‹ Monsieur BotteChapitre 11 sur 14 · M^O N S I E U R B O T TE · texte numérisé non relu

M^O N S I E U R B O T TE

$'in£ormer à chaquye poste de la route que suit son neveu /«t le voilà Im* même roulant sur le chemin de Mantes , au grand galop de deux forts chevaux.

Charles et Guillaume allaient de leur côté comme de» gens qui erai«gnent d^être suivis , et ils étaient tbu« jours parfaitement montés , parce qu'ils payaient partout en grands seigneurs. Leur manière de voyager avait bien ses désagrémens : des bot»

tes à la hussarde , des pantalons de velours , et à toutes selles ; mais des déserteur» n'y regardent pas de si près. Le grand air , le môuveizient du cheval , la variété des objets , tout contribuait à rafraîchir le sang salpêtre de Charles vil ne disait rien à Guillaume; mais en dépit de douleurs causées par uae excoriation naissante au coxisy il se félicitait intérieure* meut de ne $*6tre pas noyé»

lOO MONSIEUR BOTTE.

En arrivant à Mantes, le pîqueur, qui s'ëtait érigé en factotum , demanda la poularde fine, et Charles en mangea aa moitié «ans trop se faire prier. Quelques verres de Bourgogne, que son compagnon versait à courts intervalles, dissipèrent en partie le$ nuages qui embrunissaiént son imagination , et en arrivant à Vernon, c'était presque un homme comme un autre.

M. Botte payait comme eux , allait aussi vite qu'eux , et ne s'arrêtait nulle part j mais ils avaient sept à huit heures d'avance, et probablement il ne les eût joints que sur les bords de l'Océan, ou en Angleterre, ou aux grandes Indes , sans un accident qui peut arriver à tout le monde, mais qui dérangea singulièrement les projets des uns , en servant ceux de Tautre.

Charles avait donné quelques louis

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à Guillaume pour payer leur dépensé commune^ et le reste de son or était dans une poche de son gilet. Les soubresauts continuels du précieux et lourd métal avaient enfin percé la poche; Charles, en descendant de cheval à Vernon , reconnut qu'il était ruiné.

Dans toutes les contrariétés qu'il ^prouvait, son premier mouvement était de s'affliger, et celui de Guillaume de chercher un remède au mal.

Il vide ses poches, rassemblesa grosse et sa menue monnaie , et se trouve encore possesseur de dix-huit francs.

Charles se désole en contemplant ces tristes restes , et Guillaume se met à rire. « Ecoutez donc , monsieur , il fallait en venir là un mois plus tard 5 supposons que nous avons vécu un mois de plus. Et puis misère est mère d'industrie : tant que j'ai de l'argent je suis paresseux comme un maître» —

Si du moins je savais un métier.— Fi donc y monsieur, c'est la ressource de fceu:!c qui n'en ont point. Je jçue très- bien au billard , pas mal du vio^ Ion , parfaitement le piquet , et nous ftvons deux figureis avec lesquëlleé on se présente partout. D*abord, monsieur , nous allons renoncer aux chevaux de poste, par la raiàon trèssimple que nous n'avons plus de quoi les payer, et que nos postérieurs se refusent à cette manière de voyager.

Kous monterons sur la galiote de Rolleboise^ qui est bien la pltxs jolie petite VQiture.i... Vous ne la con- Baisnez pas, monsieur? — Non, Guillaume. — Vous en seres éndlianté. Une diversité , une odeur , des aisances !... et ce qui est à considérer, dix à douze sous par personne, pas davantage, pour faire dix. à douze lieues. — Cest quelque choie quie ce dernier article. — Et

Mt))9SI£Ua B.aTTS« toi comme lés situations, les plus désastreuses en appfireâcë, ont toujours un beau côté , si monsieur, votre oncle fait courir après nous^ ce qui est possible et même probable , ses limiers se trouveront en défaut à y^rnon, parce que nous allons nouf embarquer incognito. >

Ckarles n'avait pas dldée de cette ^aliote de Rolleboise, et en y én^ trant^ il se crut dans l'arcte sainte ^ pu s'entassèrenitous lôS'a^imàuKque le père Eternet vobJut doftsérvet , et d-où fut fcxclus le serpent^ maudit pour avoir tenté Evcj ce qui fait que je suis trèdrembarrassé pour savoir d'où viennent . ces beaux serpens & sonnettes qui font tant de peur aux vpyaîgeurs, et ct« nègres, et ces Albinos, €t>Qes CaffreSj qui li« Sont nî de la structure , ni de la couleur dé Noé, Supposons, pour tout ôoncî* lier, que madâmi^ son épouse et aàeftf^

dames ses brus enfaûtèrent des monstres pour multiplier les espèces ; admettons que les controrersistes et les inquisiteurs sont aussi descer^dans de Noé, et Dieu nous garde- de toutes les espèces de monstres qu'il a mises au monde pour ses menus pUiisirs.

Revenons à la gallole, au$$i mal bâtie etauisi dégoûtante qued*arcfae.

Vingt à trente nourrices, chantant chacune leur air pour appaiser le nourrisson qui crie, le torchaint, en lui présentant un bouton couleur de suie de chçminéej et sçrrant précieusement. Âous leur siège et la couche et le contenu} des soldats fumant, buvant, jurant; des marchands de bœufs jouaht à la quarante de rois , avec des cartes grasses, et tout le monde parlant à la fois ; unrair épais , di)ntlespouIiïions repoussent en vain Içs impuretés, et enfin la courbe du b^timi^nt^ qui contrarnt ceu|: qui

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sont assis le long du bordage à passer vingt-quatre heures les reins ployés en deux : voilà la galiote de Reliehoise. On y trouvait autrefois des capucins, dont le fumet s'alliait à merveille aux auti:e diverses odeurs»

« Allons, monsieur, dit Guil* laume, un peu de courage. Vous n'avez jamais fait de réflexions sur le$ avantages d'un air doux et pur. Vousi verrez demain avec quel plaisir vous respirerez celui de la campagne : il n'est pas de petite observation pour le sage. » Après cette courte exhortation' y Guillaume s'approcha des»

marchands de bœufs. Il raisonna sur les coups, pour entamer la conversation y il parla du marché de Poissy ; il se récria sur l'énormité des droits qii'on y perçoit, et il prouva avec sagacité que les droits excessifs sont la ruine d'un gouveiaiement y parc© qu'ils produisent la fraude. Il ajouta

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que les droits modérés ne laissant pas au fraudeur un bénéfice proportionné aux risques , le trésor public y g^g°^ ®* P^^ ^^^ rentrées plus considérables , et par des gages de moins à payer aux empl oyés. Les marchands de bœufs, charmés de sa logique^ posèrent leurs cartes, et pour gage de leut* bienveillance, le régalèrent d*un petit verre de détestable eaude-vie, que dans la galiote comme dans les maisons d'arrêt on vend très-cher aux prisonniers.

A la faveur de ses gentillesses y Guillaume parvînt à faire son cent de piquet, et c'est là qu'il en voulait venir. Je ne sais si la fortune lui fut favorable, ou s'il en savait plus que le jeu, mais en deux ou trois heures il gagna de quoi payer la barque y et vivre grandement le lendemain y séance remarquable pour des gens a qui il ne restait presque riea.,

MONSIEUR Botte; rof Comme on ti'allumei qu'une diao*^ délie dans la galiote , qu'on ne là mouche jamais , qu'on ne peut pas jouer sans y voir avec des cartes dont les signes sont couverts d'un glaci»

de crasse, Guillaume renonçaàpous*^ ser sa chance ^ il se coucha sous^ soa banc, parce qu'il ne pouvait plus^ tenir dessus 5 il appuya douillettement sa tête sur un paquet de côu* ches qui se trouva à sa portée, et il s'endormit en rëpëtant : «Oendst^ décidément c'en est. »

Depuis long-temps Chartes^ à qui ^intérieur était insupportable, s'était établi sur le pont. Etendu sur des cordages , il regardait les étoiles «a* pensant à mademoiselle d'Arancey,, Une nuit se passe de cette manière comme au bal. Qu'importe , quancî le jour paraît , qu'on se soit amusé ou non la veifte? Le passé n'^est plus,, le présent nous flatte p*i* ^ tt

notre imagination nous pousse dans Tavenîr.

C*est en se jetant dans cet arenîr^ que M. Botte supportait la continuité d'un voyage , dont le succès était fort incertain. Lorsqu'il arriva à Vernon , il avait gagné une heure ou deux sur les fuyards, et il espérait les joindre le lendemain soir ; c'est beaucoup que d'espérer. Mai« que le prophète-roi a raison de dire que les projets des honimes ne sont' que vanité. Monsieur Botte se désespère en apprenant que son neveu a quitté la po^te à Vernon, et qu'on ne sait dé quel càté il a tourné. Il met en Pair tous les domestiques de l'auberge 3 il carresse , il gronde , il promet ; il va lui-même de cabaret en cabaret 3 il dépeint son déserteur et son compagnon; ses émissaires courent à l'entrée des différentes routes : on se réunit sans avoir le moindre ren^ei-

gnemeat^ et M* Botte finit par se dépiter, s'emporter, tempêter et se mettre à table.

En faisant honneur. à un copieux repas,, il pensait au parti qu'il avait à prendre. Le plus court était de retourner à son château,' et en effet que .

pouvait-il gagner à imiter ces héro»

de roman, qui vont sa&s sav^oir où^ et qui cherchent sur la route de Calais leur dame, qui a pris le chemin de Bordeaux. Il interrompait ses ré- ^ flexions par des imprécations énergiques contre son neveu , contre ceux qu'il venait de payer largement , et q.ui n'avaient rien découvert, et il sefélîcitait intérieurement qu'au moins Guillaume fût avec Charles pour l'empêcher de se noyer.

Il avait passé le reste delà journée à penser j à manger^ à crier, comme Charles passait la nuit à compter les étoiles, et il se jdisposait à se eau-

cher^ lorsqu'un domestique avisé lui dit tout à coup, en bassinant son lit t « Monsieur, il me rient une idée lumineuse* — V-oyons4a , maladroit.

— Personne n*a pensé à la galiote. — Courons à la galiote , et un lùuis pour loi, si tu me fais découvrir quelque chose. )» Il sort en manteau de lit 3 sans penser à reprendre sa perruque; le valet court après lui un falof à la main : ils entrent au bureau. Les signalemens donnés avecla plus scrupuleuse exactitude 5 le buraliste répond avec humeur qu*il est là pour faire sa recette, et non pour guetter au passage les enfans de famille , qui font des frasques à leurs parcns. M. Botte envoie le receveur au diable j le receveur réplique sur le même fan. M. Botte lui jure qu'il le fera casser ; le receveur lui rit au nez. Monsieur Botte veut loi couper les oreilles : il a

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laissé son couteau de chasse à tauberge.

Le valet , qui veut gagner son' louis, ne se rebute pas /et conduitle cher oncle cbez un de ces êtrea qui ne font rien de toute la journée , à l'exception de deux heures où ils^.

attendent les voitures de ferre et d'eau pour s'emparer des paquets des voyageurs, et les faire cofitribiier.

Celui-ci se rappela très-bien d'avoir vu monter sur la galiote le» deuK hommes qu'on lui désignait. «Prends^ bien garde de te tromper. — Oui, monsieur. — Habit vert , paremens ,, collet et poches galonnés. — Oui , monsieur*— Chapeau bordé. — Oui,^ monsieur. — Cinq pieds six pouces.

— Oui , monsieur. — Cheveux châtains. — Oui j monsieur. — Figure heureuse. ^— Oui , monsieur. — Puisque tu as ^i bien observé , tu^ me diras comment l'autre est f^f-—

Bien de remarquable, monsieur..»

— Comment , maraud ! — Qu'une très-belle tête. — A la bonne heure.

— Un peu de votre air. — ^^Peut-être bien. — La taille admirable. — C*est cela , mon ami , c'est cela. Le malheureux enfant est sur la galiote. »

La vérité est que le croch.eteur n'avait rien observé du tout ; mais on l'avait prévenu qu'il serait bien payé , et de l'argent qu'on excroque n'est pas de l'argent volé , selon le code de la canaille et de bien des gens dits comme il faut. Au reste, le crocheteur avait deviné juste , c'est tout ce qu'il fallait à M. Botte , qui paya, qui rentra, et qui se consulta ainsi qu'il suit :

D'abord , il était excédé d'avoir couru en chaise et à pied 3 ensuite il y avait environ douze heures que la maudite galiote était partie;^ enfin ^^ il était impossible de se trauver

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au débarquement. Ce qu'il y avait de mieux à faire était doue de se cou-' cher, et c'est ce que fit M. Botte. Il s'endormit en pensant que deux hommes, qui ne vont qu'à petites journées , spnt bientôt pris , surtout quand on a des renseigriemèns aussi positifs que ceux du crocheteur.

Le lendemain Charles et Guillaume étaient entrés, modestement à pied , aux Andelys , ville assez ignorée du vulgairç, mais très-con« nue des antiquaires par un puits ^ que Caligula , qui aimait l'extraordinaire^ fit percer sur ui^e pointe très-élevée, dont la Seine baigne la base. Or , comme la pointe e$t d'un accès assez difScile , les habitans puisent tout bonnement de l'eau à la rivière, et abandonnent le puits de Caliguja , ou d'un autre , qui n'en est pas moins une extravagance remarquable.

« Personne, monsieur, dit Quîl-

laume^ne viendra nous cherchait ich ■— Je né le croîs pas. -^ Ce trou est éloigné des grandes routes. -^ Je le sais. ~ Passons-y la journée. — Soit.

— Vous vous reposerez. — J'en ai besoin; — Et moi, qui ai la tête et le cœur libres, je ferai la petite partie.

— Tu perdras notre reste. — Si je ne le joue pas, nous le mangerons dans deux jours, et je ne trouve encore ici qu'une très-petite différence.

— Tu as raison* — Et puis , niousicur , des jeunes gens aimables comme nous se tirent toujours d'affaire* Les feoimes des petites ville»

ainient beaucoup les ^ti*angers , parce qu'ils -emportent le secret avec eux.

— Oh , ne me parle plus des femmes.

— Je m'étais bien promis de ne plus manger de truffes , qui m'avaient donné une indigestion de tous les diables : deux jours après j'en étais fou plus que jamais. — Ob , fai du

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caractère. — Chanson. — Les femmes me sont odieuses. — Cela ne durera pas. — Toute ma vie. -^ Tarare. »

Et en causant ainsi, ils entrèrent à l'auberge de V Egalité , où on est considéré et se^vi à Pégalité de ses moyens.

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