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‘ Cher Seigneur, nos crimes ont soulevé le cour- ‘roux de Dieu, qui s’est vengé d’une manière a Gone de lui. Une inondation pareille à celle de ‘1826 est venue ruiner notre pays, déjà pauvre. “ Elle a entraîné les maisons, les granges, les éta- ‘“ bles, les clôtures, les ponts, etc., etc.
‘Il y avait cinq pieds d’eau autour de ma mai- Sn; encore deux pouces de plus, et elle était ‘ sur le plancher. Je ne suis pas sorti, mais j ’étais ‘ comme sur un vaisseau en pleine mer : j'enten- ‘ daïs jour et nuit des vagues poussées par des ‘vents furieux battre les murs du première étage ‘de ma maison, * comme je les ai entendues ‘ dans mes vOyag res d'outre-mer. L'eau a monté ‘‘ jusqu’au 20 mai. Les gens et les troupeaux s’é- ‘ talent réfugiés au loin dans les prairies; per- ‘ sonne n’a péri. Vers la fin de juin, on a pu se- ‘ mer de l’orge et des patates. ‘Tout cela mûrira ‘‘ si Dieu nous donne une saison favorable. L' eau “a, dit-on, monté 18 pouces moins haut qu’en ‘1826 ; mais elle a causé infiniment plus de dein- “mages, parce que la population est plus nom- ‘“ breuse. L'église et ma maison ont servi de han- … gars publics, toutes les autres maisons étaient ‘ en danger d’ être emportées. Quelle triste pers- “# pective pour l’année prochaine !”
Ce fut à la suite de cette inondation que Mgr Taché revint de France. Il avait reçu l’onction épiscopale des mains de Mgr de Mazenod, dans l’église de Viviers, le 23 novembre 1851. En France comme en Canada, ia présence d’un si jeune évêque missionnaire avait produit une telle
* En Canada, c’est le rez-de-chaussée qu’on désigne :sous le nom de premier étage.
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MONSEITGNEUR PROVENCHER 271
impression, que partout où il passait les sympathies lui étaient acquises.
‘T1 paraît, écrivait Mgr Provencher, que mon ‘“ coadjuteur a été bien vu partout; on me dit ‘ mille bonnes choses sur son compte ; je m'en ré- ‘ jouis beaucoup. Prions Dieu qu'il lui fasse pro- ‘ duire des fruits abondants pendant un règne ‘‘ qui peut de beaucoup dépasser le mien, vu sa ‘‘ jeunesse. Je désirais un coadjuteur plus capable ‘‘ que moi; je ne donte pas de l’avoir trouvé en ‘Jui. Il possède les langues pour se faire en- ‘‘ tendre de tout son peuple; il a l’activité de la ‘ jeunesse, et la prudence de plus d’un vieillard. ‘ Je crois que l'expédition des affaires ne le gêne- ‘ra pas. Dieu s’en est mêlé, je l’en remercie.”
Voici en quels termes élogieux l'Univers rend compte de la cérémonie du sacre de Mgr Taché :
‘ Le sacre de Mgr Taché avait un intérêt parti- “‘ culier. Le prélat est un missionnaire, apôtre du ‘‘ nouveau monde; et cette antique église de ‘ Viviers, où la Providence l’amenait de si loin ‘ pour recevoir l’onction des pontifes, n'avait pas ‘‘ vu de sacre d’évêque depuis plus d’un siècle, ‘* c’est-à-dire depuis le sacre de M. de Lamothe, ‘* l’illustre et saint évêque d'Amiens, qui avait eu ‘ lieu Je 4 juillet 1734.
‘* Mgr Taché appartient à la congrégation des ‘* Oblats, est Canadien, et à peine âgé de vingt- “huit ans. Il évangélisait depuis six ans les ‘* sauvages de la baie d’Hudson,lorsque les évêques ‘“* de la province de Québec, justes appréciateurs ‘‘ du mérite et des vertus du jeune missionnaire, ‘le jugèrent digne de leur être associé dans le
‘rang sublime de l’épiscopat. Ils le désignèrent
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‘au choix du Souverain Pontife pour coadjuteur ” PE vénérable évêque de Saint-Boniface, dont le ‘ diocèse s’étend des bords du lac Supérieur à la ‘ mer Glaciale.
‘ La cérémonie du sacre de Mgr l’évêque ‘ d’Arath a présenté le caractère d’une touchante ‘ fête de famille: les trois pontifes appelés à im- ‘ poser les mains au nouvel élu lui étaient unis ‘ par les liens les plus étroits et les plus chers; ‘ le prélat consécrateur était le vénérable évêque “ de Marseille, Mgr de Mazenod, fondateur de la ‘congrégation des Oblats; des deux évêques ‘assistants, le premier, Mgr Guibert, appartient ‘à la même congrégation ; “le second, Mgr Prince, ‘évêque de Martyropolis et coadjuteur de l'évé- ‘“ que de Montréal, fut autrefois le maître de Mgr ‘ Taché, et il n’a pas cessé d’être pour lui un ‘ conseil et un ami précieux. Ainsi, l'Eglise du ‘“ Canada se trouvait représentée, dans cette fête bi ‘qui l’intéressait si directement, par un de ses ‘ plus illustres pontifes, et en outre par quelques ‘ prêtres des plus distingués du clergé de Mont- ‘ réal.
‘* Le chœur gothique et monumental de la ca- ‘ thédrale de Viviers, où le sacre a été célébré, ‘ favorisait admirablement la beauté et la pompe ‘ de cette cérémonie. Nous ne pouvons en faire F Ja description ; qu’il nous suffise de dire qu’elle ‘ a été tout à la fois des plus majestueuses et des plus touchantes. Il y a eu des moments d’un ‘ saisissement inexprimable. Plusieurs fois l’émo- “tion du prélat consécrateur, dont la voix était ‘“ étouffée par les larmes, s’est communiquée à ‘ l’assemblée tout entière; bien des pleurs ont ‘ coulé; et, du milieu de cette foule si nombreuse ‘de fidèles pieusement attendris, des vœux et “’ c'es prières ferventes n’ont cessé de monter vers
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‘“ le ciel, pour appeler l’abondance des bénédic- ‘tions sur l’élu du Seigneur et sur son apostolat. ‘ Cette fête laissera d’ineffaçables souvenirs dans “le cœur de ceux qui ont eu le bonheur d’y ‘assister.
‘ Après avoir officié pontificalement à vêpres, ‘ Je nouvel évêque est monté en chaire; et, quoi- ‘ que sa parole de missionnaire ne se fût adressée ‘jusqu'ici qu’à de pauvres sauvages, il a su dé- ‘ peindre avec des traits éloquents l’action mer- ‘ veilleuse de la Providence dans l'établissement ‘ du christianisme, et dans l’effusion continue de ‘* l'Evangile jusqu'aux contrées les plus reculées ‘° du globe.”
Après sa consécration, Mgr Taché se rendit jusqu’à Rome, avec Mgr le coadjuteur de Montréal, qui était député par les autres évêques du Canada, pour présenter à l’approbation du Souverain Pontife les décrets du premier concile de Québec. Partout où il eut occasion de prêcher durant son voyage, il fit connaître les besoins et les espérances de sa chère mission sauvage, et encouragea l’œuvre si belle de la Propagation de la Foi.
À son retour à Montréal, la Providence lui fit faire la rencontre d’un jeune prêtre, alors vicaire à Berthier, diocèse de Montréal, qui s’offrit di partir pour les missions de la Rivière-Rouge et du Nord-Ouest. M. Albert Lacombe, qui devint plus tard le Père Lacombe, avait déjà passé une année dans les missions avec M. Belcourt à Pembina , il était revenu dans le diocèse de Montréal depuis
quelque temps; mais ses goûts le rappelaient
vers les missions sauvages, auxquelles il aurait désiré consacrer sa vie. Il profita du passage de Mgr Taché au Canada, pour s'offrir à retourner à la Rivière-Rouge. Mgr Taché ne demandait pas mieux que de l’emmener avec lui; il fit donc la demande de ce sujet à Mgr Bourget, qui fut heureux de le lui accorder.
Un religieux Oblat, venu de France, accompagnait aussi Mgr Taché.
Ces trois zélés missionnaires se mirent en route dans le cours äu mois de mai, pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, où ils devaient prendre les canots de la Compagnie de la baie d'Hudson.
Leur dessein était d'éviter de passer par les prairies, dont la route était devenue dangereuse depuis la guerre entre les Sioux et les Américains. Malheureusement, un accident arrivé au bateau sur lequel ils devaient traverser le lac Huron les retarda de crois jours à Détroit, €! lorsqu'ils arrivèrent au Sault-Sainte-Marie, les canots étaient déjà partis. Ce contretemps ne devait pas être le dernier ; il était écrit que leur voyage serait un voyage de misère. Force fut aux trois voyageurs de revenir sur leurs pas jusqu’à Détroit, pour prendre la route de Saint-Paul ; c'était une dépensé énorme de plus, mais il n’y avait pas à choisir : il ne leur restait plus d’autre voie que la route des prairies, avec ses misères etses dangers ; ils ne se découragèrent pas cependant, et se décidèrent gaiement à faire cette longue marche.
Rendus à Saint-Paul, ils louèrent deux hommes
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et cinq chevaux, et le 3 juin ils partaient de la chute Saint-Antoine.
Pour éviter la rencontre des sauvages, ils choisirent un chemin appelé le chemin du Bois ; il était moins dangereux, mais aussi beaucoup moins praticable aux voitures; ils en payèrent la façon. Il faut entendre Mgr Taché raconter lui-même les misères qu’ils eurent à supporter durant vingttrois jours que dura ce voyage.
I] me serait difficile, écrit-il à l’évêque de à . Québec, de donner à Votre Grandeur une idée
‘ exacte de la manière dont nous avons voyagé. . Je n'avais pas l’idée que des hommes pussent
‘s’aventurer dans de pareils chemins. Il faut
compter par centaines le nombre de fois que
‘ nous avons été obligés de dételer nos chevaux ‘et de nous constituer leurs humbles rempla- ‘ çants.
* Jamais grandeur ne fut plus embourbee que ‘Ja mienne pendant les vingt-trois jours qu’il me ‘* fallut mettre pour arriver à Pembina. Tous les
jours, et bien des fois par jour, nous étions dans ‘* Ja boue jusqu ‘aux genoux, et dans l’eau jusqu’à ‘* la ceinture.”
On pourrait ajouter qu’il n’y a que ceux qui ont passé par ces chemins qui en ont une idée. Ces généreux missionnaires se consolaïent par la pensée que ces fatigues étaient bien peu de chose, comparées au prix d’une âme rachetée par le sang de Jésus-Christ.
Enfin, après mille et mille fatigues, les missionnaires arrivèrent à Saint-Boniface le 4 juillet.
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Le vénérable évique de Saint-Boniface, qui avait vu arriver les canots saus les missionnaires, était dans une grande inquiétude; on lui avait annoncé de Montréal que son coadjuteur montait par les lacs avec deux compagnons. Il commençait à craindre quelque malentendu ou des accidents, quand il vit arriver la caravane avec tous ses gens. Ce fut une agréable surprise pour Mgr Provencher, que l’arrivée d’un missionnaire qu’il n’ettendait pas, mais qui venait comme l’envoyé de ia Providence, à un moment où il était dans le plus grand embarras pour en trouver un. Il avait vu le Père Lacombe en 1849, dans une visite que celui-ci lui avait faite à Saint-Boniface avec M. Belcourt; il l’avait jugé très avantageusement. Cette fois, en le voyant arriver dans son diocèse avec la détermination d'y passer sa vie, il rendit à Dieu des actions de grâces, et se hâta d’écrire à l’évêque de Montréal pour le remercier du don que lui faisait Sa Grandeur.
Monsieur Thibault était revenu depuis peu de ga mission d'Edmonton, et Mgr Provencher ne savait où trouver quelqu'un pour le remplacer. En voyant paraître le Père Lacombe, il comprit que ce jeune prêtre était l’homme que lui amenait la Providence. Ce fut un baume pour son cœur.
Un soir il l’appela dans sa chambre; puis, lui serraut les mains avec effusion, il lui dit, en pleurant : ‘ Mon cher enfant,vous venez pour m'aider ; ‘ c’est Dieu qui vous envoie pour me tirer de ‘ l'embarras où je me trouvais ; promettez-moi, s’il
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“ vous plaît, de faire ce que je vais vous dire, et “ d'aller où je vous enverrai. — Mais, Mgr, lui ‘ dit le Père Lacombe, en sanglotant lui-même ; ‘je suis venu ici pour faire ce que vous voudrez, ‘je n’ai aucune volonté à opposer à la vôtre. — # Eh bien, lui dit Mgr, j’ai appris que vous dési- * riez entrer dans la congrégation des Révérends ‘ Pères Oblats ; mais je vous demande en grâce # de vouloir bien retarder un peu l'exécution de ‘‘ ce dessein, pour aller remplacer M. Thibault à ‘ Edmonton : je n'ai personne actuellement pour *“ cette mission, et si vous n’y allez pas, il est à ‘# craindre qu'elle ne souffre de grands dommages. “Monseigneur, répondit le Père Lacombe, vous ‘ demandez là une chose bien difficile et bien ‘f pénible. Je veux bien consacrer ma vie aux ‘ missions sauvages ; il me faut de toute nécessi- ‘té appartenir à un corps religieux”?
Le vévérable prélat pleurait: ‘ Que va donc ‘ devenir cette mission abandonnée ? Oh ! je vous ‘en supplie, accordez-moi ce que je vous de- ‘‘ mande.”
Le Père Lacombe, vaincu par une si pressante sollicitation, par les larmes qu’il voyait verser, et par le ton paternel dont usait le digne pasteur, consentit à se rendre au poste d’'Edmonton, en attendant qu’un prêtre vînt le remplacer ou le rejoindre, pour lui permettre de commencer son noviciat.
Le 8 de juillet, Mgr T'aché et le Père Grollier se mettaient en route pour l’Ile-à-la-Crosse. Le Père
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Lacombe devait traverser le lac Winnipeg avec eux, et prendre à Norway-House les barges de la compagnie, pour se rendre à Edmonton.
Quand le moment du départ fut arrivé, les missionnaires se dirigèrent vers les bords de la rivière, et l’évêque de Saint-Bonifuce les accompagna jusqu’à la côte.
Les adieux des missionnaires ont quelque chose de particulièrement touchant : on s’en va si loin ; onse sépare pour si longtemps, et la pensée de l'isolement dans iequel on va vivre est si cruelle! Le Père Grollier et le Père Lacombe se mirent à genoux pour recevoir la bénédiction de leur évêque. Monseigneur Taché voulut les imiter ; mais l’évêque de Saint-Boniface l’embrassa en lui disant : ‘“ Mon cher coadjuteur, un évêque n’en ‘ bénit pas un autre ; cependant je vais vous bénir, ‘* car je n’ai pas l'espoir de vous revoir sur cette “terre.” Les larmes des deux évêques se mêlèrent ensemble; ce fut en effet un dernier adieu: ces deux grands cœurs ne devaient plus se rencontrer ici-bas ; onze mois plus tard, le vénérable évêque de Saint-Boniface, Mgr Provencher, aura quitté cette terre pour un monde meilleur.
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