Tome IL y
ëlait là, madame Grand val y venait ordinairement^ et comme les petits bourgeois sont enohaotés de fixer , à leurs dépens , Tattention des ac* trices, le défi fut accepté par un quidam , que Guillaume mène de petit écu en petit éou jusqu'au double louis /qui lui fut payé à regret , parce que madame Grand val n'avait pas vu qu'on pouvait sacrifier quarante-huit livres à l'occasion.
On peut^ sans être trop modeste , s'occuper à deux heures d'un rôle qu'on doit jouer à six* La partie terminée, Guillaume s'empara des deux seules brochures que possédât la troupe ^ et chercha le camarade Charles, Le camarade ne se trouvant pas , il chercha la camarade Grande val , à peu près sûr que l'un lui ferait découvrir l'autre. Ne découvrant aur cun des deux, il fallut bien appeler k haute voix, Charles sortit enlia
d'un certaia réduit , où on ne logeait ordinairement que le bois et la paille.
Il avait les joues très-colorées, et madame Grandval, qui ne s'amusait pas seule , sortit aussi dans un certain fiésordre, qui signifiait bien des choses, sur lesquelles , Guillaume , enchanté que monsieur s'amusât, eut la discrétion de se taire.
Charles se mit à l'étude d'assez bonne grâce, et Guillaume , en riant de tout son cœur, se servait de ses épaules pour répéter le saut qu'il devait faire par- dessus la tête du Soudan d'Egypte. Rien ne lui parais* sait si plaisant que cette équipée , que Charles eût difficilement partagée, si les agrémens de la petite brune n'eusisent appuyé, d'une manière victorieuse , les raisonnemens du piqueur.
Lorsque ces messieurs eurent saisi l'esprit de leurs rôles et les répliques marquantes , ils jugèrent à propos de
donner relâche à leurs mémoires fati* guéea, et comme il n'y avait pas de temps à perdre 9 M. Guillaumté s'occupa des costumes* Il s'adressa à M. Floridor, qui joignait à l'emploi de premier rôle, celui très-désa« gréabk de régisseur. M. Floridor observa qu'il fouait un souverain magnifique, vivant dans les délices, tenant la cour la plus brillante , et que quelqu' envie qu'il eût de rendre à Guillaume les» politesses qu*il en avait reçues k table , il ne pouvait se dessaisir de la robe de chambre de M. ThodiaSé « Cést trop juste , mon camarade ; mais voyons ^ que me donnerez-vous ? — Un coureur maroquin , comme un coureur français , ne saurait courir en habit long. -— Cest démontré jusqu'à l'évidence. — Vous prendrez monhabitrose^pèche.
— Fort bien. — Et pour lui donner ua< aie étranger , vous mettrez !•
MOîîSIEUR BOtm. 149
devant derrière. — A merreille. Et avec quoi cacherai^je eette S^ de boutons qui ira du chignon àlSKto des reins ? -— Avec le petit manteau d'abbé du Mercure galant. — Charmant , M. Floridor , délicieux. — Une serviette roulée en turban , les babouches fourrées de Thomas , et vous voilà en scène. — Impayable , impayable ! Et notre jeune sultane , M. Floridor ? — Les chevaux tressé* sur le haut de la tête , et la petite bande gaze bleue et argent » d« madame Grandval 1 chiffonnée làr dessus; le jupon piqué de ma femme, faufilé par le milieu du haut en bas , et servant de grande culotte ; le gilet de rhonnête criminel en tunique^ et la robe de procureur en doliman $ pour poignard y le eouteau à gaine da notre hôte ^ et au lieu de me l'enfoncer dans le flanc , comme l'ordonne Tauteur | votre cajnarade me
iSo MONSIEUR BOTTE,
le passera adroitement sous le bras gau^^, et vous lui reconimanderea d^ipfcndre garde de m'estropierj allez. »
Guillaume riait comme un fou eu rassemblant toutes ces guenilles des quatrecoins delà maison. Charles rit aussi , en voj^ant les apprêts de cette espèce de mascarade; ils rirent à n'en pouvoir plus en se regardant ainsi fagotfés; ils rirent en repassant leurs rôles : une seule leçon de madame
Grandval avait fa^it de Charles un homme tout nouveau.
Pourfairehonneur à ces messieurs»
on les avait mis dans une chambre qui servait de foyer , et où se rendaient régulièrement dans les entr'actes les partisans du vin chaud et de Peau-de-vie brûlée. Le prévoyant Guillaume crut qu'il était sage de mettre en sûreté les habits qu'ils venaient de quitter.il fut les serrer dans
MONSIEUR BOTTE; iSt
la commode de madame Fioridor , qui l'assura; avec un sourire enchanteur , qu'il avait pris , avec le^^lit manteau d'abbe , Tair piquant et coquet de cette classe d'hommes que les femmes ne sauraient trop regretter.
Le soleil avait parcouru la moiti(î de la course qui lui est assignée par l'astrouome nouveau ; ou selon le baron de Fenesle, plus savant encore , le soleil, arrivé atîx bornes de l'horizon , rétrogr?idait vers le lieu de son lever, et si on ne le y oit pas révenir , c'est qu'il revi^qt de nuit , ce qui prouve incontestablement que le soleil n'est pas liirniwux ; de quelqu# fi^ÇDn enfin q\^ ç^ phenoménq quotidien s'opère,. il, £4i8?ait nuit. aux; Andelys j ]ie$ am^tçur^ du vrai beau arrivaient à la porte de l'auberge; le bureau était ouvert, la salle éclairée, et GuillauraLjB $e dispp^ajit à prendre son :violan, ^t à. aller ' jouer ^ un- aiç
l5î MONSIEUR BOTTE.
d'Opéra da0s une coulûse, lorsqu'une grosse voix, qu'il entendit sur Tesca* lier , fixa toute son attention. Le bitiit approche j Charles est frappé comme Guillaume. Il se regardent , ils pâlissent^ ils ne peuvent plus douter....* €*est M. Botte qui va traverser lè foyer. Guillaume ne balance point ^ il prend Charles par le bras ^ Ten* traîne de chambre en chambre à i*âiitre bout de la maiéon^et Charles disant en respirant à peine ; < Je suiji perdu...* fe sois perdu. ^^ J'avoue ^ monsieur^ ^ue le moiàent e$t cri^^ tique 9 mais )e ne désespère pas en*
y e. Il faut retenir votre oncle ici , et nous sauve? sans perdre luie aal^ MUte. Attende2-»mod là* ;^
Il court chci Fldridor. € Ah, mo»
ami.... Tévénement le plus incroyable..... le plus heureujr.o*. Ah , mon Dieu !...• à peine puis-je le croire !..••.
— Qu'est-ce donc? — Avez-vous été.
JtfOHSIËUR BOTTS. .l53
quelquefois aux Franoais? — Jamais ; pourquoi ? — Et vos canaa* rades? — Hé, non ^ monsieur, Doiv»
ner de l'argent pour voir ce qi^e nous jouons tous les jours, et fort bien , sans prétendre faire de comparaison*... — Ah , mon cher Floridor, quelle délicieuse surprise ia fortune nous réservait ! — Mais expliquezvous donc — Monsieur Moié vient do descendre dans cette auberge. — Moi»* sieur Mole ! ~ Monsieur Mole*
ce — p Quel événement ! mon ami. — Il faut en tirer parti , M. Flor^or. C« rôle que je ne sais pas , où je %;t^^r?i| court vingt fois , je le lui ai vu remplir , à Paris , avec une finesse , une intelligence, une force ! il l'a choisi , bien qu'il soit court, certain d'en tirer un parti prodigieux. Et le saut , le saut , M. Floridor , le saut , c'est à lui qu'il faut le voir faire. — A son âge l — Comme $11 n'avait que vingt
l54 MONSIEUR BOTTE.
ans. — Ah, s'il voulait s'il daignait....; — Ce serait là le fcoup de maître, — On tîercerait dans la salle , à l'instant même. — Sans doute 3 mais il est capricieux, original, bourru, et plutôt qiie de s'arrêter aux Ande- 'lys , il est homme à cacher son nom.
— Peut-être, peut-êtreJ L'honneur de relever une petite troupe, la générosité, la bienfaisance — Il faudra
arracher son consentement à force d'instances , d'opiniâtreté. — Oh, parkil|ù, je n'en démordrai pas. — C'est^istement au premier rôle de la troujiS à lui oflfrir les respects de ses camarades , et à se charger de la pro- ' position. — Je vais rassembler ces messieurs et ces dames, »
Guillaume, enchantéd'avoir monté la tête de Floridor, le laisse , va ref)rendre Charles , sort avec lui par une porte de derrière , et enfile le premier chemin cjui se présente, <c Hé >
OÙ allions-nous, Guillaume? — Ou •M. Botte n'est pas,'— Et nos habits , ■qui sont restés là-bas ? ~ J'ai cinquante-deuxli vres dans mon gousset.
*— Et comment nous habiller avec cette bagatelle ? ' -^ Comme nou# |>ourTons.— Étsi on n'aus rèncpntre-, faits comme nous voilà. ^-. On rira?, et nous laisserons rire. Allons, mou-^ sieur , marchons 3 nous avons la nuit à nous : profitons-* en /et demain obê Verra. ïf
Les cabaretiers des Andclys n'ont pas tous les jours des-voyageurs qui arrivent en poste, et dont on peut porterie tinfamaresur le mémoire.
Thomas, ravi du ton tranchant de M. Bot(e j le conduisait au bel appartement, 'le bonpet dans une .main , et une chandelle alluinée dans Tautre :■ madanieTboniassuivaitaveclesmoujchettes de.cui v're , le pot à l'eau , la eu- 'Vîette de faïence et 1a s^rvietteblanch e^
l56 MOHSISVR BOVVft^ et M. Botte répétait les questions qu'il avadt faites dans toutes les aubei^ges où il s'était arrêté, m N'est-il pas ar^liré deux jeunes gens ce matin ? -^ Oui , monsieur y deux acteurs de Rouen. -*• Ce n'est pas de cela que je vous parle. — Ils Tout jouer dans uo^ pièce nouvelle. "^ Morbleu > laisse^ là vos comédiens» — Ils vous feront le plus grand plaisir. ^ Paix. — Et si vous voulez vous délasser .«.« » Te tairas- tu , bourreau. — Comme il Vous plaira^ Dsonsieur.
« — N'as-tu pas vu, bavard, u« leunehommeenhafait vert galonné "^.M — Oui , monsieur ; c'est avec cet habit-là qu'il joue le valet de l'/m«yjromptu de campagne. — ^ Réponds par oui, ou par non.. N'est-il arrivé dans la journée que tes deux comé* diens ? — Pas davantage , monsieur.
>— Envoie tes gens s'informer partout de deux jeunes gens qui doivent avoir
MOKSIBUR BOTTS* tSj
passé par ton bourg, et ea attendant leur retour, prépare «moi un bon SQuper çt u» boa lit. ~ Oui , mon^ sieur, n^
Floridor, ennuyé d'attendre se| camarades, était allé leur apprendre lui-même la grande nouirelle. L'ar^ rivé^ de M, MoIé excita le ravisT peinent , le délire. -^ Madame Flor ridpr tît lever le rideau , et annonça au public l'acteur ipcomparabl^, fit l'e^p^ir qu'on avait de h voir jouer ^e soir même. Le publie ap** plaudit avec un enthousiasme qui allait jusqu'à la fureur, et toute la troupe, en habits de costume, s'a*chemiaa vers la chambre de mon* sieur Botte.
Floridor„ décoré de sa robe de chambre d'indienne, marchait fière* ment à la têtç des siens. Poisson , taquin comme un comique , cher-r chait à se gUssçr ea avapt j et à ravir
!58 MONSIEUR BaïTBf.' à son premier rôle une prérogative que chacun lui enviait, Floridof j vaniteux et jaloux , s*arrête, et toisant le petit homme d'Un air dédai-»
gneux : « Je n'imagine pas , monsieur Poisson , que vous prétendiez haran* guerM.Molé- — ^^Je peux y prétendre comme un antre , monsieur* — Et de quel droit, monsieur? -^ Du droit qu'à rorateur en titre... — L'orateur cfn titre? oui ^^ quand il s'agit d'an* noîicer une? pièce changée", un rôle à jouer la brochure à la main ; main l'honneur de' rendre hommage à un iiomme célèbre m'appartient , je m'en saisis , et j'imposerai silence aux rai* sonneurs. -^ Toujours orgueilleux , M. Fioridor. — Peut-on? l'être avec vous, M. Poisson? — Vous n'étiez pas si arrogant quand vous vendiez:
des pi llules, 7- Ni vous, quand vous dansiez sur la corde. — On ne m'a jamais menacé de' me faire danser
MONSIEUR BOTTE. ïS^
dessous. — Insolent ! — Faquin ! 5»
Thomas sortait de la chambre de M. Botte. <c Mes amis, vous me faites trembler- Que le grand homme n'entende rien de vos démêlés, je vous en conjure. « Le grand homme , qui n'était ni sourd ni patient, ouvre »a porte , et demande , avec son ton ordinaire, ce que lui veulent tes tna«ques , et ce que signifie le carillon infernal dont on lui fatigue les oreilles.
M. Floridor range ses camarades en demi-cercle , et s'avancant de deux pas , et portant la main à son turban : « Ainsi que les habifans d'un climat nébuleux languissent dans la froidure et l'humidité , ainsi les premiers rayons d'un soleil brillant réchauffent et raniment.... — Que veut dire ce galimathias ? Croyez-vou»
avoir affaire à un bouffon ? — Va bouffon , non , M. Mole ; nous savons
1^ MOKSICVR BOTTE.
de resté que ce n'est psts votre genfe.
— Monsieur Mole ! mon genre ! — Refusez-vous de faire les délices de cette ville , de rétablir nos affaires ? Mais )e crois , le diabïe m'emporte, qu'ils me prennent pour un comédien. — Comédien sublime.
^ Etonnant. -^ Admirable , et nous vous aidmirons. — Finissons cet impertinent badinage : je me nomn^ Botte» ~ Botte ! ah , ah , ah ! —Oui , eorbleu , Botte , négociant connu et considéré dans les deux mondes. — On nous a prévenus , M. Mole , que vous cacheriez votre nom. Faitesnous seulement la grâce de jouer le Coureur du roi de Maroc, dans lequel vous faites tant d'effet, — Allez au diable.
€ — M. Mole , nous vous avons marqué tous les égards , tous les res^ pects auxquels un demi-dieu peut prétendre 3 observez , s'il vous plaît ;
MQKSIEVli BOTTS. l6f
^^m ncHis axom épimé les moyens douXj. — Aurie«rVo« Tintention d'en employer d'awtres ? -r- Vous jouerea la comédie, malgré vous , s'il le faut* ^^ Mais c'est ua cpupe-^gorge que cette maison, — Je vais déclarer au sou$-préfct que nous partons sans payer nos dettes, s'il ne détermine monsieur à se prêter à la circons-r tance. — Et moi , dit madame Tho^ maa, je vais brlsar une rou© de sa voiture. ^ Par la mort , s'il vous ar^ xive d'y toucheir,, jaieis murer votre porte, dût*il m'en coûter viogt millf francs, »
Baptiste arrive , rouge , blanc violet, une joue enflée, un œil tout noir. — Criez, criez bien fort j il s'est passé de belle3 chpses , pendant que vous disputez* » On donne un mo* mept de relâche à M. Mole pour écouter Baptiste.
< J§t renais d'abreuver mes che»
î6a MONSIEUR BOTTE.
vaux , et je chassais les pauvres bêtes devant moi , lorsque je me trouve nez à nez avec vos acteurs qui paient des dindons et qui cajolent vos femmes. — Au fait, dit Floridor. — Je leur demande poliment ce qu'il font à l'autre bout de la ville : le plus grand m'allonge un coup de poing...,.
( vous voyez ma joue et mon œil ) «t ils se mettent à courir , comme si le diable les poussait. Je prends mes sabots à la main , et je cours après eux , «n criant au voleuf : le plus grand s'arpête , et me dis que si je continue à crier , ou si je fais un pas de plus , il m'assommera sur la place. Je reste immobile;^ je Ine tais , et et je les vois tirer du côté de Louvi^rs.
<k — Ah , nxon Dieu , s*écrie Floridor, qt le j^pon piqué ^e ma femme , «t mon habit rose-pèche! Et la redette !
dit madame Thomas en sanglottant.
Et le manteau d'abbé^ dit Poisson^
MONSIEUR BOTTE,^ l63
et la robe de procureur. Au moins les Floridor sont nantis. Us ont les habits des deux traîtres ; niais le magasin. — Je sais nanti , je suis nanti !
je jouerai le Misanirope , le Dissi^ pateur^ le Glorieux, avec un habit de livrée , ou avec un frac bleu- barbeau, n'est-ce pas ?... Mon cher habit rose-pèche !» /
M. Botte secoue les oreilles en entendant parler du frac bleu-barbeau,
« Ce n'est pas tout, dit Baptiste.
Voilà un porte-feuille que j'ai trouvé .près de la porté de derrière , qui était ouverte .da|ilre la coutume, et par laquelle les nouveaux yenus se •«ont sans . doute envolés. Voyons , voyons , dit Floridor ; ces ^ens-là paraissaient à leur ^isc , et nous pourrions trouver ici quelque billet à% banque , qui nous dédommagerait amplement d« toutes nos pertes.»^*
f64 -%AIONSIEUR BOTTB.
Bah ! un billet doux , un second ^ un troisième.... Sophie d* Arancey aurait bien mieux fait de signer des lettres de change.
^ — C'est mon coquin de neveu , crie M. Botte en frappant avec force ses deux genoux de ses deux mains.
^- C'est votre neveu ! vous paieras le jupon piqué de ma femme, et mon habit rose^pèche. — * Et les effets du n^agâ^în. «— Jd ne paierai rien. Oi qu'on vous a laissé vaut mieux que toutes vos guenilles. Qu'est-ce qu« c'est donc que ces saltimbanques-là?
— Des guenilles , des saltimbanques!
fussiez- vous à la fois Mole, Prëville, Lekain , vous nous ferez rsison d% vos refus , de vos mépris , dé vos iii«- )ures. — Je vous ferai tous couchct en prison. Et toi , l'homme à la )0U« enflée, va me chercher des chevaux à la poste -, que je prenne à riostant la roule de Lonviers. m
MONSIEUR BOTTE, ï65
€ Vous ne partirez pas , vous na partirez pas , s'écrient tous les comédiens ensemble ». Et ce grand diabla de Floridor porte la main sur la garde de son sabre tragique. Monsieur Botte a laissé son couteau dei chasse sur sa table j mais furieux do se voir ttaîter ainsi , il arrache un balai des mains de madameThomas^ et il allait frapper à droite et à gau« che y lorsque Charles et Guillaume entrent précipitamment , et saisissent à la gorge Floridor et Poisson. Ils allaient étrangler chacun leur homme, si quelques cavaliers de gendarmerie^ qui leur servaient d'escorte , n'eussent séparé les combattans.
Ces messieurs partaient pour feire une patrouille sur le chemin de Lou- Tiers , et ils n'étaient point à cent taises des dernières maisons, lors** qu'ils entendirent quelqu'un crier au ▼oleur : c*étMt Baptiste. Ils rMour*^
266 KONSIEUR BOTTE.
nèrent au galop ^ et lombèreat sur la sultane et le coureur du roi de Maroc , très - mortifié de cette rencontre. Leur accoutrement annonçant quelque chose d'extraordinaire, on s'empara de leurs personnes , le pistolet au poing , et on leur fit subir un interrogatoire sur la grande route.
Un des principes de Guillame était que de deux maux il faut choisir le moindre. Il jugea qu'il valait mieux tomber dans les mains de M.
Botte , en disant la vérité, que d'aller en prison par des mensonges : il déclara donc les choses précisément comme elles étaient. Leurs gardes , toujours prudens, voulurent constater lesfaits, et ils ramenèrent nos Turcs à l'auberge où ils arrivèrent fort à propos pour tirer le cher oncle d'embarras.
d Messieurs , dit M. Botte aux gendarmes, gardez bien ce drôle-ci , je
MONSIEUR BOTTE. 167 VOUS en conjure ; prenez garde qu'il n'échappe encore. Pour celuMà, ce n'est qu'un valet libertin auquel je ne m'intéress.e pas ; vous pouvez le lâcher , et je vous réponds de tout. J e me nomme Botte, et je Je prouve ».
Ce nom était connu partout , et l'examen de quelques papiers constata l'identité. M. Bottene reçut de l'officiet que des marques de considéra- .
tion et de condescendance, et les pauvres comédiens , confus d'être joués , désespérés de la perte de leur recette , se regardaient avec des visages allongés. Madame Thomasétftit allée retirer leur éclanehe de la broche , et son mari , courbé jusqu'à terre /pressait les genoux de M. Bottç , et les mquillait des larmes de la cupidité.' « Voilà , Monsieur , dit l'officier ,' bien des infortunés qu'il vous serait facile de rendre à la gaîté. — Oui , en payant la recette ,
l68 MONSIEUR BGTTK.
n'est-ce pas ? — C'est une bagatelle pour rDus.— Je donnerais mop argent à des gens qui ont débauché mon.
neveu I — Non pas, moâsieut , c^est lui qui s*est présenté à la troupe , et franchement il n'aràit pas d'autre ressource. — De$ gen^ qui ont voulu me forcer, moi, à faire la parade aveceuiÊ ! — Ils rendaient hommage au talent qu'ils vous supposaient. -^ Des gens qui voulaient briser ma voiture ! — Pardonnez un égarement causé par l'enthousiasme. — Je ne pardonne rien , je ne donnerai rien.
— Faites cela pour moi, à qui vous devez peut - être quelque chose. Je vous ai ramené un neveu que vous aimez , que peut-être vous n'auriez trouvé de long-temps. •— J'ai prononcé y je ne donnerai rien ; mais je^ dois une gratification à vos cavaliers. Voilà dix louis , distribuezles comme vous voudrez y. C'était
MONSIEUR BCTTK. tG^
m moins le double de la recette.
€ Monsieur ^ reprit Tofiicier , mes ^valiers ne reçohrent rien que du {ourernementy qui les paie tauté ranujée pour £sûce leur devoir. Vous m'avez autorisé à distribue^ l'argent camme je h voudrais ; voil^ Tusags iqpe je crois en devoir faire. yL^fii-»
£Îer s'approche de Floridor et W donne les dix louis,.
€ Vous êtes un brave homme, monsieur , lui dit tout bas le cher oncle. Faîtes-môi le plaisir de souper àvecmoi*»
Ici la scibne phangea (out-à-^faif.
M. Botte reçut au moins une révërence et une bénédiction par écu.
€ C'est assez , criait-il ; ils vont me fatiguer de leurs politesses autant que di? leurs extravagances. Je ne vou^ ^T.rien dopné ; adressez vos remercîxiiens à monsieur, »
Tdmb II, 8
t7^ «ON SIEUR BOTTE.
Flotîdor.fut gaîmclit Tendre l'argent RU pttl>lîc> GîuillaQKie atteîÊi^ait le dénouement dtms la paisinie ; GheLÛts restant pélryfié'daasuQ coiUrL^flicier le. prit par la main , ^^ le ptié$eata à soa ^ohciei €pi était bTiisqoement rentcé dans sa «chaadbi^ « Ëé&i, vous. 'voilà doac^ iin4^fci#ui?, vous iqui ime faites oourir de toutes les ma* nières^vous qular^z failli à me faire couper les oreilles d'un receveur de galiptei et qui êtes cause qu'ici on me turli\pine, on m'insulte* Vous êtes un joli garçon , monsieur* — Mon cher oncle... — Hé , malheureux , je le siettis ttop que ]e suis votre oncle î c'é^ Vous qtri I*ddbliejr.
Pourquoi , taoin(iëtrr , vous êtes- vous sauvé de ftion château ? *^ Mon cher oncle, cette Ïéttr6...^fi[é bien, cette lettre ? — Cette ^tEanôiseïlb que )fe ne connais pas encore... *-^ Quîirous l'a dit? —Mais cette lettre, mon oncle.
MONSIEUR BOTTK# tjt
— Pourquoi ^cigez«v<ous , monsieur, sur une phrase qui n'est pas terminée?
— Il me semble qu'elle Test , mon ichèr oncle. — Elle ne l^est pas, mon« sieur. — Ah , je me la rappelle trop pour mon repos et mon bonheur :
demain je le présente à sa future qu'il me connaît pas encore. — Jeraisvous dire la fin de la phrase , monsieur , ce que j'aurais ajouté^ s'il n'eût pas fallu vous chercher par monts et par vaux : Je le présente à sa future qu'il ne connaît pas encore comme moi* J'ai étudié la tête et le cœur de mademoiselle d' Arancey : je ^s content d'elle, et elle sera manièce.Hé bien^..
hé bien... Monsieur l'offîcieir, à moi...
venbz donc. A quel homme ai-je af« faire , bon Dieu , il est prêt àse noyer quand on ne fait pas ce qu'il veut, et il se trouve mal quand on lui cède. <— Non... non, mon onde.ii»
o^dst que la surprise, leravissement..
t75 ttOKSIEUR BOTTE.
— Prenez ce rerre de vin , et aller quitter vos chiffons. Que dirait votre Sophie j si elle vous voyait dans ce grotesque équipage ? Que doit-elle penser depuis deux jours qu'elle u'a entendu parler de moi ? La pauvre enfant souffre horriblement ^ j'en suis sur 9 et cela , parce que monsieur ne donne pas aux gens le tems de finir leurs phrases, p
Charles, passant en un instant d'un état désespéré au comble du bonheur, Charles ne se possédait pas. Il em* brassait son oncle , il embrassait Tofficier ; il revenait à son oncle , et les plus douces étreintes > et les caresses les plus tendres , et les expressions de la plus touchante reconnaissance, tout concourait à faire oublier à M. Botte ses fatigues et ses inquiétudes. « Allons , Charles, allons , en voilà assez 5 nous ne sommes pas des femmelettes* Allez reprendre vos ha^
MONSIEUR hOTTEr tji
bits ; je vous parlerai raison à vobtm retour.)»
Eu retenant de chez Fldlridorj Charles rencontrasa petiteGrandval^ qui le cherchait peut-être. Elle le rc-^ garda d'un air qui voulait dire : C'ea est donc fait, je vous perds. Charle« baissa les yeux et rougit. La petite lui prit la main : Non, lui dit-ih non. Vous m'avez fait oublier un moment ce que j'adore ; mon égarer jnent n'ira pas plus loin. »
Lorsque le jeune homme rentra^ M. Botte était plongé dans une profonde méditation. < Asseyez-vous là | dit-il à son neveu ; ne m'interrompeu point , et n'oubliez pas ce quç je vair TOUS dire : vous pourrez le redire k vos enfans.
K L'engagement que vous allés eontracter est le plus saint que je connaisse ; il est la base de tous les liens sociaux ; et celui-là seul est
§74 M^N^IEUR BOTTE»
digne d'être père ^ qui s'est montra enfant soumis. Si malgré ma défense, vous ftisde? retourné à k ferme 3 si vous vout fussiez permis te moindre éclat qui eût pu nuire à mademoi* selle d*Arahcey , vous n^étlez pas digne d*être son époux j jamais^ vous ne l'auriez étéj j*en avais fait le serment, et vous savez si je l'aurais enfreint.
•^ # Je sais que famour n'est pas éternel... Vous ne le croyez pas au-^ jourd'hui ; le temps vous convaincra de cette triste vérité. Vous sentirez alors que pour être toujours estimable 9 une épouse jolie a qiielque* fois des sacrifices à faire au devoir.
J'ai voulu m'assurér que mademoiselle d'Arancey sût toujours remplir les siens« Je lui ai successivement imposé toutes les privations qui de* vaient froisser son cœur. Au mot ver lu, elle s'est soumise, sans can-
MONSIEUR BOTTE. IjS
naître mes vues sur elle, et je me s^iis dit : Elle sera toujours reapec^.
table. Elle réunit tous les avantages que je peux désirer pour moiii neveu ; elle sera sa femme. Dans huit jours vous serez unis , et puissiez- vous être les modèles des ép<>u^ > comnie vous Têtes des amand^î »-
M. Botte se leva et fut embrasser Charles. Le jenne kommecrut que le moment p.ouvait §tj:e fevQfî^ble à Quillaunpie ; il hasarda de p^^riçr^ du service qu'il en avait re^u, ce Jjç çais que vQi:^ lui devez Uviq } ilirecf^ra, des marquas dé ina, reconnaissance ; mais il.n'a pas de m^w9 >et rieq da^^ moa espirit ne pçut bal^Bçer un t^l vice : iltte rçntreira jatnais chei; mpi«
€ Alloua ^EQon officier) s!: table, et que la rëuiuon de Vonçb et 44 Kr^^vieu ^oit célébrée \e verye 4 la giaijjt. j^.
tjô lldKSlSUR BOTTl.
C HA P IT Ri ï V-
Départ des Andelys. Projets de mariage.
Charles était couché dans la chambre de son oncle : on se loge comme onpeut aux Andeleys. Il était éveillé, il prêtait l'oreille, et monsieur Botte paraissait disposé à ronfler encore long- temps. Charles était pressé , très-pressé de partir j maî^ éveiller son oncle ! il n'y a personne qui l'osât. Cependant le temps s'écoule ; Charles s'impatiente , et dan»
son impatience , il renverse la table de nuit et son contenu. M. Botte saute du lit , et se jette bravement sur son couteau de chasse 3 Charles
se met à rire j Toncle se met en colère. € Cedrôle-làneferâ jamais que des sottises. — Mon cher oncle, c'est un accident. — On prend garde à ce qu'on fait , monsieur. ^— Je vous demande mille pardons , mon oncle. — * Pardon, pardon ! c'est toujours là son refrein.
« —Nous allons partir, n'est-c« pas , mon cher oncle ? — Monsieur me donnera , je Tespère , le temps de déjeuner. Oui , mon cher oncle* •^ C'est bien heureux. — Mais... *-* Çuoi , mais ? — Vous disiez hier que , depuis deux jours , mademoiselle d'Arancey n'a entendu parlep de vous. — Est-ce une raison pour que je ne dëjeûne point ? — Me voilà habillé , mon oncle , et je vais vous faire servir. — A la bonne heure. — - Hon oncle... serez-vous long^temps à table 7 Corbleu ! j'y passerai le temps qu'il me plaira. Il est unique
178 MONSIEUR BOTTK.
que monsieur préteude disposer dt mon estomac comme de mon cœur.
Allez y monsieur j ailes, donner vos i>rdres. »
Charles descendit à la cuisine» 6uil« laume , de son côté , pensait aussi au déjeuner ) et paraissait aussi gai qi^ si l'ayenir le plus brillant se fût pré* sente à lui. Charlee attribua sa gaité à l'ignorance 011 il était encore dm rinflexibilifé deso^i oucle^ et il l'a« borda d'un air asse^ triste. « Qu'estce j monsieur j je vous croyais récon-cilié avec M- Botte ? — Et j'épou^ ma Sophie. — Votre grand sérieux est donc un effet antimpé du mariage ?
—• Mon ami , je ne m'afflige que pour toi. — Moij monsieur, je ne m'afflige de rien. -— Mon oncle ne veut pas^ absolument te reprendre. — Il a raison ; un homme comme moi n*est pas fait pour être valet. — Mais je n'ai pas d'argent à tQ laisser, r* £at*il
MON5ISUÏI BOTT£« tj()
i3ans Tordre qti*un comëdieq eu ait ?
— Quoi , tu rester dan« eetto troupe ?
^ Il faut Qomm^nwf qcielque part.— Je te quitte à reg?et. — Nous noua re* verrons quapd je $Qrai aqx FraQçaiB»
~ Tu compter arriver là ? Cest le but de tQut.comédîeu , eomtn^ lapftt pauté e^t celqi du dernier moine ita« lien. Adieu do^e^ mon ehc^r Guilr launne. -^ Adieu , p€^»ieur. -^ Je te souhaite bien du bonheur. — Je souhaite que TOUS ne voq» noyé» pas d^ regret d'avoir recu^ le sacrement..,
— Oh, ciel, que di«-tu là ? — Ce serait bien plus sag^ que d'avoir voulu mourir pat ee qii*o« vous le refusait, ]i
L'onçiç et le nevei» di^jeunèrent et partirent. Charles den^apda à M* Botte où il le conduisait. Droit à la ferme , répondit le bon parent.
Charles tressaillit de joie ; mais bientôt des sonvenirs pres^u'effacés so
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retracèrent à sa mémoire ; il tomba dans une foule de réflexions qui répandirent, un £roid glacial sur sa jolie figure. « Que diable y a-t-il donc encore , monsieur? Je vous marie selon vos vœux ^ et vous paraissez mécontent. — Mon cher oncle , je crains ^ je iremble..*. -^ Finissons , qui peut vous faire trembler ? — Mademoiselle d'Arancey est* elle instruite de Tos projets ? —Je ne me suis pas po* siti venaient expliqué. — Elje résistera, mon cher oncle. Je voudrais bien Voir cela, par exemple. — Mais si cela était , mon cher oncle ? — Hé , quelle serait la raison de cette résistance ? ^- Son respect pour son père...
— £lle a raison de respecter son père j elle aurait tort dé ne pas se marier. — Elle ne se mariera jamais sans son consentement. — Peut*elle le lui demander? — BoU-elle s*ea passer, icpion oncle? — ? Elle doit
moHSIEUR BOTTE. I 8l
accepter une alliatrce qui relère une famille ruinée j elte le doit par considération même pôursou père. — Elle sait combien M. d'Arancey tient à la noblesse , et malheureusement nous ne sommes pas nobles. — Qu'est-ce que c'est , monsieur , qu'est-ce que c'est ? Une famille illustrée par un demi-siècle de probité et de travaux utiles , serait au-dessous de gens qui ne peuvent se tai^er que de vieux parchemins ^ et qui traînent un nom qu'ont illustré leurs ancêtres ? Mademoiselle d'Arancey mépriseraitelle notre honorable roture ? Rougirait-elle d'être la femme d'un bomme qu'elle n'a pas honte d'aimer? — Sophie vous estime, elfe vous respecte, tft ne sera retenue que par la crainte d'offenser son père.
-« Dites-moi , monsieur, dans quel temps vous a-t-elle parlé ëè ses scrupules ? est-ce lorsqu'elle vous portait
l8l MOKSIBUR BOTTB.
le fromage à la ciéme dans sa petiU corbeille d'osier ? -^ Non, mon oncle. -"> Qu'elle recevait vos lettres en allant ou en revenant du châ« Ceau ? — Non, mon oncle^ . Est-ce dans le temps quelle s'échappait de la ferme pour aller déposer ses billets dans le creux du vieux orme ?
— Non , mon oncle. — • Ah , j'entends, c'est lorsqu'elle ne vous aimait pas encore* Apprenez , monsieur , que l'amour parle |dus haut que des let« très de noblesse, et qu'elles ne ferqnt pas rejeter un jeune homme charmant..,-* Ah , mon cher oncle l... — r Qui , monsieur^, vous êtes char^ mant , vous le savez de reste ; votre Sophie le sait mieuic q^e vous , et de vieux préjugés... ^^ Ah , mon cher oncle , Sophie avoir des préjugés4<-f- Bé, pourquoi pas ? la crolriez-vous parfaite ? La perfitction , monsieur , n^est pas la partage de l'humanité, et
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la versatilité dea opinioB» nqus est commune à tous. Apprenez à^ voir les choses telles qu'elles sont , et ne dites pas : Ma femme est sans défaut^ dites au contraire : elle en a , mais je les supporterai, parce qu'il faudra qu'elle supporte les miçns. Au reste , de toutes les femmes que je connais y mademoiselle d'Araacey est celle qui approche le plus de la perfection ; elle y parviendrait , s'il était dans notre nature d'y atteindre. Elle vous convient à toua égards 3 je veux que ce mariage se fasse , et corbleu , il se fera. »
Il n'est pas difficile de. persuader un hommie qui ne propose des diffi« cultes que pour le plaisir de les voir résoudre. Charles se garda bien de combattre plus long-temps une opinion qui berçait si agréablement ses lèvqs les plus doux. Il revint à ces i^eotiniens toujours si vifs et si purs
l84 MONSIEUR BOTTX.
quiBspire un bonheur prochain et Irgithne. Une gai té franche succéda aux craintes qui Pavaient bannie un instant , et M. Botte ^ aussi Tif queson neveu , aussi pressé de jouir à sa manière I riait ^ en jurant après les postillons y qui ne secondaient pas son impatience. Son imagination prévoyait tQUt , arrangeait tout, faisait succéder un tableau à un autre. D'abord , mademoiselle d'Arancey , incertaine de son sort , doit être cent fois le jour sur la porte de la ferme , et le recevra à la descente de sa chaise ; et puis y elle ne saura que penser y quand on lui présentera Charles, avec qui on lui avait interdit toute espèce de relation. M. Botte déclare ensuite ses vues avec la dignité d'un grand parent ; on ne répond rien, parce qu'on est modeste; mais un soupir qui s'échappe, un tendre embarras, trahissent ilacarnat
MOKSIEWR BOTTE. l85 de la pudeur. Vient ensuite la lecture du contrat. Une granée fortune et tous les agrëmens qu'elle procure, ne rendront pas Charles plus aimable, mais feront aimer un peu Toncle à qui on les devra, et ce château, où on est né , rétabli dans sa première splendeur , et la cérémonie nuptiale , et lé rideau du mystère tiré de la xÂaindu bienfaiteur des jeunes époux , et le moment du réveil donné encore à l'amour, et celui de la réflexion tout entier à la reconnaissance 3 Sophie embrassant tendrenîent son on* cle , et le pressant contre son cœur ; Charles, radieux et fier , levant sur son épouse des yeux pleins de feu encore ; la jeune épouse baissant langoureusement les siens... M. Botte trouvait tout cela charmant , et en courant il oubliait les heures de rejàs , et il mangeait en courant , il dormait en courant, et Charles ^ qui
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ne dormait pas , avait à peu pçèt let, tDièrae9 id^es 4^ue son oncle, ^t (^ sentait bien pJtAS vivement
M. Botte n'arrêta à son châteai^quop k temps nécessaire pour expédiera Horeau cette lettre qui avait tourné la tête de Charles ^et qui Ta vait poussé droit à la rivière j cette lettre qui d^»
mandait au jour ^ à Theure , à la mi** Qute, le tapissier^ le peintre dëco^^ rateur , vernisseur, badigeoaeup, qi»i . demandait des meubles , de^ stucs ^ des couleu^rs, deB pinceaux. En ^aioi le valet de chambre s*épuisait en qiief^ tions sur la santé de monsieur ; e^ vain la femme de charge fatiguait ui% bras potelé) qui s'allongeait et offrait respectueusement un bouillon. A la»
ferme d'Arancey , à la ferme, cviai^ M. Botte } et le postillon fouette ses chevaux , et le valet de chambre reEtq
la bouche ouverte et une main en
)*air, et la femme de charge stupé-
MONSIEUR BOTTE» l8^
faitQ ^ laisse, tomber Pécuelle d'argent sur le pavëk ^
Madentoiselle d'Arancey a*av<aitr pu voir dacs M. Botte qu'un hooune d'une probité rigide. Ces hommes- là forcent notre estime , lors même qu'ils nouscontredisentj on voudrait lesaimer^et mademoiselle d^Arancey sentait qu'elle n'aimerait jamais que la vertu aimable. Quelquefois elle avait crû démêler à travers la brus* que sévérité du cher oncle une teinte de sensibilité , qui ne s'accordait pas avec ses expressions. Elle saisissait avec vivacité l'ombre du plus faible espoir^ et M. Botte ^ en fronçant le sourcil , faisait tout évanouir. QueU quefois elle retenait , combinait , pe« sait j calculait des mots échappés qui annonçaient de secrets desseins. C'est sur sa couche solitaire, d'où l'inquiétude et l'amour avaient banni lesom« meil^ qu'elle espérait et désespérait
l88 MONSIEUR BOTTK.
tour à tour. Attendait-elle quelque chose de M. Botte? les préjugés de ^on père lui arrachait des larmes ; ne voyait-elle qu'un long avenir partagé entre l'amour et les privations?
ses pleurs coulaient encore , et elle répétait ces tristes mots : k Ah , mon ami, que de peines nous nous sommes préparées ! »
£Ile n'aimait plus Georges du tout.
Toujours très-réservé sur ses propres secrets, il était d'une pénétration fa* tigante ; et il disait sa façon de penser avec une franchise qui devenait désa« gréable. Il ne concevait pas qu'un Bomme très-riche visitât tous les fours une demoiselle très-pauvre , pour lui répéter à chaque visite qu'elle n'épouserait jamais son neveu.
Il rougissait, il pâlissait, en ajoutant que M. Botte disait tout le contraire de ce qu'il pensait ; et Sophie , la bonne^ la douce Sophie, dépitée de
«ô qu'on voulût la deviner malgré elle , rougissait, pâlissait à son tour ; elle allait dans sa chambre réfléchii:
en liberté , combiner de nouvelles idées^surles observations de Georges, et des larmes j toujours des larmes , étaient le résultat des plus tristes réflexions. Il ne lui restait pour appui que le témoignage d'une conscience pure; qui répand un charme jusque sur la douleur. C'est ainsi qu'une femme estimable arrive à la vieillesse sans avoir connu les jouissances^ mais c'est alors qu'elle est payée de ses sacrifices par les soins de l'amitié et les hommages des gens de bien ; c'est au milieu d'eux qu'elle passe de la vie au néant sans crainte et sans regrets,après avoir vu ces victimes des illusions passagères perdre tout avec leurscharmes , être livrées à un abandon effrayant , et poursuivies jusque dans* la tombe par lahônte et le mépris.
IÇO MONSIEUR BOTTB.
Le père Edmond , ^étranger depuis loDg«teinps>auxiKiouvemens tumultueux du coeur , ignorant ce qui se passait dans celui de sa demoiselie y et dans ceux de quelques personnes qui ritttéressaient fortement , le père Edmond jouissait du bien qu*il avait fait , de celui qu'il se proposait de faire encore , et il se délassait de ses travaux en relisant sa vieille BiMe couverte enveau ,«t garnie en lames de cuivre. Souvent il levait les yeux vers le ciel, et il disait avec foi et onction : Voilà ma patrie ; une vie sans tache m'en assure la jouissance.
Telles ëtaietit les situations différentes des memi>9es'de celte famille que nous avons perdu devuedepuis longtemps^
On.préparmtiitBe fête, une ti«ès« grande fête au village. Le curé , per* sëcuté , 'banni , proscrit^ allait renireir dans sa cure : c'était un bien bondête bomme que ce curé-là \
MOKSlEtfR BOTTE. IÇt
Il n'était ni cagot, ni exigeant /car SI savait que les hommes ].e$ plut simples n'aiment pas qu*on ne leur oante que des sornettes , ni* qu*on prétende les m^nèr^par i& nez.
Il ne questionnait jamais les petites 4illes à<K)n£esse , ce qui plaisait fort
' aux mamans , qui se souvenait d'avoir appris certain petit péché au tri* bunal même de la pénitence. Il ne recevait jamais de femthe au presby-
^ tère ^ ce qui plaisait fort aux maris 3 il ne s'informait jamais des secrets des familles , ce qui plaisait fort à tout le Xûonde.
Il enseignait littéralentent le catéchisme y tel qu'^llaviait pluamonsieur rériêque 4e le faire , «« il n'tsntreprenait jamais de rien expliquer , parce que 9 disait-il , ks articles de foi n^ont pas besoin d^eKpKcâMo^^*
Mais tous les dimanches A prêchait contre un vice ^ ou il lou^t une vertu^
f9« MONSIEUR BOTTB.
et on la croyait comme J'éT^A^le , parce qu^on ne lui connaissait, pais de vices , et qu'on le voyait pratiquer toutes^es vertus. D'autres disent tous les jours : Ne faites pas ce que je fais, faites ce que je vous dis. Hé^ de quel droit me prêches-ti) , si tu ne vaux pas mieux que moi ?
Notre curé soignait, consolait les malades ; il secourait ses pauvres, il arrangeait les procès , il réconciliait les époux , et il engageait celui qui avait tort à se corriger , et l'autre à 6tre patient
L'ofiice du dimanche terminé, il permettait, il encourageait le travail, parce qu'on croyait qu'on fait moins de mal ejfi conduisant sa charrue , qu'en s'enivrant dp niauvaîs vin.
II. répondait à un curé du voisinage, qui lui reprochait son indulgence ; Je serai de votre avis ^ mon cher confrère , qui^jvl le soleil .cessera de se
MOîîSÎEtym »OTTt. .193
lever te aeptiènftc pur. Mais si la nd^ turc est «ans cesse en activité , pourquoi rh<imm«, qui n'en est qu^unc faible émaînation , cesserait-il d'agir, surtout si son travail est nécessaire à l'existence de sa famille ?
Il ne défendait peint qu'on dansât quelquefois , parce qu'une gaîté déœntefi'a rien que d'innocent ; que le violon rapproche les jeunes filles des jeunes garcoos, et qu'en facilitant les mariages , ce rapprochement tend à l'exécution du précepte : Croissez et tnuUipUez; et il répondait au cut^ son voisin: Mon cher collègue^ il faut qu'un jeune homme bien constitué se marie promptemesit, ou qu'il porte le trouble dans les fatnilles«
Il ne haïssait pas le plaisir, et de temps en temps il rassemblait chez lui qnelques*-un$ de ses paroissiens.
Un dîner frugal et une pointe de