LA MAIN COUPEE
Ce mouvement fut si brusque et si prononcé, quMl n'échappa ni à Monlclavel ni à la comédienne.
Le prélat lui-même regardait Lucien d'un air profondément étonné.
Quant au jeune officier, tout en reculant, il n'avait pas cessé d'examiner cette main tendue, sur laquelle son œil se fixait avec une terreur de plus en plus manfeste.
En effet, au milieu de cette main, il venait d'apercevoir une cicatrice transversale, qui coupait la paume en deux dans sa largeur et contournait même la naissance du pouce.
Surmontant l'horreur que celte vue paraissait lui inspirer, Lucien se rajjprocha, s'empara vivement de la main de Monseigneur, au moment où celui-ci allait la retirer, et l'éleva jusqu'à lui pour mieux la considérer.
Le prélat devint légèrement pâle et essaya de dégager sa main ; mais Lucien la retint avec force, en même temps qu'il dardait sur l'évoque un regard perçant.
Monseigneur fronça d'abord les sourcils d'un air menaçant; puis, tout à coup, il se mit à rire.
— Qu'avez-vous donc, capitaine? fit-il. Que voyez-vous dans ma main qui vous trouble à ce point? Seriez-vous chiromancien? Y auriez-vous trouvé le présage d'un malheur? En ce cas, ne me cachez rien, je vous en conjure. Je me sens de taille à entendre sans pâlir les oracles les plus terribles.
— Non, Monseigneur... non... je ne suis malheureusement pas sorcier... balbutia Lucien ; mais je suis curieux et je me permettrai de vous demander d'oîi vous vient cette cicatrice?
— Quoi! c'est là ce qui vous a mis l'esprit à l'envers? fit Monseigneur d'un ton dégagé. Alors rien n'est plus facile que de vous satisfaire; seulement, je vous en avertis, je n'ai pas de témoins sous la main pour corroborer le fait que je vais vous raconter.
— Pourquoi? demanda Lucien.
— D'abord parce qu'il y a dix-huit ans que cette aventure m'est arrivée, et ensuite parce qu'il faudrait aller chercher ces témoins au fin fond des déserts de l'Arabie, où nous serions fort embarrassés, vous et moi, de les retrouver.
— N'importe, fit le capitaine, je serais très-désireux de la connaître.
— Oli! ne vous attendez pas à une longue et intéressante histoire. Elle nost pas neuve non plus, car elle est arrivée à une foule de pèlerins qui, moins favorisés que moi par la Providence, y ont perdu la vie.
— Je vous écoute, monsieur.
— A l'époque oîi je fis le voyage de Jérusalem, dont nous avons tant parlé ce soir, dit Monseigneur, j'étais jeune, un peu plus entreprenant peut-être qu'il ne convenait à mon habit et avide de voir surtout ce que les autres n'avaient pas vu. Au lieu de suivre la route banale, tracée d'avance à tous les pèlerins qui se dirigent vers les lieux saints, j'avais loué une petite escorte de cavaliers et je m'étais hasardé dans le désert, où l'on m'avait assuré que se trouvait la race des chevaux du Propliète. Malheureusement nous fûmes surpris par une horde d'Arabes, pillards et voleurs, comme ils le sont à peu près tous. Au premier coup de fusil, mon escorte prit la fuite et je restai seul en face d'une cinquantaine d'ennemis. Jugeant que la résistance était inutile dans de pareilles conditions, je jetai le pistolet dont j'étais armé et j'attendis. Sans tenir compte du mouvement que je venais de faire, un de ces Arabes se jeta sur moi, le cimeterre levé pour me ti'ancher la tête. Instinctivement, je me baissai et je parai le coup avec la main. Furieux de voir que je lui avais échappé, mon sauvage allait redoubler, lorsque le chef accourut et l'en empêcha. J'en étais quitte pour l'horrible blessure que vous voyez. Encore devais-je m'eslimer très-heureux de n'avoir pas eu la main entièrement coupée, car si vous saviez avec quelle dextérité ces gaillards-là vousfont sauter une tête !...
« Le chef m'interrogea. Avec beaucoup de peine je lui fis comprendre [que j'étais un paisible voyageur et que mon seul but, en pénétrant dans le désert, était de me procurer un cheval de sang, afin de le ramener en Europe. Il entra dans une grande colère, me déclara que les étalons du Prophète n'étaient pas faits pour les infidèles, me fit payer rançon et reconduire jusqu'à l'extrémité des terres appartenant à sa tribu. Il ajouta que, le premier, il me couperait le cou si j'osais violer de nouveau son territoire. Ces paroles étaient si peu engageantes que je me gardai bien de l'essayer. En outre, cette aventure me rendit d'autant plus prudent qu'il s'écoula trois mois avant que je pusse faire usage de ma main. »
Lucien avait écouté ce com-t récit sans l'interrompre, mais il n'avait pas quitté des yeux Monseigneur.
Loin de se déconcerter sous la persistance de ce regard, le prélat avait montré beaucoup de présence d'esprit et s'était exécuté de la meilleure grâce du monde.
— Cette explication vous satisfait-elle? demanda-t-il en finissant.
— Assurément, dit Lucien. Pardonnez-moi, Monseigneur, d'avoir si fort insisté auprès de vous pour connaître l'origine de cette blessure ; mais si vous saviez dans quel doute horrible elle m'a jeté!...
— Il dépend de vous que je le sache, capitaine, reprit le prélat; et si je puis vous éclairer...
— Non, Monseigneur, non, répondit vivement l'officier. J'aime mieux garder pour moi ce secret douloureux.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit l'évéque en se levant. Il ne me resie
plus qu'à prendre congé de vous et à m'excuser d'avoir si maladroitement réveillé en vous des souvenirs pénibles. J'espère du moins qu'il ne vous en reste aucune fâcheuse impression.
— Aucune, s'empressa de répondre Lucien.
Monseigneur se retira ; mais il ne tendit pas la main au jeune officier, ainsi qu'il l'avait fait tout à riieurc.
Le capitaine demeura seul avec le comte et Biondetta, qui, pendant cette scène bizarre, avaient écouté curieusement et lu sur le visage de Lucien l'agitation à laquelle il était en proie.
Il était devenu triste et songeur. Son front s'était couvert de sombres nuages, ses yeux se fixaient obstinément sur le mur, dont ils semblaient vouloir percer l'épaisseur.
— Mais qu'as-tu donc? demanda Edouard, effrayé de cette tristesse et de cette immobilité.
— Rien, répondit Lucien avec un sourire mélancolique; mais je suis un pauvre convive, tu le vois. J'aurais dû ne pas t'écouter, rester chez moi, obéir à mes pressentiments...
Il se leva brusquement.
— Je vous demanderai la permission de me retirer... je ne me sens pas bien... ajouta-t-il.
Et s'adressant à Biondetta :
— Merci, ma chère amie, lui dit-il, des efforts que vous avez tentés pour me distraire, pour me ramener auprès de vous. Je garderai de vos bontés un excellent souvenir, croyez-le bien; mais je ne saurais en abuser plus longtemps. Je ne vous dis ni adieu ni au revoir... je ne sais ce qu'il peut advenir de moi... Pourtant ne comptez plus sur moi... oubliez-moi... Vous le voyez, je ne sais plus oîi j'en suis, je ne trouve pas un mot aimable à vous adresser pour couvrir cette retraite grossière... Je vous laisse, Biondetta... je m'en vais...
Sur ces paroles incohérentes, il sortit, sans que la jeune femme, interdite, essayât de le retenir.
Montclavel eut peur. Il crut positivement que son ami avait perdu la raison. Il se précipita sur ses pas et le rejoignit au moment où il s'engageait dans la rue. Il lui j)rit le bras, décidé à l'accompagner jusqu'à sa porte.
— Morbleu ! que se passe-t-il donc? lui demanda-t-il. Comment! jusqu'à la fin du souper tu nous tiens tôte assez convenablement ; puis, tout à coup, au moment où Monseigneur te tend la main, un bouleversement s'opère en toi, tes yeux deviennent hagards, ton corps s'affaisse, ta langue s'embarrasse...
— Et lu n'as pas compris pourquoi? interrompit Lucien.
— Non.
— Quoi! celte cicatrice qui coupe en deux la main de Monseigneur.
— Eh bien?
— Et la main droite, qui plus esll
— Oui, je l'ai vue. Après?
— C'est juste, fit Lucien. Tu ne peux, pas avoir comme moi présent à la mémoire...
— Quoi? demanda Monlclavel.
— Le résultat de l'enquêle qui a été dressé à la suite de la mort de ma mère et de celui qu'on suppose être mon père.
Ls comte s'arrêta net.
— Attends donc..., dit-il. Tu m'y fais penser. Celui que toutes les déposition' ont unanimement désigné comme le coupable, n'était-ce pas un abbé?
— C'était bien un abbé, fit Lucien d'un ton farouche.
— Oh ! s'écria Montclavel en frémissant à son tour, ce n'est pas possible!
— Va, va toujours, dit le jeune officier.
— Mais oui..., continua le comte. L'enquête a relevé les empreintes d'une main ensanglantée...
— D'une main droite, ajouta Lucien.
— Et constaté que l'assassin avait dû recevoir dans la lutte une horrible blessure...
— Transversale aussi, comme ceile de ce prélat impudique avec lequel nous avons soupe chez une fille.
— C'est vrai, fit Montclavel, effrayé lui-même de la conclusion à laquelle le conduisaient ces souvenirs.
— Alors, tu comprends maintenant l'horreur que j'ai éprouvée, quand j'ai vu celte main mutilée se tendre vers moi. Tu t'expliques pourquoi je l'ai étudiée avec tant d'attention, pourquoi j'ai insisté pour connaître l'origine de cette terrible cicatrice...
— Sans doute, avoua le comte. Il y a dans ces coïncidences quelque chose d'extraordinaire; mais de là à supposer que... Non, je ne le crois pas. L'explication que Monseigneur t'a donnée est si naturelle! Il s'est exécuté avec tant de bonhomie, avec une liberté d'esprit si grande, que je ne saurais admettre...
— C'est qu'il a eu le temps, depuis vingt-et-un ans passés, de préparer l'épisode qu'il nous a raconté.
— Comment! tu crois donc...
— Je ne crois rien encore, dit Lucien d'une voix sombre. Je sais seulement que j'ai éprouvé une répulsion instinctive contre cet homme la première fois que je l'ai rencontré. Et quand je me souviens de l'étrange persistance avec laquelle ii m'a regardé, lui qui ne m'avait jamais vu, je me demande s'il n'a pas retrouvé en moi les traits d'une de ses victimes... Je me trompe peut-être, mais je suis sur que ce prélat est un génie malfaisant, et qu'il me hait autant que je le hais moi-même.
Montclavel eut un mouvement dédaigneux d'épaules.
— Est-ce que tu es devenu superstitieux? demanda-t-il.
— Assurément, non, répondit Lucien.
— Alors veux-tu couper court à toute explication, à toute recherche, à toute préoccupation? reprit le comte. Viens avec moi chez mon oncle, épouse Lina, donne la démission de capitaine, mène sur tes terres la vie de gentilhomme
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Les deux amis sautoivnt en selle. (Page IGS.J
campagnard, telle que l'a menée mon oncle. Ce n'est pas là que Monseigneur viendra te relancer.
— Qui sait?,..
— Essaie-le et tu verras.
— Non, répondit le jeune officier. Il est impossible que je passe indiiïérent à cOté de cet homme-là, maintenant que le soupçon dont je t'ai fait part a germé
2l"»*Liv. 21
dans mon esprit. II y a quinze jours, j'aurais pu suivre ton conseil, mais aujourd'hui...
— Oli ! je comprends, fît Montclavel. Et je ne peux pas dire que tu aies tort, puisqu'ù ta place j'en ferais autant.
— Et tu le ferais bien plus encore, ajouta Lucien, si tu savais...
Il s'arrêta, hésitant à laisser tomber l'aveu qui lui brûlait les .lèvres.
— Si je savais quoi? interrogea le comte.
— Que Monseigneur est l'ennemi acharné de la femme que j'aime le plus au monde, dit tout bas le capitaine.
— Qu'en tends-j e ! s'écria Montclavel. Tu aimes quelqu'un, toi! et depuis quand?
— Depuis huit jours.
— J'aurais dû m'en douter, puisqu'on ne te voyait plus chez Biondetta. Et: cette femme, c'est une personne de qualité?
— Non.
— Ah ! l'y suis ! La fille d'un conseiller au Parlement?
— Pas davantage.
— Comment! une simple petite bourgeoise?
— Pas même cela. ^
— Qu'est-ce donc, enfin?
— C'est une malheureuse fille qui mourait de faim, il y a huit jours.
— Bon ! je vois cela d'ici, interrompit Montclavel avec une emphase comique. Tu arrives, tu la sauves, elle se précipite dans tes bras... l'élan de sa reconnaissance l'entraîne un peu loin... vous oubliez tous les devoirs, et maintenant vous grignotez des macarons au sein des remords perpétuels qui vous accablent.
— Edouard, dit sévèrement le capitaine, s'il n'y a plus moyen de causer sérieusement avec toi pendant cinq minutes, je ne te confierai plus rien.
— Quoi ! fit le gentilhomme. C'est donc sérieux?
— Très-sérieuK.
— Oii ! pardonne-moi. J'ai cru qu'il s'agissait d'une amourette dans le genre de Biondetta.
— Comment peux-tu concevoir des choses si plaisantes quand je t'ai dit que Monseigneur était l'ennemi de cette enfant?
— C'est juste, je l'avais oublié.
— Déjà?
— Oui, mais n'importe, je t'écoute.
lis avaient gagné, tout en causant, les quais déserts. Personne ne pouvait les surprendre à pareille heure.
Lucien raconta donc à Edouard comment il avait connu Raymonde et comment elle était devenue sa voisine. Enfin il lui apprit quel procès soutenait M. Lionnav auprès du Parlement de Paris — procès dont M^'' l'évêque de Silistrie venait de prendre la direction au nom des jésuites.
— Oui, oui... je comprends, fit Montclavel en hochant la tête. C'est la fameuse mission que son laquais faisait sonner si haut à l'auberge de Livry.
Il ne riait plus.
— Eh bien? dit Lucien. Te voilà moins gai que tout à Theure!
— J'en conviens.
— Pourquoi ?
— Parce que je prévois beaucoup de fd à retordre.
— Pour qui?
— Pour toi, i)our moi, pour Papillon, pour tous ceux qui t'aiment.
— Tu plaisantes encore? fit le jeune capitaine. En quoi cela vous regarde-t-il les uns ou les autres?
— Tu te fâchais de ma gaieté tout à l'heure, répondit Edouard. Eh bien ! fâchetoi maintenant de ma gravité, si bon te semble, car je te réponds que je n'ai pas envie de rire.
— Mais d'où te viennent ces subites alarmes?
— De la nouvelle que lu m'as apprise.
Lucien sourit dédaigneusement. Il allait prendre la parole, quand Montclavel rinteri'ompit d'un gesle.
— Mon cher ami, dit-il, quoi que nous en ayons, il est bien certain que cel évêque de Silistrie est un gros bonnet. On l'a affublé de ce titre d'Érainence pour le revêtir aux. yeux^ du monde d'une considération que son simple nom de père ne lui aurait pas donnée. C'est un manteau qu'on lui a jeté sur les épaules, uniquement peut-être à cause du procès dont il s'agit — et cela même prouve l'imporlance^iue les jésuites attachent à la réussite de ce procè.?. Dans des cas semblables, on ne s'adresse qu'à des intelligences éprouvées, h des caractères vigoureusement trempés, au.xqueis on laisse habilement espérer une récompense quelconque. Si l'on a su deviner quel était le but secret de leur ambition, si on le leur a montré, si même on s'est contenté de le leur laisser entrevoir, ces gens-là, pour l'atteindre, sont capables de tout. Or, je te connais, poursuivit le gentilhomme, tu prendras évidemment parti pour M. Lionnay à cause de Raymonde.
— C'est déjà fait, dit Lucien ; non pas à cause de Raymonde, mais parce que M. Lionnay est dans son droit.
— Oh! ne nous chicanons pas sur les mots, ou nous n'eu iinironspas, répondit Montclavel. Si la bonne cause de M. Lionnay n'avait pas eu pour avocats les beaux yeux dont tu me parlais tout à l'heure... mais n'en parlons pas si cela te contrarie, et revenons à nos moutons. Tu prendras fait et cause, disais-je, pour le père de Raymonde, et Monseigneur deviendra ton ennemi personnel, tout comme tu deviendras le sien dés qu'il te saura aux côtés de ses adversaires. Eh bien! mon ami, que fllonseigneur te fasse l'honneur de. s'occuper de toi, et toute la sainte corporation des jésuites s'en occupera s'il le veut. Et il le voudra certainement, puisque tu prétends léser des intérêts qu'il a entrepris de défendre. Voilà pourquoi je ne lis plus, mon bon Lucien. Quand on a à lutter contre une compagnie si puissante, ce ne serait pas seulement un miracle d'oblenir gain de cause, ce serait encore un eflet merveilleux de la miséricorde divine que ^lo sortir \ivaat de ses grilles. Voilà pourquoi nous ne serons jamais trop d'alliés
iU MONSEIGNEUR
autour de lui, ensses-tu ta compagnie, ton régiment, ton corps d'armée tout entier, y compris l'artillerie et la cavalerie. Et qui sait? fit Monlclavel, qui s'arrêta brusquement pour se tourner vers Lucien ; quand je te dis tout cela, lu crois peutêtre que je no parle pas sérieusement et que je me moque de loi?
— Ma foi ! je n'en suis pas loin, fît le capitaine. Dans tous les cas, tu t'exagères singulièrement...
— Je m'exagère, dit le comte en lui prenant la main. Eh bien ! mon ami, prie Dieu que je n'aie jamais besoin de te rappeler ce que tu viens de me dire, afin de te prouver combien j'étais au-dessous de la vérité...
Lucien n'était pas ébranlé, mais étonné de l'entendre s'exprimer ainsi, car, il n'en pouvait pas douter, Monlclavel était très-effrayé et ne paraissait pas avoir la même confiance que lui dans le résultat de cette lutte inégale.
— Ce qui ne m'empêchera pas, poursuivit le gentilhomme, de l'offrir mes seivices tout comme s'il s'agissait de la chose la plus folle du monde.
A ces mots il laissa échapper un geste d'impatience.
— Qu'as-tu donc? lui demanda le jeune officier.
— Ce qui me contrarie le plus, répondit Edouard, c'est qu'il va falloir que je cherche un autre maii pour Lina, maintenant que tu es épris définitivement de cette Raymonde...
— Bah ! sois sans inquiétude. M"* d'Estourbel est assez belle et assez riche pour que lu ne sois pas embarrassé de lui trouver un mari.
— Un mari? Parbleu! non. Ce n'est pas là ce qui m'embarrasse. Je lui en aurais réuni demain une collection de toules les couleurs s'il ne s'agissait que de prendre des paniers percés en qiiêle de dots et d'aventures. Non pas. Ce n'est pas avec de tels drôles que je prétends marier Lina, et c'est aussi ce qui me fait tant regretter (ju'elle n'ait pas été de ton goût, car tu étais bien le mari que j'aurais voulu lui voir prendre.
— Que veux-tu? fit Lucien. On n'est pas maître de sa destinée.
— Oh ! là-dessus je ne te répondrai pas, car il y aurait fort à dire. Ainsi il est évident que si tu voulais renoncer à Raymonde pour Lina, ta destinée... Mais il est lard, ce serait recommencer une discussion inutile... Bonsoir, bonne nuit! Réfléchis bien à toutes les questions que nous venons d'effleurer et, suivant le parti auquel tu te seras définitivement arrêté, nous agirons.
Tout en échangeant ces dernières paroles, ils avaient suivi la rue de l'Arbre- Sec et se trouvaient en face de la maison qu'habitait le jeune officier.
— Ainsi je peux compter sur loi à l'occasion? demanda Lucien.
— Voilà une question que je ne t'aurais jamais adressée, dit Edouard d'un ton de reproche. Mais je te pardonne. Il a été convenu de tout temps que les amoureux ne savent pas ce qu'ils disent ni ce qu'ils font. A demain! A propos, qu'est-ce que tu fais demain?
— Je crois que j'irai faire une promenade à Versailles.
— Seul?
— Absolument seul.
— Alors veux-tu que je t'accompagne?
— Très-volontiers.
— Et tu pars à quelle heure ?
— A dix heures, après déjeuner.
— Je serai là.
— Donc à demain ! dit Lucien dans une dernière étreinte.
Il introduisit son passe-partout dans la serrure de la porte, qu'il ouvrit; mais, au lieu de la refermer derrière lui, il se pencha en avant pour s'assurer que Montclavel s'était éloigné.
Dès que le bruit des pas du comte se fut perdu dans les profondeurs de la nuit, Lucien sortit, traversa la rue et leva les yeux vers une des fenêtres d i troisième étage, qu'éclairait une lueur incertaine et tremblottante.
— Pauvre Raymonde! dit-il. Elle travaille encore... Ah! reprit-il avec un accent de rage impuissante, ne l'arracherai-je pas à cette misère?
Il demeura longtemps dans cette contemplation muelle, espérant peut être que la fenêtre allait s'ouvrir et qu'apparaîtrait le gracieux visage de Raymonde.
Ses espérances ne se réalisèrent pas. La fenêtre demeura close, Raymonde ne se montra pas, et, au bout d'une heure, s'éteignit la pâle lueur qui avait attiré ses regards.
Il était deux heures du matin. Lucien regagna sa chambre à son tour, songeant aux difficultés que Montclavel lui avait fait entrevoir.
Il dormit pourtant jusqu'à l'heure du déjeuner, se leva et descendit à l'écurie.
Après avoir donné à Germain l'ordre de seller les chevaux, il remontait chez Papillon, lors(]u'il se rencontra dans l'escalier avec Raymonde. Elle allait passer outre, il l'arrêta.
— Mademoiselle, lui dit-il, je vous préviens que si vous vous avisez de passer les nuits au travail en dépit des promesses que vous lui avez faites, j'en instruirai votre père.
— Mais vous vous trompez, monsieur Lucien, se défendit-elle vivement, je no passe pas les nuits.
— Une partie des nuits, si vous l'aimez mieux.
— Je vous assure que vous. . .
— Je vous assure, interrompit le jeune officier, que cette nuit, à deux heures, il y avait encore de la lumière dans votre chambre.
— Qu'en savez- vous? Qui vous l'a dit?
— Je l'ai vu, répondit Lucien en scandant chacune de ces trois syllabes. Raymonde n'insista pas, mais elle leva sur lui un regard étonné.
— Comment, fit-elle, vos fenêtres sont au-dessous des miennes, à deux étages de distance, vous ne pouvez donc pas savoir... à moins que vous ne fussiez dans la maison voisine, en face de la vôtre...
— Pas tout à fait, mais j'étais de l'autre côté de la rue-
— A deux heures du matin ! s'écria la jeune fille interdite.
— Oui, mademoiselle. Comme je revenais assez tard avec mon ami Montclavel, j'ai vu de la lumière à votre fenêtre et j'ai eu la curiosité de savoir jusqu à
quelle heure vous alliez travailler. Fort heureusement je n'ai pas attendu longtemps....
— Oh ! interrompit Raymonde, il s'agissait de quelque chose de pressé, qu'on m'avait demandé pour aujourd'hui, Et tenez, ajouta-t-elle en montrant un petit paquet qu'elle tenait à la main, je vais même le porter chez la marchande.
— Bien, fît le jeune capitaine en la menaçant du doigt, mais n'y revenez plus, sans cela...
— Je vous le promets, balbutia-t-elle en baissant les yeux. Elle le regardait d'un air embarrassé.
Quand elle le quitta, elle se retourna à deux ou trois reprises, toute gauche et toute rougissante, depuis qu'elle savait qu'il s'était occupé d'elle pendant la nuit.
C'est qu'en elTet, à part quelques regards timidement échangés, et dont la présence de Ludivine atténuait singulièrement l'expression, pas un mot d'amour n'avait été prononcé entre les deux jeunes gens.
Pour Ramonde cet incident, insigninant en apparence, fut une véritable révélation. Il lui sembla si étrange que Lucien s'occupât d'elle à pareille heure, qu'elle en rechercha les motifs.
Alors elle se rappela que le jeune capitaine n'avait presque pas quitté la maison, depuis une huitaine de jours qu'elle y venait assidûment. Elle.se souvint même que Papillon en avait fait l'observation à son fils adoptif et lui avait reproché de rester trop enfermé.
Cela n'était rien. C'était beaucoup, puisque cela la troubla profondément. Il est vrai que cela ne l'effraya pas. Depuis longtemps déjà, depuis le premier jour qu'ils s'étaient rencontrés peut-être, une sympathie secrète les avait unis l'un à l'autre.
Elle ne s'était traduite qu'une fois encore, il est vrai: le jour où Lucien s'efforçait de faire accepter à M. Lionnay les cinquante louis qu'il refusait. Raymonde était venue au secours du jeune officier. Elle croyait pouvoir s'acquitter plus tard avec des trésors de reconnaissance. Elle se trompait. Son cœur lui-même avait été débordé.
Dans les dispositions où se trouvaient les deux jeunes gens, il était évident que les sentiments dont ils étaient pénétrés allaient éclater au premier choc.
En attendant, et plus résolu que jamais, Lucien entreprit de consacrer tout le temps que lui laissait sa convalescence à la cause que défendait le père de Raymonde.
Tout le poussait dans cette voie fatale, depuis l'amour que Ra^-monde lui avait inspiré, jusqu'à la haine inexplicable qu'il ressentait contre Monseigneur.
Or, cette haine, purement instinctive d'abord, menaçait de prendre des proportions terribles, maintenant que le beau capitaine avait vu dans la main du prélat cette cicatrice compromettante. L'histoire qu'il avait racontée était-elle vraie? Était-ce un mensonge? Le coupable que toutes les dépositions de l'enquête avaient été unanimes à signaler, était-ce lui? 11 importait de sen assurer.
Après avoir regagné sa chambre, Lucien prit une feuille de papier et écrivit :
« Veuillez excuser l'insistance déplacée que j'ai mise hier à vous faire raconter l'accident qui vous a mulilô la main. J'étais sous l'impression de sentiments douloureux, par lesquels j'ai eu le tort de me laisser entraîner au-delà des convenances.
I Je m'en accuse humblement, Monseigneur, et j'espère que vous ne m'en garderez pas rancune. Veuillez donc agréer les excuses de votre très-humble el très-obéissant,
« Lucien de Saint-Germain. »
Après avoir plié et cacheté cette lettre, il écrivit sur l'enveloppe :
À monseigneur l'évèque de Silislrie^ Rue Croix-des-Pelils-Champs, Paris.
Cela fait, il glissa le papier dans sa poche et appela Papillon.
— Hartmann ne demeure pas loin d'ici, n'est-ce pas? lui demanda- t-il.
— Non, à deux j)as, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois.
— Soyez assez bon pour aller le chercher de ma j)art.
— Bien, mais ne jjuis-je me charger moi-môme de la commission?..
— Non. Je tiens à lui expliquer moi-même ce que j'attends de lui,
— Comme lu voudras. Je vais te l'amener, fil Papillon. Et tu peux te llatter que tu vas le rendre heureux, ajouta-t-il en hochant la tète.
— Pourquoi? dit Lucien.
— Parce que le plus grand plaisir que tu puisses lui faire est de lui demander quelque chose.
— Tant mieux! fil le capitaine. Je lui donnerai du moins cette satisfaction, en attendant mieux.
— Dans dix minutes je serai là, promit Papillon.
II sortit. Lucien venait d'achever sa toilette, lorsque l'ex-brigadier revint, accompagné de l'Helvélien.
— Voulez-vous nous laisser un moment, père? dit Lucien au vieux soldat.
— Tant que tu voudras, répondit Papillon en se retirant lestement, quoiqu'il lut un peu intrigué.
Lucien attendit que la porte fût bien refermée et se tourna vers Hartmann. Le suisse, élonné et ému, levait sur le jeune officier ses gros grands yeux eiïarés. Lucien s'approcha de lui et le regarda bien en face.
— Écoulez bien, Ilarlmaiin, lui dit-il, je vais réclamer de vous un grand service.
— Ah! monseigneur, fil le pauvre homme avec vivacité, si c'est possible, c'est lécha fait; si c'est pas lîossible, clié le ferai tout te môme poui* fous être agréable.
Le jeune officier lui fit signe de se calmer et lui montra la lettre qu'il venait d'écrire.
— Vous irez chez monseigneur Tévêque de Silistrie, rue Croix-des-Petits- Champs, et vous demanderez à lui remettre cette lettre à lui-même.
— A lui-même, répéta le Suisse.
— Du moment où vous serez entré dans la maison, faites bien attention à tout ce qui s'y passera. Examinez bien les domestiques; ne négligez pas non plus la figure de Monseigneur. C'est une forte belle têle, vous pourrez vous en assurer.
— Che m'en assurerai, promit Hartmann qui tendait à la fois les yeux et les oreilles aux recomriiandations que lui faisait le jeune capitaine.
— Si par hasard celte curiosité à laquelle je vous autorise vous faisait soupçonner ou découvrir quoi que ce soit, gardez-vous bien de le laisser paraître ni d'en diie un mot à personne avant de m'en avoir instruit. Avez-vous bien compris?
— Parfaidement, répondit l'Helvétien. Che porte la lettre, je recarte bien et che tis rien qu'à fous, monseigneur.
— C'est cela. Alors vous viendrez demain matin m'apporter la réponse que Sa Grandeur vous aura donnée.
— Monseigneur peut gompter sur moi, fit Hartmann. Temain matin, à neuf heures, che serai là.
A ces mots, qu'il accompagna d'un profond salut, le suisse se retira, tout fier de la mission dont il était chargé.
Quelques instants après, Montclavel vint chercher Lucien, les deux amis saulérent en selle et s'éloignèrent.
Quand ils eurent dépassé le Cours-la-Reine et se trouvèrent en rase campagne, Edouard se tourna vers le jeune capitaine.
— Au fait, demanda-t-il, qu'allons-nous faire à Versailles.
— Je vais demander une consultation.
— A un homme de loi? fit le comte avec une sorte d'effroi.
— Non, à une femme.
— J'aime mieux cela, surtout si elle est jeune et jolie.
— Elle a été l'un et l'autre.
— Ce qui veut dire qu'elle n'est plus ni l'un ni...
— C'est la marquise de Pompadour, interrompit Lucien pour couper court toute interprétation.
— Ventrebleu! mon ami, comme tu y vas! s'écria Montclavel interloqué Tu parles d'aller chez la marquise comme de chausser une paire de pantoufles. T.i n'y es pas encore !
— C'est donc bien difficile?
— Plus difficile assurément que de parvenir auprès du roi.
— N'importe, je l'essaierai, fit Lucien.
— Et tu n'y parviendras pas, dit le gentilhomme.
A peine arrivés à Versailles, ils se dirigèrent vers les appartements qe la favorite.
MONSEIGNEUP
Ahl c'est vous, beau capitaine? (Page 178.)
Une centaine de courtisans en assiégeaient la porte. Parmi eux, Monlclavel teconnul le ministre de la marine et (lcu\ uiai»assiulears éliaiigers.
— Ah! mon pauvre ami, dit-il en mon Iran L à Lucien celte loule de grands personnages, nous airivons mal.
Loin de se décourager, Lucien se dirigea vers un des huissiers, auquel il donna ^n nom, en al'lirmant qu'il était attendu par M""" de Pompadour.
Sur cette afliimation, l'huissier consentit a aller porter le nom du capitaine à la marquise. Un instant après il reparut iout ellaré.
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:i— Monsieur le clievaller de Saint-Germain, appeia-t-il d'une voix sonore.
Pendant que Lucien disparaissait, en jetant à fidouard un regard ironique, par la porte que Tiiuisbier lui avait ouverte, Montclavel s'inclinait à moitié avec un geste qui signifiait :
— Je n'y comprends plus rien!
En efTct, il ne pouvait pas s'expliquer que la marquise donnât le pas au jeune capitaine sur cette foule de grands et respectables personnages qui venaient saluer son réveil.
C'est que Lucien lui avait rendu un service bien plus direct qu'elle n'en avait reçu d'aucun de ceux qui se trouvaient là!
D'ailleurs, elle était piquée au jeu dans cette affaire. Le roi et M. de Choiseul avaient donné au jeune oITicier des marques de leur bienveillance. Elle seule n'avait pas encoi-e payé la dette qu'elle avait contractée.
Aussi quand l'huissier, très-hésitant, lui apporta le nom de Lucien, la marquise, bien que sa toilette lût à peine terminée, voulut qu'on l'inlioduisît à l'instant.
Celait de sa part un sacrifice d'autant plus grand, que la marquise ne se monliail guère en négligé depuis quelque temps.
En efiet, Fàge était venu, et, quoiqu'elle n'eût rien {erdu de son ascendant sur son royal amant, W"" de Ppmpadour ne se faisait pas illusion. Elle se voyait telle qu'elle était : usée et fanée, à deux doigts d'une vieillesse précoce.
Pour plaire au roi et pour le retenir auj)rés d'elle, elle n'avait plus recours depuis bien longtemps aux breuvages éj)icés ni aux chocolats vanillés, dont elle faisait usage aulrelbis. Elle avait trouvé un autre moyen, plus nouveau et moins fatigant surtout.
A côté de tous les ministères, elle avait fondé un autre ministère : celui des plaisirs du roi. Klle en était titulaire. Lebel, premier valet de chambre de Sa Blajesté, en était le secrétaire d'Llat.
Le ministère des plaisirs du roi avait son hôtel et son personnel. On l'appelait le Parc aux Cerfs.
C'était une petite maison de la rue Saint-Médéric, à A'^ersailles, bâtie sur l'emplacement de l'ancien l'arc-aux-Cerfs de Louis Xlll et qui en avait gardé le nom. La gestion en était conlié^ ^ ]s. femme d'un commis de la guérie. M'"" du Hau^sset prétend dans ses mémoires que cette femme était sa niè.-e, « qu'elle lui tendit souvent compagnie, jouait avec elle ou travaillait en tapisserie). »
Sans nous appesantir sur les mystères tant de fois décrits de celle demeura malsaine, sans nous égarer dans les exagérations auxquelles se sont laissé entraîner certains lomancieis et même certains historiens, disons que le nombre des jeunes filles qui y enlrèrenl fui immense et que ies dépenses du Parc-aux- Cerfs ne coûtèrent pas à l'ttal moins de deux cents millions.
C'est dans cette maison que la marquise faisait déliter sous les 3'eux du roi une série intarissable de beauLés, sans permettre à aucune d'elles de fixer l'attention de son auguste amant.
Dès que Louis manifestait un peu de goût pour l'une de ces beautés éphô-
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inèreG, ïe lendemain elle disparaissnit. « On les dolait, préîend la chronique, et on les mariail à des hommes vils ou crédules. »
Comme c'éLail simple! Grâce à ce minislère d'un nouveau genre, M""' de Poml)adour conservait sur le roi son inlluencc eL à la cour le prestige qu'elle ambitionnait.
Et loin d'avoir diminué en rien, ce prestige, au contraire, s'était singulièrement accru, depuis que la marquise, renonçant franchement à l'amour, ne craignait pas de se mêler de politique.
Or, on a (lit assez de mal de 31""= de Pompadour pour qu'il soit permis, non pas d'en dire du bien, mais de lui rendre justice.
Eh bien! la marquise était une femme distinguée, douée de beaucoup de lact ei d'esprit. i:ile aimait sincèrement le roi et ne rêvait pour lui que gloire et splendeur. Jusque dans les moindres détails de la vie intime, elle conserva pour son amant le res|)ecl (jui lui était dû. •
Ce n'est j)as la marqui^e qui se serait écriée, comme le fit la Dubarry :
— La Fiujice! Toji café f... le camp !
Ce n'est pas devant elle que Louis XV, gorgé de bonne chère et saturé do voluptés, aurait dit :
— Après nous la fin du monde!
Elle vivait en fort bons termes avec les ministres de Sa Majesté. Elle é!ait au mieux avec certains ambassadeurs de nos grandes puissances. Elle avait dans les cours éti-angéres de véritables affiliés, qui lui rendaient un compte exact de ce qui s'y passait.
C'était chez elle que, le plus souvent, le roi donnait audience à ses ministres et que se discutaient les affaires de l'Étal.
Il est bien vrai que M'"*' de Pompadour n'était pas en excellents rapports avec le duc de Choiseul; mais un dissanliment, ou plutôt une rivalité semblable, est bien facile à concevoir entre deu.x. puissances également jalouses de leurs prérogatives et de leur autorité.
Cependant jamais une discussion ne s'éleva entre eux. Ce n'était pas de parti pris qu'ils ne s'aimaient pas, c'était d'instinct. Malgré cela, jamais le duc ou la marquise ne soumit au conseil une proposition quelconque que l'autre ne l'appuyât immédiatement si elle était avantageuse.
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'antichambre de M""^ de Pompadour fût remplie des personnages les plus haut placés. Et il paraîtra moins surj)renant encore que la marquise s'empressât de donner audience à Lucien, avant que sa toilette fût achevée ou qu'on lui annonçât l'arrivée du roi.
Lucien lui-même, en dépit de l'assurance qu'il avait afTectée devant Montclavel, était un peu étonné de la faveur qui lui avait été accordée, quand il se trouva en face de la marquise.
Elle était assise sur une chaise. Sa robe, relevée sans façon jusqu'au-dessous du «enou, lais.sait apercevoir le bas d'une jambe éléganle et fine, emprisonnée dans un Das de soie rose. Le pied nu était posé sur un coussin de velours.
Agenouillée près de sa maîtresse, M""" du Hausset tenait à la main deux mules dont elle se disposait à chausser le pied mignon de la marquise.
— Ah! c'est vous, beau capitaine, dit-elle en reconnaissant Lucien. Eh bien» venez-vous enlin chercher la récompense que je vous ai promise?
— Oui, madame, répondit timidement Lucien.
— Alors parlez. Que demandez-vous?
— Je demande qu'on instruise et qu'on juge au plus tôt le procès de M. Lionnay. Cette ré|)onse lit faire à la marquise un tel soubresaut,"^ que son pied sortit tout
à coup de la mule dans laquelle il était sur le point d'entrer — au grand déplaisir de M"'' du Hausset'.
— Qu'est-ce que vous me racontez là! fît M™"* de Pompadour stupéfaite. M. Lionnay! Un procès! Qui, M. Lionnay? Quel procès?
— Ah! de grâce, madame, ne vous impatientez pas, fît Lucien. Si j'arrive mal àpropos, je reviendrai. Sinon, permettez-moi de vous donner quelques renseignements...
— Voyons, faites vite, dit la marqui.se.
Elle écoula d'autant plus attentivement les courtes explications que lui fournit le capitaine, qu'elle ne comprenait guère ce qu'il y avait de commun entre lui et le procès auquel il faisait allusion.
Dès qu'il eut énoncé clairement et succinctement ce dont il s'agissait, M™* de Pompadour le regarda, plus étonnée encore que tout à l'heure.
— Oui, dit-elle, je me souviens d'avoir entendu parler vaguement d'une affaire de ce genre; mais en quoi vous intéresse-t-elle? C'est à vous que je dois une récompense, et non pas à M. Lionnay. Éles-vous donc son parent?
— Non, madame.
— Vous êtes son ami intime, du moins? Vous le connaissez depuis longtemps?
— Depuis trois semaines au plus, madame.
— Vous avez donc des sommes importiintes engagées dans cette faillite?
— Je n'ai pas un liard de fortune, madame.
— Alors expliquez- vous, fit la marquise de plus en plus interdite.
— La vérité, madame... balbutia Lucien en rougissant, c'est que M. Lionnay a une fille adorable, que ces gens-là sont malheureux, on ne peut plus intéressants, et que je leur ai promis de les aider.
— Ah ! je comprends maintenant, fit M*"* de Pompadour. Cette fille est jeune, n'est-ce pas?
— Elle a dix-huit ans, madame.
— Elle est Julie, sans doute?
— Ravissante, madame. Si vous la voyiez...
— Oui, je veux la voir. Amenez-la-moi dans trois jours. Je l'interrogerai moi-même et nous présenterons ensemble sa requête à Sa Majesté.
— C'est qu'elle est pauvre, madame. Sa toilette...
— N'en sera que plus honorable, puisqu'elle témoigne de sa vertu.
— Vous êtes l'indulgence môme, madame.
--^ Ainsi dans trois jours je vous attends avec votre protégée, fit la marquise.
— Oui, madame. A la môme heure?
— La même.
— Je n'aurai garde d'y manquer, fit Lucien en s'inclinant.
Au moment où il allait se retirer, la porte de l'antichambre s'ouvrit et le roi entra.
Il manifesta d'abord quelque étonnement en apercevant cet officier de carabiniers avec leijuel la marquise en usait si librement qu'elle se faisait chausser devant lui; puis il reconnut le héros de Minden et lui sourit avec bieiiveillanc/e.
— Ah! ah! fit-il. Est-ce que la marquise s'est enfin acquittée envers vous, capitaine?
— l'as encore, Sire, répondit M""» de Pompadour; mais cela ne tardera pas, je l'espère.
Elle accompagna ces mots d'un geste familier d'adieu, qu'elle envoya de la main au jeune officier; puis, se levant enfin et frappant du pied pour mieux, prendre possession de ses mules, elle courut au-devant du roi.
Lucien s'était bien gardé de rester une seconde de plus. Il avait eu son audience; il en espérait un résultat favorable: c'était tout ce qu'il pouvait souhaiter.
11 quilLiit donc, fort joyeux, l'appartement de la favorite et se disposait à rejoindre Monlclavel, qu'il voyait pérorer avec beaucoup d'animation au milieu d'un groupe de gentilshommes, lorsqu'un salut cérémonieux l'arrêta au passage.
Étonné, Lucien leva les yeux et ne fut j>as médiocrement surpris d'apeicevoir l'évoque de Silistrie.
Monseigneur le saluait d'un souri4'e hypocrite, mais légèrement inquiet. Bien eei'taineinenl, la facilité avec laquelle le jeune officier était entré chez la marquise et en était sorti ne laissait pas que de le préoccuper.
Lucien n'o.sa pas ne pas lui rendre son salut; mais, affectant un air empressé, il se dirigea rapidement vers Edouard, qu'il arracha sans façon à sa conversation et dont il saisit le bras.
Le jeune gentilhomme ne s'expliquait pas très-bien cette sortie, qui re-ssemblait à une fuiie. Néanmoins il se laissa entraîner sans mot dire, jusqu'à ce qu'ils fussent hors du palais. Là, il s'arrêta.
— Ah çà, mon cher, dit-il à Lucien, peux-tu me dire pourquoi nous nous sauvons comme des voleurs? Est-ce que la marquise t'aurait mal reçu?
— Non pas, fit le capitaine, au contraire. Seulement j'ai aperçu dans Tantichambre un oiseau de sinistre augure... C'est mauvais signe, mon amil c'est mauvais signe!...
Comme Lucien, Montclavel avait aperçu Tévôque de Silistrie au milieu d'un grou|)e de gentiihommes, dont plusieurs faisaient partie de la maison du Dauphin; mais il n'y avait pas fait grande attention. Pourquoi Monseigneur n'irait-il pas à Versailles comme les autres? s'était-il dit.
Aussi ne releva-t-il pas les pai'oles un peu violentes que la vue du prélat avait arrachées au jeune officier.
Personnellement, non-seulement il n'était animé envers Monseigneur d'aucun
sentiment d'Iiostililé, mnis encore il n'ajoutait aucune créance à l'accusation que le capitaine élevait si lé.qèremenl contre lui.
Sans doiile, Moniclavel en était convaincu lui-même, cette coupure énorme, placée au même endroit de la même main, présentait une coïncidence bizarre-, mais quoi...? sufiisait-elle à désigner claiiemcnt Monseigneur comme un a.ssassin? Jusqu'à preMve du contraire, Edouard était convaincu que Lucien se trom|)ait en raccusant sur le simple témoignage de l'anlinalhie que cet homme lui insjiiniit.
Nos deux amis se dirigèrent vers un cabaret en i-enom, dans lequel ils se tirent servir à diner. Puis ils allèrent faire un tour de parc.
Vers trois lieures ils remontèrent à cheval et retournèrent à Paris. A cinq heures, Lucien entrait dans l'appartement de Ludivine, où se trouvait Raymonde.
Elle se leva pour saluer Lucien quand il arriva, et reçut, sans oser le regarder en face, le baiser respectueux qu'il déposa sur sa main.
Lucien Jeta sur elle un regard étonné. Ce n'était plus la même Raymonde qu'il avait devant les yeux. Elle était dix fois plus belle! Pourquoi? Il ne se l'expli- (juaitpas, mais la métamorphose était si palpable que le doute était impossible.
Quand elle s'était levée pour le saluer, une rougeur subite avait envahi ses joues veloutées. Quand il lui avait pris la main pour y déposer un baiser, il avait senti cette main trembler dans la sienne, en même temps qu'un léger tressaillement parcourait le corps entier de la pauvre enfant.
En vain elle baissait les yeux pour éviter le regard que le jeune capitaine interdit jetait sur elle: on voyait, .à travers les cils soyeuxde ses paupières, élinceler la [)i-unelle dont ils ne parvenaient pas à atténuer l'éclat.
Enfin, dans l'altitude même de la jeune ûlle, dans le mouvement qui faisait haleter sa poitrine d'une émotion mal contenue, il y avait une sorte de révélation mysti(]ue des sentiments nouveaux que la présence de Lucien faisait naître en elle.
Il crut devoir lui faire part aussitôt de la démarche qu'il venait de faire auprcs de la marquise : non pas, on le pense bien, pour s'en faire un mérite auprès de Raymonde, mais parce que sa présentation exigeait une toilette et que la question de toilette est, chez une femme, celle qui domine toutes les autres.
En eflét. M"" Lionnay se montra tout à coup très-émue quand elle sut que M""* de Pompadour avait manifesté le désir de la voir et que probablement elle la présenterait au roi,
Lucien la rassura de son mieux, lui fit entendre que la toilette la plus simple était celle (jui convenait le mieux à sa position de solliciteuse, et lui déclara qu'il ne la quiltei-ait pas.
— Jlais mon père? fit observer la jeune fille.
Lucien n'avait pas prévu cette question toute naturelle. Il avait combiné déjà un petit plan de voyage à Versailles on ne peut plus ap| étissant. Il se voyait en tête-à-tête avec Raymonde, dans le carrosse qu'il se proposait de louer pour cette solennité, et savourait d'avance les délicieux enivrements que cette longue journée de bonheur allait lui causer. Il n'avait pas songé à M, Lionnay. Aussi l'objection de la jeune fille le prit tout à fait au dépoui'vu.
— C'est vrai ! fit-il tout décontenancé. 11 faut que M. Lionnay vous accompagne.
Ru} monde le vit si désappointé, qu'elle ne put réprimer un sourire.
— Eh bien ! il nous accompagnera! dit Lucien avec un gros soupir. Ayez la bonté (le le lui annoncer, alin qu'il se munisse au besoin de toutes les pièces indispensables.
— Je n'y manquerai pas, monsieur, répondit Raymonde; mais comment et «n quels termes pourrons-nous jamais vous remercier des bontés dont vous nous comblez?
— Bah ! filLudivine, qui iissistaità l'entretien, il y a toujours moyen de témoigner sa reconnaissance. Quand vous aurez recouvré votre Ibrlune, vous ne serez pas embarrassés.
L'Iieure élaiL venue à laquelle Raymonde regagnait ordinairement son appartement pour f)réparer le repas du soir et attendre le retour de son père.
Ce jour-là, au moment où elle disparut, il sembla à Lucien que son cœur se déchirait. Il la laissa s'éloigner sans mot dire; mais, dix minutes après qu'elle fut paitie, il prit son chapeau et sortit, sous prétexte de faire un tour de promenade avant souper.
Au lieu de descendre l'escalier, il monta deux étages et fraj)pa à la porte du logement qu'habitait la jeune fille.
En l'apeicevant, elle ne parut pas surprise autant que Lucien l'aurait supposé.
Cependant elle demeurait sur le seuil de la porte, sans ollrir au jeune officier d'entrer, aiteinlant un mot d'explication. Il le comprit.
— Mademoiselle, lui dit-il, j'aurais deux mots à vous dire. Avez-vous le temps de les écouler?
— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit-elle.
Celle Ibis, elle s'eflaça et lui lit signe d'entrer. Il pénétra dans le |)etit salon qui faisait suite à l'étroite antichambre. Elle l'y suivit, et se tournant vers lui :
— De ([uoi s'agit-il, monsieur? lui demanda-t-elle
— Il s'agit de mou avenir, de ma vie, dit Lucien avec un accent de conviction profonde.
Eiie se troubla visiblement, et réprima aussitôt le geste qu'elle avait ébauché pour olliir un lauieuil à Lucien. Eile-mème resta debout.
— Je ne vous comprends pus, monsieur, dit-elle.
— Je m'expli(fue, lit Lucien, car j'eslime qu'en toute occasion les situations les mieux tranchées sont les meilleuies. Tout ce que je vous demande, mademoiselle, c*est de m'écouler jusiju'au bout sans impatience. Ensuite vous vous prononcerez.
Elle s'inclina sans mot dire, moins froide et moins rassurée qu'elle ne voulait !e paraître, car elle tenait les yeux baissés et ses petites narines ruses se dilataient, comme si elles avaient llairé quelque gros danger.
— Mademoiselle, commença Lucien, voilà bientôt trois semaines que j'ai eu l'honneur de vous lenconirer pour la première fois. Nous ne nous élions jamais vus; selon toute probabilité, nous ne devions pas nous revoir, i'ourtanl voilà qu'il y a huit jours a peine un nouveau caprice de la destinée nous a mis de nouveau
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en présence dans des circonstances qu'il est inutile de vous rappeler. A la suite de ces événements, nous avons noué des relations amicales, nous avons échangé des confidences, conjuré les difficultés du présent et formé de beaux projets pour l'avenir. Je me permets de dire • nous i, parce que je ne suis resté étranger à aucune des phases par lesquelles notre liaison a commencé.
— Et vous pouvez dire • nous i à tous les litres, s'empressa d'ajouter Rajinonde, car c'est à vous qu'en un si court espace de temps nous avons dû deux fois la vie.
— C'est précisément cette bizarrerie du sort sur la quelle je voulais appeler votre attention, mademoiselle. Sans être superstitieux, je ne sauiais, pour ma part, ne voir dans les événements qui nous ont réunis qu'une simple lantaisie du hasard. Il n'est pas naturel, en eflet, qu'un écervelé comme moi soit appelé à rendie des .sei-vices à un homme de l'âge et de la valeur de M. Lionnay. J'ai été frappé, moi, de ces singularités qui vous ont échappé; non pas sur-le-champ, j'en conviens, mais peu à peu, à mesure que vous avez déroulé devant moi le long et douloureux récit de votre infortune imméritée. Non-seulement j'en ai été ému, mais je m'y suis intéressé tous les jours davantage, parce que tous les jouis j'ai été à même d'apprécier les vertus et le courage avec lesquels vous avez combattu Tadveisilé. Je sais bien que je ne suis pas encore un homme dont le jugement ait grande valeur auprès des autres hommes; mais je me flutte d'être un cœur droit, honnête et bon. C'est pourquoi je me suis dès l'abord si vivement intéressé à vos malheurs. Lorsque, dès le premier jour où vous me les avez racontés, je vous ai ollert, avec mon humble proteciion, celle du comte de Monttlavel et de son fils, je ne prévoyais pas qu'un accident banal allait tout d'un coup me mettre «n lumière et me créer des amis puissants. Pourtant, dès que m'est échue cette bonne fortune, j'ai résolu de la faire servir à vos intérêts. C'est dans ce but que je suis allé rendi'e ce matin visite à M"'« de Pompadour, sans vous avoir préalablement consultée, emporté par le désir ardent que j'avais de vous être utile, ne prévoyant pus qu'on pouvait accuser mon zèle ni suspecter ma loyauté.
— Que voulez-vous dire? fit Raymonde étonnée.
— Vous allez le comprendre, mademoisede. Lorsque la marquise m'a vu entrer chez elle, elle a cru tout naturellement que je venais chercher la récorapernse qu'elle m'avait promise. Elle ne se trompait pas dans le fond ; elle ne se trompait que dans la forme. Je demandai pour M. Lionnay au lieu de demander pour moi. Elle en a été irès-élonnée et s'est informée si M. Lionnay était mon parent ou mon associé. Sur ma réponse négative, elle m'a tellement pressé de questions que J3 lui ai dii que M. Lionnay avait une fille, et même je lui ai laissé entendre...
Lucien hésitait et regardait Raymonde, dont les joues se couvraient d'un tendre incarnat.
— Vous avez laissé entendre... quoi? demanda-t-elle timidement.
— yue je vous aimais, mademoiselle.
Elle se redre.ssa, Irès-émue et Irès-dii^ne à la lois.
— L;*issez-nioi vous rappeler, madeinoiseiie, que vous m'avez promis de m'écouter sans colère. Soyez convaincue d'ailleurs que je ne m'écaiterai pas des
Ne craignez rien, Raymonde; l'amour est un bienfait de Dieu, (l'âge i .J.i
bornes que m'impose le respect. Ce n'est ni pour blesser votre cœur ni pour le surprendre que je vous ai lait cet aveu, mais uniquement parce que le plus impérieux des devoirs me commandait de vous exposer les sentiments qui me faisaient agir. L'appui que j'ai résolu de vous prêter serait, en efi'et, incompréhensible auv yeuN. du monde, s'il n'avait un mobile honorable et avoué. Ce mobile, mademoiselle, c'est l'amour. Kt je ne crains pas de m'en ouvrir à vous en toute IranchtSvî, parce qu'il me semble plus honnête de marcher droit au but que
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d'attendre une occasion boiteuse pour me déclarer. Et maintenant, mademoiselle, vous savez que je vous aime, que mon ambition est de vous avoir poui- iorame, que pour atteindre ce but je vous sacrifierai sans phrases tout ce que vous exigerez. Répondez. Mon amour vous pèse-t-il? Mon dévouement est-il une ollV-nse?
Raymonde était en proie à une excessive agitation. La franchise de Lurion la mettait pour ainsi dire au pied du mur. Elle ne pouvait ni se montrer froissée d'une telle loyauté ni se soustraire à la réponse qu'il sollicitait.
Elle n'hésita pas.
— Les paroles que vous venez de m'adresser, dit-elle, j'aurais préféio le» entendre en présence'de mon père.
— Je le conçois, mademoiselle, s'empiessa de répondre Lucien; mais avant de faire auprès de M. Lionnay cette démarche solennelle, je tenais à savoir si vous l'approuviez.
— C'est exiger beaucoup à la fois, monsieur, fit Raymonde avec embarras, car c'est une question à laquelle j'étais si peu préparée qu'elle me prend complètement au dépourvu.
— Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Si quelques heures de réflexion vous sont nécessaires, je suis tout prêt à vous les accorder.
A ces mois il iU un pas ])Our se retirer.
— Non, dit-elle en le retenant d'un geste. Avec la même franchise que vous m'avez parlé je vous répondrai. Il est vrai, reprit-elle en rougissant, que je ne m'attendais pas à l'honneur que vous venez de me faire! Rien ne me l'avait fait prévoir. Je suis à la fois trop humble et trop pauvre pour le mériter. Si j'en avais le droit, j'ajouterais que je suis trop fière pour pouvoir l'accepter.
Le jeune officier ti'essaillit douloureusement.
— Ne vous méprenez pas, monsieur, continua Raymonde d'une voix ferme: ce n'est pas par fierté que je refuse vos brillantes propositions, mais uniquement parce que je ne veux entraîner personne avec moi dans Tabime au fond duquel je vais tomber.
— Mais, mademoiselle..., voulut protester Lucien.
— Pardon, interrompitla jeune fille; je vous ai laissé discourir en toute liberté: je sollicite à mon tour la même faveur. Il est odieux, j'en conviens, que j'ose parler sur ce ton à un homme envers qui je devrais être animée d'une reconnaissance aveugle; mais il ne faut en accuser que la situation dans laquelle vous m'avez acculée, monsieur Lucien. En m'offrant votre amour, en me proposant TOtre main, vous n'avez évidemment pas compté spéculer sur les obligations que j'ai contractées envers vous.
— Dieu me garde d'avoir eu semblable pensée! se défendit Lucien.
— C'est donc à mon libre arbitre et à ma loyauté que vous avez fait appel, dit Raymonde. Eh bien! monsieur, je vous en conjure, renoncez aux projets que vous avez formés. Ils sont irréalisables.
— Pourquoi? demanda le jeune officier. Serais-je assez malheureux poui' ▼ous mspirer une insurmontable aversion?
— Je n'ai pas dit cela, monsieur.
:\!(>NSKî(îNi;i : r,\t
— Alors que sigiiiiieiit décidémeiit vos réliceiicos? Pourquoi m'interdirc un amour qui ne vous cause aucune répugnance ?
— Je vous le répèLe, monsicQr, répondit Rayrnonde avec fermeté : c'est parce que je ne veux pas faire retomber sur vous le malheur qui s'acharne après moi depuis des années; parce (jue vous ne pouvez pas me foicer à accepter un sacrifice qui dépasse en SLd)linie abnégation ce que ma vie entière pourrait vous consacrer de dévouement,
— Ecoutez, mademoiselle, dit Lucien : réfléchissez bien à ce que vous allez décider, car, suivant que vous prononcerez, j'agirai.
Le ton calme mais résolu avec lequel le capitaine avait j)rononcé ces paroles fit tressaillir la jeune lille.
— Que fei-ez-vous donc? demanda-t-elle ellVayée.
— Je quitterai Paris, mademoiselle, je retournerai en Hanovre, j'irai rejoindre mon régiment...
— Quoi ! sans attendre la fin de votre convalescence !
— A quoi bon? fit Lucien. Si vous repoussez mou amour, j'emporterai au cœur une blessure bien autrement terrible que celle dont je souffre depuis plus de trois mois — car celle-là sera guérie demain peut-être, tandis que l'autre sera bien réellement sans remède.
— Ne le croyez pas, monsieur, protesta Raymonde. Vous êtes trop jeune pour ne pas oublier promptement une relation à peine ébauchée, et le ciel est trop juste pour ne pas vous aider à l'effacer de votre mémoire.
— Oui, répondit le jeune officier, je sais qu'il y a des esprits frivoles et des cœurs légers pour qui l'oubli n'est qu'un jeu. Je ne suis pas de ceux-là, moi. D'où cela vient-il? Je l'ignore. Peut-être l'isolement et l'abandon au sein desquels s'est écoulée ma jeunesse, sont-ils pour beaucou]) dans le caractère que je me suis formé; mais ce (jue je si-iis, je le sens vivement, et l'impression en est durable, pour ne jsas dire éternelle. Or, je vous aime, mademoiselle, je vous aime passionnément. Il y a près de huit jours que cette lumineuse vérité m'est ap})arue, et je n'ai pas osé vous la dire. Je me contentais de rester auprès de vous, de vous admirer, de m'enivrer des splendeurs de votre céleste beauté, du l'eu de vos regards si doux, du sourire divin que je voyais voltiger sur vos lèvres roses. Perdu dans un coin de la chambre où vous étiez assise, je me cachais çlerrière le livre qui me servait de prétexte à vous contempler. Mon cœur s'envolait aupiés du vôtre. lime semblait qu'un même mouvement les faisait battre tous deux et que vous ])ensiez à moi comme je pensais à vous...
« J'étais fou, je le vois. N'invoquez donc pas une raison banale pour excuser un refus dont je ne saurais me formaliser. Je partirai, Ilaymonde; mais, je vous le jui'e! votre souvenir sera éternellement présent à mi. pensée, votie gracieuse ii:i r:o me suivra partout, et l'amour que vous m'avez inspiré ne finira qu'avec ain vie!...
A ces mots, il se dirigea vers l'anticiiambre, les yeux humides, la tète en feu.
Eu face de cette douleur navrante, la jeune fille sentit son cœ.ur se biùser,
— Lucien ! s"'écria-t-elle.
Il se retourna, l'œil brillant de crainte et d'espoir. Était-il le jouet d'un rêve? Avait-il bien entendu? Il en doutait encore, quand elle lui tendit la main.
— Ne partez pas, monsieur, lui dit-elle. Je ne veux pas ajouter une douleur à celles dont vous avez déjà souffert; mais ayez pitié de moi! Ne me forcez pas à vous aimer contre toutes les lois de la justice et de la raison, contre votre intérêt, contre votre avenir. N'essayez pas de lutter contre le malheur qui nous poursuit, car s'il vous atteignait par ma faute, j'en mourrais...
— Non, dit-il en se rapprochant d'elle et en s'emparant de la main qu'elle lui abandonnait, ne craignez rien, Raymonde. L'amour est un bienfait de Dieu. C'est la source féconde d'où découlent toutes les entreprises nobles et généreuses. Aimé de vous, je me sens le courage de tout oser, de tout braver, de soulever des montagnes. Et qui sait?... reprit-il en levant les yeux au ciel. Dans ce concours de circonstances qui ont permis à notre amour de grandir et de se fortifier, qui ont fait de votre ennemi mon ennemi, il y a peut-être un décret de la Providence...
— Dieu vous entende! murmura la jeune fille que la confiance commençait à gagner.