‹ Monsieur BotteChapitre 12 sur 14 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Aventures.

On ne s'annonce pas fastueuseihént quclnd on a vingt ou trente francs à deux, et on prend naturellement sa place au coin du feu de la cuisine.

C'est là que Charles pensait, en déjeûnant, à sa splepdeur éclipsée, aux désagrémens qui l'attendaient , aux difficultés d'exister, etàl'humiliation

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de vivre en égal avec un valet , assez mauvais sujet. Mais lorsqu'il se rappelait les procédés affreux de mademoiselle d'Arancey , et surtout ce mariage arrêté j il sentait la nécessité de fuir, n'importe comment^ et il se résignait.

Guillaume toujours content de son sort, caressait sa bouteille à l'autre coin de la cheminée, et suivait des yeux tous les mouvemens du cabaretier qui allait et venait , qui arrosait son rôt sans faire beaucoup d'attention à lui. Il était pourtant nécessaire de connaître les ressources qu'offrait la ville àl^indigenceadroite, et le gargotîer s'obstinant au silence, Guillaume le rompit par une exclamation. € Parbleu, monsieur, c'est une bien belle ville queles Andelys.

— Superbe, monsieur. — Deux mille âmes au moins. — Mais peu s'en faut.

~ De la société? — Brillante. — Des

cafés, deô billards ? — Et uq spectacle !... Ah ! c'est cela qu'il faut voir.

— Un spectacle ?.., Ah , j'entends , les marionnettes, les ombres chinoises.— Qu'est-ce que c'est, monsieur, qu'est-ce que c'est? des marionnettes , des ombres chinoises ! la tragédie , monsieur , la comédie ^ jouées par des gens du premier mérite; la troupe de Mortagne, entendez-vous , monsieur/ la troupe de Mortagne j la salle de plein-pied , tapissée dans le pourtour d'un point d'Hongrie j huit pieds d'élévation du théâtre à la charpente ; Castigat lU dendo mores écrit en lettres noires sur un rideau gris , et douze sous aux premières places. Des marionnettes!

des marionnettes !

« Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, monsieur.— Non, mais c'est que des marionnettes... — Et les actrices sont-elles un peu jolies ?

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— Charmantes , monsieur. Il faut voir madame Floridor avec sa robe de gaze chinée , son jupon de damas jaune > son chignon retroussé , son chapeau à la hibi , et sa grande mouche à côté de Tœil gauche; ses bras nerveux j son regard téméraire , la voix un peu fatiguée, mais des qualités ï point de domestiques , point de femme de chatQibre, faisajQt tout ellemême et faisant tout bien; aimaat son mari , ses camarades , son publie:

oh ! madame Floridor est une femme accomplie. — Ce que vous m*en dites me donne la plus grande envie de la voir. Et où est ce spectacle enchanteur ? — Dans mon grenier , monsieur. » Guillaume , qui n'y tenait plus y s'en fut sur la porte pour ne pas rire au nez de Timpertinent louangeur.

Non-seulement le gros Thomas tenait spectacle dans son grenier j

MONÇIBUja BOTTE. II9

mais il logeait et hébergeait la troupe, ce qui ne plaisait pas du tout à madame Thooia$ , parce que ces mes-, siçurs et ces dames mangeaient beaucoup , bu vaieiîit de même , ne payaient pas , et que jpiadame Floridor pinçait quelquefois les joues de son mari,.

Elle nQ laissait échapper aucune oc<* casion de marquer son mécontentement , et choquée d^ éloges que son époux prodiguait à Pactrice, eMe accourut les poings sur les hanches :

K II te sied bien de te mê er de tout cela. Fais la cuisine, animal. — Je la fais aussi , ma femme. — Oui , ^t tu donnet^ ton bien à manger à ces genslà. — Ils m© paieront. -^Jamais. — Voilà comme vous êteô , madame Thomas. Et la pièce nouvelle qu'ils donnf njt ce soir , où il y a du chant , de la prose, des vers, trois Combats et deux enipoisonnemeos 3 et madame Céphise qui débute da^ns cette

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pièce, et qui arrive de Gisors , précédée d'une étonnante ré{mtation ^ et le char du roi de Maroc qu'on promène en ce moment par les rues , hem ? d'ailleurs' ces messieurs- m'abandonnent la recette , et )e la ferai ipoi*même à la porte. »

. La contestation n'eût pas fini de long-temps , si Charles , que ses réflexions ne rendaient pas sourd, ne l'eût interrompue en riant aux éclats; Guillaume rentra et se mit tout-à« fait à sorî aise. Monsieur et madame Thomas, qui ne concevaient pas qu'on trouvât le mot pour rire dans ce qu'ils avaient dit, fronçaient déjà le sourcil : Guillaume , qui avait toujours un moyen prêt, demanda une seconde bouteille, et la sérénité se rétablit sur les deux grosses faces.

. Guillaume, voyant Charles en belle humeur, saisit le moment en homme habile, et le tira àPécart. «Monsieur^

MOIÎSIEUR BOTTE» ^ 121

lui dit-il , VOUS vous plaignez d'être sans asile, sans moyens, sansconsis^ tance. — Oui , cela m'affecte , Guiilaume. r- Ayons l'air de tenir à quel* que chose. — C'est là la difficulté. — Rien de si aisé, faisons-nous comédiens. — Esrtu fou ? — Pourquoi donc, monsieur ? les sot« les recherclient, les gens d'esprit s^n aJtnti«* sent , etqu'a-t-on à craindre quand on a pour soi ces deu:s: espèces-là ? — jMais des comédiens des Andelys î — N'en faites pas fi , monsieur , nou$ jae serons peut-être pas les meilleurs de la troupe, -r Ah , Guillaume ! —Tous êtes piqué, j'en augure bien* — Allons , va finir ta bouteille , et fais-moi grâce de tes c6ntes. — Je n^en démordrai pas, monsieur^ Nous serons comédiens pour ardir un état, et je jouerai au billard pour vivre ; car je prévois queles bénéfices sont maigres dans le grenîçr dé Mon-

TOMEII. 6

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sieur Thomas. Vous prendrez les amans passionnés , c'est votre genre , et toutes les femmes soutiendront a leurs benêts de maris que vous êtes excellent. Moi qui ai Pesprit vif, une gaîté inaltérable ,' je jouerai les valets. Je serai de plus auteur : deux talens médiocres se soutiennent mu-tuellement. Je mettrai^en vaudevilles la chronique scandaleuse de l'endroit.

•^ On t'intentera des procès. — Je n'ai rien à perdre. — On te mettra en prison. — • On se lassera de m'y nourrir. Enfin ^ monsieur , nous n'avons rien, nous ne savons rien , Poîsiveté ne vous vaut rien , et il faut jouer la ôomédie , ou vendre des chansons , ou nous faire prédicateurs. ^

Et sans attendre la réponse de Charles, Guillaume va chercher M.

Thomas jusque dans son gardemanger. «Je suis touché , notre cher hôte^ des scènes scandaleuses que vous

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fait votre femme. — Cela ne regarde personne.— Laide et vieille , elle doit être acariâtre. — Vqus n*êtes pas obligé de coucher avec elle. — Mais, je le suis j en cohsfeience, de rétablir la paix dans le ménage. — Impossible , mon amî. — Pourquoi donc ?

Madame Thomas craint que vos acteurs ne la paient pas, et je prétends, moi , doubler , tripler , quintupler vos recettes. — Ah , parlons , inonsieur , parlons. — Il faut que vous

^ sachiez. Ah , qu'est-ce que c^est

que ce violon pendu entre ce gigot et ce jambon ? — C'est celui du musicien unique que nous possédons aux Andelys. U s'est démis le poignet en tombant de dessus une escabelle , d'où il faisait danser la jeunesse ûû lieu. — C'est malheureux cela.

— Et comme j'avais eu le malheur de lui fournir quelques pintes de cidre sur ses émolumens de la soi--

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rëe^ ma femme a mieux aimé les avoir données sur le violon que sur lien. — Permettez- vous , J^. Thomas ?..« Diable ! il n'est pas mauvais cet instrument-là. — Vous ca jouez comme un ange. — N'est-ce pas ? — Si je pouvais ajouter ce soir le mérite d'un orchestre aux charmes d'une pièce nouvelle. -^ Ah., j^entends , je ferais l'orciiestre à moi tout seul.

— Par conséqi|ie»1 pM de rivalité ^ pas de jaldtfsie , pas de mauvais tours à craindre de vos camarades.

Les applaudisseitien^ pour vous ^ absolument pour touSi— Ce n'est rien, M. Thomas, tfm cesapplaudissemens-là , je préténâs à d'autres succès. ^

Ici Guillaume prenti cet air prépondérant au moyen duquel la nullité eh impose atix itnbécilles* « Tel que vous me voyez , M. Thomas , |e jouais'fiiVfiiît-hier V Impromptu d^

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MONSIEUR BOTTÉ* lîS

Cainpagne y à Rouen. --^ Eu vérité ?

— Je me suis sauvé en habit de côs* tume y parce que le commissaire d^ police, doùt la Femme avait des bontés pour moi, voulait me faire arrêter à la sortie du spectacle, par mesure de sûreté générale. Vous sentez con^ bien il est avantageux cîe se sauvée en habit de costume : on est toujours prêt à entrer en scène. Mou camat* rade n'est pas de force; maia il pra« met, et puis la figure la plus heureuse, un air si décent... 06 , nous tournerons à nous deux toutes las têtes des Andelys. M. Thomas , id faut à ^instant même nous présenter k la troupe. »

Madame Thomas , qui ne se soi:^ cîaît pas du tout que là troupe se re* crutât , vint dire a GuiHaume , en le regardant sÉfe le nez : « Q^ue moh mari vous présente ou non , je vous déclare que je n'ai plus de place chez

moi, et surtout à table. — Paix donc , ma femme , paix donc. Un acteur de

Bouen ! — Fût-il de Paris ; ils ne

paient pas plus leurs dettes les uns que les autres. — Madame Thomas , voilà six francs , prenez vos deux bouteilles et vos côtelettes de mouion. » Et Guillaume, en proférant cè^ mots en vrai héros de théâtre , jette majestueusement , et d'un bras arrondi , son écû sur la table.

- Rien ne touche les humains de toutes . les classes comme Targént cc^mptant. Pendant que madame Thomas rendait , Guillaume faisait sonner les deux ou trois écus qui restaient dans sa poche , et la cabaretière lui rendit sa monnaie avec assez de politesse. Guillaume osa Pemtrasser d'un air moitié tendre, moitié badin , et madame TBImas ne tint pas à ce dernier trait. Elle sourit aussi agréablement que peut sourire une

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femme laide , et le cabaretier de s'écrier : « Hé bien, ma femmfe-, je ^uid un imbécilie, je suis une dupe^ je dois me borner à faire la cuisine^ je ne me connais pas en gommes*. ••• Non- seulement celui-ci .«t grand acteur , mais il joue du violon !.....

un petit air à ma femme , s'il vous plaît , monsieur. — Je n'ai rien à refuser à madame. « Et Guillaume reprit le violon. Madame Thomas récoutait avec un plaisir, un ravissement^ une extase..;, elle lui jet A tout à coup les bras au cou, puis ^ tournant sur un pied comme sur ua pivot, elle crie à tue- tête, Baptiste, Bapt;ste : ce Baptiste était le garçoa d'écurie.

< Baptiste , cours chez le tambour de ville, qu'il fasse un bruit d*enfcr.

à tous les coins de rues, et qu'il annonce pour ce soir un violon ....•• D'où vous fer^i-je venir ? — Ma foi,

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Madame , d*oà vous voudirez. — De rOp^ra. — Ah , ce serait trop fort.

— Mais la recette sera faite. — Mais çn se moquera de moi. — Mais la recette, monsieur , la recette.*— Mais le ridicule, madame, le ridicule.— Vous viendrez de llDpéraj monsieur, ou mou mari ne vous présentera point. — • Allons , Baptiste, le sort en est jetë : je viens de l'Opéra. »

Ces derniers mots sont à peine prononcés ,, que M. Thomas quitte son tablier et son bonnet de coton.

Il conduit Guillaume à son billard, où il était permis à ces messieurs de jouer pour rien jusqu'à Pheure où les paysans arrivaient. Madame Tho* mas suivait son mari et le protégé y pour ajouter son mot en cas de né^ cessité.

V Guillaume fait d'un coup d'oeil la revue de la majorité de la troupe.

Un grand drôle avait une redingotte

,de soie , cramoisie , percée au coude > ses cheveux retroussés étaient encore chargés de la poudre rousse de la veille , et la moitié du visage était couverte d'une brûlure qui disparaissait le soir, sous le blanc d'Espagne et le vermillon. Un autre était en bottines jaunes , probablement parce qu'on raccommodait ses souliers. Le troisième avait un habit noir , un 'gilet blajac rayé de rouge, une culotte de lustrine , et un vieux bas desoie lui servait de cravatte. La mar-^ que était tenue par une dame en petites mules vertes, en bas couleur de chair, en jupon court piqué blancsale ; une gorge délabrée se laissait voir dans les intervalles d'un fichu de gaze éraîllée 3 et à l'énorme mouche qui lui couvrait la tempe gauche, Guillaume reconnut madame Floridor. Il la salua très-rçspeçtueuse^ ment, et il allait recommencer une

l3o MÔNSIEim BCWTE..

harangue propre â lui concilier les sonnes grâces de la princesse, lorsque le grand "homme à la joue brûlée apostropha durement M. Thomas, et priva madame Floridor des jolies choses qu'on aliait^ lui adresser. « Il

* est bien extraordinaire, M.Thomas , que vous soyez dans l'inaction à

~ l'heure qu'il est. — Q u'y a-t-il donc , M. Floridor? — Le fourgon de Gisors ' va arriver, et la chambre de madame Cëphise n'est ^as prête.— On Tarrangera, M. Floridor,— Allons ,^allons, monsieur, un* peu de vivacité.

Votre table de noyer , vos six chaises de serge jaunes, votre fauteuil à grand dossier , et qu'oiTpende au plancher yoive lustre de fer-blanc , garni de ses quatre chandelles; Il est inoui ^ monsieur , il est inoui qu'un homme comme moi soît obligé de tout dire à un homme comme vous. — Vous le prenez avec mon mari sur un ton

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bien haut; M. Floridor. —C'est celui qui me convienl;^' madame. -^ Apprenez qu'un homme comme monsieur Thomas vaut tous les comér diens du monde. — Présomptueuse cuisinière ! — Cette cuisinière-là ne doit rien à personne, entendez-vous , monsieur, elle ne doit rien à personne. — Parce que les gens de cette ville préfèrent le cabaret à la bonne comédie. Mais on a des ressources , madame j des effets, une garde-robe, et une pièce nouvelle ce soir. — Un salon dont la pluie a lavé la couleur sur vos charettes3 un habit rose-pèche broché en vert , dont une fleur vous couvre les deux épaules, et dont la queue se perd dans votre poche j une robe de procureur; ua habit d'arlequin j uOi.... — Du vin freialé, des viandes passées, des sauces détestables, et de l'impudence, voilà vos res^our^es , madame Thomas.— -Que

i33 Monsieur, botte.

Toud épuiseriez bien vite, M. FIoridor, si je vous laissais faire. Ne soyez pas si dédaigeux, monsieur^ eu je garde la robe de chambre d'indienne de mon mari, et ce soir vous jouerez voire empereur turc comme il vous plaira. •— Ah, ma chère ma* dame Thomas, si je n*ai pa la robe de chambre , je suis perdu d'honneur , de réputation* — Vous apprendrez , monsieur, qu'il faut être civil quand on a besoin des gens et qu'on leur doit — Vous avez raison , ma chère madame Thomas ; mais je joue ce soir un tyran, et j'entrais dans l'esprit de mon rôle. — Hé, monsieur, tyrannisez votre souffleur, vosaccessoires , votre femme, et laissez-moi tranquille. — Je reconnais mes torts , je m'enrepens , que diable voulez-vous de pluSi? — Du vin frelaté , des sauces détestables ! — Mais entendez donc , barbai^e, que je vous fais mes excuseSé

MOHSÏÈUÏl BOTTIB. l33

^ Allons , allons , ma femme , un peu de considération. Ce qui prouve que monsieur ne pense pas ce qu'il dit , c'est quHl fait tous les jours fête à notre Tîn et à nos sauces; ainsi pas de rancune. Il aura la robe de cha/tobre, et tu y faufileras la bordure de ta pelisse , n'est-ce pas mon cœ\ir ?

— Ah, M. Thomas, que^ grâces !

— Mais j'y mets une petite condition. — Je l'accepte , foi de premier tôle. — Je vous présente, monsieur, joli garçon comme vous voyez , qui s'est sauvé de Rouen en habit de costume, pour être toujours prêt à entrer en scène, et je vous ferai voir son camarade , le plus intéressant blondin.,. — Ah, mèn cher Thomas , proposer deux sujets à une troupe déjà surchargée. Cinq liommes et

. deux femmes! — Vous m'avez promis ""de vous soumettre à la condition imposée. -— Et puis cela ne dépend pas

l34 MONSIEUR BOTTÉ.

de moi , mon cher Thomas , je n'ai qu'une voix au comité, — Observez que monsieiur qui , avant-hier, jouait V Impromptu de Campagne k Rouen, manie un violon comme jvous votre .Corneille. — Ah , il joue du violon !

— Ce joli cavalier joue du violon ?

dit en minaudant madame Floridor.

Monsieur joue du violon , répète la troupe en chœur. »

On se disposait à aller aux voix ^ et le comité, enchanté des politesses et des propos flatteurs de Quillaume , paraissait décidé en sa faveur , lorsqu'un petit homme à jambes torses entre dans le billard , frappant du pied,écumant de colère, et &'arrachant les cheveux : c'était le Crispin de la troupe. Ses camarades , terrifiés à son aspect , pressentirent quelque coup inattjBndu , et on oublia le récipiendaire, lorsqu'on entenditM.Pois* %oïi s'écrier d'une voix glapissante :

MojîsiBua Boy-ru; i3S « Tout est perdu , désespéré. Nous sopames ruinés, égorgés , anéantis. »

On se presse autour de lui , on le conjure de s'expliquer, et on apprend qu'on vient de rapporter Gtandval avec une entorse qui ne lui permet pas de se tenir debout.

« Ciel , juste ciel , s'écrie à son tour Flcrridor , et il joue ce soir le coureur ^ du roi de Maroc ! 11 avait bien affaire d'aller au-devant de madame Céphise.

* Ce n'estrien, reprend Poisson , que l'accident de Grandval; il aurait bien joué spn coureur assis ; mais madame Céphise est enlevée ! — Madame Céphise est enlevée ! Dieu ! — Ciel !

— Et pour comble d'horreur , die était d'intelligence. Ecoutez ce funeste récit. La perfide n'a feint de veniraux Andelys , que pour se soustraire à un mari brutal. Un hussard superbe l'attendait sur la route , et l'a prise en croupe presqu'aux portes

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de cette ville. Grand val , toujours grand , toujours magnanime , saute du fourgon , et saisit Céphise par la jambe. Elle s'attacheà son ravisseur^ le hussard pique des deux , le coursier s'élance. La violence d^ moave* ment enlève Grandval , et Je jette à dix pas de là. Il tombe , le pied porte à faux, il enfle; Grand val veut se relever , il retombe aussitôt ; on le remet dans le fourgon , et dans cet instant, on le descend à la porte de Tauberge. >

La troupe éplorée court à la porte pour s'assurer de l'état de l'infortuné Grandval. Il avait le pîedgros comme la tête j les douleurs lui faisaient faire des grimaces épouvantables , et il lui était aussi impossible de jouer assis que debout. Il y avait d'ailleurs un coup de théâtre auquel on ne pouvait pas renoncer : Le coureur du roi de Maroc sautait par- dessus la tête du

MONSIEUR BOTf K. iSj

Soudan d'Egypte. « Quel effet perdu !

disaient les uns. Quel revers! disaient les autres. Quelle fatalité ! disa.it ma-^/ dame Thomas. Manquer une recette aussi considérable, une recette que je croyais tenir. Vous la toucherez , madame, dit Guillaume en sebalàn* cant le corps et en grossissant sa voix.

Je jouerai le rôle du coureur , et mon camarade, plus petit que moi, jouera celui de la sultane. Bravo, s'écrièrent les comédiens, s^ëcrîa madame Thomas , s'écrièrent les passans. i La réception des deux candidats fut proclamée à l'unanimité des suffrages , et le tambour de ville , qui passait en annonçant le violon de l'Opéra, reçut ordre d'annoncer en .même temp»

deux acteurs de Roue», qui devaient remplir les principaux rôles,

Guillaume ne s^était pas informé si le sien était long ou court , difficile ou nx)n : c'était un garçon qui ne

lâ8 MONSIEUR BOTTE/

doutait de rien. Il s'était beaucoup amusé jusque-là, et il comptait sur un crescendo de plaisir. Une seule chose le chiffonnait un peu : c'était de savoir comment il déterminerait Charles à jouer la sultane.

II fut 4e trouver "en se grattant Toreille : tî'^st la grande ressource des gens embarrassés. «Ma foi , monsieur, je n'ai rien vu d'aussi original que cette troupe des Andelys, et je vous réponds que la comédie vous an^usera. — Oh, tu reviens à tes folieSé — Convenez, monsieur, qu« nous n'avons guère à choisir que de làfoliepu delà tristesse. Que gagnezvous à être mélancolique? — Oh, rien. Mais fais tes sottises tout seul.

— Non, monsieur, vous serez de moitié. —Jeté réponds que non. — Je vous réponds que si. D'abord , vous êtes enrôlé dians la troupje. — Oh , il est fort celui-là. — Et vou$

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débutez* ce soir. — Dé mieux en Inieux. Et quel est le rôle que monsieur Guillaume me destine ? Vous jouez la sultane Aliza, favorite du roi de Maroc— Quelle extravagance!

. — ^ Soit, mais vous serez sultane. — ^ Mais.... -^ Pas de mais , monsieur.

— Quand je me prêterais à cela, estil possible que d'ici à ce soir?.... — Un commençant ne connaît pas de difficultés. Me voyez-vous inquiet de mon rôle ? — T'inquiètes-tu jamaîn de rien ? — Vous aurez une brochure en poche ; vous prendrez l^sprit de chaque scène dans les coulisses, et vous direz..... vous direz ce.

que vous voudrez. Vous aurez ton- . jours plus d'esprit qu'un auteur qui me fait sauter par^dessus la tête dû Soudan d'Egypte , lorsque rien ne m'empêche de. passer à côté de sa majesté. ■— En voilà assez. Je suis ennuyé et de ton Soudan, et de t^

sultane favorite , et de tes sornettes.

— Oh, vous y mettez bien de l'en* têtement. Savez-vous ce qui en arrivera ? — Et que peut-il en arriver ?

— Vous êteâ annoncé au son du tambour. — Que m'importe? — Le public compte sur vous ; il fera tapage ; le çomn^issaire s'en mêlera y il voudra vous forcer de jouer 3 vous ne voudrez pas céder à un con^missaire, c'est tout simple; celui-ci vous emprisonnera; il faudra que vou^ décliniez votre nom, et on vous reintégrera dans le château de votre oncle, qui vous mariera ds^ns les. vingtquatre heures. — Tu crois que les choses iraient jusque-là , Guillau* me ? — Hé, monsieur , ces îmbécijles de n^agistrats sost-iils jamais de l'avis des jeunes gçns ? —-Hé , de quoi diable aussi vous avisez-vous de me faire annoncer ? ^ Ma foi , monsieur, j'ai tout fait pour le

MOVSIBUÏl BOTTE. 141

mieux , comme lorsque j*ai écrit à mademoiselle d'Arancey, — Ne m^en parle plus, Guillaume, tie m'en park jamais* — C'est Men dit j monsieur , oublions -la; vene? vous mettre à table avec vos nouveaux camarades^ et faisons connai^ance le verre à la main. 1^

Cbarlestelaisse entraîner, et GuiU laumig rintroduit dan^ une espèce de halle , qu't^ appelait la salle à maâ« ger, où diuLlpibles ëtaîënt toujours prêtes à recevoir le marchand , le roïilier^ Tofficier, le postillon, et tous les animaux sujets aux droits de passe et d^auberge* Madame Flo«« pidor avait des vues sur Guillaume , et elle était eoianaisseuse. Madame Grandval, qui n'avait pas encore paru> étak une bru^^ette de vingts deux à vingt-cinq ans^ dodue, potelëe, vive comme la poudre , et jolie comme un petit diable en dépit de

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' ses gazes et de ses linons reblanchis :

elle jouait les soubrettes. Elle fixa Charles , et décida qu'il jouerait les^ amaureux comme un ange. M. Floridor, qui ne se passionnait pas pour les beaux garçons, examina Charles avec la sévérité d'un premier rôle : il lui trouva Tair novice, eJt lui fit faire avec le plus grand sérieux les évolutions théâtrales. « Présentez-vous à

droite, à gauche tournez toujours

sur la pointe du piedli||e derrière ; restez-la. Le profil beau , très-peu de barbe, la taille médiocre etsvelte.

Marchez , monsieur ; doucement ,

, plus doucement, à petits pas. Les maid^ croisées sur la poitrine , l'air modeste , embarrassé. Pal mal , pas mal. Voilà ce qu'il faut pour uijiç sultane. Vous riez, monsieur, vous riez!

Si j'étais connu à Paris, j'y aurais mes quinze cents livres comme un autre , et mes camarades feraient des élèves.

« A propos , messieurs , savezvous vos rôles ? — Non , monsieur.

— Vous vous en occuperez après dîner. D'ailleurs , pas d'inquiëtude.

Ici comme partout , avec de l'effronterie , on fait de son public ca qu'on veut,

« A table , à table , dit Poisson, »

Madame Grandval jeta un coup d'œil en dessous à Charles y qui fut machinalement s'asseoir auprès d'elle, bien qu'il détestât les femmes. Madame Floridor s'empara ouvertement de Guillaume, qui se plaça, et répondit à de continuelles agaceries de toute x la force de-ses genoux et de ses pieds.

Madame Grandval disait ce qu'il fallait pour intéresser ; elle irritait par des mines piquantes ; elle se servait aussi du genou quand la conversation languissait 5 elle acheva .d'ani« mer son voisin par des œillades qui n'étaient pas étudiées ,. parce que le

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voisin lui plaisait , et le voisin , stimulé d'une manière tout-à-fait nouvelle pour iui , finit par attaquer àion tour , et de façon à attirer l'attention de Guillaume, <c Je vous le disais bien , monsieur , une indigestion de truffes n'empêche pas de les - trouver bonnes. -A propos de truffes, M. Tho«nas^, ^st-ce là le dîner ordinaire?-^ Oûi^ monsieur > quand on nedemâbde pas d*^d:^a. — - Hé bi*en , j'en demande , monsieur. Donnez^ nous ce dindon que vous arrosiez ce matin , et quelques bouteilles du meilleuh ^-r- Je vous observe^ monsieur , dit madame Thomas , que led extra se paient comptant. -^ Jamais de crédit avec nous , madame , et BOUS sommes trop heureux que la société noms permette de payer notre bien-venue. y>

Dtwx jeunes ^ens beaux , biea faits et qui paient ! que de titres à la

HON9IEUR BOTTS. .14S

recouQaissifiace du sexe ! les avances de madame Floridor devenaient à chaque instant plus positives, et Guillaume y repondja.it de manière à lui donnet des espérances : il était bien aise de s^étabHi^ tout-à*fait dan* la troupe avant de se moquer d'elle^ Charles se laissait aller a%it charmes de sa Toisine' , et la comédi<^ ne lui paraissait plus si ridicule. Le pauvre jeune homme était. si neuf ! Floridot ne voyait rien , c'est assez Tusage au théâtre; Grande al était au lit , et ht absens ont toujours tosi:*

Où se leva de table. Je ne sais trop ce que devinrent Charles et madame Grandval^je c^oisqu'elleavaitcommok lui un goût décidé pour les petits

coins.é Guillaume fit servir le

café au billard , où se rassettaiblaient déjà les agréables de la ville. Tout payé , il lui restait six francs, et il défia le plus habile» Madame Floridor

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