CHAPITRE VIII
Grande inondation (en 1826).—La colonie ruinée.— Départ d’une partie des habitants —Courage de Mgr Provencher pour se relever de ce désastre.—Les colons rem-
placés par des familles venues du Nord.
Au printemps de 1825, l’eau, dans la rivière Rouge, monta un peu plus que de coutume; quelques endroits bas furent inondés, et néanmoins les colons n’eurent à subir aucun dommage.
Depuis l’arrivée des blancs dans ce pays, pergonne n’avait eu connaissance d’aucune inondation. Les Indiens racontaient bien qu’au printemps d’une époque antérieure très éloignée, l’eau avait recouvert les prairies, et que la rivière avait débordé très loin dans la plaine; mais personne ne pouvait fixer la date de cette inondation ; la génération d'alors n’en avait pas été témoin.
Le 15 octobre de l’année 1825, la neige, contre l’ordinaïre, commença à tomber en grande abondance.* L'été précédent, à cause de pluies fré-
* Ala Rivière-Rouge, il y a ordinairement très peu de neige, à cause de la sécheresse de l’atmosphère.
quentes, l’eau s'était maintenue haute dans toutes les rivières et les lacs. Cet hiver fut un des plus rudes qu’on eût jamais vus dans le pays. Le froid s’y maintint à un degré très élevé ; depuis 25 ans, les anciens ne se rappelaient pas avoir vu un hiver aussi rigoureux. Le printemps fut long; pendant tout le mois d’avril, un vent froid du nord souffla continuellement. La grande quantité de neige tombée se fondit tout à coup vers les premiers jours de mai. La glace qui partait ordinairement vers le 20 avril, ne se mit en marche cette année-là que le 5 mai; elle avait encore toute son épaisseur comme en hiver.
L'eau était déjà au-dessus des côtes de la rivière lorsque la glace se mit en mouvement. Entraînée par la force du courant, elle rasa tout sur son passage: maisons, arbres, rien ne lui résistait. Les gens se hâtèrent de chercher des refuges sur les coteaux. L'eau monta graduellement depuis la fin d'avril jusqu’au 20 de mai.
L'endroit où se retira Mgr Provencher avec la plus grande partie de son peuple fut environné d’eau de tous côtés, en sorte qu’ils se trouvèrent dans une île.
Deux ou trois jours avant le 20 mai, les gens voyant l’eau qui continuait à monter, et qui rétrécissait de plus en plus le coteau sur lequel ils avaient cherché un refuge, furent pris de frayeur, et crurent qu'ils étaient tous destinés à périr submergés. Mgr Provencher lui-même, voyant qu'il n’y avait aucun secours humain à attendre
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pour échapper au danger d'être noyé, dit à son monde d’implorer le secours du Ciel ; il ordonna deux jours de jeûne et fit des prières ferventes, pour demander à Dieu d’arrêter ce fléau, qui les menaçait comme un déluge. Le 20 mai l’eau cessa de monter, mais durant toute une semaine elle resta au même niveau. Enfin, vers la fin du mois, elle commença à baiïsser graduellement, et le 20 juin la rivière rentraît dans son lit. L'eau s'était élevée de 40 pieds au-dessus du niveau ordinaire de l'été.
Quand Mgr Provencher put revenir à sa maison, il la trouva toute détériorée par l’eau. Cette maison et la chapelle étaient les seuls édifices que l’inondation eût épargnés. Les objets qui avaient été laissés dans la chapelle étaient tous gâtés, et il fallut plusieurs jours pour les remettre en état de servir. Il y avait plus d’un mois et demi que Mgr n'avait eu le bonheur de dire la sainte messe, seule consolation qui lui restât au milieu de ces épreuves. À la suite de ce fléau, deux cent cinquante personnes passèrent aux Etats-Unis. La plupart de ces gens étaient des colons que lord Selkirk avait amenés du Canada.
Dans un pays situé comme l'était la Rivière- Rouge, une pareïlle désertion des habitants était bien de nature à décourager une âme moins ferme que celle de Mgr Provencher.
À la suite d'efforts aussi infructueux pendant huit années, plus d’un se serait dit: ‘“ Le temps “n’est pas arrivé pour fonder une mission ici ; en
““ruinant cette colonie, la Providence ne semble- “t-elle pas nous signifier l’ordre de partir ?”’ Maïs rien ne put ébranler le courage de Mgr Provencher. On aurait dit que Dieu lui faisait pressentir les destinées futures de ce pays, et la nécessité d'affermir dans ce sol, par la souffrance et la patience, les racines du catholicisme.
Un jour, en 1830, il disait à un Canadien: ‘‘ Ce “pays, aujourd’hui sauvage, deviendra un grand ‘pays, et vos enfants le verront.”
Après l’inondation, Mgr Provencher se remit courageusement à l’œuvre, pour faire renaître la vie ‘et ramener l’ordre dans la petite colonie dispersée. Il n’y avait plus de maisons ; les gens 8e logeaient sous des tentes, l’évêque les exhorta à rebâtir chacun son logement; il allait visiter les familles pour les encourager, en leur donnant luimême l'exemple.
Ceux qui quittèrent le pays pour les Etats-Unis vendirent à bas prix les quelques animaux qu’ils avaient élevés ou achetés. Mgr Provencher profita de cette occasion pour se monter une ferme, et s'assurer par là des moyens de subsistance moins sujets à manquer que la chasse dans les prairies.
Au commencement de l’hiver de 1826, il arriva du Nord dans 11 colonie environ 150 personnes ; C'étaient des familles de voyageurs canadiens, qui sortaient du service de la Compagnie de la baie d'Hudson, pour s'établir sur des terres. Le vide fait par le départ de ceux que l’inondation avait découragés, se trouva rempli par des gens
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habitués au pays, et plus capables que des étrangers d'en supporter les inconvénients. Ces gens venaient surtout dans le but de s’instruire des vérités de la religion.
Monseigneur Provencher, qui était venu dans les mission4 pour y chercher des brebis perdues, fut grandement consolé par l'arrivée de ces nouvelles familles, si bien disposées à recevoir l’instruction religieuse.
En 1827, M. Destroismaisons retourna au Canada, et fut remplacé par un jeune ecclésiastique tonsuré, M. Boucher, élève du collège de Nicolet.
Par le départ de M. Destroismaisons, Mgr Provencher se trouvait avec un seul prêtre, M. Harper, tandis qu’il aurait eu besoin de trois ou quatre prêtres. Il aurait désiré en consacrer un uniquement à l'instruction des sauvages ; maïs les vocations pour ce genre de ministère étaient rares.
Monseigneur Plessis était mort à Québec en 1825 ; l’évêque de la Rivière-Rouge n’apprit cette triste nouvelle qu’en 1826; il fut profondément affligé de cette perte. ‘ J’ai été sensiblement ‘“‘affligé de la mort de Mgr de Québec, écrit-il à Mgr Lartigue. J’ai, outre des raisons générales, “bien des motifs particuliers de le regretter. ‘J'avais tout reçu de lui. Il avait peut-être de moi ‘une opinion plus avantageuse que je ne méri- ‘tais ; il m'avait élevé au faîte des dignités de “l'Eglise. ”
Mgr Provencher retrouva dans le successeur de Mgr Plessis un ami dévoué.—Mgr Panet ne né-
gligea rien pour alléger à Mgr Provencher le fardeau pesant des missions de la Rivière-Rouge. La correspondance intime de ces deux évêques est remplie de ce doux charme de l'amitié, et de cet abondon auquel on se laisse aller avec un ami sincère, pour se soulager un peu des rudes et fatigantes luttes de la vie.
Relégué au bout du monde, Mgr Provencher ne recevait ordinairement qu’une fois l’année des nouvelles de son pays. C'était pour lui une jouissance qui lui faisait oublier uu moment sa vie de sacrifices, lorsque, au printemps, les voyageurs lui remettaient la correspondance du Canada. Il faut avoir vécu ainsi séparé de la société pendant des années, pour se faire une idée du plaisir qu’on éprouve à recevoir la nouvelle du plus petit événement. * Monseigneur Panet tenait pour ainsi dire un journal exact de tout ce qui se passait d’un peu intéressant, d’une année à l’autre, pour en informer son bon ami Mgr Provencher. C’est grâce à tous ces renseignements que l’évêque de la Rivière-Rouge, quoique bien éloigné de Québec, fut toujours parfaitement au courant de tous les événements politiques et religieux qui eurent lieu à cette époque, ce qui lui permit, plus tard, de rendre des services signalés à la province de Québec.
* Depuis la construction du chemin de fer Pacifique-Canadien, les nouvelles arrivent tous les jours sur tout le parcours de cette immense ligne.
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Pendant le cours de l'année 1828, Mgr Provencher pensa à se construire un logement un peu plus convenable que celui qu’il habitait depuis
‘ La récolte de cette année est excellente, écrit- “ ji] à Québec ; j'en profite pour commencer à me “bâtir une maison en pierre. Notre maison en ‘ bois, quoique assez grande, est peu solide et très ‘ froide. Je vais tâcher d’en bâtir une assez grande ‘et assez solide pour qu’elle puisse servir long- ‘ temps. Je ne suis pas sûr si ma bourse est assez ‘ pleine pour commencer ces travaux. La pierre ‘ nfést pas proche, ce sera la plus grande dépense. ‘Hé voudrais la faire pour hiverner dedans l’année prochaine.”
Ps avait point de carrière connue dans ie pay&, il fit ramasser la pierre le loi des grèves de la rivière Rouge. Il invita ensuite les colons à venir\ donner des jours de corvée pour la charsur place, en se servant de bateaux, qu’on t avec de longues cordes.
lorsque la pierre fut toute rendue, il manquai une chose essentielle pour construire la nerie : on n’avait point de chaux. Personne encore essayé d’en faire. Monseigneur crut qu’une espèce de terre grisâtre, dont les gens se servent pour fermer les joints des maisons en bois, suffirait pour lier les pierres, et donner aux murs assez de solidité. Il remplaça donc la chaux par la glaise. Malheureusement, il s’anerçut un peu tard que ce ciment ne valait rien, et qu’il eût
mieux valu attendre pour s’en procurer un meilieur.
Quand cette maison fut terminée, en 1830, et qu’il vit le peu de succès de son entreprise, il se promit bien de ne jamais recommencer un semblable ouvrage. Aussitôt qu’il pleuvait, l’eau délayait cette terre sans consistance, s’ouvrait des voies dans la maçonnerie, qui se lézardait de tous côtés. Durant l’hiver ces murs mal joints garantissaient moins du froid que sa maison en bois, et lorsque cette terre se séchaït, il s’en échappait toujours une poussière qui salissait tout dans la maison. Elle ne put être habitée que qu'iques années.
Au commencement de l’année 1829, Mgr Provencher eut la satisfaction d'ouvrir une école de filles, comme il le désirait depuis si longtemps.
Deux demoiselles Nolin, filles d’un ancien bourgeoïs du Nord-Ouest, avaient reçu une assez bonne éducation au Canada, où leur père les avait envoyées. Elles demeuraient à Pembina. Dès l’année 1824, Mgr Provencher avait fait auprès d'elles des démarches pour leur confier son école de filles, en attendant qu’il pût se procurer des religieuses. Mais ne voulant pas abandonner leur vieux père, qui avait besoin d’elles, elles avaient attendu que Dieu l’eût retiré du monde pour se rendre aux désirs de Mgr Provencher.
L'école s’ouvrit au commencement de janvier 1829, et au mois de juillet Mgr se félicitait déjà des heureux succès obtenus.
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Les difficultés qu’il prévoyait déjà devoir rencontrer pour établir dans ces pauvres missions un couvent de religieures, le firent dès lors songer à former une communauté avec des filles du pays. Il en parla, à plusieurs reprises, aux évêques du Canada, qui ne le dissuadèrent pas de ce dessein, s’ilcroyait pouvoir trouver des sujets propres à remplir ses vues. Mais la Providence en décida autrement : il fallut que la Rivière-Rouge allât puiser ses premiers sujets au Canada, comme autrefois le Canada était allé demander les siens à la France.
Après la construction de sa maison, il était resté à Mgr Provencher une quantité assez considérable de pierre ; il en fit charroyer encore pendant l’été de 1829, et lorsqu'il crut en avoir suffisamment pour faire les fondations d’une cathédrale, il forma le dessein de descendre en Canada, pour aller y recueillir des aumônes. Le gouverneur Simpson l’encouragea dans sa détermination, et lui promit un don de cent louis sterling, s’il voulait bâtir une cathédrale en pierre. Encouragé. par ce premier don, et par l’espoir d’être bien accueilli au Canada, il se décida à partir à l’été de 1830. Il se mit en route au mois d’août, laissant le soin de la mission à M. Harper.