DE NOUVEAUX MARIÉS
Adolphine s'est levée ; elle va s'asseoir à côté de sa sœur.
— Je suis sûre, Fanny, que tu t'ennuies de ce que ton mari ne rentre pas?
— Moi?... Ah! mon Dieu! je n'y pensais pas... S'il reste longtemps dehors, c'est que probablement il y a affaire. Tu ne comprends pas les alTaires, toi, Adolphine; tu ne sais pas que, pour gagner beaucoup d'argent, il faut quelquefois se priver de ses plaisirs!.,.
— Non, c'est vrai, je ne comprends rien aux affaires d'argent... mais, je croyais, moi, que deux nouveaux époux ne devaient trouver de bonheur qu'à être ensemble... qu'ils devaient bien s'ennuyer quand ils étaient loin l'un de l'autre...
— Oh! ma chère amie, on se fait une raison... Et puis, on a toujours le temps d'être ensemble !...
— Cependant, quand on s'est marie par amour... et M. Monléard paraissait bien amoureux de loi... Est-ce que c'est déjà passé?
— Mais, non... seulement, une fois que l'on est marié... on n'est plus comme deux amoureux!... Tu sauras cela un jour, ma petite sœurl... Je dis toujours ma petite^ tu es plus grande que moi !
— Ah! moi... je ne pourrai jamais aimer aussi paisiblement que toi !... Je craignais que ton mari ne t'eût gardé rancune à cause de ce duel.
— Auguste a trop d'esprit et sait trop bien vivre pour me faire un crime, à moi, de la folie, de l'extravagance d'un autre.
« Je ne puis pas empêcher un homme d'avoir été amoureux de moi !
— Ah! ce pauvre Gustave... il l'aimait tant!...
— Ah! je le conseille de le plaindre!... Ne s'est-il pas bien conduit?.,. Aller faire des jérémiades dans une rue... et puis finir par envoyer quelqu'un se battre à saplacel... Ah! fi! c'est bonteux!...
— Fanny, tu juges fort mal Gustave; s'il n'a pas provoqué ton mari, dois-tu lui en faire un crime?.,. Oh! il l'aurait fait probablement, si son oncle ne l'avait pas emmené presque de force de chez ce traiteur où il voulait absolument te parler...
— Gomment sais-tu tout cela?...
— Puisque c'est moi qui ai fait prévenir M. Grandcourt que son neveu était dans ce restaurant oti l'on a fait la noce...
— Ah ! c'est vrai, tu me l'as dit... Ce monsieur voulait faire du scandale... et de quel droit?... Est-ce que j'étais forcée de l'épouser, moi?...
— Tu lui avais laissé croire que tu l'aimais...
— Allons donc!... parce qu'on écoute les douceurs que vous débitent ces messieurs, parce qu'on sourit quand ils soupirent, ils se figurent tout de suite qu'on les adore !... Ne m'oftrait-il pas "une belle position! Trois mille francs de rente... c'est joli!...
— Si lu l'avais bien aimé, lu n'aurais pas tenu au plus ou moins de fortune...
— Oh! je ne suis pas romanesque comme loi!... Avec Auguste, j'ai un coupé à mes ordres, je trouve cela fort agréable... Je te répète que ton M. Gustave est un imbécile !
— Ail! Fanny, c'est mal, ce que tu dis là... le traiter ainsi, parce qu'il t'aimait sincèrement.
— Je m'embarrasse bien de son amour!... Sa conduiie n'en est pas moins répréhensible,.. A propos de quoi a-t-il t-nvoyé ce grand escogriffe m'insulter à ma sortie du bal... ce qui, naturellement, forçait Auguste à se battre avec cet homme?
— Je jurerais bien que M, Gustave n'avait pas dit à cet individu, avec lequel il a dîné, de l'adresser la moindre parole blessante... D'ailleurs, il y avait longtemps que M. Grandcourt avait
MONSIEUR CHERAMI iOl
emmené son neveu, lorsque lu as quitté le bal. Cet homme, qjni s'est permis un propos offensant, était gris; car déjà il avail eu des scènes avec quelques messieurs. II voulait absolumefli donner la main aux dames quand elles arrivaient pour le bal.
— Alors, ma chère amie, tu conviendra» que ton M. G.ustave a de bien vilaines connaissances?...
Adolphine ne répond plus rien; elle baisse tristement les yeux. Au bout d'un moment, sa sœur repi end : — Ce qui me surprend c'est, depuis mon mariage, de n'avoir pas une seule fois aperçu, rencontré M. Gustave sur mon chemin. Pour un homme si amoureux, ne point chercher à me voir au moins une fois à ma fenêtre... Ah! tu vois bien qu'il est déjà consolé î...
— M. Gustave n'est pas à Paris. Son oncle Ta fait partir pour l'Espagne le lendemain même de ton mariage.
— Ah! il est en Espagne?... c'est différent!... Ahçà! mais, tu sais ce qu'il fait, toi.,. Par qui donc?...
— Mon père a rencontré dernièrement M.. Grandcourt» et c*est celui-ci qui lui a dit que son neveu était en Espagne...
— Ah! quelqu'un vient de sonner,
— C'est ton mari, sans doute.
— Si c'est lui, nous le verrons bien.
Ce n'est pas le maître de la maison, c'est M. Gerbault qui entre dans le salon, et qui, en bon père, commence par aller embrasser ses filles.
— Bonsoir, mon père ! dit Fanny. Pourquoi n'êtes-vous pas Tenu diner avec Adolphine? Mon mari vous en veut...
— Ma chère enfant, je n'ai pas pu... Adolphine a dû te dire que j'avais promis à un monsieur de province...
— Belle raison!... On envoie dîner tout seul son monsieur de proTince!...
— Non... quand on a promis, on tient sa parole... Où donc est ton mari?
— Il avait une personne à voir ce soir... il va revenir.
— Là!... nous avons perdu!... j'en étais certaine 1 s'écrie madame de Mirallon... Ah! monsieur Batonnin, je ne vous pardonnerai jamais ces six fiches-là...
— Moi, madame, je suis bien dédommagé par le plaisir d'avpir lait votre partie...
— Heureusement, voilà M. Gerbault... Il sait jouer, lui!... Allons, venez avec nous, monsieur Gerbault...
' Moi, ze ne zoue plus.-. Quand z'ai fait deux rob, z'en ai
assez, ça me fait mal à la lêie!...
En disant cela, le jeune homme si bien ganté s'éloigne de la lable de jeu et se rapproche des deux sœurs.
— Monsieur de Raincy, dit Fanny , avez-vous été à la Bourse, aujourd'hui?
— Certainement, madame, z'y vais tous les zours.
— Comment se tenaient les chemins d'Orléans et de Lyon?
— Très-bien, madame.
— Croyez-vous qu'ils monteront toujours?
— Mais oui, ze le crois... à moins qu'ils ne descendent, cependant...
— C'est assez vague, ce que vous me dites là.
— Moi, ze n'ai zamais d'opinion bien arrêtée. A la Bourse, on se trompe si souvent!... Mais monsieur votre mari peut vous renseigner mieux que moi... On l'y voit touzours, et il paraît qu'il y fait de grosses affaires.
— Auguste?... Oui, mais il n'aime pas que je lui demande les cours de la Bourse; il prétend que les dames n'y connaissent rien... qu'elles doivent s'occuper de dépenser de l'argent, et non d'en gagner.
— Ze crois que c'est assez l'usage des dames...
— Moi, je pense autrement... Oh! si j'avais été homme, je me serais fait agent de change!
— Vous croyez?... 11 y en a qui boivent des bouillons. Ah! ▼oilà ce cher MonléarJ.
Le mari de Fanny vient d'arriver; il porte son bras droit en ^charpe; il est fort pâle, son front est soucieux, ses regards presque sombres. Cependant, en trouvant du monde dans son salon, il reprend bien vile l'air aimable que doit avoir un maître de maison. Le jeune de Raincy s'empresse d'aller lui serrer la main.
— Bonsoir, cher!
— Bonsoir, Anatole!... Mesdames, messieurs, je vous salue! Le comte de la Bériniùre va aussi prendre la main de Mon-
léard, en s'écriaut : — Ah! voilà l'heureux mortel... le fortuné
mari! Voyons, c'est donc toujours la main gauche que vous nous donnez?...
— Que voulez- vous!... ce n'est pas ma faute, mais je ne puis pas encore me servir de la droite.
— Pourquoi diable aussi tombez-vous dans les escaliers 1 Vous êtes trop étourdi... et le lendemain de votre mariage!... Je gage que vous accouriez près de voire femme?
— Justement! répond Auguste en lançant un regard, sur Fanny, qui se contente de sourire sans lever les yeux de dessus sa tapisserie.
— J'en étais sûr! C'est son empressement, son amour pour vous, belle dame, qui ont causé cet accident... Ahî vos yeux sont bien dangereux !... Mais, après tout, puisque l'amour a perdu Troie, il peut bien aussi faire glisser dans un escalier...
— Monsieur de la Bérinière, venez donc un peu ici?...
— Ah çà ! mais, décidément, madame de Mirallon m'en veut, c<8 soir... C'est une conjuration! Elle a donc l'idée de m'accaparer?
Et le comte, qui a dit ces mots à demi-voix, reprend tout haut : — Mais, madame, il me semble que vous n'avez plus M. Balonniû pour partenaire... c'est M. Gerbault qui le remplace ; vous ne devez pas vous plaindre celte fois!...
— Ah 1 que vous êtes donc un homme cruel I... Je voulais vous montrer un jeu extraordinaire...
— Mon Dieu! elle me l'a montré assez souvent son jeu ! murmure le comte en se tournant du côté du jeune de Raincy. Je ne me soucie plus de le voir!...
Auguste, après avoir donné la main à son beau-père et adressé quelques mots aux différentes personnes qui sont chez lui, va vers sa femme et lui donne une légère tape suf ia joue en lui disant :
•— Vous me faites un meuble, madame, c'est très-bien, celai...
— Oh! un meuble, ce serait trop long, répond Fanny eu regardant son mari comme elle aurait regardé une simple connaissance... C'est un tabouret, voilà tout.
— Eh! mon Dieu!... que faites-vous donc de ce journal étalé devant vous?
— Je m'instruis sur le cours des valeurs, mon ami.
— Voilà une occupation bien récréative pour une femme.
En disant ces paroles, Auguste prend le journal, le froisse dans sa main et le jette dans un coin du salon; Fanny le regarde faire, puis jette un coup d'oeil à sa sœur, en lui disant tout bas :
— Vois-tu, il ne veut pas que je regarde le cours de la Bourse... Mais je verrai un autre journal, voilà tout.
— Est-ce que vous souffrez davantage de votre bras, mon Irère? dit Adolphine en s'adressant à Monléard, dont elle a remarqué l'air soucieux.
— Non, petite sœur, non... Je vous remercie de vouloir bien vous inquiéter de cela. 11 y a des personnes qui portent beaucoup plus d'intérêt aux valeurs industrielles qu'à la blessure que j'ai reçue... et cependant...
Monléard s'arrête, comme s'il craignait d'en dire trop ; mais Adolphine a bien compris le sens de ses paroles, et elle dit bas à sa sœur :
— Ton mari est fâché, parce que tu ne lui demandes pas des nouvelles de sa blessure...
— Laisse-moi donc tranquille!... Est-ce que je ne l'ai pas vu aujourd'hui, mon mari ? je ne présume pas que l'état de son brag soil changé depuis tantôt...
— C'est égal, ce n'est pas gentil à toi de ne point lui témoigner plus d'intérêt ; car, enfin, ce duel, c'est pour toi qu'il a eu lieu...
— Ah 1 je t'en prie, Adolphine, ne me dis pas de ces choseslà... tu m'agaces les aerfs !... Depuis quelques jours, mon mari est d'une humeur fort désagréable ; comme je ne puis pas en être la cause, je ne m'en chagrine pas du toutl... et je n'ai même pas l'air de m'en apercevoir...
— A la place, moi, je lui en demanderais la cause.
— Ah! j'en serais bien fâchée 1... Ce monsieur est capricieux, apparemment!... Tant pis pour lui!..,
— Mademoiselle, il me semble que vous nous avez promis de «hanter? dit M. de la Bérinière, qui vient de nouveau d'échapper à madame de Mirallon et s'est empressé d'aller près d'Adolphine.
— Mon Dieu, monsieur le comte, si cela peut vous être agréable, je le veux bien... mais cela va troubler le whist.
— Chante louioursl dit M. Gerbault; nous nous boucherons les oreilles.
MONSIEUR GHERAMI 107
— Merci, papal...
— Ah! voilà un père qui ne dit pas ce qu'il pense, assurément 1 Pendant qu*AdoIphine va se mettre au piano, le jeune Anatole
Ta dire à Monléard : — Est-il vrai que Morissel soit en fuite?
— Mais, ouil...
— Diable 1... Et il emporte six cent mille francs, dit-on?
— A peu près-.
— Vous étiez en relations avec lui ; ne vous a-t-il rien fait perdre?
' — Non... une bagatelle... une trenlame de mille francs.
— Une bagatelle comme celle-là me zènerait beaucoup, moi!... Il est vrai que ze ne suis pas un capitaliste comme vous.
Auguste se mord les lèvres et va s'asseoir près du piano. Adolphine chante une délicieuse romance de Nadaud. Sa voix est douce, bien timbrée; c'est enfin une voix sympathique, et de plus, celle qui la possède a pris Theureuse habitude de vouloir bien prononcer les paroles qu'elle chante ; ce qui double le plaisir que l'on éprouve à l'entendre.
Le front d'Auguste s'éclaircit un peu. Le jeune Anatole cesse de regarder ses mains ; le comte semble fasciné, et ses yeux ne quitleni pas la chanteuse. Enfin, madame de Mirallon s'écrie ; — Monsieur Batonnin, c'est i vous déjouer... veuillez donc être à votre jeu!...
— Mille pardons, madame, mais j'écoutais chanter...
— Nous ne chantons pas, nous, monsieur...
— Dieu merci I murmure M. Clairval.
— Comment!... Pourquoi dites-vous : Dieu merci?... monsieur Clairval.
— Madame, c'est que si nous chantions tous, nous n'aurions pas le plaisir d'entendre mademoiselle.
— Vous voyez bien que je trouble le jeu, dit Adolphme en s'arrêtant.
— Mais, non; de grâce, continuf^z donc, mademoiselle! Est-ce qu'au v^rliist on est deux ir.inutes sans bougonner... Vous êtes le prétexte maintenant, voilà tout.
Adolphine continue de chanter. Le whist finit, madame de Mirallon a encore perdu; elle quitte la table avec dépit en •'écriant: — Décidément, ift renoncerai au whisl!
— Savez-vous maintenant quel est le jeu qae j'adore? dit M. Gerbault... G*estle bésigne...
— Ah ! fi donc, un jeu de corps de garde !...
— J'ignore si c'est un jeu de corps de garde... mais on joue aussi le piquet au corps de garde, ce qui n'empêche pas que ce soit un beau jeu!... On a dit du lansquenet : c'est un jeu de laquais ; on a donné la même dénomination à l'écarté, ce qui n'empêche pas ces jeux d'être introduits dans les salons. Au total, je crois qu'il faut jouer au jeu qui nous amuse, sans s'inquiéter de son origine.
— Moi aussi, je suis fou du bésigue! s'écrie M. de la Bén- BÎère. et; si vous le permettez, monsieur Gerbault, j'aurai le plaisir d'aller faire votre partie?
— Quand vous voudrez, monsieur le comte, yous serez le bieji» ▼enu...
— C'est un jeu que j'aime aussi beaucoup, dit iM. Batonnin.
— Moi, ze ne sais pas si ze le sais... ze crois que non.
— Eh bien! messieurs, dit Fanny, la prochaine fois nous établirons une table de bésigue pour les amateurs... Et vous, Auguste, le jouez-vous?
— Moi?... Gomment... quel jeu ? répond Monléard, CLui n'écoutait pas la conversation.
— Le bésigue!
— Non... Ah! oui ! je l'ai joué encore hier.
— Mon gendre est distrait ce soir.
On cause encore quelques moments, puis chacun prend congé des jeunes époux. Mais, en sortant, Adolphine ne peut s'empêcher de dire tout bas à sa sœur : — Sois donc plus affectueuse avec ton mari! Je l'assure qu'il a du chagrin.
Et Fanny lui répond : — Je t'assure que cela ne me regarde pas; et, d'ailleurs, est-ce qu'une femme doit toujours s'inquiéter de la mine que fait son mariî... Ce serait une occupation bien peu récréative 1
MONSIEUR CHERAMI u»^