie ordinaire. Aussi mon piemier .soin a été de remercier les personnes qui n'ont pas cru déroger en assistant à mon mariage. C'est par vous que j ai tenu à commencer, madame.
jyjme Durand était confuse. Elle n'avait pas encore eu le temps de placer un mol.
— J'espère donc, continua Antoinette, que vous voudrez bien ma considérer comme votre amie et que vous me permettrez de venir souvent, sans façon, îauser un peu avec vous.
— Mais certainement, madame, dit la petite rentière en minaudant. Et me sera-t-il permis, à mon tour, de vous demander des nouvelles de monsieur...
— Précisément, vous avez une vue charmante, interrompit Antoinette, dont \es yeux ne quittaient pas la route. On doit être admirablement bien ici poar Jravailler.
— Très bien, madame. Comment va monsieur...
— Je brode justement un meuble de tapisserie en ce moment, poursuivit la jeune femme. J'apporterai mon ouvrage et je vous tiendrai compagnie, si ce n'est pas trop indiscret.
— Assurément non, madame; mais vous ne me parlez pas de votre mari ?
— Il est toute la journée k la fabrique et me laisse absolument seule, ce qui, n'est pas très amusant pour une femme de mon âge.
— C'est vrai.
— Je n'ai môme pas chez moi la distraction que vous donne cette maison. La
vue que j'ai de ma chambre est peul-êlre plus étendue, mais elle est loin d'être aussi gaie que celle dont vous jouissez. Ce chemin, sur lequel passe tant de monde, ces bateaux de toute espèce, qui sillonnent la rivière, donnent au paysage un asj)ect tout à fait réjouissant.
— N'est-ce pas? fit M^^ Durand, dont l'amour-propre de propriétaire était délicieusement chatouillé.
— Oui, la maison ne doit pas être bien grande, mais elle est admirablement située.
— Elle n'est pas très grande, en effet, dit la rentière. Et pourtant elle l'était encore trop pour moi depuis le départ de mon fils.
— Ah ! c'est juste, vous avez un fils.
— Un grand garçon de vingt-trois ans, oui, madame. Arthur — il se nomme Arthur; peut-être ne le saviez-vous pas?...
<— Je l'ignorais, en effet.
— Un bien joli nom, n'est-ce pas madame?
— Ravissant, madame.
— Arthur, vous disais-je, a voulu absolument s'engager. Il est maintenant sous-officier de lanciers, et il porte l'uniforme... vous verrez, madame. A son premier congé, je vous le présenterai. Il est beau comme l'Antinous... Seulement il est toujours à court d'argent. Aussi j'ai loué les deux chambres qu'il occupait à un charmant jeune homme... Mais au fait, vous le connaissez, mon locataire. Il a été commis principal chez monsieur votre père. A propos, comment va-t-il, ce cher M. Voisin ?
— Bien, très bien, je suppose.
— Comment ! vous ne le voyez donc pas?
— Rarement. Vous savez que quand mon père a une idée en tête...
— Oui, on me l'a dit. Pauvre cher homme ! Si bon, si honnête, avoir àes lubies semblables !
— Vous me disiez donc, fit Antoinette, que vous aviez pour locataire un ancien employé de mon père?
— Oui, M. de Montmaury.
— Ah ! très bien. C'est donc chez vous qu'il demeurait? demanda effrontément Antoinette.
— Et qu'il demeure encore, madame.
— Mais on m'avait dit qu'il avait quitté Meulan.
— Pendant cinq mois, mais il est de retour depuis avant-hier.
— Pour longtemps?
— Je le suj)pose.
— Ah ! Et savez-vous pourquoi il y est revenu?
— Non, pas précisément; mais ce doit être à la suite de l'accident sm'venu à M. Dalbrègue.
— En effet, j'ai entendu parler de cela.
— Oh ! le malheureux est complètement perdu. -^ Qui vous l'a dit?
MO.\SEIGXEUR 1083
— Le médecin de Meulan, que M'^® Laurence avait fait appeler.
— II est donc en danger de mort? demanda Antoinette.
— Pas immédiatement, madame ; mais il est entièrement paralysé, et l'on ne sait malheureusement pas combien de temps cela peut durer. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est incapable de parler, d'agir ni de penser. Le domestique delà maison a été spécialement attaché à son service, et, pas plus tard qu'hier, M. Roger a vendu le cheval au loueur de Meul.m-
— C'est lui qui vous a fourni tous ces détails?
— M. Roger ! Ah ! il n'y a pas de danger. Ln vonà un qui n'est pas bavard ! Très poli, par exemple! Il ne manquerait jamais, quand il passe près de moi, de m'ôter son chapeau, avec un • bonjour ou bonsoir, madame Durand. »
— Alors, comment éles-vous si parfaitement renseignée?
— Eh ! ma chère dame, si le bon Dieu vous a fait une langue c'est pour s'en servir. On va, on vient, on cause à gauche, à droite, on finit toujours pour apprendre quelque chose. Tout le pays sait ce (jue je viens de vous raconter.
— Et M. de Monlmaury, que fait-il?
— Je l'ignore, madame. Je crois cependant que M"" Laurence l'a prié de s'occuper des intérêts de son père, puisqu'il a vendu le cheval hier et qu'il va tous les jours chez M. Dalbrègue.
— Ah ! fit Antoinette, dont les regards s'allumèrent d'un feu sombre. Il y va tous les jours?
— Tous les jours... je n'en sais rien encore. Il y est allé hier, il y est retourné aujourd'hui. I.ra-t-il demain? Je ne puis pas vous l'affirmer.
— C'est juste, dit la jeune femme avec effort.
Elle se leva et adressa à M"'' Durand son plus gracieux, sourire.
— Ainsi, reprit-elle, vous me promettez de venir me voir?
— Certainement, madame.
— Et vous m'autorisez, en attendant, à venir vous importuner chaque fois que le hasaid me conduira par ici?
— J'en serai très flailée.
Antoinette prit congé. Elle savait tout ce qu'elle voulait savoir; mais elle n'avait |)as vu Roger ! Le lendemain, elle revint et apporta sa tapiserie. Le surlendemain, les jours suivants, elle passa toutes ses journées chez M""* Durand. Toujours avec aussi peu de succès, Roger demeurait invisible. Enfin, le septième jour, M'"« Durand la vit bondir do son fauteuil et courir vers la porte.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle.
— Je me suis piquée avec mon aiguille, répondit Antoinette, et je me suis fait un mal...
— En effet, vous en êtes toute rouge, ma chère dame. Voyons.
Fort heureusement, on frap])a au môme instant à la porte du petit salon.
— Entrez, dit M"»" Durand.
La porto s'ouvrit, et Roger parut. Il ne fut pas maître d'un mouvement de surprise, en apercevant Antoinette, têle nue et tenant à la main un ouvrage de
If'^l . LE SECRET D'OR
ta 'sserie Pourtant il s'inclina poliment devant elle, et se tournant vers W*"* Durand :
— Midama, lui dit-il, j'ai reçu ce malin de Paris une lettre daus laquelle un de mes amis, M. Raymond, m'annonce sa visite très prochaine. S'il se présentait en mon atisence, vous le prieriez d'attendre dans ma chambre, à moins qu'il iie so i trop |»ressé. Dins ce cas, soyez assez bonne pour m'envoyer prévenir Chez M. Dalbrègue.
— Je n'y manquerai pas, monsieur.
— M Raymond. Vous retiendrez bien ce nom, n'est-ce pas?
— So\ez lran(iuille monsieur Roger.
Montmaury sa ua et sortit. Ce qui avait fait bondir Antoinette de son fauteuil, c'esi qu'à travers les raneaux elle avait vu passer Roger. Sa prétendue piqûre élail lin mensonge, ma^s non pas sa rougeur. En 'reconnaissant de Montmaury, son cœur avait failli éclater, tant le sang y avait afflué avec violence. Ellemême n'auiail jamais ciii ressentir à sa vue une semblable secousse.
Ce fut bien pis encore quand Roger entra dans la pièce oîi elle se trouvait. Ses jambes défaillirent et son cœur se mil. à battre si fort, qu'on l'aurait distinctement entendu si le silence qui avait accueilli l'arrivée de Roger eût duré quelques instants de plus.
Dès (ju'il eut dis|)aiu, ellesentitauiour d'elle un vide immense; un léger tressaillement s'empara de tous ses membres, et sa faiblesse devint si grande qu'elle hillil peidre connaissance. M'"" Dirand s'en aperçut.
— Eh bien ! qu'av-^z-vous donc? demanda-t-elle.
— Rien.... baibulia Antoinette... un léger malaise... un verre d'eau seulement.
— Bon! fit M'"« Durand en souriant, nous connaissons cette maladie-là. C'est celle de toutes les jeunes femmes.
' — Comment? dit Antoinette, qui ne comprenait pas.
— Cela signilie que vous allez bientôt être mère, sons doute, répondit M"** Darand en lui versant à boire.
— .Mèie, moi! Ah! que le ciel m'épargne cette honte! s'écria Antoinette avec un geste d'honeur.
KUe but d'un seul trait le verre qu'on lui tendait, mit son chapeau à la hâte et s'en alla Quand el'e rentra chez elle, Germain revenait de l'usine et changeait d'habits. Sur la cheminée il avait posé un petit paquet enveloppé de papier bien. Par ruiiasilé, Antoinette le prit et voulut l'ouvrir.
— Ne touche pas à cela ! s'éciia Germain. C'est du poison, et il y en là de quoi taei vin^t personnes.
— Ah ' dit Antoinette sans le quitter du regard.
— Oui, poursuivit Cassui, c'est un nouveau produit que nous fabriquons.
— il est donc bien dangereux ?
— Si dangereux que je viens d'en donner gros comme un grain de blé à un lapin, et qu'il esi tombé foudioyé.
— De sorte, dit Anteinelle, que pour un homme il en faudrait...
Ce l'ut à la lueur de ce llambeau solitaire qu'Antoiaelte se remit à l'ouvrage. (Page lOJO.
— Gros comme un pois, peat-ôlre.
— El comment s'iipj)elle ce [iroduil?
— Ah! pour le moment, c'est un mydôie, Gt Germain.
— C'est donc un produit nouveau?
— Sous celte forme, oui; quoiqu'il se compose de l'eux produit? déjà connue, dit Cassut.
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Il allait se laisser entraîner peut-être à de plus longues explications, quand Antoinette l'interrompit brusquement.
— Après tout, qu'est-ce que cela me fait? dit-elle. Seulement, vous av^ raison : ce sont des choses qu'il ne faut pas laisser traîner.
En disant ces mots, elle prit le paquet et le mit dans un tiroir de la commode.
— Le paquet est là, repril-elle en lui montrant l'endroit. Si vous en avez besoin demain matin, vous l'y retrouverez.
Ils se mirent à table et dînèrent. Comme toujours, un silence de glace présida au repas, et, dès qu'il fui terminé, Antoinette regagna sa chambre. Le lendemain, en se levant, Cassut ouvrit le iiroir de la commode, afin d'y reprendre réclianlillon du nouveau produit qu'il avait fabriqué. Il devait, le jour même, aller le présenter à plusieurs de ses clients. Au moment de le glisser dans sa jpoclie, il s'arrêta pour l'examiner.
— Tiens ! murmura-t-il, je croyais qu'il y en avait davantage. Pensant s'être trompé, il le prit avec un geste d'incertitude et s'en alla. Quand vint l'heure du déjeuner, il s'habilla. Il allait partir, lorsque, en traversant l'antichambre, il rencontra M"»- Durand qui arrivait.
— Ah! c'esL vous, M. Cassut, dil-elle. Ce n'est pas malheureux! J'ai passé toute la semaine à demander de vos nouvelles.
— A qui donc? demanda Germain surpris.
— A votre femme.
— Vous VdYez donc vue cette semaine?
— Tous les jom's que Dieu fait elle vient chez moi. Elle ne vous l'a pas dit ?
— Elle peut bien m'en avoii' parlé, répondit Cassut ; mais j'ai tant d'autres «hoses en tête... Aujourd'hui encore, je vais à Paris pour lancer un nouveau produit...
— Oui, oui, poursuivit Bl""^ Durand, voire femme vient sans façon à la maison, «lie apporte son ouvrage, nous tmvaillons, nous bavardons...
— Est-elle prévenue de voire arrivée?
— Je le pense. La femme de chambre, qui m'a ouvert la porte, a dû l'avertir ■de ma visite. Et lonez, la voici qui descend l'eocalier. Est-elle gentille! Ah ! vous êtes un heureux mari, monsieur Cassut !
— Oui, je suis bien heureux, ht Germain en poussant un profond soupir.
— Et, se tournant vers sa femme :
— Je te laisse avec madame, lui dit-il, jç pars pour Pans à l'instant. Antoinette ne parut que médiocrement satisfaite de la visite de la rentière.
— Vous avez causé avec mon mari ? demanda-t-elle.
— Oh ! fort peu, madame. Je lui ai dit que je m'étais informée de lui tous ces jours-ci et que nous étions une paire d'amies.
— Ah ! fit la jeune femme visiblement contrariée, vous lui avez dit...
— Que vous veniez me voir tous les jours. Est-ce que j'ai mal fait? dit j^nae Duraud.
— Du tout, chère dame, répliqua vivement Antoinette avec un sourire forcé.
Elles causèrent alors de'choses et d'autres, jusqu'à ce qu'Antoinette lui proposât de l'accompagner chez elle.
•^ Très volontiers, dit M™* Durand. Allez mettre un chapeau, je vous attends.
Quelqaes minutes après, elles quittaient la maison. Pendant ce temps, Ger main s'était dirigé vers la station, avait pris son billet et roulait à toute vapeur vers Paris. En chemin de fer, la visite de M'"^ Durand lui revint à la mémoire.
— C'est singulier, pensa-t-il. A quel propos Antoinette s'est-elle liée avec cette vieille bavarde, au point d'y aller tous les jours? Elles ne sont ni du môme caractère, ni du même âge. Antoinette est jeune et dépensière, l'autre a quarantesix ans et couperait un liard en quatre...
Tout à coup, il se rappela que la maison de M™« Durand était située au bord de l'eau et que Roger demeurait chez elle. Les soupçons qui l'avaient assailli les jours précédents se représentèrent à sa pensée.
— Est-ce que décidément Antoinette songerait encore à de Monlmaury? se dit-il. Est-ce que cette vieille sorcière y prêterait les mains? Ils seraient donc d'accord tous les trois pour me tromper?...
Il fut sur le point de descendre de wagon à la première station et de revenir à Meulan parle train suivant; mais il réfléchit que cela ne l'avancerait pas à grand'chose et continua sa route. Seulement il releva la tcte avec un geste menaçant.
Quanta Roger, ilnesedoulait assurément pas que son retour à Meulan soulevât de si gros orages dans le ménage des Cassut. S'abandonnant sans contrainte à l'amour dont il était possédé et qu'il s'était bien juré de ne pas trahir, il s'enivrait chaque jour de la vue de Laurence et prolongeait à dessein l'inventaire qu'il avait commencé des papiers de .M. Dalbrègue.
En eflét, il avait trouvé dans le tiroir-caisse du bureau de l'ancien banquier deux petits registres, tenus avec un ordre parfait, contenant : l'un, la liste des valeurs immobilières, des locations, des revenus de chacune d'elles; l'autre, la liste numérotée des valeurs mobilièi'es, avec leur date d'échéance et le chiflre que les coujions devaient fournir tous les semestres.
Rien n'était donc plus limpide. Il suffisait à Roger de consulter le total des sommes encaissées pendant le courant de l'année, pour s'assurer s'il y avait des termes à toucher ou des coupons à détacher. Il n'avait donc pas eu de peine à constater que les termes d'octobre n'étaient pas payés. Probablement les concierges des deux maisons de M. Dalbrègue avaient l'argent entre les mains et ne l'avaient pas versé. De même, les coupons d'octobre de certaines obligations de chemin de fer n'avaient j)as encore été détachés. Dès le troisième jour, Ro"^er avait signalé à Laurence ces deux retards.
— En effet, avait-elle dit. Je me souviens à présent que mon père ne voulait toucher ces diverses sommes que lors de son retour à Paris.
— Faut-il aller les réclamer de votre part?
— Oui, si cela ne vous dérange pas trop.
— Veuillez alors me donner une lettre autorisant vos concierges âme remettre
cet nrçcent. Quant ;ni\ coupons, nous les délaclierons ensemble, vous les compterez cl j'en verscrni le montant entre vos mains.
— Vous plaisant'v,? Compter les coupons !
— Oui, certes. 3!;îintenant que vous allez avoir le gouvernement delà mai.son, il est indi.-pen.sable que vous soyez au courant de tout.
— SJais je ne connais rien aux affaires ! se récria la pauvre enfant.
— Je vous forcerai à y connaître quelque chose, riposta Roger. Je vous prépai-e un tableau qui vous donnera en marge le nom et la nature de toutes vos propriétés mobilières et immobilières, avec la date précise, à laquelle vous devrez en percevoir les revenus, de sorte que vous n'aurez qu'à y jeter les yeux pour connaître, m'ois par mois, les sommes que vous aurez à encaisser.
— Ah ! si ce n'est pas plus difficile que cela, dit Laurence en riant, je me sens de force à me mêler d'affaires.
Le lendemain, en effet, elle remit à Roger la lettre qu'il avait demandée, et détacha avec lui les coupons d'obligations.
Ce détail est puéril, certainement; mais pendant cette occupation, aride pour tant de simples rentiers, Laurence et Roger étaient l'un près de l'autre. Leurs fronts se penchaient, le contact de leurs cheveux les faisait frissonner, leurs mains se touchaient, leur haleine se confondait. Roger ne sut pas résister au plaisir de prolonger ce lête-à-tê!e, plein de délicieux rapjirochements.
Le soii-, quand il revint de Paris, ce fut à recommencer. Il fallut compter l'argent qu'il avait rapporté, mettre les billets de banque dans le portefeuille, empiler les pièces d'or et d'arger.t, les aligner sur la tablette de la caisse. Les pauvres enrimt<î jouaient avec le feu et ne s'en apercevaient pas. Laurence, séduite par la nouveauté de celte occupation, témoignait une joie presque enfantine, prenait l'or dans sa petite main, allait le mettre en place, revenait au bureau, retournait à la caisse, aussi affairée que si elle avait remué des millions.
— Quinze mille fi-ancs pour trois mois ! s'écria- t-elle enfln quand la vérification fut teiminée. Mon Dieu ! que nous sommes riches! Qu'est-ce que l'on peut faire d'une somme pareille?
Roger sourit. C'était pour lui une jouissance ineffable que d'assister à ces étonnements naïfs, d'admirer celte g'âce mutine et cette angélique jeune fille, qui ignorait sa beauté comme elle ignorait sa fortune.
Quant à M, Dalbrègue, il n'allait pas mieux. M. Valnet commençait presque à désespérer de lui. Il avait envoyé le fauteuil dans lequel le paralytique aurait dû faire une promenade quotidienne, mais le temps était si obstinément exécrable qu'il n.'y avait pas moyen d'exposer le malade à de semblables intempéries.
Si, par suite de l'immobilité h laquelle il était réduit, M. Dalbrègue éprouvait une nouvelle attaque, il succomberait infailliblement. Le docteur n'hésita pas à communiquer ses craintes à Roger, elle chargea de préparer Laurence à ce douloureux mais très probable événement.
— • Cependant, ajouta M. Valnet. je ne me prononce pas définitivement. Avec
des soins et du beau temps, notre pauvre ami peul vivre encore quelques mois, quelques années même.
Roger remplit, avec toute la délicatesse possible, auprès de la jeune fille, la mission que le docteur lui avait confiée.
— S'd ne faut que des soins, dit-elle, mou père n'en manquera j)as. Quant à du beau temps, je prierai Dieu avec tant d'ardeur qu'il m'exaucera.
Roger continuait toujours son inventaire. Au bout de huit jours, tout était en ordre, et il avait dressé pour Laurence le tableau qu'il lui avait annoncé. Il la conduisit dans le cabinet et lui montra ce qu'il avait fait. La jeune fille fut tout étonnée de trouver si simple, grâce à cet ingénieux tableau, ce qu'elle se figurait si comj)liquè.
Roger fut très prolixe et accumula les explications. Une fois encore, la dernière peut-être, il voulait jouir des délicieux instants que ce nouveau tête-à-lô!e lui faisait passer. Il était si pénétré de son sujet, s'expliquait avec tant d'animation jetait sur Laurence des regards si pénétrants, qu'elle ne put s'empêcher de s'écrier :
— Décidément, Roger, vous ôtesTinlelligenee même. Je ne veux jamais avoir d'autre homme d'affaires que vous.
De Montmaury, dans un élan irrésistible, lui j)rit la main et y déposa un baiser brûlant.
— Ah ! dit-il, ne suis-je pas à vous, tout à vous?