‹ Monsieur ChéramiChapitre 16 sur 42 · I UNE PARTIE DE BESIGUE · texte numérisé non relu

I UNE PARTIE DE BESIGUE

A peine avait-on fini de prendre le café, que Ton annonce le comte de la Bériniôre.

— Vous le voyez, je viens de bonne heure ? Je me suis hâté de me d('barrasser de la personne avec laquelle je dînais, dit le comte en allant biiser la main d'Adolphine, que cette galanterie semble peu flatter.

— C'est bien aimable à vous; aussi, nous allons vous faire faire des bésigues...

— Oh ! tout à l'heure ; je supplierai auparavant mademoiselle votre fille de nous faire un peu de musique... Quand on l'a entendue chanter, on n'a plus qu'un désir, c'est de l'eniendre encore.

— Si cela vous est agréable, monsieur... je n'ai pas assez de talent pour me faire prier...

— C'est-à-dire que voîis êtes toujours charmante...

— Nous autres, qui sommes moins mélomanes que M. de la Bérinière, nous allons faire un bésigue à trois.». Vous y jouez, Clairval?

— Moi, je fais tout ce qu'on veut.

«— El vous, monsieur Batonnin ?

— Il me sera aussi doux qu'agréable d'avoir l'avantage de faire votre partie. Cependant, à trois, je crois le bésigue moins amusant qu'à deux...

— Pardonnez-moi... il est même plus piquant.

Adolphine va se placer au piano, et le comte va s'asseoir auprès d'elle, lui lançant des regards que la jeune fille fait son possible pour éviter.

M. Batonnin, qui vient de se placer à la table de jeu, tourne à haque instant la tête pour regarder du côté du piano, afin de • oir ce qu'on y fait et lâcher d'entendre ce qu'ony dit.

— Nous jouons avec quatre jeux ?

— Oui ; seulement, on ôte deux cartes, deux huit, pour qua hacun ait juste son compte à la fin.

— Très-bien ; et vous donnez combien de cartes à chacun?

— Huit.

— Il y a des personnes qui en donnent neuf.

— Cela rend le jeu trop facile.

— Et nous jouons en?.., — - Eu quinze cents.

— Combien met-on?

— Ce que vous voudrez, messieurs; fixez le jeu.

— Nous ne voulons pas nous ruiner, nous autres... deux rancs chacun.

— Va pour deux trancs...

118 3I0NSIEUR CHERAMI

— J'ai vu jouer ce jeu-là à cinq cents francs la partie, dit M. Batonnin.

— Diable I c'est bien cher... Mais, quand on est Irès-ricbe!...

— Oli ! ce ne sont pas toujours les gens les plus riches qui jouent le plus gros jeu... ce sont ceux' qui veulent se faire passer pour millionnaires... et qui ont besoin d'argent...

— Ce bon M. Batonnin, avec son air de ne pas y toucher, il remarque, il observe tout... .

— Moi ?... Oh ! mon Dieu, non... Je ûis cela parce que je l'ai entendu dire.

— J'ai cent d'as.

— C'est un joli point.

— Je me souviens à présent que C'est M. Monléard que j*ai vu jouer le bésigue à cinq cents francs la partie.

— Mon gendre?... Oh! vous devez vous tromper; il ne joue pas si gros jeu que cela...

— Je vous demande mille pardons, mais c'était bien lui... Ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'à son cercle il joue le whist à cent francs la fiche...

— Il m'a assuré qu'il n'allait plus à son cercle...

— Je liens ce fait de quelqu'un qui a fait sa partie, il n'y a pas huit jours...

— Voyons, monsieur Batonnin, c'est à vous de jouer... soyei donc à votre affaire!

— J'y suis, mon cher monsieur Gerbaull, oh I j'y suis parfaitement... Ahl mademoiselle Adolphine chante quelque chose de bien joliî...

— Cinq cents!...

— Là, vous avez laissé faire le cinq cents à M. Clairval...

— Je ne pouvais pas l'empôcher?

— Si fait; il n'y avait plus que trois coups à jouer, et vons aviez deux as d'aloul.

— Eh bien ! cela ne fait que deux coups?

— J'aurais pris de mon as au troisième...

— Ahl vous croyez que nous aurions pu empêcher monsieur de compter cinq cents?

— C'est évident... Je crois que vous n'êtes pas plus fort à ce ;tu-là qu'au whist.

— Il est certain que je n'y jouerais pas cinq cents francs la partie, comme monsieur votre gendre!... Mais, je ne croyais pas qu'il y avait du bien joué au bésigue; je pensais que c'était tout hasard...

— Vous voyez bien le contraire! D'ailleurs, il y a du bien joué à tous les jeux.

— Même au loto?

— Certainement; vous pouvez oublier.de marquer. Adolphine chantait une seconde romance, lorsqu'on annonce

Anatole de Raincy.

L*arrivée du jeune homme au zézaiement interrompt la musique, et semble beaucoup contrarier M. de la Bérinière, qui se décide alors à venir près des joueurs. La partie de bésigue finissait, et avait été gagnée par M. Clairval.

— Prenez ma place, dit M. Gerbault au comte.

— Merci, mais je ne joue le bésigue qu'à deux.

— Eh bien ! jouez-le avez M. Batonnin ; moi, je ferai une partie d'échecs avec M. Clairval, si cela lui va.

— Tout me va, à moi.

— A moins, cependant, que M. de Raincy ne veuille faire un whist à trois...

— Ohl ze vous remercie, ze ne tiens point à zouer; z'aime infiniment mieux faire un peu de musique avec mademoiselle, si cela ne lui déplaît pas.

— Au contraire, monsieur, cela me plaira beaucoup.

— Z'ai apporté quelques morceaux que ze chante assez bien... des airs, des duos... Vous zouez to;it à livre ouvert, z'en suis sûr?

— Du moins j'essayerai, monsieur; et si ce n*est pas trop difficile...

— Voilà l'air de la Dame Blanche... ze le chante... il est dans ma voix.

— Eh bien ! je vais vous accompagner.

— Si ce monsieur chante comme il parle^ murmure Batonnin ■en faisant un gracieux sourire au comte qui se place devant lui, cela doit faire un singulier effet...

— Il ferait beaucoup mieux de nous laisser entendre mademoiselle Adolphine...

— Ohl oui, elle a une voix!... Nous jouons en deux mille?

— Qui va à l'àme, monsieur...

— Et nous avons quatre jeux...

— Très-i>i€n... Mais il y a des hommes qui ont la manie déchanter...

— Oui, et qui chantent faux sou vent... comme, par exemple... Je marque soixante de dames...

Pendant que ces messieurs jouent, le jeune Anatole crie à tue-tête :

Viens, lentille dame! ze t'attends, ze l'attends, ze l'attends !...

— C'est horrible ! dit le comte.

— Cela produit l'effet du sifflement des wagons quand ils s'arrêtent, dit Balonnin.

— J'ai le deux cent cinquante !...

— Il paraît que nous ne verrons pas madame Monléard et son mari ce soir?

— Non... ils sont d'une grande fêle... Je marque quarante de bésigue...

— Ahl Monléard ne veut pas que sa petite femme s'ennuie; ils sont sans cesse en fêles...

— Oui... pourvu que cela dure longtemps comme cela... Je marque quatre-vingt de rois...

— Et pourquoi cela ne durerait-il pas?... Mon Dieu! que ce monsieur me fait mal aux oreilles avec ses ze f attends l ze Vat-tends!,,. Je souffre pour mademoiselle Adolphine...

— Est-ce que vous n'avez pas entendu dire, monsieur le 6omte... Vingt de carreaux !... que M. Monléard jouait à la bourse d'une manière... Encore un mariage... en pique, celte fois: enfin, un jeu effrayant?...

— Mafoilnon... Ahçà, maisîiene marque rien du tout, moi... C'est ce maudit chanteur qui en est cause!

— On m'a aussi assuré que, depuis peu, il avait perdu des sommes considérables!...

— Vous savez qu'il ne faut jamais croire que la moitié de ce qu'on dit...

— Voilà le cinq cents 1...

— Ah 1 diable! comme vous me menez... Ah ! ils chantent un duo, maintenant; du moins, nous entendrons mademoiselle Adolphine... Si elle pouvait couvrir la voix de ce monsieur!...

— J'en ai fait onze cents dans cei'e p-iriie...

MONSIEUR CHERAMI 12t

— El moi cent vingt... Je suis bien en retard... Jouons-nous le quinze cents?

— Assurément, quand on a trois bésigues, c'est quinze cents. Mais, pour le compter, il ne faut pas avoir touché à ses ci ceuts...

— Oui... oui... je le sais.,. Qu'est-ce qu'ils chantent là?... crois que c'est encore de la Dame Blanche..,

— A vous à faire, monsieur le comte.

— - Oui... c'est juste... pardon... C'est la voix de ce monsieur qui m'étourdit... ou plutôt qui m'abasourdit!... Ah! quel pialard !..• Pauvre demoiselle! elle a de la patience...

— Je marque quarante d'atout...

— Vous marquez toujours, vous, monsieur Balonnin; vous êtes bien heureux de pouvoir être à votre jeu!..

— Je lâche de ne point écouter... Quarante de bésigue.

Il éiaii dilTicile de ne point entendre le jeune chanteur, qui criait alors :

Cette main, cette main si zolief...

de toute la force de ses poumons.

Enfin le duo finit, Adolphine déclare qu'elle est fatiguée et quille le piano.

— Je le crois bien, qu'elle est fatiguée! dit M. de la Bérinière; on le serait à moins!... Accompagner ce monsieur... chanter avec lui... quelle rude besogne!..,

— J'ai gagné, monsieur le comle.

— Eh bien! ma revanche. Je serai plus à mon jeu maintenant que je n'entends plus les sifflements de ce monsieur ; c'est un véritable serpent, que ce jeune homme.

Mais M. de ftaincy a été s'asseoir à côté d'Adolphine, et il cause avec elle pendant que l'on joue. Naturellement les jeunes gens parlent à demi-voix pour ne point distraire les joueurs. Celte conversation, dont il ne peut saisir un seul mot, semble conlrarier le comte encore plus que la musique précédente; et Balonnin profite des fautes et des distractions de son adversaire, tout en lui disant d'un ton patelin : — M. le comle n'est pas en veine ce soir... Je marque deux cent cmquaiue...

— En- effet... j'ai des dislraclions... Eh bien! mademoiselle Adolphine, vous ne chanicz plus?

— Oh ! non, monsieur, je me repose.

— Mon Dieu ! prenez garde, dit Batonnin, vous allez donner à ce jeune homme l'idée de recommencer.

— Mais non, je m'adressais à mademoiselle Gerbault... Je suis cerlain que ce M. de Raincy l'ennuie beaucoup en ce moment. Je voulais lâcher de l'en débarrasser.

— Quarante de bésigue... Vous croyez qu'il l'ennuie?... Mais, vous pourriez vous tromper... il est assez joli garçon... ce M. de Raincy. Cent d'as !...

— Ah ! par exemple... si celui-là est joli garçon... un air sot, niais, suffisant 1

— Il est bien bâti... Cinq cents!

— Sapristi !... vous ne le manquez jamais... Et cette prononciation... trouvez-vous aussi qu'elle soit jolie?...

— Pas en chantant, du moins... Prenez voire carte, si vous le voulez bien, monsieur le comte...

— Ah! c'est juste... je n'y suis plus... A qui donc à jouer?...

— C'est à moi... J'ai encore l'honneur de vous gagner... je feis le quinze cents...

• — Pas possible?

— Voyez plutôt...

— Eh bien! ma foi, j'aime autant que ce soit fini. Je n'ai pas d\x tout l'esprit au jeu ce soir.

DEMANDES EN MARIAGB^

M. de la Bérinière se lève et vient c<iuser avec Adolphine; celle-ci, aussi indifférente aux compliments du jeune Anatole qu'aux galanteries du vieux comte, est aussi affable avec l'UB qu'avec l'autre ; car aucun de ces messieurs ne lui donne de distractions, et il est facile d'être aimable quand le cœur n'est point en jeu.

La soirée se termine ; mais, avant de s'éloigner, le comte el U, de Raincy ont dit quelques mots tout bas à M. Gerbault; et

qui a tellement intrigué M. Batonnin, que, pour s'en aller, il prend le,chomin de la cuisine.

— C'est à voire tour, à ce qu'il paraît, d'avoir des distractions? lui dit M. Clairval d'un air railleur.

— Moi, mais pas du tout; je me suis trompé de porte, cela peut arriver à tout le monde. Vous avez peut-être cru que j'avais quelque chose à dire tout bas à M. Gerbault... comme ces deux messieurs qui s'en vont devant nous ?

— Ah ! ces messieurs ont parlé bas à notre ami Gerbault ? Je voub avoue que je ne l'avais pas remarqué, et, ensuite, que cela m'est fort indifférent...

— Mais à moi de même, assurément... bien que j'aie dans l'idée... que je soupçonne ce qu'ils ont à dire au père de mademoiselle Adolphine...

— Ah ! vous le soupçonnez?... Diable I Mais, vous avez donc le don de deviner ?...

— Il ne faut pas être bien sorcier pour deviner cerlaines choses... Voulez-vous que je vous fasse part de mes conjectures?...

— Non, je vous remercie, monsieur Batonnin, gardez cela pour vous; je n'apprécie pas les conjectures, je n'aime que les choses officielles... Bien le bonsoir!

— C'est-à-dire qu'il est vexé de ne point avoir deviné, se dit Batonnin en prenant un autre chemin. Moi, je gagerais... six francs contre vingt, que le jeune de Raincy et ce vieux de la Bérinière sont amoureux de la charmante Adolphine... et je parierais encore... vingt francs contre trente, qu'irs ne plaisent à la jeune fille ni l'un ni l'autre. Tant mieux!... j'ai plus de chances, moi... Attendons, laissons bouillir le mouton, comnhe on dit très-vulgairement. C'est un vieux proverbe... Je suis comme Sancho, j'amie les proverbes, moi.

Adolphine a remarqué aussi le court aparté que M. Gerbault avait eu* avec le comte et M. de Raincy. Lorsque la société est partie, la jeune fille s'approche de son père, et lui dit en souriant :

— Ces messieurs ont donc des mystères avec toi, mon père, car M. de la Bérinière, et ensuite M. Anatole t'ont parlé bas dans un petit coin?

— Ma foi 1 ma chère amie, je ne sais pas encore plus que toi

ce qu'ils ont à me dire ; mais, chacun d'eux m'a demandé ua pendez- vous pour demain, ayant à me parler d'une affaire importante. J'aidilàM. deRaincy : « Jevousattendraià onze heures... v puis à M. de la Bérinièrc : « Vous me trouverez sur les une heure. .. « de manière que, demain, je suppose que, de trois à quatre, je pourrai satisfaire ta curiosité el te dire à mon tour ce que ces messieurs m'auront confié... A moins qu'il ne s'agisse de choses graves qu'on ne doit pas conter aux jeunes filles... mais je ne. le crois pas.

— Vous ne le croyez pas?... S'ous soupçonnez donc ce que cela peut être, mou père ?

— Mais... dame... après tout, comme ils me le diront demaia, il est inutile de faire des suppositions. Ah! il y a quelque chose qui me préoccupe plus...

— Quoi donc, mon père ?

— C'est ce duel dont nous a parlé Batonnin... J'ai feint devant lui de n'y point ajouter foi ; mais, si tout ce qu'il nous a rapporté est vrai, ce n'est pas, en effet, en tombant dans un esc»» lier que le mari de ta sœur s'est blessé... et c'est avec Gustave qu'il se sera battu?

— Oh ! non, mon père... non, je vous jure que ce n'est point avec Gustave...

— Ah!... Tu sais donc la vérité, toi... et tu ne m'en avais rien dit?

— Ma sœur et son mari ne voulaient pas que Ton sût cet événement... Fanny m'avait fait promettre de ne point vous en parler.

— Mais, enfin, avec qui Auguste s'est-il battu?

— Avec un homme qui était gris et qui ne savait pas ce qii*ii disait... voilà tout!... El Auguste n'a point attaché à cela !a moindre importance...

— Soitl... je le veux bien; mais, je n'en suis pas moins persuadé qu'il y a du Gustave là-dedans, et jo te répôle ce que ?e l*ai dit à son sujet : a II ne faut plus que ce jeune homme revienne ici... ■ Allons, je vais me coucher, el, demain... nous verrons ces messieurs... Bonsoir, mon enfant!

— Bonsoir, mon père !

Adolphinc rentre dans sa chambre ; les deux rendez-vous demaniés à son père par deux liommes (jui, dans la soirée, Tonl

obsédée par leur galanterie, lui causent une vague inquiéiude; un secret pressentiment lui dit que c'est d'elle qu'il sera question le lendemain, et il lui tarde de savoir si ses craintes sont fondées. Ltî lendemain, Adolphine ne quitte pas sa chambre, afin de ne point se rencontrer avec ces messieurs qui ont des rendez-vous avec son père. A onze heures précises elle a entendu sonner, el sa bonne Madeleine est venue lui dire : — C'est ce grand jeune homme qui a chanté avec vous hier au soir, mamzelle; il a demandé.monsieur votre père, et il est avec lui.

— Très-bien, Madeleine; si, par hasard,ce monsieur demandait à me saluer, tu lui répondrais que j'ai la migraine et que je ne puis pas quitter ma chambre...

— Gela suffit, mamzelle.

— Et, quand il sera parti, tu viendras me le dire.

— Oui, mamzelle.

Adolphine compte les minutes ; mais midi sonne et le jeune Anatole n'est pas encore parti. La jeune fille s'impatiente, elle murmure : — Que peut-il donc dire à mon père, ce monsieur, qui puisse durer si longtemps?... Pour un jeune homme, il est bien bavard... S'il ne s'en va pas, il se rencontrera avec le comte. Après lout, cela m'est bien égal !..,

Enfin, à midi et demi, M. de Raincy a pris congé. Madeleine vient en avertir sa jeune maîtresse, et celle-ci est sur le point de se rendre près de son père, lorsqu'on sonne de nouveau.

C'est M. de la Bérinière. Celui-ci a devancé l'heure... mais il est sur-le-champ introduit près de M. Gerbault. Madeleine est venue apprendre cette nouvelle visite à Adolphine, et celle-ci lui donne la même consisçne, dans le cas où le comte demanderait à lui présenter ses hommages.

Cette fois, l'entretien dure moins longtemps; avant une heure M. de la Bérinière est reparti. Alors c'est M. Gerbault qui vient trouver sa fille d'un air fort satisfait et en se frottant les mains, signe de contentement qui est assez commun à tout le monde... Pourquoi? On n'a jamais pu le savoir,

— Eh bien, mon père? murmure Adolphine d'une voix un peu émue, ces messieurs sont venus tous les d*ux?

— Oui, ma chère amie! Oh 1 ils ont été bien exacts; le comte était môme en avance... cela se comprend : les plus âgés sont toujours les plus pressés.

— Et ce qu'ils vous ont dit... devez- vous m'en faire un mystère?

— Non, vraiment ; puisqu'il n'a été question que de toi dans ces deux entretiens.

— De moi?

— Oui; et, franchement, je l'avais un peu deviné... El loi?

— Moi... mais... Oh! je vous en prie, mon bon père, ditesmoi tout de suite ce que ces messieurs voulaient vous demander ?

— Eh bien! ma chère, le même motif les amenait; ils soni venus l'un et l'autre me demander ta main.

— Ma main 1...

— D'abord le jeune de Raincy m'a dit : « J'aime mademoiselle votre fille, elle est excellente musicienne, j'adore la musique, nous en ferons loutela journée; je n'ai point de profession, mais j'ai quinze mille francs de reaies sur l'Élat, avec cela on peut vivre quand on n'est pas ambitieux... et la musique est un plaisir qui nécessite forl pende dépenses. J'ai cru remarquer que mademoiselle Adclphine n'avait pas le goût des bals, des féies, des grandes soirées comme sa sœur ; je puis donc espérer qu'avec moi elle sera heureuse. Vous lui donnerez vingt mille francs de dot, je le sais, cela me suffit ; je ne vous en demande pas davantage. » Voilà pour le premier; passons au second. M delà Bérinière a élé plus vif, plus impétueux dans sa demande; il m'a dit : « J'adore mademoiselle Adolphine, j'en suis fou ; sa voix délicieuse m'a tourné la tête, et, pour elle, je renonce à ma liberté. Au reste, j'étais, je crois, destiné à entrer dans votre famille, car je ne vous cacherai pas que j'ai été excessivement épris de voire fille aînée; mais Monléard a été plus vite que moi, il me l'asoufflée... Aussi, celle fois, je me déclare promplemenl, parce que je ne veux pas que votre tille cadette m'échappe comme son aînée... A moins, toutefois, qu'elle ne veuille pas de moi; mais j'ose espérer le contraire , je ne suis plus de la première jeunesse, mais j'ai le cœur aussi sensible qu'à vingt ans. Enfin, l'offre à mademoiselle voire fille trente mille francs de rentes et le liire de comtesse... ce qui flaiie toujours l'oreille d'une jeune feiiimc : voilà ce que je mets à ses pieds avec le plus ardent amour. Veuillez lui faire connaître ma demande, et, demain, je viendrai vous demander votre réponse. »

— Ah! mon Dieu!... Et qu'avez-vous répondu à tout cela, mon père?...

— Ma chère enfant, ce qu'un père doit répondre à des gens honorables, bien posés dans le monde, et qui lui demandent la main de sa fille : « Voire recherche me flatte, m'honore, et je ne mettrai, moi, aucun obstacle à l'accomplissement de vos vœux; mais, comme le mariage est un acte qui doit décider du bonbcui de toute la vie, je me suis promis de laisser à mes filles pleine liberté dans le choix d'un époux, et de ne jamais leur imposer ma volonté pour contraindre la leur. »

— Oh ! mon bon père!... que c'est bien, cela, de ne point contraindre ses enfants !

— Maintenant, ma chère amie, c'est à toi de choisir... Ces deux unions sont également sortables. M. de la Bérinière te fait comtesse et t'offre trente mille francs de rente... c'est fort séduisant. . Mais il est vrai qu'il a soixante ans, ce qui est moins séduisant. M. Anatole de Ramcy n'est pas comte ; cependant, il est d'une famille fort ancienne; il n'a que quinze mille francs de revenu, mais il n'a que vingt-sept ans, ce qui est une richesse. A présent, te voilà bien renseignée sur ces messieurs qui aspirent à ta main... vois, réfléchis, choisis...

— Oh ! c'est tout réfléchi, mon pèrel... Je ne veux ni de l'un, ni de l'autre.

— Gomment, tu refuses?

— Je les refuse tous les deux.

— Mais lu n'as pasraison, mon enfant!... Ces deux unions sont honorables; il est difficile que tu puisses trouver mieux sous le rapport de la fortune, et je crains même que tu ne retrouves jamais aussi bien.

— Vous savez, mon père, que je ne tiens pas à la fortune, moi?

— Ma chère amie, il ne faut peut-élie pas aimer l'ari,uml autant que ta sœur l'aime, mais il ne faut pas non plus le méprispr... Il aide beaucoup au bonheur... Voyons, entre nous, pour- (juoi refuses-tu ces deux maris?... Le comte, je le conçois encore, il est trop âgé pour loi ; mais M. Anatole, qui est jeune, €st assez bel homme...

"~ Mon père, je les refuse, parce que je veux avoir de l'amour pour mon mari, et que je n'en aurai jamais ni pour M. de la Bérinière, ni pour M. de Raincy.

— Alors, tu es bien décidée?

— Parfaitement décidée. Vous répondrez à ces messieurs que je ne veux pas me marier maintenant. Les gens bien élevés comprennent que c'est une manière polie de les refuser.

— Allons, puisque ta résolution est bien arrêtée... Oh! tu ne. ressembles guère à ta sœur!... \'ois, elle est riche, elle est heureuse, elle! sans cesse dans les fêtes, dans les plaisirs!...

— Je n'envie pas son bonheur... je ne le trouverais pas dans l'exislence qu'elle mène.

— Alors, n'en' parlons plus.

M. Gerbault quitte sa fille; et l'on voit dans ses yeux qu'il n'est pas coulent de ce qu'elle refuse les bons partis qui se présentaient. Quanta Adolphine, elle se dit : cJe ne puis pas épouser un de ces messieurs, puisque j'aime quelqu'un... Celui que j'aime ne m'épousera jamais, je le sais bien... car il ne pense pas à moi 1... Et, pourtant, moi, je veux avoir le droit de toujours penser à lui. »

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