J. N. PROVENCHER
l | Quels sentiments d’humilité et d'abandon à la divine Providence, exprimés dans cette lettre! Et comme ces paroles font bien voir une fois de plus que si Dieu, pour opérer de grandes choses | dans son Eglise, a toujours choisi les humbles, | | M. Provencher était bien l’homme selon le cœur | l | de Dieu, possédant les vertus d’un véritable apôtre.
Ce fut un mardi, 19 mai 1818, vers midi, que des missionnaires firent leurs adieux au Canada.
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Par une coïncidence étonnante, cette date du 19 mai, qui fut un jour si remarquable dans la vie de M. Provencher, puisque ce fut celui où il abandonna pour toujours sa patrie, fut, à la fin de sa carrière, celui où Dieu le frappa de la muladie qui devait le retirer de ce monde pour une patrie meilleure. Ce sera en effet le 19 mai au matin, trente-cinq ans plus tard, qu’il tombera d’une forte attaque de paralysie, pour mourir quelques jours après.
Malgré l'apparence d’une constitution forte, M. Provencher était cependant loin d’avoir une santé robuste. Le jour du départ, il ét?i4 assez souffrant pour inspirer des craintes à M. Dumoulin, son compagnon, qui écrivit à Mgr Plessis: ‘ La santé ‘‘ de M. Provencher m'inquiète ; cependant j’es- ‘ père que le voyage lui sera favorable.”
Le canot qui portait les missionnaires alla camper au lieu ordinaire du premier campement, c'est-à-dire à Sainte-Anne du bout de l'Ile. Le lendemain, le voyage et la vie de missionnaire étaient vraiment commencés.
M. Provencher fut fidèle, tout le long de la route: à noter tous les incidents du voyage, pour les faire connaître à l’évêque de Québec, comme il le lui avait promis la veille du départ. Comme ces lettres sont le premier journal des premiers missionnaires de la Rivière-Rouge, nous les reproduisons toutes, persuadé qu’elles ne manqueront pas d’intéresser le lecteur.
‘ Petite-Nation, 24 mai 1818.
‘ Nous voilà rendus sans accident à la Petite- ‘ Nation, chez monsieur Papineau, où nous avons ‘‘ dit la messe ce matin.
‘ Nous avons été retardés au Lac: là il nous ‘avait fallu changer de canot, et aussi faire ter- ‘ miner un autre canot. Ce retard nous a menés ‘à vendredi, à six heures du soir, en sorte que ‘‘ nous n'avons quitté cette place qu’à la fin du ‘ jour, pour venir coucher à Rigaud, d’où nous ‘sommes partis pour venir déjeuner au-dessus ‘‘ des Petites- Lierres, que nous avons passées à pied. ‘Il faisait très eut
‘“ À deux heures nous étions au Long-Sault, que ‘ nous avons aussi passé à pied. Le chemin est ‘ dans le bois, de sorte que nous n’avions pas ‘ d’air pour nous rafraîchir; inntile de vous dire ‘ gi jai sué de la belle manière. Monsieur Dumou- ‘lin, que l’embonpoint ne surcharge pas, en a ‘“ été quitte pour un peu de fatigue, sans verser ‘ de sueurs.
‘ Du haut du Long-Sault, que nous quittâmes ‘€ entre 4 et 5 heures, nous sommes allés camper ‘A une pointe nommée Thifo. Nous en sommes ‘€ repartis à 4 heures du matin, pour arriver chez ‘ M. Papineau à 6 heures. Nous y avons dit la ‘‘ gainte messe, et après déjeuner, nous allons ‘ nous mettre en route. Monsieur Tabeau avait ‘* dit la messe ici le jour de la Fête-Dieu.”
#8 juin.” Ile Drummond, lac Huron.
‘ Nous voilà à l’île Drummond depuis hier soir. ‘ Notre route jusqu'ici a été sans accident; nous
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‘ nous sommes heureusement tirés d’un mauvais ‘ pas au rapide des Allumettes, dans la Grande- ” Rivière : nos canots se suivaient de trop près; ‘ en traversant, le nôtre frappa la pince * de celui “ de M. de Lorimier, et la coupa à moitié. Nous ‘ en fûmes quittes pour une couple d’heures de ‘ retard. Cet endroit est dangereux, surtout pour ‘les canots qui se suivent de trop près. Pour ma ‘ part, j’eus une bonne peur, car nous pouvions ‘ nous briser tous les deux.
‘ Nous n’avançons pas vite, parce que nous ne ‘sommes pas bien montés d'hommes. Nous ‘ sommes heureux d’avoir M. de Lorimier, car ‘ sans lui nous serions à plaindre.
‘ Monsieur Tabeau, parti en même temps que ‘ nous, s’est rendu au Sault-Sainte-Marie quinze “ jours avant nous; nous l’avons retrouvé à l’île ‘“ Drummond avec M. Crevier. Ils doivent tous ‘ deux partir pour le fort William jeudi prochain.
‘ Nous avons vu, au bord du lac Nipissing, ‘ quelques familles de se Le infidèles ; ce sont ‘les premiers que j’aie vus. Nous les avons assem- ‘ blés dans la maison de monsieur Eustache La- ‘ ronde, qui réside là, etau moyen d’un interprète, ‘ nous leur avons parlé de la nécessité du baptéme ‘ pour être sauvé; nous les avons engagés à 8e ‘rendre au lac des Deux-Montagnes, pour s’y ‘€ faire instruire. Nous en avons rencontré d’autres ‘à la rivière des Français et à l’île Drummond. ‘ Tous nous saluaient, nous offraient du poisson, ‘et nous demandaient du rhum.
‘ Le lac Nipissing offre un très joli coup d’œil ; ‘je ne le croyais pas tel, par tout ce que j’en avais ‘appris des voyageurs. Le haut du lac, comme ‘ dans presque tous ceux que nous avons vus sur
* Partie la plus relevée du devant du canot.
‘ notre route, est rempli d'îles, tandis que le bas ‘€ présente une belle nappe ; mais ses eaux ne sont ‘ pas limpides comme celles du lac Huron.
‘ Mes compagnons de voyage sont bien por- ‘‘tants. Nous sommes arrêtés ici pour une partie ‘ de la journée, pour prendre des provisions. L’île ‘ Drummond a un bon poste, et en face se trouvent ‘un grand nombre d’îles bien boisées, à travers ‘ lesauelles les vaisseaux passent indifféremment. ‘* L'établissement sur l’île est considérable pour le ‘temps. Nous sommes contents de la compagnie ‘ de M. de Lorimier; c’est un garçon gai, poli, ‘* aimable et honnête. Mes compagnons se joi- ‘ gnent à moi pour présenter à Votre Grandeur ‘ leurs humbic: respects.
‘TJ. N. PROVENCHER, PTRE.”
Le 20 juin, les canots atteignaient le fort William, sur la baie du Tonnerre. De cet endroit, M. Dumoulin donne à Mgr Plessis les détails suivants:
r'ointe-Meuron, 20 juin 1818.
‘€ Nous sommes au fort William, après trente ‘jours de marche depuis notre départ de Lachine. ‘ Nous sommes arrivés ici ce matin à 4 heures et ‘* demie. L'agent actuel de la Compagnie du N.-O., ‘° M. de Rocheblave, ainsi que M. Lemoine, com- ‘ mandant du fort, nous ont reçus au bruit du ‘ canon. D’après ce que nous dit M. de Roche- ‘€ blave, il paraît certain que nous ne rencontre- ‘ rons personne au lac Lapluie, en sorte que nous ‘serons probablement à la Rivière-Rouge pour
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Prre.”
fort Wildroit, M.
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‘le 15 juillet. Depuis le lac Nipissing, nous ‘‘ avons rencontré, de temps à autre, de pauvres ‘sauvages infidèles, qui pensent à tout, excepté ‘© à leur salut. Ils nous offrent du poisson à échan- ‘° ger pour du rhum; ils sont fort surpris d’ap- ‘ prendre que nous n’en avons pas à leur donner.
‘23 juin.
‘* Nos canots seront prêts à 2 heures de l’après- ‘ midi ; nous partirons immédiatement. Hier nous ‘avons quitté le fort William comblés de polites- ‘ses. La chaleur est très grande ; letonnerre gron- ‘ de et fait un roulement terrible. Les marin- ‘ gouins nous tourmentent beaucoup.
Monsieur Provencher se porte bien ; il a suppor- ‘ té les fatigues du voyage beaueoup mieux que ‘je ne l’espérais.
Troisième lettre de M. Provencher.
‘ Lac Lapluie, 6 juillet 1818.
‘Nous sommes arrivés ici le trois du présent ‘“ mois. Monsieur Dumoulin a écrit à Votre ‘ Grandeur du fort William, pour vous annon- ‘‘ cer notre arrivée à ce poste, notre séjour, et les ‘“ politesses que nous avons reçues de la part ‘ des messieurs de la Compagnie du Nord-Ouest. ‘ Monsieur de Rocheblave s’est chargé de nos ‘ lettres, nous faisant espérer qu’elles se rendraïent ‘ bientôt. Nous quittons cette place ajourd’hui ‘ après-midi. Nous avons dit la messe hier au fort ‘ du Nord-Ouest, et nous y avons baptisé dix-sept ‘enfants. Aujourd’hui nous avons dit la messeau
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“ fort de la Compagnie dela baie d'Hudson. Hier, “pour l'office du soir, nous avons réuni les gens “° des deux forts ; nous avons planté une croix, la ‘* première qu’il nous ait été possible de planter 1 “jusqu’à présent.
hi | ‘° Les gens de l’Athabaska ne sont noint encore {ll ‘arrivés ; nous ne les attendons que vers le 15 ou ‘le 20. Nous ne nous arrêterons pas plus long- ‘temps ici, parce que nous n’avons rien à y faire.
‘ Les deux forts, au lac Lapluie, sont à quinze “€ arpents l’un de l’autre. Le trajet du fort William “au lac Lapluie nous a pris dix jours; c’est un “mauvais bout de chemin; il s’y rencontre beau- “coup de portages, à cause des rapides, et aussi à “ cause des rivières presque sans eau. Cependant “{ nous ne pouvons pas dire que nous avons eu “* personnellement à souffrir. Monsieus Tabeau, << sans qu'il y ait eu de sa faute, nous a pourvus “ de mauvais voyageurs.
“ Mes compagnons se portent bien, et se joi- “ gnent à moi pour présenter leurs respects à Votre “ Grandenr.
‘J. N. PROVENCHER, Ptre.
Les canots quittèrent le lac Lapluie le 6 juillet, et le 14 ils étaient à l’embouchure de la rivière Winnipeg. Les missionnaires ne s’arrétèrent là que trois quarts de jour, et ils eurent le bonheur d’y baptiser seize enfants.
Le 15 juillet, ils entraient dans l'embouchure de la rivière Rouge: leur voyage touchait presque à son terme. |
Dans la colonie, on avait appris la bonneet consolante nouvelle de l’envoi de deux missionnaires, et l’on avait hâte de les voir.
on. Hier, les gens croix, la > planter
nt encore 3 le 15 ou lus longà y faire.
à quinze t William c'est un itre beauet aussi à Jependant avons eu gs Tabeau, | pourvus
et se joits à Votre
R, Ptre.
> 6 juillet, la rivière rent là que nheur d’y
puchure de presque à
nne et congionnaires,
Chaque année, les canots arrivaient presque toujours à la même époque, c’est-à-dire dans le cours du mois de juillet.
Le seize juillet au matin, un courrier à cheval fit le tour de la colonie, pour avertir tout le monde de se trouver au fort Douglas vers les trois ou quatre heures de l'après-midi, pour assister à l’arrivée des missionnaires, qui remontaient la rivière Rouge, et qui débarqueraient avant le soir. Personne on peut le croire, ne manqua au rendez-vous ; hommes, femmes et enfunts, qui n'avaient jamais vu de prêtre, étaient anxieux de voir paraître ces hommes de Dieu, dont on leur parlait depuis longtemps. ; | Sur les cinq heures de l’après-midi, par un temps superbe, les canots portant les missionnaires apparurent au détour de la pointe Douglas. C'était à qui les verrait le premier. Aussitôt que le canot eut touché à terre, M. Provencher et son compagnon descendirent, le cœur plein d'émotion, pour aller serrer la main à tous ces pauvres enfants du désert, qu'ils venaient chercher si loin, et qu'ils adoptaient dès lors pour leur famille. À
Ces deux prêtres étaient des hommes de haute stature et d’un port majestueux; les gens admiraïent la beauté de leur taille et la nouveauté de leur costume. Les anciens Canadiens, coureurs des bois, qui avaient quitté le Canada depuis bien longtemps, et qui n'avaient plus revu de prêtres, versaïient des larmes d’attendrissement. L'arrivée de
ces hommes leur rappelait le sol natal et le toit
paternel ; ils n'étaient pas impies, et le prêtre, pour eux, c'était l’homme de Dieu.
Monsieur Provencher adressa la parole à cette petite assemblée; il exposa le but pour lequel il venait, et invita les mères de famille à revenir le lendemain au fort avec leurs enfants au-dessous de six ans, afin de leur procurer immédiatement la grâce du saint baptême.
Lorsqu'il eut fini de parler, Canadiens, Métis et sauvages se retirèrent, heureux de posséder désormais des hommes qui allaient leur apprendre à servir Dieu et à sauver leurs âmes.
6, pour
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