‹ Monsieur ChéramiChapitre 14 sur 42 · REVERIES DE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

REVERIES DE JEUNE FILLE

Plus de quinze jours se sont écoulés depuis la soirée de whisi qui avait eu lieu chez Monléard, et pendant laquelle AdolphiP'a avait chanté quelques romances. 3Iais sa jolie voix avait fait une vive impression sur le comte de la Bérinière, puis sur le jeune Anatole de Raincy; elle avait même tait battre le cœur de M, Batonnin, ce monsieur qui jouait si mal au whist, mais qui, disaii-on, entendait beaucoup mieux les affaires, ce qui, au reste, était son métier, puisqu'il prenait la qualité d'agent d'affaires.

Maintenant Adolphine est seule dans un joli salon, beaucoup moins élégant que celui de sa sœur, mais qui est encore trèsconfortable ; inutile de dire qu'il y a un piano... Ce meuble est devenu indispensable. On en voit même chez les concierges qui ont leur fille au Conservatoire.

Adolphine tient à sa main un livre, mais elle ne lit pas, elle rêve... et l'expression de ses regards est toujours triste. A quoi peut rêver une jeune personne de dix-huit ans? Tout le monde pensera que son cœur est occupé par un tendre sentiment. Cependant, jamais aucun homme n'a fait la cour à Adolphine, jamais encore on n'a vu près d'elle quelque joli garçon bien empressé, bien assidu. Mais tous les amours n'ont pas les mêmes débuts, tous ne suivent pas les roules battues : il y a de ces sentiments secrets et discrets que ceux qui les inspirent sont souvent bien loin de soupçonner; et quand c'est le cœur d'une jeune fille honnête qui recèle un de ces amours profonds, elle en souffre d'autant plus qu'elle met tous ses soins à le cacher.

Adolphine passe sa main sur son front comme pour en écarter les pensées qui l'attristent; elle reprend son livre, essaye de lire quelques minutes, puis le pose à côté d'elle en se disant : — J'ai beau chercher à me distraire... je ne le puis... Autrefois, j'aimais tant la lecture!... Ce livre est pourtant fort intéressant, dfl-on, et je ne sais pas ce que je lis... rien ne m'amuse à présent]... la musique même ue m'offre plus de charmes... mon

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pauvre piano est négligé., tout m'ennuie !... Mon Dieu! est-ce que je serai toujours comme cela?... Oh! non, ce serait affreux!... Cela se passera... il faudra bien que cela se passe! Mon père s'est déjà aperçu plusieurs fois que j'étais triste, cela l'inquiète; il croit que je suis malade... Oh! je ne veux pas lui causer d'inquiétudes... Mais ce n'est pas ma faute... je fais tout ce que je peux pour éloigner de ma pensée le souvenir de... cette personne... et il revient toujours... Je sais bien cependant que cela n'a pas le sens commun... que je suis une sotte... J'ai beau me raisonner... je ne puis pas me guérir!

On ouvre la porte du salon; c'est M. Gerbault. La jeune fille essuie vivement des larmes qui s'échappaient de ses yeux et s'efforce de prendre un air riant en allant au-devant de son père.

— Adolphine, je viens te prévenir que nous avons deux personnes à dîner aujourd'hui...

— Ah! vous dites cela bien tard, mon père... Mais, n'importel je vais avertir Madeleine...

— Je ne pouvais pas te le dire plus tôt... c'est tout à l'heure que j'ai rencontré M. Batonnin... 11 m'a dit : « J'irai ce soir faire une partie de bésigue avec vous. > Je lui ai dit : « Venez dîner sans façon... »

— M. Balonnin! Je n'aime pas beaucoup cet homme-là...

— Il est cependant bien galant... et d'une politesse...

— Il fait sans cesse des compliments... c'en est assommant! Ensuite, il a toujours un air souriant... Tene3, papa, est-ce que c'est naturel cela... est-ce que dans le monde on peut .oujours être satisfait, content?

— Gela me semble difficile. Cependant, nous avons des optimistes qui prennent tout du bon côté...

— Je crois bien, moi, que ces gens-là ne sont pas francs ei qu'ils s'étudient seulement à cacher ce qu'ils pensent. Et l'autre personne, mon père?

— C'est M. Clnirval.

— Celui-là, je l'aime bien ; il n'est pas complimenteur, au moins, ce qui ne l'empôche pas d'être aimable... A la bonne heure, il a de l'esprit et ne le jette pas au nez de tout le monde... C'est si joli, l'esprit qui ne se montre pas!

— Mais, ma lille, si on a de l'esprit sans le montrer, j^ me semble que c'est absolument comme si on n'en avait past

MONSIEUR CHERAMI lU \

— Oh ! mon père, il perce toujours, par-ci, par-là, no fût-ce que^ dans le sourire...

— J*ai bien manqué aussi d'engager M. de la Béri^ilère...

— Ohl papa, comme c'est heureux que vous ayez manqué.',..

— Pourquoi donc cela? Le comte est aimable... C'est un homme fort distingué en tout...

— Je ne vous dis pas le contraire, mais, pour un comte, il aurait fallu faire des façons... el puis, il vient bien souvent nous voir depuis quelque temps...

— El cela l'ennuie?...

— Cela ne m'amuse pas trop...

— Ma chère amie, en invitant quelques amis à dîner, j'espérais t'égayer, te distraire un peu, car, depuis quelque temps, tu as l'air souffrant... Est-ce que tu es malade?...

— Mais, non, mon bon père, je ne suis pas malade, je ne souffre pas... Je vous assure que je suis comme à mon ordinaire...

— Allons, tant mieux!... Je te trouve un peu changée, cependant...

— Oh! vous savez... on a des jours... quand l'automne arrive... Et vous n'avez pas invité ma sœur et son mari pendant que vous étiez en train?

— Si fait... J'allais chez eux, j'ai justement rencontré Auguste; mais ils ne peuvent pas venir... ils sont d'un grand dîner.. Toujours dans les fêtes ! dans les brillâmes réunions!...

— Tant mieux! cela amuse ma sœur... elle aime tant tout eeial...

— Oui, ohl Fanny mène la vie qu'elle rêvait; elle doit o. heureuse. Mais il me semble que son mari devient depuis quci- t que temps d'une humeur sombre... il a toujours l'air si effaré...

si préoccupé... quand on lui parle, c'est à peine s'il vous écoRte.

— Je crois que vous vous trompez, mon père ; le mari de ma sœur n'est pas d'un caractère expansif... il a l'air froid, un peu fier, même...

— Oui, je le sais, mais il aime à briller, à éblouir par so» luxe, ei quelquefois cela entraîne trop loin...

— Que voulez-vous dire par là ?...

— On m'a assuré qu'il jouait beaucoup à la Bourse...

— S'il en a les moyens; il doit savoir ce qu'il fait...

— Batonnin me disait encore loul à l'heure que Monléard devait avoir perdu beaucoup d'argent dans la faillite... ou la fuite, je ne sais plus au juste, d'un certain Morissel...

— Ah! M. Batonnin vous a dit cela?... Je remarque que les nouvelles désagréables nous sont toujours apportées par les bouches riantes et les paroles meilleuses.

— J'aime à croire que la fortune de mon gendre n'a point essuyé un si fâcheux échec...

— D'ailleurs, mon père, dans les affaires, on ne peut pas toujours gagner, n'est-ce pas?

— Ohl te voilà qui en cause presque aussi bien que ta sœur... Ah! j'ai aussi rencontré M. Grandcourt...

— M. Grandcourt!...

— Eh bien!... qu'as-tu donc... tu pâlis?... Est-ce que lu te sens malade?...

— Non, mon père... Je vous assure que je n'ai rien... Et que vous a-l-il dit, M. Grandcourt?

— Oh! celui-là ne joue pas à la Bourse! C'est un homme prudent, intelligent... Il fait d'excellentes affaires. Sa maison prospère et prend chaque jour plus d'extension!

— Et son neveu... ce pauvre M. Gustave... il ne vous en a pas parlé?

— Il est encore en Espagne.

— Mais, quand il reviendra... s'il venait nous voir... est-ce que cela vous contrarierait?...

— Ma chère Adolphine, d'abord, après ce qui s'est passé, il n'est pas probable que Gustave revienne jamais chez nous. Ce jeune homme était amoureux de ta sœur... Il a eu un moment l'espoir qu'elle l'accepterait pour mari, puis il a vu sow espoir déçu. Il a vu Fanny donner la préférence à Monléard, il a dû souffrir doublement ; et dans son amour et dans son amourpropre. Que veux-tu qu'il revienne chercher chez nous?... des souvenirs, des regrets? Non, notre société ne lui offrirait plus aucun charme.

— Ah! vous croyez, mon père, que notre société ne lui serait plus Mgréable?... Il vous aimait cependant beaucoup...

— Il aimait en. moi le père de la demoiselle dont il désirait devenir le mari... nous connaissons cela.

— Mais, cependant, s'il se présentait ici... il me senable que ce

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serait bien malhonnête de le renvoyer... de le mal recevoir?

— Sans le mal recevoir, lu saurais très-bien lui faire entendre que sa présence ici peut être embarrassante... qu'il peut y rencontrer ta sœur et son mari... que celui-ci peut avoir eu connaissance de son amour pour Fanny... et qu'il vaut donc mieux qu'il ne vienne plus. Mais, encore une fois, tu n'auras pas à lui dire tout cela, parce que je suis bien certain, moi, que ce jeune homme n'a pas l'intention de revenir ici.

— Pauvre Gustave! se dit Adolphine en quittant son père. On ne veut plus qu'il revienne ici!... Et que serait-ce donc si mon père avait eu connaissance de ce duel?... C'est pour le coup qu'il s'écrierait : « Je ne veux pas qu'on le revoie chez moil... » Heureusement, il a cru, comme tout le monde, que la blessure d'Auguste était la suite d'une chute dans l'escalier. Mais, sans doute, mon père a raison... et jamais Gustave ne reviendra ici... je ne le verrai plus !...

La jeune fille porte encore son mouchoir sur ses yeux, puis va trouver Madeleine, sa domestique, jeune Picarde, qui ne connaît pas Gustave, parce qu'elle n'est entrée chez M. Gerbault que depuis que celui-ci a marié sa fille aînée. Madeleine aime beaucoup sa maîtresse ; elle voit bien quand celle-ci a du chagrin, et lui dit souvent : — Mon Dieu! mamzelle, quand donc que je vous verrai l'air gai et heureux, comme on doit l'être à votre âge?...

— Mais je suis très-heureuse, Madeleine, répond Adolphine en étouffant un soupir. Et la Picarde hausse les épaules en murmurant :

— Oh! que nenni!... je voyons ben que vous avez toujours queuque chose en dedans qui vous empêche de rirel

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