CHAPITRE IV
Départ du Canada.— Voyage.— Arrivée à la Rivière-Rouge.
Monsieur Provencher n’eut que très peu de temps pour régler ses affaires à Kamouraska avant son départ. À peine les pâques de ses paroissiens étaient-elles terminées qu’il se mit en route pour Québec, où il ne s’arrêta qu’un jour ou deux. *
Le départ des canots pour le Nord était fixé à la première semaine de mai; comme on le voit, il n’y avait guère de temps à perdre. La navigation n’était pas encore ouverte sur le fleuve ; la débâcle, cette année-là, eut lieu très tard, et monsieur Provencher fut obligé de se rendre par terre de Québec à Sorel, par des chemins tels qu’ils sont toujours au printemps dans les campagnes du Canada ;— il n’arriva à Montréal que le 4 mai au soir.— Il écrit à Mgr Plessis, le 4 mai 1818:
‘ Je suis arrivé à Montréal le 4 mai au soir après ‘avoir fait la marche suivante: j’ai couché, en
* 11 fit ses adieux à la paroisse de Kamouraska le 16 avril
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le 16 avril
“ partant de Québec, à la Pointe-aux-Trembles ; 4 de là à Batiscan, puis à Nicolet où j’ai passé un # jour ; de Nicolet, je me suis rendu à Saint-Fran- « cois ; enfin à Sorel, où j'ai rencontré un steam- “# boat pour monter à Montréal.”
Cette course de soixante lieues en voiture n’était pas de nature à le reposer, au moment d’entreprendre un voyage de deux mois sur les canots.
Monsieur Tabeau, qui s’embarquait avec les gens de la Compagnie du Nord-Ouest, pour aller donner des missions à différents postes jusqu’au fort William, vint rejoindre M. Provencher le 5 mai, et tous deux se mirent à préparer en toute hâte les objets nécessaire aux missionnaires.— Les glaces qui obstruaient la navigation au commencement de mai, obligèrent les voyageurs à remettre le départ des canots au 9 mai; ce qui donna un peu de répit aux missionnaires. M. Dumoulin, compagnon de M. Provencher, ne se rendit à Montréal que le 8 mai.
Le 18 inaï, M. Provencher écrivit à Mgr Plessis l’admirable lettre suivante :
‘ Montréal, 18 mai 1818.
‘ J'ai reçu l’honneur de votre lettre du 16. Les “ sentiments de zèle dont elle est remplie m’ont “pénétré jusqu’au fond de l’âme, et ont servi ‘a alimenter la mienne. Je porte dans mon “cœur les pauvres infidèles vers lesquels je “suis envové. Comptez sur mon application à
‘“ mettre tout en œuvre pour leur procurer la con- ‘ naissance de la foi; mais que suis-je pour une ‘° si grande œuvre ? Toutes les fautes de ma vie ne ‘ vont-elles pas mettre un obstacle insurmontable ‘‘ à la grâce de Dieu? Il faudrait un François Xa- ‘* vier, un autre Boniface, pour aller faire enten- ‘‘ dre la parole de Dieu jusqu'aux limites du glo- ‘© be ; mais quand je considère que c’est moi qui ‘ suis envoyé pour marcher sur les traces de ces ‘ grands hommes, je suis tenté de n’attendre aucun ‘* succès d’une si grande entreprise, à moins que ‘ Dieu n'ait daigné me choisir ( car, malgré mon ‘“indignité, je compte sur ma vocation divine ), ‘ comme le plus vil instrument, afin de faire bril- ‘{ ler sa grâce davantage, et que l’on aperçoive, ‘ dès le commencement, que ce n’est pas l’homme ‘ qui opère, mais la grâce toute-puissante. C’est ‘© dans cette confiance que je pars. Je laisse sans ‘ peine ( mais pour Dieu seul ) mes parents, mes ‘amis, mes espérances, et surtout le pays qui m’a ‘ vu naître, pour aller gagner au loin des biens ‘ plus désirables. Je sens qu’il serait indigne d’un ‘ ministre de Jésus-Christ, de craindre d’aller ar- ‘° roser de ses sueurs des terres que le seul amour “ du gain a fait parcourir depuis longtemps à un ‘ grand nombre de marchands. Mes yeux versent ‘° des larmes en écrivant cette lettre, la dernière ‘ que j'aurai l’honneur d’adresser à Votre Gran- ‘ deur avant de quitter ma patrie ; mais mon cœur ‘“ n’est pas abattu; je compte sur la Providence ‘avant tout, et sur les prières des bonnes âmes du ‘ Canada. C’est aux soupirs ardents poussés vers ‘‘ le trône de Dieu de la part de Votre Grandeur, ‘* de tout le clergé, de toutes les communautés ‘‘ religieuses.et de tous les fidèles, que j’attribue- ‘rai toujours le succès de notre mission. Fasse le ‘* le Ciel que, par notre ministère, tous les peuples ‘* de ces contrées lointaines connaissent et adorent
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“le vrai Dieu, et fassent leurs délices de le servir ! ‘ La couronne qui nous attend à la fin, si nous travaillons comme de bons serviteurs,est si belle, ‘ que l’ayant toujours en vue, il est impossible de ‘g'éloigner du but.
‘“ Nous devons quitter Montréal demain à midi, ‘ pour nous embarquer à Lachine; tout paraît ‘ prêt. Les préparatifs du voyage sont plus tracas- ‘“sants que le voyage même. Je ne manquerai ‘ aucune occasion pour écrire à Votre Grandeur ‘“ sur la route et aux différents postes.
‘Je ne sais quand j'aurai maintenant de vos ‘ lettres ; elles serviront toujours à rr’édifier et à ‘ m'encourager. Vous en recevrez de moi de la ‘ Rivière-Rouge cet automne.
‘ Pendant que j’y pense, il n’est peut-être pas ‘hors de propos d'observer qu’il serait désirable ‘ que le prêtre et l’ecclésiastique qui monteront ‘ dans deux ans, eussent fait un cours d’études ‘avec distinction, et qu’ils se fussent appliqués à ‘{ l'astronomie et à tout ce qui regarde cette scien- ‘ ce. Je regrette de n'avoir pas eu l’avantage de ‘‘ cultiver ce genre d'étude ; ces connaissances me ‘ seraient très utiles aujourd’hui. En choisissant ‘© des sujets d’avance, ils pourraient s'appliquer ‘un peu à revoir ces matières ; et bien que le sa- ‘{ lut des âmes soit notre but, il serait cependant ‘‘ agréable et utile de mêler, dans nos relations, des ‘ connaissances qui pourraient servir dans la suite. ‘© Votre Grandeur fera là-dessus ce qui lui plaira. ‘* D'ici à cet envoi, il se passera bien des choses.
“ Je vous demande votre bénédiction, pour moi ‘et mes collaborateurs. * Je vous prie d’agréer-
* Monseigneur Plessis avait joint, aux deux messieurs Provencher et.Dumoulin, missionnaires, un jeune ecclésias-tique nommé Guillaume Edge, qui montait à la Rivière-- Rouge comme catéchiste.
“ mes plus sincères remerciements pour tous les ‘“ bienfaits dont vous m'avez comblé depuis que € j’ai eu l'honneur de vous connaître. Vous m'avez “vu petit dans le monde comme dans l'Eglise. En ‘© me faisant passer rapidement par plusieurs gra- ‘© des, vous m'avez élevé à un poste éminent aux ‘ yeux des hommes et de l'Eglise; c’est assurément ‘avoir en moi plus de confiance que je n’en mé- “rite. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour ‘ne pas vous faire repentir de m'avoir élevé si ‘haut malgré ma jeunesse et mon peu d’aptitude; “‘ tout cela est fait pour la gloire de Dieu; n’y “{ cherchons pas la nôtre, ce qui gâterait tout.
‘“ Je m'aperçois un peu tard que je suis long, ‘ mais il est difficile de finir en pareille circons- ‘ tance.
‘ Je vous prie de vouloir bien me croire, avec “ le plus profond respect,
‘ Monseigneur, ‘ de Votre Grandeur, ‘ le très humble serviteur,