‹ MonseigneurChapitre 6 sur 48 · CE QUE RAPPORTA A LUCIEN SON VOYAGE A VERSAILLES · texte numérisé non relu

CE QUE RAPPORTA A LUCIEN SON VOYAGE A VERSAILLES

Lucien prêtait une oreille attentive. Il était presque content de ce qu'il entendait — content parce qu'à chaque phrase, à chaque mot, il s'apercevait que ses sympathies s'étaient bien adressées et que c'était au secours d'une misère intéressante qu'il était venu.

Du reste, jamais récit d'aventures héroïques ne l'avait tant intéressé. Ces agissements des Jésuites devenus commerçants, leur âpreté au gain, l'obslination qu'ils mettaient à se défendre contre des malheureux qu'ils avaient déshonorés et ruinés, la mauvaise foi flagrante dont ils faisaient preuve... tout cela était pour lui autant de révélations.

Il entrait dans un monde inconnu. On lui découvrait des mystères dont il ne soupçonnait pas l'existence.

M. Lionnay et Raymonde, qui le regardaient, ne perdaient aucune des impressions qui se reflétaient sur ce visage naïf et loyal, et se félicitaient tout bas de gagner un ami de plus à une cause presque désespérée.

— Quand j'arrivai à Paris, chargé des pouvoirs de mon frère et de notre associé, poursuivit l'ancien négociant, j'avais devant moi une dizaine de mille livres que j'avais sauvées du naufrage.

Les frais de procédure eurent bientôt raison de ces faibles économies. Depuis un an déjà, j'en suis réduit, pour vivre, aux expédients, et nous serions morts de faim un peu plus tôt sans le courage de ma fille.

En quittant Marseille pour venir entamer à Paris la lutte que je soutiens avec toute l'énergie que la pauvreté m'a laissée, j'étais rempli d'illusions.

Je m'imaginais que la justesse de mes réclamations serait immédiatement reconnue et qu'il me suffirait de quelques mois pour rentrer en possession des sommes dont nous avions été dépouillés.

Aussi n'avctis-je pas voulu me séparer de Raymonde.

Elle avait perdu sa mère; elle sera'it restée seule, loin de moi, exposée à tous les dangers qui menacent l'inexpérience et la beauté... Je l'amenai à Paris.

Ce fut une heureuse idée, mon cher monsieur, car si je ne l'avais pas eue, c'en était fait de mes espérances! Ou je serais mort à la peine, ou je me serais tué de désespoir.

C'est Raymonde qui, depuis un an, nous fait vivre, ou plutôt nous empêche de mourir de faim.

Elle avait découvert, à deux pas de la maison que vous habitez, un magasin de lingerie auquel elle eut le courage d'aller faire ses oflres de service.

On lui donna de l'ouvrage. Tous les jours, immobile sur sa chaise, elle se mit à coudre et à broder, sans se rebuter devant ce travail ingrat, sans se plaindre du maigre salaire dont on récompensait son activité.

Comme les jours ne suffisaient pas à nous donner du pain, elle consacra les nuits à ce labeur fatigant.

C'était à mon insu, vous le pensez bien. Je la voyais pâlir à vue d'œil, et je recherchais la cause de ce dépérissement inexplicable, lorsqu'une nuit j'aperçus de la lumière dans sa chambre.

Je me levai, je m'approchai sans bruit, j'ouvris brusquement la porte qui nous séparait, et je la vis brodant à la lueur d'une simple chandelle.

Je compris tout. Pour le coup, je fis acte d'autorité. Je lui défendis formellement de continuer, et, d'un commun accord, nous réduisîmes encore notre mince ordinaire.

Nous vivions cependant, soutenus par l'espoir que notre procès aboutirait prochainement et que nous sortirions d'embarras. Malheureusement la ressource que nous avions nous manqua tout à coup.

L'incendie dont nous avions été victimes avait dévoré non-seulement le peu que nous avions, mais encore une bande de broderie que la lingère avait donnée pour modèle à Raymonde.

Il fallut lui faire ce pénible aveu. Avec un sourire injurieux, dont ma fille

eût l'héroïsme de ne pas se formaliser, elle lui déclara qu'elle lui retiendrait sur son salaire de chaque jour le prix de cet objet insignifiant.

A la rigueur, c'était juste, mais avouez que c'était sévère! Raymonde accepta néanmoins. Depuis que nous sommes ici, elle n'a donc travaillé que pométeindre cette misérable dette. Les ressources ont fini ]*ar nous manquer absolument... Vous savez le reste.

— Mais vous? demanda Lucien, n'avez-vous donc trouvé aucune occupation?

— Aucune, hélas ! J'ai cherché un emploi qui ne me prît que mes matinées, car je ne pouvais pas disposer de mes après-dîners; j'ai échoué. Je n'étais pas exigeant, pourtant. A quelque prix que ce fût, j'aurais fait tout ce qu'on aurait exigé de moi... Rien, rien ! Ah ! quand le malheur tient un homme dans sa main, il le tient bien !

— Mais pourquoi le matin seulement? interrogea le lieutenant.

— Parce que le reste de la journée se passe pour moi à voir les procureurs, à visiter les juges, à parer les coups que me portent mes inexorablea adversaires; parce que, si je me laisse oublier, je suis perdu à tout jamais. C'est bien ce qu'ils espèrent. A force de lenteurs calculées, ils comptent vaincre mon énergie, épuiser mes forces, me réduire à l'impuissance; mais, dussé-je périr à la peine, je ne leur donnerai pas cette joie !

En prononçant ces mots, l'œil de l'ancien banquier s'éclaira d'une lueur menaçante.

Malgré lui, Lucien l'admirait.

— Et l'on me cite comme un héros parce que je me suis battu pendant une heure comme un forcené! se disait-il, mais voilà cinq ans que ces pauvres gens luttent contre des ennemis bien autrement redoutables, et personne n'a l'air de s'en douter.

M. Lionnay s'était animé peu à peu. Il se promenait dans la chambre, en proie à une agitation profonde.

Tout à coup il s'arrêta.

— Et pourtant j'ai tort de me plaindre, d'accuser Dieu et les hommes, reprit-il d'une voix plus calme. N'avons-nous pas, grâce à vous, monsieur, échappé à une mort horrible et presque certaine? N'est-ce pas vous encore qui, aujourd'hui, après nous avoir de nouveau sauvé la vie, venez nous apporter vos économies, nous offrir votre protection? Non, non, poursuivit-il avec force, je ne désespère pas du succès ! Quand on rencontre sm- sa route des amitiés comme la vôtre, monsieur, on se sent plus vigoureux que jamais et l'on reprend confiance.

11 s'approcha du jeune officier, dont il saisit la main.

— Car c'est entre mous à la vie à la mort, continuat-il. Souvenez-vous-en bien, monsieur : quoi que vous me demandiez à l'avenir, mon sang, ma vie, mon honneur môme, je vous les donne.

— J'accepte, monsieur, répondit Lucien, et je vous jure que, de mon côté, cette amitié que vous me proposez ne vous fera jamais défaut.

— Je n'ai rien à ajouter aux paroles que mon père vient de vous adresser, fit

doucement Raymonde; mais, pour ma part, l'engagement qu'il vient de prendre, je le tiendrai tant qu'il me restera un souffle de vie à vous consacrer,

Lucien lui prit la main, sur laquelle il déposa un baiser respectueux. Puis, comme l'heure s'avançait, il se retira, poursuivi par les bénédictions de ceux qu'il avait si généreusement obligés.

Le lendemain matin, quand il se leva. M"' Debrau vint à sa rencontre, le visage épanoui. •

— Vous ne vous étiez pas trompé, lui dit-elle confidentiellement. Us m'ont payé...

— Qui? demanda l'officier avec un étonnement parfaitement joué.

— Mes nouveaux locataires...

— Ah! très-bien.

— Et non-seulement le mois d'avril, mais encore le mois de mai tout entier, ajouta-t-elle.

— De sorte que c'est vous qui leur devez de l'argent à présent, fit Lucien en riant.

— C'est vrai.

— Parbleu! je vous lé disais bien que c'étaient d'honnêtes gens !

— Mais, au fait, vous devez le savoir mieux que personne, puisque vous ave* passé une grande heure avec eux hier soir.

— Oui, pour vous rassurer, je tenais à les interroger.

— Eh bien! qu'avez-vous appris?

— Tout ce que j'ai voulu savoir. Ce sont d'anciens banquiers de Marseille qui sont venus à Paris pour y soutenir un procès important.

— Important... à quel point de vue?

— Comme argent.

— Vraiment? De combien s'agit-il donc?

— De plus de deux millions, ma bonne dame.

— Miséricorde ! s'écria Ludivine, aux oreilles de qui n'avait jamais résonné un chiffre aussi considérable. Et moi qui les prenais pour des meurt-de-faim !

Lucien ne put réprimer un sourire.

Il avait obtenu l'effet qu'il voulait produire. Quoi qu'il arrivât désormais, il était sur que Ludivine traiterait ses nouveaux locataires avec tout le respect dû aur millions qu'ils représentaient.

Après dîner, il sortit. Il avait fait seller son cheval. Son intention était d'aller voir le comte à Versailles, où son devoir le retenait pour quelques jours.

Germain, dans son irréprochable tenue de carabinier, tenait en main son cheval et celui de son maitre.

Il était environ deux heures, quand Lucien sauta en selle.

Après avoir suivi la rue de l'Arbre-Sec, il arriva place de l'École. Il se disposait à longer les quais. Déjà il allait tourner à droite, lorsqu'il aperçut sur sa gauche un rassemblement compact.

Machinalement il jeta les yeux de ce côté.

Une foule considérable était rassemblée autour d'une cinquantaine d'hommes

Pompi, Pompa, Pompadour. ;.Page 9».) ^

et de femmes qui se tenaient par la main et exécutaient une ronde fantastique.

Au milieu de cette ronde étrange, Lucien crut disliiigaer des laquais galonnés d'or, soutenant dans leurs bras une femme mise avec une grande élégance.

11 se haussa sur ses étriers et crut disliiiguer au^irès di? ce gruupg une ckaise renversée.

Poussé par la curiosité, il s'approcha.

13™* Liv. *3

La ronde continuait, de plus en plus échevelée, autour de la malheureuse femme, et un refrain singulier l'accompagnait.

De l'endroit où il était, Lucien n'entendait pas distinctement les paroles dont se composait ce refrain.

Cependant il frémit d'indignation à la pensée qu'une femme de qualité était la risée de celte foule bruyante.

Il s'avança plus encore, après avoir fait signe à Germain de se rapprocher.

Celte fois, il entendit nettement ce couplet, chanté par les danseurs :

Pompi, Pompa, Pompadour Nous a joué plus d'un tour ; Mais à la broche le diable La mettra, puis sur sa tabla

Découpera

Et croquera Pompadouri, Poœpadoura.

Lucien ne connaissait pas plus cette chanson, qui courait alors tout Paris, que celle qui en avait fourni le sujet.

Il ne s'expliqua ni ce qu'elle signifiait, ni à qui elle s'adressait. Il ne vit qu'une chose: une femme sans défense, que torturaient des marchandes de la halle et des portefaix.

— Holà! cria-t-il. Rangez-vous, coquins! Faitez-moi place!

Au bruit de cette voix sonore, qui inteiTompait brusquement la danse et la elifUison, la foule se retourna ; mais elle ne se rangea pas.

La femme qui se trouvait enfermée dans le cercFe évidemment hostile qui Tentcurait, avait relevé la tête, elle aussi.

Elle aperçut l'oflicier et tendit vers lui ses marns suppliantes.

Lucien n'hésita plus. Il tira son épée et se mit à frapper devant lui du plat de la lame — ce que voyant, Germain en fît autant.

En moins d'une minute, la foule s'écarta et livra passage aux deux soldats.

Un murmure de mécontentement s'éleva.

— Qu'est-ce que c'est? fît Lucien.

Puis s'adressant à Germain :

— Tiens-moi tout ce monde en respect, ordonna-t-il.

Germain se mit alors à faire cabrer et tournoyer sa monture, en exécutant avec son sabre un moulinet fulgurant,

— Et vous, dit Lucien aux laquais, que faites-vous des bâtons dont vous êtes armés? Allons, venlrebleu! chargez, chargez!

Encouragés par celle voix, les laquais se joignirent à Germain et se mirent à dauber à tour de bras sur tout ce qui se trouvait à leur portée, tandis que Lucien évoluail de son côté pour dégager la place.

Au bout de quelques secondes, sans qu'il y eût du sang versé, la foule, sur laquelle les horions commençaient à pleuvoir, se dispersa dans les rues adjacentes.

Lucien mit pied à terre et prit la main de la pauvre dame, qui avait toutes les peines du monde à se tenir sur ses jambes.

Jetant alors les yeux sur la magnifique chaise qui gisait à ses pieds, il s'aperçut qu'un des brancards était cassé.

— Allons, drôles, dit-il aux laquais, rattachez ce brancard sur-le-champ si vous voulez vous faire pardonner votre lâcheté.

Honteux et confus, ils exécutèrent Tordre que leur donnait le jeune officier-

En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, le brancard était consolidé avec des cordes, la chaise était debout et Lucien en ouvrait la portière d'une main, tandis que de l'autre il soutenait l'inconnue.

C'était une femme de quarante ans environ, mise avec un grand luxe, couverte de bijoux et habillée de splendides étoffes.

Elle n'était pas précisémentjolie, mais elle avait un visage gracieux et attrayant, malgré l'épouvante qui s'y reflétait encore.

Elle parvint pourtant à monter dans sa chaise et à remercier le lieutenant par un sourire affable.

— Oii faut-il vous conduire, madame? lui demanda Lucien.

— Mes gens le savent, monsieur, répondit-elle d'une voix tremblante,

— Du moins me permettrez-vous de vous accompagner jusqu'à voire hôtel ?

— Ah ! je ne demande pas mieux, fit-elle avec les signes de la plus grande terreur.

Lucien se remit en selle, vint seranger à la portière de droite, tandis qu6 Germain se plaçait à celle de gauche, et le cortège se mit en marche.

L'inconnue, renversée dans sa chaise, les yeux à demi fermés, mal remise de la violente émotion qu'elle venait d'éprouver, jetait cependant à la dérobée sur Lucien un regard admirateur et étonné.

— Il ne me connaît donc pas? se demandait-elle. Puis, après un instant de silence :

— Au fait, il n'en a que plus de mérite, murmura-t-elle. Le jeune officier ne savait pas où il allait.

Il fut très-surpris de voir la chaise s'arrêter au bout de quelques minutes à la porte des Tuileries, qui s'ouvrit toute grande pour la recevoir.

Au moment oîi elle allait y pénétrer, l'incoanue fît signe aux porteurs de «'arrêter.

Elle se pencha alors à la portière et, s'adressant à Lucien :

— Monsieur, lui dit-elle, je regrette d'être forcée de vous quitter si tôt, mais je ne me sens pas très-bien et je vous avoue qu'il me tarde de rentrer chez moi. Je tiens cependant à vous remercier moins sommairement que je ne le fais pour Tins- (ant du service que vous venez de me rendre. J'espère donc que vous daignerez me faire visite le plus tôt qu'il vous sera possible.

- Ce sera pour moi un grand honneur, madame, dit le jeune officier, mais de quel nom laudra-t-il me recommander?

— Vous demanderez M"'^ du llausset, répondit la grande dame. Seulement, je vous en préviens, je ne suis pas toujours à Paris. Je vais souvent à Versailles, quelquefois dans un de mes châteaux. Que cela ne vous effraie pas, A qui que ce soit que

VOUS demandiez M""^ du Hausset, on vous dira 'où elle se troive, pour peu que vous désiriez. la voir.

Lucien salua cérémonieusement et s'éloigna.

Une heure et demie plus tard il était à Versailles auprès de Montclavel.

Naturellement, il n'eut rien de plus pressé que de lui raconter l'histoire qui venait de lui arriver.

Le comte s'étonna.

— Comment' s'écria-t-il, M""* du Hausset en chaise à porteurs, escortée de six laquais galonnés! Ce n'est pas possible.

— Pourquoi pas?

— A moins, poursuivit le gentilhomme à demi-vorx, que la marquise ne lui ait prêté sa chaise pour faire une course urgente...

— Quelle marquise? fit Lucien interdit.

— Comment ! tu ne sais donc pas ce qu'est M™* du Hausset?

— Non.

— C'est la femme de chambre de M*"* de Pompadour.

— Ah! je m'explique alors ce refrain que j'entendais chanter autour d'elle! s'écria le lieutenant.

Et il se mit à fredonner :

Pompi, Pompa, Pompadour,.»

— Tiens! tu connais cette chanson-là? demanda Montclavel.

— Je n'en ai entendu qu'un couplet, fit dédaigneusement Lucien, et j'avoue que si les autres ne sont pas meilleurs, l'auteur ne s'est pas mis en frais.

— Assurément. Pourtant elle court les rues depuis une quinzaine de jours.

— Je ne lui en fais pas mon compliment.

— Ni moi non plus, fit Montclavel. Et maintenant vas-tu passer quelques jours auprès de moi?

— Peut-être.

— Ne serais-tu pas désireux, toi qui ne sais rien, qui ne connais rien, d'assister à un bal de la cour?

— Si vraiment, fit Lucien avec vivacité. Est-ce possible?

— Je l'espère.

— Et ce bal aura lieu... quand?

— Demain soir. Je vais aujourd'hui même demander pour toi une invitation à M. de Baranty, qui me la remettra, et nous irons ensemble.

— Bon, mais je n'ai pas apporté d'habits de rechange, je n'ai pas prévenu Papillon. Il m'attendra,

— Envoie Germain à Paris, dis-lui qu'il prévienne Papillon et qu'il t'apporte ton uniforme le plus neuf.

— Précisément, j*en ai un que je n'ai pas encore mis.

— Donc tout est pour le mieux. Fais paitir ton courrier sur-le-champ.

Lucien accepta. Germain se remit en route avec l'ordre d'avertir Papillon et de revenir le lendemain avec l'uniforme que son maître allait solennellement inaugurer.

La proposition de Montclavel souriait fort à Lucien.

En effet, jamais il n'avait mis le pied à la cour. En dehors du comte et des officiers de son régiment, il ne connaissait âme qui vive. Il se promettait donc un grand régal des yeux et sa curiosité était vivement excitée à la pensée des célébrités de toute sorte qui allaient défiler sous ses regards éblouis.

Le lendemain, il se prépara longuement à cette solennité.

A neuf heures du soir il était prêt.

Montclavel, qui l'attendait, ne fut pas maître d'un léger cri de surprise en te voyant paraître.

Lucien avait, en effet, fort bonne mine sous ce costume neuf, aux couleurs éclatantes, tout chamarré d'argent. Sa jambe fine et nerveuse se dessinait avec élégance dans le bas de soie blanc qui l'emprisonnait, et son pied, bien cambré, avait des proportions presque féminines dans le petit soulier à boucle d'argent dont il était chaussé.

Bras dessus, bras dessous, nos deux amis pénétrèrent dans les appartements de réception.

Lucien n'avait pas assez d'yeux pour contempler les magnificences auxquelles il avait été convié. L'éclat des lumières, la richesse éblouissante des costumes, les bijoux étincelants dont les femmes étaient couvertes, formaient devant lui un miroitement d'étincelles et produisaient sur son esprit une sorte d'enivrement.

Il n'avait plus bien conscience de ce qu'il voyait. Ce spectacle magique, tel qu'il n'en avait jamais rêvé de semblable, le plongeait dans une véritable extase.

Montclavel se gardait bien de troubler par aucun mot cette admiration muette, à laquelle il assistait en souriant.

Tout à coup, il sentit que Lucien tressaillait violemment.

Une femme, couverte de pierreries et entourée de courtisans empressés, s'avançait vers lui le sourire aux lèvres, la main tendue.

Lucien la regarda avec une surprise qu'il ne prit pas la peine de dissimuler.

— Madame du Flausset! s'écria-t-il en s'emparant de la main qu'elle lui tendait et qu'il baisa galamment.

Montclavel le poussa du coude,

— Mais non, lui dit-il à voix basse, tu te trompes, ce n'est pas...

— Laissez, laissez, monsieur le comte, lui dit la grande dame, à qui ce mouvement n'avait pas échappé. Je me réserve le plaisir de la surprise.

Alors s'adressant à Lucien :

— C'est la première fois que vous venez à la cour? lui demanda-t-elle.

— Oui, madame.

— Qui vous y a invité?

— C'est M. de Baranty, le grand veneur de Sa Majesté, qui a bien voulu donner pour moi à Montclavel...

— De sorte que vous ne connaissez personne ici ? reprit-elle»

— Personne, non, madame,

— Pas même le roi?

— Non, madame, si ce n'est pour en avoir vu le portrait.

— Alors, venez avec moi, dit-elle avec une joie enfantine, je vais vous présenter à tous nos plus grands personnages.

— Elle lui tendit la main et s'engagea avec lui dans les salons.

Lucien était fort étonné que M"* du Hausset qui, d'après ce que lui avait appris Montclavel, était une simple femme de chambre, eût ses entrées dans les appartements de réception.

Son étonnement devint de la stupéfaction quand il vit tous les courtisans se ranger devant elle avec empressement et s'incliner avec une politesse obséquieuse.

Ce n'était rien encore.

Ils venaient de pénétrer dans le grand salon, quand un gentilhomme, mis avec une richesse sans pareille et portant le grand cordon bleu, vint à lear rencontre et prit galamment la main de M""® du Hausset.

Lucien regarda ce gentilhomme en face.

Non, ce n'était pas possible ! Il se trompait. Ce n'était pas le roi !

Cependant ce personnage avait une grande ressemblance avec les portraits ^e Lucien avait vus. On s'écartait de lui avec respect; à mesure qu'il s'avançait, la foule des courtisans s'était inclinée, comme les épis d'un champ de blé au souffle de la brise.

— Eh ! arrivez donc, madame, dit-il en souriant. Voilà une éternité qu'on ne vous a vue !

— Une éternité qui se compose de deux jours, fit-elle observer.

— Deux siècles, madame, répliqua le gentilhomme. Puis, tout à coup, avisant le cavalfer qui l'accompagnait :

— Quel est donc ce jeune officier, madame? serait-il de vos parents?

— Non, il est de mes amis,

— Et il se nomme?

— Ma foi! j'a oublié de le lui demander.

— Comment!

— Oh ! c'est toute une histoire, sire.

— Une histoire! Venez vite me la raconter, marquise. Pour le coup, Lucien fut abasourdi. Sire! Marquise!

Quoi! ce personnage au grand cordon, à l'habit brodé de pierreries, c'était... Mais oui! Comment en avait-il douté? Il reconnaissait parfaitement à présent Sa Majesté.

Mais la marquise ! quelle marquise?

Lucien se rappela fort à propos ce que lui avait dit Montclavel.

M™^ du Hausset était la femme de chambre de la marquise de Pompadour,

Mais, en efiet! Ainsi qu'il l'avait pensé tout d'abord, il n'était pas possible, si distinguée d'ailleurs que pût être M""" du Hausset, qu'elle figurât si richement .parée dans les appartements du roL Les gentilshommes enrubannés qui l'entou-

raient ne se seraient pas écartés devant elle avec tant de courtoisie, n'auraient pas mendié ses sourires. Le roi, le roi surtout, ne se serait pas approché d'elle avec tant de vivacité, ne lui aurait pas témoigné tant de déférence, ne lui aurait pas adressé les paroles que Lucien avait surprises.

En outre, celte chanson que Lucien avait entendu chanter sur les quais, au bout du Pont-Neuf... Plus de doute ! la grand dame en faveur de qui il était intervenu si à propos, c'était la marquise de Pompadour elle-même.

Ne venait-elle pas de dire à Monclavel qu'elle se réservait la surprise de lui apprendre qui elle était?

Lucien comprit qu'il était dans une situation critique et que la moindre maladresse lui coûterait peut-être son avenir.

Il recouvra aussitôt son sang-froid.

Le roi avait entraîné la marquise vers un petit salon, tendu de gros damas bleu, dans lequel il avait l'habitude d'aller se reposer pendant les réceptions.

— Suivez-nous, monsieur, avait-il dit au jeune officier.

Lucien suivit hardiment, persuadé que son instinct lui avait fait deviner la vérité.

Arrivé à l'entrée du salon bleu, Louis XV fit signe aux courtisans de se tenir à l'écart.

Ils obéirent en jetant un regard d'envie sur l'obscur lieutenant qui était admis d'emblée à l'honneur de l'intimité royale.

— Quel est-il? se demandaient-ils entre eux, en s'interrogeant du regard. Mais personne ne le connaissait.

Montclavel seul aurait pu leur répondre, car il avait suivi de loin le groupe de gentilshommes qui faisaient escorte à Sa Majesté; mais il se fit un malin plaish* de ne point satisfaire la curiosité qu'ils manifestaient.

La marquise s'était assise sur le divan, le roi avait pris place auprès d'elle, Lucien se tenait debout.

— Eh bien ! voyons votre histoire, marquise, fit le roi.

3ime (Je Pompadour — car c'était bien elle et Lucien ne s'était pas tromj)é — allait commencer son récit, lorsqu'un nouveau personnage se montra à la porte du petit salon.

Il allait se retirer, voyant que Sa Majesté n'était pas seule, quand la marquise lui fit signe d'approcher.

— Restez donc, monsieur de Choiseul, lui dit-elle. Vous n'êtes pas de trop. Lucien s'inclina profondément devant le nouveau venu.

Si peu instruit qu'il fût de ce qui se passait à la cour, il n'ignorait pas que le duc de Choiseul était ministre des affaires étrangères et qu'il jouissait en ce moment d'une grande influence auprès du roi.

Le duc s'assit sur le ftiuteuil que Sa Majesté lui désigna d'un geste bienveillant.

— i^t maintenant je commence mon histoire, fit la marquise :

Hier j'étais allée chez ma brodeuse, pour y choisir quelques échantillons qu'elle m'avait proposés; je revenais aux Tuileries et j'avais dépassé l'entrée du Pont-Neuf, lorsque le brancard de ma chaise se brisa,

Je mis pied à terre. Mes gens se disposaient à réparer ce petit accident, quand les curieux, attirés par l'éclat de ma livrée ou la richesse de ma toilette bien plus que par le désir de nous venir en aide, formèrent autour de nous un cercle compact.

Parmi eux figuraient des femmes de la Halle et des porte-faix. En moins de cinq minutes, plus de deux cents personnes nous entouraient. Tout à coup j'entendis prononcer mon nom. Aussitôt un murmure menaçant se fit entendre.

J'appelai mes gens et je leur ordonnai de se rallier autour de moî. A peine avaient-ils exécuté cet ordre, qu'hommes et femmes se prirent par la main et se mirent à danser en rond, pendant qu'ils chantaient un horrible refrain auquel mon nom se trouvait mêlé.

J'essayai de franchir le cercle qui m'environnait; mais les dispositions hostiles dont ces misérables étaient animés me firent reculer d'épouvante.

Je ne savais plus à quel saint me vouer, je promenais autour de moi un regard éperdu, tandis que ce refrain impitoyable retentissait à mes oreilles, quand j'aperçus deux hommes à cheval, portant l'uniforme des carabiniers.

Je tendis vers eux mes mains suppliantes. Mais, sans attendre que je fisse appel à son courage, l'officier avait déjà tiré son épée et avait réussi à franchir le cercle d'ennemis qui se resserrait de plus eu plus menaçant autour de moi.

Grâce à quelques évolutions rapides, l'officier vint à bout de me dégager, ranima le courage de mes laquais, et parvint à mettre en fuite cette populace irritée.

J'étais plus morte que vive. Je demeurais presque évanouie dans les bras de mon sauveur, incapable de faire un mouvement, tant la frayeur avait paralysé mes forces !

Très-heureusement, l'officier n'avait pas perdu la tête. Il fît relever ma chaise, dans laquelle je pus enfin monter, et je regagnai les Tuileries sous la protection du hardi cavalier que le ciel m'avait envoyé.

Je m'étais aperçue qu'il ne me connaissait pas. Je ne voulus pas lui donner

mon nom, en l'engageant à venir me voir. Je me proposais de lui en ménager la

surprise le jour où je pourrais lui témoigner plus efficacement ma reconnaissance.

Le hasard m'a servie à souhait. Tout à l'heure, en arrivant ici, la première

figure qui ait attiré mes regards a été celle de mon sauveur.

Il se tenait à l'écart, à côté d'un de vos meillem^s officiers de vénerie, le jeune comte de Montclavel.

Je m'élançai vers l'officier. Il m'apprit qu'il ne connaissait personne à Versailles ; je résolus de lui en faire les honneurs.

Et voilà, sire, ajouta la marquise en finissant, comment vous m'avez rencontrée au bras du jeune héros que j'ai l'honneur de vous présenter.

Pendant ce court récit, Lucien, fort embarrassé de ces éloges, avait baissé la tête comme un coupable.

••- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le roi. — Lucien de Saint-Germain, sire

n tint l'ennemi en échec pendant pU;s d'une demi-heure. (Page lOG.)

— Vous servez dans les carabimersY

— Oui, Majesté.

— Mais il me semblait que notre régiment de carabiniers guarroyail en Allemagne? Est-il vrai, capitaine?

— Il est vrai, sire; mais Votre Majesté se trompe, fit observer Lucien, je ne suis pas capitaine...

— Le roi de France ne se trompe jamais, monsieur, répondit Louis avec bonté.

U"» Liv. 14

Capitaine! Les yeux de Lucien brillaient d'une joie folle.

— A présent, dit le roi, expliquez-moi comment il se fait que vous soyez & Versailles. Où se trouve votre régiment?

— En Hanovre, sire.

— Vous êtes donc en congé?

— Oui, Majesté, à la suite d'une blessure que j'ai reçue à la bataillo de Minden.

— De Minden ! fit le roi en rappelant ses souvenirs. Attendez donc... n'est-ce pas à Minden que, sous les ordres du prince de Condé, notre régiment de carabiniers a fait des prodiges de valeur?

— Je peux témoigner, en effet, qu'il s'est bien comporté, dit Lucien.

— Oh ! il a fait mieux que cela, interrompit le duc de Choiseul. J'en causais précisément hier avec le ministre de la guerre, à qui le prince a envoyé son rapport.

— Ah ! fit le roi. Et que disait ce rapport?

— Il signalait tout particulièrement à la bienveillance du ministre la cinquième compagnie de ce régiment, qui, la première, avait engagé l'action.

— Vous rappelez-vous, monsieur le duc, le nom de l'officier qui commandait cette compagnie?

— Parfaitement, sire. C'était M. de Laroche-Bertrand Seulement, il paraît que le malheureux capitaine a été tué dès le premier choc. Le lieutenant qui prit le commandement à sa place était un tout jeune homme, lequel, se mettant à la tête de sa compagnie, tint l'ennemi en échec pendant plus d'une demi-heure, avant que le reste de son régiment pût venir à son secours. Enfin, au moment où il couvrait la retraite de l'armée, il paraît que ce jeune héros fut grièvement blessé à son tour.

— Et le nom de ce lieutenant, vous le rappelez-vous également? demanda Sa Majesté.

— Non, sire, ou plutôt... pardon. Le jeune officier qui est devant vous n'a-t-il pas dit tout à l'heure qu'il se nommait de Saint-Germain?

— Oui, dit le roL

— Alors mes souvenirs sont bien exacts, à présent. C'est lui qui avait pris le commandement de la cinquième compagnie, lui que le prince de Condé recommandait à la sollicitude du ministre.

Lucien était à la torture. Il ne savait plus quelle contenance garder.

— Ainsi, dit le roi en se tournant vers lui, c'est vous, monsieur, qui êtes le héros de Minden ?

— M. le duc le prétend, sire..., balbutia Lucien; mais c'est être héros à bon marché <iue d'avoir fait consciencieusement son métier de soldat.

— Il est bon d'avoir de la modestie, monsieur, répondit Sa Majesté, mais il ne faut pas que ce soit à son détriment. Or, quand je vous ai nommé capitaine, c'était uniquement pour récompenser le service que vous aviez rendu à madame la marquise. Donc il me reste à vous décerner la récompense que le prince de Goîidé réclame en voire nom.

MONSEIGNEUR lOT

Alors le roi, s'adressant au duc de Choiseul :

— Veuillez, monsieur le minisire, lui dit-il, attacher vous-même sur la poitrine de ce jeune homme votre croix de Saint-Louis.

Le duc exécuta sur-le-champ l'ordre que Sa Majesté venait de lui donner.

— Vous voudrez bien, continua le roi, veiller à ce que le brevet en soit expédié demain à M. de Saint-Gei-main, en même temps que celui de capitaine.

Lucien sentait ses jambes se dérober sous lui. Incapable de prononcer un mot, il se laissa tomber à genoux et saisit la main du roi, sur laquelle il inclina son front brûlant.

— Relevez-vous, capitaine, dit Sa IMajesté, et apprenez-nous maintenant où en est votre blessure?

— Elle est fermée, sire. Je serais tout à fait rétabli et je solliciterais la faveur d'aller rejoindre mon régiment, si, à la suite d'une imprudence que j'ai commise, cette maudite blessure ne s'était rouverte il y a quinze jours.

— Et cette imprudence, quelle est-elle? Encore un acte de courage, sans doute ?

— D'humanité, sire, tout simplement, répondit l'officier.

— Bref, qu'a dit votre mcdefin ?

— Il prétend, sire, que j'ai besoin de trois mois de convalescence, mais j'espère...

— Nous n'avons pas à discuter les oracles de la Faculté, interrompit le roi. Prenez plulôt six mois que trois. Des hommes tels que vous sont précieux à conserver, monsieur.

A ces mots, il le congédia d'mi geste bienveillant.

Au moment où il allait s'éloigner. M'"*" de Pompadour l'ariôta.

— N'oubliez pas, capitaine, lui dit-elle, que je ne suis pas quitte envers vous. Je n'entre pour rien dans les récompenses que distribuent Sa Majesté ou ses ministres. Je reste donc voire obligée, et je vous prie de m'en faire souvenir, si la mémoire me faisait défaut.

Il s'inclina profondément.

Le duc s'approcha de lui.

— Chevalier, lui dit-il, veuillez me donner votre adresse, afin que je vous fasse expédier demain les brevets auxquels vous avez droit.

Lucien déchira une feuille de ses tablettes, sur laquelle il éciivit son nom et son adresse.

Alors, littéralement courbé sous le poids des honneurs, il sortit à reculons, en remerciant par un dernier salul et un dernier sourire.

Quand il quitta le salon bleu, Lucien était ivre de joie. Il lui semblait que le ruban couleur de feu auquel sa croix était suspendue lui brûlait la poilriue.

I^lontclavel, qui l'avait suivi, se trouvait au ])remier rang des genlilsliommes qui se tenaient à l'entrée du salon.

Sans rien entendre de ce qui se disait, il avait |)U suivre des yeux tout ce qoi sVtait passé. Il avait donc vu le duc de Choiseul délacher de sa boutonnière pour* l'attacher à celle du lieutenant la croix de Saint-Louis qu'il portail.

Moniclave! devina une partie de la vérité. C'était évidemment la récompense «lu rôle brillant que Lucien avait joué sur le champ de bataille de Minden. Aussi, dès (ju'il le vit paraître, il courut à lui les mains tendues.

— Chevalier, lui dit-il, permets-moi de te donner l'accolade, Et il l'embrassa sans façon aux yeux des courtisans étonnés. Ils se regardaient entre eux avec une sorte de consternation.

La croix de Saint-Louis à ce jeune homme! à cet enfant! Quel était-il? Qu'aait-il fait?

Pour le coup, Montclavel n'y tint plus. Pénétré de joie, tout autant que si la récompen,=e se fût réellement adressée à lui, il raconta à qui voulut l'entendre les prouesses que le chevalier de Saint-Germain avait accomplies.

En quelques minutes, le bruit s'en répandit de bouche en bouche, et, comme tout le monde avait remarqué la bienveillance qu'avaient témoignée au jeune officier le roi et la marquise de Pompadour, on se le montrait curieusement du regard en disant :

— C'est le héros de la bataille de Minden.

Lucien n'était pas remis des surprises qu'il avait éprouvées.

— Et dire que c'est à toi que je dois tous ces boi' lieurs ! s'écriait-il en serrant la main du comte.

— Comment, à moi? C'est à toi, bien à toi ! se défendit le gentilhomme.

— Non, car si je n'étais pas venu, grâce à toi, à ce bal de la cour, je n'aurais pas rencontré la marquise; elle ne m'aurait pas présenté au roi, et le duc de Choiseul, qui avait déjà oublié mon nom, ne leur aurait pas raconté l'épisode dont il parait que je suis définitivement le héros.

Il lui apprit alors que Sa Majesté l'avait nommé capitaine, en remplacement de M. La Roche-Bertrand.

— Bravo ! fit Montclavel. Dans dix ans, tu seras maréchal. Lucien ne put s'empêcher de rire.

Après avoir erré pendant une heure dans les salons, ils se retirèrent.

— C'est à présent, dit Montclavel en regagnant son logement, que tu pourrais épouser M"'' d'Eslourbel, si tu le voulais.

— Comment? fit Lucien. Tu penses toujours à Lina?

— Certes ! Aussi, quand l'envie t'en prendra, tu n'auras qu'un mot à dire pour que le mariage s'accomplisse.

— Bah ! nous avons le temps d'y penser, dit Lucien en haussant les épaules.

— Comme il te plaira, fil le gentilhomme avec un soupir. Elle est pourtant bien jolie, Lina...

Lucien le laissa dire. Il lui tardait que la nuit fût passée pour apprendre à Papillon les faveurs dont il avait été l'objet.

Aussi, le lendemain malin, il revint à Pai'is, où Montclavel promit de venir le rejoindre dans deux jours.

Quand Papillon vit entrer chez lui Lucien, sur la poitrine de qui brillait la croix de Sainl-Louis, il ne trouva pas un mot de félicilation à lui adresser.

Ce vieux soldat, qui savait mieux que personne combien était flatteuse la dis-

tinction que son fils avait reçue, rapprocha machinalement les deux talons, posa le petit doigt de la main gauche sur la couture de sa culotte et éleva la main droite, toute grande ouverte, à la hauteur de l'œil. Ce salut militaire arracha un sourire à Lucien.

— Embrassez-moi donc, lui dit-il, au lieu de me regarder ainsi. Papillon le prit dans ses bras. Il pleurait comme un enfant.

— Ludivine! Ludivine ! cria-t-il. Viens donc voir !

Ludivine accourut. Son mari lui montra, les larmes aux yeux, la croix qui brillait sur la poitrine de Lucien.

Elle joignit les mains avec une sorte d'admiration muette, comme si elle ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles.

A l'instant, elle alla raconter à tous ses locataires de quelle récompense son Mis avait été honoré par Sa Majesté.

M. Lionnay n'était pas encore sorti. Il descendit sur-le-champ avec Raymonde, pour féliciter le jeune officier sur une distinction qu'il méritait à tant de titres.

Lucien fut très-sensible à cette démarche toute spontanée.

— Et vous, demanda-t-il, avez-vous du nouveau ?

— Hélas! oui, monsieur. J'ai appris hier que les jésuites avaient envoyé tout spécialement à Paris un de leurs Pères les plus intelligents pour suivre le procès que je leur ai intenté.

Lucien laissa échapper un mouvement de surprise.

M. Lionnay s'en aperçut.

— Vous le saviez? demanda-t-il.

— Non, mais entre ce que vous m'apprenôz et oe dont j'ai été témoin il y a dix jours, je trouve une coïncidence singulière...

— Laquelle? demanda avidement le négociant.

— Ce nouveau personnage dont vous me parlez, l'avez-vous vu? demanda l'officier, sans répondre directement à la question qui lui était adressée.

— Je n'ai fait que l'entrevoir hiei- chez un membre du Parlement auquel je venais faire visite. Il en sortait au moment où j'y suis entré.

— Ah ! quel homme est-ce ?

— Je serais fort en peine de vous le dire. Je ne savais pas alors que cet homme fût mon ennemi. C'est la personne à qui je venais rendre visite qui me l'a appris.

— Attendez. Peut-être pom-rai-je venir en aide à vos souvenirs... N'est-ce pas un homme de quarante-cinq ans au plus, de taille moyenne, jeune encore de visage et d'allures, portant un costume de cavalier, tout de velom-s et de satin violet?

no MONSEIGNEUR

— Oui, c'est bien cela, lit M. Lionnay Irès-surpris.

— De magnifiques dentelles s'étalent sur sa poitiine et retombent sur ses mains blanches, continua Lucien. Enfin, au médius de la main di-oite...

— J'ai vu briller dans l'ombre un bijou de grande valeur, lit l'ancien banquier.

— Alors, plus de doute. C'est bien du même personnage qu'il s'agit. Ce bijou qui orne sa main droite est une bague épiscopale, composée d'une superbe améthyste entourée de diamants,

— C'est donc un évêque? demanda M. Lionnay.

— Evèque in parlibus de Silistrie, oui, monsieur. Or, vous savez aussi bien que moi ce que c'est qu'un évêque inpartibus infidelium...

— N'est-ce pas une sorte de coadjuteur?

— Précisément. C'est un évoque qui exerce les fonctions épiscopales et qui a droit à tous les honneurs attachés à cette dignité, quoiqu'il n'ait réellement d'autre juridiction (jue celle que lui donne sa qualité de vicaire général. Comme on ne peut pas nommer deux évêques pour un même siège ni ordonner un évêque sans église, ces prélats reçoivent le titi-e d'une des églises qui sont sous la puissance des infidèles, — ce qui leur fait donner le titre d'évêques in parlibus iiifidcUiim.

— Et cet homme fait probablement partie de la Compagnie de Jésus?

— C'est à peu près certain, car il m'a dit lui-même qu'il était envoyé de Rome à Paris « pour connaître tout spécialement d'une affaire litigieuse qui concerne la religion. »

— Mais comment l'avez-vous rencontré? Où avez-vous fait sa connaissance?

— A Livry, où je m'étais arrêté pour dîner avec Montclavel.

A ces mots, Lucien raconta à Puiymonde à la suite de quel incident burlesque il s'était trouvé en face de ce personnage. L'ancien négociant baissa la tête avec découragement.

— Et moi qui espérais que vous pourriez intercéder auprès de lui! soupira-t-il.

— Oh ! non, protesta vivement Lucien. Cet homme a produit sur moi une impression si soudaine, — si inexplicable, devrais-je dire, — que je ne serai certainement jamais son ami.

M. Lionnay et sa fille se regardèrent, consternés par cet aveu.

— Et pourtant, reprit Lucien avec une sorte de tristesse mélancolique, on dirait qu'il y a dans notre rencontre quelque chose de providentiel.

— Comment? demanda Kaymonde.

— Cet homme jetait sur moi un regard étrange, à la fois empreint d'étonnément, de défiance et presque de haine.

— En vérité !

— Ce regard était si obstiné, que Montclavel a fait la même remarque que moi.

— Vous vous étiez donc rencontrés déjà dans des circonstances pénibles?

— C'est ce que le comte a cru également, tout d'abord; mais il se trompait comme vous, mademoiselle. Avant la légère discussion qui s'est élevée entre nous et que je vous ai racontée, je n'avais jamais vu l'évêque de Silistrie.

— C'est bizarre !

MONSEIGNEUB 111

— D'autant plus bizarre que je me rappelle les paroles qu'il a prononcées en nous quittant...

— Quelles paroles?

— « Il est probable que nous ne nous rencontrerons jamais, a-t-il dit, car nous ne faisons pas notre salut par les mêmes voies, j Eh bien ! voilà, au contraire, que nous nous rencontrons, non plus en sim])les passants comme la première fois, mais en ennemis.

— Comment ! en ennemis? fit Ra\Tnonde un peu surprise.

— Sans doute, mademoiselle. Ne me sui.vje pas intéressé à votre cause? Ne vous ai-je pas promis de la servir par tous les moyens en mon pouvoir ? Cet homme ne devient-il pas par conséquent mon ennemi, du moment qu'il est le vôtre?

— Mais, monsieur, dit Raymonde avec vivacité, mon père n'entend pas plus que moi que vous vous engagiez dans la lutte inégale qu'il soutient contre les Jésuites.

— Je le sais, mademoiselle, mais si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je ne suis pas un indifférent. Quand je me trouve en présence de personnes dignes d'intérêt, qui défendent avec noblesse une cause juste par excellence contre des ennemis puissants et tyranniques, malgré moi, je prends parti pour le faible contre le fort, pour le juste contre l'injuste, pour le droit contre l'n bitraire. Je ne suis pas d'un caractère à assister froidement au combat et à CG.npter les coups. Mon cœur et ma raison m'entraînent, je les laisse parler...

A peine avait-il prononcé ces paroles, que Papillon lui apporta les deux brevets que M. de Choiseul avait promis de lui faire tenir.

— Vous le voyez, mademoiselle, continua-t-il en montrant ses parchemins, mon système ne m'a pas trop mal réussi jusqu'à présent. Enfiint de troupe d'abord, of icier de fortune ensuite, me voilà à vingt et un ans capitaine de cavalerie et chevalier de Saint-Louis ! Ce n'est pas de quoi me faire renoncer à des impulsions qui m'ont si heureusement servi.

— Sans doute, objecta Raymonde, mais il ne s'agit plus ici de choses intéressant votre carrière ou votre avancement. Il s'agit d'un procès qui menace de s'éterniser, et mon père ne permettra pas plus que moi...

— Ma fille a raison, fit M. Lionnay, nous ne souffrirons pas que...

— Et que voulez-vous donc que je fasse? interrompit Lucien. 3Ion médecin avait fixé à trois mois la durée de ma convalescence, et Sa 3Iajesté a prolongé mon congé de trois autres mois. Me voilà donc cloué à Paris pour six grands mois! Que ferai-je pendant ce temps? Me promener, boire, manger... mais le premier animal venu en fera autant. Pour moi, je ne saurais vivre sans but. Il faut à mon activité un aliment quelconque. Eh bien ! j'ai été assez heureux pour vous rendre un premier service, j'ai \)U. même vous être utile une seconde fois; laissez-moi persévérer dans le rôle que le hasard m'a départi.

— Cependant, monsieur, la reconnaissance humaine a des bornes, fit observer Raymonde. Il ne serait pas délicat à vous de nous rendre insolvables.

— Je ne vous demande rien, répliqua Lucien, pas même do me savoir gré

de ce que j'entreprends. Au contraire, c'est moi qui suis tenté de vous remercier de fournir à ma turbulence une occasion de s'employer.

— C'est par trop intervertir les rôles, protesta le vieux banquier. Encore une fois, merci, monsieur, mais, croyez-moi, restons-en là. Pour combattre nos ennemis, ni votre énergie ni la mienne n'obtiendront un résultat satisfaisant.

— Pourquoi ? demanda fièrement le capitaine.

— Parce que le bon droit et la justice ne suffisent pas à gagner la meilleure cause. Vous le voyez bien, puisque, depuis cinq ans que ce procès est entamé, il n'a encore abouti- à rien qu'à nous rendre pius pauvres et plus misérables que nous ne l'étions.

— Mais que faut-il donc pour triompher? fit Lucien un peu ébranlé.

— Il faudrait des protecteurs aussi puissants que le sont les Jésuites mêmes.

— Et qui vous dit que je n'en aie pas? fit le bouillant officier. Le roi ne m'a-t-il pas témoigné hier une bienveillance inespérée ?

— Sans doute.

— Ne puis-je pas solliciter une audience, lui exposer vos griefs et le prier d'en prendre ia défense?

— Hélas î monsieur. C'est précisément à la cour, auprès du roi, que nos ennemis ont le plus de partisans. Ignorez-vous donc que monseigneur le dauphin leur est entièrement dévoué ?

— Je l'ignorais, en effet; mais le dauphin n'est pas encore le ici.

— Assurément, mais sa naissance elle-même et les prérogatives qui y sont attachées ne le rendent pas moins très-redoutable. S'il était seul encore... ce ne serait rien. Mais il a autour de lui ses créatures qui, toutes, plus ou moins, jouissent d'une grosse influence. Et pourtant, je vous l'avouerai, puisque nous en sommes venus à parler à cœur ouvert, ce n'est pas là ce qui me fait trembler.

— Qu'est-ce donc?

— Vous me le demandez ! Ce qui m'effraie, c'est cette association occulte des Jésuites, dont les innombrables rameaux s'étendent si loin que, quand on est deux à causer, on se demande si ce n'est pas à un membre de cette société que Ton s'adresse.

Et comme Lucien laissait échapper un geste d'incrédulité :

— Ce n'est pas une fiction, croyez-moi, monsieur, poursuivit Lionnay. Ici même, je ne répondrais pas que les murs qui nous abritent n'aient pas des yeux pour nous voir, des oreilles pour nous entendre. Ils sont partout, vous dis-je, et là surtout où vous les soupçonnerez le moms de se trouver. Vous ne pouvez pas l'ignorer. Vous savez bien qu'ils ne reculent devant rien et que la Majesté d'un roi de France ne les intimide pas. Qui a donc armé le bras de Jacques Clément et celui de Ravaillac? Qui donc, désespérant de gagner Louis XV, a mis un couteau dans la main de Damiens? Il n'y a que quatre ans de cela, monsieur. Vous n'êtes pas si jeune, que vous ne puissiez vous en souvenir. Encore, si l'on n'avait à redouter que leur poignard, on pourrait peut-être s'en défendre, car leur haine D'est rien quand elle éclate, c'est leur sourire qui est un danger.

Henri IV, dont on pouvait reconnaître les traits, tombait frappé d'une flèche. (Page 119.)

— Eh tîen ! morbleu! c'est oe que nous verrons, fit Lucien. Si le roi ne suffit pas...

— Espérez-vous remonter jusqu'à Dieu ?

— Oh ! je n'irai pas si haut, dit Lucien en souriant finement.

Lucien avait prononcé ces paroles d'un ton mystérieux, dont ni M. Lionnay ni Raymonde ne cherchèrent à pénétrer le sens.

Demander des explications eût été en effet, de leur part, le comble de l'iadiscrétion.

Ils se retirèrent, après avoir félicité de nouveau leur jeune protecteur sur les distinctions flatteuses et méritées qu'il devait à son courage.

Ils s'imaginaient que Lucien, dans un élan de sympathie bien naturel à son âge, avait promis plus qu'il ne voulait et surtout qu'il ne pouvait tenir.

Seule, Raymonde conservait au fond du cœur une vague espérance et augurait bien de la chaleur avec laquelle le capitaine avait embrassé sa défense.

C'était également de son âge. L'espérance n'abandonne jamais un cœur de dixhuit ans.

Du reste, sans parler du jour où Lucien avait sauvé la pauvre enfant des flammes, les deux jeunes gens avaient eu le temps de se bien examiner et de se juger pendant les deux longues conversations qu'ils avaient eues.

Raymonde avait beaucoup gagné depuis quatre jours — c'est-à-dire depuis le

moment où la générosité de Lucien l'avait mise à l'abri de la faim et de la misère.

Elle ne travaillait pas moins que par le passé, car elle voulait faire durer le

pins longtemps possible les cinquante louis que son père avait lini par accepter;

mais elle n'avait plus la préoccupation du lendemain.

C'était beaucoup déjà. La nourriture substantielle, à laquelle M. Lionnay la condamna, acheva de la rétablir et amena, presque à vue d'œil, un changement radical dans le caractère et jusque sur les tniits de la jeune lille.

Elle avait en partie recouvré sa gaieté. Ses joues pâlies avaient repris leurs couleurs et ses yeux brillaient de tout l'éclat de la jeune.sse.

Lucien n'avait pu s'empêcher de remarquer cette métamorphose subite dont il était l'auteur, et il avait examiné Raymonde avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.

Certes, à la voii', personne ne se serait douté que cette enfant était originaii-e du Midi. Elle n'avait ni les traits accentués ni le teint chaud de sa race. Elle ressemblait plutôt à ces patriciennes de Venise, dont la beauté fut si hautement célébrée à l'époque de la Renaissance, — uniquement peut-être parce qu'elle était un contraste saisissant avec celle des autres Italiennes.

Raymonde, en effet, était blonde comme les blés que dorent les rayons du soleii couchant.

Sa magnifique chevelure, relevée sur le sommef de la tête, suivant la mode de l'époque, laissait voltiger autour de son front et de ses tempes une foule de Detites mèches rebelles et crêpelées qui les encadraient d'une auréole nuageuse. La lumière s'y jouait capricieusement et y jetait des reflets dorés du plus étonnant eflet.

Sous son front blanc, que terminaient deux sourcils bien arqués et beaucoup plus foncés que les cheveux, ses grands yeux bleus voilés de longs cils noirs, promenaient leur regard limpide et doux qu'une flamme énergique venait pnrfoi.s allumer de feux étranges.

son nez n'avait peut-être pas la rigidité des lignes de l'antique; il se relevait plus incorrectement qu'il n'aurait fallu pour se conformer aux lègles de lart;

[ONSEIGNEUR 1].^

mais il se terminait par deux narines roses, transparentes, mobiles, on pourrait presque dire spirituelles.

Quant à sa bouche, elle rachetait amplement les imperfections du nez. Jamais dessin plus pur, commissures plus fines, lèvres plus rouges n'étaient écloses sous le pinceau de Mignard ou de Boucher.

Son menton, gracieusement arrondi et légèrement proéminent, indiquait un caractère ferme et vigoureusement trempé.

Dès que le sourire déridait ses lèvres carminées, il creusait deux, fossettes provoquantes sur sa joue veloutée et découvrait ses dents de nacre dont elles faisaient ressortir Téclatante blancheur. Sous sa peau fine et satinée, irisée çà et là de petites veines bleuâtres, on voyait le sang courir. A la moindre émotion, cette peau se colorait d'un tendre incarnat, en même temps que les regards et que la physionomie même changeaient d'expression. Le col flex.ible était bien attaché sur deux épaules doucement arrondies. Le corsage, échancré discrètement, accentuait l'opulence d'une gorge ferme et bien placée, dont il permettait de découvrir la naissance.

La taille fine, souple et bien cambrée, se aessinait sans artifices au-dessus d'une hanche robuste, dont les contours moelleux révélaient la forme élégante.

Ses mains, petites, roses, effilées, dont le travail n'avait pas altéré la blancheur, témoignaient en faveur de la pureté de son origine, tout autant que son pied microscopique, chaussé d'un petit soulier mignon qui semblait ne l'emprisonner qu'à regret.

Aucune de ces perfections n'avait échappé à Lucien, sans compter une foule d'autres nuances qui défient l'analyse la plus abstraite et qui lui avaient permis de juger du caractère dé Raymonde, en même temps que de détailler les moindres richesses de son admirable beauté.

D'après ce que lui avait appris M. Lionnay, d'après ce qu'il avait vu lui-même, Lucien ne pouvait pas douter que la jeune fille ne fût une femme de tête et de cœur.

L'abnégation avec laquelle elle s'était mise au travail, la noblesse avec laquelle elle avait supporté la misère et la faim, dénotaient une âme vaillante, animée de sentimenis généreux, essentiellement vivante et douée d'un courage peu commun.

Malgré lui, il ne put s'empêcher d'établir une comparaison entre Raymonde et Lina.

Certes, M"= d'Estourbel était une fort belle personne, digne en tous points de l)rovoquer les désirs, de faire naître l'admiration; mais elle était un peu mélancolique, un peu triste même. Elle n'avait pas cette exhubérance de la jeunesse que l'on aime à rencontrer sur un visage de vingt ans.

Cela tenait peut-être à l'éducation qu'elle avait reçue, à l'isolement dans lequel elle vivait, à l'inlluence pernicieuse du vieil avare qui lui servait de tuteur; mais aux yeux de Lucien, Lina n'était qu'une beauté passive, incapable de ressentir ni d'inspirer de la passion.

Au contraire, Raymonde était la vie même. En elle, tout était mouvement, es- \ti'ii et volonté. Son regard, son sourire, ses moindres gestes reflétaient, comme

autant de miroirs, les impressions qu'elle recevait, sans lui rien ôter de ce charme pudique et essentiellement féminin, qui ajoutait une beauté de plus à toutes celles dont la nature prodigue l'avait -comblée.

Raymonde était femme, c'est-à-dire qu'elle était d'un tempérament à concevoir les idées les plus élevées, à faire exécuter les plus grandes prouesses, à inspirer les plus téméraires audaces, tout en restant douce, modeste, réservée, soumise, aimante et dévouée — en un mot, tout en restant femme.

Lucien était sous le charme. Il ne cherchait pas à s'y soustraire, ne se dissimulait pas la vérité. -

Pourquoi n'admirerait-on pas les belles œuvres qui sont sorties de la main du créateur comme on admire celles que le ciseau ou le pinceau ont imaginées?

Raymonde était partie depuis longtemps déjà et pourtant il la voyait encore, tBlle qu'elle venait de se révéler à lui. A travers les épaisses murailles, il la suivait d'J regard, pour retrouver sur ses lèvres le gracieux sourire qu'elle lui avait adressé en le quittant.

Il ne s'y était point mépris, à ce sourire. Ce n'était pas le [sourire banal qu'on prodigue à tout venant: c'était à la fois un sourire de remercîment et d'intelligence, un encouragement tacite à persévérer dans les intentions bienveillantes qu'il avait manifestées.

Assurément il n'y manquerait pas. II y était plus fermement résolu que jamais, maintenant qu'il savait à la conquête de quelle précieuse amitié il allait courir.

Peut-être serait-il demeuré plongé pendant longtemps encore dans ses réflexions, si l'on n'avait frappé timidement à la porte de la chambre.

— Entrez, dit-il.

A peine avait-il prononcé le mot, que Papillon passa la tête dans l'embrasure de la porte.

— Tu ne m'as donc pas entendu? demanda-t-il.

— Non,

— Voilà trois fois que je frappe.

— Eh bien ! que me voulez-vous?

— Comment ! ce que nous voulons ! Nous voulons te féliciter à notre tour des faveurs dont tu as été l'objet.

— Qui vous? fit Lucien avec un peu d'impatience.

— Moi d'abord, qui ai été tellement stupéfait en t'apercevant, que je n'ai pas trouvé un mot à dire quand tu es arrivé ; ensuite Ludivine, qui est plus fîère que Vénus elle-même si Jupiter avait décoré Mars à la barbe de Vulcain...

— Enfin qui?

— Un pauvre homme que tu n'aimes pas beaucoup, bien qu'il soit de mes amis et que ce soit une bonne bête, après tout...

— Ah ! vous voulez parler d'Hartmann ! dit Lucien, dont les sourcils se froncèrent.

— Là, qu'est-ce que je disais? fit Papillon. Rien que que le nom de ce pauvre diable te fait froncer les sourcils.

— C'est vrai. Je ne peux pas oublier que, sans lui, mon père et ma mère seraient peut-être encore de ce monde...

— Eh ! non, morbleu ! voilà ce qui te trompe, répliqua Papillon avec force. Hartmann n'est coupable que d'avoir livré l'hôtel de Libessac à un inconnu. Suppose qu'il ne l'eût pas fait. Que serait-il arrivé? Croi.s-tu que cet inconnu aurait pour cela renoncé à un projet qu'il mûrissait depuis si longtemps, qu'il avait préparé avec une si infernale habileté que rien ne lui avait échappé, pas même iejour et presque l'heure où tu allais venir au monde? Non, encore une fois non. La résistance d'Hartmann n'aurait rien empêché. Le misérable serait allé ailleurs, ou aurait exécuté d'une autre manière les crimes qu'il avait conçus.

Lucien ne répondit pas.

— Tu vois bien que tu es de mon avis, puisque tu ne trouves pas un mot à répliquer. Donc ne te montre pas trop sévère envers Hartmann. Tu sais qu'il a expié cruellement la faute qu'il a commise, qu'il a été chassé par la comtesse de Libessac, qu'il ne lui a pas été possible de retrouver une autre place, qu'enfin il serait mort de faim, s'il ne lui était arrivé fort à propos de son pays un petit héritage qui lui permet à peu près de vivre. Enfin, ce que tu ignores, c'est que le pauvre diable d'Helvétien se ferait pour toi hacher comme chair à pâté. Pourquoi? Je vais te le dire.

C'est que, comme toi, Hartmann a sur le cœur, depuis vingt et un ans, le souvenir de cette date fatale du 28 mai 1740, poursuivit Papillon.

Les mêmes raisons qui t'éloignent de lui le rapprochent de toi. Fût-ce au prix de sa vie, il voudrait racheter l'imprudence qu'il a commise. 11 n'est pas loin de se considérer comme le complice involontaire des assassinats qui ont ensanglanté l'hôtel de Libessac, et n'asj)ire qu'au moment où il pourra te restituer ton nom, ta fortune et le rang auquel la naissance te donne droit.

Lucien fit un mouvement d'épaules et sourit avec amertume.

— H y croit fermement, dit Papillon. Ni nos raisonnements, ni l'incrédulité que nous avons témoignée, que tu viens de manifester toi-même, n'ébranleront en lui cette conviction.

Plus que lui encore, sa femme, la pauvre Justine, était persuadée que ce jour luirait enfin, que Dieu ne laisserait pas éternellement ce crime impuni. Chère enfant... Elle ne le verra pas, ce beau jour... Elle est morte assiégée par cette idée fixe... n'exprimant qu'un regret : celui de ne plus pouvoir assister à ton triomphe, au châtiment du coupable...

Le vieux brigadier essuya une larme.

Lucien avait deviné la vérité. Bien souvent, mais jamais en présence de sa femme, Papillon lui avait parlé de Justine, et toujours avec le môme attendrissement. Donc, il avait eu pour elle un grand attachement, un amour profond peut-être...

Était-ce par fidélité pour ce souvenir qu'il demeurait l'ami du mari? C'est probable. Ensemble ils célébraient les vertus de la pauvre morte et lui payaient un juste tribut de larmes et de regrets.

— Allons, dit Lucien vaincu. Fais entrer ton ami Hartmann. Je te promets de Jui foire bon yisage.

Papillon ouvrit la porte. Sur un signe de lui, Ludivine et l'Helvétien pénétrèrent dans la chambre.

Hartmann n'avait pas changé depuis vingt et un ans. C'était toujours le même colosse, au regard placide, au visage impassible. Il était encore robuste, droit et vert comme un peuplier; seulement sa moustache et ses cheveux étaient devenus complètement blancs. Evidemment l'âge y était pour beaucoup moins que les remords et les regrets qu'il éprouvait.

Il s'avança humble et tremblant auprès de Lucien.

Si borné qu'il fût, le brave Helvétien avait remarqué que le jeune officier ne l'accueillait ordinairement qu'avec répugnance. Il ne s'en plaignait pas. Il n'était même pas loin de trouver cela tout naturel. Aussi espérait-il toujours se faii-e pardonner à force d'humilité le rôle inconscient qu'il avait joué dans le drame auquel Lucien avait miraculeusement survécu.

— Gabidaine... balbutia-t-il, ch'ai édé drés-heureux t'abbrendre que fous afiez^ édé nommé bar le roi jefalier en même temps que...

Il ne put pas achever la phrase compliquée dans laquelle il s'était engagé.

— Je vous remercie, mon ami, dit Lucien avec bonté. Je sais que vous partagez toutes les douleurs et toutes les joies de notre cher Papillon. Je suis donc trèssensible à la démarche que vous avez bien voulu faire auprès de moi. Si je suis heureux des distinctions que Sa Majesté a daigné m'accorder, c'est qu'elles sont, pour celui qui m'a arraché à une mort certaine, la plus douce récompense d& Tacte de dévouement et de charité qu'il a accompli.

— Ah ! c'est trop, Lucien, c'est trop ! balbutia inodestement Papillon.

— Non, ce n'est bas droq, fit Hartmann, c'est frai.

Après avoir patiemment écouté à nouveau les protestations des uns et des autres, Lucien sortit enfin et alla faire sur les quais, au grand air et au soleii, sa promenade habituelle.

Les paroles de 31. Lionnay se représentaient à sa mémoire. N'avait-il pas exagéré la puissance de ses ennemis? Ce qu'il avait dit était-il vrai ?

Sans doute, car il y avait dans l'air comme un état de malaise général dont se ressentaient toutes les classes de la société.

Bien souvent, le soir, assis sous la tente, les officiers du régiment de Lucien avaient exhalé des plaintes violentes, au sujet des tribulations dont leurs parents avaient été victimes.

Des querelles s'étaient élevées dans l'Eglise à l'occasion du formulaire et de la constitution. Dans certains cas les sacrements avaient été refusés; des discussions violentes avaient eu lieu entre le clergé et le barreau; des magistrats, des prêtres, des curés et des ecclésiastiques respectables avaient été exilés.

Quelle était la cause de ces tiraillements? Contre qui s'élevaient ces plaintes?

Contre les Jésuites.

C'était à leur insatiable ambition qu'on attribuait cette crise momentanée. Aussi avaient-ils soulevé contre eux de profonds ressentiments, et n'attendait-on que l'occasion de s'en venger.

Depuis longtemps on les accusait de sacrifier à leurs intérêts ceux de la religioa

MONSEIGNEUR ng

•dans les établissements qu'ils avaient fondés. Sous une apparence de propagande spirituelle, ils faisaient, en effet, un commerce immense, et réalisaient des béné fices considérables.

Grâce à for qui ruisselait entre leurs mains, ils étaient devenus les maîtres du monde, se faisaient des amis dans toutes les cours, avaient leurs créatures à Rome même, et gouvernaient ainsi la catholicité tout entière.

M. de La Valette, un de leurs pères les plus intelligents et les plus ardents, visiteur général et préfet apostolique de leurs missions, avait établi à la Martinique une véritable maison de commerce.

Les marchandises y affluaient, et tandis que ses vaisseaux, pesamment chargés, sillonnaient les mers, il avait fondé une banque publique, établi des comptoirs dans les lies voisines, et^ commandait à un personnel nombreux de commis et d'employés.

En France, à l'intérieur, ils exerçaient sans contrôle une autorité despotique, ne reculant pas devant la violence, encore moins devant les plus odieuses calomnies.

Depuis quelque temps, il n'était bruit que d'un tableau trouvé dans une de leurs églises, à Billon, en Auvergne.

« C'était, disent les chroniques, une mauvaise croûte, véritable dessus de porte d'auberge, qui remontait à peu près au temps de la Fronde, mais qui méritait une grande attention en i-aison du sujet que l'artiste avait si maladioilement traité.

« Celte peinture représentait un grand vaisseau, sur lequel on remarquait des ecclésiastiques, généraux d'ordres, cardinaux, évéques, abbés, moines de toutes robes. Sur la poupe du navire étaient écrits ces deux mots: Tijpus reUijionis.

« Un jésuite tenait la barre : c'était Saint Ignace, le fondateur de l'ordi'e; un autre, placé sur l'avant, paraissait observer la route. Le bâtiment voguait vers 1-e port du salut, laissant derrière lui le monde, ses pompes, ses vanités, ses scandales. Des barques de diverses formes entouraient le navire, portant des empereurs, des rois, des princes de l'Église qui s'ellorçaient d'aborder le vai-sseau.

« A beaucoup d'entre eux on tendait des amarres, tandis que plusieurs bateaux, «ignalcs hérétiques étaient repoussés avec violence. Du bâtiment, des ilèches étaient décochées contre ceux qui montaient les esijuifs. Henri IV, donl on pouvait reconnaître les traits, lombail frappé d'une de ces (lèches (1).

Enfin, on assurait que ce tableau n'était qu'une copie dont l'original était à Home.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on devisait beaucoup sur cette peinture, qui représentait si lidèlement l'image de la doctrine des jésuites. La gravure s'en était emparée; les estampes avaient été exposées partout et la foule se pressait pour les voir.

Pourtant, à côté de ce tableau, qui était presque un aveu, les Jésuites répan-

il) Chroniques de l'Œil-de Bœuf, tome 7, page COO (J. RoufiF, éditeur, 14, Cloître-Saint Honoré).

daient contre les ministres du roi les bruits les plus odieux et ne craignaient pas d'accuser la marquise de Pompadour du meurtre de Louis XV.

Tous ces faits étaient si parfaitement avérés, que les historiens les plus favorables aux Jésuites s'en sont faits l'écho.

Jusqu'ici Lucien n'avait entendu parler que très-vaguement de ces sourdes accusations. Le récit de M. Lionnay les lui avait rappelées. Il ne pouvait pas douter cette fois : ce n'était plus d'un vain bruit qu'il s'agissait, c'était d'un fait palpable, matériel, évident.

Cela n'était pas fait pour ébranler le courage de Lucien, mais c'était de quoi lui donner à réfléchir.

Après avoir erré pendant une heure à l'aventure, songeant aux événements qui se précipitaient autour de lui, il s'arrêta, résolu de s'arracher momentanément aux graves préoccupations qui l'assiégeaient.

— Tiens! se dit-il, si j'allais voir Biondetta! Depuis plus de quinze jours que je n'ai pas mis les pieds chez elle, elle doit me croire mort et enterré... Bah! autant aller là qu'ailleurs...

Comme on le voit, c'était sans entraînement qu'il obéissait à ce caprice.

Il se rendit chez la jeune femme, à la porte de laquelle il se présenta.

En l'apercevant, la soubrette poussa des cris de joie; puis elle introduisit Lucien dans le salon et courut prévenir sa maîtresse.

La jeune femme vint le rejoindre aussitôt dans un négligé ravissant.

C'était une blonde de vingt-trois ans au plus, gracieuse, piquante, à l'œil noir et langoureux, aux formes divines, nettement accusées sous le peignoir de mousseline transparent qui l'enveloppait.

— Toi ! s'écria-t-elle, c'est toi ! Je croyais que tu étais allé rejoindre ton régiment.

Lucien lui expliqua les motifs de sa longue absence. Sa blessure s'était rouverte... il avait été forcé de garder la chambre... il était allé passer huit jours chez Mon tel a vel...

Biondetta lui coupa la parole avec un baiser.

— Te voilà, c'est le principal, dit-elle en l'attirant auprès d'elle.

Alors seulement elle s'aperçut que Lucien portait les épaulettes de capitaine et la croix de Saint-Louis.

Nouvelles explications, interrompues par un nouveau baiser.

Bref, le raccommodement venait d'être scellé, quand la soubrette entra dans le salon comme l'ouragan.

— Madame! madame! dit-elle en étouffant le bruit de sa voix, c'est monseigneur !

— Vite, sauve-toi dans ma chambre, fit Biondetta en poussant Lucien dans la pièce voisine, dont elle referma précipitamment la porte.

Au même instant monseigneur entra.

C'était bien le même personnage que Lucien avait déjà vu dans l'auberge de Livry et que M. Lionnay lui avait signalé tout à l'heure. Il eiUra d'un pas délibéré et s'assit en face de Biondetta.

Ce fut en ce moment qu'arriva à Rome un abbé appelé le Père Savournin. (Page 120.J

— Eh bien, ma chère enfan. lui dit-il, les propositions que je vous ai lailes avant-hier vous conviennent-elles?

— Pas beaucoup, répondit franchement la jeune femme.

— Pourquoi?

— Parce que le métier que vous m'imposez n'est pas de mon goût.

— Le métier! Oh, ma toute belle, quel vilain mot vous employez là! Est-Il

le-"» Liv. 15

question de pareille chose entre nous? voyons, soyez raisonnable et perme^ezmoi de rétablir la vérité.

— Oh ! je me rappelle fort bien ce que vous m'avez dit, monseigneur.

— Eh bien, que vous ai-je dit?

— Vous m'avez offert une somme de mille livres par mois, à la condition que TOUS auriez ici vos entrées à toute heure de jour et de nuit, comme vous les aviez chez ma mère, et que je vous rapporterais fidèlement tout ce qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui fait chez moi.

— C'est bien cela.

— Et c'est précisément pourquoi je vous répondais: Ce métier-là n'est pas de mon goût.

— Mais où voyez-vous que ce soit un métier? vous demanderai-je encore une fois, répliqua vivement Monseigneur. Oui ou non, êtes-vous dans une position qui TOUS permette de vivre avec les modiques appointements que vous gagnez?

— Non, dit franchement Biondetta. Personne ne le sait mieux que vous.

— Je ne sais rien, fit mielleusement Monseigneur.

— Oh! pardon. Si ce que l'on m'a raconté est vrai...

— J'ignore ce que l'on vous a raconté, et je n'ai nul souci de l'apprendre; je constate avec vous ce fait dont vous êtes convenue : que vous avez besoin pour Tivre d'autres ressources que vos appointements de comédienne. Eh bien! ce qui vous est nécessaire, je vous ai offert généreusement de vous le donner aux conditions que vous venez d'énumérer. C'est donc un service que je vous demande en échange d'un service que je vous rends, pas autre chose.

— Mais dans quel but?

— Vous m'avez adressé déjà cette question, et je vous ai dit que je ne pouvais pas y répondre. Il ne faut pas non plus vous montrer trop exigeante, ma chère enfant, sans cela je retire les propositions que je vous ai faites, et tout est fiai.

— Cependant, est-il bon de savoir à quoi je m'engage...

— A rien de plus que ce qui a été stipulé entre noos. Je viens et je vais chez vous comme bon me semble, à l'heure qu'il me plaît ; vous me rendez compte de ce qui s'est passé en mon absence, et je m'en vais. Quant à des relations entre nous...

— Vous savez bien que c'est impossible, fit Biondetta avec un geste d'horrenr,

— Impossible... non pas absolument, répliqua Monseignem* en somiant; mais h cet égard, je n'insiste pas.

— Je le crois bien !

— Alors, répondez : Est-ce oui? Est-ce non?

— Eh bien !... dit la jeune femme avec hésitation... c'est oui.

— Donc, fit Monseigneur en tirant de sa poche une bourse pleine d'or, voici les mille livres du premier mois.

Biondetta prit la bourse et la posa sur la cheminée, sans même l'ouvrir. — Permettez-moi, Monseigneur, dit-elle en rougissant légèrement, de m*étonner un peu du marché que nous venons de conclure.

— En quoi ?

— Si Ton vous voit entrer ici à toute heure du jour et de la nuit, vous serez gravement compromis.

— Comment ?

— Dame!... un prélat chez une actrice de la Comédie-Italienne...

—' Oh! si ce n'est que cela qui vous préoccupe, n'en parlons pas, ma belle enfant. Vous savez bien que je ne .suis pas le seul à qui pareille aventure soit arrivée.

— Sans doute, mais votre habit..., votre caractère...

— N'ont rien à perdre en celte occasion par le temps où nous vivons. D'ailleurs, je sais à quoi je m'expose en agissant de la sorte. Cela ne regarde que Dieu et moi.

— Comme il vous plaira, dit la jeune femme.

— Maintenant, reprit Monseigneur, quelles sont les personnes que vous lecevez ici?

— Un peu de tout, répondit nonchalamment Biondetta... des gentilhommes... des gens de robe et de finance... des officiers du roi...

— Qui était auprès de vous lorsque je suis arrivé?

— Personne, Monseigneur, répondit-elle avec vivacité.

Mais, par un mouvement instinctif, elle jeta les yeux sur la poT*tede sa chambre, derrière laquelle avait disparu Lucien.

Subitement elle pâlit et rougit tour à tour avec un embarras visible.

Monseigneur,qui ne la perdait pas de vue, suivit la direction de son regard, remarqua son trouble et n'eut pas de peine à en comprendre la cause.

Par la fente de la porte, passait la basque d'un habit rouge à parements blea de roi.

Monseigneur ne put retenir un grand éclat de rire.

Au grand étonnement de Biondelta, il se leva, alla ouvrir la porte et ramena dans le salon le prisonnier qu'il venait de dégager.

Il s'arrêta alors, se tourna vers lui pour lui montrer un siège et tressaillit.

— Tiens! c'est vous, mon officier! s'écria-t-il.

Quoique un peu confus d'avoir été surpris dans une position si fausse, Lucien ne voulut pas montrer moins de liberté d'esprit que n'en affectait le prélat.

— L'évêque de Silistrie! s'écria-t-il à son tour.

— Asseyez-vous, monsieur, fit Monseigneur en lui désignant un fauteuil. Oh I reprit-il tout à coup, au moment où Lucien s'asseyait sans façon, mais vous aveï fait du chemin en quinze jours, mon ofiicier ! Il me semble, lorsque je vous ai rencontré, que vous n'aviez qu'une épaulette...

— C'est vrai, monsieur.

— Et même cette croix, de Saint-Louis...

— M'a été donnée hier par Sa Majesté.

— Par le ciel! je vous fais mon compliment, capitaine. Il faut que vous ayex rudement besogné pendant ces deux semaines pour avoir mérité un »i rapidft Avancement!

— Vous vous trompez, Monseigneur, je n'ai fait que me promener.

- .jmi^ -i

— Alors je ne comprends pas...

— Le roi m'a octroyé ces faveurs après avoir pris connaissance du rapport qu& M. le prince de Condé a adressé au ministre de la guerre à la suite de la bataille de Minden.

— Raison de plus pour que je vous fusse mes compliments, monsieur. Votre croix et votre épaulette n'en sont que plus noblement gagnées.

Biondetta n'avait d'abord trop su quelle contenance garder. Cependant, lorsqu'elle vit la conversation s'engager en des termes si courtois, elle se remit promptement.

— Je le crois bien! dit-elle. M. de Saint-Germain a été pendant trois mois à deux, doigts de la mort.

- — Vous vous connaissez depuis lomptemps sans doute? demanda négligemment le prélat.

— Non, Monseigneur, dit la jeune femme. Il n'y a pas plus de six semaines que le comte de Montclavel m'a présenté Lucien, et il y avait quinze jours que je ne l'avais vu quand vous l'avez surpris chez moi tout à l'heure.

— En ce cas, fit le prélat en se levant, vous devez avoir une foule de choses à vous dire. Je vous laisse, et je vous demande pardon d'avoir troublé votre tête-àtête.

A ces mots, il prit la main de Biondetta, qu'il baisa cavalièrement, salua le jeune capitaine avec beaucoup de grâce et se retira.

Lucien n'en revenait pas.

Pendant tout le temps qu'avait duré ce court entretien, il n'avait cessé d'observer Monseigneur et avait pu remarquer que, de son côté, celui-ci ne le quittait pas des yeux.

C'était bien le même regard persistant que le prélat avait jeté sur lui lorsque le h-asard les avait mis une première fois en face l'un de l'autre, à Livry.

Que signifiait décidément ce regard? Lucien n'y comprenait rien. Cela commençait à l'intriguer.

En effet, il y avait dans cette nouvelle rencontre une une bizarrerie bien capable de fixer son attention. Il était réellement étrange que deux hommes d'figes, de caractères, de métiers différents, se trouvassent si inopinément en présence à quelques jours d'intervalle.

Quel était donc cet évêque de Silistrie? Lucien l'avait quitté, persuadé qu'il ne le reverrait jamais. Il en était presque heui-eux, car l'impression que lui avait laissé ce personnage lui était désagréable. Et voilà que, le matin, M. Lionnayavai? évoqué ce souvenir déjà presque effacé. Et voilà que, le même jour, un caprice de la destinée jetait de nouveau sur ses pas, dans le boudoir d'une comédienne, ce ])rélat si peu soucieux de sa dignité !

Lucien ne .sut pas résister à la curiosité que lui inspirait définitivement cette personnalité mystérieuse.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il à la jeune femme. Cet homme esL-il votre amant?

— Ohl non, par exemple! s'écria-t-elle en frissonnant.

— De quel ton vous me dites cela, ma chère! On croirait vraiment que Monigneur vous fait peur.

— Je ne m'en défends pas.

— Pourquoi? Que vous a-t-il fait?

— Oh ! c'est toute une histoire...

— Ne voulez-vous pas me la raconter?

— Si vous y tenez, je le ferai, quoique ces souvenirs soient un peu amers...

— II faut bien faire quelque chose pour ses amis, dit Lucien en souriant.

— J'y consens, mais à une condition : c'est que vous ne répéterez à personne ce que je vais vous apprendre, fit Biondetta.

— Je vous le promets, ma belle.

— Il y a quinze ans de cela, dit tristement la jeune femme: mais, quoique je ne fusse qu'une enfant, je m'en souviens comme si c'était hier. J'habitais Florence avec ma mère, veuve d'un ancien officier de la maison de Savoie, fort dévote, héhis! et qui passait pour avoir une fortune assez importante. Elle n'avait pas trente ans à cette époque...

— Il y a dans la nature humaine des contrastes bien étonnants, commença Biondetta. Ainsi, je vous ai dit (jne ma mère était très-dévote; mais, pour rendre hommage à la vérité, je dois ajouter qu'elle était d'une vertu très-accessible.

Veuve à vingt-trois ans d'un officier sans fortune et qui ne lui laissait que les yeux pour pleurer, elle n'eut pas le courage de braver la misère et de se consacrer uniquement à l'éducation de Tenfant qui était née de ce mariage.

Elle était belle, spirituelle, instruite, douée d'un tempérament ardent : elle devint le point de mire de toutes les convoitises. Sa jeunesse parla plus haut que sa raison ; elle ne résista pas aux séductions dont elle était entourée. Sa maison devint bientôt le rendez-vous à la mode de tout ce qu'il y avait à Florence de gentilshommes riches et de beaux esprits.

C'était dans ce milieu qu'elle distribuait ses faveurs, avec assez de tact et d'3 retenue pour qu'elles eussent un certain prix.

Concilier cette vie galante avec les idées religieuses dont elle était imbue vous paraîtra difficile. Cependant, en Italie comme en Espagne, rien n'est plus commun que cette vie singulière, et personne ne songe à s'en étonner.

Ma mère allait donc très-régulièrement à la messe et à confesse, et d'autant plus souvent à confesse qu'elle avait plus de fautes à se faire pardonner.

Ce fut à ce moment qu'arriva à Rome mi abbé, qu'on appelait le père Savour-

nin, et qui revenait en France, après s'être sanctiflé par un long pèlerinage de cinq ans dans les pays qui furent le berceau du christianisme.

Ces hardis explorateurs n'étaient pas encore très-communs, m'a-t-on dit. Le père Savournin avait été très-favorablement accueilli à Rome. Le pape l'avait admis à sa table pour entendre le récit de ses intéressantes pérégrinations.

Quand il arriva à Florence, le bruit de cette faveur exceptionnelle et des innombrables aventures dont il avait été le héros l'avait déjà précédé.

Il fut admirablement reçu par le haut clergé d'abord, puis par les plus illustres familles,, et enfin il fut présenté à ma mère.

C'était un homme tout jeune encore, car il avait trente ans au plus. Bien fait de sa personne, élégant, beau diseur, portant l'habit de cavalier comme personne, il produisit une grande impression sur ma mère.

Il avait annoncé bien haut qu'il ne faisait que traverser Florence, où l'appelaient de graves intérêts. Il ne partit pas cependant et devint un des hôtes les plus assidus de notre maison.

Bien plus : ma mère ne vit plus que par ses yeux et s'abandonaa si complètement à lui, qu'il devint maître absolu dans notre maison.

Ce singulier amant, à la fois pétri de mysticisme et de lubricité, fît bientôt table rase de tous les galants qui lui portaient ombrage et réussit à faire le vide autour de nous.

Alors, usant de l'autorité despotique que la faiblesse de ma mère lui avait laissé prendre, il l'accapara si bien qu'elle devint entre ses mains l'instrument docile de ses moindres volontés.

Domestiques, chevaux, voitures, bijoux, furent congédiés et vendus. L'austérité la plus grande régna désormais au sein de cet intérieur où le grotesque le disputait au scandale, et ces amants d'un nouveau genre firent hautement pénitence pendant le jour des péchés qu'ils commettaient secrètement pendant la nuit.

Vous pensez bien, n'est-ce pas? que cette austérité n'était qu'un masque d'hypocrisie, à l'aide duquel ce pieux pèlerin masquait ses convoitises ambitieuses

Au bout d'un mois de cette vie pénible, ma mère tomba gravement malade

Qu'arriva-t-il alors? Que se passa-t-il entre ce prêtre renégat et cette pauvre moribonde? Personne ne le sait. Réussit-il à lui persuader que la fortune qu'elle avait acquise était d'origine impure et qu'elle se sanctifierait en passant par ses mains? C'est probable, car ma pauvre mère mourut au bout de quinze jours, ne laissant pas même dans cette maison, naguère peuplée de tant de souvenirs, la somme nécessaire pour se faire enterrer.

Le lendemain, le père Savournin partait pour la France.

J'avais huit ans, je vous l'ai dit. J'ignorais donc l'étendue de mon malheur. Recueillie par des voisins charitables, je fus élevée par eux avec beaucoup de soins et de désintéressement. Ce fut par eux qu'à mesure que j'avançais en âge je fus instruite des détails [que je viens de vous raconter.

Selon eux, ma mère devait avoir deux ou trois cent mille livres au moment où elle fit la connaissance du père Savournin. Selon eux, ce fut lui qui l'en dépouilla, sans pitié pour l'orpheline qu'ii vouait à la misère et à Tabandoii. En

vérité, je n'aurais pas eu trop à regretter la mort de ma pauvre mère, si j'avais pu vivre quelques années de plus auprès de ceux qui m'avaient adoptée.

Malheureusement la destinée voulait sans doute que, moi aussi, je fusse une en!anL perdue, car, au moment où je venais d'atteindre ma dix-huitième année, j'eus la douleur de perdre ceux- qui m'avaient tenu lieu de famille.

Que faire? Que devenir? J'étais sans asile et sans pain.

Le duc d'Aspremonte vit couler mes larmes et me proposa, pour me distraire, de faire en sa compagnie un long voyage. J'acceptai. Ce fut ainsi que j'arrivai à Paris et que j'entrai à la Comédie-Italienne, grâce aux leçons qu'il me fit donner

— Et ce père Savournin, dont vous parlez, c'est Monseigneur l'évêque de Silistrie? demanda Lucien.

— C'est lui.

— Comment l'avez-vous retrouvé?

— Il y a huit jours, je suivais à pied la rue des Moulins, escortée seulement de m^ femme de chambre, quand je le rencontrai. Quoique je ne l'eusse pas vu depuis quinze ans, je le reconnus aussitôt et je ne fus pas maîtresse d'un mouvement de frayeur, qui attira son attention.

A son tour, il m'examina.

— Biondetta! s'écria-t-il tout surpris.

Biondetta, c'était le nom famillier que l'on m'avait donné, lorsque j'étais enfant, à cause de la couleur de mes cheveux. Ce nom, je l'ai gardé, je le porte et je le porterai toujours, afin d'oublier, s'il est possible, un passé douloureux à tant de titres.

— Il est du reste fort gracieux, ce nom, fit observer Lucien.

— Donc, reprit la jeune femme, Monseigneur m'accompagna très-obligeamment jusqu'à ma porte et se montra fort empressé. Il me demanda la permission de venir me voir, prétendant qu'il s'intéressait beaucoup à mon sort. Je la lui accordai.

Le lendemain, en effet, il revint, m'interrogea longuement et je lui racontai de quelle façon j'étais venue à Paris.

Il m'offrit aussitôt ses services et me proposa de mettre à ma disposition une somme de mille livres par mois.

— Mille livres! s'écria Lucien que ce chiffre relativement considérable fit bondir.

— J'ai accepté, dit Biondetta.

— Et il n'est pas votre amant? demanda le jeune officier avec incrédulité.

— Et il ne le seita jamais, je vous en fais le serment î ajouta énergiquement la jeune femme.

— Mais, alors, dans quel but vous a-t-il offert une somme de cette importance ?

— Pour laisser croire à tout le monde que je suis sa maîtresse, pour avoir ici ses entrées à toute heure du jour et de la nuit.

— Voilà qui est étrange! dit Lucien. Comment!... Et pas d'autre condition?

— Pas d'auli-e, répondit Biondetta, eu rougissant légèrement.

— Alors, je n'y comprends rien, dit le capitaine.

Et, tout en prononçant ces dernières paroles, il jetait sur la jeune femme un regard soupçonneux. Évidemment, il ne croyait pas à un désintéressement si absolu de part et d'autre.

Biondetta supporta ce regard en comédienne habile qu'elle était.

Lucien n'insista pas. D'ores et déjà, il était à peu près édifié sur la moralité de ce personnage qu'on appelait Monseigneur.

Il prit congé de Biondetta et s'éloigna.

A peine était-il sorti depuis cinq minutes, que Monseigneur entra chez la jeune femme.

— Encore vous! s'écria-t-elle.

— Voilà un mot peu flatteur pour moi et dont il faudra vous défaire, ma bellfc enfant, lui dit-il.

— Oh ! dit Biondetta, entre nous, Monseigneur, c'est sans conséquence. Vous ne venez pas ici pour me faire la cour; vous savez que je ne puis vous aimer; donc, tenons-nous-en aux termes du marché que nous avons conclu. Que mo voulez-vous?

— Peu de chose pour le moment.

— Mais encore...

— Quel est ce jeune ofticier qui sort d'ici?

— C'est M. de Saint-Germain, capitaine aux carabiniers...

— Je le sais, mais quelle est sa famille ?

— Je l'ignore.

— Il n'est donc pas votre amant?

— Pas beaucoup.

— Bref, vous ne savez pas ni s'il a un père, une mère, ni où il est né...

— Oh ! pardon. Si c'est dans ce but que vous m'adressez toutes ces questions, je puis vous apprendre qu'il n'a ni père, ni mère, qu'il a été recueilli par le comte de Montclavel, élevé par lui, placé par lui avec le grade de sous-lieutenant dans le régiment où il sert aujourd'hui.

— Mais de quel pays est originaire la famille dont il porte le nom?

— Il ne me l'a pas dit.

— A-t-il de la fortune?

— Personnellement, rien. - .

— Cependant, puisqu'il est votre amant, vous devez avoir reçu de lui...

— Il est généreux, oui.

— Alors il a d'autres ressources que ses appointements de capitaine?

— Sans doute. Il touche dix mille francs par an d'une 'iame qu'il n'a jamais vue.

— Une de ses parentes, probablement?

— Non, une inconnue.

— Qui se nomme?

— Attendez donc... fit Biondetta en cherchant au fond de ses souvenii^. U m'a dit son nom pourtant... c'est une comtesse... Ah ! c'est M™* de Libessac!

Le carmo Elisée avait été arrêté au cabaret. (Page 130.)

Alon.seigneur devint livide en entendant prononcer ce nom

— Ev cette dame n'est pas sa parente? interrogea-t-il avidement.

— Je vous ai dit qu'il ne la connaissait pas, quMl ne l'avait jamais vue.

— Voilà qui est singulier! lit Monseigneur. Mais ii quel titre cette dame lui fournit-elle une si grosse pension ?

— Ah ! pour le coup, vous m'en demande/, iroj», dit Biondelta. Lucien ne me J'a jamais dit.

17""^Liv. 17

y» MONSËiaJHBUR

3m prélat se leTîi, en proie â une grande agitation.

— Je le saurai, moi, dit-il à voix basse.

Le prélat sortit, visiblement préoccupé de ce qu'il venait d'api)rendre.

Bien certainement bon nombre de nos lecteurs se refuseront à croire-qu'un prince de l'Eglise s'affichât si publiquement et si gratuitement en apparence chex «sae actrice de la Comédie-Italienne.

: Eu parcourant les mémoires du temps, il nous est heureusement facile de imilLiplier les exemples de ces scandales.

Commençons par l'évoque de Lavaur, qui s'était épris d'une si belle passion pour une marchande de fraises de la halle, qu'il tomba gravement malade, et que te médecin Quesnay ne lui faisait pas moins de trois visites par jour.

L'Sarchevèque de Sens était un des commensaux les plus assidus de la Clairon; leur liaison était si connue que Hllustre comédienne recevait parfois les placeLs destinés à son auguste amant.

Le prince de Rohan, coadjuteurde Strasbourg, vendait ses terres pour payer les dettes de sa maîtresse, Mme de Fleury.

L'évéque de Senlis était au mieux avec la comtesse de Saint-Romain.

M. de Lescar, évéque de Pau, était en relations intimes avec la femme d'un eonseiller au Parlement de cette ville.

Le carme Elisée, en sortant de chez la (ille Leroy, avait été arrêté au cabaret, oôil s'enivrait en compagnie de cette fille et du cocher de M. de Brionne.

En même temps que deux disciples de Suint-François étaient surpris chez la \larin, un autre IVanciscain, le P. Jean-Baptiste, était surpris à son tour dans une aiaison de la rue Froinenleau, avec deux filles qui avaient revêtu, comme lui, le ■costume un peu primitif d'Adam et d'Eve.

Enfin, plus récemment encore, le scandale des amours du cardinal de Bernis •vec ftlarie-Élisabelh de France, fille du roi, était le sujet de toutes les converaft Lions.

Depuis sa disgrâce, le pauvre exilé s'était retiré à Versailles dans un délicieux petit ermitage qu'il s'était fait construire. C'était là que l'amour allait le consoler k nuit des déboires de la politique.

On le voit, ce ne sont pas les exemples qui manquent, et il serait aisé de les multiplier à l'infini.

L'évéque de Siiisine n avait aucune raison pour ne pas suivre la voie que d'illustres prédécesseurs lui avaient tracée. D'ailleurs, cette liai.son était pour lui un moyen bien plus qu'une intrigue réelle.

ufr, *b moyen n'était pas mauvais, à en juger par les résultats qu'il avait donnés et par l'agitation que le prélat montrait en quittant le boudoir de Biondetta.

Il connaissait M'"" de Libessac. Elle lui avait été présentée à Rome, lors d'un foyage qu'elle y avait fait récemment pour aller porter au pape le fruit de ses économies.

Monseigneur, ou plutôt le père Savournin, savait que la comtesse habitait aux Moulineaux un fort beau château, entoui'é de bois et qui dominait toute îa vallée ûh là Seine.

Sans perdre un instant, il fît atteler sa chaise de poste et se dirigea vers Rouen.

Trois jours après, il arrivait au château de Ki comtesse.

Le prélat ne connaissait pas encore cet admirable pays. Aussi demeunv-i-il, pour ainsi dire en extase devant le magnifique paysage qui se déroulait à ses }eu\.

Situé sur une hauteur dont les pentes abruptes formaient une sorte de gigantesque muraille, le chcâteau se trouvait à Textrêmilé de la forôl de la Londe.

Devant lui, s'étendaient à perte de vue les champs et les prairies de la valtàe plantureuse, au fond de laquelle la Seine dessinait, comme un large ruban d'argent, ses capricieuses sinuosités.

En face, on distinguait derrière une colline la flèche de la cathédrale de Rouen ; à gauche, le petit village de la Bouille, dont les maisons semblaient baigner dvm les eaux du fleuve majestueux; à droite, cachée dans un repli de terrain, ou apercevait la ville d'Elbeuf, puis la forêt des Essarts et, plus loin encore, la forêt de Joumard, qui formaient un cadre d'opulente verdure à ce splendide tableau.

Après avoir accordé un coup d'œil rapide à ces magnificences. Monseigneur pénétra dans le châleau et se fit annoncer chez M"'= de Libessac.

La comtesse avait aujourd'hui quarante-quatre ans. C'était une femme grande et belle encore, quoi qu'un peu maigre, vêtue de noir, et dont les cheveux coi»mpnçaient à grisonner.

Depuis l'accident funeste qui l'avait rendue veuve, elle n'avait pas cessé d« porter le deuil et avait abandonné Paris pour se confiner dans ses terres.

Cette retraite avait d'abord fait grand bruit. Elle avait semblé plus qn'ext^ao^ dinaire à la coar, où l'on ne se piquait guère de fidélité e.nvers les vivaats. et bien moins encore envers les morts.

Certains sceptiques avaient parié même que la jeune et belle comtesse ne farderait pas à revenir et à se remarier.

Elle donna un démenti formel à ces prophéties et conserva le culte ds ta mort. Enfermée dans son châleau, seule, .sans occupation, cette jeune femme, dont la vie avait été si vite brisée, se consacra au soulagement des misères dont elle était entourée.

Le rôle était noble et beau. Il était malheureusement difficile de le soutenir, .sans nouer quelques relations avec les prêires et prélats d'alentour.

M""" de Libessac leur ouvrit les portes de son château, en fit ses conseillers les plus intimes, et, de ce moment, devint leur proie.

Comme elle était excessivement riche et ne parvenait pas à dépenser la total! Je de ses revenus, malgré l'inépuisable charité dont elle faisait preuve, ces spéci'bleurs avides enrichirent d'abord leurs églises à ses dépens, et plaidèrent ensuite la cause du denier de Saint-Pieri'e.

Faible, comme le sont en général toutes les femmes, elle se laissa bientôt dominer par eux, et devint, suivant l'expression dont ils se servaient pour h flatter, un des piliers de la religion.

Vouée désormais tout entière aux pratiques dévotieuses, elle entreprit de fair? le voyage de Home, et d'aller y cherclier les indulgences dont on avait ben-^ s:; crédule naïveté.

Eiiti uni va, leâ mains pleines d'or; elle lut reçue à bras ouverls, i'oui" elle, ou puisa largement (Inns le trésor peu coûteux des indulgences; on lui en accori'ii pour la vie, pour la mort, pour l'éternité; pour elle, pour ses amis, pour ses coiinaissances.

Tant de générosité la toucha. Après avoir passé à Rome un hiver entier, elle revint aux 3Ioulineaux, persuadée qu'elle était mille fois plus sainte ci plus méritante qu'à l'époque où elle s'en allait par la neige, la pluie, les tempêtes, porter fon aumône aux malheui'eux que la maladie ou la misère avaient réduits au désespoir.

C'était pendant l'hiver de 1759 qu'elle avait fait copieux pèlerinage, et c'était à cette époque qu'on lui avait présenté le P. Savournin, lequel sollicitait en ce moment auprès du pape le titre d'évêque m portibus d'une des villes infidèles qu'il avait visitées jadis.

M"'" de Libessac n'avait eu avec lui que de sommaires relations. On lui avait donné le P. Savourain comme une des illustrations de l'ordre des Jésuites, trèsriche par lui-même et, par conséquent, en voie de parvenir aux plus hautes dignités.

Quand son laquais lui annonça Mgr l'évêque de Silistrie, elle fut un peu surprise, car elle ne connaissait pas ce personnage.

Cependant elle ne pouvait pas refuser sa porte à un prélat de cette importance. Elle donna l'ordre qu'il fût introduit.

Elle ne fut qu'à moitié surprise quand elle reconnut le P. Savournin.

— Mes compliments. Monseigneur, lui dit-elle. On ne m'avait pas trompée quand •n m'avait annoncé que l'Église vous réservait ses faveurs les plus enviées.

— En effet, madame la comtesse, je n'ai pas à me plaindre de la destinée. J'ai obtenu de notre saint-père le litre que j'ambitionnais; le hasard m'a donné une fortune sur laquelle je ne comptais pas ; mes supérieurs me témoignent une extrême bienveillance ; je suis au mieux avec notre général ; j'espère donc que l'avenir me réserve encore d'autres surprises.

— Mais par quel hasard êtes-vous dans ce pays perdu?

— Je vais vous le dire, madame, car ce n'est point le hasard qui m'a conduit auprès de vous.

— Qu'est-ce donc?

— Le désir d'obtenir quelques renseignements relatifs à une atïaire dont^ le général m'a spécialement chargé.

— Parlez, je suis à vos ordres, Monseigneui*.

— Dans cette affaire, très-indirectement, il est vrai, se trouve impliqué un jeune officier du roi, nommé Lucien de Saint-Germain.

— Ah ! fit curieusement la comtesse. De quelle affaire s'agit-il donc?

— D'un procès que notre compagnie soutient contre les frères Lionnay et GuulTre, anciens banquiers à iMarseille.

— Bien, mais en quoi ce procès concerne-t-il ce jeune officier?

— En rien personnellement, madame, je vous l'ai dit. Seulement j'ai appris dernièrement que M. André Lionnay, lequel poursuit contre nous ce procès

devant le Parlement de Paris, demeure chez un nommé Louis Oebrau, qu'on m'a (lit être le père de Lucien. Or, je voudrais savoir si ce gentilhomme est de no» amis ou de nos ennemis,

— Ni l'un ni l'autre, je pense. Ce brave jeune homme n'est à Paris que depui* six semaines et n'y est venu que pour se guérir d'une horrible blessure qu'il ;* reçue en Allemagne. ;Tels sont, du moins, les renseignements que m'a transmis mon intendant.

— Il a dit vrai, madame. Il aurait pu ajouter même qu'il y a cinq jours, M. de Saint-Ga^main a été nommé capiuiine et chevalier de Saint-Louis par Sa Majesté à la suite de ce glorieux fait d'armes.

— Vraiment? fit la comtesse dont le regard brilla d'un éclair de joie.

— Oui, madame.

— Qui vous la dit?

— Lui-même, madame, car j'ai eu le plaisir de le rencontrer il y a quatre jours chez un de nos amis communs.

— Eh bien ! Monseigneur, vous ne pouviez pas m'apprendre une nouvelle qui me fit plus grand plaisir, dit vivement M""^ de Libessac.

— J'en suis véritablement heureux, madame; cependant voulez-vous me permettre de vous faire part des étonnements qu'ont provoqués en moi les premiers renseignements qui m'ont été fournis sur le compte de ce gentilhomme?

— Faites, Monseigneur, fit la comtesse en souriant.

— Et comment se fait-il d'abord que ce Louis Debrau soit le père de M. de Saint-Germain? Il y a entre ces deux noms une contradiction frappante, n'est-il pas vrai? Ensuite, si ce qu'il m'a affii-mé est exact, comment ne vousa-t-il jamais vue, vous qui vous intéressez si vivement à lui et qui lui servez une si gros^^o pension ?

M°" de Libessac avait certainement prévu toutes ces questions, car, loin dé s'en montrer embarrassée, elle continuait à sourire d'un air confiant.

— Je vais vous répondre, Monseigneur, dit-elle, et les révélations »iue vous allez entendre vous démontreront combien est inoffensif, et intéressant môme, celui dont vous avez pris si malencontreusement ombrage : Lucien de Saint- Germain est un enfant trouvé.

— Que dites-vous ? s'écria le prélat. Un enfant trouvé, lui ! Avec un père commti Debrau, une marraine bienfaisante comme vous !

— Oui, Monseigneur, ou plutôt non, c'est encore mieux qu'un enfant trouvé, c'est un Moïse...

— Sauvé des eaux? ajouta le père Savournin en riant.

— Non, sauvé de la terre, répondit M""" de Libessac.

Le rire se figea sur les lèvres de Monseigneur et son visage devint inquiet et soupçonneux. La comtesse s'en aperçut; mais se méprit à la signification de ce mouvement involontaire.

— Vous croyez que je plaisante? dit-elle. Je vous assure pourtant que c'est l'exacte vérité.

— Alors, madame, permettez-moi d'insistor pour connaître cette histoire ; elle est faite pour piquer la curiosité.

— J'en conviens, Monseigneur, car c'est par un véritable miracle que cet enfant a survécu à son père et à sa mère.

— Oh ! mais vous m'effrayez, dit le prélat dont le visage pâlissait, en effet, à chaque mot que prononçait la comtesse.

— Il y a bien de quoi! fit-elle en secouant gravement la tête.

— Eh bien ! voyons... je vous écoute, dit le père Savournin qui s'efforçait inutilement de demeurer impassible.

— Il y a bientôt vingt et un ans de cela, reprit M""" de Libessac, le 28 mai 1740, un jeune homme, vêtu d'un costume d'abbé, se ])résenla chez le suisse d'un hôtel que je possède à Paris, au bout de la rue Saint-Dominique-Sain t-Gei'main, et, moyennant une somme de vingt-cinq louis, obtint de la stupidité de cet Helvélien qu'il lui abandonnât pour quarante-huit heures la jouissance de cet liôlel.

€ Que se passa-t-il? L'enquête qui fut faite à celte époque par le lieutenant de police ne put le constater que très-imparfailement.

« On supposa pourtant que ce soi-disant abbé avait attiré dans cette maison un homme et une femme, jeunes tous les deux, pour les y assassiner. Était-ce une vengeance qu'il exereait? Voulait-il simplement supprimer des êtres qui s'opposaient à ses projets? ^'agit-il enfin que par un sentiment de basse cupidité? Il a été impossible de l'établir. »

A mesure que la comtesse résumait les premières phases de ce récit dramatique, l'évéque avait tout doucement fait manœuvrer son fauteuil, de façon à tourner complètement le dos à la lumière.

Plongé dans l'ombre que projetaient les draperies épaisses, il s'était renver.^é sur son siège et paraissait écouter avec la plus profonde attention. . « — Lorsque mon suisse revint prendre possession de l'hôtel, continua M " de Libessac, il trouva dans ma chambre et dans le petit salon qui y était conligu deux cadavres : ceux de l'homme et de la jeune femme dont je vous parlais tout à l'heure.

« On fit appeler le lieutenant de police, qui procéda à une instruction minutieuse et reçut les dépositions de témoins. Un médecin fut appelé pour constater les décès, et ce médecin déclara que, dans la soirée du 28 mai, il avait été mandé dans l'hôtel pour^y procéder à l'accouchement de la jeune femme dont on lui représentait le, cadavre,

f Ce fut un étonnement général. Nulle part on ne trouvait les traces de cet accouchement. Néanmoins on prit acte de cette déclaration. On allait clore l'enquête, lorsque survint un nouveau personnage, lequel vint confirmer les assertions du docteur.

t C'était un brigadier desgardes françaises, nommé Papillon, dont la déj)Csit'on souleva en partie le voile qui recouvrait ces mystérieux événements. Il était également venu dans la soirée du 28 mai, faire visite à mon suisse et à sa femme. Après avoir inutilement frappé à la poile cochère,etne recevant aucune réponse, il eut la curiosité de savoir s'il n'était pas arrivé malheur à ses amis.

« Il fit donc le tour de l'hôtel, escalada le mur qui donne sur les terrains vi gués dont les Invalides sont entourés et sauta dans le jardin. Il allait se dii-i^'^r vers la maison, lorsqu'il vit venir à lui un homme, tout de noir habillé, et portant dans ses bras un paquet blanc assez volumineux.

« Ne reconnaissant ni Hartmann ni sa femme, il se jeta dans un massif et observa.

t L'inconnu s'avança à dix pas de lui, s'arrêta devant un trou qu'il avait probablement creusé d'avance, y déposa le paquet qu'il avait apporté, le recouvrii de terre et s'éloigna.

« Or, Pai)illon avait cru entendre un vagissement d'enfant. Relevant vivement la terre encore fraîche, il mit à découvert, en effet, le corps d'un enfant, qu'il emporta à la caserne. Par un heureux hasard, la cantinière de son régiment avait mis au monde un fils quelque huit jours auparavant. Papillon lui confia son étrange trouvaille et l'enfant fut sauvé.

I Vous le voyez, Monseigneur, j'avais raison de vous le dire, cet enfant est un Moïse sauvé de la terre. »

— Oui... balbutia le prélat d'une voix légèrement a'térée, voilà qui est miraculeux! Mais, continua-t-il résolument, quelle analogie ya-t-il entre cette histoire et M. de Saint-Germain, entre Papillon et ce Debruu?

— Comment, vous n'avez pas deviné?

— Est-ce que ce Moïse c'est Lucien? demanda révôrjue avec une sorte de (fureur.

— Préci-sément?

— Et ce Debrau?

— Ce Debrau n'est autre que Tex-brigadier Papillon, qui a obtenu son congé et qui est rentré dans la vie civile sous le nom véritable qui lui appartient.

— Ah! fort bien. Et ce nom de Saint-Germain que porte voire protégé?....

— Lui vient de la rue dans laquelle s'est accompli le drame que je viens de vous raconter.

— Mais qui le lui a donné?

— Les officiers du régiment qui l'avaient adopté et dont le comte de Montclavel était le colonel.

— Ainsi, c'est un nom d'emprunt?

— Oui Gt non. Persuadé, d'après les résultats de l'enquôte, que Lucien était fils de gentilhomme, le comte a sollicité du roi pour son protégé des lettres patentes qui, suppléant à un acte de naissance régulier, confèrent à Lucien le nom de S;u ut-Germain.

— Je comprends, cette fois, dit Monseigneur.

— Quant à moi, poursuivit la comtesse, vous vous figurez aisément combien je fus émue lorsque j'a|ij)ris de quels terribles événemenls mon hôlel avait été le théâtre. Je chassai impitoyablement Hartmann, et je m'informai de ce qu'était devenu l'enfant.

• Malgré moi, je m'intéressais au sort de ce petit malheureux. Il me semblait,

puisque j'étais propriétaire de l'hôtel, que j'avais ma part de responsabilité dans U massacre auquel il avait survécu.

« Je sollicitai et j'obtins du comte de Montclavel la faveur de concourir aux. frais d'éducation de Lucien. Chaque fois que mon intendant faisait le voyage de Paris, il m'apportait des nouvelles du petit ressuscité.

I Aussi, je vous l'avoue, ce fut avec unejoie véritable que j'appris combien l'enfant était docile et s'instruisait facilement.

« Quand il eut atteint sa dix-huitième année, je reçus du comte de Montclavel une lettre dans laquelle il m'annonçait que Lucien allait embrasser la carrière des armes.

• J'espère, me disait-il, obtenir pour lui le brevet de sous-lieutenant dans les t carabiniers du roi. Mes officiers tiennent à lui fournir tout son équipement;

< mon fils entend lui donner mie paire de chevaux. Comme vous vous êtes « généreusement associée à l'acte de charité que nous avons accompli en com-

< mun, j'ai pensé que vous ne voudriez pas plus que nous demeurer étranger c au bien-être de notre futur oflicier. Or, ce qui nous est le plus nécessaire, à t nous autres soldats, en temps de campagne et en pays ennemi, c'est l'argent. « Voyez donc, madame la comtesse, si vous pouvez disposer en faveur de Lucien « d'une pension minime, que chacun de nous augmentera en proportion des res- « sources dont il dispose. •

a Sur-le-champ, reprit M""" de Libessac, je répondis au colonel que j'étais prèle à semr une pension de dix mille livres par an à notre protégé, et que je lui servirais cette pension, non-seulement ma vie durant, mais encore tant que Lucien vivrait.

« Je n'entends pas, ajoulais-je dans ma réponse, que M. de Saint-Germain se « cioil obligé envers moi par la reconnaissance, ni qu'il vienne troubler ma « reîcaite pom* m'adresser des remercîments inutiles. Je me fais un cas de cons- « cience de le dédommager du tort que je lui ai fait en servant pour ainsi dire « de complice à l'assassinat de ses parents. Ce n'est donc pas à un sentiment 0 de générosité que j'obéis, mais à un scrupule dont personne, pas même lui, ne « doit me savoir gré. •

« Malgré mes recommandations expresses, continua M™' de Libessac, je reçus de Lucien une lettre, que j'ai gardée, parce qu'elle est un chef-d'œuvre de goût et de délicatesse. Jamais âme plus naïve, plus émue, plus aimante, ne s'est révélée d'une manière plus touchante, en termes plus réservés et plus chaleureux à la fois. Aussi, je ne vous le cache pas, Monseigneur, depuis que j'ai reçu cette lettre de Lucien, je meurs du désir de le connaître. Je suis convaincue que c'est un esprit élevé, un cœur noble, une âme droite. Lorsqu'il est revenu d'Allemagne avec cette terrible blessure qui, parait-il, l'a mis à deux doigts de la m)rt, j'ai eu envie de faire le voyage de Paris rien que pour le voir. Savez-vous c i qui m'a arrêtée ? i — Non, madame, je ne vois pas...

~ C'est la crainte de paraître venir chercher les témoignages de reconnaissance que j'avais repoussés ; mais je suis heureuse d'apprendre que vous l'avez

Reste là! et au moindre cri d'alarme, accours le pistolet au poing. (Page 142.)

vu et qu'il a reçu la récompense due à son courage. Cela me prouve qu'il esl en voie de guérison et que raveriir lui apjyartient.

— Ainsi, dit Monseigneur, de sa naissance, de sa famille, il ne sait rien ?

— Absolument rien.

— L'enquête à laquelle s'est livré le lieutenant de police n'a donc lelevô aucune piste?

— Aucune, si ce n'est que l'assassin a quitté Paris dans la môme soirée du

IS-"* Liv 18

28 mai et s'est dirigé sur Étampes. Seulement, comme il avait près de trentehuit heures d'avance au moment où le crime a été découvert, on n'a pas essayé de le poursuivre.

— Et on n'a sur lui aucun renseignement?

— On n'en a qu'un, répondit la comtesse. Monseigneur tressaillit légèrement.

— Malheureusement, fit M"" de Libessac, ce renseignement est si vague qu'il est presque dérisoire. D'ailleurs, vingt et un ans se sont écoulés depuis celte époque; ces événements tragiques sont tombés dans l'oubli...

— Sans doute, mais ce renseignement... quel est-il ? interrompit curieusement le prélat.

— D'abord, fit la comtesse, on a le signalement de l'abbé et du domestique (lui l'acccmpagnait. Mais sont-ils bien exacts? N'y a-t-il pas lieu de supposer que â ^.sassia a revêtu ce costume pour inspirer plus d,e confiance et pour mieux dissimuler sa véritable identité?

— En effet, c'est plus que probable, dit Monseigneur avec empressement. .Mais alors qu'a -t-on relevé contre... le...

— Contre l'assassin? fit M""' de Libessac. Un fait qui a bien son importance, ou du moins qui en aurait eu beaucoup à celle époque si Ton était parvenu à saisir le coupable.

— Quel fait? quel fait? répéta coup sur coup le prélat avec impatience.

— On a conslalé sur les murs et sur les meubles du petit salon qui communique avec ma chambre Tempreinle d'une main s^ingiante. Ces empreintes £oal au nombre de six, mon inlendant s'en est assm'é, et se trouvent espacées sur les points les plus opposés de celle pièce élroite.

— C'est probablement une des viclimes, qui, en se déballant...

— On l'a cru tout d'abcrd, de môme qu'on avait cru également que l'homme s'était tué volonlairemenl.

— Ah ! on l'avait supposé...

— Oui. Sur la table devant laquelle le cadavre était placé, on avait trouvé un billet qui fit attribuer un instant la mort à un suicide, mais on reconnut presque aussitôt que c'é:ait une ruse grossière de l'assassin.

— Comment?

— A l'aide de ces empreintes que je vous ai signalées.

— Je ne comprends pas.

— C'est pourtant bien simple. Ces empreintes indi~uaienl bien clairement qu'une lutte avait eu lien dans le salon et que l'assassin ou las viclimes avaienl élé blessées à la main.

— Ce n'est pas une preuve évidente, fit observer Monseigneur; mais enfin on peut l'admettre à la rigueur.

— Or, continua îil'"'' de Libessac, on examina attentivement les cadavres: aucun d'eux n'était blessé à la main.

L'évéque se mordit les lèvres.

— Donc, conclut la comtesse, c'est l'assassin qui a été iaJessé dans la lutte, et l'on sait que c'est à la main droite.

Le i)ère Savournin mit précipitamment sa main droite dans la poche de son f.abil.

— Comment le sait-on? demanda-t-il.

— Par la disposition des doigts, répondit AI"* de Libcssac à qui cette question naïve fit relever subitement la tête.

— En effet, dit Monseigneur en ébauchant un sourire, il n'y a pas à s'y méprendre.

— On sait môme, ajouta la comtesse, que l'assassin a enveloppé sa main d'un linge fin, — d'un mouchoir, selon toute vraisemblance — car, principalement sur le chambranle de la porte qui donne dans la chambre, on voit dislinclement au milieu de la main les plis produits par l'étolTe qui s'était imbibée de sang.

— Vous l'avez-vu, madame?

- Non pas moi, fit-elle avec un geste d'horreur, mais mon intendant, qui s'est livrj dans l'hôtel aune perquisition minutieuse, et qui m'en a raconté les moin dres détails. On sait donc, vous dis-je, que l'assassin a été blessé transversalement à la main droite, à la paume de la main, et que la blessure était nécessairemonl très-profonde, pui-sque le sang qui s'en échappait avait traversé presque instantanément le tissu avec lequel on l'avait pansée.

— C'est habilement raisonné, dit le père Savournin d'un air contraint.

— Oh! à cet égard le doute n'est pas permis. iMalheureusement tous ces indices n'ont plus grande valeur aujourd'hui. Le coupable, assuré désormais de Timpunilé, savoure sans doute en pai.x^ les délices de sa vengeance ou dépense impudemment les revenus de la fortune qu'il s'est criminellement appropriée.

Ln prélat courba Fa tête et demeura un iuiita.t abimc d ins ses réllex-ons.

- Celle histoire. est horrible, dit-il enfin, mais, puisqu'il n'en reste rien que le souvenir, il vaut mieux la laisser dans l'oubli d'où je l'ai maladroitement lii'ée. - Car vous avez sans doute vendu voire hôtel?...

— .Du loul, je l'ai encore.

— Mais vous avez fait disparaître ces traces sanglantes?

— Pas davantage, i-épondilM'"'de Libessac' J'ai longlem|)s espéré que l'assassin serait découvert. Aussi ai-je voulu qu'on laissât tout en l'état pour servir aux confrontations judiciaires.

— De sorte qu'aujourd'hui encore ces traces existent? interrogea l'évèque.

— Aussi nettes que le jour ou le crime a été découve: t.

— C'est- pousser la prévoyance et le scrupule au-delà de ses dernières limites, fit Monseigneur en se levant. Il ne me reste donc plus, madame, qu'à vous demander pardon de vous avoir importunée. Si j'avais pu prévoir que ma visite réveillerait en vous de si cruels souvenirs, je me serais abslenu.

— Je l'aurais vivement regretté. Monseigneur.

— Vous êtes mille fois aimable, madame; mais c'est une raisonne plus pour que je m'excuse auprès de vous. La ii is3 oji donl je suis parliculièremenl chargé a une très- grande importance aux yeux de notre compagnie. Il est donc tout

aalurel que je cherche à approfondir tout ce qui s'y rattache, de près ou de loin. H. de Saint-Germain s'y trouvant très-indirectement mêlé, j'ai tenu à savoir au juste ce qu'il était.

— Je m'estime donc fort heureuse d'avoir pu dissiper les soujiçons qu'un zèle trop prévoyant vous avait fait concevoir, dit M""" de Libessac en se levant à son Jour.

— A ce point de vue-là seulement, je ne regrette pas de vous avoir déiangée, madame, répliqua Monseigneur. Soyez assurée que votre protégé n'a rien à redouter de moi ni des miens.

— J'y compte bien, dit la comtesseen s'indinanl humblement devant le prélat. Il allait s'éloigner.

— Ne me donnez- vous })oint votre maiji à baiser, Monseigneur? demanda M"* de Libessac en mettant un genou en terre.

— Non, non, fit vivement l'évêque.

— Quoi! vous me refusez cette faveur!

— Oui, madame. Je ne suis pas ici en lournée épiscopale, répondit Monseifiieur. D'ailleurs, vous êtes assez riche en indulgences de toutes sortes pour n'a- Toir pas besoin de la bénédiction d'un jiauvre pécheur comme moi.

Et, comme la comtesse se relevait, un peu étonnée :

— Il faut user des saintes choses, poursuivit-il, mais il ne faut pas en abuseï'. A ces mots, il salua précipitamment et sortit sans se retourner. Cinq minutes

après, il avait quitté le château et se dirigeait vers Paris. Le lendemain soir, il ftait fourbu, mais il était de retour.

— Non, ce n'est pas possible, se disait-il, ce n'est pas lui... Cependant, ce que îa'a raconté la comtesse... ce brigadier... cet enfant... A tout prix, il faut que je m'assure...

Le lendemain matin, après une nuit irès-agitée, il appela son valet de chambre.

— Bazile, lui dit-il, il me faut pour ce soir une échelle, une lanterne sourde, une f ioche et une pelle.

Bien, Monseigneur, fit le domestique un peu surpris. Poui- quelle heure?

Neuf heures du soir.

C'est convenu, Monseigneui-.

Tu m'accompagneras.

Je suis aux ordres de Monseigneur.

Et tu prendras tes pistolets.

Le laquais tressaillit; son visage se rembrunit. Ces mots « tu prendras tes pistolets » signifiaient clairement : Nous avons des dangers à courir. Or, Bazile était «n homme essentiellement paisible. L'apparence seule d'un danger lui donnait le Cdsson. Cependant il ne répliqua j)a.^. Monseigneur le congédia d'un geste.

— Fais entrer les agents que j'ai demandés, ordonna-t-il.

Trois ou quatre hommes à figure patibulaire, au regard faux, au sourire miciîeux, pénétrèrent dans le cabinet du prélat.

Avez- vous fait ce que je vous ai recommandé avajit de quitter Paris?

MONSEIGNEUR Ul

— Oui, Monseigneur. •

— Eli bien! ce Lucien de Saint-Germain.,.

— Est le fils adoptif de Louis Debrau, répondit celui qui commandait cette sinfrulière escouade. Il a été recueilli par lui, adopté par le régiment des gardesfrançaises dont le brigadier faisait partie...

— Bien, je sais le reste, interrompit Monseigneur kl les Lionnay, depuis quand les connait-il?

— Depuis trois semaine^ au plus. Il lésa sauvés, sans savoir qui ils étaieni, d'un incendie dans lequel ils allaient périr et, comme ils étaient sans asile, il les a conduits dans la maison de son père, oîi ils habitent au troisième étage un appartement meublé.

Le prélat parut respirer plus librement.

— Es-tu bien sûr de ce que tu avances ? demanda-t-il pourtant.

— C'est M"» Debrau, en personne, qui a donné tous ces renseignements à ma femme.

— Bien, fit encore Monseigneur; mais il faut redoubler de surveillance auj)rès de ce jeune officier. Plus (jue jamais, j'ai besoin de savoir tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait. Aussi, comme tu me parais avoir été mieux servi que tes camarades par les circonstances, c'est toi, Patouillot, que je charge de cette surveillance. Tu es le voisin, presque l'ami de Debrau: tu es à même mieux que personne de me renseigner. Au besoin, n'épargne ni ton temps ni ton argent.

— Ainsi, Monseigneur est content? demanda Patouillot,

— Très-content. Vos renseignements concordent parfaitement avec ceux (|iie j'ai pris de mon côté. Aussi je vais vous donner ce que je vous ai promis.

A ces mots. Monseigneur tira cinq louis de sa poche et les jeta sur la table.

— Deux i)Our toi, un pour chacun de tes camarades, dit-il à Patouillot. Celui-ci distribua sur-le-champ leur part à ses amis, qui s'éloignèrent sui' un

geste du prélat, en s'inclinant servilement devant Sa Grandeur.

Monseigneur sortit alors pour s'enquérir. Il alla visiter quelques membres du {•arlement et se rendit chez Biondetta. La jeune femme n'avait pas revu Lucien.

Le soir, à neuf heures, Bazile, armé de ined en cap, vint se mettre xiux ordres de son maitre. Ils pai tirent aussitôt, munis des instruments que le prélat avait chargé son laquais de lui procurer.

Cjtte expédition n'était pas du goût de Bazile, nous l'avons dit Non-seulomeni il ployait sous le faix des outils dont il était chargé, mais encore il u'éluiL jias trôsrassuré, malgré les pistolets qu'il portait à la ceinture. Il ne s'avançait donc qu'en maugréant et en tremblant Ce fut bien pis encore quand il vit sou maitre s'engager sur le Pont-Royal.

— Ah çà, murmura-t-il, esl-ce que nous allons suivre le même chemin qu'il y a vingt ans?

Il ne croyait pas im mot de ce qu'il venait de dire ; mais il se rappelait les terreurs qui Pavaient assailli ce jour-là, les cadavres qu'il avait vus, le paquet blanc que son maître avait emporté dans le jardin... Et plus il songeait, plus il avait peur.

Quand son maître, après avoir remonté la rue du Bac, tourna sur la droite et s'ongagea dans la rue Saint Dominique, Bazile ne clouta plus. C'était vers l'hôtel de Libessac que Monseigneur se dirigeait. Dans quel but? Allait-il renouveler les scènes qui avaient ensanglanté l'hôtel pendant la nuit du 28 mai?

Les jambes du laquais se dérobaient sous lui. Il n'était plus jeune, il avait cinquante-cinq ans; il était devenu gros et lourd, il fléchissait sous la charge qu'il parlait, soufflait bruyamment, et essuyait tous les cent pas la sueur qui lui coulait du front. Surmontant ses angoisses, il arriva pourtant devant l'hôtel et s'arrêta, croyant que son maître allait en ouvrir la porte. Mais, au lieu d'en soulever le lo'jrd marteau. Monseigneur continua sa route jusqu'à l'extrémité des communs, qui formaient l'encoignure de la rue. Arrivé là, il tourna à gauche et longea le mur extérieur. Enfin, devant la petite porte qui donnait sur les terrains vagues, il fit signe à son laquais de déj.oser à terre les outils qu'il portait. Dazile ne se le fit pas dire deux fois.

Monseigneur commença par démasquer le verre de la lanterne qu'il avait fait allumer d'avance, puis il dressa l'échelle contre le mur.

— Monte,ordonna-t-ilà Bazile, et assure-toi qu'il n'y a personne dans le jardin. Plus mort que vif, le laquais obéit. Parvenu sur l'arête du mur, il se pencha et

piomena dans l'obscurité un l'egard inquisiteur.

— Je ne vois personne et je n'entends aucun bruit, dit-il.

" Son maître lui tendit la pioche et la pelle, puis il gravit l'échelle à son tour, enjamba le mur, attira l'échelle à lui et la fit glisser à l'intérieur du jai'din. Cela fait, il descendit.

— Passe-moi les outils, dit-il à Bazile. Celui-ci les lui tendit d'une main tremblante.

— Reste-là, lui ordonna Monseigneur, et aumoinch-e cri d'alarme, accours, les pistolets au poing.

A ces mots, il s'éloigna. Du poste élevé d'observation qu'il occupait, Bazile le vit s'enfoncer dans les ténèbres et disparaître deri'ière les massifs. A travers les branches, il distinguait de temps à autre la lumière de la lanterne que son l'iaître tenait à la main. En eflet, le prélat s'était dirigé d'un pas assuré vers Je fjnd du jardin et s'était orienté sans peine. Il marcha donc sans hésitation vers le massif dans lequel il avait enterré jadis l'enfant de Gabrielle.

Rien n'avait été changé dans la disposition des lieux. Il s'arrêta bientôt devant le trou qu'il avait creusé jadis. Bien entendu, le trou n'existait plus. La pluie avait ravalé la terre et les feuilles l'avaient en partie comblé. Cepenchint une sanslble déjH-essioû de lorrain indiquait bien nettement l'endroit où il avait été creusé.

L'évê({ne posa sa lanterne, prit la pioche et se mit à fouiller la terre avec une avidité flévreuse. En moins de quelques minutes, il avait refait un trou plus large el plus profond que celui auquel il venait demander son secret. Et pourtant il ne sentait rien !

II s'arrôlait parfois, prenait sa lanterne, la penchait sur la fosse, cherchant inutilement des yeux, un fragment de linge, un débris d'ossement... il ne trouvait rien ! Alors il reprenait la pelle et la pioche et creusait encore.

Après une demi-heure de ce travail fatigant, il se redressa. Décidément, M""* de Libessac avait dit vrai : le fils de Gabrielle avait été sauvé par le brigadier Paj)illon.

Il rejeta à la hâte la terre qu'il avait amoncelée, ramassa ses outils el alla rejoindre Bazile, que les ténèbres et la fraîcheur de la nuit avaient glacé de froid et d'épouvante. Par le même chemin qu'ils avaient suivi, ils regagnèrent tons deux l'autre côté du mur.

Dès qu'il eut mis pied à terre. Monseigneur jeta loin de lui les oitils qu'il avait apportés, tandis que son valet le rejoignait lentement. Il était tellcm^iit abîmé dans ses réfi.. viens et avait si bien oublié l'heure et le lieu où il s? t!* uvai:, qu'il ne songeait plus que Bazile était là, à deux, pas de lui.

— C'est singulier î... murmurait-il. Gemment ce Papillon maudit s'est-il trouvé là juste à point pour déteiTcr cet enfant?

— Comment ! fit imprudemment Bazile, l'enfant n'y est plus?

Ces paroles arrachèrent le prélat à ses réllcxions. Il jeta sur son laquais rn regai'd lenible et posa la mani sur la crosse du pistolet dont il était armi-. Bazile surprit ce mouvement et recula brusriuem?nt. Le jirélat ne jugea sans doute pas nécessaire de mettre à exécution l'idée qui lui était venue tout d'abord.

— Eh bien! où vas-tu, imbécile? dit-il à Bazile Jette au loin cette échelle, el rentrons.

Le valet ne demandait pas mieux. Il suivit son maître. Il l'aurait devancé s'il l'avait osé. Une demi-heure après, ils arrivaient rue Croix-dcs-Pelils-Champs, où M'^' l'évoque de Silistrie occupait un magnifique appartement, à cinquante pas de la place Notre-Dame-des-Victoires.

A peine entré dans sa chambre. Monseigneur jeta sur Bazile un regard sévère.

— Que signifient les paroles que tuas prononcées tout à l'heure? demanda-t-il.

— Quelles i)aroles?... balbutia Bazile.

— Ah! morbleu! pas d'enfantillages! lui dit son maître en étendant la main vers le pistolet qu'il venait de poser sur la table.

— Mais, monseigneur...

— Parle, ou je te casse la tôte — ce que j'aurais peut-éu-e dû faire tout à l'heure.

Cn même temps, il saisit vivement le pistolet et l'appuya sur le front de s;*n valet.

— Grâce, Monseigneur! fil B.izile dont les dents claquaient.

— Dépéche-toi, je t'écoute Si tu dis un mot qui ne soit pas l'exacte vérité, c'est fiiit de loi, je t'en préviens.

— J'obéis, Monseigneur, j'obéis; mais remettez ce pistolet sur la table, je vous tn conjure! La vue seule de cet instrument de mort me coupe la parole.

Le prélat rejeta l'arme avec mépris et se renversa nonclialamment dans son fauteuil.

— Mon Dieu... commença Bazile, il ne faut pas accuser mu (nriosité. . C'est l'intérêt que je porte à Monseigneur qui m'a fait agir de la sorte... Et puis, Monseigneur m'avait tant recommandé de me tenir prêt à lui porter secours en cas de besoin...

— Ah çà, que signifie ce galimatias? Quand t'ai-je fait des recommandation.^ de ce genre? Ce soir?

— Non, Monseigneur, je veux parler du jour où nous sommes venus à l'hôtel (\^' Libessac pour la première fols, où nous avons quitté si précipitamment Paris...

— Eh bien?

— Eh bien ! Monseigneur doit se rappeler qu'il m'avait ordonné de ne pas le déranger, à moins qu'il ne m'appelât...

— Oui, après?

— Pour être plus à portée de la voix de Monseigneur, j'avais quitté la cuisine, et je m'étais blotti dans l'angle formé par la rampe de l'escalier. Bientôt j'entendis s'ouvrir une porte du premier étage. Quelqu'un descendait l'escalier... Je me dissimulai au fond de ma retraite, et je crus voir passer Monseigneur portant sous son habit un paquet blanc volumineux. Pourtant je n'étais pas sûr que ce fût lui. Ne sachant que penser, je montai à l'étage supérieur, pendant que ce personnage disparaissait dans le jardin. Au beau milieu du petit salon, j'aperçus, sous le tapis dont il était couvert, le cadavre du gentilhomme que j'avais introduit une demi-heure auparavant. Je passai dans la chambre que je venais de quitter, et je reconnus que la jeune femme était accouchée tout récemment. Je cherchai partout l'enfant : je ne le vis pas. Naturellement, ne trouvant là haut ni Monseigneur ni l'enfant, je supposai que c'était bien vous que j'avais vu descendre et que le paquet blanc que vous portiez...

— Ensuite? interrompit le prélat d'un ton sec.

— Comme vous veniez de remonter au premier, et comme le spectacle auquel j'avais assisté m'avait profondément troublé, j'éprouvai le besoin de prendre l'air et j'allai dans le jardin. Je me dirigeais à pas lents vers les massifs, lorsqu'il me sembla distinguer une forme humaine qui en sortait...

— Que dis-tu? s'écria vivement l'évêque.

— Et môme il me sembla que cette ombre était vêtue d'un uniforme de gardefninçaise, ajouta Bazile.

— Et tu ne m'as pas appelé!

— J'avais trop peur, Monseigneur.

— Et depuis cette époque, tu ne m'as pas dit un mol de cette particularité!

— C'est la première fois qu'il en est question entre nous. Monseigneur. Le prélat devint songeur.

— li n'y a plus à en douter cette fois, dit-il à demi-voix. C'est bien lui. Puis se tournant tout à coup vei's Bazile :

[|Pll!|in!lllirilh|IIIKIIillllilllllllll|lllll!lHllllillllll!l)lp'!:|i

:;j;..v\^sTCs;iii;i:il!r!!!;^<aillii'ii!lilil

iii!l llîlliijî

i!l!i!ililSiiiî«^li!i!i!'!';l!iltÉlilii

Patouillot fut introduit. (Page 149.)

— Riais ce jour-là, rej)rit-il, |)OUJt|uoi n'es-lu pas venu sur-le-champ m'infonner de ce que lu avais vu?

— Ail! ma foi, Monseigneur... c'est que je n'étais pas bien sûr de l'avoir réellement vu. L'aspect de ce cadavre, de celle femme à moitié morte... m'avait causé une telle épouvante, que je crus être le jouet d'une hallucination. Vous-même, vous étiez grièvement blessé à la main ; vous aviez donc couru quelque granrl danger dans la lutte que vous aviez soutenue...

146 MONSEIGî^EUR

— Quelis luUe? Ah çà, tues fou! Je vais te dire, moi ce qui s'est passé. Baziie jeta sur son maîLre un regard soupçonneux.

i Va, pensa-t-ii, je lésais aussi bien que toi. t

Mais il reprit aussitôt le masque de doucei'euse impassibilité qui lui était habituel. Monseigneur, au contraire, alTectait un air dégagé.

— Je ne suis pas iïiclié, reprit-il, que la conversation soit tombée sur les événements de cette soirée mystérieuse à laquelle tu fais allusion, car ta me parais avoir des soupçons qu'il est temps de dissiper pour mon honneur et pour la propre tranquillité.

Baziie s'inclina sans mot dire; mais son petit œil gris s'attacha sur le prélat avec une obstination dans laquelle il y avait assurément plus d'incrédulité que de conliance.

— La jeune femme que j'avais- conduite à l'hôtel de Libessac, commença Monseigneur, était au plus mal avec son mari...

— Qui? M""' Gabrielle de Méricourt ? Votre cousine? demanda le laquais.

— Sans doute, fit l'évéque. Gabrielle voulait absolument que son mari quittât le service et demeurât auprès d'elle. Le duc, qui était colonel à trente ans, et qui espérait parvenir aux grades les plus élevés, refusait de renoncer à une carrière qui s'ouvrait devant lui sous d'aussi brillants auspices. Une-^iésinlelligence assez vive s'était donc élevée entre les jeunes époux et, à plusieurs reprisas, avait dégénéré, parait-il, en scènes d'une ceitaine gravité. Gabrielle s'en était plainte amèrement à moi, le jour où j'étais allé chez elle.

* — Vous le voyez, me disait-elle : avec son obstination à vivre au milieu des camps, mon mari me laisse, en l'état où je suis, dans celte horrible maisoa dont ne voudrait pas le dernier de mes laquais. C'est pourtant dans cette cbambre d'auberge que je serai forcée de faire r^es couches! Est-ce là ce qui convient à une femme de ma naissance et de ma fortune?

« J'essa5-ai de la calmer, de lui persuader que le colonel, aussitôt qu'il serait aiTivé, se mettrait en devoir de lui trouver un asile plus convenable.

« ^— Mais c'est à l'instant même qu'il m'en faudrait un, répliqua-t-elle. Dans deux heures, il sera peut-être trop tard.

8 Elle avait tellement raison, que le matin même, honteux de la voir habiter dans cette méchante bicoque, je m'étais mis en quête avec toi et j'avais loué pour elle l'hôtel de M"" de Libessac.

i II est bien vrai que le sui.v,e n'avait consenti à me le céder que pour quarante-huit heures : mais, me disais-je, une fois que Gabrielle y sera, on n'aura pas le courage de l'en chasser avant qu'elle soit complètement rétablie. Je lui fls part de l'excellente idée qui m'était venue. Elle l'approuva si fort, qu'elle voulut quitter sur-le-champ le misérable taudis dans lequel elle étouffait. Nous partîmes, en laissant à la maîtresse de céans l'adresse de l'hôtel Libessac, afin qu'elle la donnât au duc aussitôt qu'il arriverait. En attendant, j'installai Gabrielle chez la comtesse et je te fis préparer à souper. Tout allait donc pour le mieux; mais l'aspect de l'hôtel où je l'avais transportée, la richesse de la chambre que je lui avais

fait préparer, loin de calmer ma cousine, augmentèrent encore la colère qu'elle ressentait contre son mari.

I — A la bonne heure ! me disait-elle. Voilà ce qu'il nous faudrait. Ce n'est pas jO duc qui se serait donné pour moi la peine que vous avez prise.

c — Soyez plus raisonnable, lui dis-je ; le colonel va venir, et je suis sûr que demain ..

<r — Demain, il ne sera plus temps, interrompit-elle avec impatience. D'ailleurs ne pouvait-il pas arriver un jour ou deux plus tôt?

œ Quoi quo je fisse, elle était donc très-animée quand lu vins m'annoncer que 1& colonel était là. Je l'introduisis auprès de sa femme. Dés qu'il j)urut, elle lui reprocha en tei'mes amers l'abandon dans lequel il la laissait. Furieux d'être accueilli delà sorte, lui qui venait de faire quarante lieues à franc é trier sans débrider, le duc lui répondit sur un ton aigre d'abord; puis, comme sa femme se répandait en reproches de plus en plus violents, il perdit patience à son tour, s'emporta, lira son poignard et menaça de l'en frapper. Fort heureussment j'étais là. Je mejelai sur lui, j'essayai de le désarmer; mais il ne voulait rien entendre. J'avais réussi pourtant à m'emparer du poignard, quand, en faisant un mouvement pour le dégager, il me fit à la main, avec le tranchant de la lame, la leri'ible blessure que tu connais. La vue de mon sang, qui coulait à fiols, lui causa une surle de vertige.

« — Eh bien ! dit-il en s'adressant à sa femme, puisque la vie commune n'est plus possible entre nous, finissons-en. Dans un instant vous serez libre, madame.

« A ces mots, il quitta la chambre et pas^a dans le petit salon. Pressentant quelque sinistre projet, je le suivis en enveloppant à la hâte ma main avec mon mouchoir. En effet, je le vis se diriger vers la table et arracher de ses lablettes une feuille sur laquelle il écrivit ces mots :

€ Je me lui; volontairement. Qu'on n'accuse personne de ma mort. •

« Devinant quelle horrible pensée il avait conçue, je m'approchai de lui pour lui arracher le poignard dont il voulait se frapper lui-même, cette fois. Alors commença entre nous une lutte terrible; lui, cherchant à m'échapper; moi, faisant tout au monde pour l'empêcher de mettre son funeste projet à exécution. Malheureusement j'étais blessé, ce qui m'enlevait beaucoup demes moyens. Cinq ou six fois, pour ne pas tomber, je dus m'aj)puyer contre les murs, contre les meubles, sur lesquels je laissais l'empreinte de ma main ensanglantée. Un moment, il réussit à se débarrasser de mon étreinle obstinée. Ce fut la durée d'un éclair, mais cela suffit... Quand je m'élançai de nouveau sur lui, il venait de se frapper en plein cœur. J'arrivai juste à temps pour le recevoir dans mes bras ; je le. portai sur un fauteuil ; il poussa un cri étoulfé, un seul, et 'il expiry,, ■-,

• Reconnaissant que mes soins étaient désormais inutiles et ci-aigTijant que Gabrielle, dont ce brait aurait pu attirer l'attention, n'eût la curiosité de venir voir ce qui se passait, je recouvris le cadavre avec le tapis de table et }^ re^ins auprès de ma cousine. Elle souffrait tellement qu'elle n'avait rien entendu. J© ne i)0uvais cependant pas lui annoncer cette terrible nouvelle dans la poàllion où elle se trouvait. Justement elle demandait un médecin à cor et à cri. '

HS MONSEIGNEUR

« Amené par toi, le docteur accourut; mais il paraît que le pauvre enlaril se ressentit des souffrances que sa mère avait endurées, car il mourut en venaiu au monde.

« Qu'aurais-tu fait à ma place ? Fallait-il laisser ce petit cadavre sous les yeu\ de la pauvre mère? Je crus plus sage de le faire disparaître. Profitant d'une courte syncope qui venait de s'emparer de Gabrielle, je pris l'enfant, je me dirigeai vers le jardin, où je le déposai dans une fosse que j'avais remarquée et que le jardinier avait creusée sans doute pour y enfouir des feuilles mortes. Puis je revins auprès de la jeune mère. KUe ouvrit les yeux quelques minutes après et demanda son fils. J'essayai de lui faire croire que je l'avais remis à la gardemalade que nous avions appelée pour la soigner. Elle insista. J'eus beau m'en défendre, elle me pressa tellement que je fus obligé de lui apprendre la vérité. Je crus qu'elle allait devenir folle.

• — Où est mon enfant? qu'en avez- vous fait? demandait-elle éperdue.

I Elle sauta hors du lit, ne sachant plus ce qu'elle faisait, et, tandis que je me voilais lesyeux^, elle se dirigea vers le petit salon.

i — Vous me tronpez, Savournin, me dit-elle. Mon fils est là, avec mon mari.

t Alors seulement je songeai à la surprise, plus épouvantable encore, qui l'attendait, si je la laissais entrer dans cette pièce, où gisait le corps inanimé du colonel. Je courus à elle et je voulus la ramener vers son lit ; mais elle était dans vm tel état de surexcitation que sa force était irrésistible. Elle me repoussa loin d'elle, ouvrit la porte et pénétra dans le salon. Elle chercha des yeux son mari et ne l'aperçut pas tout d'abord. Le tapis de table, étendu sur le lauteuil, linit par attirer son attention. Elle s'approcha, le souleva et découvrit le cadavre du duc. Son saisissement fut tel, qu'il lui fut impossible d'articuler une parole. Elle porta la main à son cœur, fit quelques pa^ en avant, chancela comme un homme ivre, et retomba lourdement en arrière... Elle était moi'te.

• Je la relevai, je la couchai dans son lit, je m'empressai de faire disparaître tout ce qui aurait pu nous compromettre, et je quittai avec toi cet hôtel maudit.

• Ma première pensée avait été de regagner notre appartement; mais, en présence du concours fatal de circonstances qui avaient amené cette catastrophe et des conséquences funestes qui pourraient en résulter pour moi, je pris le parti de quitter Paris sur-le-champ. Je te fis donc jeter dans la Seine le panier dont tu étais porteur; je me dirigeai vers la poste et nous partîmes.

— Alors, que sommes-nous allés faire ce soir dans le jardin de la comtesse ? demanda Bazile, qui ne croyait pas un mot de ce que son maître venait de lui raconter.

— Ah! voilà... fît Monseigneur. Il parait que le médecin s'était trompé et que le fils de Gabrielle n'était pas mort...

— Ah ! dit le laquais en clignant finement des yeux, je comprends mam tenant. Vous vouliez vous assurer que le corps de l'enfant n'était plus à l'endroit où yow:^ l'aviez dépo.sé...

— Précisément.

— El il n'y es! r-lus ?

— Non, et cela par ta faute, misérable drôle! s'écria le prélat avec colère.

— Comment?

— Cette ombre humaine... ce garde-française que tu as aperçu ce soir là..

— J'y suis! 11 se tenait dans le jardin, il a tout vu... il a déterré et emporté l'enfant... Et cet enfant vit? demanda Bazile. 11 sait...

— 11 vit, mais il ne sait rien.

— A la bonne heure ! fit Bazile en poussant un gros soupir.

Le lendemain malin, monseigneur avait recouvré toute sa présence d'e.«^ rit. Assis devant un bureau, il dépouillait la correspondance volumineuse que Bazile lui avait apportée. Parmi ces lettres, le prélat en avisa une, sur Innuelle il se jeta avec une sorte d'avidité. Il l'ouvrit et la parcourut rapidement. Elle était ainsi conçue :

t Depuis votre pèlerinage aux Lieux-Saints, et surtout depuis les dons généreux que vous avez faits à la Compagnie, vos supérieurs ont les yeux sur vous.

« La dignité qu'ils vous ont fait obtenir, la mission qu'ils vous ont confiée, vous prouvent, du reste, en quelle faveur vous êtes auprès d'eux. Béduisez les Lionnay au silence, faites avorter le procès qu'ils nous ont intenté, et il ne dépendra que de vous de parvenir au faîte des honneurs.

« Moi-môme, si vous réussissez, je vous désignerai pour me succéder dans le cas où Dieu voudrait rappeler à lui le plus humble de ses serviteurs,

« Le général^ Ricci. »

L'œil de monseigneur s'alluma d'un éclair de joie triomphante.

— Allons, dit-il résolument. Coûte que coûte, il faut que je réussisse. Et d'abord sachons ce que fait ce petit Lucien.

11 frappa aussitôt sur le timbre qui se trouvait à sa portée. Bazile panil.

— Patouillot est-il là? demanda-l-il,

— Oui, monseigneur.

— Qu'il entre !

Bazile ouvrit la porte de l'antichambre, fit un signe et Patouillot fut introduit,.

— Eh bien? fit le prélat. Quoi de nouveau depuis avant-hier?

— Rien, Monseigneur.

— Comment, rien?

— Non, Monseigneur. Voilà près de huit jours que M. de Saint-Germain ne sort Kuère, quitte à peine son appartement pour faire sur les quais une courte pronr nude au grand soleil.

— C'est une conduite assurément étonnante chez un jeune homme, chez ua officier surtout.

— Je ne dis pas non. Monseigneur; mais c'est l'exacte vérité.

— Et que fait-il dans son appartement?...

— Pas grand'chose. Monseigneur; il passe sa journée auprès de M"' Debrnu et de M"" Lionnay.

En entendant prononcer ce nom, le prélat dressa l'oreille.

— Il rend donc souvent visite à cette jeune lille?

— Non, Monseigneur; mais W'" Debrau, ayant remarqué que cette jeune personne était seule pendant presque toute la journée, lui a proposé de descendre auprès d'elle et de lui tenir compagnie.

« M"* Lionnay a accepté avec empressement. Depuis un an et demi qu'elle est arrivé à Paris, m'a-t-on dit, son père n'est jamais à la maison. On prétend qu'il poursuit un gros procès, dans lequel toute sa fortune est engagée, et qu'il s'agit de plusieurs millions...

— Bien, passons, lit le prélat avec un geste d'impatience.

— C'est tout, Monseigneur. M"" Lionnay travaille tout le jour avec M^^Debmu, et M. de Saint-Germain reste auprès d'elles.

— D'oii tu conclus?... demanda l'évêque.

— D'oii je conclus que, comme M"" Lionnay est fort jolie, M. de Saint-Germain . ne serait pas fâché d'obtenir d'elle la récompense du dévouement dont il a fait preuve en la sauvant au péril de sa vie.

— Tu ne sais rien de précis à cet égard, cependant?

— Non, Monseigneur; mais il me semble que cela tombe sous le sens.

— En effet, ton raisonnnement est assez logique, lit le prélat. Eh bien! contiaue de surveiller M. de Saint-Germain, mon ami. Tes rapports m'intéressent au ]>lu3 haut point.

A ces mots, Monseigneur lui mit un louis dans la main et le congédia. Ce qu'il venait d'apprendre avait légèrement rembruni son front,

— Dieu m'est témoin que je voulais l'épargner, murmura-t-il ; mais malheur à lui s"il se trouve sur mon chemin !

Après diner, il sortit et se rendit chez Biondetta. Montclavel s'y trouvait précisément en visite. Il reconnut le prélat et ne dissimula point la surprise que lui causait sa présence. L'évêque s'en aperçut.

— Oh! ne vous étonnez pas, monsieur le comte, lui dit-il. Biondetta et moi, nous sommes d'anciennes connaissances. Il y a quinze ans, h Florence, j'avais l'honneur d'être fort lié avec sa mère. J'ai retrouvé cette enfant à Paris par le l)lus grand des hasards et, comme elle m'inspire beaucoup d'intérêt, je viens de temps en temjis passer une heure auprès d'elle.

Montclavel, tout en écoutant ces explications, interrogeait la comédienne du regard, comme pour obtenir d'elle la confirmation de ces paroles. La jeune femme répondit par un signe d'assentiment. Le comte ne douta plus. Il était trop de son siècle pour s'étonner outre mesure de voir un dignitaire de l'Église chez une acti'ice en renom.

— Mais vous, monsieur, lui dit Monseigneur, comment se fait-il que vous sa}^ez seul ici? Votre ami M. de Saint-Germain ne vous a-t-il pas accompagné?

— Non, Monseigneur.

— 11 va venir vous rejoindre sans doute?

— Pas davantage. .

MONSEIGNEUR ipi

— Il est pourtant au mieux avec Biondctlr., puisque j'ai déjà eu le plaisir de le rencontrer chez elle.

— Ah! fit Montclavel, vous avez eu déjà le plaisir...

— Oui, monsieur. Je m'attendais môme à Ty revoir plus souvent. Il n'est pas malade pourtant?

— Non, Monseigneur; il se porte à merveille. Je le quitte à l'instant. J'ai même voulu l'amener ici, mais je n'ai pas pu l'y décider.

— Pourquoi?

— Je ne saurais trop vous le dire, .Monseigneur. C'est un si drôle de gaicon (jtia Lucien !

— En quoi?

— En tout. Je ne parle, bien entendu, ni de sa loyauté ni de son courage, '\\\i sont au-dessus de tout éloge, mais seulement de son caractère. Il est imprc;;-

^sionnabie et nerveux: avant tout. Sous ce rapport-là, on peutdii-e qu'il est remmc, c'esL-à-dii'e capricieux. Tanlùt il veut, tantôt il ne veut pas, et lui-même, si on l'interrogeait, il serait bien souvent embarrassé de dire pourquoi.

— C'est un esprit fantasque, alors?

— Du tout. Monseigneur. Ainsi, je vous ai dit qu'il était caiiricieux. : je me suis trompé. J'aurais dû m'en tenir au mot impressionnable, qui rend plus fidèlement ma .pensée. A oremière vue, une personne ou un objet lui plait ou ne lui plaitpas. Pour ce qui lui plaît, il fora l'impossible; pour ce qui lui déplaît, on ne le fera pas bouger de place. Ce n'est pas qu'il soit indiirérent;mais tout ce qui ne lui cause pas une impression quelconque, répugnance ou sympathie, passe inaperçu à côté de lui. Je vais vous en donner un exemple...

— Voyons, fit Monseigneur avec une merveilleuse complaisance.

Le fait est que les événements le servaient à miracle, car il ne pouvait pas mieux s'adi-essor pour avoir les renseignements qui lui manquaient.

— Il y a quinze jours, commença Montclavel, je m'étais mis en tête de le marier. Or, vous l'ignorez probablement. Monseigneur, Lucien n'a aucune fortune, sinon une rente annuelle de dix mille livres. Le parti que je lui proposais élail avantageux à tous les titres. Sans rien dire des (quarante mille livres de revenus en belles et bonnes pi'opriétés qu'elle possède, M"'' Lina d'Estourbel est une jeune iille admirablement jolie, faite au tour, spirituelle, instruite, séduisante et particulièrement intéressante, en raison de la situation déplorable que lui fait un tuteur avare et despotique.

D'avance, j'avais fait ressortir aux yeux de Lucien tous les avantages que je viens de vous signaler. Il n'avait pas dit oui, mais il n'avait pas dit non. Je l'emmenai donc chez mon oncle et je le présentai à Lina. Pendant huit jours, elle ne quitta piLs le château du vicomte, où j'avais eu soin de la retenir. Au moment ù nous allions repartir pour Paris, j'interrogeai Lucien. Il m'avoua bien que M"*= d'Estourbel était charmante, mais il ajouta (ju'elle n'avait j)rodait sur lui au cune impression. J'en fus pour mes fj-ais de diplomatie. — Cela prouve du moins, lit observer ^Monseigneur, que M. de Saint-Germain

est un honnête homme et désintéressé, car beaucoup d'autres gentiihommes, à sa place, auraient accepté la femme et la dot...

— Sauf à planter la femme là pour croquer la dot avec d'autres, n'est-ce pas? dit Montclavel. Mais je savais bien que Lucien n'était pas capable d'une semblable vilenie.

— Vous aviez eu pourtant une excellente idée, reprit Monseigneur. En a-t-il été (le nouveau question entre vous depuis cette époque?

— Pas une fois. .

— Peut-être vous êtes-vous trop hâté de jeter le manche après la cognée.

— Oli ! je ne le crois pas. Quand Lucien a dit non, c'est non.

— A-t-il dit non?

— Pas positivement, mais c'est tout comme.

— Qui sait?.,, insista Monseigneur. On pourrait essayer encore. Il est certain qu'un tel mariage serait une véritable bonnefortune pour votre ami. Il sérail donc saia' et profitable à ses intérêts de persister dans cette voie. Voulez-vous que je m'associe à cet acte charitable?

— Comment? demanda Montclavel interdit.

— Rien de plus simple. Biondetta nous invitera tous les trois à souper et nous amènerons sans peine la conversation sur ce terrain délicat.

— Je le veux bien, fit le comte, enchanté de trouver un auxiliaire au.ssi puissant.

— Quant à vous, continua le prélat, faites en sorte d'amener Lucien; au besoin ne lui dites pas que je serai là et. Dieu aidant, nous en viendrons à bout, je l'espère.

— C'est convenu, dit joyeusement Montclavel.

— Alors, à demain. Ne vous occupez de rien. Je vais organiser le souper avec Biondetta. Vous recevrez chacun d'elle une lettre d'invitation. Conduisez ici M. de Saint-Germain : c'est le principal.

Le comte sortit, on ne peut plus satisfait de ce résultat. Dès qii'41 fut parti. Monseigneur dicta lui-même à la comédienne les lettres d'invitation.

— Voici dix louis pour ton souper, ajouta-t-il. Surtout n'épargne rien! La jeune femme promit de faire largement les choses.

— Et maintenant, lui dit Monseigneur, il y a mille livres pour toi si tu peux décider ce gentilhomme à accepter les propositions de Montclavel.

— En ce cas, vous pouvez compter sur moi, dit Biondetta en étouffant un soupir. 11 ne faudrait pas croire que Biondetta fût une créature perverse et née pour

! ire le mal. Elle était ce que sont ses pareilles, ni plus ni moins. Plaire et briller, l'iie ne songeait pas à autre chose. Or, plus elle serait à même de briller, plus elle aurait de chances de plaire. Donc, plus elle aurait d'argent, plus elle s'élèverait audessus de ses rivales.

D'ailleurs, l'argent que lui promettait Monseigneur était si iacile à gagner ! Que lui demandait-il ? Presque rien. Sacrifier un caprice passager pour contribuer a une action essentiellement méritoire. C'était double profit: pour Lucien

, Au milieu de cette main, il venait d'apercevoir une cicatrice. (Page »57.)

d'i-bord, pour elle ensuite. Elle l'avait écoulé. Elle le congédiait. Cela se voit tous les jours.

Lucien lui-même n'avait jamais pris au sérieux cette liaison d'un inslant. On se rappelle en quels termes il en parlait à Montclavel, avec quelle liberté de cœur et d'esprit il s'éloignait de Paris et de Biondetla. Ce fut bien pis encore quand il y rencontra Monseigneur à son retour.

Ainsi que l'avait dit Montclavel, Lucien était très-impressionnable. A premiè j

vue, il aimait ou il n'aimait pas. Or, à première vue. Monseigneur non-seulement ne lui avait pas plu, mais encore lui avait inspiré un indéfinissable sentimeat de répulsion. Il n'avait pas à se plaindre de lui, pourtant. Si leur première rencontre à Livry avait mal commencé, elle avait fort bien fini. De même, le jour où .Monseigneur avait trouvé Lucien chez la comédienne, il s'était montré aimable, enjoué, spirituel même. Malgré cela, Lucien n'avait pas voulu retourner chez Biondetta. Pourquoi? Uniquement pour ne pas y rencontrer le prélat.

Tous les jours il faisait à pied une promenade hygiénique, tantôt seul, tantôt en compagnie de Montclavel. Ensuite il rentrait chez lui pour n'en plus sortir. C'est qu'un grand revirement s'était fait dans les idées de M"»* Debrau sur le compte de M. Lionnay et de Raymonde.

Depuis qu'elle avait été payée par eux de ce qu'elle réclamait, et même de ce qu'elle ne réclamait pas ; depuis surtout qu'elle avait appris par Lucien que l'ancien banquier poursuivait à Paris un procès dont le gain lui rapporterait plusieurs millions. M"'" Debrau avait conçu pour ses locataires une estime proportionnée à la somme qu'ils représentaient. Or, un million, en ce temps-là, c'était an chiffre fabuleux! Un million ne courait pas les rues comme il le fait aujourd'hui. On citait les gens qui avaient un million. Ceux qui en avaient plusieurs passaient pour des êtres surnaturels.

Ludivine avait donc été éblouie. A dater de ce moment, elle avait témoigné autant de bienveillance à ses locataires qu'elle avait montré de défiance en les voyant entrer dans sa maison nus comme des petits saint Jean. Aussi, sachant que Raymonde était presque toujours seule, elle lui proposa de venir travailler auprès d'elle. La jeune fille accepta. Depuis qu'elle était à Paris, c'était la première fois qu'elle rencontrait un cœur compatissant.

Tous les jours, et pendant presque toute la journée, elle demeura donc auprès de Ludivine, lui raconta son histoire, lui fit part de ses chagrins, lui communiqua ses espérances.

Quoique légèrement intéressée, M""* Debrau était une bonne et brave femme. Elle prit en pitié le sort de Raymonde d'abord, et finit par s'enthousiasmer au récit de tant d'infortunes. C'était une femme du commun, qui n'avait reçu aucune instruction, très-faible d'esprit par conséquent, et fort disposée à croire au merveilleux. Ces millions, dont elle entendait parler tous les jours, papillotaient à ses yeux de couleurs chatoyantes, comme un conte du pays des fées. .\ussi acquit-elle l'inébranlable conviction que, tôt ou tard, ses locataires finiraient par être plus riches qu'un fermier général.

Lucien assistait à ces entretiens, qu'il ne troublait ni par un mot ni par un geste.

Assis à l'écart, dans le coin le plus obscur de la chambre, il écoutait et regardait parler Raymonde. Positivement il était sous le charme. Jamais voix plus enchanteresse n'avait vibré à son oreille. Jamais accents plus touchants, plaintes plus résignées, simplicité plus candide, n'avaient ému plus délicieusement son cœur. Il demeurait en contemplation devant ce com'age, cette modestie, cette beauté, qui semblaient s'ignorer eux-mêmes.

Lorsqu'il quittait Raymonde, il ne s'éloignait qu'à regret. Pas une fois, durant les cinq jours que Monseigneur était resté absent de Paris, Lucien n'avait eu l'idée de retourner chez Biondetta.

Montclavel venait le voir. Tous les jours il avait une partie nouvelle à lui proposer. Lucien refusait sous prétexte qu'il ne se sentait pas bien et que le moindre excès lui était contraire.

Il n'avait pas dit un mot au jeune gentilhomme de la vie presque contemplative qu'il menait, ni des sentiments nouveaux qui s'éveillaient en lui.

Lui-même, il ne s'en rendait pas compte. Il sentait bien qu'une insurmontable sympathie l'entraînait vers Raymonde ; mais il ne s'était pas aperçu que l'amour s'insinuait tout doucement au fond de son cœur et qu'il allait bientôt y régner despotiquement.

Il croyait n'obéir qu'à une commisération toute naturelle; il ne voyait pas qu'il s'enivrait à longs traits d'un poison mortel, qu'il ne s'appartenait déjà plus, que son cœur était suspendu aux lèvres de Raymonde, qu'il ne vivait plus pour ainsi dire que par elle.

Les regards de remercîment qu'elle jetait sur lui, les sourires qu'elle lui adressait, étaient autant de traits acérés qui pénétraient profondément jusque dans ses chairs, allumaient son sang et lui rendaient une vie nouvelle.

Aussi jeta-t-il avec une dédaigneuse froideur la lettre d'invitation que BiondeiUi lui avait fait parvenir.

Le lendemain, lorsque vint Montclavel, il lui déclara qu'il était bien fermement décidé à ne pas aller chez la comédienne. Le jeune gentilhomme se montra fort surpris de cette incroyable résolution.

— Ah çà, tu es fou! lui dit-il. N'as-tu échappé à la mort que pour t'enterrer tout vivant dans ton appartement? Crois-tu que ce soit un bon moyen de te guérir? Non, morbleu! tu as besoin d'activité, de distractions, et je ne soulTrirai pas... A moins que tu n'aies à te plaindre de Biondetta.

— Du tout, fit vivement Lucien. C'est plutôt elle...

— Qui aurait à se plaindre de toi? Je le crois bien ! Et elle ne s'en fait pas faute. Hier encore, lorsque je suis allé la voir, elle n'a pas manqué de me demander ce que signifiait ta longue absence. Que pouvais-je dire? Rien. Elle était furieuse C'est alors que l'idée lui est venue de t'inviter à souper. J'ai trouvé l'idée excellente, je lui ai promis de t'amener, je viens te chercher... Tu le vois, cela vu tout seul.

— Sans doute, cela va tout seul, mais il y a chez elle un homme que je ne peux pas voir en face.

— Qui?

— L'évêque de Silistrie.

— Eh! qui te dit qu'il fera partie des convives? D'ailleurs, quand cela serait... où est le mal? Je l'ai rencontré chez elle hier, moi; j'ai causé plus d'une grande demi-heure avec lui. C'est un homme charmant, je te l'assure.

— C'est égal, si je savais qu'il y fût...

— Tu n'irais pas? fît Montclavel. Tu aurais tort. Allons, ventremahom! pas

d'enfantillage, mon capitaine! C'est vrai, cela me met en colère, à la fin, de te voir depuis huit iours transformé en momie. Lucien :,e mit à rire.

— Allons, pour te faire plaisir, j'irai, accord a- t-i 1 ; mais je ne te promets pas de m'amuser.

— Ne dirait-on pas que je le demande l'impossible? Ne pas s'amusera Ion âge! Don lorsque tu seras marié, mais jusque-là... voyons, sois gai, venlrebleu ! llemue-toi, fàche-loi, dis-moi des injures, mais sors de ta léthargie, palsambleul J'en ai froid dans le dos de te voir ainsi.

— Tu as raison, fit Lucien que la bonne humeur de Montclavel avait fini par gagner. Amusons-nous. Va pour Biondetta ! Parions.

Et il entraîna Edouard par un mouvement brusque et fiévreux.

Nos deux amis se dirigèrent gaiement vers la foire Saint-Laurent, où ils passèrent le reste de la journée.

Le soir, à neuf heures, ils arrivèrent chez la jeune femme, qui reçut Lucien à bras ouverts.

Quatre couverts étaient dressés dans la salle à manger.

— Tiens! vous attendez quelqu'un? demanda le jeune capitaine.

— Non, mais afin que le souper fût plus gai, j'avais invité une de mes amies à y prendre part.

— C'était une excellente idée, fit Montclavel.

— Malheureusement elle vient de me faire dire à l'instant qu'il ne lui élait jias possible de venir.

— Bah! nous souperons tous les trois; ce sera plus gai, dit Lucien.

— Pour toi, oui; mais pour moi...

A peine Montclavel avait-il prononcé ces dernières paroles que Monseigneur entra.

— Que vois-je! s'écria-t-il. Un souper! Quatre couverts! Et vous n'êtes que trois ! Décidément c'est une heureuse inspiration qui m'a conduit ici.

Lucien fit une légère grimace, mais fut dupe de cette petite comédie et se résigna.

On se mit à table. Le souper fut excellent. Monseigneur se montra bon convive et bon conteur. !l parja de son voyage à Jérusalem et émailla son récit d'anecdotes fort piquantes.

Lucien était tout étonné. C'était vraiment un charmant homme que ce Monseigneur.

A dessert, la conversation tomba enfin sur le mariage. Montclavel en profita pour mettre en avant M"" d'Eslourbel. Le prélat l'appuya de toutes ses forces, épuisa tous les arguments capables de convaincre Lucien et le pressa tellement, que le capitaine poussé dans ses derniers retranchements, déclara d'un ton liéremptoire qu'il n'épouserait jamais Lina.

Le souper s'acheva, moins gaiement qu'il n'avait commencé. Une certaine ccn trainte régnait entre les convives.

Quand on se leva de table. Monseigneur se rapprocha de Lucien.

MONSEIGNEUR ir»T

— Allons, capitaine, lui dit-il en souriant, il ne faut pas me garder rancune d'avoir pris un peu trop vivement vos intérêts...

— 3Iais je ne vous en veux aucunement, Monseigneur, répondit Lucien.

— Alors, pour me le prouver, touchez là, dit le prélat en lui tendant la main. Lucien allait y laisser tomber la sienne, quand il recula avec un geste d'horreur.

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