‹ Monsieur ChéramiChapitre 17 sur 42 · L ONCLE DE GUSTAVE · texte numérisé non relu

L ONCLE DE GUSTAVE

Apiôs son duel avec Auguste Monléard, Cherami était revenu à son hôtel en sifflotant une polka. Il avait trouvé son hôtesse à la même place qu'elle occupait à son départ, sur le pas de s& porte.

Madame Louchard était fort curieuse; cela l'avait fortem3î:-\ i-niriguée do voir son locataire s'éloigner avec le jeune homm.t élégant, possesseur du cabriolet; et elle s'écrie, en voyant Ghe.'*» ami revenir seul :

— Eh bien! qu'en avez- vous fait?

— De quoi?... de qui?

— Mais, de ce beau monsieur qui s'en es^t allé avec vous. » pied, ce qui est assez singulier quand on a un cabriolet à srrs ordres... Vous pouviez bien monter dedans tous les deux, puié» qu'il vous suivait.

— Ce n'était pas la peine de monter en voiture, nous allions trop près.;.

— Bah! Et où donc alliez- vous?

— Dans ce terrain à bâtir... là-bas, près du théâtre.

— Et qu'alliez-vous faire là?... Ce monsieur veut donc acheter ces terrains?

— Pas le moins du monde 1... Nous sommes allés là pour nous battre... L'endroit est propice pour cela.

— Vous battre?... Pas possible!...

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. = — A coups de poing?

— Madame Louchard, vous croyez toujours avoir aflaire à tous ces cuistres qui vous entourentl... Sachez qu'un homme comme moi ne se bat pas à coups de poing!... J'envoie quelquet'ois le bout de ma botte dans la partie charnue d'un insolent qui m'ennuie... mais quand il s'agit d'un duel, c'est autre chose!...

— Et à quoi donc vous étes-vous battus?

— A répée.

— Vous n'en aviez pas.

— Le monsieur avait tout un arsenal dans son cabriolet.

— Ah ! mon Dieu! Et qui est-ce qui a été tué?

— Mais, votre question est un peu hors d'oeuvre... Est-ce que i'ai l'air d'être mort?

— Ah! c'est juste... Alors, c'est ce monsieur?... Pauvre jeune homme!...

— Rassurez-vous; il n'est pas mort, et il n'en mourra pas... Une simple blessure... et encore je Taverlissais ; je lui disais : a Vous vous fendez trop... » Il lire assez bien, mais il n'est pas encore de ma force.

— Mauvais sujet!... toujours des affaires... des duels... Et si ce monsieur vous avait tué, cependant?

— Alors, superbe Louchard, je n'aurais pas en ce moment le plaisir de contempler vos traits fortement accusés !.-

— Et la cause de ce duel?. ..

— Une bagatelle!... un rien, une plaisanierie. Mais l'arrivée de ce jeune homme m'a empêché de déjeuner, et j'éprouve le besoin de me livrer à cette importante fonction... Je monte chez moi prendre ma jolie canne à lêie d'agate, et je cours chez un Véfour du quartier... Non, il n'y en a point par ici; et comme

je veux irès-bien déjeuner, je descendrai jusque chez Passoir.

— On voit bien que vous êtes en fonds.

— Mais, en effet, céleste hôtesse!

— El il ne veut pas me lâcher un à-compte...

— >^ous parlerons de cela plus tard,

Cherami a pris sa nouvelle canne, il pose sur le côté son chapeau neuf, et, le gousset garni de l'argent qu'il a gagné la veille à l'écarté, se met en route eu ss disant :

— J'ai mon lièvre!...

Cherami, suivant son habitude, fait lestement danser ses écus. Cependant il semble que cet argent lai porte bonheur Grand amateur du jeu de billard, il ne manque pas, après son dîner, d'aller faire la poule dans un café où il sait qu'on la joue tous les soirs, et, pendant quelque temps, la fortune le favorise avec tant de constance, que, lorsqu'ils le voient arriver le soir au café, tous les joueurs de billard froncent le sourcil en marronnant :

— Bon! voilà le oroqueur de poules!

Mais, un soir, la chance tourne; Cherami sort du café le gousset vide. Alors il se dit : -- Palsambleu! me voici encore réduit aux expédients!... Car je ne toucherai pas ma rente avant quinze jours, et ce croquant de Bernadin ne me payerait pas même un jour d'avance. Mais, ne serait-ce point le cas d'aller rendre une petite visite à notre jeune ami Gustave, pour qui je me suig battu... et qui n'est point seulement venu m'en remercier!... A la vérité, je ne crois pas lui avoir donné mon adre^^se... et, de son côté, il ne m'a pas non plus dit la sienne... Mais il demeure chez son oncle GranJcourt; celui-ci est banquier ou négociant, n'importe, je dois trouver son adresse dans VAlmanach du Commerce. Demain, j'aurai cette adre--.se, et j'irai dire bonjour à mon ami Gustave... Et, s'il se désole toujours, j'irai encore diiier avec lui... Il me contera ses peines; et moi, je commanderai le dîner... Et, au dessert, il me prêtera bien une centaine de francs pour attendre le trimestre de ma rente... cela ira tout seul. Je suis même persuadé que ce cher Gustave s'étonne de ne point me voir, et qu'il me cherche partout... Mais, pour réparer cet oubli, je ne le quitterai pas de quinze jours.

Le lendemain, Cherami trouve, eu effet, l'adresse de M. Grandcourt, banquier. Il se hâte de se rendre chez lui. Arrivé dans

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une belle maison du faubourg Montmartre, il tape avec sa jolie iîanne au carreau du concierge ;

— Monsieur Grandcourt, banquier?...

— Les bureaux sont au rez-de-chaussée, au fond de la cour la porte à droite.

— Très-bien. Et, Irouverai-je M. Gustave Darlemont, dans les bureaux?

— M. Gustave?

— Oui, le neveu du banquier... qui tiavaille chez son oncle?

— Ma foi, monsieur, je ne sais pas ; il y a plusieurs commis; je ne connais pas ces messieurs.

— Vous me semblez assez peu instruit, en effet... C'est bon; je vais dans les bureaux, et il faut espérer que là on saura me répondre.

Gherami va au fond de la cour. Il entre dans une pièce où un vieux commis, à demi couché sur un grand-livre, est en train de faire des additions.

— Voulez-vous bien me dire où je pourrai trouver mon ami Gustave, s'il vous p!aît?

Le vieux commis ne répond pas, et continue de murmurer . — Quarante-cinq... clnquanle-deux... quatre... six... soixante...

— 11 est donc affligé de surdité, ce vieux roquillard-là? se dit Gherami, qui reprend irès-haut : Monsieur, je vous demande où est le bureau... le cabinet... la chambre de mon ami Gustave .. Est-ce que vous ne m'entendez pas?

— Hait et huit font seize, et seize, trente-deux I...

— Mais, sacrebleul il y a longtemps que nous savons que huit et huit font seize !... Est-ce pour étudier de pareilles àneries que vous ne pouvez pas me répondre ?

En disant cela, Gherami secoue assez fortement le vieux commis en le prenant par le collet de son paletot. Gelui-ci s^ retourne furieux, en criant à son tour : — Monsieur! j'additionne mes comptes courants, et quand j'additionne, on n'a pas le droit de me déranger., entendez-vous?...

— Eh bien ! vous êtes encore gentil, vous, merci ! On vous fera encadrer et on vous accrochera dans les lieux d'aisances.

— Monsieur!... que signifie?...

— Voyons, ma petite momie, ne nous fâchons pas... Où est ^ — n,, de M. Grandcourt?...

— Esi-ce que je le sais, moi, monsieur? J'additionne, je ne sors pas de là, et je ne puis pas causer... Vous m'avez dérangé... il faut que je recommence tout cela!...

— Eh bien I vous recommencerez... rien ne forme la jeunesse comme les additions... Mais, auparavant, il faut me répondre, cependant.

— Monsieur, au fond de ce couloir est le cabinet de M. Grandcourt. Allez lui dire ce que vous voulez, et laissez-moi additionner.

— Allons, soit! Aussi bien, je crois que l'abus des additions vous a bien gêné dans votre croissance.

Cherami entre dans le couloir; arrivé au fond, il tourne le boulon d'une porte et se trouve dans le cabinet du banquier. M. Grandcourt était occupé à écrire devant son bureau; habitué à ce que ses employés entrent fréquemment chez lui, il continue d'écrire sans lever les yeux.

Cherami referme la porte, examine un moment M. Grandcourt, et se dit : — C'est notre oncle, je le reconnais... Je ne lai vu qu'une fois, mais cela me suffit! D'ailleurs, il a une de ces physionomies poivrées qui ont du chicl

Et, s'approcliantdu bureau, il Ole son chapeau, en diâani : — Salut, cher oncle! Vous êtes en train de travailler... Bigre! il paraît qu'on pioche ferme chez vous!... car j'ai trouvé là-bas, dans le premier bureau, une espèce d'invalide qui était tellement enfoncé dans ses chiffres, qu'il n'y avait plus moyen de voir le bout de son nez... Et, du reste, ça va bien? Est-ce que vous ne me remettez pas?... Je suis Arlhur Cherami.

M. Grandcourt a relevé la tête. Il regarde avec étonnemenl la personne qui est devant lui, et répond : — Monsieur, pourraisjc savoir ce que vous voulez, ce qui vous amène, car je n'a sans doute pas bien entendu ce que vous m'avez dit...

— Ah! vous ne m'avez pas compris? Est-ce que vous faites aussi des additions, vous? Il paraît que ça obscurcit l'inteiligcnce. Mais, c'est pas tout ça 1... Vous ne me reconnaissez donc pas, cher oncle?

— Non, monsieur, non; et j'avoue que je ne com.prends rien à ce litre d'onc/e que vous vous obstinez à me ckjnner.

— Ceci est uii peiit mot d'amilié, parce que je suis l'ami intime de votre neveu... ce cher Gustave, qui était si désolé le

jour que sa perfide Fanny se mariait à un autre que lui... Et moi, ce même jour, j'ai dîné avec lui chez Deffieux. Il voulait absolument parler à la belle mariée, lorsque vous êtes arrivé comme une bombe dans noire cabinet, et vous avez emmené ce pauvre garçon...

— Ah! très-bien, monsieur! j'y suis maintenant, et je vous remets... Oui, c'est vous qui étiez chez le traiteur avec mon neveu... et vous vouliez vous opposer à ce que je l'emmenasse...

~- Dame!... il désirait taot revoir sa Fanny 1... Moi, j'ai toujours protégé les amours!...

— Et songez-vous, monsieur, à tout ce qui aurait pu résulter d'une entrevue entre Gustave et cette jeune mariée?...

— Mais, pas plus, je pense, qu'il n'en est arrivé... un duel, et voilà tout!...

— Que voulez-vous dire, monsieur? Mon neveu ne s'est pas battu, j'en suis certain; je ne l'ai pas quitté jusqu'au moment de son départ.

— Aussi je ne vous dis pas que c'est lui qui s'est battu... c'est moi... mais ça revient au même.

— Gomment, vous vous êtes battu... vous?

— Un peu, mon neveu! je veux dire mon oncle; j'ai même administré au jeune mari un joli coup d'épée dans le bras... Du reste, c'est un brave garçon; mais il se tient trop en tirant... c'est dangereux.

— Vous vous êtes battu avec M. Monléard?

— Eh bien! oui, quoi donc! Vous ouvrez les yeux comme des portes cochères... Ne dirait-on naa r^ue c'est une chose bien extraordinaire!...

— Mais, monsieur, c'est affreux, ce que vous avez fait là! Vous avez compromis cette jeune femme... vous avez compromis mon neveu; vous avez...

-^ Ahl sacrebleu! savez-vous que vous m'ennuyez, à la fin!... Qui est-ce qui m'a fichu un oncle comme ça, qui trouve mauvais les services que l'on rend à son neveu!..

— Monsieur!... prenez-le moins haut, s'il vous plaît?...

— Ah! cane vous convient pas?.. .Eh bien!... mais non!... Vous êtes l'oncle de Gustave... je ne peux pas me battre avec vous... ça le fâcherait!... Apres tout, ce n'est pas à vous que j'ai affaire,

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Et si cette \'ieille pomme cuiie qui est là-bas m'avait tout de suite enseigné où je puis trouver votre neveu, vous n'auriez pas eu ma visite... Dites-le-moi bien vile, et je vous tire ma révérence.

— Vous voulez voir Gustave?

— Ce n'est que pour cela que je suis venu.

— Monsieur, mon neveu n'est point en France, maintenant... il est en Espagne.

— En Espagne?... Là, vraiment... ce n'est pas une blague?

M. Grandcourt fait un mouvement d'impatience. Cherami reprend : — Est-ce que le mot vous formalise?... Vous m'étonnez!... 11 est adopté maintenant dans la bonne société. C'est comme balancé!,., on dit : j'ai balancé un tel, ce qui signifie : je l'ai renvoyé, je lui ai fait jouer des gigues. Nous avons enrichi comme cela la langue française d'une foule de locutions plus ou moins pittoresques... Ah! la langue latine est bien plus forte, bien plus complète!... On dit en latin de ces choses qu'on n'oserait jamais risquer en français. Et, tenez, par exemple... Plante^ dans ses comédies... c'est dans Casine, je crois, qu'un vieillard amoureux s'écrie, en songeant à sa maîtresse :

Jam, Hercle, amplexari, jam osculari gestioi...

Ah! ils étaient badins, les auteurs latins et grecs!... Faites donc maintenant des comédies comme celles d'Aristophane,., vous serez bien reçu!... On commence déjà à trouver Molière trop leste ! Nous devenons bien délicats, bien sévères dans le langage! Gela veut-il dire que nous devenons plus sages?... Franchement, je ne le crois pas!... Les habitudes, les costumes, les mœurs, les usages changent, mais les passions, les vices, les ridicules sont toujours les mêmes!...

Le front du banquier s'est un peu déridé en écoulant Cherami. Il le regarde plus attentivement, et lui dit : — iMonsieur, comment se fait-il qu'ayant reçu de l'éducation... connaissant vos classiques, étant instruit, enfin, vous ne mettiez pas plus à profil votre savoir pour...

— Pourquoi faire?... Pour m'acheler un paletot?... Est-ce cela que vous voulez dire ?

— Ma foi... à peu près!,..

— Monsieur, j'aime l'indépendance, la liberté...

— On a beaucoup abusé de ces mots-là, depuis quelque temps, monsieur... Et si votre amour pour la liberté doit vous obliger à sortir mal vêtu, il me semble que vous de^Tiez lui préférer l'amour du travail.

— Ah çà! mais dites-moi donc, mon cher monsieur, je crois que vous voulez me donner des leçons... et je n'en ai jamais reçu de personne!

— C'est peut- être le tort que vous avez eu.

— Gorbleu!... vous êtes heureux d'être l'oncle d'un jeune homme pour lequel je me suis senti sur-le-champ une sincère amitié!... Finissons. Gustave est en Espagne?

— Oui, monsieur.

— Pour longtemps encore?

— Je ne saurais vous préciser...

— C'est une manière comme une autre de ne point me le dire ! Mais, quand il sera à Paris, je vous certifie que je saurai bien le trouver...

— Avez-vous quelque chose d'important à lui communiquer, monsieur? faites-m'en part, je le lui transmettrai.

Cherami réfléchit un moment, puis enfonce son chapeau sur sa tête en répondant : — Non, je ne voulais que lui seri-cr la main, m'informer de sa santé et savoir s'il- était enfin guéri de son amour pour la perfide Fanny.

— Ses lettres m'annoncent qu"il se porte Irès-bien. Quant à sa sotte passion pour une femme qui ne l'aimait pas, j'aime à croire qu'elle a cédé à l'absence.

— Dites surtout aux œillades des Andalouses... car elles ont de terribles yeux, les Espagnoles!... J'en sais quelque chose... J'eii ai connu trois qui...

— Pardon, monsieur, mais je suis très-occupé ; et si vous n'avez pas auLre chose à me dire...

— Ah ! vous me congédiez?... Très-bien, c'est assez coquet. J 'ai mon lièvre!...

— Vous avez votre lièvre?... Qu'entendez-vous par là?

— Oh! ne faites pas attention. Ceci est une petite phrase qui m'est habituelle... c'est comme si je disais : J'ai mon affaire.

— C'est différcni, monsieur. Je vous souhaite le bonjour I

— Et moi, je ne vous souhaite rien du tout.

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Et Cherami sort de chez le banquier en disant : — En voilà un oncle dur à cuire... Le plus souvent que je lui emprunterai de Targent... que je lui ferai cet honneur... Fi donci jamais!... d'autant plus qu'il ne m'en prêterait pas.

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