‹ MonseigneurChapitre 8 sur 48 · LES PREMIERES HOSTILITES · texte numérisé non relu

LES PREMIERES HOSTILITES

Pendant que Raymonde et Lucien oubliaient dans une sorte d'extase les angoisses du passé, pour se laisser aller aux doux rêves de l'avenir, leur ennemi — car décidément Monseigneur allait devenir leur ennemi — ne perdait pas de temps.

A peine revenu de Normandie, où il était allé chercher près de M'"°de Libessac des renseignements bien autrement précieux qu'il ne le croyait tout d'abord, il s'dtait présenté chez monseigneur le Dauphin, lequel était entièrement acquis aux Jésuites.

A l'instant même, le Dauphin avait proposé à Sa Grandeur de l'introduire à la cour et de lui servir de parrain.

Le joui' même où Lucien avait été reçu par la marquise, Monseigneur attendait dans l'antichambre l'arçivée du Dauphin, qui lui avait donné rendez-vous afin de le présenter au roi.

Malheureusement pour Sa Grandeur» le Dauphin arriva un peu tard. Non-seu lement Lucien avait obtenu déjà son audience, mais encore quelques gentilshommes avaient été admis dans les appartements de la favorite.

Il est vrai que devant monseigneur le Dauphin les portes s'ouvrirent toutes grandes et que l'évêque deSilistrie se trouva presque immédiatement en présence deLouiiXV.

En arrivant auprès du roi, le Dauphin s'inclina et lui désigna de la main son protégé.

— Sa Majesté veut-elle me permettre de lui présenter Sa Grandeur monseieur de Méricourt, évêque de Silisfrie? demanda-t-il.

— Monseigneur est le bienvenu à la cour de France, répondit le roi en souriant.

— Où il pourra vous étonner un jour par l'étendue de ses connaissances, poursuivit le Dauphin. Sa Grandeur a beaucoup voyagé ; l'Egypte, l'Arabie et la Turquie n'ont pas de secrets pour lui.

— Tant mieux ! fit Louis, nous en ferons un académicien à la première occasion.

Malgré tout, le roi ne se souciait évidemment pas beaucoup de converser avec Monseigneur, car il ébauchait de la main un geste d'adieu lorsque le Dauphin insista.

— Votre Majesté ne désire-t-elle pas savoir pourquoi Sa Grandeur a été envoyée à Paris? dit-il.

— Sa Grandeur est donc en mission? fit négligemment le monarque en se renversant sur la causeuse, à côté de M'"" de Pompadour.

— A peu près, répondit Monseigneur en saluant humblement. Je suis chargé de suivre auprès du Parlement de Paris un procès de très-grande importance.

La marquise prêta subitement l'oreille.

Louis, voyant que sa maîtresse s'intéressait à l'entretien, se redressa légèrement.

— Quel procès? demanda-t-il.

— 11 s'agit, sire, d'une réclamation, aussi audacieuse que mal fondée, qu'une horde d'affamés, ruinés par des spéculations désastreuses, exerce contre la compagnie de Jésus. Les malheureux, acculés parle besoin et conseillés par la misère, espèrent arriver par le scandale à faire composer la compagnie ou à en imposer aux juges, mais ils n'y parviendront pas.

— Ne s'agit-il pas d'un procès engagé déjà devant le Parlement de Paris? demanda la favorite.

— Oui, madame.

• — Par les Lionnay et Gouffre de Marseille? poursuivit la marquise.

— Précisément, madame, dit Monseigneur avec vivacité. Ah! vous avez entendu parler de cette affaire?

— Oui, fit négligemment M""* de Pompadour. Ce malin môme on m'en a touché quelques mots.

— Bien que je ne m'explique pas comment le bruit de ce procès venu jusqu'à vous, je n'en suis que très-médiocrement surpris, madame. Cet André Lionnay, qui représente à Paris les intérêts de ses associés, est un homme très-actif, très-intelligent, très-insinuant surtout. Il vivait à Paris dans une détresse absolue, quand le hasard lui fit rencontrer un jeune officier du roi, lequel après l'avoir sauvé d'un incendie, lui donna un logement, lui avança de l'argent...

— Sans le connaître? demanda Louis.

182 MONSElGNEUil

— Oui, sire, mais cel oliicior avait vu lu lillo de M. Lionnay, laquelle est^ assure-l-on, une des plus jolies personnes qui soient au monde.

— Ah ! dit Sa Majesté en se levant brusquement.

Cette fois, c'était le roi qui s'intéressait plus directement à la conversation.

Pourtant, comme s'il avait eu honte du mouvement de vivacité auquel il avait cédé, il s'accouda sur la cheminée devant laquelle il se trouvait, pour se donner une contenance, et congédia l'évéque d'un geste familier. • — Nous reparlerons de cette affaire, Monseigneur, lui dit-il.

U""" de Pompadour n'avait rien perdu de cette petite comédie, mais elle ne s'en montra aucunement émue.

Cependant, au moment où le prélat s'inclinait devant elle avant de s'éloigner,, elle lui lança un regard dans lequel il y avait certainement plus d'hostilité que de bienveillance.

Puis le Ilot des courtisans passa, et il ne fut plus question de Tévêque de- Sili.slrie ni du procès qu'il venait défendre.

l*our lui, il ne perdait pas de vue les intérêts qui lui étaient coniiés. Il lessurveillait avec un soin d'autant plus jaloux qu'ii ne s'agissait plus seulement aujourd'hui des intérêts de la Compagnie de Jésus, mais des siens propres^ puisque, bien décidément, Lucien était l'enfant de Gabrielle.

Ainsi, Monseigneur avait été surpris que la marquise fût instruite des phase.'^ dans lesquelles le procès Lionnay venait d'entrer. Par qui l'avait-elle appris? En quoi une affaire de cette espèce pouvait-elle un instant captiver l'attention de j^jmo (jg Pompadour, si personne n'avait pris soin de l'attirer sur ce terrain ai'ide ? Et eniin dans quel but avait-on entretenu la favorite d'une question si urgente?

Évidemment la personne qui s'était adressée à elle en cette occasion était, deprès ou de loin, intéressée à Tissue de ce procès. Deviner qui n'était pas bien difficile, puisque 31onseigneur avait vu Lucien sortir des appartements de la marquise.

Donc c'était Lucien qui avait sollicité en faveur de ses protégés la faveur do ^piie de Pomj:»adour.

L'œil du prélat étincela, un sourire cruel erra ^r ses lèvres ; il leva les épaules par un mouvement d'écrasant j^itié.

Reiiié dans l'embrasure d'une croisée, oîi l'avait attiré le Dauphin, il assistait avec une indifféience parfaitement jouée au défilé des gentilshommes qui se^ faisait sous ses yeux.

De temps en temps, tout en écoutant avec un semblant de grand respect la conversation du Dauphin et tout en y répondant avec une extrême liberté d'esprit, Monseigneur dirigeait sur le roi un regard qu'il s'efforçait de rendre impassible, mais qui était chargé d'une ardente curiosité.

11 avait vu briller dans les yeux de Sa Majesté l'éclair que la beauté de M"'' Lionnay y avait allumé; il avait à dessein insisté sur ce point afin d'exciter les désirs du roi, et il tenait à s'assurer que le coui* uvait porté.

Or, Monseigneur ne pouvait pas s'y tromijer : le coup avait si bien porté que lo roi ne perdait j)as de vue Je prélat et semblait vouloir le retenir du regard.

En eiïet, au bout d'un quart d'heure, Sa Majesté baisa la main de la marquise, dont il prit congé pour regagner ses appartements.

Au moment où il quittait le salon de la favorite, Louis passa à côté de Monseigneur.

— Tiens! s'écria-t-il en jouant Tétonnement, Votre Grandeur est encore là?

— Oui, sire. Il y a si longtemps que je n'avais vu Versailles, que jiii eu la curiosité de demeurer en compagnie de M. le Dauphin au-delà de l'audience que vous avez bien voulu m'accorder.

— Et vous avez bien fuit. Monseigneur.

A ces mots, il fit un mouvement en avant pour sortir du salon.

— Vous me disiez donc, Monseigneur, continua-t-il, que vous étiez chair.é de ■soutenir à Paris un procès...

Pour répondre au roi, le pré'at fut obligé de le suivre.

Ils s'éloignèicnt donc côte à côte, suivis à distance respectueuse j)ar la foule ^es courtisans.

— Ce procès est probablement assez intéressant? poursuivit le roi

— Oui, sire, il s'agit de plusieurs millions.

— Et M. Lionnay est seul à le soutenir contre vous?

— Il repiùsenteson frère Louis et Coudre, leur associé, mais il est seul à l'aris.

— Non pas tout seul, il me semble. Ne m'avez-vous pas dit qu'il avait une fille?

— C'est possible, sire. Je ne me souviens pas... balbutia Monseigneur.

— Oh! je m'en souviens bien, moi, fit le roi. Vous m'avez même dit (jifelle ^était fort jolie.

— C'est la vérité, sire.

— Quel âge a cette enfant?

— Dix-huit ans au plus.

— Est-elle brune ou blonde?

— P>londe.

— Et bien (\iile?

— Dans la perfection, sire.

En insistant sur ces détails, l'œil de Sa Majesté s'était animé de lueurs pas- •^sionnéos.

— Elle habite Paris? reprit le roi.

— Rue Saint-Honoré, oui, sire.

— Vous connaissez le numéro ?

— Le numéro de mon ennemi ! Je ne puis pas l'ignorer, sire. C'est le n" 31).

— C'est un hôtel ?

— Du tout, c'est une grande et belle maison qui apj)arlient à un ccrlain Debrau, ancien biigadier des gardes françaises.

— Et celte jeune lille y demeure avec son père?

— - Au troisième étage, oui, sire. Seulement, comme son jDère est absent pendant presque toute la journée, Raymonde n'est presque jamais chez elle.

— Raymonde ! fit vivement le roi. C'est le nom de cette jeune personne ?

— Oui, sire.

— Mais si elle n'est jamais chez elle, où donc est-elle? reprit Sa Majesté avec une curiosité de plus en plus pressante.

— Chez M"" Debrau, la propriétaire, auprès de qui elle passe la journée.

— Et personne n'est là pour veiller sur cette jeune fille en l'absence de soo père ?

— Personne, sire, répondit le prélat. A moins, ajouta-t-il que ce jeune officier qui demeure chez les Debrau...

— Quel officier? demanda brusquement le roi.

— Un jeune capitaine des carabiniers du roi, tout récemment nommé chevalier de Saint-Louis à la suite d'un brillant fait d'armes, m'a-t-on raconté...

— Qui ? M. de Saint-Germain ?

— Comment! Votre Majesté le connaît! s'écria Monseigneur avec un élonnement parfaitement joué.

— Et il habite la maison ? Et il est lié avec M"" Lionnay ? demanda Louis.

— Oui, sire, il a même rendu quelques petits services à M. Lionnay ou à sa fille. C'est d'ailleurs un très-jeune et très-joli garçon, très-aimé des femmes. On prétend qu'il est l'amant d'une de nos plus jolies actrices de la Comédie-Italienne, qu'il a refusé ces jours-ci la main d'une adorable orpheline, qu'il est trèsempressé autour de M"« Raymonde... Il va, vient, voltige, papillonne, tantôt ici, tantôt là, et, tenez, sire... ce matin... je ne me trompe pas... c'est bien lui que j'ai vu sortir, tout guilleret, des appartements de M""" la marquise.

— En efiet, dit le roi, c'était lui; mais je le croyais dangereusement blessé

— Il n'en est que plus intéressant aux yeux des femmes.

— C'est juste. Et vous croyez que Raymonde...

— Je ne crois rien, sire. Au contraire, j'ai entendu dire que madame Lionnay était une jeune fille sage, bien élevée...

— Auprès de laquelle il serait facile de pénétrer, dit le roi à voix basse, si l'on prenait soin d'éloigner ce jeune officier.

— Je n'en sais rien, sire^ fit Monseigneur se défendant à la fois de la voix et du geste. Je réponds aux questions que m'adresse Votre Majesté, mais je me ferais un scrupule d'aller au delà.

— Et je ne vous demande rien de plus, monseigneur, dit le roi en pressant le pas afin de regagner ses appartements.

Arrivé au seuil de la porte, il s'arrêta, salua l'évoque de Silistrie d'un petit air satisfait et disparut.

Monseigneur le regarda disparaître sans sourciller, mais, quand la porto se fut refermée sur les pas de Sa Majesté, il laissa échapper un vilain sourire.

— Décidément le coup a porté, murmura-t-il.

Et il s'éloigna à son tour pom' revenir à Paris, où il comptait assister aux événements qu'il avait préparés.

Ce prélat vaniteux n'était qu'un assassin. (Page 18S.)

Raymonde et Lucien, tout entiers au bonheur dont leur cœur était inondé, ne 60 doutaient même pas que leur ennemi s'occupait de les perdre.

Pleine de condance dans le succès que le jeune oHicier lui avait fait entrevoir, Raymonde, l'esprit momentanément dégagé de toute piéoccupaiion pénible, ne songeait plus qu'à la toilette qu'il lui faudrait pour se rendre à Versailles.

une toilette! La pauvre entant no savait plus ce que c'était. Depuis qu'elle

était arrivée à Paris surtout, elle n'avait jamais pu se donner le luxe d'une roba neuve.

Ce fut donc un véritable événement dans la maison. Choisir la couleur de Tétofle lui prit d'abord une grande heure; ensuite elle en discuta la forme et la façon.

Elle se faisait à elle-même lés demandes et les répon.ses, en présence de son père qui souriait d'un air attristé à ces enfantillages bien pardonnables.

— Et toi-même, père, lui dit-elle, il faudra bien, pour ra'accompagner, que tu te mettes en dé|)ense.

— O'ji, fit mélancoliquement le vieux négociant. Voilà une audience qui nous coûtera peut-être plus cher qu'elle ne nous rapportera..

— Non, père, sois tranquille. M'"'" de Pompadour a merveilleusement accueilli la requête que M. de Saint-Germain lui a présentée ce malin en ton nom, et l'a d'autant mieux accueillie que, m'a dit aussi 31. Lucien, la marquise n'aime pas beaucoup les jésuites.

— Ils ont essayé de lui faire assez de mal pour qu'elle leur ait gnrdé rancune; mais M"" de Pompadour occupe à la cour un rang qui n'est malheureusement pas une recommandation aux yeux de certaines gens...

— Et moi je soutien;, malgré tout, malgré toi-même, que c'est faire un grr.nd pas que d'aller à la cour, d'y agiter la question de notre procès et d'en occuf-er des espi-it.s qui ignoraient notre nom hier encore. Aurions-nous espéré un résult.t semblable il y a un mois?

— Assurément non.

— - Alors, bon espoir! fit Ra3Tnonde. Nous avons toujours le temps de regretter la peine et l'ai-genl que nous aurons slépensés.

M. Lionnay ne jiut réprimer un geste detonnement. Jamais sa fille ne lui avait paru si gaie, si riante, si résolue.

— C'est la joie d'aller à Versailles... pensa-t-il.

Le lendemain matin, en elfet, Raymontle n'eut rien de plus pressé que d'aller chercher M"* Debrau, afin d'acheter la fameuse toilette sur laquelle reposaient tant de joies et tant d'espérances.

Lucien la regardait sautiller dans la rue à travers les carreaux de sa fenêtre, quand on frappa discrètement à sa porte.

— Entrez! fit le capitaine.

La norte s'ouvrit et Hartmann parut.

L'ivresse à laquelle Lucien était en proie, depuis qu'il aimait et au'i! se crevait aimé, lui faisait momentanément tout oublier. Il ne souvenait plus de la mi.ssion dont il avait chargé l'Ilelvétien,

L'exactitude du colosse, en lui rappelant ce dont il s'agissait, lui arracha presque un geste d'impatience. Il est vrai qu'il surmonta promptement~ce dépil d'un instant. Le cas était trop grave pour ne pas mériter le plus grand calme et la plus prudente circonspection.

Hartmann semblait si bien le comprendre, qu'en entrant dans la chambre du jeune officier il avait promené autoui- de lui un regard inquisiteur, comme pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre.

MONSEIGNEUR ISl

— Eh bien ! fit Lucien, ôles-vous allé chez monseigneur l'évêque de Siiistrle, mon ami?

— Oui, gabidaine. Che suis allé trois fois chez lui dans la chournée t'hier; mais che ne Tai lu (jue fers cinq heures du soir.

— Ah ! vous Tavez vu?

— Comme che fous fois, gabidaine. Mais afant de foir le maître, j'afais fu trois fois son lomeslique, puisque c'est à lui chaque fois gue che m'étais alressé.

— Natui-ellement... Eh bien! les avez-vous bien examinés fun et l'autre?

— Très-pien ! lit le suisse en hochant la tête.

— El n'avcz-vous l'ieu remarqué?

— Cil 'ai bensé l'abord que fous m'aûez enfoyé là pour me tonner l'oggasion de me feu cher.

— Vous venger de quoi, de qui?

— Te ceux, qui ont empoissonné ma lie.

— Que voulez-vous dire? demanda Lucien, que les réponses de THelvétien commençaient à i-emuer profondément.

— Che feux dire que ce maître et ce tomestique sont les mêmes que ch'ai fus le finl-!iiiiL mai li.\.-se])t cent quarante, quand ch'étais suisse chez JM"'« la gomdesse de Lipe.ssac.

En si mauvais français qu'il eût prononcé ces quelques mots, Hartmann s'était exprimé avec tant de jjrécision et d'assuiance que Lucien courut à lui.

Il lui piil la main et, promenant à son tour un regard déliant sur les murs dans lesq'iils il éUilt enfermé, il se pencha vers le colosse

— Vous en ôlcs sùi-? inleri-ogea-t-il à voix basse.

— Si ciren suis sur! répondit l'Helvétien. Croyez-fous tonc que clie puisse me tromper, gabidaine?

Un frémissement d'horreur et d'épouvnnîe parcourut les raembrss de Lucien. 11 fit quelques pas avec une agilalion fiévreuse, tellement atterré par cette rêvélalion, (lu'il ne savait à quel i^arli s'arrêter.

Enfin, il revint auprès d'Hartmann.

— Ainsi, leprit-il, cela ne l'ail pas pour vous l'ombre d'un doute? L'évoque et son inlendanl Hazile sont bien ceux auxquels vous avez loué et livré, il yabienîOl vingt et un ans, l'hùlel de Libessac?

— Che toute si peu, dit le suisse en feimant son énorme poing, qu'en les regonnaissanl, chai failli leur sauter à la corche. Fort heureusement che me suis rappelé (jue le gabidaine m'avait lit de pien recarter mais te pas poucher. Alors ch'ai p;is pouclié.

— Vous iivez bien fait, mon ami, fit Lucien, mais eux, vous ont-ils reconnu?

— .le grois (pie oui.

— Ah ! (lit le jeune officier avec un geste de contrariété.

— QnaïKi che suis ariifé, continua l'Helvétien, Passile m'a recarté pien en face ets'esl jiris à irempler. Che le recarlais aussi, moi, mais che ne proncliais pas. Alors, il a fu que che lisais rien et que ch'avais pas l'air de le goiinaitre, il a fait celui qui a enfie de rire, et il m'a temunie ce que che foulais. Che lui ai montré

Totre lettre, gabidaine. II a foulu me la prentre, mais che lui ai répontu que je tefais la tonner qu'à monseigneur Téfôque de Silistrie. Alors il m'a encaché à refenir tans la chournée. La seconde fois, j'ai gondinué toujours à pien recarter, mais ch'ai encore moins pouché que la première. Passile a paru très-étonné te foir que clie sourcillais pas. Sans toute il a cru être le chouet d'une ressemplance, car il a paru plus rassuré que tans la matinée.

— Bien, fit Lucien. Et Monseigneur?

Hartmann se redressa et fit un geste qui signifiait : Nous y voilà.

— Monseigneur, dit-il, afait certainement été préfenu de ma fisile par Passile, car il me reçut afec une léfiance marquée, et même sur la tapie brès de laguelle il était assis, ch'aperçus une paire te pistolets. Il me prit la lettre tes mains, la parcourut rapitement et sempla étonné te n'y pas Iroufer autre chose que ce qu'elle renfermait. Te temps en temps, partessus la feuille te papier, il m'examinait à la téropée. Quant à moi, che ne le quittais pas tes yeux.

— t Est-ce que vous êtes au sei'vice de M. de Saint-Germain? me demanda-t-il.

— « Non, Monseigneur, rébontis-je. Che suis un ami te son père t'atoption Comme che passais tans ce quartier, il m'a charché de fous remettre cette lettre.

« — Et vous n'avez pas autre chose à me dire?

* — Non, Monseigneur.

• Il me recarta afec une sorte de ricanement, comme s'il ne croyait pas un mot te ce que che lui tisais. Che le fis même caresser un moment la crosse de son pistolet. Q\mnd il fit que che n'afais pas peur et que che ne faisais pas un moufement, il me jeta un regard séfère, presque menaçant.

— • C'est bien, dit-il. Tu peux t'en aller. Il n'y a pas de réponse.

t Alors, dit Hartmann, en finissant, che saluai comme si te rien n'était et che m'en allai.

Lucien approuva d'un signe de tôte et demeura quelques instants rêveur. Enfin il releva la tête.

— Ainsi, demanda-t-il, vous croyez que le maître et le domestique vous ont reconnu comme vous les avez reconnus vous-même?

— Ch'en suis peisuadé, gabidaine, et che suis pien sûr que si l'éfêque m'afait tenu tans un coin te pois pien sombre...

— Il vous aurait tué?

— Che serais técha mort, s'il afait eu seulement tes pistolets tans les yeux C'était une découverte trop importante pour que Lucien, bien qu'il s'y attendît

un peu, n'en reçût pas le conti-e-coup violent.

Ainsi l'assassin de sa mère, de son père, c'était cet homme avec lequel il s'étail déjà rencontré, qui lui avait tendu la main... Ah! comme il s'expliquait bien 4 présent la répugnance que ce misérable lui avait inspirée à première vue!

Lui ! ce prélat vaniteux devant lequel tout le monde s'inclinait, qui était chargé d'une mission spéciale par la Compagnie de Jésus, qui portait le titre d'évôque et qui en avait les prérogatives, n'était qu'un assassin ! Quoi ! de cette même main sacnlége qui avait répandu le sang, il osait donner aux fidèles sa bénédiction au nom du Seigneur!

Enfin! l'heure de la vengeance avait donc sonné! Le parjure allait être démasqué, ses lorlaits allaient recevoir leur châtiment! Oui, mais comment?... C'est à quoi il importait de rétléchir longuement.

Toujours immobile, Hartmann attendait que le jeune officier lui adressât de nouveau la parole. Lucien s'approcha de lui et lui tendit la main.

— Merci, mon ami, dit-il, vous venez de me rendre un service immense.

— Fraiment? fit l'Helvétien.

— Je vous le jure ! »

— Eh bien ! dit le suisse, che ne fous temante qu'une chosse en échanche, gabidaine. C'est, le chour où fous fouirez récler fotre gomple avec rélêque et son falet, te me tonner la préférence s'il s'achit de leur casser la tête.

— Je vous le promets, fit Lucien, à la condition que vous n'agirez que d'après mes ordres.

— Che fous le bromets aussi, gabidaine.

— Allez donc, je n'ai plus besoin de vous pour le moment, mon ami.

A ces mois, le jeune officier accompagna Hartmann jusqu'à la porte de sa chambre.

— Surtout, lui recommanda-t-il en le quittant, pas un mot à qui que ce soit !

— Il n'y a pas te tancher! fît l'Helvéùen. Ch 'aurais trop peur que ces teux coquins m'échappent!

Dès qu'il se fut éloigné, Papillon entra.

Il ne lui avait pas semblé naturel que Lucien prît l'Helvétien à part et le chargeât d'une mission dont lui, Papillon, ne savait pas le premier mot.

Le vieux soldat connaissait trop bien son ami Hartmann pour ne pas savoir à quoi s'en tenir sur ses facultés intellectuelles. Quelle mission lui avait donc confiée le capitaine?

Cette obscurité cachait certainement un mystère. Aussi dès qu'il avait vu sortir Hartmann, Papillon était accouru chez Lucien, espérant y trouver l'explication qu'il cherchait. Il ne se trompait pas.

Le jeune officier, aussitôt qu'il le vit paraître, vint à sa rencontre, ferma soigneusement la porte et lui fit signe de s'asseoir.

Cette entrée en matière contrastait si fort avec les allures ordinairement vives et enjouées de Lucien, que le vieux soldat comprit sur-le-champ qu'il allait être question de choses graves.

— Mon cher Papillon, lui dit-il, j'ai une grosse nouvelle à vous apprendre.

— Laquelle?

— J'ai découvert l'assassin de mon père et de ma mère.

Le vieux soldat s'attendait si peu à une révélation semblable qu'il se dressa comme un ressort.

— Ce n'est pas possible! s'écria-t-il.

Lucien lui raconta alors dans quelles circonstances il avait rencontré l'évéque de SilisU'ie, à la suite de quels ëvêaemeuts celui-ci lui avait tendu la main, et

içO MONSEIGNEUR

c[v.o] horrible soupçon s'était élevé dans son esprit à l'aspect de la cicatrice qui coapait celle main en deux.

C'est aioi-s que, sans prévenir Hartmann, il l'avait envoyé sous un prétexte insi,;^nilianl chez le prélat.

— Oi , conclut Lucien, Hartmann à qui je n'avais pas fait part de mes soupçons, à qui j'avais seulement recommandé de bien observer ce qu'il verrait et de lie rien dire, a reconnu le maître et le valet de la façon la plus péi-eniploire

— Eh bien? que vas-tu faire? demanda Papillon. Te venger, je suppose...

— Sans doute. ,

— El lu as compté sur moi?

— Nalurellement.

— Alors parle, je suis prêt.

— Oui, lil Lucien avec un sourire étrange, vous ne pensez qu'à frapper, vous. Jifci aussi, quand j'ai découvert cette horrible véi'ilé, tout mon sang s'est révolté, {yjl mon èlre a frêtni; mon bras s'est levé presque malgi-é moi pour punir... irais j'ai rélléchi. Je veux savoir ce qu'est cet homme, pourquoi il s'est fait e'ussln, cl avoir les mains tellement pleines de preuves écrasantes, que le misérable demeure confondu le jour où je lui jetterai enfin son crime à la face.

.lamais Papillon n'avait lu sur le visage de Lucien semblable expression de Laine cl de sourde colère.

I! ne chercha pas à calmer le jeune officier. Il comprenait trop bien de quelle indignation le cœur du pauvre garçon devait déborder. Il admirait même que Lucien eût la force de se contenir et ne fit pas expier sm- l'heure à Monseigneur le forfait qu'il avait commis.

Pourtant, en y réfléchissant bien, lui aussi, il convint que le capitaine avait raison.

Sans doute la cicatrice qu'avait vue Lucien, jointe aux déclarations formelle-^ d'Hartmann, constituait un commencement de preuves as&ez concluant, mais ce n"él;ul |ias suffisant pour accuser publiquement un homme — un dignitaire de l'Eglise surtout — de l'exécrable attentat que Monseigneur avait commis.

— Eh bien! voyons... que faut-il faire? demanda l>apillon.

— il faut, |>ar quelque moyen que ce soit, me tirer la vie de cet homme à clair, de telle façon que nous y lisions comme dans un livre.

— Diable! fit l'ancien soldat en se gratlanl l'oreille.

— Or, vous êtes le seul à qui je puisse me confier, mon bon ami, le seul qui soyez par conséquent en état de remplir cette mission délicate. Non-seulement Kailmann n'est j)as capable d'en venir à bout, mais encore il est déjà dépisté par nos ennemis. Ils l'ont reconnu. Ce n'est donc pas à lui qu'ils livreront leurs secrets. Si même ils le voient rôder autour de la maison, ils se tiendront sur leurs gardes et nous ne saurons rien.

— C'est vrai, dit Papillon à demi voix.

— Vous, au contraire, ils ne vous connais.sent pas. Vous pouvez vous montrer sans craiule et obtenir tout ce qu'il m'importe de savoir. Comment"/ C'est

MONSEIGNEUR lOl

impossinie à prévoir. In?pirez-voi\s des circonstances, so yez adroit, n'épargi?x ni le lemf.s ni l'argent ; voilà tout ce que je puis vous recommander.

A ces mots, il prit dans son tiroir une poignée de louis qu'il glissa dans la main du vieux soldat.

— Surtout mettez-vous en campagne à l'instant. Il n'y a pas une minute à perdre, ajouta Lucien en le poussant dehors. Et jusqu'à ce que vous puissiez m'apporter les renseignements dont j\ii besoin, ne remettez pas les pieds ici.

— Comment! s'écria Papillon.

— Eh! sans doute, lit Lncien ; u laut tout prévoir, mon ami. Qui sait si déjà notre maison n'est pas surveillée?

■ — Par exemj)le!

— Vous ne le croyez pas, vous. Eh bien! j'en suis presque convaincu, moi. Je vois rôder depuis (juelques jours autour de vous le voisin Patouillol...

— Qui? le mercier d'à côté? Comment pouvez-vous supposer?...

— Je sup|)0se tout quand il s'agit de conjurer un danger. Or, je sais que Patouillot est marguillier de sa paroisse. En cette qualité il Lient aux. hommes d'église et lein- est aveuglément dévoué.

— Oui, convint l'ancien soldat, j'avoue que Patouillot sent un peu le goupillon, mais ce n'est pas une raison.

— Alors laites-moi le plaisir de me dire pourquoi il était hier dans la cour da votre maison, pouicpioi il i-egai-dait Germain seller mes chevauxet pourquoi il voulait savoir de lui où nous allions.

— Bah ! vous croyez.,,

— Je ne fais jjas que croire, je l'ai vu, de mes propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.

Papillon ne répliqua pas.

— C'est pounjuoi je vous dis : Défiez-vous de tout, mon ami. Ne prenez pas pas môme votre îiaveisin |)0ur conlidenl, ou vous êtes perdu!

Le vieux soldat Ht un geste de la main, afin de rassurer le capitaine. Il allait s'éloigner, quand il se ravisa.

— Riais si je ne reviens pas, que dira M™* Debrau? reprit-il tout à coup.

— Soyez tranquille. Je me charge de la préparer à cette courte séparation, promit Lucien.

— A la bonne heure ! dit Papillon.

Il s'éloigna, définitivement cette fois, et sortit, demandant à la Providence de lui envoyer l'inspiration qui lui manquait.

Au moment où il s'aventurait dans la rue, il aperçut Patouillot qui se promenait de long en large devant la maison, les mains croisées derrière le dos. Sins hésiter un moment, Papillon, obéissant à un mouvement de colère hien excusable après ce qu'il venait d'apprendi-e, leva le pied, allongea la jamhe et alleignil le mercier dans cette partie compacte de son individu sur lai]UL'lle reposaient ses mains. A ce choc inattendu, Patouillot se retourna menaçant.

Quant au vieu.x. soldat, à peine ce geste lui avait-il échappé qu'il auiait voulu

le rattraper. Malheureusement, il était trop tard! Il essaya de réparer cette maladresse !

— Comment ! c'est vous, mon pauvre ami ! s'écria-t-il en apercevant la figure rougeaude et irritée du marguillier.

— Sans doute, c'est moi, grommela le mercier avec humeur.

— Oh! c'est inouï! C'est incroyable ! C'est renversant! fit Papillon en se croisant les mains.

— Quoi donc? demanda Patouillot.

— Comme vous, ressemblez de dos à ce gredin de Varlandier I

— Qui ça, Varlandier?

— Le meunier de Sannois.

— Quel meunier?

— C'est juste. Vous ne le connaissez pas, dit le brigadier. Figurez-vous, mon cher, que cet animal, avec qui j'ai réglé il y a huit jours un compte d'intérêts, m'a donné en paiement un sac d'écus dans lequel j'ai trouvé trois pièces fausses! Vous comprenez dans quelle colère j'étais contre lui. J'aurais beau lui réclamer cet argent aujourd'hui, il m'enverrait promener, puisqu'il a ma quittance entre les mains. Aussi, quand je l'ai vu, ou plutôt quand je vous ai vu, je n'ai pas été maître d'un mouvement de vivacité...

— Fort désagréable, fit le mercier horriblement vexé.

— Eh quoi, mon cher ami, vous allez m'en vouloir pour un semblable enfantillage! s'écria Papillon tout marri. Riais, puisque je me suis tiompé, puisque je vous ai pris pour Varlandier, il n'y a pas d'aflront, vous sentez bien... - — C'est égal, dit Patouillot en frottant. la partie. lésée, la méprise est douloureuse.

— Aussi, je vous en fais mes humbles excuses, cher ami, continua le brigadier. Et pour me prouver que vous ne m'en voulez pas, vous allez venir avec moi boire un verre de ce petit chanteloup... vous savez..., que vous aimez tant...

— Du chanteloup! fît le marguillier aflriandé en se léchant les lèvres. Ah ! je veux bien; mais, vrai, il fallait bien cela pour me faire oublier le furieux... Dieu ! quel coup de pied ! Je ne voudrais pas en recevoir un comme ça tous les matins.

— Même au prix d'une bouteille de chanteloup?

— Même à ce prix-là, à jeun surtout!

— Mais aussi, pourquoi ressemblez-vous tant à Varlandier! dit le vieux soldat en lui prenant le bras et en l'entraînant. El puis, qu'est-ce que vous faisiez là devant ma porte?

— Je prenais l'air.

— Et hier déjà, ne vous ai-je pas aperçu dans ma cour en train de causer avec Germain?

— Oui... je passais... j'ai vu cet homme en train de panser les chf3vaux du capitaine... je les ai trouvés si beaux que je suis entré pour les admii'er.

Et tout bas il se demandait:

Esl-ce que Debrau se douterait de quelque chose?

Elle lui tint la dragée si haute qu'il parla de l'épouser. (Page 195.)

— Cest si naturel! fit Papillon avec une bonhomie parfaitement jouée. Heureusement que je suis prévenu maintenant. J'y regarderai à deux fois avant de vous prendre pour ce brigand de Varlandier.

— Je l'espère bien, dit Palouillot en faisant une assez laide grimace.

Ils entrèrent enfin chez un aubergiste qui demeurait à l'entrée de la rue de TArbre-Sec et que son vin de Chanteioup avait mis alors en grande réputation. Chanteloup est un petit village situé dans le département de Seine-et-Oise,

25"* Liv. 25

sur le coteau qui s'étend entre Triel et Anrlrésy. Le vin y est léger, assez agréable et de beaucoup supérieur au Suresnes et à TArgenteuil.

Patouillot en était très-gourmand. Aussi Pa|)illon, après s'être donné la satis. faction de corriger fimpradent mercier, avait-il imaginé ce moyen de se faire pardonner la violence dont il s'était rendu volontairement coupable.

Patouillot pardonna en effet. Il tint même à se montrer généreux et peut-être à dissiper les soupçons cjue le brigadier paraissait avoir conçus, car il voulut absolument payer sa bouteille.

Ce fut ainsi que la réconciliation fut scellée entre les deux voisins. Quand ils ae séparèrent, ils étaient les meilleurs amis du monde.

Papillon s'en alla, le jairet tendu, le cœur dispos. Positivement il se sentait soulagé.

Il faut avouer du reste que la mission dont Pavait chargé Lucien lui som-iait à miracle. Elle lui permettait d'échapper complètement pendant un temps indéterminé à la surveillance de sa femme.

Or, il aimait beaucoup sa femme, mais il lui trouvait un caractère despotique, auquel il avait, malheureusement pour lui, laissé prendre trop d'autorité.

A première vue. Cela semble un contre-sens monstrueux que de voir Papillon, le sémillant soldat, le superbe brigadier, le croquem" de tendrons, le grand vainqueur, abdiquer si totalement sa dignité humaine en présence de Ludivine.

A cette soumission il y a cependant une cause bien simple : c'est que Ludivine était riche, tandis que Papillon n'avait rien.

En effet, quand le brigadier sentit s'approcher l'heure de la retraite, il se demanda ce qu'il deviendrait le jorn* où le gouvernement ne lui donnerait plus le logement, l'habillement, la nourriture et même, de temps en temps, quelques sous pour arroser ses galons.

Il n'avait pas de parents, ne pouvait prétendre à aucun héritage, n'avait en outre jamais appris aucun métier. Que ferait-il?

Mourir de faim n'était pas de son goût. Il n'était pas paresseux, mais la vie de soldat l'avait habitué à tant de loisirs, les femmes l'avaient tant gâté, qu'il lui aurait été bien dur de commencer à son âge la vie laborieuse de l'ouvrier.

Précisément il repoussait depuis deux ou trois ans les avances de certaine procareuse qui lui témoignait beaucoup d'amitié.

Elle s'était élevée à cette dignité par des voies un peu détournées. Elle était entrée quelque quinze ans avant chez M. Camerlin en qualité de servante. Elle n'était pas belle à cette époque, mais elle avait ce qu'on appelle la •• beauté du diable. »

Le procureur l'avait sous la main; il lui fit la cour. Cela lui évitait d'aller perdre son temps loin de l'étude. N'importe, il eut beau se montrer aimable, Ludivine résista.

— Que dirait madame ! répétait-elle au vieux galantin.

C'était son principal argument.

Tout à coup M""* Camerlin mourut. Au bout d'un mois ou deux, son mari, à peu près consolé de cette perte irréparable, ti'ouva que Ludivine avait engiaissé.

— Madame n'y est plus. Pour le coup, elle n'a plus d'excuse, se dit-il, en la couvant d'un regard complaisant.

Mais Ludivine n'avait pas attendu que l'inflammable procureur se déclarât pour faire des expériences sur le genre humain, et elle avait remarqué que le iiuil défendu a mille fois plus d'attraits pour lui que celui qui ne l'est pas.

Forte de cette donnée philosophique, elle demeura fidèle aux principes de solide vertu qu'elle avait adoptés vis-à-vis de M. Camerlin.

Son système avait du bon, il faut le reconnaître, car tous les jours le séducteur augmentait la dose des promesses alléchantes auxquelles il avait recours pour Iriomplier des scrupules de la servante.

Elle lui tint la dragée si haute qu'il parla de l'épouser.

A peine osait-elle y croire! Aussi se garda-t-elle bien de capituler, même devant cette proposition inespérée. Au contraire, elle organisa la résistance avec plus d'héroïsme apparent qu'elle n'en avait encore montré

Le procureur amena son pavillon.

Au bout d'un siège qui avait duré plus d'une année il épousa Ludivine.

Bien que son mari eût vingt ans de nhis que. te, fût vieux, cassé, cacochyme» elle ne pouvait pas se figurer, en sortant de l'église, qu'elle fût devenue M""* Camerlin.

C'était bien wai pourtant. Elle s'habitua vite à sa nouvelle position, prit une servante à son tour, et devint tout à coup la plus économe et la plus honorable des procureuses.

Au bout de deux ans de mariage, maître Camerlin fut atteint d'une angine, qui l'enleva en quelques heures à l'affection de sa moitié.

Ludivine éprouva un grand chagrin, sans doute; mais elle éprouva un étonnement plus grand encore, quand elle se trouva tout à coup à la tète d'une fortune de soixante mille livres, et propriétaire de deu\ maisons à I»aris.

Elle aurait été la plus heureuse des femmes si suu isolement ne lui eût pas pesé si fort. Malheurement elle ne pouvait pas vivre seule; le veuvage était pour elle un supplice intolérable. Elle songea à se remarier; mais avec qui?

Elle avait remarqué, dans la maison qu'elle habitait, un magnitique brigadier des gardes françaises, lequel venait de temps en temps rendre visite à une jeune ravaudeuse qui demeurait au-dessus d'elle.

Us s'étaient rencontrés plusieurs fois, et, bien que le brigadier ne fût pas de la première jeunesse, puisqu'il pouvait avoir trente-six. ans, Ludivine lui trouvait un air si crâne et si déluré sous l'unilorme, qu'elle le regardait passer d'un œil d'envie.

Papillon avait surpris ce regard au passage, et il en avait ri du meilleur cœur en chillonnanl sa jolie ravaudeuse.

En elVet, Ludivine, qui ne brillait pas par la beauté, ne brillait pas non plus par la jeunesse. Elle avait bien deux ou trois ans de plus que le brigadier. Celui-ci demeurait donc insensible à ces œillades, car plus il vieillissait, plus il aimait les fruits verts, et ])lus il avait les mùis en horreui".

Cependant, quand il sut que M™* Camerlin était riche à soixante mille livres, il 86 prit à réfléchir.

— Après tout, se dit-il, si c'est pour le bon motif que cette procureuse me reluque ainsi, va pour le mariage! Vénus, qui était la plus belle femme du monde^ et qui certes aurait pu choisir, avait bien épousé M. Vulcain, un méchant serrurier boiteux, pas beau du tout à ce qu'il parait. Je sais bien que ce polisson de Mars y trouvait son compte... Eh bien ! qu'est-ce qui m'empêchera de faire comme Vénus, après tout ?

Le brigadier salua donc la procureuse la première fois qu'il la rencontra ; après quoi il lui parla; puis il entra chez elle un beau jour, et enfln il oublia complètement de monter chez la ravaudeuse.

Il joua alors avec Ludivine exactement le même jeu qu'elle avait joué avec le procureur. Et, ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'elle ne s'en douta même pas.

Elle prit au sérieux les si et les mais de Papillon, comme ce bon M. Camerlia s'était laissé prendre aux scrupules de sa rusée servante. Elle eut le même sort que le procureur.

Elle capitula aux condi'ions qu'il plut au brigadier de lui imposer.

Seulement, en devenanr M"^ Debrau, elle n'abjura pas toute volonté ; au contraire. Et d'abord, elle devint d'une jalousie féroce.

Elle surveilla son mari avec tant de soin, qu'elle ne lui permit pour ainsi dire pas de s'absenter sans qu'elle sût où il allait, à quelle heure il sortait, à quelle heure il devait rentrer.

En outre, elle ne lâcha pas les cordons de la bourse, et ne se montra généreuse envers Papillon que juste autant qu'il le fallait.

Elle aurait été plus exigeante encore si, de temps en temps, quand elle lui faisait trop sentir le frein, le brigadier n'avait montré les dents.

Ludivine n'avait du reste pas à se plaindre du choix qu'elle avait fait. Depuis le jour de son mariage, la conduite de Papillon fut irréprochable. Il avait fini par trouver cette vie douce et bonne et s-'était rangé, d'autant plus rangé que Lucien devenait un homme et que son père adoptif ne voulait lui donner que de bons exemples.

En effet, en prenant possession de la fortune et des immeubles de ftP* Camerlin, Papillon avait choisi un logement assez grand pour que Lucien eût auprès de lui deux pièces indépendantes et qui lui fussent tout spécialement réservées.

Cette combinaison avait trouvé grâce devant Ludivine Ju jour où elle avait vu. Lucien.

Il n'avait pas plus de quatorze ans à l'époque où le brigadier prit femme v mais déjà il était l'objet de l'admiration et de la sympathie générales.

Il était jeune, beau, intéressant : c'était de quoi plaire trois fois pour une à une femme comme Ludivine, aux yeux de qui le romanesque et l'inconnu miroitaient de chatoiements tout particuliers.

Aussi devint-il en peu de temps l'oracle de la maison, et prit-il sm' l'autoritaire M""* Debrau un empire absolu.

Quand Lucien avait dit une chose, c'était fini. Dieu le père, en personne, n'y aurait rien changé dans l'esprit de Ludivine.

En somme, à part les tiraillements incessants résultant de la jalousie et de la parcimonie de M""* Debrau, Papillon et sa femme faisaient aussi bon ménage qu'il est possible entre époux d'un certain âge et ne ressentant l'un pour l'autre aucun amour.

Si le cœur de Ludivine s'était égaré quelquefois, celui du brigadier avait tant couru les carrefours et les grands chemins, que le nombre de ses incartades était, à peu près incalculable.

Pourtant il avait aimé une fois en sa vie. Par malheur, c'était une femme mariée qui lui avait inspiré cette folle passion.

Pourquoi une femme mariée, lorsque tant d'autres s'étaient librement données à lui? L'attrait du fruit défendu, toujours.

Cet amour unique du volage Papillon, nous l'avons vu se glisser dans les premières pages de ce récit. Il se nommait Justine. C'était la femme du Suisse Hart» mann qui en était l'objet.

Fine, espiègie, mutine, rieuse, vraie fille des faubourgs de Paris, Justine, avec son minois frais et chiffonné, avait bien, en effet, tout ce qu'il fallait pour captiver le cœur essentiellement mobile du brigadier.

Leur liaison ne fut d'abord qu'un caprice. Elle ne devint passion qu'à la suite du malheur qui vint s'abattre sur l'infortuné Hartmann.

La coupable complaisance avec laquelle il avait livré les clefs de l'hôtel Libessac lui coûta sa place et même l'empêcha d'en trouver une autre.

Pour gagner sa vie, Hartmann, en fut réduit à embrasser la profession de roulier, ce qui le contraignit à faire loin de Paris des voyages continuels.

Justine serait donc restée seule à Paris pendant les trois quarts et demi de l'année, si Papillon, sur les instances d'Hartmann, n'avait consenti à distraire la pauvre femme et à lui tenir compagnie en l'absence de son mari.

C'était trop beau. Aussi cette félicité parfaite dont ils jouissaient, et à laquelle ils n'avaient jamais osé prétendre, fut de courte durée.

Deux ans après, Justine mourut de la maladie dont meurent presque toutes les femmes. Elle avait attrapé, en sortant du bal, une belle fluxion de poitrine, qui l'enleva en quelques jours, en dépit des soins qui lui furent prodigués.

Hartmann et Papillon se montrèrent inconsolables.

— Che l'aimais tant! soupirait Hartmann en essuyant ses gros yeux bleus, tout gonflés de larmes,

— Pas tant que moi ! gémissait Papillon, qui ne pleurait pas, mais dont le cœur était près d'éclater.

Si le coup fut rude pour le sensible colosse, il fut une cruelle épreuve pour I& brigadier.

Fort heureusement pour lui ce malheur l'atteignait en pleine jeunesse. Le chag.in qu'il en ressentit fut sincère et profond; mais le temps et l'activité de son existence en eurent facilement raison.

Seulement le cœur du volage Papillon devmt plus que jamais incombustible.

Il fut un fléau poui' les beautés qu'il enclinînait à son char, jusqu'au jour où il échoua sur les soixante mille livres de Ludivine. Ce fut son bâton de maréchal. Son ambition n'allait pas plus loin. Il s'en tint là.

De temps en temps, il eut bien des ressouvenirs ; il regretta quelque peu la vie passée; mais il se sentait si heureux de vivre ainsi, que ces regrets passagers s'envolaient presque aussitôt.

D'ailleurs Lucien commençait à l'occuper et à le préoccuper beaucoup. Élevé par le comte de Montclavel avec le même soin que l'avait été Edouard, puisque les mêmes maîtres avaient fait leur éducation, Lucien devenait peu à peu un gentilhomme accompli.

C'était ce qui inquiétait le plus Papillon. L'enfant n'aurait-il pas puisé dans cette vie facile et élégante des goûts que sa position ne lui permettrait Jamais de satisfaire? Et, dans ce cas, qu'adviendrait-il de celui qu'il avait uni par aimer comme son propre flls?

Ces angoisses se prolongèrent jusqu'au jour où il fut solennellement décidé que Lucien se consacrerait à la carrière cies armes.

Papillon respira plus librement. Selon lui, c'était le moyen ie moins eni>'îrrassant de mettre utilement en pratique l'éducation qu'avait reçue le jeune crpL> lin. Seulement, il ne s'attendait à aucune des surprises que ménageaient à Lucien le comte de RJontcîavel, Edouard, les officiers du régiment, et M""' de Libessac surtout, sur laquelle on avait si peu compté jusqu'à présent.

L'i^Tesse de Papillon ne connut plus de bornes quand il vit son fds d'adoption revêtu du costume d'officier. Si l'heure de la séparation fut cruelle, l'heure du retour récompensa largement l'ancien brigadier des anxiétés que l'absence de Lucien lui avait fait éprouver.

Enfin les distinctions flatteuses dont le jeune officier avait été l'objet de la part du roi avaient fait de lui une sorte de héros mythologique, pour lequel Papillon commençait à ressentir presque plus de respect que d'amitié.

En un mot, il était si aveuglément dévoué à Lucien, que nul ne pouvait remplir avec plus de zèle la mission difficile dont il avait été chargé.

l'enlèvement.

La situation devenait de plus en plus grave. Lucien le comprenait et se recueillait, car il devinait que l'ennemi en face duquel il allait se trouver n'était homme à reculer devant aucun crime pour s'assurer le triomphe et l'impunité. Si ce n'était pas fait pour le décourager, c'était de quoi lui donner à réfléchir.

Il avait donc fort peu l'esprit à ce qui se passait ce jour-là dans la maison.

Cependant, comme il entendait à tout moment des éclats de rire ou des cris

d'admiration, il s'informa à l'heure du dîner du motif de ces manifestations bmyantes.

C'était la toilette de Raymonde qui, déjà, avait été coupée, bâtie, assemblée, et qui promettait des merveilles.

Ce fut du moins Ludivine qui l'affirma.

Cela n'intéressait plus que très-accessoirement le jeune officier. Il était impatient et agile.

L'heure de se mettre à table était passée et M""* Debrau, qui cependant frappait du pied, ne paraissait pas y songer.

— Ne dinons-nous pas aujourd'hui? demanda enfin Lucien.

— Vous avez raison, fit Ludivine en pinçant les lèvres. Dînons.

— De quel air vous me dites cela! Qu'avez-vous donc?

— Comment ce que j'ai! éclata la commère. Est-ce que je n'attendais pas comme à l'ordinaire M. Debrau pour vous servir? Mais il a sans doute mieux à faire que de nous tenir compagnie ; il aura rencontré quelque vieil ivrogne de ses amis... à moins que ce ne soit une coureuse" de rues...

Lucien ne fut pas maître d'un sourire. Le fait est qu'il avait totalement oublié rengagement qu'il avait pris envers Papillon.

— Assuiément, il a mieux à faire, répondit-il; mais ne vous fâchez pas. Je vous réponds qu'il aimerait mieux nous tenir compagnie que rester où il se trouvo en ce moment.

— Où est-il doQC?

— Je l'ignore.

— Est-ce qu'il courrait un danger? interrogea Ludivine très-agitée.

— ^ Je ne le crois pas; sans cela je me serais acquitté moi-môme de la mission dont je l'ai chargé.

— Ah ! c'est vous qui...

— Oui, c'est moi qui l'ai mis en campagne, ce matin, dès la première heure. Ludivine ne souleva plus la moindre objection. Ce fut môme avec Umiditô

qu'elle ajouta:

— Est-ce qu'il sera longtemps absent?

— Je ne pourrais pas vous le dire au juste, ma bonne dame.

— Cependant il sera de retour aujourd'hui?

— Peut-être oui.

— Ah ! ce n'est pas plus sûr que cela?

— Mon Dieu, non.

— Mais demain...

— Il peut revenir aujourd'hui, demain, après-demain, répondit Lucien, de môme qu'il peut rester huit jours absent.

— Que dites-vous! Heureusement il nous donnera de ses nouvelles.

— Je le lui ai formellement défendu, tant qu'il n'aura pas atteint le résultat que je lui ai indiqué, fil le capitaine. Ainsi, ma bonne madame Debrau, il faut en prendre votre parti : vous voilà veuve pour quelques jouis peut-ôtre.

— Mais vous, vous ne partez pas? demanda Ludivme.

— Moi! je n*ai absolument rien à faire qu'à me laisser vivre, dit Lucien avec une indifférence admirablement jouée,

— Alors, dînons, s'écria M"» Debrau. Je n'en aurai que plus de cœur à l'ouvrage.

— Quel ouvrage?

— La toilette de M"* Lionnay. Ne faut-il pas qu'elle soit terminée demain? N'est-ce pas après-demain malin que vous la conduisez à Versailles? '■':•• -'- ''' •

— C'est juste.

— Eh bien! du train que nous allons, la robe sera terminée demain avant midi. Ce soir déjà elle aura pris tournure et si vous désirez la voir...

— A moins que cela ne fasse plaisir à M'" Raymonde, je n'y tiens aucunement; mais vous avez raison de vous hâter. Plus tôt cette toilette sera prête, mieux cela vaudra.

M"* Debrau servit le dîner, qui fut assez triste. A peine Lucien s'était-il levé de table, que Montclavel entra.

— Ah ! mon ami, dit-il bruyamment, j'ai une grande nouvelle à t'annoncer.

— Laquelle ?

— Je te la donne à deviner en mille.

— C'est inutile, je ne trouverai pas.

— Eh bien ! mon cher, Lina vient à Paris!

— Ah ! dit froidement le capitaine.

— Dans deux jours, elle sera ici, mon ami, s'écria Edouard, comme s'il s'agissait d'un événement important.

— Eh bien! que veux-tu que cela me fasse?

— C'est vrai. Elle ne te plaît pas, à toi. Cela me semble si drôle qu'on ne trouve pas cette enfant-là jolie... avec son teint blanc, ses grands yeux noirs... Enfin c'est comme cela, n'en parlons plus.

■ — Mais que vient-elle faire à Paris? Comment y vient-elle?

— Mon oncle, en m'annonçant cet événement, me donne les plus grands détails. Lina vient ici avec son tuteur, M. de Graffigny, lequel a des difficultés d'argent avec un créancier de mauvaise foi. Il veut mener lui-même à bonne fin la conclusion de cette aifaire et compte loger chez un de ses amis, qui habite aux environs des halles, tout près d'ici par conséquent. Naturellement il emmène avec lui sa pupille, qu'il craindrait sans doute de voir s'envoler pendant son absence.

— Et lu iras la voir probablement?

— J'y compte bien... à moins que M. de Graffigny ne me fasse pas parvenir son adresse — ce qui m'étonnerait au-delà de toute expression. Je serai d'autant plus aise de voir M"' d'Estourbel que, puisque tu ne veux décidément pas te marier avec elle...

— Tu vas l'épouser, toi?

— Encore ! Ah çà ! es-tu fou de me lancer toujours cette phrase-là dans les jambes? se récria Montclavel avec humeur.

— En quoi suis-je plus fou que toi, qui voulais me faire épouser absolument

On la montra sous toutes ses fac«s au jeune capitaine. (Page 203.)

une femme qui ne me plaisait pas? Je serais sans excuse, moi, tandis que toi, tu ne cesses d'en faire l'éloge. .

— Devant mes amis, oui. C'est précisément pour cela que je suis eucbanlé de savoir qu'elle arrive prochainement. J'avais parlé d'elle au petit marquis de Qulberay, qui est un charmant garçon et un parfait gentilhomme.

— Et il a refusé?

— Pas positivement; mais, quand je lui ai dit qu'il fallait faire le voyage de âô""* Liv. 26

Meaux pour voir Lina, il a trouvé que c'était à tous les diables et n'a jamais Touiu se mettre en route.

— Et tu espères qu'ici...

— Je suis sûr que, s'il est à Paris en même temps que M"® d'Estourbel...

— Il n'est donc pas toujours à Paris?

— Non, il est souvent à Versailles.

— Et alors...

— Il est si paresseux que je ne sais pas trop s'il se dérangerait de Versailles à Paris pour la plus jolie femme du monde.

— En ce cas, mon pauvre Edouard, je crains fort que ce second projet de mariage n'ait le sort du premier.

— J'espère que non, car en vérité ce serait à n'y rien com])rendre. Une jeune fille si jolie, si douce, si fraîche, si modeste, si bien élevée, si adorablement tournée. . .

Pour le coup, Lucien regarda le jeune gentilhomme en face.

— Décidément, est-ce qu'il l'aimerait sans s'en douter? se demanda-t-il. Parbleu! si réellement M"^ d'Eslourbel vient à Paris, il faudra que j'en aie le cœur net...

Les deux jeunes gens sortirent et allèrent faire à pied une longue promenade.

Il faisait nuit quand Lucien rentra. Le cœur lui battait fort. Ainsi qu'il en avait pris l'engagement envers Raymonde, il avait résolu de demander à M. Lionnay la main de sa fille. Or, il ne jugeait pas à propos d'attendre plus longtemps. Au contraire, l'occasion rendait cette démarche plus m-gente que jamais.

Il n'eût pas été convenable, en effet, que Lucien présentât directement Raymonde k la marquise. De toute nécessité, il fallait que M. Lionnay accompagnât sa tille. Dès lors, quel rôle jouait le capitaine et à quel litre douteux am'ait-il patronné la jeune fille?

Mieux valait prendre position dès à présent et, d'avance, fermer la bouche à toutes les suppositions.

Raymonde travaillait avec tant d'ardeur à sa toilette qu'elle en perdait littéralement le boire et le manger.

Il fallut que M. Lionnay vînt la chercher pour lui rappeler que l'heure du repos avait sonné.

Lucien saisit immédiatement l'occasion qui se présentait. Il pria l'ancien banquier de le suivre dans son appartement et de lui accorder un instant d'entretien. Très-étonné d'un début si solennel, M. Lionnay y consentit.

Sans hésiter, avec la même franchise dont i.l avait usé envers Raymonde, Lucien ouvrit son cœur au négociant.

Celui-ci invoqua vainement tour à tour les mêmes raisons auxquelles sa fille avait eu recours pour refuser l'honneur (iue le jeune officier voulait lui faire, Lucien ne voulut rien entendre.

— Attendez du moins que le parlement de Paris se prononce et nous rende la fortune qui nous appartient, dit-il.

— Je n'attends rien, fit le capitaine. Je ne veux jouer ni vous faire jouer aux

yeux du monde un rôle ridicule. J'aime Raymonde, je vous demande sa. main, vous me raccordez, il est tout naturel dès lors que je vous protège et que je plaide votre cause à tout propos. Si je ne suis pas pour votre fille un fiancé, pour vous un gendre, que serai-je ?

Le négociant fut forcé de se rendre à ce raisonnement, dont la simplicité même faisait la force. Il ne se défendit plus d'un bonheur auquel il n'aurait jamais osé prétendre.

A dater de ce jour, l'amour de Lucien pour Raymonde fut donc sanctionné par le consentement de M. Lionnay.'Les deux jeunes gens ne furent plus des braconniers et eurent droit à ces mille et une petites prérogatives dont les fiancés usent en pareil cas.

On ])eul le dire, la maison s'emplissait de joie. Tout le monde était heureux et le montrait. Lucien en était presque à regretter le gros secret qu'il avait découvert et qui lui imposait dès à présent des devoirs si impérieux. Il est vrai que son cœur nageait dans une telle allégresse que son amour éloulTait en lui pour le moment tout sentiment de haine.

Le lendemain même, il voulut profiter des avantages qu'il avait conquis.

Lorsque Raymonde vint prendre place auprès de Ludivine, afin d'achever la toilette à laquelle elle allait donner la dernière main, Lucien cueillit sur sa main le premier baiser d'amour. Elle essaya bien de s'en défendre, mais le cœur lui battait si fort que les forces lui manquèrent. Le contact de ces lèvres brûlantes la lit frissonner. Il lui sembla qu'un feu dévorant s'allumait dans ses veines, qu'elle était tout autre que la veille et qu'un monde de sensations inconnues s'ouvrait devant elle.

Lucien lui-même était sous le chamie et se laissair aller à tous les rêves que soii ardente imagination lui faisait concevoir.

Assis auprès de Raymonde, il suivait de l'œil ses moindres mouvements, si complètement enivré par cette délicieuse contemplation, qu'il oubliait tout, même que depuis la veille Papillon n'avait pas reparu.

La matinée se passa pour lui au sein de cette oisiveté absolue et de cette béati' tude des sens.

Quand vint l'heure du dîner, il eut la satisfaction d'entendre Ludivine et Raymonde s'écrier à la fois.

— Dieu soit loué ! Voilà qui est fait !

Il s'agissait toujours de !a fameuse toilette qui, depuis quarante-huit heures, mettait la m<i^on à l'envers, et que la jeune fille devait inaugurer le lendemain matin.

On la montra sous toutes ses faces au jeune capitaine, qui fut obligé de convenir que la couleui- en était exquise et la forme d'une souveraine élégance.

— Et elle me va... fit Raymonde en posant un baiser sur l'extrémité de ses doigts fuselés.

Lucien était bien sûr que ces lambeaux d'étoffe qu'on lui vantait comme un chef-d'œuvre auraient une toute autre tournure quand ils se modèleraient sur les formes chastes et pures de la jeune fille.

Vers deux heures, il allait sortir pour rejoindre Montclavel, qui lui avait donné rendez-vous, quand un coup de sonnette retentit à la porte de son apparlemeni. Ludivine courut ouvrir, espérant que c'était Papillon. Elle se trompait. C'était un soldat.

— Le capitaine de Saint-Germain? demanda-t-il.

— C'est ici.

— Est-il chez lui?

— Oui.

— Pourrais-je lui parler?

— Parfaitement; mais si c'est quelque chose que je...

— Excusez-moi, madame, interrompit le militaire, mais j'ai ordre de ne remettre cette lettre qu'à lui-môme.

— Rien n'est plus facile, dit Ludivine. Entrez et attendez. Je vais prévenir le capitaine.

Le soldat fit deux pas en avant et attendit, fixe et immobile, tout à sa consigne. Un instant après parut Lucien.

Le soldat exécuta le salut militaire, remit la lettre dont il était porteur, après quoi il fit un demi-tour à gauche et disparut. Le jeune officier brisa le cachet de la lettre et lut :

Ministère de la guerre.

• Le capitaine de Saint-Germain est prié de se rendre aujourd'hui dans les bureaux du ministère pour y fournir les renseignements qui lui seront demandés.»

(Signature illisible.)

Lucien essaya en vain de déchiff'rer le nom qui figurait au bas de ces quelques lignes, il ne put pas y parvenir.

De même l'en-tête de cette lettre ne portait pas l'indication du bureau d'oîi elle émanait. Enfin la teneur de la lettre était elle-même d'un vague qui surprit beaucoup le capitaine.

t Les renseignements qui lui seront demandés, • disait cette missive.

Quels renseignements? Par qui?

Cependant il lui était impossible de ne pas déférer à une invitation émanant du ministère sous les ordres duquel il était placé.

Après avoir rejoint Montclavel, qui l'attendait depuis plus d'une heure, et s'être excusé auprès de lui de ne pouvoir lui consacrer sa journée, il se rendit au ministère.

Là, il se promena inutilement de porte en porte, de bureau en bureau, exhibant partout la lettre dont il était porteur. Personne ne lui avait écrit, personne ne soupçonnait même de quel nom cet avis était signé.

Après avoir erré ainsi dans tous les corridors, Lucien sortit d'assez mauvaise humeur.

Que signifiait cette lettre? Qui la lui avait envoyée? Etait-ce une gageure? une simple mystification?

Il ne croyait guère à des plaisanteries de ce genre.

Etait-ce un piège que ses ennemis lui avaient tendu? Mais quel piège? Dans quel but? Promener inutilement quelqu'un pendant une heure et demie dans les couloirs d'un ministère n'est pas un acte d'hostilité bien offensif....

— A moins que ce ne soit pour m'éloigner de la maison, finit par se dire le capitaine.

Dans ce cas, celui qui avait préparé cette course irritante pouvait se flatter d'avoir réussi.

En effet, pour aller prévenir Montclavel, pour se rendre au ministère et pow rentrer chez lui, Lucien n'avait pas dépensé moins de deux heures et demie.

Il était tout près de cinq heures quand il arriva rue Saint-Honoré.

— Déjà! fit Ludivine en l'apercevant,

— Comment, déjà? dit Lucien. Voilà près de trois heures que je suis sorti.

— Sans doute, mais vous n'êtes donc pas allé .à Versailles?

— A Versailles? Pourquoi faire?

— Est-ce que je sais, moi? dit Mme Debrau. Le laquais qui est venu ici a dit à Mlle Raymonde qu'elle vous trouverait à Versailles.

— Quel laquais? quand?

— Ne savez-vous pas qu'un laquais est venu ici aujourd'hui, il y a deux heures?

— Non. Et il a vu Raymonde?

— Certainement, puisqu'il venait la chercher.

— La chercher? De la part de qui?

— De la part de la marquise.

— Ainsi, Raymonde est partie ?

— Il y a une demi-heure. A peine lui a-t-il donné le temps de s'habiller.

— Mais comment l'a-t-il emmenée?

— Dans le carrosse qui l'attendait.

— Malédiction ! cria Lucien. Voilà donc pourquoi on m'éloignait d'ici. Ludivine commençait à trembler. Le visage du capitaine exprimait à la fois

tant de douleur et de colère, qu'elle devina une partie de la vérité.

— Comment ! demanda-t-elle, ce n'est donc pas vrai? Ce laquais ne venait donc pas de la part de la marquise? Ce n'est donc pas chez elle qu'on a conduit M"' Lionnay?

— Ah ! je n'en sais rien, fit Lucien éperdu, mais j'ai bien peur...

— De quoi?

— De tout.

A ces mots, il ouvrit la fenêtre et se pencha dans la cour.

— Germain ! cria-t-il.

— Présent, capitaine !

— Selle nos chevaux à l'instant. Nous partons.

Et, pendant que Germain exécutait cet ordre, Lucien revint auprès de M""* Debrau.

— Voyons, lui dit-il avec douceur, ne vous troublez pas. Racontez-moi bien (6 qui s'est pas^

II eut raison de lui parler sur ce ton, car la pauvre femme pressentait une catastrophe et commençait à perdre la tête.

— Voilà, dit-elle, en faisant de grands efforts pour ne rien omettre : Un grand quart d'heure après que vous avez été parti, un carrosse s'est arrêté devant notre porte; un laquais sans livrée en est descendu, s'est présenté à la maison et a demandé M"* Lionnay. Raymonde, qui se trouvait là, s'est levée.

« — C'est moi, a-t-elle répondu.

I — Mademoiselle voudrait-elle me suivre à Versailles à l'instant même?

t — Comment, vous suivre ! Mais qui vous envoie?

I — M""" de Pompadour.

• — C'est donc chez elle que vous voulez me conduire? t — Oui, mademoiselle.

• — Alors vous avez également l'ordre d'y conduire M. de Saint-Germain...

• — Non, mademoiselle.

•t — Pourtant, c'est lui qui devait m'accompagner , me présenter à la marquise...

« — Ah ! oui, fit le laquais. Eh bien, mais... il n'y a rien de changé à ce qui était convenu; seulement vous trouverez M. de Saint-Germain à Versailles. Il y est, il vous attend.

f — A la bonne heure ! dit Raymonde- tout à fait rassurée. Alors veuillez attendre un instant. Je ne vous demande que le temps de m'habiller.

i — Est-ce bien nécessaire? fit le laquais. C'est que M™* la marquise m'a tant recommandé de ne pas perdre une minute...

— « Rassurez- vous, je ne serai pas longtemps, f A ces mots, elle se tourna vers moi :

f — Est-ce heureux, me dit-elle à voix basse, que nous nous soyons tant dépêchées!

• Elle monta lestement chez elle, tout heureuse de songer qu'elle allait être si belle ! Pendant ce temps je regardais ce laquais à la dérobée. Malgré le-calme imperturbable qu'il affectait, je le voyais de temps en temps jeter à droite et à gauche un regard soupçonneux et frapper du pied avec impatience. En outre j'étais fort étonnée de ne pas lui voir de livrée. Je lui trouvais l'air emprujité sous son costume gris de couleur sombre.

— Quel homme était-ce? demanda Lucien. Vous rappelez- vous son visage?

— Comme si je l'avais encore devant les yeux. C'est un homme de quarantecinq ans environ, grand comme mon mari, le front haut, l'œil noir, mobile et intelligent, qui n'a pas de barbe, et dont la personne exhale un certain cachet de distinction, qui n'est pas celui d'un gentilhomme pourtant et que je ne sam*ais définir. Évidemment, il ne fait pas grand'chose, car il a les mains très-blanches pour un homme de sa condition.

Lucien eîit beau chercher, il ne connaissait personne à qui ressemblât le portrait que Ludivine venait de tracer.

Sans plus attendre, il prit son manteau et se dirigea vers la porte.

— Si M. Lionnay rentre avant que nous soyons ds retour — et c'est bien pro-

bable — dit Lucien, ne lui faites pas part des craintes que j'ai conçues. Réiiétezlui ce que ce laquais vous a dit et laissez-lui croire que je suis avec sa fille à Versailles. Vous ne mentirez pas, du reste, puisque j'y serai dans une heure. Maintenant la retrouverai-je? ne la retrouverai-je pas? à quelle heure pourrai-je la ramener? Je n'en sai«; rien.

A ces mots, il descendit précipitamment les escaliers, s'élança dans la cour, gauta en selle et se mit en route.

Tout ce que put faire son cheval, ce fut de le conduire à Versailles en une heure un quart. A penie Germain pouvait-il suivre l'allure fantastique de son maître.

Lucien mit pied à terre, jeta à son soldat la bride de sa monture et se ûirigea vers les appartements de la marquise. ■•

Il n'était pas plus de six heures et demie. Il faisait grand jour encore. La favorite venait de faire dans le parc une assez longue promenade. Elle élait fatiguée et avait donné l'ordre de ne recevoir personne.

Quand Lucien se présenta, on lui répondit que la marquise n'était pas visible. Il eut beau décliner ses nom et prénoms, l'inflexible consigne lui barrait le passage.

Il demanda alors si M'"^ du Hausset était là et s'il pouvait lui parler.

On alla chercher M""* du Hausset qui le reconnut et l'accueillit avec bien- , veillance.

Il lui raconta en peu de mots ce qui l'amenait à Versailles.

— Dites bien à madame la marquise que je ne veux pas l'importuner, dit-il. Tout ce que je lui demande, c'est de me répondre si, oui ou non, elle a envoyé chercher aujourd'hui M''^ Lionnay par un de ses gens.

W^" du Hausset le vit si troublé, que sans se rendre compte au juste de ce qui s'était passé, elle soupçonna une trahison.

Elle fit attendre Lucien dans un petit salon voisin de l'antichambre et pénétre, chez sa maîtresse.

M'"* du Hausset n'était pas la première venue. Si elle n'appartenait pas à une des grandes familles de Franee, elle était du moins de bonne maison. Veuve d'un officier sans fortune, elle avait dû accepter pour vivre les fonctions qu'elle remplissait auprès de la marquise, à laquelle elle avait fini par s'attacher.

De son côté, M™* de Pompadour lui témoignait de grands égards. Elle lui avait permis d'aller et de venir à toute heure, même quand le roi se trouvait chez elle, la considérant (ce sont ses propres expressions) i comme un petit chien devant lequel on ne se gêne pas •.

Quand la marquise la vit entrer dans son boudoir, elle était étendue sur sa chaise longue et fermait à demi les yeux, ainsi qu'il arrive lorsqu'on savoure un repos acheté au prix de grandes fatigues.

— Madame, lui dit M"* du Hausset, vous me voyez très-embarrassée.

— En vérité? fit la marquise. A cause de quoi?

— C'est (lu'il y a là, à votre porte, un jeune officier qui a insisté beaucoup pour vous parler d'abord, et qui a pris ensuite le parti de me faire appeler.

- Que nous veut-il ?

— Il me paraît fort en peine d'une jeune personne, que l'on serait venue chercber aujourd'hui de votre part, et désirerait savoir seulement si c'est bieH

vrai.

— Mais non. Comment se nomme cette jeune fille?

— M"* Lionnay.

— C'est donc le capitaine de Saint-Germain qui est là? " ' Oui, madame.

— Tiens! fit la marquise en se relevant. Qu'est-ce que cela veut dire? Puis, après s'être -accommodée sur sa chaise longue :

— Qu'il entre! ordonna-t-elle.

• >r' d« Hausset se doutait bien que cela finirait ainsi; mais elle n'avait pas à se reprocher du moins d'avoir enfreint la consigne. Elle alla chercher Lucien et l'introduisit auprès de la favorite. Eh bien! que viens-je d'apprendre, capitaine? M"' Lionnay a disparu?

— li y a trois heures à peine.

— Et c'est de mon nom que le ravisseur s'est servi?

— Oui, madame.

— Aviez-vûus dit à quelqu'un que je vous attendais demain à Versailles?

— A personne qu'au père de Raymonde et à mes parents d'adoption.

— Et ceux-là ne vous ont paâ trahi auprès d'un ennemi quelconque, — même sans le vouloir ?

— Assurément non, madame.

— 11 faut chercher pourtant... fit M"" de Pompadour que cet événement paraissait préoccuper.

Après un silence de quelques secondes, elle se tourna vers Lucien.

— Vous connaissez-vous un ennemi? lui demanda-t-elle.

— Je ne m'en connais aucun, madame Je soupçonne pourtant que j'en ai un.

— Lequel?

— Celui qui, chargé par les Jésuites de défendre contre les Lionnay le procès que ceux-ci ont intenté à la Compagnie, est l'ennemi naturel de M. Lionnay, de Raymonde et de moi qui m'intéresse en leur faveur.

— Et cet homme, c'est, r.

— Monseigneur l'évêqùe de Silistrie.

En entendant prononcer ce nom, la marquise tressaillit.

— Attendez donc, fît-elle... Je crois que nous brûlons. Oui... l'autre matin... quelques minutes après votre départ. . . cet homme est entré ici et a été présenté par le Dauphin à Sa Majesté... II a été question de ce procès... de M''* Lionnay jutsne.

~ Ah! dit curieusement le jeune officier.

— Oui, je me souviens... N'avez-vous pas sauvé cette jeune fille d'un incendie? Ne lui avez-vous pas rendu quelques légers services?

— En effet, madame. J'ai été assez heureux...

-- Alors il n'y a pas à en douter. C'est de là qu'est parti le trait qui vous a frappé. Maintenant, qui l'a lancé? Cherchons ensemble.

MONSEIGNEOK

Le roi parut, la lèvre crispée. (Page 214.)

Un nouveau silence se fil, pendant lequel on aurait entendu filer une araignée.

— Moi-même, reprit la favorite à demi-voix, je n'ai parié de cette audience à personne... Ah ! si. Au roi! Mais c'était tout naturel, puisqu'il s'agissait d'obtenir pour vous...

Elle s'arrêta, hochant légèrement la tôte et clignant des yeux.

— Le roi... eontinua-elle sur le môme ton. Je me souviens encore que Monseigneur de Silistrie a fait à Sa Majesté un portrait très-flatteur do M"* Lionnay...

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