‹ MonseigneurChapitre 44 sur 48 · COMMENT ANTOINETTE ET ROGER SE TROUVÈRENT DE NOUVEAU ES PRÉSENCE · texte numérisé non relu

COMMENT ANTOINETTE ET ROGER SE TROUVÈRENT DE NOUVEAU ES PRÉSENCE

Laurence ne retira môme pas sa main. Y avait-il rien de plus naturel que ce que faisait et disait Roger?

Mais lui, comprenant son imprudence et redoutant sa aibiesse, se leva tout à coup pour s'arracher à ces enivrements.

— Au revoir! petite sœur, lui dit-il avec effort.

Et il eut le courage de s'en aller. Alors il rentra clie/ lui, ferma sa porte, se laissa tomber dans un fauteuil et récapitula par hi pensée tous les bonheurs qu'il avait savourés depuis quelques jours.

L'instinct d'Antoinette ne l'avait donc pas trompée, quand elle avait deviné d'abord que de Montmaury aimait Laurence, et quand elle avait vu ensuite dans l'accident dont M. Dalbrègue avait été victime, un mayen fatal pour les deux amants de se livrer sans contrainte à leur passion. Il est vrai (jue son imagina-

lion ardente, depuis longtemps excitée par des lectures malsaines, l'emportait bien au-delà de la vérité, et qu'elle n'éiait pas loin de voir un crime là où n'y avait en réalité que les préludes chastes et purs d'un amour naissant.

C'est précisément à cause de cela que sa jalousie était- plus violente. Elle, qui se serait livrée si volontiers, ne pouvait pas s'imaginer que Laurence et Roger en étaient encore à s'avouer franchement qu'ils aimaient. Elle ne put se résoudre à leur permettre de goûter impunément les ineffables voluptés auxquelles elle aspirait vainement depuis si longtemps.

Pendant la journée qu'elle passa chez M"'^ Durand, elle s'enquit habilement des moindres détails de la vie de Roger. Cette vie était si régulière que tout le monde y lisait comme s'il eût habité une maison de verre. Elle sut donc que, tous les soirs, entre huit heures et huit heures et demie, Roger rentrait chez lui, li.sait ou iravaillait jusqu'à dix heures e!, se couchait.

Personne mieux que M'"^ Durand ne pouvait fournir des renseignements plus précis. Elle demeurait au-dessous de son locataire, entendait le bruit de ses pas et se rendait compte de ses moindres mouvements. Antoinette n'hésita plus. . Elle résolut de recourir au moyen qu'elle avait employé une première fois et d'aller chez Roger. Et, comme il n'y avait jamais loin chez elle du projet à l'exécution, elle se décida à y aller le soir même. Au lieu de rentrer chez elle, où elle trouverait Germain, où elle serait obligée de recourir à la ruse, pour s'échapper, elle voulut rester à diner chez M^^ Durand. L'avare rentière ne s'en souciait pas.

— Oh! ne vous mettez pas en frais pour moi, dit la jeune femme, je ne mange presque rien.

Quelque envie qu'elle en eût. M™*' Durand ne pouvait guère refuser. Pendant qu'Antoinette travaillait, elle prépara une maigre soupe à l'oseille, fit griller deux minces côtelettes, au bout desquelles elle servit un restant de gruyère. Elle arrosa ces mets peu recherchés d'une bouteille de vin du pays, et ce fut tout. Peu importait à Antoinette. Elle n'avait pas trompé M"* Durand : elle grignota du bout des dents ce repas peu engageant.

A sept heures et demie, le festin était terminé. La jeune femme reprit sa tapisserie Dès que la nuit était venue, la rentière avait prudemment fermé les volets de son rez-de-chaussée et avait allumé une bougie. Ce fut à la lueur de ce flambeau solitaire qu'Antoinette se remit à l'ouvrage.

Elle ne voyait plus rien de ce qui se passait au dehors, mais elle entendait marcher sur le chemin, tout près de la\maison, et prêtait une oreille avide. Vingt /jis, elle arrêta l'élan de son aiguille pour mieux écouter. Huit heures venaient de sonner et Roger n'était pas encore rentré. Enfin, un pas précipité retentit au dehors. La porte qui donnait sur le chemin s'ouvrit, et l'escalier cria sous le pas agité du jeune homme.

^ Ah ! voilà M. Roger qui rentre! s'écria M""" Durand.

Si elle avait regardé Antoinette en ce moment, elle l'aurait vue pâlir subitement et respiier avec peine. La jeune femme essaya pendant dix minutes en-

Yiron de ftiire quelques points, mais elle ne put y parvenir. Sa main tremblait un brouillard s'étendait devant ses yeux.

— Je n'y vois plus, dit-elle.

— Eh bien! il faut renlrer chez vous, ma chère, conseilla 3r« Durand. 11 se fait tard, le temi)s est horriblement noir, M. Cassut n'est pas prévenu et vous attend sans doute avec impatience...

— Quelle heure est-il donc? demanda Antometle avec une feinte naïveté...

— Huit heures vingt-cinq minutes.

— Déjà! s'écria la jeune femme.

Elle se leva précipitamment, roula sa tapisserie, mit son chapoau et ses gants.

— Au revoir, ma bonne dame, dit-elle, et à bientôt. Je vous lais>e ma tapisserie, afin d'avoir les mains libres pour me reirousser.

M-^e Durand voulait absolument l'accompagner jusqu'au détour de la rue. Antoinette s'y opposa et ne lui permit môme pas de quitter le petit salon où elle se trouvait. Elle avait remarqué, en effet, que la porte de la rue était fermée. Or, comment l'aurait-elle ouverte, une fois qu'elle se serait trouvée dehors?

Elle sortit à la hàle de chez la rentière, ouvrit la porte de la rue et la ferma à grand bruit, afin de laisser croire qu'elle était partie, tandis qu'elle montait l'escalier à pas de loup et s'arrêtait jjour reprendre haleine sur le palier du premier étage. Elle suffoquait. Elle était dix fois plus émue que le jour où elle était venue pour la i)remiére fois chez Roger. C'est que, ce jour-là, elle ne commettait qu'une inconséquence, et qu'aujourd'hui c'était d'une faute, presque d'un crime, qu'elle allait se rendre coupable.

Enfin elle se décida à frapper timidement à la porte de de Montmaury. Très étonné, car aucun bruit préalable ne lui avait annoncé une visite, il ouvrit et ne put réprimer un geste d'impatience en reconnaissant M"'« Cassut. Elle n'était pas encore bien remise de l'émoLion qu'elle éprouvait. Elle s'assit, sans y avoir été invitée, osant à peine lever les yeux.. Cependant, il fallait en finir. Elle s'enhardit.

— Monsieur, dit-elle, c'est encore moi, et je m'aperçois à votre visage que ma visite ne vous est pas agréable.

— Vous vous méprenez, madame. Votre visite me surprend un peu, voilà tout.

— Je le conçois, monsieur. Vous devez voir vous-même que ce n'est pas sans un certain trouble que je suis ici.

— Pourquoi, madame? Parlez. De quoi s'agit-il?

— Vous me le demandez! lit Antoinette inlerdile. Comment, vous avez oublié qu'il y a six mois j'ai déjà franchi le seuil de cette porte !

— Je m'en souviens madame; mais les affaires dont vous avez bien voulu m'enlrelenir ù cette époque ont eu un dénouemenl qui ne peut plus vous fournir aucun prétexte de ce genre.

— Les affaires! dil Antoinette avec amertume. Ne vous ai-je donc parlé que d'affaires, monsieur? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais?

Je me le rappelle également, madame, mais il me semble bien difficile à

présent...

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire, inlerrom|)it la jeune femme. Vous avez raison. Oui, dans un mouvement de dépit, j'ai fait une faute ! une faute qui n'a pas môme d'excuse à mes yeux, car j'en suis la première victime. J'ai cru que je pourrais vous oublier, Roger. Vous oublier! Hélas ! Etait-ce possible? Ah' si vous saviez ce que j ai souffert le jour où je me suis trouvée seule en présencb du misérable auquel je m'étais livrée! Je croyais me venger de vous: c'est moi qui m'étais mise à la torture. Non, vous ne pouvez pas vous figurer la cruauté de mon supplice et la honte dont tout mon être frémissait. Il fut de courte durée, je vous en réponds, cet é|)0uvantable supplice! Le lendemain de mon mariage, Germain avait sa chambre, moi la mienne. Il était devenu pour moi un objet de haine.

Alors j'essayai de m'étourdir. A force de lasser mon corps et mes sens, d'épuiser tous les plaisirs, je me flattais d'arriver au repos, de chasser votre image qui me poursuivait comme un remords. Je ne pus y parvenir. Ah! le soir où je vous vis, pâle, mourant de faim, tendant vers moi, pour implorer ma pitié, cette main que j'aurais couverte de mes larmes et de mes baisers... ce soir-là je le vois encore, toujours... L'homme qui était devenu mon mari, auquel j'étais enchaînée pour la vie, m'inspira un dégoût et une aversion que je ne saurais vous définir. Il avait osé rire de votre malheur, de votre malheur qu'il avait causé, l'infâme ! Pouvais-je lui pardonner jamais? Vous aviez imploré ma pitié, vous auxpieds de qui je me serais prosternée pour vous épargner un chagrin ! N'étaitce pas à moi d'implorer la vôtre? L'amour qui me consumait n'était-il pas plus violent encore que le jour où je vous en avais fait le premier aveu? Ne sentezvous pas qu'aujourd'hui môme il me dévore et que mon cœiir se déchire? Oui, Roger. C'est pour m'y livi-er tout entière que j'ai répudié la vie de désordre au sein de laquelle j'avais vainement cherché l'oubli. Ah ! si vous l'entendiez parler, mon cœur! s'il pouvait vous peindre l'amour ardent dont il est pénétré, s'il avait le don de traduire ce que mes lèvres sont impuissantes à exprimer, vous seriez touché, Roger, du misérable état auquel il m'a réduite et vous pardonneriez à mon inexpérience la faute qu'elle a commise.

Savez-vous comment je vis depuis que vous êtes de retour à Meulan ? Je no vis plus que pour vous et par yous. Dès que j'ai quitté ma chambre, j'ariive ici, chez M"'^ Durand. Penchée toute la journée à sa fenêtre, je tiessaille d'allégresse chaque fois que je vous vois passer, et mon cœur bat si fort dans ma poitrine que j'ai souvent espéré qu'il allait éclater. Oui, j'en suis venue à ce point, Roger, que je préférerais mille fois la mort à votre indifférence. Tenez, dil-elle en se laissant glisser lentement sur les genoux, voilà où j'en suis réduite, Roger. Ce n'est plus vous qui me tendez la main, c'est mol qui élève à mon tour vers vous mes mnins suppliantes. Ayez pitié, je vous en conjure! Faites-moi l'aumône d'un regard ! Aniez-moi ! Tirez-moi de l'enfer où je brûle ! Sauvez-moi du désespoir, de la mort! Ah ! reprit-elle en se meurtrissant la poitrine, parle donc,

MONSEIGNRUR

vm

Puis il vit Madame Durand sortir de chez elle, tenant une bougie à la main. (Page 103 ;.)

mon cœur! Trouve donc réloquence qui me manque pour TaUendrir, ou lue- moi.

Elle s'affaissa, haletante, les yeux baignés de larmes. Elle était si sincère, si vraiment émue, si belle ainsi, (jue Roger en eut pilié.

— Voyons, dit-il en la relevant avec bonté, écouttz-moi, Antoinette. Je vous comprends, je vous excuse, je vous pardonne; mais comment voulez-vous que I37"'e Liv. i37

j'accepte l'amour que vous venez m'olTrir? Ah ! si vous étiez libre, si entre vous^ et moi ne s'interposait pas inévitablement votre mari, je pourrais hésiter. Le. courage humain à des bornes...

— Quoi! s'écria-t-elle. Si j'étais libre, vous consentiriez donc...

— Je n'ai pas dit cela, protesta vivement Roger, effrayé des imprudentes paroles qu'il avait prononcées. J'ai voulu vous faire entendre, il est vrai, que dans ce cas-là seulement, un rapprochement serait possible; mais j'ajoute que ce cas ne peut, pas se présenter. Germain est jeune, vigoureux, bien i)ortant.

Il s'arrêta tout à coup pour écouter. On venait de frapper violemment à la porte extérieure de la maison.

Antoinette prêta l'oreille de son côlé. M"* Durand était allé ouvrir la porte et avait échangé avec une personne inconnue quelques paroles que n'entendirent ni Roger ni la jeune femme. Enfln, au bout de trois ou quatre minutes, la porte se referma.

— C'est singulier ! dit de Monlmaury à demi-voix. Qui donc peut être venu à pareille heure ? Est-ce que M. Dalbrègue irait plus mal?

Il écouta de nouveau, croj'ant que sa propriétaire allait monter ou l'appeler... Non. Le plus profond silence régna de nouveau dans la maison. Il se tourna alors vers Antoinette.

— Pent-êLre est-on venu vous chercher, madame, lui dit-il, sans dissimuler son inquiétude.

— Me chercher, moi ! Qui donc ?

• — Votre femme de chambre, votre mari...

— Allons donc! c'est impossible, rép(»ndit Antoinette, qui n'était pas très rassurée.

— Nul ne le désire plus ardemment que moi, madame; mais, si je ne me suis pas trompé, voyez à quoi vous vous êtes exposée !

— Eh ! que m'importe? flt-elle avec un geste de lassitude.

— Mais il m'importe beaucoup à moi, riposta Roger. Je suis pauvre, sans fortune, je n'ai au monde que ma réputation d'honnête homme à sauvegarder.

— Quoi ! vous avez peur, vous !

— J'ai peur de la médisance et de la calomnie, oui, madame. Vous savez aussi bien que moi quelles en sont les conséquences. La lettre anonyme que vous avez adressée jadis à M. Dalbrègue m'a forcé de quitter une maison dans laquelle j'avais été élevé, d'abandonner un vieillard qui m'avait comblé de ses bienfaits, et qui a succombé loin de moi à une horrible maladie, dont ma sollicitude et mes sojns auraient peut-être empêché les ravages

Et, comme Antoinette courbait la tête au souvenir de cette lâcheté :

— Croyez-moi, madame, poursuit Roger, retournez en paix chez vous. Croyez à la sincère compassion que vous m'inspirez, mais n'attendez pas de moi davantage que cette compassion purement chrétienne.

— C'est la condamnation de mon amour que vous venez de prononcer, Roger dit la jeune femme d'une voix altérée. Que Dieu vous épargne les remords qui m'ont poursuivie !

A ces mots, elle se dirigea vers la porte. De Montmaury fut sur le point de la retenir et de lui demander le sens de ces paroles en igmatiques; mais il ne tenait pas à provoquer de nouvelles exj)lications. Il descendit avec elle et lui ouvrit la porte de lu rue. Au moment où elle allait sortir, M'"« Darand ouvrit de son côté la porte de son appartement et parut sur le seail, tenant une bougie à la main.

— Ah çà! qu'est-ce que cela signiûe? demanda-t-elle. En voilà des allées et (les venues !

En l'apercevant^ Antoinette s'esquiva assez rapidement pour que la rentière n'eût pas le temps de distinguer son visage. Elle ni seulement que c'était une femme et que cette femme sortait de l'appartemenl de Roger. Celui-ci ferma précipitamment la porte de la rue.

— Comment monsieur ! s'écria M™* Durand, vous vous permettez de recevoir <les femmes ici dans ma maison !

— Je vous en conjure, madame, pas de bruit! fit Roger. Croyez que je ne suis ni moins ému ni moins étonné que vous de la singulière visite que j'ai reçue.

— Comment que vous avez reçue ? dit la rentière. N'est-ce pas vous qui l'avez amenée ici quand vous êtes rentré?

— Non, madame, je vous assure...

— Vous me trompez, monsieur. J'étais là avec M"'^ Cassutlors de votre arrivée et je sais fort bien que personne n'est venu chez vous depuis huit heures.

Montmaury sentit la justesse de cette irréfutable logique. Il ne pouvait cependant jius vendre Antoinette pour se disculper !

— Vous avez raison, madame, con fessa- t-il. J'ai trouvé à la porte de la maison cette personne, qui m'attendait, et qui m'a demandé des explications qu'il m'était impossible de lui refuser.

— A la bonne heure ! fit M"»* Durand. Et moi qui aujourd'hui môme faisais à M™^ Cassul l'éloge de votre conduite ! Cela tombait bien. Allez, monsieur, passe pour cette fois; mais que cela ne vous arriye plus, ou je me verrais forcée de vous donner congé. De iMonlmauiy avait bien envie d'envoyer la vieille rentière à tous les diables. Dans l'intérêt d'Antoinette, il n'osa pas. il espérait que ré'iiiipée de la jeune femme n'aurait pas d'autres conséquences. Il se letira.

Le dernier mot n'était pas dit encore cependant sur cette affaire, qui devait prendre dans l'avenir des proportions effrayantes.

On se souvient, en effet, que, pendant l'explication qui avait lieu entre Roger et Antoinette, on avait frappé violemment à la porte de la rue ; que M'"^ Durand était allé l'ouvrir, et qu'à la suite de i)0urparlers assez longs la porte s'était refermée. Nous allons donner l'explication de ce fait bizarre.

Germain avait passé la journée à Paris, poursuivi par les soupçons jaloux que la visite et les conlidences de M"« Durand avaient fait naître dans son esprit. Quand il rentra, sept heures avaient sonné. Le couvert était mis, mais Antoinette n'était pas là. Germain était de mauvaise humeur. Sa pr- tendue découverte n'en était pas une. Le mélange qu'il croyait avoir trouvé avait été fait et

abandonné. II se promenait dans la salle à manger, jurant et maugréant, espè rant que sa femme allait venir. Au bout de cinq minutes, il sonna Rose.

— Veuillez prier madame de descendre, lui dit-il

— Madame n'est pas encore de retour, répondit la femme de chambre

— Y a-t-il longtemps qu'elle est sortie?

— Depuis le départ de monsieur.

— Savez-vous où elle est allée?

— Non, monsieur. Tout ce que sais, c'est que madame est partie avec M™* Durand.

— Servez le dînei, ordonna Germain de plus en plus irrité.

II dîna seul, mal, fort mal. A huit heures, Antoinette n'était pas encore revenue. C'était la première fois que cela lui arrivait. Cassut patienta encore un quart d'heure, puis il prit son chapeau, sortit et se dirigea vers la maison de iM'*^ Durand, à la porte de qui il frappa avec colère.

— N'avez-vous pas vu ma femme? lui demanda-il en se contenant à grand'peine.

— Elle sort d'ici, répondit la vieille rentière.

— A pareille heure ! fit Germain.

— Oui, elle a voulu absolument diner avec moi; je n'ai pas pu lui refuser ce plai.sir; mais je pensais bien, comme elle ne vous en avait pas prévenu, que vous seriez inquiet. Aussi, je viens de la renvoyer.

— Depuis combien de temps?

— Depuis dix minutes à peine.

— Bien, dit Cassut. Je vous remercie, madame. Pardonnez-moi de vous avoir dérangée.

— A votre service, monsieur, fit M""" Durand.

Germain se retira. Au momeul de reprendre le chemin de la fabrique, i! s'arrêta.

— Comment se fail-il que je n'aie pas rencontié Antoinette? pensa-t-il. Il n'y a pas trente-six chemins pour venir de l'usine ici.

Le hasard voulut qu'il levât la tête. II aperçut de la lumière dans la chambre de Montinaury, C'était là, à la même place où il se trouvait que. six mois auparavant, il avait vu sortir une femme du logement de Kogei-. Était-ce Antoinette? Était-ce Rose? Peut-être cliait-il éclaircir ce mystère... En effet, si, comme il en était arrivé à le supposer, Antoinette n'allait chez M""' Durand que pour y voir Roger, peut-être, en la quittant, était-elle montée chez lui. C'est pc>ur cela que Germain ne l'avait pas rencontrée en venant au devant d'elle.

Il alla s'adosser à l'un des arbres qui bordaient le chemin et attendit. Moins d'un quart d'heure après, il entendit la porte s'ouvrir dans l'obscurité, puis il vil M""« Durand sortir de chez elle, tenant à l;i main une bougie, dont la lueur éclaiia la figure de de Montmaury et la silhouette d'une femme qui s'enfuit aussitô:. Germain se mit à sa poursuite et n'eut pa.> de peine à la rejoindre. Décidé a éclaircir ses soupçons, il la saisit brutalement j.ar le bras. Lu femme poussa un cii, et Cassut reconnu! Antoinette.

— Malédiction! s'écria-t-il d'une voix dont il s'efforça d'atténuer l'éclat. Puis il prit le bras de sa femme et l'entraîna sans mot dire. Antoinette n'osa

p.'is prolester contre cette violence. Elle redoutait un scandale. Elle suivit docilement son mari. Au bout de dix minutes, ils étaient arrivés. Cassut dévorait son courroux, mais ses petits yeux gris étincelaient.

— Me direz-vous, monsieur, ce que signifie cette comédie? demanda la jeune femme.

— Est-ce bien vous qui osez m'interroger ? répondit Germain.

— El pourquoi pas, monsieur? M'est-il donc défendu d'aller voir mes amies et de rester à dîner chez elles, si cela me convient?

— Cela ne vous est pas défendu, si vous me le demandez et si je vous y aulorise ; mais vous ne venez pas de chez xM""' Durand.

— Vous ôles fou, monsieur!

— Oui, je suis fou de rage, madame, vous l'avez dil, car voilà plus de vingtcinq minutes que vous avez quitté M""^ Durand, chez qui je suis allé vous chercher.

Anloinelle commença à comprendre que son mari savait tout.

— Vous radotez, dit-elle en haussant les épaules.

Et elle voulut regagner sa chambre. Mais Germain l'arrôla.

— Oh ! dit-il d'une voix rauque, vous m'écoulerez jusqu'au bout, madame. Ne cherchez pas à nier, j'ai tout vu. Au moment où je vous ai arrêtée, vous veniez de chez de Monlmaury, où vous étiez allée une première fois déjà quelques jours avant notre mariage.

En disant ces mots, il lui serrait le poignet avec luicc.

— Vous ôles fou, vous dis-je, répéla-elle en essayant de se dégager. Laissezmoi, vous me faites mal.

— Oh! vous n'êtes |)as au bout, madame, dil Germain qu'aveuglait la colère. Ah! vous avez cru trouver en moi un esclave com])laisant! Oui, vous avez eu raison. Tant qu'il ne s'est agi que de satisfaire vos caprices ruineux, j'ai été faible; mais si voulez aujourd'liui faire th- moi un mari lidicule, je ne le soufrilai pas, je vous en avertis.

— Vraiment, ricana Anloinelle.

— Et pour commencer, je vous défcml» de jamais remellre les pieds chez M'"* Durand.

— Vous! s'écria la jeune femme, »jiii \umv la première luis de su vie se heurtait à nu ubskicle, vous m'empêcherez d'aller où bon me semble?

— Moi, oui madame, lit Cassut en se croisant les bras.

— C'est ce que nous allons voir, dil Antoinette en relevanl la tèle.

Elle se dirigea vers la porte et voulut écarter Germain, qui lui barrait le fins^ sage; mais, loin de céder, Cassut, qu'exaspérait tant d'impudence, la saisit ])ar les deux poignets et la força de tomber à genoux sur le parquet.

— Ah! misérable! rugit Antoinette, vaincue, mais non jia> dum|)[ee.

— Misérable vous-même! cria Geimain, car à quelque viulence iiu'ubualisse nolio union, madame c'est sur vous qu'en retombera tout le poids !

;iJÔ98 LE SECRET D'OR

Frémissante de rage et d'humiliation, Antoinette se releva et courut s'enfermer dans sa chambre; mais, avant de dispaïaître, elle adressa à son mari un gevle et un regard dont l'éloquente menace le fit légèrement pâlir. Il y répondit bravement pourtant, en relevant la tête d'un air de défi, et la porte se referma.

Le lendemain matin, il se rendit chez M""* Durand et lui défendit formellement, sous quelque prétexte que ce fût, de recevoir Antoinette. Et comme la vieille rentière s'étonnait :

— Puissiez-vous, lui dit Cassut, ne connaître jamais les motifs qui me forcent d'agir ainsi!

M™« Durand ne -comprit pas, mais elle devina qu'un gros nuage se formait a l'horizon, car elle n'avait jamais été dupe de l'amitié subite que la jeune femme lui témoignait depuis quelques jours. Seulement, elle se demandait quel rôle elle venait jouer dans ce drame intime. Elle n'eut pas l'idée d'établir un rapprochement quelconque entre la visite que Roger avait reçue la veille, dans la soirée, et l'heure à laquelle Antoinette l'avait quittée. Ce ne fut qu'un peu plus tard qu'elle s'expliqua ces obscurités.

A peine Germain s'élait-il éloigné, qu'un homme de cinquante ans environ se présenta et demanda M. de Montmaury.

— Vous êtes sans doute la personne dont il m'a annoncé la visite? interrogea la rentière.

— C'est probable, madame.

— M. Raymond, n'est-ce pas? Vous arrivez de Paris?

— Par le premiei' train, oui, madame. M. Roger est-il chez lui?

— Il n'est pas encore sorti, ré4)ondit M""" Durand. Veuillez monter au premier. M. Raymond franchit les quelques marches qui le séparaient du premier

étage et frappa à la porte de Roger. Celui-ci l'accueillit à bras ouverts. La présence du négociant amenait une heureuse diversion aux préoccupations qui l'assiégeaient.

— Eh bien ! lui dit M. Raymond en prenant place au coin du feu, vous n'avez donc pas pu profiter des offres de la maison Delail et Giraud? Que vous est-il donc arrivé?

Roger lui raconta quel malheur venait de frapper son père d'adoption et comment Laurence l'avait rappelé à Meulan.

— Ces messieurs m'avaient déjà touché quelques mots de cette catastrophe et m'avaient exprimé les regrets que votre départ précipité leur laissait. Oh ! les oreilles ont dû vous tinter, mon cher ami, car il a beaucoup été question de vous ces jours derniers.

— Vous êtes vraiment trop bon, monsieur, balbutia Roger.

— Je ne fais que vous rendre justice, mon ami ; mais vous sentez bien que ce n'est pas uniquement pour vous donner des coups d'encensoir que je viens ici.

— Parlez, monsieur. Serais-je assez heureux pour vous être utile? fit de Montmaury avec empressement.

— Peut-être, mon ami. Ces messieurs m'ont dit aussi que, le jour où vous avez déjeuné chez eux, il avait été beaucoup question de mon frère André.

— C'est vrai, monsieur.

— Ils ont ajouté que vous aviez insisté sur certains détails; que, par exemple, vous leur aviez demandé à quelle date précise remontait sa disparition...

— C'est encore vrai.

— Pourquoi? Savez-vous par hasard quelque chose qui se rapporte à cet événement ou à un événement analogue?

— Si vous le permettez, monsieur, je ne vous répondrai pas avant de vous avoir adressé (luelques questions... fit Roger avec emhainis.

— Je vous écoute, mon cher. Je suis prêt ùrépondreà tout. L'enquête à laquelle je me livre depuis plus de trois mois me perme>. de préciser le moindre fait jusqu'au 14 mai, jour de la disparition de mon pauvre André.

— Ah ! dit Roger, c'est le 14 mai que votre frèi'e a quitté Venion?

— Oui, dans la matinée, et il a pris un billet pour Paris.

— Etait-ce par hasard un ^homme de cimiuantc-huit ans environ, grand, maigre, osseux et très fortement charpenté, avec des cheveux gris coupés court, mais très abondants, et des favoris un peu plus noirs que les cheveux?

— C'est cela, fit M. Raymond surpris.

— N'avait-il j)as les yeux noirs, les sourcils épais, un nez aquilin assez prononcé, une bouche moyenne, des pommettes saillantes, un menton pointu et quelque peu fuyant?

— C'est bien cela ! Vous l'avez donc vu ?

— Un mot encore, dit Roger. Pourriez-vous médire comment il était habillé?

— Certes, répondit M. Raymond. Sa domestique elle-même avait préparé les habits qu'il portait le jour oïl il l'a congédiée, et m'en a donné le détail. J'ai cette liste dans mon portefeuille; voulez-vous que je vous la lise?

— Volontiers, fit Roger, à son tour très intrigué.

— Chemise de toile à petits plis, chaussettes de coton rayées rouge et blanc, marquées A R, bottines de chevreau claquées en veau, pantalon gris foncé rayé de noir, gilet noir, longue redingote noire en drap molletonné, une cravate noire, un chapeau rond de feutre noir...

— Plus de doute ! c'était lui! s'écria Roger.

— - Qui, lui? André? demanda vi/ement M. Raymond.

— Croyez -vous, comme vos amis, Delail et Giraud, que votre frère fût homme à recourir au suicide?

— De l'humeur dont il était, j'en ai si grand'peur que je n'ai osé confier mes doutes à personne, répondit tristement M. Raymond. Je ne me suis donc pas trompé? Il s'est tué?

— Il ne me serait pas possible de vous répondie affirmativement, dit Roger, car la marque que le linge aurait dû porter avait été cou])ée, mais les traits du visage, la liste des habits dont il était revêtu me donnent à penser que c'est bien votre frère André que j'ai trouvé, le 15 mai de l'année dernière, dans le bois de Verneuil...

— Vous! ce serait vous-même qui...

— C'esl moi qui ai coupé la corde au bout de laquelle pendait un cadavre encore chaud, et répondant exactement aux signalements que vous m'avez fournis.

— Pendu, lui! Le malheureux! dit M. Raymond en essuyant une larme ; mais alors, reprit-il, je puis retrouver sa trace, lui faire rendre les derniers devoirs...

— Sans doute. Une enquête a été faite par un magistrat du parquet de Versailles, répondit Roger, C'est le commissaire de police de Meulan qui a dressé le procès- verbal. Il pourra vous fouinir les premiers renseignements. Quant à moi, je vais vous dire tout ce que je sais.

A ces mots, de Montmaury raconta dans les plus grands détails à M. Raymond les événements qui avaient accompagné et suivi la mort du pendu.

— Ainsi, dit l'ancien négociant, ce legs singulier, c'est vous qui auriez dû le toucher?

— Si je l'avais eu revendiqué, j'en aurais eu au moins la moitié.

— Et ce Cassut, qui s'en est emparé, habite toujours Me ulau?

— Toujours.

— Qu'a-t-il fait de cet argent?

— il a acheté l'usine de M. Voisin, dont il a épousé la fille.

— Et quel homme est-ce ?

— Ce n'est pas à moi de vous répondre, dit Roger. Nous étions fort mal ensemble; par conséquent mon témoignage serait entaché de suspicion.

— Ce qui signifie que c'est un vilain drôle, mais que vous ne voulez pas l'accuser.

— Je n'ai pas dit cela.

— Non, mais je l'ai compris, fit M. Raymond. Ceci importe peu pour le moment, du reste. Nous aviserons ensuite. Ce qui est le plus urgent, c'est de courir à Versailles, de me faire communiquer le dossier et de m'assurer que ce malheur est irréparable. J'y cours à l'instant. Vous m'excuserez de vous quitter si vile, mais vous comprenez ma douloureuse impatience. Au revoir, car il est probable que celte malheureuse affaire va nous mettre fréquemment en présence, jusqu'à ce qu'elle soit complètement élucidée.

M. Raymond serra la main de Roger, essuya une dernière larme et ouvrit la porte. De Monlmaury voulut l'accompagner jusqu au chemin de fer et lui fit promettre qu'ille tiendrait au courant. Il revint chez lui et trouva M"« Durand sur le pas de sa porte, en train de bavarder avec deux ou trois commères du quartier,

— Ah! fit-elle en apercevant Roger, vous ne savez pas la nouvelle...

— Quelle nouvelle?

— Ce pauvre M. Voisin est au plus mal.

— Que dites- vous ?

— La vérité, mon cher monsieur. Antoinette a reçu ce matin, par la poste, une lettre du propriétaire de M. Voisin qui lui écrit d'accourir au plus vite si elle veut embrasser son père avant sa mort.

— Pauvre homme! dit Roger. Savez-vous où il demeure?

Sur une des chaises, une femme élég:amment habillée était assise et pleurait. ( Page 1102 )

— Parfaitement. Tenez, voici M™" Clial'isel, la lOiituriè e PAntiinette, l'ji était là quand la pauvre enfant a reçu la lettre, qui l'a lue et qui a môme habillé M"« Cassut.

— Et quelle est celte adre.«se?

— Rue de Puebla, n* 187, répondit la couturière.

— Merci, dit Roger.

laS"»» Liv. 43 j

Il se dirigea en courant vers le chemin de fer et arriva juste à temps pour sauter en wagon à côté de M. Raymond. Ils firent route ensemble jusqu'à Paris; puis M Raymond se dirigea vers la gare de Versailles, tandis que Roger sautait en voilure et se faisait conduire rue de Puebla. On connaît cette horrible rue qui part des bords du canal et aboutit aux buttes Chaumont.

Roger s'arrêta à la porte d'une maison borgne et enfumée, congédia sa voiture et entra dans une allée sombre, dont les murs suintaient l'humidité à travers la crasse qui les recouvrait. Au bout de cette allée fangeuse, il trouva une espèce de cage obscure, au fond de laquelle une vieille femme reprisait le débris d'un bas de laine.

— M. Voisin? demanda-t-il.

— Au troisième, au fond dncoHdor^ à droite, répondit la portière, maisj'croii qu'vous avez manqué l'train, mon p'tit ami.

— Comment?

— Oui, j'crois que le pauvre homme a cassé sa pipe.

Roger monta, le cœur oppressé. Arrivé au troisième étage, il tourna à droite, vit une porte entr'ouverte et la poussa.

Il aperçut une chambre étroite, dont le papier incolore et déchiré pendait par lambeaux ; elle était éclairée par une fenêtre, dont les rideaux, flasques et noircis par la poussière, laissaient filtrer à peine un rayon de lumière. Encore cette fenêtre donnait-elle sur une cour large de quatre mètres au plus, que rapetissaient encore les murs délabrés des maisons voisines.

Dans cette chambre glaciale, se trouvait un méchant lit de bois, jadis peint en acajou, mais tellement sillonné d'èraillures qu'à peine on en distinguait la •couleur. Il était garni dune paillasse évenirée, d'un matelas plat comme un lit de camp et d'une mauvaise couverture de laine, trouée en plus de vingt endroits.

A côté du lit, une table de nuit; plus loin, une commode boiteuse en noyer, une petite table crasseuse en bois blanc, ornée d'une cuvette fêlée et d'un pot-à-eau égueulé, deux chaises de paille, et c'était tout ! Sur une des chaises, une femme, élégamment habillée, était assise et pleurait. Sur le lit, M. Voisin, pâle, amaigri, la barbe inculie, était étendu, immobile et déjà roidi par la mort. Le spectacle était navrant!

La jeune femme qui était assise sur une chaise, c'était Antoinette, De ses deux grands yeux, immobilisés par l'épouvante, s'échappaient des larmes silencieuses, ■qui roulaient goutte à goutte sur sa joue et tombaient sur son corsage, sans qu'elle songeât à les essuyer. Ses regards fixes contemplaient avec eflfroi le cadavre glacé de son père, dont elle venait d'apprendre la mort presque avant d'avoir connu la maladie.

La nudité de cette chambre, l'aspect de cette maison sinistre, la physionomie dii quartier qu'elle avait traversé, l'avaient frappée à la fois de dégoût, de terreur et de repentir. Elle était si profondément atteinte, qu'elle n'entendit pas Roger et ne se détourna pas. lorsqu-'il entra. Quanta lui, il l'avait reconnue. Il marcha droit à elle.

— Eh bien ! madame, lui demanda-t-i!, que faites- vous là?

Au son de celle voix, elle tressaillit. Puis, se levant d'un seul bond, elle se précipita dans les bras de Roger et cacha sa tête dans sa poitrine avec un geste d'effroi. Un frisson nerveux parcourut son corps, ses dents claquèrent.

— Ne me quittez pas, dit-elle d'une voix étranglée... j'ai peur... j'ai peur!..>

— Voyons, remettez- vous, lui dit-il. Avez- vous donné des ordres?

— Quels ordres? A qui?

— Ne faut- il pas que quelqu'un veille aujirès de ce cadavre pendant que je ferai les démarches nécessaires?

— Oui, c'est vrai, mais où l'aut-il s'adresser? Que dois-je faire? Roger eut pitié d'elle. Elle n'avait évidemment pas sa raison.

— Attendez-moi, dit-il. Je me charge de lout.

Il descendit, alla chercher des bou|;ies et les alluma, puis se rendit chez le propriétaire de^la maison, qui avait si tardivement annoncé à Antoinetie la maladie de M. Voisin. C'était un assez bravo homme, qui avait sur la rue une boutique de fruitier et qui occupait deux pièces au premier étage.

— M. Voisin, dit-il à Roger, est venu se loger ici il y a environ cinq mois, afin d'être plus près de l'usine qu'il avait louée. Le soir, en rentrant chez lui, il daignait qnelpiefûis s'asseoir en rentrant, auprès de nous, dans l'arrièie-bouliiue, et nous faisait part des espérances qu'il avait conçues. Nous croyions bien qu'il s'illusionnait, mais nous ne le connaissions pas assez pour le lui dire et nous n'étions pas en état de t'aisonner chimie avec lui. D'ailleurs, il paraissait si convaincu, il était si bon, si doux, que nous le laissions en |)aix. Tous les matins à cinq heures, il se levait et bC rendait à son usine, où il était toujours airivé une bonne demiheure avant ses ouvriers. Ah! s'il n'a pas réussi, le pauvre homme, ce n'est pas faute de se donnerdu mal, je vous le jure ! Il y a une quinzaine de jours, vers la fin d'octobre, il vint chez nous. Il paraissait triste et découragé Je l'inlerrorogeai. Il m'avoua qu'il n'avait plus d'argent et même qu'il ne savait comment faire pour j)ayer son échéance du 5 novembre.

— Mais vous avez des parents, une laniille, des amis... lui fis-je observer.

— Non, 'it-il.en secouant tristement la tôle.

— Alors, comment allez-vous faire ?

— Je ne sais pas, répondit-il. Deux ou trois jours aj)rès, dans les premier» jours de novembre, il reviut.

— Eh bien? lui demandai-je, avez-vous trouvé ce que vous cherchiez?

— Oui, dit-il. Un de mes anciens employés m'a oflert vingt mille francs (]u'il venait de gagner ; mais il ne possédait que cela au monde, je n'ai pas voulu les acce|)ter.

— Ainsi vous êtes perdu sans ressources?

— Oui, mais je payerai les vingt mille francs que je dois.

Il s'en alla, sans vouloir s'expliquer plus longuement. Vers le 8 novembre, nous le revimes encore.

— Tout est payé, me dit-il. Je puis mourir tranquille à présent.

Il nous raconta alors comment il avait pu faire honneur à ses affaires. Il avait

Tendu au prix courant Pénorme quantité de produits qu'il avait en magasin, ainsi que les macliines et ustensiles divers qu'il avait installés. De celte vente désastreuse il avait retiré de quoi payer le propriétaire de l'usine, ses divers créanciers, et se retirait sans un sou de capital, mais sans un sou de dette. En revanche, il était fort découragé. Je l'examinai attentivement. En cinq jours, il avait vieilli de dix ans. Il nous quitta pour aller se coucher. Le lendemain, je fus très surpi is de ne pas le voir descendre. Je montai chez lui. Il était au lit avec une fièvre abominable. J'envoyai chercher le médecin, qui prescrivit des polîons. Ma ienime les prépara et les lui fit boire. Malheureusement, les exigences de notr,e métier ne nous permettaient ))as de le soigner comme nous l'aurions voulu. Tous les matins, il faut que nous allions à la Halla, tout le jour il faut que nous servions la pratique. Cependant, nous trouvions moyen, l'un ou l'autre, de nous échaj)per de temps en temps pour lui tenir compagnie el lui faire boire sa tisane. Enfin, avant-hier, le docteur nous annonça que le pauvre vieux était perdu. Hier, j'allai chez lui. Je le pressai de que;lions;je lui ûs comprendre qu'en cas d'accident il fallait que sa famille fù. prévenue. Il m'avoua alors qu'il avait une fille, dont le mari exploitait, à Meulan, l'usine qu*il avait possédée jadis. Devinant qu'entre sa fille et lui avait dû se passer quelque chose, et ne voulant pas raviver cette douleur, je n'insislai pas, et j'éciivisàM^^Cassut d'arriver au j)lus vite. Elle est venue ce matin, aussitôt après avoir reçu ma lettre. Malheureusement, il élaii trop tard ; M. Voisin était mort cette nuit, à trois heures. Au moment oïi je m'approchais de lui, effrayé de ne pas le voir bougei-, il tourna la tête de mon côté.

— Merci! me dit-il d'une voix à peine intelligible, en s'efforçant de sourire. Il voulut me tendre la main, mais son bras retomba sans force, un long soupir

— le dernier — s'échappa de sa poitrine, et ce fut tout! J'étais navré. Pendant les cinij jours de sa maladie, pas uae plainte n'était tombée de ses lèvres, j)as un reproche à l'adresse de sa fille, qui le laissait mourir ainsi. Quand je la vis arriver, il y a une heure et demie, dans cette riche toilette, tout mon être s'indigna.

— Quoi ! me disais-je, elle ose venir ainsi vôLue chez celui qu'elle a laissé mourir de misère !

— Je me relirai de peur d'éclater, dit le fruitier en terminant. Je vous demande pardon, monsiem- ; vous êtes peut-être M. Cassut, mais c'est plus forl que moi.

— Non, fit Roger, je ne suis pas M. Cassut.

— Vous êtes donc un parent... un ami...

— Un ami, vous l'avez dit. Je suis 31. de Montmaury, l'ancien employégde 1. Voisin.

— Qui? celui qui lui a offert ses vingt mille francs d'économies?

— Celui-là même, oui monsieur.

— Touchez là, dit le fruitier, vous êtes un brave jeune homme, nom d'un nom ! Personne ne vous a prévenu, vous, et si vous arrivez trop lard, ce n'est pas voire faute,

MONSEIGNEUR llor

— C'est vrai ; mais, puisque je suis là, il faut que vous me donniez les indications pour faite toutes les démarches nécessaires, afin que le pauvre vieillard soit décemment enterré.

— Ah ! de grand cœur ! s'écria le fruitier. Je n'aurais pas fait un pas pour cette chipie qui se dit sa fllle ; mais pour vous... tout ce qu'il vous plaira.

Ils allèrent chercher une garde-malade et rinslallérent auprès du mort, se rendirent à l'église, à la mairie, et Roger, qui avait fort hem^eusement de l'argent sur lui, paya d'avance toutes les dépenses. Ces lugubres détails une lois réglés, il revint auprès du cadavre.

La garde-malade avait déjà procédé à la toilette du vieillard. Sur sa chemise blanche elle avait posé un crucifix et une branche de buis bénit. Sur la petite table de bois blanc, elle avait étendu une serviette blanche. Entre les deux flambeaux allumés, elle avait ouvert un livre d'heures. En tête de la page on lisait : Office des morts.

Antoinette avait laissé faire. Toujours immobile, agitée de pressentiments sinistres, bourrelée de remords, elle n'osait pas remuer. Sans douie elle avait peur que le cadavre se réveillât pour lui reprocher son ingratitude. Roger s'approcha cl'elle.

— Il est inutile que vous restiez là plus longtemps, madame, lui dit-il. Vous le voyez, j'ai placé auprès de votre père quelqu'un pour le veiller; j'ai lait toutes les démarches voulues; le service aura lieu demain à midi. Jusque-là, retournez à Meulan et ne vous inquiétez de rien. Je reste à Paris, moi, eije vous réponds que je ne négligerai rien de ce qui sera nécessaire.

A ces mots, il lui prit la main et l'enLiaîna.

— Ah ! monsieur, (lue vous êtes bon ! lui dit-elle. Je suis anéantie, j'en conviens. Comment vous remercier? Sans vous, que serais-je devenue ?Que dois-je faire à présent.? Quelle somme sera nécessaire?

— Ne me remerciez pas, ne vous inquiétez de rien, tout est payé, répondit Roger. Personne n'ignore qu'une femme ne saurait s'occuper de ces détails douloureux. Retournez chez vous, et à demain.

Il descendit avec elle, la mit en voiture et ne la quitta qu'après avoir donné au cocher l'adresse du chemin de fer de Rouen.

Antoinette n'avait pas songé à lésisler. Ce malheur l'avait atteriée. Quant à Roger, il envoya à Laurence une dépêche 'linsi conçue :

t M. Voisin mort. Je reste auprès de lui . A demain soir détails, i

Alors seulement, — il était une heure et demie, — il se rappela qu'il n'avait rien mangé depuis la veille. Trois ou quatre fois, dans la journée ei dans la soirée, il revint auprès du mort, pour s'assui'er que la garde était toujours à son poste.

Le lendemain matin, il était là dès la première heure. Il assista à l'ensevelissement, lit placer sous ses yeux le corps dans la bière. A dix heures, Antoinette n'avait pas paru !

Enfin, lefiuitier arriva. D'un geste furieux il lui tendit une lettre. Elle était de Cassut et portait l'adresse suivante :

• A monsieur le propriétaire de la maison n° 187, rue Puebla. — Paris.

* Monsieur,

1 Le spectacle que ma pauvre femme a eu sous les yeux hier Ta tellement impressionnée qu'il lui est impossible de se lever et de se rendre demain matin à l'enterrement de son père. Si mes affaires me ^eperme/^enf, j'irai la remplacer.

« Recevez, monsieur, mes sal ululions... »

— Les miséiables ! murmura Roger.

A midi, Cassut n'élait pas là et n'avait pas même daigné envoyer à Paris les anciens ouvriers de M. Voisin. Le cortège se mil en marche, se rendit successivement à l'église el au cimetière, escorté seulement de Roger et du fruitier, dont, au milieu du trouble et de la colère qu'il ressentait, de Monlmaury avait oublié même de demander le nom.

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