‹ Monsieur Alphonse; piece en trois actesChapitre 11 sur 60 · ACTE PREiMÏER. M · texte numérisé non relu

ACTE PREiMÏER. M

Et si je ne vous le dis pas plus souvent...

MONTAIGLIN, souriant.

C'est que je suis souvent trop loin pour l'entendre.

RAYMONDE

Non : c'est que vous êtes trop grand pour que je l'ose! alors, je vous l'écris; cela me semble plus facile à distance.

MONTAIGLIN.

Hélas I j'ai quinze ans de plus que toi ; voiià ma seule supériorité et je l'abandonnerais pour bien peu de chose. Et, si tu ne me dis pas que tu m'aimes, ou, du moins, si tu ne me le dis pas autant que tu le voudrais quand je suis là, c'est qu'il faudrait me le dire comme à un époux de ton âge, et que mes cheveux grisonnants ne te laissent guère d'illusions; tandis que, à distance, je n'ai plus d'âge ni de forme, ni de nuance, je me confonds avec les teintes vagues de l'horizon et tu peux m'oublier assez pour croire que tu m'aimes.

RAYMONDE

Vous doutez? c'est mal! Écoutez, j'ai pour vous une tello admiration, un tel respect, un tel culte...

MONTAIGLIN.

Dis tous les mots que lu voudras, ça ne fera jamais de l'amour.

RAYMONDE

Un tel amour, si puissant, si profond, si jeune, que je no pense qu'à vous, que je ne vis que pour vous dans l'idéal comme dans la réalité. Car je vous dois toull Vous m'avez prise fille pauvre et dédaignée et vous m'avez faite ce quo je suis, une femme heureuse, enviée, riche. Vous m'avez donné votre fortune, votre nom glorieux, vous m'avez associée à votre grande et utile existence. Avant vous, je ne voyais pas, je no savais pas, je ne comprenais pas; voua

ni'avoz fait vivre enfin! Soyez béni!... et sachez que, si ma mort, à quelque moment que ce soit, pouvait vous épargner unedouleur, un cliagrin, une émotion, je mourrais en souriant, en chantant.

MONTAIGLIN.

Je te crois et je t'aime.

RAYMONDE, le retenant près d'elle.

Non, non, vous m'avez fait trop intelligente, et je vous connais trop pour ne pas voir un doute dans vos yeux; si vos yeux pouvaient me le cacher, je le lirais dans votre pensée. Nous ne faisons plus qu'un, rappelez-vous-le bien; vous êtes mon maître, mon père, mon époux, mon ami, mon Dieu! rien de ce qui vous touche ne m'est indifférent et ce qui vibre en vous retentit en moi. Vous êtes triste quand je vous dis que je vous aime. Pourquoi êies-vous triste?

MONTAIGLIN.

Je pars demain.

RAYMONDE

Ne partez pas. Donnez votre démission; vous n'avez besoin de personne.

MONTAIGLIN.

Mais il y a des gens qui ont besoin de moi. Tout mon équipage m'attend et m'aime. Ces hommes et moi, nous avons vécu de la même vie, nous avons couru les mêmes dangers. Je suis leur chef, leur compagnon, leur frère, comme je suis ton époux, ton guide et ton ami. Je n'ai pas le droit^ de les livrer à un autre tant que j'ai la force de les conduire. Et puis j'ai pris l'habitude de cette existence virile, de ces rudes travaux, de ces luttes soudaines avec les éléments, de ces fatigues régulières et des pensées saines et fortifiantes qui cous viennent dans le silence des grandes étendues. C'est elles qui m'ont fait ce que je suis, laisse-moi donc retourner à elles; elles ont peut-être encore quelque chose à m'appren-

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