VN DUEL SANS TEMOINS
C*est bien, en effet, M. Monléard qui vient de descendre de son cabriolet, et, après avoir examiné l'extérieur de l'hôtel garni, se décide à s'aventurer dans l'allée assez sombre de cette maison. Là, il cherche vainement un portier, mais la propriétaire en servait souvent ; c'est encore elle qui s'esi hâtée de descendre.
— Madame, connaissez-vous dans celte maison un certain monsieur Cherami?
— Oui, monsieur, oui, je le connais, puisquec*est mon localaire.
— Ah ! fort bien... Voudriez-vous m'indiquer sa demeure?
— Au second, la deuxième porte à droite.
— Croyez-vous que je le trouverai?
— Assurément, monsioiir ; car je le quitte et il allait seulement se lever.
— Merci !... Ah ! pardon, madame, encore quelques mots, s'il vous plaît ?...
— Tant que vous voudrez, monsieur; je ne suis pas pressée.
— Madame, je désirerais bien avoir quelques renseignements sur ce monsieur... savoir ce qu'il est, ce qu'il fait?...
— Mon Dieu ! ce ne sera pas long à vous dire : il ne fait rien, il est rentier ; c'est un homme qui a été très-riche et qui a fait comme tant d'autres... mangé sa fortune avec des bambocheuses; maintenant, il tire la ficelle ; car je crois que la rente n'est pas lourde !...
— Infiniment obligé, madame.
Monléard quitte madame Louchard et monte chez Cherami. Celui-ci est en train de s'habiller derrière son paravent ; mais comme le paravent lui arrive à peine aux épaules, il voit parfaitement les personnes qui entrent chez lui, et peut très-bien faire la conversation par-dessus les feuilles du meuble dont il s'entoure.
— Monsieur Anhur Cherami? dit Télégant jeune homme en entrant dans la chambre.
— Présent... me voici, monsieur. Mille pardons si vous me trouvez encore en train de m'habiller ; mais ce sera l'affaire d'une minute. Veuillez, en attendant, prendre la peine de vous asseoir.
— Merci, je ne suis pas fatigué.
— Alors, restez debout... C'est comme il vous fera plaisir... Oiî diable ai-je mis mon faux col?
— Monsieur, vous devinez, je pense, le motif qui m'amène?
— Comment ! si je le devine I mais je vous attendais même avec impatience. Seulement,je me disais: « Ce monsieur ne viendra pas de bonne heure, parce que, la première nuit de ses noces... » Eh! eh ! enfin... je crois inutile de vous en dire plus.
— Monsieur, j'ai pensé que notre duel pouvait se passer de témoins. Le motif en est si délicat !... Il y a de ces choses que Ton n'aime pas à ébruiter, car le monde, qui est généralement méchant, fait quelquefois une montagne de ce qui n'était...
— Qu'une sonns parturicns montes,.. Je suis entièrement de votre avis. Ahl je tiens mon col.
— Alors , monsieur, vous voulez bien que nous nous battions en n'ayant pour témoin que mon domestique?
— Très-volontiers! cela m'est déjà arrivé plus d'une fois.
— Monsieur, comme vous auriez pu ne point avoir d'armes rhez vous, j'ai apporté dans mon cabriolet deuxépéeset des oislolets.
— Vous avez fort bien fait; car, ainsi que tous l'aviez prévu, je suis sans armes pour le moment. Ah! j'en ai possédé de bien belles, jadis! J'avais des pistolets de Devisme... je vous aurais abattu une mouche à cinquante pas; mais il a fallu s'en défaire... Que voulez-vous! Deus dederaty Deus abstulit... Je passe mon paletot, et je suis à vous.
— Voilà un singulier personnage! se dit Auguste Monléard, tout en écoutant Cherami.
Le latin dont il assaisonne ses discours, et ses manières aisées, ont déjà modifié l'opinion qu'il s'était formée de lui, et il n'est pas fâché de savoir qu'il ne se battra pas avec un homme sans savoir-vivre et sans éducation.
Arthur est sorti de derrière son paravent, et il salue son adversaire avec toute l'aisance d'un homme du monde, en lui disant:
— Me voici à vos ordres.
— Très-bien, monsieur. Dites-moi, vous connaissez sans doute ce quartier... ce pays? Moi, il m'est totalement inconnu. Où pourrions-nous bien nous battre par ici... sans aller faire deux lieues pour trouver Vincennes ou le bois de Boulogne?
— Attendez que je me remémore... Voyons, nous pourrions bien aller sous les buttes Saint-Chaumont; ily aparlàdes carrières... nous ne serions pas vus. Mais il est assez difficile d'arriver là en cabriolet; et puis, c'est mal composé, et il y a quelquefois d'assez mauvais drôles. Mais, pardieu ! sans aller chercherbien loin, nous avons notre affaire ici tout près... Dans la rue voisine, il y a un grand terrain où l'on doit bàiir, mais où l'on ne bâtit point encore... Personne ne passe dans cet endroit; nous serons comme chez nous.
— El l'on peut entrer dans ce terrain?
— Certainement! Le devant sur la rue n'est fermé que par des planches; mais il y aune porte. S'il y a là quelqu'un, nous dirons que nous sommes des architectes... cela ira tout seul.
— Kl ce n'est pas loin d'ici?
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— Dans cinq minutes nous y serons.
— En ce cas, monsieur, partons. Nous nous ferons suivre par mon cabriolet.
— C'est cela même; et comme il faut éviter de faire du bruit et d'attirer l'alleniion, si vous le voulez bieu> nous nous battrons à lép^e.
— Très-volontiers, monsieur.
Auguste Monléard descend avec Cherami. Madame Louchard^ qui se tenait à la porte de l'allée de sa maison, est fort inlriguéo en voyant son locataire sortir avec l'élégant propriétaire du cabriolet; mais elle n'ose lui adresser aucune question. Ces messieurs, au lieu de tourner du côté de la grande rue de Believille^ prennent un chemin qui conduit derrière le théâtre de cette banlieue.
Tout en marchant à quelques pas de la personne avec laquelle fl va se battre, le jeune homme, qui est de plus en plus étonné de trouver dans son adversaire des manières courtoises et un langage qui annoncent l'usage de la bonne société, lui dit au bout de quelque temps :
— Monsieur, nous allons nous battre; c'est une chose convenue, et sur laquelle ni vous ni moi n'avons, j'en suis certain, l'intention de revenir.
— C'est aussi mon opinion, monsieur.
— Mais, avant le combat, ne pourriez-vous avoir l'obligeance de me dire où vous avez connu la personne que j'ai épousée, et depuis quand vous la connaissez ?
— Je me ferai un véritable plaisir de vous répondre. Sachez donc que je ne connais point du tout madame votre épouse, et que je l'ai vue hier pour la première fois. D'abord, quand elle est descendue de voiture, en arrivant au restaurant Deffieux; ensuite lorsque vous l'emmeniez cette nuit, et que je vous ai rencontrés ,
— Mais, alors, monsieur, comment m'expliquerez-vous ces paroles qui vous sont échappées : « Voilà la perlide Fanny? » Était-ce une gageure ? était-ce une méprise?. . . El, ensuite, comment saviezvous le nom de baptême de ma femme, puisque vous ne la co;inaissiez pas?...
— Eh ! mon Dieu I mon cher monsieu'% je vais vous expliquer tout cela en peu de mots, et vous verrez que les événements ont eu leur cours tout naturellement. Quand votre jeune femme est des»
cendue de son équipage, il y avait auprès de moi, devant le restaurant, un jeune homme... fort gentil, ma foi ! mais qui m'était totalement inconnu. Cependant ce pauvre garçon me faisait de la peine : il se désolait, se désespérait, s'arrachait les cheveux... non, cela n'allait pas jusque-là; mais ce qui est bien plus fort, c'est qu'il voulait courir vers la mariée, lui faire une scène. Je m'y suis opposé, je l'en ai empêché, je lui ai fait comprendre que ce serait de très-mauvais goût de faire un tel scandale dans la rue...
— Je vous remercie, monsieur 1 Mais, le nom de ce jeune homme... le savez-vous?
— Il me l'a dit en dînant, car nous avons diné ensemble, et c'est alors qu'il m'a raconté l'histoire de ses amours. Je dois me hâter d'ajouter qu'il n'y a rien là-dedans qui porte alleinle à l'honneur de madame votre épouse. Seulement, elle a laissé ce pauvre garçon lui faire la cour... elle l'a flatté de l'espoir d'être un jour son époux... Mais, quand vous vous êtes présenté, la balance a bien vite penché de votre côté, et mon pauvre amoureux a été éconduit.
— Alors, celui qui vous a conlé tout cela, doit être M. Gustave Parlemont ?
— Précisément, ce sont ses noms.
— Oui, je me rappelle avoir quelquefois rencontré ce jeune homme chez M. Gerbault, dans le commencement de mes relations avec cette famille... Vous conviendrez, monsieur, vous qui me paraissez connaître le monde et ses usages, qu'il est au moins indiscret à un jeune homme qui a été bien reçu dans une famille honorable, d'aller ainsi conter ses amours, ses espérances déçues^ enfin, toutes ses affaires, à quelqu'un qu'il ne connaît pas et qu'il rencontre dans la rue ?...
— C'est peut-être un peu léger, je l'avoue; m-^.is il faut excuser quelques folies chez les amoureux... Ce pauvre Gustave adorait votre femme... il l'adore toujours!... Elle a été un iie» coquette avec lui.
— Eli! mon Dieu, toutes les femmes le sont, je le sais bien; étant iilles, étant mariées, éiant veuves... avant, pendant ei après, elles le .^onl toujours... C'est leur péché originel. Eve leur en a donné l'exemple en faisant des coqueltories avec le serpent..^
Vouloir les corriger de ce défaut, ce serait tenter la chose impossible : la femme est faite ainsi. Qaid levius pluma ? pulvis! Quid jiulvere? ventus / Quid vento? mulier ! Quid muliere? nihilf
— Mais, monsieur, comment se fait-il que ce soit vous, et non pas ce M. Gustave, qui ayez fait entendre cette exclamation offensante ?
— Par une raison bien simple, Gustave n'était plus là... Après avoir dîné avec moi, chez ce même restaurateur où se faisait votre repas de noces, car il voulait absolument parler à voire femme, lui dire un dernier adieu !...
— L'impertinent I s'ill'avait osél...
— Eh! mon Dieu ! vous ne Fauriez pas su... Les femmes font tant de choses que nous ne savons pasl... Mais, un certain oncle est arrivé, un monsieur qui ne plaisante pas, qui n'a pas l'air aimable tous les jours. Celui-là a emmené son neveu sans écouter ses prières, ses lamentations... et le pauvre Gustave a dû partir sans revoir sa perfide Fanny... Pardon! maisc'élaii toujours ainsi qu'il s'exprimait en parlant de madame votre épouse... et voilà pourquoi cette exclamation m'est échappée, cette nuit, quand je l'aperçus à votre bras. Vous voilà au fait^e tout. Eh ! ma foi ! nous sommes arrivés ; tenez, voici les planches qui entourent le terrain vacant... Nous pouvons entrer par ici, il y a une solution de continuité... Pas un chat ni en dedans ni en dehors... c'est charmant ! Vous pouvez demander les épées à votre domestique.
Monléard se fait donner les épées ; il ordonne à son groom de rester près du cabriolet et pénètre avec Cherami dans un terrain disposé pour bâtir, mais dans lequel on ne trouve encore que des pierres. Ces messieurs se sont bientôt arrêtés sur un emplacement où rien ne pourra les gêner; ils mettent habit bas et se posent en garde. A la manière dont Cherami se lient, le jeune dandy voit sur-le-champ qu'il a affaire à un bon tireur; et, sachant lui-même fort bien se servir d'une épée, il n'est pas fâché de rencontrer un adversaire digne de se mesurer avec lui.
Mais, après quelques passes, quelques atlaquesleslement parces, Monléard s'aperçoit qu'il a devant lui un homme de première force, et qu'il lui faudra redoubler de talent, de vigueur pour lutter et remporter l'avantage. Il croyait, en quelques bottes, en avoir tini avec son adversaire; son amour-propre est piqué d'être obligé de se défendre. Il attaque avec une impétuosité qui lui fait
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parfois oublier la prudence, et Cherami, qui se bat avec le même sang-froid que s'il jouait au volanf, lui dit de temps à autre :
— Prenez garde, vous faites des fautes, vous allez vous enferrer^ vous vous fendez trop!... Je vous préviens, ce ne sera pas de ma faute. Ah! quVst-ce que j'avais dit !...
En effet, Auguste Monléard, en attaquant maladroitement, reçoit dans le bras l'épée de son adversaire, et la blessure est assez douloureuse pour faire tomber son arme de sa main.
— Allons, je suis vaincu ! dit le jeune homme en s'efforçant de maîtriser sa souffrance. Mais, aussi, monsieur, vous êtes un habile tireur.
— Oui,j*ai quelque force à l'escrime. Attendez, je vais prendre voire mouchoir dans votre poche et entourer votre blessure pour arrêter le sang. Ensuite, avec votre cravate de soie noire, nous souiiendrons votre bras en écharpe.
— Infiniment obligé, monsieur, et mille pardons des peines aue je vous donne !
— Mais, entre gens d'honneur, c'est toujours ainsi que cela <loit se passer ; le combat fini, on se donne la main. C'est fâcheux que l'épée ait percé si avant, nous aurions été déjeuner.
— Oh! je vous avoue que cela me serait impossible.
— Oui, je conçois. Oh! vous en avez pour quinze jours, l-eut-être trois semaines. Il y a dans le bras un tas de muscles qui sont rétifs en diable à guérir. Aurez-vous la force de regagner votre cabriolet en vous app yant sur moi? Voulez-vous que j'appelle votre jockey?
— Oh ! c'est inutile , avec votre aide, je pourrai marcher.
— Prenez mon bras et ne craignez pas d'appuyer dessus. Monléard parvient, bien que souffrant beaucoup, à rejoindre
son cabriolet, dans lequel Cherami l'aide à monter, après y avoir replacé les épces.
Alors, saluant son adversaire qu le remercie encore, Cherami e quitte en lui disant :
— Enchanté d'avoir eu le iDlaisir de laire votre connaissance.
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