‹ Monsieur BotteChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

• fuite, voyage.

jVToNSiEUR Horeau trouva en rentrant une lettre de sa femme^ Elle se plaignait de.ses longues absences , et dte remarquait que si on doit beaucoup à son ami> on doit plus encore 1^ S1ML épouse et à ses enfans* Horeau "^tes aimait tendrement^ il n'était pas fâehé de garder une exacte neutralité entre l'oncle et le neveu ^ et il annonça jon départ pour le lendemain matin* Charles employa sa nuit à remplir sept à^ huit i«i>il[les de papier ^ qui furent remises à Guillaume^et comme

MOM8IEU11 BOTTE. 65

il lui restait mille choses à dire , il passa à écrire encore toutes les heures de la journée toù il n^était pas obligé' de paraître devant son oncle. Il n# lui restait que cette consolation, et plus il en usait , plus il sentait qu'elle ne suffisait pas à un cœur dévoré d^amour et de chagrin.

M. Botte croyait avoir tout prévu; mais les amans ont aussi leur Providence.. Le cher oncle n'imaginait pas qu'un vieil orme fût Tentrepôt de hi* ci-devant si douce ^ et maintenant si triste correspondance :.il Teût fait abattre indubitablement.^ GuillauAf^ revint avec la lettre; la très->longue lettre que Sophie avait écrite d^t^n côté. Jamais son style n'^avait eu ce"* feu brûlant, cet abandon. Tel -est l'effet des obstacles inattendus; ils électrisent , ils irritent : la raison se tait, la passion parle seule»

€ Ah î disait Charles k Guillaume»

66 KÔHSIBUR B0 7TK.\

£Q(ulil ne plus revoir celle qui iùvit aiasi! — Pouri]iioi, monsieur , ne la verrie;c-vous plus? -^ Je suis banni de la ferme. -— Edmond , son fils et leur^ gens dorment la nuit. — Et les cbiens veillent. — On les empoisonne.

— . Mais , maclemoiselle d' Arancey...

— Elle résistera d-abord , c'est dan»

l'ordre i elle cédera ensuite, c'est dans la nature. — Je n'oserai jamais lui proposer... — Je le proposerai , moi ^ ~ Et comment? — J'écrirai , je vousferai malade, et j^assurerai qu'une entrevue vous rendra la sairté. -^* Mentira mademoiselle d'Arancey !— C'est moi qui mentirai pour t^ous. — Mais ce serait moi qui t'aûtorîserais.

Non, Guillaume, non, je ne descendrai pas au mensonge; on ne trompe pas une femm» qu'on respecte. J'ai pj^omis d'ailleurs de ne plus suivre tes conseils, y ^ Guillaume n'entendaitiienàcette

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délioat^se/par là raison très-simple qu'il en était iacapable. Il oela croyait pas même sîaeèreyet il iiûagiaa que lO' service le. plus sigdalé qu'il pût reodre à soa maître était de le' servir malgré 1m>) en lui laissant la res« source ije le désavouer, si les cir« çpjqtstances l'exigeaient^ Or^commev un homme , malade d'amour , ab cesse d*écrîre que lorsqu'il n'a plus?

la force de tenir sa plumé^ Guillaume ne trouva pas d'inconvénient à ve^ mettre à l'ordinaire les lettres de Cfaarles^et il efi com))Osaunetout*à«^ £ait propre à ajouter, à ce que souf*»

frait déjà la nmlheureuse Sophie , le tourment de l'inquiétude. Beaucoup de tendresse, l'huQieiir des contrariétés , et avec cela des alarmes nou^ Telles, il n'en falliEiit pas tant, se^ Ion Guillaume , pour déterminer la jeune personne à recevoir son amante ep .sepret.

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, Il part aviec son double paquet , et il arrive au pied de Porme> enchanta de rendre la^tranquillité àuurnaître, tel qu'il n'en trouverait pas un second. Depuis qu'on ne chassait plus , il n'avait absolument rien à faire que ses courses à^ la ferme i et il serait dispensé de courir , du moment où Charles prendrait la peine de courir lui-même*

' Il avait déposé ses dépèches dans le creux de Parbre avec les précau* tions accoutumées ; il n'y avait rien trouvé , ce qui lui paraissait extraor* dinaire, et il regagnait le chemin , lorsqu'il vit arriver, du côté de la ferme, une voiture qu'il crut recon* naître. Il s'arrftte , il regarde.», il ne peut en croire ses yeu:t... c'est monsieur Botte seul dans un cabriolet.

Qu'a-t-il été faire là^ si mystérieusement ? S^rait*il aussi frappé du mérite de mademolselled' Arancey, et pente-

MOiCSllUR BOTTjr: é§

raiMl à jouer le toui^ le plus cruel à «on collatéral? Au reste, la jeune personne est sa maîtresse; elle d# consep tira pas à déshëriterson amanU Il est probable que M. Botte n'a pat TU cacher les lettres., et si on cont sent aux visites nocturnes, il esit h présuma quQ le^cher oncle; se trouvera bientôt dans llaipossibilité dV« poi|ser. . ^

Ainsi raisonnait Guillaume^ et Guillaume se trompait à bien des égards. D'abprd , M» Botte avait re-* ponnu le piqueur d*assez loin, et il avait rangé son cabriolet derrière une liA^e, pQur Iç laisser passer sans en être aperçu, et pour observer en<* suite sa manœuvra* Il l'avait vu qui(^ ter la route bnttqe,:s'approqIier da Torme, desQ^:(dre de cheval, tîrw quelque chose desapoche,se remettre en selle , regagner le^emin , et tourjier vers SQU; /çHteiiUt Mf Bp^e nt

70 XQHtlE^A nù9fÉ.

toiipoiNinait pas tes détails ; mais ri jugeait ea gros qae cëlté conduite équivoque aanooéait quelque nou* Velle ruse d'amour, et sans s'embarrasser davantage d'être vu ou non de Guillaume-, it résolut d'éclaircit èbcore dette afl^irè. ïl s'arrêta en face de Porme , et fit Mgtié au coureur, qui ne le perdait pas de vue', de venir à lui,

Guillaume Rapprocha aussi tranquillement: que s'il n*èût pas eu de reproches à se faire :• ces demi-coquins «ont toujours d'une sécurité înal- ' térable. « Que fais-tu si loin du château ? — Monsieur , votre ^lieveu ne chasse plus , les jambes de vos che« vaux s'engotgant, et je les promène.

— Ah , tu leur.fais faire des promet kiadès de quatorze lieues ! Aide-moi à descendre^ maraud, p

Hi Guillaume saute à terre d'un ftir tôut*à'^fait* graeieux^; il présent*.

no 9 s 1£ V R B O T T k. <;{

4e poignet > et M. BottQ lui ondonae 4g passer son bras dans les ^ênes de Miiiche^aJ. «C'est cela; astucieux rsiétt; g«rde maintenant mon cabriolet jusqu'à mon retour. ^ GuiU laume reste braveoient en sifflottant lia petit^ir ^et M. Botte* marche drrîit 'à.I'OTme. Guillaume ne siffle plus , et m. Botte tourne autour de Varbre, rejgarde en bas, en haut, et Guillaume $e remet à sifflotter« M. Botte voit le creux que irom connaisses; bien , et il s'avise ày allonger un bras tout entier ; G uillaume éprouvequelqu'in* quiétude. M. Botte en tire un paquet, efe Guillaume fiût une grimace».. Ah I Le cher oncle revint d'un air triom« phant^ en tournant et retournant le paquet; Point d^adlresse; mais pas de doute sur sa destination. Uouvrirs^>« t-il? Non^ les secrets de son neveu hii appartiennent, et il ne doit juger ^Uesesactions.CepeftdAntlesgouvêr*

7» MONIIK^R BOTTK*

nemens $e permettent &oiiveiit cei fortes de licences , et M. Botte gouverne sa maison. « Non , dit-il , non , n'imitons jamais les autres dans ce jqu'ils font de blâmable ; restons purs, M nons exigeons que nos subordon* nés le soient. ;i II remonte dans son cabriolet , et ^ sans daigner adresser un mot au piqueur, il reprend le chemin de la ferme.

Guillaume.le regardait aller, et ne sifilotait plus : ce n'est pas qu'il fût icmbarrassé de se justifier d'avoir obéi à Charles , dont il dépendait plus directement, et qui seul était comptable de ce qu'il écrivait. Mais son billet , à lai Guillaume, l'intriguait singulièrement ; il n'était pas facile d'y don?

ner une tournure inqiocei>te. Aussi incapable de s'affliger sérieusement que de se repeiitir , il se remit à siffler , et se proposa , ej^ cas d'événe«« ment, de. se retirer cbea» certaine

•veuve du village, très-éveillée et très-coofiante, à laquelle, ce qui pourait arriver de pis, était d'être ruinée un peu plutôt, si la bouiU lotte et la fortune continuaient de lui être cruelle*.

Il rentra au château, et rendit à Charles un compte exact de ce qu'il avait vu et entendu. Pas de lettres de Sophie , premier sujet de réflexion ; une visite clandestine de Poncle , sujet de méditation plus grave encore. Ce fut sur ces deux points que roula une conférence très-longue et très-inutile, puisqu'on ne savait pas ce qui s'était passé à la ferme. Guillaume prétendait que la présence de M. Botte avait empêché mademoiselle d*Arancey d'approcher de l'ortne maudît: Charles soutenait que pendant que son oncle causait avec Edmond ou son fils , eîleavait dû trouver plusd'unmoment favorablejet comme les amans ne con- Tome II. 4

naissent que les extrêmes y qu'ils se désespèrent sans raison , comme ils se flattent sans motifs^Charles prononça net que Sophie n'aimait que faible* ment, et qu'elle cédait aux obstacles qui se multipliaient à chaque instant; Ils défendaient tous deux leur opinion avec chaleur ^ lorsqu'une voiture arrêta à la porte cochère , et que cinq à six claquemens de fouet se firent entendre. Charles voulait se cacher dans les entrailles de la terre ; Guillaume lui démontra que la chose était impossible, puisque le président de l'acadéniie de Berlin n'y avait pas réussi, et il ajoutaqur^ lorsqu'une scène est inévitable , il est plus sage d'aller au-devant , et d'en finir , que de s'enterrer vif. « Je reste , moi , monsieur , pour recevoir mon congé à l'instant, si on doit me le donner , et n'y plus penser dans une heure. »

M. Botte entra dans l'appartemeot

MONSIBUH BOTTB* jS

de spa neveu ^vec un air d^ dignité qui ne lui allait pas des mieux , inais qui ne laissait pa? d^ètre iai{>osaot. II ^vait jugé que dans les grandes ocoa« sioas il faut^ pour se rendre ras* peotable, se respecter soi-même* «J'ai remis 9 monsieur, à made* moisellé d' Aranc^ deux lettres qua ^*ai trouvées dans un trou d'arbre , ^t qu'elle a'a pas fait difficulté de décaoheter et de lire devant n;ioi. -^ Peux ettres ^ mon onele ! -r^ Il m'est dur ^ monsieur | d'ajouter des repro« ch.es à ceux que VQUsvousfait.es peut*^ être vou9-> même; mais je cpndama^

ouvertement* — Deux lettres |

dites-vous , mon oncle ! -^ Je coofi damne votre persévérance à égarer cette }ettne personne, à l'avoir amenée à entretenir une correspondance que rhooneur ki'approuvc pas. Sa. réputation est le seul biein qui lui reste au monde, et vous faites tout pour le

«y6 MONSIEUR BOTTE.

lui ravir. — . Moî , mon fchér oncle !

.-* Vous, monsieur. Que serait-il àtriré , si quclqu'autre que moi eût trouvé ces lettres , saùs souscription à larérité, mais dont les expressions sont tellement claires ^ qu'il serait impossible ) à quidonque connaît mademoiselle d'Arancey , de n'être pas convaincu de son intelligence avec vous. — Par grâce , mon cher oncle, permettez-moi de dire un mot. — Voyons ce mot, monsieur.

— Je n'ai écrit qn*une lettre. — Je te sais , nK>nsieur ; mais aVez-vous connaissance de la seconde ? — Mon cher oncle, je vous jure que non. — Mademoiselle d'Arancey me l'avait uré pour vous* Voici sa réponse, mondî^ir. -^ Comment , mon oncle , Vous avez daigné.... — Oui , monsieur, j'ai mieux aimé être votre commissionnaire , que de vous voir compromis avec ce faquia qui pâlit

rû affectant une contenance ferme.

Monsieur 5 qui confie «es secrets à son valet, est un sot 5 qui lui livre rhonneur de sa maîtr^sde est criminel. J'ai fini, monsieur j que je ne vous gêne, pas, royèz ce qu'on vous écrit. ».

« Votre piqueur, inonsieur..««»' Monsieur , répète Charles eiî soupi-* rant. — Lisez , lisez donc. — Votre piqueur, monsieur, a la hardiesse de mVerire. Monsieur votre «oticle me rassuré sur votre santé ,. et on s*appuie cependant d'une maladie imaginaire pour me faire des pro* positions indignies de moi. . . • Ah , Guillaume, ah , malheureux ! s'écrie»

Charles. — Poursuivez , monsieur , poursuivez. —Vous les ignorez sans doute ces propositions ; car , si je vous ai montré de la faiblesse , je n*ai pas du moins mérité^ votre mépris. Ce billelest le dernier que vous

recevrez de mou Monaieur votre oa** cle le veut ainsi , et )e tnè soumets.

Je vous salue.

SOÎ>HIË D'ARAHCEr.

« Mon oDcl^^ feae peu;^ m^ymé-' prendre} c*est vous qui lui avei?

dicté ce billet. *— Non , monsieur ; mais je l'ai décidée à Técrire. '-^ Et .TOUS n'avez pas craint de me déses-pérer. — Je ne crains jami^is rien, quand je fais moln devoir. — Votr* devoir, cruel... votre devoir I — K'oubliçz pas les vôtres , monsieur.

Le premier <;st la soumission , et mademoiselle d'Arancey vous ea donne l'exemple. Insensé 9 vous parlez de mariage JConaiment exigerez* vous de vos enfans ce respect qiie vous êtes prêt à me refuser. Vous parlez de mariage , et vous ne save« pas encore qu'il faut honorer avant , celle qubn veut estimer après. —

Mon oncle , mon ch^r oncle , je suis sans excuse , ]e le sens ; mais ayeii pitié de votre infortuné neveu; ne m'accable^: pas de toutes les manières à la fois. Laisse2«moi du moins la satisfaction de lui écrire , de savoir qu'elle ne m'oublie pas. Vousn'aves jamais aimé, mon oncle.,. — Non, jamais -** Et vous ne soupçonné2 pas quel trait empoisonné vous en** foncez.... — Finissons, finissons, s'il vous plaît. Est-ce un roman que nous faisons ici? )» Et M* Botte sonne.

Tous ses domestiques entrent à la fois. « Je vous ai fait dire de vous te** nir prêts au premier signal ^ et je vais Vous notifier mes intentions t eile^ sont invariables. Je défends , à qui que ce soit , de monter à cheval , pour quelque cause que ce puisse être, sans mon ordre positif. Je défends qu'on se charge d'aucun mes*

8p . MONSIEUR BOTTE.

$age écrit ou verbal qui ne sera point émané de moi. Jedéfends qu'on laisse entrer qui que ce soit au château , sans m'en prévenir à la minute , et qu'on y reçoive personne en mon absence, Horeau excepté. Je veux bien vous déclarer qu'il s'agit ici d'autre chose que d'une cruche de vin volé, et si quelqu'un traqgresse mes ordres , il encourra , sans espoir de retour , toute mon indigqation.

« Guillaume, je vous chasse, et )*interdis, à vos anciens camarades > toute communication avec vous.L'affaire que vous savez n'est connue que de moi, de mon neveu, de certaine dame et de vous. S'il en transpire "quelque chose , c'est que vous aurez parlé , et alors malheur à vous, i^

Ses domestiques retirés^ il dit à son neveu : « Il m'en aurait trop coûté de vous humilier devant mes gens. Je vous ai ménagé, autant que je l'ai

MONSIEUR BOTTE. 8l

pu ; mais j'en ai dit assez pour que personne ne vous obéisse. Je^ vous laisse votre liberté , parce que je vous ai mis dans l'impossibilité d'en abu^ ser : mademoiselle d'Arancey ne vous recevra plu», »

Allons, allons , se disait M. Botte > en rentrant daps son appartement, il faut que j'avoue qu'il m'eu a coûté pour jouer le père noble pendant un quart-d'heure ; mais j'aime à me rendre justice : je n'ai parbleu pas mal rempli mon rôle.

Il est inutile de peindre ce que souffrait Charles , privé de toute espèce de communication avec ^ son amie. Ceux qui aiment se feront un tableau fidèle de son état : les gens indifférens ne comprendraient pas l'espèce de frénésie qui l'égarait. Il accusait , et son oncle , et Sophie , et le ciel 5 et ne sachant plus à qui s'en

ga MONSIEUR BOTTE.

prendre ^ il s'accusait lui<-méme.= Il semblait $e complaire à chercher tous lesraisonnemens qui pouvaient éteindre j usqu*au dernier reste d'espérance.

C'est ce qu'on appelle , je crois , en tragédie 9 en drame et en roman , nourrir sa douleur* Illa nourrissait en pure perte ; l'oncle barbare n'était pas témoin de ses transports ] il n'y avait seulement pas d'écho dans sa chambre.

Le matin , il était défait , pâle , abattu comme une fleur frappée d'un coup de soleil , et il s'en applaudit :

c'est ainsi qu'il faut être pour intéresser. Il descendit, persuadé que son oncle, qui ne veut pas l'entendre, le regardera du moins. Il apprend qu'il vient de partir encore dans son cabriolet. Ce nouveau coup remonte sa tête affaiblie. « C'en est fait, dit-il , elle me sacrifie à la fortune j elle est indigne de m- occuper davantage :

qu'elle s'efface de ma mémoire et de moû cœur. »

Ces choses-là sont très-faciles à dire. Je ne connais pas d'homme qui n'en ait dit autant au moins une fois en sa vie j mais l'exécution ?... Charles ) en parlant ainsi y courait de chambre en chambre ^ et il ne s'apercevait pas que deux ruisseaux de larmes venaient de s'ouvrir , et qu'il se donnait en spectacle aux gens de la maison qui se trouvaient sur son passage. Ils l'aimaîent , parce qu'il était bon , et à cent questions diffé* rentes ^ dictées toutes par un intérêt vrai, il répondait : « qu'elle s'efface de ma méilioire et de mon cœur. )»

Cette manière de répondre n'était pas propre à dissiper les inquiétudes» On le crut fou, et on commença hautement à déplorer son sort. On se confirma, dans cette opinion , lorsque Charles, qui entendait à merveille ,

confus du ridicule qu'il se donnait^ s'enfuit à toutes jambes , et fut se renfermer chez lui. Quand le maître est absent ^ et le neveu en démenc€ i la femme de charge est vice-reine , et comme l'autorité est le hochet des gens de toute espèce , la femme de charge donna emphatiquement ses ordres. On ne grille pas des croisées en une heure; mais il ne faut pas tant de temps pour les boucher avec des matelas , et pour ôter à un malade tous les meubles et les instrumens qui peuvent lui^tre nuisibles ; voilà ce que prescrivit la dame , et sept à huit domestiques menaçaient déjà Charles d'une obscurité absolue:

« Vous vous trompez, mes amis, leur dit-il avec un sourire plein de douceur. Ma raison n'est pas aliénée j je serais trop heureux de l'avoir perdue. >3 Comme tout le monde sait qu'un homme qui sourit avec dou-

Monsieur «OTTB. 85 eeur n^est pas maniaque 3 la femme de charge , qui se piquait d'avoir du caractère, osas'approcher deCharles.

Elle lui parla , il répondit juste. Elle s'assit près de lui, le consola, Tencouragea , sans savoir de quoi il était question. Mais il y a un protocole qui s'applique à toutes les maladies de l'âme : c'est ainsi que ceux qui visitent, par politesse, ou par intérêt un moribond , à qui ils ne savent que dire , lui répètent le mot patience jusqu'à satiété. C'est avec ce mot qu'on calme quelquefois le prisonnier qui soupire après sa liberté, le plaideur qui attend un jugement, le mari qui a une femme acariâtre , le papa devenu grand-père avant le mariage de sa fille , etc. , etc.

Quelques violens que soient nos* chagrins , nous aimons à être plaints j nous «avons gré à ceux qui nous entourent d'entrer dans notre situation;

86 MOÏÎSIEIÎR BOTTB.

le cœur s'ouvre alors à ua sentiment doux qui le soulage. Charles , qui dans toute autre position aurait ri des contes de la femme de charge, lui prêtait une oreille attentive j il lui contait ses peines sans s'en apercevoir : il semble qu'on en diminua le poids , en croyant les verser dans le sein d'un autre ; et le malheureux , qui n'avait plus son Guillaume , avait besoin de quelqu'un qui l'écoutât.

La femme de charge savait tout , excepté le nom de la demoiselle et les vues que Charles. soupçonnait à son oncle.

Lès femmes sont compatissantes.

On les en loue , comme on applaudit à leur beauté , sans réfléchir que ce sont deux dons de la nature , où leur volonté n'est entrée pour rien. Elles sont compatissantes, surtout pour les peines d'amour , parce que ce sont celles qu'elles éprouvent le plus fré-

MONSIEÙn BOTTE, 87

quemment , et par Itmpossibilité de prévenir l'aveu d'un amant , et par les combats que Tamour livre à la vertu , lorsqu'elles se sont déclarées , et par ^inconstance des hommes , qui ne leur laisse souvent que le regret de s'être rendues. La confiance dé Charles lui valût des soins plus affectueux , plus suivis* Les conseils Tinrent ensuite ; car nous avons tous Tamour-propre de vouloir conseiller ! il semble que celui qui se rend à notre avis , reconnaisse en nous une sorte de supériorité.

De mille et un conseils que reçut Charles , et auxquels on joignait ^ tantôt un consommé , tantôt la gelée de pommes, un seul lui parut bon à suivre : c'était d'écrire à son oncle , puisqu'il ne voulait pas l'entendre.

Il était à présumer , qu'à travers ses fréquentes exclamations , il lirait une lettre du commencement à la fin/

et Charles se nût à son secrétaire^ C'est une grande affaire que d'écrire à ceux qu'on craint : il faut ménager leurs opinions, leurs faiblesses , et quelquefois leur bêtise. Il faut leur dire qu'ils ont tort , sans les heurter , sans les offenser ^ et il faut plus que de l'esprit pour cela. Aussi Charles déchirait, recommençait et déchirait encore : ce n^st pas qu'il manquât d'esprit ^ mais il était très-amoureux y et nous savons ce qu'est un amoureux aux yeux de tout le monde, sa maîtresse excepté. La journée se passa à causer , à prendre des restaurans et à écrire. Cette lettre , si difficile à faire , se fit enfin , et la dernière ne valait pas mieux que les autres. Mais Charles ressemblait alors à ces auteurs qui sont persuadés d'avoir fait un excellent ouvrage, quand ils ont tourmenté bien lo ng- temps une ima*»

gination bien ingrate.

La femme de charge, qui met de l'importance à tout , vient lui dire à l'oreille que M. Botle est rentré; il se lève pour aller remettre sa lettre , et il donne en passant un coup-d'œil à la glace , bien involontairement sans doute , car un amant malheureux ne doit pas s'occuper de sa figure, 11 se trouve au moins aussi laid que le matin; plus, ses cheveux en désordre , le col de la chemise ouvert ^ il est presque tenté d'être content de lui.

11 se présente à l'appartement de son oncle; le valet de chambre lui dit que monsieur s'est trouvé incommodé , qu'il s'est couché , et qu'il repose, Charles s'en retourne tristement, la femme de chargé lui fait bassiner son lit, l'engage à se reposer , et Charles se laisse déshabiller , bien décidé à ne pas dormir pour être plus mal encore , s'il est possible, le

lendemain. Mais la nature, qui ne $c prête pas à nos petits arrangemens , agit d'après ses lois ordinaires: Charles dormit et profondément. Il était très-beau en se réveillant , et il n'en fût pas plus gai.

Il se présente de nouveau à l'appartement de M. Botte. « II est parti , monsieur. — Quand ? — Au point du jour. Comment ? — Dans son cabriolet. — Pour aller où? — Il ne me Ta pas dit , monsieur, j^

Charles , excédéde tous ces confretempS| et ne sachant à quoi s'arrêter^ fut consulter la femme de charge, qui, prenant goût à un rôle qui lui donnait une certaine consistance , lui conseilla , après avoir réfléchi longtemps ^ de placer sa lettre sur le bureau de son oncle , qui ne manquerait pas de la trouver le soir. C'est q ue les bons conseillers ne sont pas faciles àtrouver j et voilà pourquoi nos

MONSIEUR BOTTE. §î

rois ne consultaient leur conseil que pour la forme.

Le valet de chambre n'avait pas de raison pour empêcher Charles de déposer une lettre sur le bureau de son oncle. Le pauvre jeune homme cherche Pendroit où sa supplique sera mieux en vue , et son nom le frappe sur un papier qu*il rangeait pour mettre le sien en évidence. Il était clair que cet écrit avait rapport à lui , et s'il y avait de l'indiscrétion à le lire 9 il était constant que personne n'en saurait rien. Nous connaissons bien des gens que la certitude de Timpunité a conduits bien plus loin.

Charles lit :

« Envoyez-moi de suite , M. Horeau, nion tapissier et mon peintre.

Que le premier apporte deux ameublemens de la première élégance , et Pautre des couleurs de toutes les façons : le prix n'y fait rien.

fa MON s I BU R BOTTK.

^ Charles , à ce que m'a dit mon valet de chambre , fait des extravagances, qui me déplaisent autant qu'elles, me donnent d'inquiet ude# Décidément; il abesain d'une femme, et je veux le marier , pour en fîhin Demain , je le présente à sa future , qu'il ne connaît pas encore.», v

« C'en est trop , c'en est trop , s'écrie le jeune homnie : je n'obéirai pas* » Il déchire sa lettre , et écrit au bas de celle de son oncle :

« Vous n*aVez pas le droit de disposer de moi. Garde^vos^ien faits 3 ils sont trop chers à ce prix. Soyez heureux , si vous pouvez l'être après avoir causé ma mort. >

Il sortj il rencontre le valet de chambre , et lui applique un vigoureux soufflet , pour le guérir de la manie des rapports 3 il se fait ouvrir la porte 3 il traversa une partie du

MO NSIEUR BOTTE. 98

village : Guillaume était devant la maison de sa petite veuve, sur le compte de laquelle on jasait... ah I «Hé, où allez-vous, monsieur, dans ce désordre effrayant ? — Je vais me noyer. — Comment vous Boyer ! — * Mon oncle veut me ma* rier...— Je ne vois là rien de déses^pérant. — A une femme que je ne connais pas. — On fait connaîissance» — Et que je déteste déjà. — Il n'est paà nécessaire d'aimer sa femme ; et pui» , n'avez-vous pas la ressource du huitième sacrement ? — Lequel donc? — Le divorce est le sacrement de raduItère.-^Pas de mots : tu dois aussi être las de la vie. — Moi , monsieur ? pas du tout, -r-i Viens te noyer avec moi.* — Écoutez donc, monsieur, il est toujours temps d^en venir là.

Réfléchissons un peu , s'il vous plaît.

MeB réflexions çont faites. Veux* tu.tenpyer? — Non, Monsieur,"^

Adieu donc^ Guillaume. » Et Cbarle$ s'en allait droit à la rivière.

Le piqueur l'arrête par le bra^ « Un moment donc ^ monsieur*. Vous avez réfléchi , c'est à merveille «mais je suis bien aise aussi de vous com*»

muniquer mes idées. Il ne faut pat vous marier 9 puisque vous avez tant d'aversion pour la future ; et il faut bien moins vous noyer , parce qu'il n'y a pas de remède à c(»tte SQttise* là. — Il n'y a pourtant qu'un de ces deux partis à prendre. ~ Bah l Vous sentez*vous la force de résister à votre oncle en face ? — Non. — Hé bien, partons. — Pour aller où ? — Je n'en sais rien. — De quoi vivrons-nous ?

«T- Deux )ettnea geas aimables sontils jamais embarrassés ? — Mais tu as une maîtresse. — Nous comimençons à être las l'un de l'autre. Et puis^ elle n'a presque plus rien y je veux âlre généreux: 9 . fit lui laisser quelque

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chase« Avez- vous de l'argent ? — Trente louis , environ. -^ Avec cela et mon activité y nous ferons le tour du monde. »

On n'est pas très-fâché , quand on veut se noyer, de rencontrer quelqu'un qui en empêche. Par désespoir et par ostentation, Charles se fût jeté à l'eau. Gagné par des raisons qui n'étaient pas fort bonnes , mais qu'un reste d'amour pour la vie lui faisait trouver excellentes , il se laissa conduire. Guillaume le fit entrer chez «a veuve , lui fit prendre un verre de vin, mit deux ou trois chemises dans ses poches , sortit sans prendre congé de la délaissée , mena son désespéré à la poste,le montaà bidet ,^t fouette, postillon.

Monsieur Botte rentra à son heure ordinaire, très-satisfait des opérations de sa journée. Qu'avait-il fait ?

Vous le saurez plus tard. Il ordonne

qu'on lui envoie son neveu : c il est sorti , monsieur, — Quand ? '— Ce matin. — Comment? — A pied. — . Pour aller où ^ — Il ne me l'a pas dit^ monsieur. »

Le cher oncle ^ sans s'inquiéter davantage^ passe dans sa chambre pour finir son épître à Horeau, et l'expédier par un de ses gens, 11 lit les deux ou trois lignes de son neveu, et H demeure anéanti. Revenant bientôt à sa vivacité naturelle , il se lève en s'écriant avec violence : « O le malheureux ! il me fera mourir. y> Il court le château à son tour, en répétant:

Le malheureux ! le malheureux ! Il «'en va dans le village , et laisse ses gens persuadés qu'une maladie particulière est attachée à cette famillelà.

Il entre dans toutes les maisons , il «'informe : les uns ont seulement vu passer Charles; les autres ne l'ont pas

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VU du tout ; et à chaque démarche infructueuse , il s'écriait : ^ Le mal-*, heureux me fera mourir, »

Il interrogea enfin la petite veuve, dont il ignorait les petites intrigues, et là , il commença à respirer. Il apprit que Charles avait voulu se noyer; que Guillaume l'en avait empêché , et qu'ils étaient allés prendre des chevaux à la poste.

« Je n'auraiis pas cru , dit M. Botte en allant à la poste y que ce coquia de Guillaume put faire une bonne action. Ces gredins-là ressemblent apparemment à ceux quiontlafièvre intermittente : ils ont leurs bons et leurs mauvais jours. ^

Il fait appeler le postillon qui a conduit son neveu. « Quelle route a pris mon drôle? — Celle de Mantes , mons^ieur. — Vite , des chevaux à ma chaise 9 et un courrier en avant. »

Il se donne à peine le temps de

ToMjB IL s

çS MONSIEUR BOTTE.

prendre du linge y son couteau de ohaAse^ une volaille froide et un flacon de son meilleur vin; La femme (}e charge^ son valet de chambre lui £ont mille observations sur les inconiténiens de ce départ précipité , sur 1^ fatigue qu'il doit causer^ sur les apcidens qui peuvent en résulter; une transpiration arrjêtée«.... « Je m'en moque. — Une, attaque, de goutte dans un cabaret de village. — Je m'en CRoqùe. — Une sciatjque , une paralysie , une apoplexie. — Uu diable ^i vous emporte. — Si M. Horeau était ici... -r- Il n'y est pas. — Vous pourriez faire partir quelqu'un de sûr... -^ Hé, le fugitif se moquerait . de tout le monde ; il n'y a que moi qui puisse le ramener , et il faut que fe le trouve* Si cç malheurieux peut viivre sans n^o.i, je s^t^s que je ne peu^ vivre santi lui. ^. IL CKjrdgnne au postillon qiM pourt em diVOjrt de

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