UN SALON DANS LA CHAUSSEE -D'ANTIN
Trois semaines api^-sie marîage de Fanny Gerbaull avec le killant Auguste Monléard, un fort beau salon d'une maison de Ja rue Neuve-des-Maihurins renfermait, sur les neuf heures du soir, une société peu nombreuse, mais dans laquelle nous retrouverons quelques personnes de noire connaissance.
D'abord, sur une causeuse, celle jeune femme assise devant une charmante table en laque de Chine, et qui s'occupe assez négligemment d'un ouvrage en tapisserie, est la nouvelle mariée, Fanny, maintenant madame Monléard, dans une charmante toilette de chez soi, lorsqu'on n'y reçoit que quelques amis ; elle n'a pour coiffure que ses cheveux, qui sont arrangés avec beaucoup de goût, et dont le derrière, natté en tresses, revient faire le tour de sa tête et lui sert de couronne.
Le mariage n'a point nui à la beauté de la jeune femme; son teint est frais et rose, ses yeux brillent du plus vif éclat, et sur ses lèvres erre un sourire de satisfaction et presque de béatitude, excepté, cependant, lorsqu'elle porte ses regards sur un journal qui est étalé sur la table de manière à lui laisser voir le cours de la Bourse et des différentes valeurs industrielles. Alors son front se plisse légèrement et ses lèvres se serrent un peu; mais ce sentiment d'humeur disparaît bientôt, la gentille Fanny jette les yeux autour d'elle, puis sa physionomie reprend ,qh air aimable et heureux.
Un peu plus loin, près d'un piano, une autre jeune personne :;sL occupée à feuilleter des albums de musique. Celle-ci est A:lolphine, la sœur de Fanny. Vous savez déjà que ses cheveux sont moms noirs que ceux de sa sœur et ses yeux un peu moin^ grands, ce qui n'empêche point Adolphine d'être une charmante personne; il y a surtout dans sa physionomie une expression de douceur et de mélancolie qui attire et provoque toujours rin« térêl. Un peu plus grande que sa sœur, Adolphine a la taill. svelte,. élégante: sa démarche est toujours gracieuse : les jolie?
femmes ont cela de commun avec les chattes que, dans leur moindres mouvements, il y a un je ne sais quoi qui charme, qui séduit, et ce ne sont pas les plus coquettes qui possèdent cet attrait, mais bien celles chez qui la grâce est une chose tou\e naturelle.
Depuis quelque temps la mélancolie d'Adolphine était presque devenue de la tristesse; ses regards se penchaient souvent vers la terre, et elle restait plongée dans une rêverie qui ne devait pas être provoquée par d'heureux souvenirs, à en juger par l'expression de son visage. Tout à coup elle sortait de ses rétlexions, et, comme honteuse de s'être abandonnée à ses pensées, regardait vivement autour d'elle, craignant d'avoir été remarquée, puis cherchait à faire une figure riante pour se cacher ce qui occupait son cœur; mais alors même son sourire n'était jamais bien vrai, et sa gaieté était comme son sourire.
A Topposé du piano est une table de jeu devant laquelle quatre personnes font l'inévitable whist. C'est d'abord une dame qui doit avoir le mauvais côté de la quarantaine, mais qui a été fort jolie, et qui, aux lumières, jette encore beaucoup d'éclat; grâce à une toilette extrêmement raffinée, à laquelle il faut l'emploi de tous ces précieux cosmétiques qui doivent empêcher une dame de paraître jamais vieille.
Madame de Mirallon, c'est le nom de cette personne, a de plus, à son cou et à ses oreilles, des diamants d'un très-grand prix. Mais ceux qui ont prétendu que les diamants embellissaient une femme se sont parfaitement trompés; il fallait dire simplement qu'ils l'enrichissaient ; et ce serait le cas de se rappeler ce mot d'Apelles : Vous la faites riche, ne pouvant la faire belle.
Cette dame a pour voisin de droite un monsieur d'une cinquantaine d'années, porteur d'une figure distinguée et spirituelle, l'air un peu froid, réservé, mais d'une politesse exquise, même lorsqu'il glisse dans la conversation une réponse piquante; du reste, parlant fort peu et gardant dans toute sa personne et sa mise le plus parfait accord avec son âge. Celui-là est M. Clairval. Yis-à-vis de ce monsieur, est un jeune homme ni beau ni laid, mais dont la toilette est extrêmement soignée, et la coiflure digne de figurer dans la montre d'un arti-te en cheveux. Il faut dire aussi que ce jeune élégant est décoré d'une forêt de chc-
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veux blonds qui se prêtent merveilleusemeni à toutes les inventions d'un coiffeur. M. Anatole de Raincy, ainsi se nomme ce jeune homme, joue aux cartes avec des gants paille qui emprisonnent soigneusement de fort petites mains, dont il semble très^ fier, et qu'il tient toujours en évidence; ajoutons à ce portrait de petites moustaches châtain clair, un binocle en pince-nez appliqué devant ses yeux, et un zézaiement continuel dans 'a prononciation.
Enfin, le quatrième joueur, qui se trouve être le partenaire de la dame, est un monsieur d'une quarantaine d'années, d'un blond fadasse, ayant l'air prétentieux et sol; une figure de poupée, de laquelle sortent deux gros yeux bien saillants qu'il roule continuellement d'un air étonné, et qui ont toujours cette même expression. Celui-là incline la tête chaque fois qu'on lui adresse la parole, et trouve moyen de faire des compliments à tout le monde, en accompagnant ses discours d'un sourire mielleux qu'il conserve même en vous écoutant; ce qui doit vous donner d'avance une idée de la franchise de ce personnage qui s'appelle Balonnin.
Autour de la table, et près des dames, se promène ou plutôt voltige, un dandy d'une soixantaine d'années, mais qui a la mise, les allures et toutes les manières d'un jeune homme; sa figure seule s'est obstinée à montrer son âge, bien que son propriétaire fasse tout son possible pour dérouter l'examen des curieux. Mais ses joues qui se sont creusées par la perte de ses dents, un , nez déjà fort long qui est devenu rouge par le bout, et différentes rides qui forment des raies sur ses tempes, ne permettent plus à ce visage de faire illusion. Quant aux cheveux, ce. monsieur les a d'un fort beau noir, ce qui prouve qu'il porte perruque.
Tel est M. le comte de la Bérinière, vieux-beau, qui possède encore une belle fortune, bien qu'il en ait mangé une partie en menant une vie princière, et en courtisant assidûment le beau sexe. Le défaut de M. de la Bérinière est de se croire toujours jeune, toujours séduisant, et par conséquent de vouloir faire encore des conquêtes. Du reste, descendant d'une grande maison, et ayant toutes les manières d'un noble seigneur, le comte, s'il n'a pas beaucoup d'esprit, a du moins l'avantage d'être d'une humeur aimable et gaie ; et l'on voit qu'il n'a jamais
voulu prendre de la vie que ce qu'elle offre d'attrayant. Ausâ ne s'est-il iK)inl marié.
En ce moment, le comte, s'éloignanl de la table de whist, vient regarder madame Monléard et sa tapisserie :
— Ahl que c'est joli, ce que vous faites-là, belle dame!,.. Ah çà! mais, vous avez donc tous les talents?...
— Mon Dieu, je ne m'en connais pas déjà tant!...
— C'est un tapis que vous faites là?...
— Non, c'est un dessin de tabouret.
— Que ce Monléard est heureux I... Il a épousé un trésor!..,
— Vous exagérez, monsieur le comte I
— Non, je dis ce que je pense... et si je vous avais connue plus tôt.. .'Ah I je sais bien ce que j'aurais fait!... Ah! Dieu 1...
— Quel soupir !... Ah ! ah ! ah !...
— Cela vous fait rire de m' entendre soupirer? Mais que voudriez-vous donc que cela me fît?
— Ah 1 les femmes sont cruelles, parfois... C'est égal ! si je vous avais connue avant Monléard, je vous aurais demandé la faveur de vous faire comtesse de la Bérinière...
— Ahl la bonne folie 1...
— Oh ! je ne plaisante pasl... Mais le sort ne Ta pas voulu.. , Et je répète que Monléard est un heureux mortel... A propos, comment va son bras?
— Tout doucement ; il ne peut pas encore s'en servir.
• C'est bien long à se guérir... Et dire que cet accident est
arrivé le lendemain de votre mariage I...
— Oui, le lendemain.
— En tombant dans un escalier, je crois?
Oui... Il a glissé, et il est tombé sur son bras...
— Monsieur de la Bérinière ! par grâce, venez donc un peu conseiller mon partenaire, M. Balonnin. En vérité, depuis quelques instants, il fait faute sur faute!...
— C'est le plaisir que j'éjTouve à faire votre partie, madame qui probablement me donne des distractions ; répond le petit monsieur aux yeux saillants, en saluant son vis-à-vis.
— Alors, monsieur, ayez moins de plaisir, je vous en supplie, et ne me coupez plus mes rois !
Le comte s'éloigne à regret de la jeune mariéo, et revient prôi de la table de whist en disant :
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— Mais monsieur n'a pas besoin de mes conseils... il joue fort bien...
— Ah! vous êtes trop honnête, monsieur I...
— Je sais bien que M. de la Bériniêre préfère faire sa cour aux dames à regarder jouer ! reprend madame de Mirallon, d*un ion qui veut être railleur, mais dans lequel perce un léger sentiment de dépit; mais il peut bien nous accorder quelques minutes...
— Tout ce qui vous sera agréable, je le ferai, madame.
— Ah I ... Cependant, il ne vous a point convenu de faire notre oarlie?...
— Madame, si vous vouliez bien être à votre jeu...
— Oh! monsieur Clairval est d'une sévérité I...
— Non, madame; mais, ordinairement, le whist ne se joue pas en causant...
— Mon Dieu! s'il ne fallait jamais dire un mot... Ah! monsieur Batonnin, c'est cruel, ce que vous faites là ! Vous ne vous souvenez donc plus de mon invite?...
— Madame, je vous demande pardon, mais à l'impossible nul n'est tenu!
— Je ne comprends pas les proverbes !...
— Gela veut dire... s'écrie Je comte en riant, que monsieur n'avait pas de pique I...
— Cela ne fait rien : le jeu était d'en jouer.
— Mettons nos caries sur la table et jouons à jeu découvert, reprend M. Clairval, ce sera plus simple...
— Moi, ze veux bien; z'ai zoué comme ça à trois, en faisant un mort!...
— Monsieur de Raincy, je pourrais me plaindre tout aussi bien que madame ; mais je vois que la soirée est aux distrac lions...
— Qu'cst-re que z'ai donc fait de mal?... Ze n'ai pas vu..»
— Oh! je vous le dirai plus tard...
— Ze ne me flatte pas d'être de première force au whist...
— Vous avez bien raison!
— Eh bien ! monsieur Batonnin... eh bien !... à quoi pensezvous?
— Madame, j'ai cru que vous couperiez.
— Nous avons perdu le irick... et c'est par votre faute. -^ Nous sommes fiche à...
— Voyons, la belle!...
— Monsieur de la Bérinière, je vous eu supplie, restez derrière M. Batonnin... Oh! il ne m'écoute pas!... il est allé faire sa cour à mademoiselle Adolphine... Quel papillon que ce* homme, et quand donc devieridra-t-il sage?...
— 11 me semble, (iit M. Clâirval en souriant, qu'il lui serait difficile maintenant de changer ses habitudes.
Le comte vient, en effet, de s'approcher d'Adolphine, qui fait toujours comm6 si elle s'occupait des albums^ et qui n'a pas l'air de voir que quelqu'un est tout près d'elle.
— Vous aimez la musique, mademoiselle?.,.
— Ah!... pardon... Oui, monsieur, beaucoup,
— Vous chantez?..,
— Un peu...
— Les demoiselles ne veulent jamais chanter qu'un peu... Ce n'est pas pour vous que je dis cela, mademoiselle... on m'a dit que votre voix était aussi douce que juste.
— On m'a flattée, mon-ieur...
— Aurons-nous le plaisir de vous entendre, ce soir?
— Monsieur, je ne sais rien de tout cela... Cependant... si cela fait plaisir à ma sœur...
— A votre sœur, je n'en doute pas... mais aussi à toute la société.
— Oh! les joueurs de whist ne se soucient guère d'entendre chanter...
— Vous avez un peu raison; ce jeu rend barbare... féroce môme ! Ceux qui s'y livrent ferment les portes quand on fait de la musique dans une pièce à côté d'eux. Je crois qu'on leur dirait que la maison brûle qu'ils voudraient finir leur rob avant de se sauver.
— Vous voyez bien que j'aurais tort de chauler 1...
— Permettez, je ne joue pas, moi ; et que vous importe si...
— Monsieur de la B'Tiniôre... au nom de vos ancêtres, venez un peu diriger M. Baionnin, c'est très-important! Nous jouons la belle, je ne veux pas la perdre par la faute de mon ])arlcnaire.
— Coite madame de Mirallon est vraiment terrible!... Ah! quand les femmos vieillissent, elles gagnent en exigences ce qu'elles perdent en attraits!... et cela ne fait pas compensation
Après avoir murmuré cela, le comte retourne se placer contre M. Batonnin; et madame de Mirallon lui lance un long regard en lui disant, avec une intention bien marquée ; — On a bien dr la peine à vous avoir, maintenant!...
Et le mot maintenant fait sourire M. Glairval, qui dit à son vis-à-vis : — Allons, monsieur de Raincy, tenons-nous bien, Dous jouons contre trois personnes.